revue de critique communiste

revue de critique communiste

Vous lisez
Carlo Ginzburg et la tradition antifasciste
27 juillet 2026

Carlo Ginzburg et la tradition antifasciste


Carlo Ginzburg, décédé le 17 juin dernier, est le pionnier le plus connu de la microhistoire, celle qui étudie les transformations sociales par le bas. Comme le montre dans ce texte l’historien Marco Bresciani, son approche a été profondément marquée par l'expérience du fascisme au sein de sa famille et par les traditions antifascistes rivales qui ont façonné la société italienne d'après-guerre.

Longtemps tourné vers l’étude de la culture des classes subalternes, « aux marges de l’histoire », il a évolué vers une défense de l’histoire en tant que voie d’accès à la vérité fondée sur la discussion des preuves, à l’encontre du « néo-scepticisme » cultivé par les auteurs postmodernes comme Hayden White et Roland Barthes selon lesquels rien ne distingue les récits produits par les historiens de n’importe quel autre narration, y compris de fiction. Selon Ginzburg, ce relativisme a ouvert la voie à l’ère des fake news et aux manipulations de l’extrême droite contemporaine. Bien que de façon indirecte et par des voies détournées, cette évolution témoigne de sa fidélité aux principes fondamentaux de l’antifascisme.

***

La meilleure façon de saisir la signification de la relation de Carlo Ginzburg et de sa famille avec l’antifascisme est sans doute de lire L’hiver dans les Abruzzes (1944), l’une des plus belles nouvelles de sa mère, la célèbre écrivaine Natalia Ginzburg[1].

Son père, Leone Ginzburg, spécialiste de littérature russe et l’un des fondateurs de la maison d’édition Einaudi, avait été condamné, à la fois en tant qu’antifasciste et en tant que juif, à l’exil intérieur dans le village de Pizzoli, près de L’Aquila, avec le statut d’ « interné de guerre civile ». Pour Natalia, ces années restèrent une sorte d’exil : un monde paysan qui semblait presque suspendu hors du temps, régi par le rythme des saisons, par la neige et le soleil, par le son des cloches de l’église et les différents types de feux.

C’est dans ce monde à la fois enchanteur et effrayant – marqué par l’épicerie du village de Girò, avec ses bougies et ses oranges, et les « longs récits de mort et de cimetières » de leur servante Crocetta – que Leone et Natalia vécurent entre 1940 et 1943. Ils écrivaient et corrigeaient les épreuves pour l’éditeur Einaudi, tandis que leurs enfants, Carlo, Andrea et Alessandra, jouaient par terre.

Après la chute de Benito Mussolini à l’été 1943, Leone retourna à Rome pour rejoindre la Résistance. Arrêté plus tard alors qu’il faisait partie de l’équipe de rédaction clandestine du journal antifasciste Italia Libera, Leone Ginzburg mourut sous les coups de ses tortionnaires nazis à la prison Regina Coeli de Rome le 5 février 1944. De cette période à Pizzoli , Natalia garderait un souvenir empreint d’un bonheur mélancolique, à jamais assombri par « l’horreur de sa mort solitaire » et « l’angoisse qui l’a précédée ».

Carlo Ginzburg devint par la suite l’un des historiens les plus influents de sa génération, notamment connu pour son travail pionnier en microhistoire et pour son ouvrage classique Le Fromage et les vers 1976), centré sur le meunier et hérétiquedu 16e siècle Menocchio. Plutôt que d’écrire une histoire politique d’un point de vue surplombant ou une histoire sociale à grande échelle, Ginzburg s’intéressa à une figure apparemment marginale afin d’explorer le monde de la culture populaire.

Pourtant, l’accent mis sur ses innovations méthodologiques – un thème récurrent dans nombre de nécrologies publiées après sa mort le 17 juin – risque d’occulter un autre aspect, non moins important, de son parcours intellectuel : son engagement politique, indirect mais constant, plus précisément tourné vers la question de la révolution telle qu’elle est perçue à travers la tradition antifasciste. Il s’agit d’un sujet vaste et complexe, qui ne peut être abordé ici que par une série d’observations préliminaires.

Les nombreuses traditions antifascistes

Leone et Natalia ont prénommé leur fils Carlo en mémoire de Carlo Rosselli, assassiné avec son frère Nello moins de deux ans avant sa naissance (le 15 avril 1939) lors d’une embuscade perpétrée par un groupe terroriste français sur ordre de Mussolini.

Carlo Rosselli était le fondateur du mouvement révolutionnaire antifasciste Giustizia e Libertà, dont Leone Ginzburg avait été une figure de proue à Turin dans les années 1930. Pour Carlo, s’engager en politique signifiait avant tout se confronter à une tradition antifasciste profondément ancrée dans la mémoire familiale. Pourtant, bien qu’il ait été « profondément marqué par la tradition antifasciste », Ginzburg reconnaissait avoir tenté de se défendre contre l’antifascisme lorsque celui-ci devint une « force irrésistible » au sein des mouvements de protestation de la jeunesse des années 1960 et 1970.

Entre les deux guerres mondiales, l’antifascisme a incarné des idées et des pratiques politiques souvent divergentes, voire contradictoires, en Italie comme ailleurs. Après 1945, il est devenu l’un des fondements constitutionnels de la République italienne. Et, surtout, il a été récupéré par la culture politique communiste, qui a invoqué son rôle de premier plan dans la Résistance pour légitimer son attachement à la démocratie parlementaire.

Pourtant, dans les années 1960 et 1970, l’antifascisme a été réinventé par les nouveaux mouvements étudiants et ouvriers comme un langage de mobilisation idéologique visant à la transformation radicale de la société italienne. Dans ce contexte, il a souvent pris des formes totalisantes, intransigeantes et parfois violentes.

« Comme beaucoup de gens de ma génération », expliquait Ginzburg, j’ai été complètement emporté par ce mouvement. Je crois que, d’une certaine manière, j’ai réussi à m’en détacher et à faire un choix différent. Je pense que cette différence — ou, si vous préférez, cette loyauté forgée au travers de chemins tortueux et obscurs — est finalement ce qui a motivé tous mes choix, parfois même inconsciemment ».

Il n’est pas aisé de saisir le sens de ces choix, y compris leurs dimensions inconscientes, et d’en retracer le parcours sinueux. Il n’est pas facile de démêler le souvenir de Leone (1909-1944), père à la fois absent et profondément présent dans la vie de son fils, ni le rôle central joué par sa mère, Natalia (1916-1991), au sein du monde social et culturel privilégié où Carlo a grandi.

Il n’est pas non plus aisé d’historiciser la trajectoire diverse et complexe de l’un des plus grands historiens de ces dernières décennies, au-delà des multiples autoportraits qu’il a lui-même livrés. En bref, relire Ginzburg à travers Ginzburg, après Ginzburg, ne sera pas chose facile. On peut toutefois commencer par se référer à sa formation intellectuelle dans son ensemble.

Généalogie

Les ouvrages fondateurs de sa trajectoire – les Cahiers de prison d’Antonio Gramsci, Le Monde magique d’Ernesto de Martino, Le Christ s’est arrêté à Eboli de Carlo Levi et les Dialogues avec Leucò de Cesare Pavese– pointaient tous vers les « classes subalternes » du monde rural, avec leurs mythes et leurs rites.

C’est pour ce monde rural que les populistes russes (les Narodniks) avaient combattu à la fin du 19e siècle en cherchant à mobiliser ses traditions communautaires afin d’éviter la transition traumatique vers le capitalisme. Son père, Leone, né à Odessa en 1909, dans l’Empire russe, était profondément attaché à ces traditions. Sans aucun doute, cette filiation intellectuelle a façonné, à bien des égards, l’intérêt de Ginzburg pour l’histoire du radicalisme religieux paysan des années 1950 et du début des années 1960.

Pourtant, en toile de fond se dessinaient de vastes processus historiques : l’essor économique de l’Italie d’après-guerre, le déclin d’une civilisation agraire séculaire et le concile Vatican II, moment de profond renouveau des doctrines sociales et liturgiques de l’Église. C’est dans ce contexte, riche de tendances contradictoires, que se sont développées les premières études remarquables de Ginzburg sur les cultes agraires des benandanti du Frioul.

Utilisant les comptes rendus des procès inquisitoriaux, ses premières recherches, notammentLes batailles noctures (1966), I costituti di Don Pietro Manelfi  (Les œuvres de Don Pietro Manelfi, 1970, non traduit), Nicodemismo[2] (Nicodémisme, 1970, non traduit), Giochi di pazienza (Jeux de patience, avec Adriano Prosperi, 1975, non traduit) et Le fromage et les vers (1976), ont mis en lumière une tradition paysanne radicale.

Ces ouvrages ont ouvert une brèche dans le mur solide des classes dirigeantes victorieuses et des idéologies dominantes des 16e et 17e siècles, surmontant partiellement la dichotomie hiérarchique entre le haut et le bas, et restituant à l’histoire les voix d’« une religion paysanne rétive aux dogmes et aux cérémonies », des voix finalement réduites au silence par l’autorité inquisitoriale.

La force subversive des recherches de Ginzburg, qui ont mis au jour des fragments et des strates profondes du radicalisme paysan, résidait dans sa critique corrosive des cultures de gauche dominantes, fondées sur des idées déterministes de progrès industriel moderne. Selon lui, ces cultures étaient elles-mêmes, à leur manière, « victimes » de la rupture historique engendrée par le triomphe, au cours du 17e siècle, de la Contre-Réforme, l’imposition d’une culture hiérarchisée, la marginalisation des groupes dissidents et l’effacement de la culture populaire, en grande partie d’origine préchrétienne.

La signification des défaites passées, intimement liée à celles du présent, devint l’objet d’une réflexion où la conscience des très longues échelles de temps de l’histoire se conjuguait à la volonté de reconnaître l’importance des échelles de temps plus courtes de la politique. Alors que la vague des mouvements de protestation de la jeunesse déferlait à la fin des années 1960, accompagnée des conflits politiques et sociaux nés du sentiment que la Résistance de 1943-1945 avait été en quelque sorte inachevée, voire que ses résultats avaient été « trahis », Ginzburg évoluait alors – toujours à sa manière – dans la sphère de la gauche extraparlementaire, et plus particulièrement au sein du mouvement dirigé par Adriano Sofri Lotta Continua.

Dans une interprétation à la fois incisive et sélective qui lui est propre, exposée dans son essai de 1973, « Folklore, Magie, Religion » (repris dans l’Histoire de l’Italie éditée chez Einaudi), il affirmait qu’une fois que « les effets du choc infligé à la société italienne par la lutte armée et l’insurrection » eurent commencé à s’estomper, la hiérarchie catholique lança « une croisade à grande échelle, certes menée avec des moyens techniques modernes ». Cependant, face à l’émergence de nouveaux élans vers une « libération carnavalesque », il rappelait également à ses lecteurs que « la révolution » était une « entreprise longue et fastidieuse ».

Sous la surface

Dans Le Fromage et les vers, Ginzburg analyse la cosmologie du meunier Domenico Scandella, dit Menocchio, et son désir d’un « monde nouveau », dans lequel convergeaient un substrat ancien de croyances populaires et des attentes millénaristes de justice. Ce n’est pas un hasard si Walter Benjamin a guidé Ginzburg dans cette quête :

« Rien de ce qui s’est jamais produit ne doit être considéré comme perdu pour l’histoire », même si « le passé ne se réaliserait pleinement que pour une humanité ressuscitée ».

Pourtant, cette vision messianique et libertaire de l’histoire des vaincus s’accompagnait d’une autre, radicalement différente – une perspective sombre et désespérée – suggérée par l’épigraphe de Louis-Ferdinand Céline : « Tout ce qui est intéressant se passe dans l’ombre… Nous ne savons rien de la véritable histoire des hommes. » On pourrait reformuler cela ainsi : pour chaque Menocchio « racheté », combien d’autres ont été engloutis par l’oubli ?

Le philosophe marxiste juif allemand Benjamin et l’écrivain français antisémite et fasciste Céline forment un duo pour le moins surprenant. En effet, la fidélité de Ginzburg à la tradition antifasciste, tout en restant en marge de son courant dominant, lui a ouvert un vaste champ d’engagement culturel sans pour autant compromettre son orientation politique inflexible. Peut-être Ginzburg parlait-il aussi de lui-même lorsqu’il écrivait que Menocchio « éprouvait le besoin de s’approprier la culture de ses adversaires ».

À la suite de ses critiques marxistes – notamment Eric Hobsbawm et Perry Anderson –, on peut se demander dans quelle mesure la fascination de Ginzburg pour les persécutés, les vaincus, les marginaux et les hérétiques, tout en évoluant sur un terrain profondément marqué par la sensibilité romantique, l’a conduit au seuil d’une identification irrationnelle, même s’il ne l’a jamais franchi.

Pourtant, sa fascination initiale pour ce qui se cachait sous la surface de l’expérience historique est demeurée une constante. Initialement formulée dans le « paradigme de la preuve » fondé sur des « indices », cette idée a ensuite évolué vers une réflexion sur le statut épistémologique de la « distance » et de la « preuve » et a trouvé une expression plus complète à travers son dialogue avec Marc Bloch : « Ce qu’il y a de plus profond dans l’histoire est peut-être aussi ce qu’il y a de plus certain » (Apologie de l’histoire, ou le métier d’historien, 1949).

Pour comprendre le parcours intellectuel de Carlo Ginzburg et son rapport à la littérature, à la culture et, plus largement, à la politique, il est essentiel de saisir sa relation avec sa mère, Natalia. Gardienne de la mémoire de Leone, figure centrale de la maison d’édition Einaudi d’après-guerre et écrivaine de plus en plus engagée dans la vie publique au sein du Parti communiste italien (PCI), Natalia exerça une profonde influence sur son fils.

Elle prit en charge son éducation (ainsi que celle de son frère Andrea et de sa sœur Alessandra) et l’initia aux plus grands écrivains de l’époque, notamment Italo Calvino. De même, elle cultiva son talent de conteur – une des caractéristiques marquantes de son travail d’historien – et l’encouragea à expérimenter de nouvelles formes d’expression qui allaient constituer les fondements intellectuels et stylistiques de la microhistoire.

Le parcours universitaire qui le mena ensuite de Bologne à Los Angeles, au moment même où il dynamisait et dirigeait, avec Giovanni Levi, la série Microstorie chez Einaudi(1981-1991), modifia et élargit le champ de ses recherches. Entre-temps, ses intérêts s’étaient considérablement transformés et développés, s’orientant vers des directions qui laissaient entrevoir une forme d’autocritique implicite de ses parcours antérieurs. Ginzburg lutta ainsi contre le néo-scepticisme postmoderne, qui niait le statut de vérité et rompait son lien avec la réalité, ouvrant ainsi la voie au négationnisme et niant l’extermination des Juifs d’Europe[3].

Dans son ouvrage le plus « extrême » sur le plan méthodologique, Storia notturna: Una decifrazione del Sabba (Histoire nocturne. Un déchiffrement du sabbat, 1989, non traduit), la microhistoire se mêle à une forme d’histoire globale avant l’heure, embrassant du Frioul à la Sibérie l’immensité eurasienne du chamanisme, à la recherche de liens historiques et morphologiques. Le sabbat des sorcières y est interprété comme une « formation de compromis culturel » entre des éléments d’origine savante et folklorique, se cristallisant dans la région alpine occidentale au 16e siècle et émergeant des persécutions inquisitoriales contre les Juifs, les lépreux et les musulmans, puis contre les sorcières et les sorciers.

Comme dans le cas du toucher guérisseur royal exercé par les rois de France et d’Angleterre, que Marc Bloch avait analysé dans Les rois thaumaturges (1924), cela revenait à « une véritable fabrication ». « Après tout », écrivait Ginzburg en 1989, le complot n’est qu’une manifestation extrême, presque caricaturale, d’un phénomène bien plus complexe : la tentative de transformer (ou de manipuler) la société. Le scepticisme croissant quant à l’efficacité et aux résultats des projets révolutionnaires et technocratiques nous oblige à repenser la manière dont l’action politique intervient dans les structures sociales profondes, et sa capacité réelle à les modifier ».

Changement intellectuel

Ces mots semblaient rompre avec la tradition révolutionnaire européenne, au terme d’une trajectoire qui précédait les transitions postcommunistes de l’Europe de l’Est en 1989. En toile de fond planait le souvenir douloureux et fragmenté des Années de plomb italiennes – cette décennie tumultueuse de violence politique, de terrorisme et de conflits sociaux qui a marqué les années 1970. Ce n’est pas un hasard si, durant ces années, Ginzburg a appliqué les mêmes outils philologiques qu’il avait utilisés pour les archives inquisitoriales aux documents relatifs au procès d’Adriano Sofri[4].

Ancien dirigeant du groupe d’extrême gauche Lotta Continua, Sofri fut par la suite jugé et condamné pour son rôle dans l’assassinat, en 1972, du commissaire de police Luigi Calabresi, l’une des affaires de meurtre politique les plus controversées des Années de plomb. Après les attentats terroristes du 11 septembre et le lancement de la « guerre contre le terrorisme » menée par les États-Unis, l’attention de Ginzburg se porta de plus en plus sur Niccolò Machiavelli, Thomas Hobbes et les nouvelles tendances tyranniques du pouvoir, fondées sur la « peur, la vénération et la terreur ».

Pourtant, sa fascination pour les figures rebelles et pour l’énergie révolutionnaire qu’elles étaient capables d’inspirer était loin de s’être éteinte. On pouvait la discerner, par exemple, dans la subtilité de ses écrits sur le très apprécié Stendhal : « Julien Sorel [le personnage principal du Rouge et le Noir de Stendhal] n’est pas un libéral ; c’est un jacobin anachronique. Le Rouge et le Noir raconte l’histoire d’une défaite individuelle tragique, non celle d’une révolution victorieuse. »

De ce point de vue, la polémique de Perry Anderson concernant la prétendue dérive de Ginzburg vers un « libéralisme conservateur » passe à côté d’un point fondamental[5]. Certes, à mesure que les transformations mondiales se déployaient et engendraient des répercussions locales – à commencer par la montée du populisme charismatique de Silvio Berlusconi au début des années 1990 – sa fidélité à la tradition antifasciste a emprunté des chemins encore plus tortueux et subtils, sans pour autant rompre le fil d’une continuité personnelle et politique. C’est une attitude que Ginzburg lui-même disait avoir apprise de la lecture des Cahiers de prison de Gramsci, où ce dernier reconnaissait que « le fascisme a triomphé parce qu’il a su apporter une réponse (réactionnaire) à des questions qui n’étaient pas, en elles-mêmes, réactionnaires ».

Comme il l’expliquait lors d’un dialogue en 2002 avec Vittorio Foa, syndicaliste et vétéran antifasciste – ancien membre de Giustizia e Libertà et ami de son père, Leone –, Ginzburg prenait soin de distinguer le radicalisme de la pensée du radicalisme d’action[6]. Ce fut l’un des enseignements durables qu’il tira des Années de plomb en Italie.

Parallèlement, sa lutte contre le néo-scepticisme l’avait conduit vers un projet intellectuel bien différent de celui de ses débuts, déplaçant progressivement son attention du problème de la « révolution » à celui de la fonction moderne du mensonge politique en tant que « complot ». De plus en plus préoccupé par la propagande politique et ses mécanismes de manipulation des masses, il se tourna vers ce qu’un ouvrage presque oublié de 1934 du psychologue russe Wladimir Drabovitch appelait « la fragilité de la liberté et la séduction des dictatures » – un livre que Ginzburg avait récemment redécouvert et relu.

Dans le monde sombre et terrible de Donald Trump, de Vladimir Poutine et des fake news, phénomènes qui semblent prospérer sur le terrain cultivé par le déconstructionnisme extrême, Ginzburg a continué, jusqu’à la fin, à insister sur la nécessité de rechercher la vérité comme condition essentielle à la liberté individuelle.

*

Cet article a d’abord paru dans Jacobin, le 30 juin 2026. Traduction et notes de Stathis Kouvélakis.


Notes

[1] Nouvelle reprise dans le recueil Les petites vertus (1962), traduction française Ypsilon, Paris, 2021.

[2] Le nicodémisme – terme forgé par Calvin – désigne des pratiques très diverses de dissimulation religieuse qui ont eu cours en Europe entre le 16e et le 18e siècle.

[3] C’est le sens de sa discussion polémique avec Hayden White, qui considérait les travaux des historiens comme n’ayant pas un statut fondamentalement différent de n’importe quel autre récit. Cf. Carlo Ginzburg, « Montrer et citer. La vérité de l’histoire », Le Débat, n° 56, 1989, p. 41-51 et ses ouvrages Rapports de force. Histoire, rhétorique, preuve, Seuil-Gallimard, coll. « Hautes Études », Paris, 2003 ; Le fil et les traces : vrai faux fictif, Verdier, Lagrasse, 2010.

[4] Cf. Carlo Ginzburg, Le Juge et l’historien. Considérations en marge du procès Sofri (1991), Verdier, Lagrasse, 1998/2007.

[5] Cf. « Nocturnal Inquiry : Carlo Ginzburg », repris in Perry Anderson, A Zone of Engagement, Verso, Londres & New York, 1992, p. 207- 229; « The Force of the Anomaly », London Review of Books, n° 8, vol. 34, 26 avril 2012.

[6] Vittorio Foa, Carlo Ginzburg, Un dialogo, Feltrinelli, Milan, 2003 (NdT).

27 juillet 2026

Carlo Ginzburg et la tradition antifasciste

Carlo Ginzburg, décédé le 17 juin dernier, est le pionnier le plus connu de la microhistoire, celle qui étudie les transformations sociales par le bas. Comme le montre dans ce texte l’historien Marco Bresciani, son approche a été profondément marquée par l'expérience du fascisme au sein de sa famille et par les traditions antifascistes rivales qui ont façonné la société italienne d'après-guerre.

Longtemps tourné vers l’étude de la culture des classes subalternes, « aux marges de l’histoire », il a évolué vers une défense de l’histoire en tant que voie d’accès à la vérité fondée sur la discussion des preuves, à l’encontre du « néo-scepticisme » cultivé par les auteurs postmodernes comme Hayden White et Roland Barthes selon lesquels rien ne distingue les récits produits par les historiens de n’importe quel autre narration, y compris de fiction. Selon Ginzburg, ce relativisme a ouvert la voie à l’ère des fake news et aux manipulations de l’extrême droite contemporaine. Bien que de façon indirecte et par des voies détournées, cette évolution témoigne de sa fidélité aux principes fondamentaux de l’antifascisme.

***

La meilleure façon de saisir la signification de la relation de Carlo Ginzburg et de sa famille avec l'antifascisme est sans doute de lire L’hiver dans les Abruzzes (1944), l'une des plus belles nouvelles de sa mère, la célèbre écrivaine Natalia Ginzburg[1].

Son père, Leone Ginzburg, spécialiste de littérature russe et l'un des fondateurs de la maison d'édition Einaudi, avait été condamné, à la fois en tant qu’antifasciste et en tant que juif, à l'exil intérieur dans le village de Pizzoli, près de L'Aquila, avec le statut d’ « interné de guerre civile ». Pour Natalia, ces années restèrent une sorte d'exil : un monde paysan qui semblait presque suspendu hors du temps, régi par le rythme des saisons, par la neige et le soleil, par le son des cloches de l'église et les différents types de feux.

C’est dans ce monde à la fois enchanteur et effrayant – marqué par l’épicerie du village de Girò, avec ses bougies et ses oranges, et les « longs récits de mort et de cimetières » de leur servante Crocetta – que Leone et Natalia vécurent entre 1940 et 1943. Ils écrivaient et corrigeaient les épreuves pour l’éditeur Einaudi, tandis que leurs enfants, Carlo, Andrea et Alessandra, jouaient par terre.

Après la chute de Benito Mussolini à l’été 1943, Leone retourna à Rome pour rejoindre la Résistance. Arrêté plus tard alors qu’il faisait partie de l’équipe de rédaction clandestine du journal antifasciste Italia Libera, Leone Ginzburg mourut sous les coups de ses tortionnaires nazis à la prison Regina Coeli de Rome le 5 février 1944. De cette période à Pizzoli , Natalia garderait un souvenir empreint d’un bonheur mélancolique, à jamais assombri par « l’horreur de sa mort solitaire » et « l’angoisse qui l’a précédée ».

Carlo Ginzburg devint par la suite l'un des historiens les plus influents de sa génération, notamment connu pour son travail pionnier en microhistoire et pour son ouvrage classique Le Fromage et les vers 1976), centré sur le meunier et hérétiquedu 16e siècle Menocchio. Plutôt que d'écrire une histoire politique d'un point de vue surplombant ou une histoire sociale à grande échelle, Ginzburg s'intéressa à une figure apparemment marginale afin d'explorer le monde de la culture populaire.

Pourtant, l'accent mis sur ses innovations méthodologiques – un thème récurrent dans nombre de nécrologies publiées après sa mort le 17 juin – risque d'occulter un autre aspect, non moins important, de son parcours intellectuel : son engagement politique, indirect mais constant, plus précisément tourné vers la question de la révolution telle qu'elle est perçue à travers la tradition antifasciste. Il s'agit d'un sujet vaste et complexe, qui ne peut être abordé ici que par une série d'observations préliminaires.

Les nombreuses traditions antifascistes

Leone et Natalia ont prénommé leur fils Carlo en mémoire de Carlo Rosselli, assassiné avec son frère Nello moins de deux ans avant sa naissance (le 15 avril 1939) lors d'une embuscade perpétrée par un groupe terroriste français sur ordre de Mussolini.

Carlo Rosselli était le fondateur du mouvement révolutionnaire antifasciste Giustizia e Libertà, dont Leone Ginzburg avait été une figure de proue à Turin dans les années 1930. Pour Carlo, s'engager en politique signifiait avant tout se confronter à une tradition antifasciste profondément ancrée dans la mémoire familiale. Pourtant, bien qu'il ait été « profondément marqué par la tradition antifasciste », Ginzburg reconnaissait avoir tenté de se défendre contre l'antifascisme lorsque celui-ci devint une « force irrésistible » au sein des mouvements de protestation de la jeunesse des années 1960 et 1970.

Entre les deux guerres mondiales, l'antifascisme a incarné des idées et des pratiques politiques souvent divergentes, voire contradictoires, en Italie comme ailleurs. Après 1945, il est devenu l'un des fondements constitutionnels de la République italienne. Et, surtout, il a été récupéré par la culture politique communiste, qui a invoqué son rôle de premier plan dans la Résistance pour légitimer son attachement à la démocratie parlementaire.

Pourtant, dans les années 1960 et 1970, l'antifascisme a été réinventé par les nouveaux mouvements étudiants et ouvriers comme un langage de mobilisation idéologique visant à la transformation radicale de la société italienne. Dans ce contexte, il a souvent pris des formes totalisantes, intransigeantes et parfois violentes.

« Comme beaucoup de gens de ma génération », expliquait Ginzburg, j'ai été complètement emporté par ce mouvement. Je crois que, d'une certaine manière, j'ai réussi à m'en détacher et à faire un choix différent. Je pense que cette différence — ou, si vous préférez, cette loyauté forgée au travers de chemins tortueux et obscurs — est finalement ce qui a motivé tous mes choix, parfois même inconsciemment ».

Il n'est pas aisé de saisir le sens de ces choix, y compris leurs dimensions inconscientes, et d'en retracer le parcours sinueux. Il n'est pas facile de démêler le souvenir de Leone (1909-1944), père à la fois absent et profondément présent dans la vie de son fils, ni le rôle central joué par sa mère, Natalia (1916-1991), au sein du monde social et culturel privilégié où Carlo a grandi.

Il n'est pas non plus aisé d'historiciser la trajectoire diverse et complexe de l'un des plus grands historiens de ces dernières décennies, au-delà des multiples autoportraits qu'il a lui-même livrés. En bref, relire Ginzburg à travers Ginzburg, après Ginzburg, ne sera pas chose facile. On peut toutefois commencer par se référer à sa formation intellectuelle dans son ensemble.

Généalogie

Les ouvrages fondateurs de sa trajectoire – les Cahiers de prison d’Antonio Gramsci, Le Monde magique d’Ernesto de Martino, Le Christ s’est arrêté à Eboli de Carlo Levi et les Dialogues avec Leucò de Cesare Pavese– pointaient tous vers les « classes subalternes » du monde rural, avec leurs mythes et leurs rites.

C’est pour ce monde rural que les populistes russes (les Narodniks) avaient combattu à la fin du 19e siècle en cherchant à mobiliser ses traditions communautaires afin d’éviter la transition traumatique vers le capitalisme. Son père, Leone, né à Odessa en 1909, dans l’Empire russe, était profondément attaché à ces traditions. Sans aucun doute, cette filiation intellectuelle a façonné, à bien des égards, l’intérêt de Ginzburg pour l’histoire du radicalisme religieux paysan des années 1950 et du début des années 1960.

Pourtant, en toile de fond se dessinaient de vastes processus historiques : l’essor économique de l’Italie d’après-guerre, le déclin d’une civilisation agraire séculaire et le concile Vatican II, moment de profond renouveau des doctrines sociales et liturgiques de l’Église. C’est dans ce contexte, riche de tendances contradictoires, que se sont développées les premières études remarquables de Ginzburg sur les cultes agraires des benandanti du Frioul.

Utilisant les comptes rendus des procès inquisitoriaux, ses premières recherches, notammentLes batailles noctures (1966), I costituti di Don Pietro Manelfi  (Les œuvres de Don Pietro Manelfi, 1970, non traduit), Nicodemismo[2] (Nicodémisme, 1970, non traduit), Giochi di pazienza (Jeux de patience, avec Adriano Prosperi, 1975, non traduit) et Le fromage et les vers (1976), ont mis en lumière une tradition paysanne radicale.

Ces ouvrages ont ouvert une brèche dans le mur solide des classes dirigeantes victorieuses et des idéologies dominantes des 16e et 17e siècles, surmontant partiellement la dichotomie hiérarchique entre le haut et le bas, et restituant à l'histoire les voix d'« une religion paysanne rétive aux dogmes et aux cérémonies », des voix finalement réduites au silence par l'autorité inquisitoriale.

La force subversive des recherches de Ginzburg, qui ont mis au jour des fragments et des strates profondes du radicalisme paysan, résidait dans sa critique corrosive des cultures de gauche dominantes, fondées sur des idées déterministes de progrès industriel moderne. Selon lui, ces cultures étaient elles-mêmes, à leur manière, « victimes » de la rupture historique engendrée par le triomphe, au cours du 17e siècle, de la Contre-Réforme, l'imposition d'une culture hiérarchisée, la marginalisation des groupes dissidents et l'effacement de la culture populaire, en grande partie d'origine préchrétienne.

La signification des défaites passées, intimement liée à celles du présent, devint l'objet d'une réflexion où la conscience des très longues échelles de temps de l'histoire se conjuguait à la volonté de reconnaître l'importance des échelles de temps plus courtes de la politique. Alors que la vague des mouvements de protestation de la jeunesse déferlait à la fin des années 1960, accompagnée des conflits politiques et sociaux nés du sentiment que la Résistance de 1943-1945 avait été en quelque sorte inachevée, voire que ses résultats avaient été « trahis », Ginzburg évoluait alors – toujours à sa manière – dans la sphère de la gauche extraparlementaire, et plus particulièrement au sein du mouvement dirigé par Adriano Sofri Lotta Continua.

Dans une interprétation à la fois incisive et sélective qui lui est propre, exposée dans son essai de 1973, « Folklore, Magie, Religion » (repris dans l’Histoire de l’Italie éditée chez Einaudi), il affirmait qu’une fois que « les effets du choc infligé à la société italienne par la lutte armée et l’insurrection » eurent commencé à s’estomper, la hiérarchie catholique lança « une croisade à grande échelle, certes menée avec des moyens techniques modernes ». Cependant, face à l’émergence de nouveaux élans vers une « libération carnavalesque », il rappelait également à ses lecteurs que « la révolution » était une « entreprise longue et fastidieuse ».

Sous la surface

Dans Le Fromage et les vers, Ginzburg analyse la cosmologie du meunier Domenico Scandella, dit Menocchio, et son désir d'un « monde nouveau », dans lequel convergeaient un substrat ancien de croyances populaires et des attentes millénaristes de justice. Ce n'est pas un hasard si Walter Benjamin a guidé Ginzburg dans cette quête :

« Rien de ce qui s'est jamais produit ne doit être considéré comme perdu pour l'histoire », même si « le passé ne se réaliserait pleinement que pour une humanité ressuscitée ».

Pourtant, cette vision messianique et libertaire de l'histoire des vaincus s'accompagnait d'une autre, radicalement différente – une perspective sombre et désespérée – suggérée par l'épigraphe de Louis-Ferdinand Céline : « Tout ce qui est intéressant se passe dans l'ombre… Nous ne savons rien de la véritable histoire des hommes. » On pourrait reformuler cela ainsi : pour chaque Menocchio « racheté », combien d'autres ont été engloutis par l'oubli ?

Le philosophe marxiste juif allemand Benjamin et l'écrivain français antisémite et fasciste Céline forment un duo pour le moins surprenant. En effet, la fidélité de Ginzburg à la tradition antifasciste, tout en restant en marge de son courant dominant, lui a ouvert un vaste champ d'engagement culturel sans pour autant compromettre son orientation politique inflexible. Peut-être Ginzburg parlait-il aussi de lui-même lorsqu'il écrivait que Menocchio « éprouvait le besoin de s'approprier la culture de ses adversaires ».

À la suite de ses critiques marxistes – notamment Eric Hobsbawm et Perry Anderson –, on peut se demander dans quelle mesure la fascination de Ginzburg pour les persécutés, les vaincus, les marginaux et les hérétiques, tout en évoluant sur un terrain profondément marqué par la sensibilité romantique, l'a conduit au seuil d'une identification irrationnelle, même s'il ne l'a jamais franchi.

Pourtant, sa fascination initiale pour ce qui se cachait sous la surface de l'expérience historique est demeurée une constante. Initialement formulée dans le « paradigme de la preuve » fondé sur des « indices », cette idée a ensuite évolué vers une réflexion sur le statut épistémologique de la « distance » et de la « preuve » et a trouvé une expression plus complète à travers son dialogue avec Marc Bloch : « Ce qu’il y a de plus profond dans l’histoire est peut-être aussi ce qu’il y a de plus certain » (Apologie de l’histoire, ou le métier d’historien, 1949).

Pour comprendre le parcours intellectuel de Carlo Ginzburg et son rapport à la littérature, à la culture et, plus largement, à la politique, il est essentiel de saisir sa relation avec sa mère, Natalia. Gardienne de la mémoire de Leone, figure centrale de la maison d'édition Einaudi d'après-guerre et écrivaine de plus en plus engagée dans la vie publique au sein du Parti communiste italien (PCI), Natalia exerça une profonde influence sur son fils.

Elle prit en charge son éducation (ainsi que celle de son frère Andrea et de sa sœur Alessandra) et l'initia aux plus grands écrivains de l'époque, notamment Italo Calvino. De même, elle cultiva son talent de conteur – une des caractéristiques marquantes de son travail d'historien – et l'encouragea à expérimenter de nouvelles formes d'expression qui allaient constituer les fondements intellectuels et stylistiques de la microhistoire.

Le parcours universitaire qui le mena ensuite de Bologne à Los Angeles, au moment même où il dynamisait et dirigeait, avec Giovanni Levi, la série Microstorie chez Einaudi(1981-1991), modifia et élargit le champ de ses recherches. Entre-temps, ses intérêts s'étaient considérablement transformés et développés, s'orientant vers des directions qui laissaient entrevoir une forme d'autocritique implicite de ses parcours antérieurs. Ginzburg lutta ainsi contre le néo-scepticisme postmoderne, qui niait le statut de vérité et rompait son lien avec la réalité, ouvrant ainsi la voie au négationnisme et niant l'extermination des Juifs d'Europe[3].

Dans son ouvrage le plus « extrême » sur le plan méthodologique, Storia notturna: Una decifrazione del Sabba (Histoire nocturne. Un déchiffrement du sabbat, 1989, non traduit), la microhistoire se mêle à une forme d’histoire globale avant l’heure, embrassant du Frioul à la Sibérie l’immensité eurasienne du chamanisme, à la recherche de liens historiques et morphologiques. Le sabbat des sorcières y est interprété comme une « formation de compromis culturel » entre des éléments d’origine savante et folklorique, se cristallisant dans la région alpine occidentale au 16e siècle et émergeant des persécutions inquisitoriales contre les Juifs, les lépreux et les musulmans, puis contre les sorcières et les sorciers.

Comme dans le cas du toucher guérisseur royal exercé par les rois de France et d'Angleterre, que Marc Bloch avait analysé dans Les rois thaumaturges (1924), cela revenait à « une véritable fabrication ». « Après tout », écrivait Ginzburg en 1989, le complot n'est qu'une manifestation extrême, presque caricaturale, d'un phénomène bien plus complexe : la tentative de transformer (ou de manipuler) la société. Le scepticisme croissant quant à l'efficacité et aux résultats des projets révolutionnaires et technocratiques nous oblige à repenser la manière dont l'action politique intervient dans les structures sociales profondes, et sa capacité réelle à les modifier ».

Changement intellectuel

Ces mots semblaient rompre avec la tradition révolutionnaire européenne, au terme d'une trajectoire qui précédait les transitions postcommunistes de l'Europe de l'Est en 1989. En toile de fond planait le souvenir douloureux et fragmenté des Années de plomb italiennes – cette décennie tumultueuse de violence politique, de terrorisme et de conflits sociaux qui a marqué les années 1970. Ce n'est pas un hasard si, durant ces années, Ginzburg a appliqué les mêmes outils philologiques qu'il avait utilisés pour les archives inquisitoriales aux documents relatifs au procès d'Adriano Sofri[4].

Ancien dirigeant du groupe d'extrême gauche Lotta Continua, Sofri fut par la suite jugé et condamné pour son rôle dans l'assassinat, en 1972, du commissaire de police Luigi Calabresi, l'une des affaires de meurtre politique les plus controversées des Années de plomb. Après les attentats terroristes du 11 septembre et le lancement de la « guerre contre le terrorisme » menée par les États-Unis, l'attention de Ginzburg se porta de plus en plus sur Niccolò Machiavelli, Thomas Hobbes et les nouvelles tendances tyranniques du pouvoir, fondées sur la « peur, la vénération et la terreur ».

Pourtant, sa fascination pour les figures rebelles et pour l'énergie révolutionnaire qu'elles étaient capables d'inspirer était loin de s'être éteinte. On pouvait la discerner, par exemple, dans la subtilité de ses écrits sur le très apprécié Stendhal : « Julien Sorel [le personnage principal du Rouge et le Noir de Stendhal] n'est pas un libéral ; c'est un jacobin anachronique. Le Rouge et le Noir raconte l'histoire d'une défaite individuelle tragique, non celle d'une révolution victorieuse. »

De ce point de vue, la polémique de Perry Anderson concernant la prétendue dérive de Ginzburg vers un « libéralisme conservateur » passe à côté d'un point fondamental[5]. Certes, à mesure que les transformations mondiales se déployaient et engendraient des répercussions locales – à commencer par la montée du populisme charismatique de Silvio Berlusconi au début des années 1990 – sa fidélité à la tradition antifasciste a emprunté des chemins encore plus tortueux et subtils, sans pour autant rompre le fil d'une continuité personnelle et politique. C'est une attitude que Ginzburg lui-même disait avoir apprise de la lecture des Cahiers de prison de Gramsci, où ce dernier reconnaissait que « le fascisme a triomphé parce qu'il a su apporter une réponse (réactionnaire) à des questions qui n'étaient pas, en elles-mêmes, réactionnaires ».

Comme il l'expliquait lors d'un dialogue en 2002 avec Vittorio Foa, syndicaliste et vétéran antifasciste – ancien membre de Giustizia e Libertà et ami de son père, Leone –, Ginzburg prenait soin de distinguer le radicalisme de la pensée du radicalisme d'action[6]. Ce fut l'un des enseignements durables qu'il tira des Années de plomb en Italie.

Parallèlement, sa lutte contre le néo-scepticisme l'avait conduit vers un projet intellectuel bien différent de celui de ses débuts, déplaçant progressivement son attention du problème de la « révolution » à celui de la fonction moderne du mensonge politique en tant que « complot ». De plus en plus préoccupé par la propagande politique et ses mécanismes de manipulation des masses, il se tourna vers ce qu'un ouvrage presque oublié de 1934 du psychologue russe Wladimir Drabovitch appelait « la fragilité de la liberté et la séduction des dictatures » – un livre que Ginzburg avait récemment redécouvert et relu.

Dans le monde sombre et terrible de Donald Trump, de Vladimir Poutine et des fake news, phénomènes qui semblent prospérer sur le terrain cultivé par le déconstructionnisme extrême, Ginzburg a continué, jusqu'à la fin, à insister sur la nécessité de rechercher la vérité comme condition essentielle à la liberté individuelle.

*

Cet article a d’abord paru dans Jacobin, le 30 juin 2026. Traduction et notes de Stathis Kouvélakis.


Notes

[1] Nouvelle reprise dans le recueil Les petites vertus (1962), traduction française Ypsilon, Paris, 2021.

[2] Le nicodémisme – terme forgé par Calvin – désigne des pratiques très diverses de dissimulation religieuse qui ont eu cours en Europe entre le 16e et le 18e siècle.

[3] C’est le sens de sa discussion polémique avec Hayden White, qui considérait les travaux des historiens comme n’ayant pas un statut fondamentalement différent de n’importe quel autre récit. Cf. Carlo Ginzburg, « Montrer et citer. La vérité de l'histoire », Le Débat, n° 56, 1989, p. 41-51 et ses ouvrages Rapports de force. Histoire, rhétorique, preuve, Seuil-Gallimard, coll. « Hautes Études », Paris, 2003 ; Le fil et les traces : vrai faux fictif, Verdier, Lagrasse, 2010.

[4] Cf. Carlo Ginzburg, Le Juge et l'historien. Considérations en marge du procès Sofri (1991), Verdier, Lagrasse, 1998/2007.

[5] Cf. « Nocturnal Inquiry : Carlo Ginzburg », repris in Perry Anderson, A Zone of Engagement, Verso, Londres & New York, 1992, p. 207- 229; « The Force of the Anomaly », London Review of Books, n° 8, vol. 34, 26 avril 2012.

[6] Vittorio Foa, Carlo Ginzburg, Un dialogo, Feltrinelli, Milan, 2003 (NdT).

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

Ne vous arrêtez pas en si bon chemin !

Pour aller plus loin

Soutenez Contretemps

pour une revue critique et indépendante

Vos dons nous permettent de publier des analyses libres, sans publicité ni compromis. Chaque contribution est essentielle.

Inscrivez-vous
à la newsletter

Abonnez-vous à la newsletter de Contretemps et suivez nos analyses entretiens et débats critiques.

Partager l'article

Email
Facebook
LinkedIn
Telegram
WhatsApp
X