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Mathieu Rigouste, La domination policière. Une violence industrielle, Paris, La Fabrique, 2012, 208 pages.

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Paru il y un an déjà, l’ouvrage de Mathieu Rigouste ne perd pas de son intérêt pour analyser le fonctionnement des institutions policières françaises, et à un niveau plus global, de leur rôle au sein du système capitaliste et étatique. Paru aux Editions La Fabrique, La domination policière apparaît comme la synthèse du travail de l’auteur entrepris depuis ses recherches doctorales à la fin des années 2000. 235 pages condensant les conclusions de ses livres précédents: L’ennemi intérieur, La bande à Bauer, et d’un livre moins connu Le théorème de la Hoggra1. 235 pages au style clair, sans emphase et direct, qui reprend implacablement les aspects développés par l’auteur autour de la généalogie de l’ordre sécuritaire contemporain français. Rigouste fait ce que les lecteurs qui suivent ses écrits et interventions pouvaient attendre de lui : une sorte de manuel, des « outils »  comme il le dit lui-même, afin de renverser les relations de dominations et d’oppressions : « Je fabrique des outils pour démonter les mécanismes de la domination. »

L’auteur ouvre en effet dans ce livre une porte sur une version plus dialectique du rapport aux appareils d’État. Comprendre le fonctionnement répressif de l’État contemporain français est en effet une nécessité. Et tout le travail de Rigouste fut de mettre en lumière, méthodiquement, la généalogie coloniale de la gestion des populations et de la discrimination raciale nécessaire à la ségrégation des opprimé.e.s. Mais des critiques peuvent lui être faites sur le caractère pessimiste voire sans fin de ce dévoilement d’un état de fait quasi-inébranlable. Décrire les rouages des puissants peut très vite devenir une course sans fin, dissimulant (voire décourageant) d’autant les marges et les espaces concrets de résistances, porteurs d’émancipation. Le livre La domination policière, tel qu’il est présenté par l’auteur et tel qu’il est conçu (surtout en fin d’ouvrage), apporte une réponse directe à cette critique légitime qui peut être faite au travail de Rigouste : « Ce sont quelques plans et des ébauches d’outils pour attaquer les rouages de cette machinerie » (p. 18).

L’intérêt de la généalogie prend tout son sens alors, puisqu’elle vient se calquer sur une géographie critique, ancrant chaque héritage de pratique de domination dans des réalités concrètes : réalités des conséquences vécues de la violence policière et des résistances qui les accompagnent. C’est cette volonté, assumée d’un point de vue militant par l’auteur, qui offre l’intérêt principal de ce livre. Car, au-delà de l’analyse socio-historique rigoureuse développée tout au long des 6 chapitres de l’ouvrage, le style et le positionnement de l’auteur vis-à-vis de son écriture et de sa recherche sont à nos yeux l’apport principal ici: la démonstration que les sciences sociales ne sont pas neutres et qu’elles peuvent délivrer des outils précieux pour la critique sociale. Tout au long de l’ouvrage, Rigouste présente les attributs de la violence policière à travers une «enquête » dont il s’efforce de décrire les particularités. Les outils des sciences sociales sont convoqués avec comme objectif assumé de défier les « légitimations idéologiques » du champ universitaire en choisissant un vocabulaire précis pour cartographier « le champ de bataille » ou s’exerce la violence policière et ou naissent les résistances à l’ordre sécuritaire et social :

« J’en suis revenu convaincu que la sociologie, « ca sert d’abord » à contrôler. Un outil peut aussi devenir une arme selon ce qu’on en fait. » (p. 14).

En ce sens, le travail de Rigouste prend deux directions centrales :

– présenter une méthode de travail qui assume une subjectivité et une analyse à partir des marges, de ceux et celles qui « subissent quotidiennement et de plein fouet » la violence policière.

– présenter en quoi l’ordre policier est avant tout un ordre social à protéger (ou à détruire) au sein de relations de pouvoir.

Telle que décrite par l’auteur dès l’introduction, l’enquête est « déterminée par la position de l’enquêteur dans la société ». De ce fait, elle ne peut se départir des privilèges dont jouit le chercheur-e, celui, celle qui écrit ou parle. La domination policière  n’est pas une recherche objective du fonctionnement de la police, mais est plutôt orientée par un point de vue attentif à la « coévolution » des comportements et des pratiques entre forces de l’ordre et manifestants2.

Elle va même plus loin en proposant un vocabulaire nouveau pour décrire les situations de la violence policière à partir de ceux et celles qui la subissent. L’auteur assume sa position en équilibre entre son statut de chercheur et son action militante, ainsi que le fait d’être un d’homme « blanc » et «hétérosexuel »  dont l’enfance et la politisation sont situées dans l’espace des banlieues françaises. Il s’agit alors pour lui de décrire  les espaces des métropoles capitalistes où s’exercent en premier lieu la violence policière et les techniques de contrôles des populations, espaces où il a lui-même grandit.

Une méthode ethnographique est alors esquissée qui nous paraît très intéressante dans l’optique d’un travail militant. Plutôt que de parler d’observation participante (méthode de travail de terrain en ethnologie et en sociologie qui implique une présence active, voire proactive, du chercheur) Rigouste préfère parler d’enquête qu’il nomme aussi « un terrain en relief ». Il ne cherche pas à décrire un monde extérieur, une population à comprendre : il en fait partie, et retrace, subjectivement, ce que sont les conditions d’un jeune de banlieue et les expériences de la violence du système policier. Plus spécifiquement, son étude ne serait rien sans une réalité militante qui permet de saisir, à la fois la façon dont se vit la ségrégation intérieure mais également la façon dont elle se combat.

De ce point de vue, les dynamiques des groupes de soutien aux prisonniers, des comités « Vérité et Justice », des réseaux « Résistons Ensemble » et « À toutes les victimes des États policiers », mais aussi des organisations telles que les Indigènes de la République, ou encore les Rencontres Nationales des luttes de l’Immigration, font partie intégrante de l’analyse de l’auteur, notamment dans son dernier chapitre : « Police impériale, guerre sociale ».

L’affirmation d’une enquête se donnant pour objectif la description de la violence policière à travers le prisme assumé des opprimé.e.s se retrouve ainsi tout au long de l’ouvrage, facilement repérable par un vocabulaire finement explicité autour des trois concepts centraux de l’ouvrage : « Damnés de l’intérieur », « ségrégation endocoloniale »  et « guerre sociale ».

Il y a là selon nous un trait singulier de La domination policière qui place Mathieu Rigouste dans la lignée de théories critiques qui gagneraient à être amplifiées dans le champ francophone. Le champ théorique mobilisé dans l’ouvrage pourrait paraître, aux yeux de certain.e.s sociologues puristes, si ce n’est ‘’jargonnant’’, au moins trop  »hétéroclite ».

On y retrouve en effet une approche qui fait directement écho aux études postcoloniales et à la théorie critique. Ainsi, l’œuvre de Frantz Fanon est utilisée pour décrire les nouveaux Damnés de la terre dans des temps postcoloniaux (chap.1), rappelant la lecture faite par Mathieu Renault de Fanon comme figure importante de la théorie postcoloniale et qui bat en brèche une approche figée sur le temps anticolonial, voire raciste de l’œuvre fanonienne3.

En actualisant le caractère révolutionnaire de la pensée de Fanon, Rigouste évite justement les tentations de fixation du penseur dans une pure attitude militante, dénuée de tout poids théorique. En s’emparant de la réflexion théorique de Fanon et en réactualisant le temps de l’action dans laquelle cette dernière prend tout son sens, Rigouste garde vivant l’équilibre nécessaire entre action et réflexion, caractéristique principale de son enquête sur la police.

Même tension lorsque l’auteur développe le concept de ségrégation endocoloniale afin de décrire le rôle de la police dans le contrôle et la reproduction des zones de surveillance, ainsi que la spécificité des banlieues en France. Mobilisant des travaux de sociologie française et américaine ainsi que de géographie critique avec des auteurs comme David Harvey, Didier Lapeyronnie, Robert Blauner, Stephan Kipfer, Stephen Graham, Lorenco Veracini, sa description des banlieues françaises et des « enclaves endocoloniales » s’enrichit d’un matériel considérable. Un matériel de recherche qui ne provient, non pas d’un travail de terrain classique, mais bien d’une tension de l’enquête militante, prise dans l’action aux côtés des résistances de quartiers, récoltée avec les principaux et principales concerné.e.s : des habitant.e.s des tours de Gennevilliers aux émeutiers de Villiers le Bel en passant par la voix des archives de la colonisation française.

Ainsi ses recherches précédentes autour de la généalogie coloniale de l’ordre sécuritaire français4 lui permettent de présenter l’État français contemporain comme le prolongement d’un ordre colonial qui a muté pour produire la ségrégation endocoloniale.

L’évolution du système colonial français, notamment suite à la guerre d’Algérie et à la perte des départements d’Afrique du Nord, n’a en rien coupé avec les pratiques de surveillance et de ségrégation propre au système colonial. Au contraire ces dernières se sont vues adaptées à la modernité industrielle et aux flux migratoires qui ont suivi la seconde guerre mondiale et la fin des guerres de décolonisations. Le contrôle des indigènes est devenu « ségrégation endocoloniale » en fabriquant un nouvel « ennemi intérieur ».

La multidisciplinarité qui traverse cet ouvrage et qui structure son analyse théorique peut paraître au fil de la lecture touffue. Elle constitue pourtant à nos yeux la clef de La domination policière. Elle est la preuve d’une volonté marquée d’en finir avec les illusions d’une sociologie « sociale-conservatrice »5 qui est la marque de beaucoup d’études sur la police ou plus largement sur le rapport aux banlieues.

Ce qui tient en effet la structure de toute La domination policière c’est, en plus du choix politique de fournir des outils de lutte, le travail de remise en question totale du système capitaliste en insérant une analyse de la police au sein de rapports de domination propre à la lutte des classes et à l’intersectionnalité. Pour cela, Rigouste montre en quoi l’ordre policier est avant tout un ordre social à protéger au sein de relations de pouvoir caractéristiques du capitalisme et de l’impérialisme.

En ce sens, Rigouste entreprend à nos yeux une tâche importante de prise de position théorique franche dans la lignée de ce qu’on pourrait appeler dans le champ de la sociologie et de l’ethnologie : « un interactionnisme critique ». Dans la même dynamique que le travail d’enquête militante, « l’interactionnisme critique » s’inscrirait partiellement dans un champ théorique développé notamment par Erwin Goffman6.

Le concept d’interactionnisme postule que l’interaction entre les agents est à la base des relations humaines et des processus sociaux. Cette approche a été largement utilisée dans les études sur la police afin de présenter la fabrique d’un ordre policier non pas comme l’imposition pure et dure d’une force venant d’en haut, mais comme un processus d’interaction, de négociation et de pouvoir entre des sujets et leur capacité d’agir7.

Ce que rajoute Rigouste à cette approche est une dimension critique de l’interactionnisme, qui devient alors partie d’une plus grande réflexion sur les enjeux sociaux et historiques de ces espaces de confrontation. L’interactionnisme ne prend sens que s’il est couplé à une contextualisation nécessaire qui dévoile les hiérarchies sociales structurant l’ordre social. Et l’auteur de nommer clairement cet ordre : l’ordre capitaliste.

Au-delà, et surtout, ce sont les discours et les structures socio-économiques qui le légitiment qu’il s’agit alors de présenter dans leur rôle de collaborateur. On retrouve là une dimension centrale d’un autre ouvrage de l’auteur, La Bande à Bauer, où Rigouste présentait et nommait les rouages de la machine industrielle qui soutiennent et créent le marché de la guerre et de l’armement, viscéralement lié aux instances de pouvoir et aux spécialistes de la sécurité. L’ordre social et sécuritaire révèle une société de classes8 et le rôle de la police dépend de processus de subjectivation et d’identification qui rappellent à tou.te.s leur place dans la hiérarchie sociale.

Héritier du travail de Rigouste sur L’ennemi intérieur et sur la médiatisation de ce dernier notamment à travers les figures des musulman.e.s9, La domination policière rappelle enfin que cet ordre social est aussi, et surtout, un ordre basé sur la race et le genre, augmentant d’autant plus instances et rhétoriques de discriminations et de contrôle afin de perpétuer les privilèges des classes dominantes, en majorité blanches et masculines.

Comme l’avait noté Didier Fassin dans son enquête sur la BAC10, l’interaction ne signifie rien en soi : elle se déploie dans des espaces saturés de racisme et de dominations.

La domination policière pourra encore être critiqué comme un ouvrage illisible, trop tranchant ou encore, comme aiment à l’appeler les tenants d’une sociologie positiviste qui croit encore à la neutralité des sciences sociales, un manuel de propagande au jargon insultant la recherche. On pourra encore y trouver des chapitres redondants, mobilisant des traditions théoriques diverses voire éloignées.

Que ces attaques viennent d’un camp assumant complètement leur place dans le système capitaliste, cela ne doit pas nous étonner. Mais quand d’autres, se disant en rupture avec les inégalités et les dominations produites par le capitalisme, contestent et raillent les entreprises de mise à nu de la domination sous prétexte d’un vocabulaire trop  »politique », ou de pratiques trop militantes, cela nous indique surtout que le travail minutieux de Mathieu Rigouste et d’autres, et leurs efforts pour produire une écriture ancrée dans les luttes sans renoncer à l’impératif intellectuel doivent être notifiés, diffusés et poursuivis.

Les seuls horizons soi-disant progressistes et qui au final ne font que perpétuer l’ordre social capitaliste, raciste, patriarcal, homo- et trans-phobique, en essayant de mobiliser des recherches en sciences sociales enrobées du mythe de la réforme et de l’expertise, sont en tout cas délégitimés par ce livre écrit dans le temps des luttes et des occupations, garantissant une honnêteté intellectuelle précieuse.

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références

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1 Le Théorème de la hoggra. Histoires et légendes de la guerre sociale, Collection Béton arméE, éditions BBoyKonsian, 2011.
2 Comme le font par exemple Donatella Della Porta et Sydney Tarrow dans le cas des techniques et des comportements de la police tout au long des contre-sommets, en privilégiant une approche soucieuse de l’interactionnisme entre agents de police.
3   Voir Matthieu Renault, 2011, Frantz Fanon. De l’anticolonialisme à la critique postcoloniale. Editions Amsterdam. Paris.
4 Tout particulièrement L’ennemi intérieur. La généalogie coloniale et militaire de l’ordre sécuritaire dans la France contemporaine, La Découverte, 2009 et Les Marchands de peur. La bande à Bauer et l’idéologie sécuritaire, Libertalia, 2011.
5 Voir Ugo Palheta, “L’illusion méritocratique ou l’impensé d’une sociologie sociale-conservatrice’’ , Revue des livres, n°13, sept-oct 2013.
6  Erwing Goffman, 1967, Interaction ritual Essays on face-to-face behaviour, New York, Pantheon Books, 270p. Isaac Joseph, 1998, Erving Goffman et la microsociologie, Paris, PUF, 126p.
7 Donatella Della Porta, Olivier Fillieule (dir.), 2006, Police et manifestants. Maintien de l’ordre et gestion des conflits, Paris, Presses de Sciences Po « Académique », 362 p.
8 Mark Neocleous, 2000, The fabrication of social order: A Critical Theory of Police Power. Pluto Press.
9 Thomas Deltombe, Mathieu Rigouste, « L’ennemi intérieur : la construction médiatique de la figure de l’ »arabe » », in Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Sandrine Lemaire (dir.), La Fracture coloniale, la société française au prisme de l’héritage colonial, La Découverte, Paris, 2005.
10 Didier Fassin, 2011, La Force de l’ordre. Une anthropologie de la police des quartiers, Paris, Editions du Seuil, p. 247 : « L’interaction entre les policiers et leur public est donc un moment privilégié pour saisir, dans leur complexité, les enjeux autour du racisme et de la discrimination-à condition peut-être de ne pas en rester à la seule analyse interactionnelle. »