Introduction
Pendant longtemps, le football populaire s’est pensé comme un espace à part. Les groupes de supporters et supportrices revendiquent volontiers une forme d’ « apolitisme » : dans les tribunes, seule compterait la fidélité au club, au blason, aux couleurs. « Pas de politique dans les tribunes » est devenu un mot d’ordre partagé par de nombreux groupes ultras, quelles que soient leurs sensibilités. Cette revendication d’autonomie apparaît pourtant aujourd’hui de plus en plus fragile. Les stades ne sont nullement en dehors de la société : ils en sont l’un des miroirs les plus fidèles.
L’évolution récente de certaines tribunes françaises témoigne de cette transformation. Longtemps marginale, la présence de groupes identitaires ou ouvertement d’extrême droite gagne désormais en visibilité. Drapeaux nationaux brandis comme marqueurs identitaires, intimidations de supporters·rices racisé·es, diffusion de symboles codés, violences ciblées : ces phénomènes ne relèvent plus d’incidents isolés. Ils traduisent une recomposition plus profonde des espaces populaires.
Le cas du Racing Club de Lens est particulièrement éclairant. Club emblématique du bassin minier, profondément associé à une histoire ouvrière et immigrée, le RC Lens a longtemps cultivé une identité populaire fondée sur la solidarité et l’héritage des mineurs. Avant, lorsqu’une personne identifiée comme appartenant aux milieux fascistes apparaissait dans les tribunes, elle était rapidement isolée.
Aujourd’hui, le constat est tout autre : un groupe de hooligans, Youth Lens, a progressivement gagné en importance jusqu’à rassembler plusieurs dizaines de membres occupant une place visible dans le kop, multipliant les démonstrations nationalistes et les intimidations contre certains supporters ou certaines supportrices.
Cette évolution n’est pas le résultat d’une conquête spectaculaire. Elle procède d’une installation progressive, rendue possible par une forme de tolérance collective. Ce basculement n’est pas seulement quantitatif ; il révèle une transformation des normes implicites qui régissent la vie des tribunes.
L’apolitisme comme condition de la progression de l’extrême droite
Cette évolution invite à déplacer le regard. L’enjeu n’est pas seulement l’offensive de groupes identitaires, mais aussi les conditions qui rendent cette offensive possible.
Le paradoxe est frappant. Les principaux groupes de supporters et supportrices continuent de revendiquer leur refus de toute expression politique. Pourtant, cette neutralité proclamée ne produit pas les mêmes effets selon les acteurs et actrices en présence. Les individus isolés soupçonnés d’appartenir à l’extrême droite continuent parfois d’être exclus. En revanche, lorsqu’un groupe structuré, organisé et prêt à recourir à la violence s’installe durablement dans les tribunes, cette même règle d’ « apolitisme » devient un argument pour ne pas intervenir et laisse finalement la porte ouverte à l’extrême droite.
Tant que chacun·e est invité·e à laisser ses convictions à l’entrée du stade, les groupes qui, eux, assument pleinement un projet politique peuvent progressivement imposer leur présence sans rencontrer de véritable opposition organisée. La neutralité n’est alors plus un principe d’équilibre, elle devient asymétrique.
Cette situation rappelle les analyses d’Antonio Gramsci sur l’hégémonie culturelle. La conquête politique s’élabore dans les espaces ordinaires de socialisation, là où se construisent les évidences, les habitudes et les appartenances. Les tribunes constituent précisément l’un de ces lieux. Elles produisent des émotions collectives, forgent des identités, fabriquent des récits. En ce sens, elles sont pleinement politiques, même lorsqu’elles prétendent ne pas l’être.
L’extrême droite l’a parfaitement compris. Depuis plusieurs décennies, elle investit les espaces de culture populaire – les salles de sport, certaines pratiques de combat, les réseaux de supporters et supportrices – non seulement pour recruter, mais aussi pour banaliser ses références et rendre sa présence familière. Cette stratégie correspond à ce que Antonio Gramsci décrivait comme une bataille pour l’hégémonie culturelle : conquérir les imaginaires avant les institutions.
À Lens, cette banalisation passe par des gestes apparemment anodins : la multiplication des drapeaux français dans une tribune où ils étaient auparavant absents, les sifflets visant les supporters marseillais portant des drapeaux palestiniens, ou encore les intimidations répétées contre des familles perçues comme racisées. Pris isolément, chacun de ces faits pourrait sembler secondaire. Ensemble, ils contribuent à redéfinir les frontières implicites de ceux et celles qui sont considéré·es comme pleinement légitimes dans le stade.
Quand le football devient une marchandise : la dépossession des supporters
Réduire la progression de l’extrême droite dans les tribunes à une simple radicalisation idéologique serait pourtant une erreur. Si les stades deviennent aujourd’hui des espaces privilégiés de confrontation politique, c’est aussi parce qu’ils ont profondément changé de nature. La transformation du football en industrie mondialisée n’a pas seulement modifié les modèles économiques des clubs ; elle a bouleversé les formes d’appartenance qui liaient les supporters et supportrices à leur équipe.
Depuis plusieurs décennies, les clubs sont devenus des actifs financiers circulant au gré des investissements internationaux. Les propriétaires possèdent désormais plusieurs équipes réparties dans différents championnats, les joueurs passent d’un club à l’autre selon les stratégies des groupes financiers et les supporters et supportrices assistent, souvent impuissant·es, à la dilution des identités locales.
Par exemple, au Racing Club de Strasbourg, club intégré dans la galaxie du Chelsea FC, quand le récent promu capitaine pose en septembre 2025 à l’aube de la saison avec le maillot londonien car il y a signé et rejoindra le club à l’été 2026, les supporters se sont sentis trahis. Ce qui faisait autrefois la singularité d’un club – son inscription dans un territoire, son histoire, ses joueurs – tend à devenir secondaire face aux logiques patrimoniales des investisseurs.
Cette évolution participe d’un mouvement plus large de marchandisation du sport analysé dès les années 1960 par Guy Debord. Dans La Société du spectacle, il montre comment les expériences collectives sont progressivement remplacées par leur consommation spectaculaire. Le football contemporain illustre parfaitement ce processus. Le supporter ou la supportrice n’est plus seulement invité·e à soutenir son équipe : il·elle devient un consommateur ou une consommatrice à qui il faut vendre une expérience complète.
Applications mobiles, animations avant les rencontres, produits dérivés, espaces VIP, restauration, marketing permanent : le match ne constitue plus qu’un élément d’une chaîne de consommation. Il s’agit de vivre une expérience immersive. Les supporters·rices sont encouragé·es·e à arriver plusieurs heures avant le coup d’envoi, à consommer dans l’enceinte du stade, à acheter le dernier maillot vendu plus de cent euros, etc. Pendant ce temps, les formes traditionnelles de sociabilité des supporters et supportrices – préparer un tifo, partager un repas ou une bière avant le match, fabriquer collectivement les animations, craquer des torches en tribunes – sont progressivement marginalisées.
Et cela touche particulièrement les clubs populaires. À Lens, le lien entre le club et le bassin minier constitue une mémoire vivante du monde ouvrier. Les tifos rendent régulièrement hommage aux mineurs, les chants célèbrent celles et ceux qui sont tombé·es au fond. Ce patrimoine collectif ne se réduit pas à une nostalgie folklorique : il représente une manière d’habiter une histoire commune ; on supporte le club. Ce qui reste, c’est le club, l’héritage et nous.
C’est précisément parce que cette mémoire demeure vivante que les tentatives de récupération identitaire trouvent un terrain favorable. Lorsque les appartenances ouvrières, syndicales ou associatives s’affaiblissent, lorsque les collectifs qui structuraient les classes populaires disparaissent progressivement, le club devient parfois le dernier lieu où s’exprime une fierté collective. La question est alors de savoir quel contenu politique lui est donné.
Comme l’a montré Ugo Palheta, la fascisation ne procède pas d’une simple adhésion idéologique ; elle se nourrit des crises sociales, des sentiments de déclassement et des formes de désorientation produites par le néolibéralisme. Dans les tribunes, ce malaise peut être réinvesti sous la forme d’un nationalisme excluant, qui transforme l’attachement au club en défense d’une identité supposée menacée.
Les tribunes : des lieux d’entraide
Il serait pourtant réducteur d’en conclure que le football populaire aurait disparu. Les mêmes tribunes qui voient aujourd’hui progresser des groupes identitaires restent aussi des lieux d’entraide et d’engagement collectif.
À Lens, les supporters et supportrices se sont mobilisé·es en faveur des salariés de Bridgestone lors de l’annonce de la fermeture de l’usine, en vendant des tee-shirts de soutien. Pendant la pandémie de Covid-19, ils ont organisé des collectesde matériel pour les hôpitaux du bassin minier. Depuis de nombreuses années, ils récoltent également des jouets distribués aux enfants hospitalisés à Noël. Ces initiatives rappellent que les groupes de supporters et supportrices continuent parfois d’assumer des fonctions de solidarité que le retrait des services publics ou l’affaiblissement des réseaux associatifs rendent plus nécessaires encore.
Ces pratiques montrent que les tribunes ne sont pas seulement le théâtre de la fascisation ; elles demeurent aussi des espaces où s’inventent des formes de sociabilité populaire. C’est précisément cette ambivalence qui en fait un terrain politique décisif. Le football constitue aujourd’hui un espace disputé, où s’affrontent deux conceptions antagonistes du peuple : l’une, nationaliste et excluante, fondée sur la fermeture identitaire ; l’autre, héritière des traditions ouvrières et des solidarités locales, qui continue de faire du club un bien commun plutôt qu’une marque commerciale.

Lutter pour les contre-cultures populaires
Constater la progression de l’extrême droite dans les stades ne revient donc pas à considérer que le football populaire serait irrémédiablement perdu. Les tribunes demeurent des espaces traversés par des conflits politiques, où coexistent des conceptions antagonistes de ce que signifie appartenir à un club, à un territoire ou à un collectif. À côté des groupes identitaires se développent, souvent de manière plus discrète, des expériences qui réinvestissent le football comme pratique d’émancipation.
Cette histoire est ancienne. Les clubs de football ont longtemps constitué des lieux de sociabilité ouvrière, de solidarité de quartier et parfois même d’organisation politique. Comme le rappelle le journaliste Mickaël Correia, les groupes de supporters ont joué un rôle majeur dans plusieurs mouvements sociaux contemporains, des révolutions arabes aux mobilisations contre les dictatures ou les politiques d’austérité[1]. Les ultras égyptiens furent ainsi parmi les premiers à affronter les forces de sécurité lors du soulèvement de 2011 ; ailleurs, les tribunes ont constitué des espaces d’expression pour des populations souvent exclues de la représentation politique classique.
En Europe, plusieurs clubs continuent d’incarner cette autre tradition. Le Celtic FC et son groupe de supporters, la Green Brigade, affichent régulièrement leur solidarité avec la Palestine et inscrivent leur engagement dans une mémoire des luttes irlandaises, comme c’est aussi le cas du Bohemian Football Club à Dublin. En France, si les ultras de la tribune Rino Della Negra du Red Star affichent une identité politique clairement ancrée à gauche, portée par des valeurs antifascistes et antiracistes, militant pour un football populaire tout en se revendiqant comme les gardiens d’une tradition de football populaire résistant aux dérives du sport business, des initiatives plus modestes prolongent cette dynamique : le Ménilmontant Football Club 1871, le Spartak Lillois, Les Dégommeuses ou encore le collectif Les Hijabeuses défendent une autre manière de pratiquer le football, fondée sur l’autogestion, l’inclusion et le refus des discriminations.
Ces initiatives ne se limitent pas au terrain. Elles produisent leurs propres symboles, leurs propres formes d’organisation, parfois même leurs propres circuits économiques à l’image du Rage Sport, équipementier italien qui fournit plusieurs clubs populaires européens et revendique explicitement des valeurs antifascistes, féministes et LGBTQIA+. Choisir un tel équipementier ne relève pas seulement d’une préférence esthétique ; c’est aussi une manière de refuser de participer aux logiques commerciales des grandes multinationales du sport. Là où les maillots des clubs professionnels sont saturés de sponsors et vendus à des prix prohibitifs, ces initiatives réaffirment que le football peut aussi être un support d’engagement collectif.
Cette bataille est aussi symbolique. Les groupes d’extrême droite investissent les stades parce qu’ils ont compris la puissance des émotions collectives, des chants, des drapeaux et des rituels. Répondre à cette offensive suppose donc de ne pas abandonner ces registres expressifs aux seuls nationalistes. L’antifascisme ne peut pas se limiter à une dénonciation morale ; il doit redevenir une culture populaire capable de produire ses propres récits, ses propres images et ses propres formes de convivialité.
C’est précisément ce qui apparaît dans les expériences de solidarité déjà évoquées : les collectes de jouets pour les enfants hospitalisés, le soutien aux salarié·es de Bridgestone lors de la fermeture de l’usine, les initiatives organisées pendant la pandémie ne constituent pas seulement des actions caritatives. Elles prolongent une mémoire ouvrière dans laquelle le club n’est pas une entreprise comme une autre mais une institution collective, inscrite dans un territoire et responsable de celles et ceux qui l’habitent.
L’histoire sociale du football rappelle ainsi que les tribunes ne sont jamais politiquement neutres. Elles sont le lieu où se fabriquent des appartenances, où se transmettent des mémoires et où se redéfinissent les frontières du « nous ». La question n’est donc pas de savoir si le football est politique ; elle est de savoir quelle politique s’y construit.
Reprendre les tribunes
Cette perspective conduit à renverser le diagnostic souvent avancé selon lequel il faudrait préserver le football de la politique. En réalité, c’est précisément cette prétention à l’apolitisme qui facilite aujourd’hui l’installation de groupes d’extrême droite : ne pas choisir un camp, c’est déjà favoriser l’extrême droite. Derrière l’apparente neutralité du slogan « pas de politique dans les tribunes » se cache une forme de désarmement collectif : ceux qui prétendent défendre une stricte neutralité renoncent souvent à s’opposer à des groupes organisés qui, eux, assument pleinement leur projet politique.
L’enjeu n’est donc pas d’importer artificiellement des débats partisans dans les stades. Il consiste plutôt à reconnaître que les tribunes sont déjà des espaces de socialisation politique. Elles peuvent contribuer à banaliser le racisme, le sexisme ou le nationalisme, mais elles peuvent tout autant transmettre des pratiques de solidarité, d’entraide et d’antifascisme.
Reprendre les tribunes suppose alors d’investir ces espaces plutôt que de les abandonner aux droites radicales. Cela passe par le soutien aux clubs populaires autogérés, par la mise en réseau des groupes de supporters antifascistes, mais aussi par une réappropriation des symboles populaires. L’extrême droite prospère lorsqu’elle parvient à présenter le drapeau, le quartier, la mémoire ouvrière ou l’attachement au club comme son monopole. L’histoire sociale raconte pourtant tout autre chose : ces symboles ont longtemps été ceux des solidarités ouvrières, des migrations, des luttes syndicales et des résistances locales.
Conclusion : le match n’est pas encore terminé
Si les tribunes sont devenues un champ de bataille idéologique, c’est parce qu’elles incarnent encore, malgré tout, un reste de peuple. Comprendre la fascisation, c’est déjà la combattre. Rendre au football sa dignité, c’est aussi rendre au politique sa profondeur populaire. Les tribunes racontent mieux que les urnes l’état d’une société. On y voit s’exprimer la crise du politique, la perte du sens collectif, la recherche d’appartenance. Mais on y voit aussi, encore, les restes d’un peuple en mouvement, indiscipliné, contradictoire, vivant.
L’extrême droite a compris depuis longtemps que gagner la bataille des idées précède la conquête du pouvoir. La gauche, elle, a souvent oublié que l’émancipation passe aussi par les émotions, les corps, les symboles. Reprendre les stades, c’est réapprendre à parler le langage du peuple, sans condescendance ni récupération. Car ce qui se joue dans un stade déborde toujours les lignes du terrain. Entre le cri et le silence, entre la ferveur et la peur, il reste un espace : celui de la lutte, celui des luttes. Et tant qu’il y aura des chants pour dire la solidarité, le football ne sera pas perdu.
Notes
[1] Mickaël Correia, Une histoire populaire du football, La Découverte, 2018.
