À propos de : Fabienne Lauret, L’envers de Flins. Une féministe révolutionnaire à l’atelier, Paris, Syllepse, 2018, 297 p.

Le livre de Fabienne Lauret répond à une sollicitation des Éditions Syllepse suite à la publication d’un numéro spécial des Temps Modernes[1] dans lequel la militante avait livré par écrit un premier récit de son expérience d’établie. Impulsé par la direction politique de l’Union des jeunesses communistes marxistes-léninistes (UJC-ml) en 1967, l’établissement prône le travail en usine afin de partager les conditions de vie des ouvriers et d’y promouvoir des luttes. Le départ collectif vers les usines à partir de cette date et jusqu’au milieu des années 1980 concernera entre deux mille et trois mille étudiants et étudiantes[2]. Le récit que Fabienne Lauret a consenti à écrire est précieux à plus d’un titre. Tout d’abord, la plupart des établis qui ont laissé un témoignage écrit de leur expérience sont des hommes. Ensuite, la singularité du texte tient dans l’usine où Fabienne Lauret s’embauche en 1972, une usine qui compte 90% d’hommes dans ses effectifs : Renault, à Flins. Enfin, il comble un autre vide de l’écriture des intellectuels ayant fait le choix d’aller travailler à l’usine, l’établissement à vie : Fabienne Lauret a en effet passé toute sa vie de salariée à l’usine, soit 36 ans.

S’installant dans une tradition de l’écriture ouvrière, l’auteure procède par exclusion des formes et des genres auxquels les lecteurs et lectrices pourraient s’attendre :

«  Ce livre n’est […] pas une étude sociologique, économique ou même politique sur une grande usine mythique de l’automobile. Ni un plaidoyer nostalgique sur la prétendue disparition de la classe ouvrière. Il est seulement le récit d’un parcours de vie de femme engagée dans une usine d’hommes. »

Le choix de l’établissement prend sa source dans des luttes et des engagements fondateurs, en particulier ceux de mai-juin 1968, alors qu’elle est lycéenne. Adhérente à la Jeunesse Communiste Révolutionnaire (JCR), elle fait ses premières armes de militante dans un comité lycéen de l’organisation trotskiste et au CAL (Comités d’action lycéens). Étudiante, elle est une militante très active de l’organisation communiste Révolution !, issue de la Ligue Communiste. Lorsque son compagnon de l’époque, Nicolas Dubost[3], lui propose d’aller travailler en usine, le choix se porte sur un haut lieu de la résistance ouvrière, Renault Flins que nombre de militants voyaient comme le « lieu de départ de la future révolution » (p. 28).

Le récit commence par l’atelier de la couture où elle est embauchée le 3 mai 1972 : « Je découvre l’immensité de l’atelier et tous ces yeux sur ces visages de femmes qui me regardent avec curiosité. » (p. 17) Alors que Fabienne Lauret a fait deux années d’études universitaires en philosophie puis en histoire, le poste qu’on lui attribue la remet dans un héritage professionnel familial puisque sa mère était couturière à domicile. Pour le reste, le matricule 842 564/68 (« stigmate d’une forme de déshumanisation et de souffrance »), les quarante-sept heures de travail hebdomadaire du lundi au samedi midi ainsi qu’un rendement de 800 pièces par jour rappellent quelques dures réalités de la condition ouvrière. Elle restera onze ans dans cet atelier avant de devenir salariée du Comité d’établissement (CE).

Le changement de l’ordre social auquel aspire l’ouvrière la rend immédiatement attentive aux luttes menées dans l’usine. La grève des ouvriers des presses en avril 1973 constitue un premier marqueur de son parcours d’établie venue à l’usine pour faire progresser l’idée révolutionnaire. Lorsque le défilé des grévistes passe dans l’atelier, elle est l’une des seules à quitter son poste, non sans émotion et appréhension :

« Comme toutes les premières fois importantes de ma vie, je sais que ça va compter, que rien ne sera plus comme avant » (p. 72).

A cette première épreuve initiative (sortir seule du rang) succède une autre, une prise de parole publique pour persuader ses collègues de suivre le mouvement :

« Les grévistes me tendent le micro du mégaphone. C’est la première fois que je parle haut et fort à mes collègues, la voix un peu tremblante. »

Remarquée par la CFDT au cours de cette grève, elle devient déléguée du personnel la même année. Dans son récit, elle évoque les difficultés pour une femme d’occuper cette fonction dans une usine d’hommes. Non seulement il lui faut faire ses preuves et acquérir une crédibilité en tant que femme dans un syndicat (« J’avais souvent l’impression d’être jaugée, qu’on m’attendait au tournant à la moindre erreur que j’aurais pu faire ou dire », p. 108)[4], mais également se confronter au « machisme ambiant » dans les ateliers. Un chapitre, « Machisme », consacré aux rapports de genre dans l’usine s’arrête sur les pratiques et expressions langagières à l’égard des ouvrières : le « parc à moules » désigne les ateliers où travaillent les femmes, les passages des déléguées dans les ateliers sont systématiquement accompagnés par des sifflets, des interpellations et des blagues graveleuses, le harcèlement sexuel vécu par des ouvrières est régulier. Les violences décrites font écho à quelques passages du récit de Marcel Durand (pseudonyme de Hubert Truxler) sur l’usine Peugeot à Sochaux[5]. Mais là où l’ouvrier rend compte des pratiques de certains travailleurs à l’égard des femmes sur le mode des plaisanteries et des jeux qui sévissaient dans les ateliers, la militante en fait un combat personnel et collectif, refusant par exemple de défendre un ouvrier exhibitionniste, sanctionné par un chef. Elle porte également la lutte sur certaines pratiques usinières qui enferment la femme « dans son rôle de ménagère, niant sa vie propre, sa qualité de travailleuse » (p. 134-135), par exemple la tradition instaurée par le CE le jour de la fête des mères : un cadeau qui les renvoie à une fonction domestique et une heure de travail libérée pendant laquelle les salariées peuvent aller boire un verre de vin pétillant. Dix ans plus tard, les cadeaux sont personnalisés et le CE propose un spectacle ludique, dansant ou subversif selon les années. Ses combats féministes en tant qu’ouvrière et déléguée trouvent un prolongement dans les luttes qu’elle mène hors de l’usine par le biais d’un groupe de femmes aux Mureaux : participation à la création d’un comité local du MLAC (Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception) en 1973, organisation de groupes de discussions, manifestations, circulations de livres, de revues et de documentaires, réalisation d’un journal local, etc.

Le militantisme syndical lui permet également d’appréhender le racisme et la xénophobie à l’usine, en particulier avant que les ouvriers immigrés ne jouent un rôle de plus en plus central dans l’animation des syndicats. Parmi les comportements xénophobes, l’ensemble des noms à consonance maghrébine rayés pendant les élections des délégués de mai 1973, la répression contre des délégués actifs dans les grèves ou encore certaines représentations véhiculées par les médias pendant les grèves portées par les OS immigrés dans plusieurs usines de construction automobile au début des années 1980, qui renvoyaient les mouvements à l’identité ethnique et religieuse des grévistes plutôt que professionnelle ou militante[6].

Le parcours de Fabienne Lauret rejoint une spécificité de la plupart des ouvriers et des ouvrières qui écrivent, à savoir le fait de parvenir à évoluer professionnellement et ainsi sortir de la condition ouvrière. Pourtant, la plupart des ouvriers ne signalent pas ces ascensions professionnelles et/ou sociales au cœur de leurs textes. Or Fabienne Lauret réserve la fin de son récit à ce tournant professionnel qui intervient dans un moment où elle ressent une usure militante et personnelle :

« La vie à l’atelier ne me passionnait plus, j’étais envahie par une puissante lassitude physique et morale » (p. 260).

La CFDT lui propose un poste au CE au secteur loisirs et culture. Un autre point commun avec les ouvriers et les ouvrières qui vivent une ascension professionnelle est l’énonciation d’une culpabilité à l’égard de ceux/celles qui restent dans les ateliers. Comme d’autres, elle partage ses inquiétudes avec ses camarades qui l’incitent au contraire à prendre le poste, et c’est d’ailleurs à l’occasion de son départ de l’atelier couture qu’elle revient sur son parcours antérieur : « J’ai enfin “dévoilé” mon baccalauréat et mon petit passage en fac. »

Avec ce témoignage, Fabienne Lauret ajoute une pierre au corpus des écritures d’établis. Depuis le récit inaugural de Robert Linhart[7] publié en 1978, les établis ont produit, à chaque décennie et dans des formes variées, des écrits de leurs expériences : récits, romans, recueils de poésie. Les temporalités d’écriture sont également diverses. Certains, rares, ont écrit dans le temps de l’expérience, mais la plupart ont attendu de longues années avant de pouvoir revenir, par l’écriture, sur leur vécu usinier.

Le récit rétrospectif de Fabienne Lauret sur près de 40 ans de vie à l’usine ne s’appuie pas sur des notes personnelles d’usine. C’est sans doute ce qui explique la difficulté de faire advenir le quotidien ouvrier que l’on trouve dans certains témoignages d’établis, par exemple celui de Marie-France Bied-Charreton[8] dont la précision et la minutie des descriptions montrent l’ordinaire du travail, peu présent dans les descriptions de Fabienne Lauret : les lieux, les postes, les gestes, les pauses, les chefs, l’ennui, les conflits ou encore les sociabilités usinières. On peut également regretter que certaines expériences soient uniquement restituées du point de vue des responsabilités syndicales de l’auteure. Ainsi, le retour sur les grèves qui ont émaillé l’histoire de l’usine, entre 1973 et 1983 (« Grèves à gogo »). Le vécu concret des grèves, l’organisation de celles-ci, les protagonistes des luttes ou encore leur déroulement, bref ce que Robert Linhart appelle « La guerre des classes au ras de la tranchée. Niveau lampiste », échappent aux lecteurs.

La majorité des témoignages d’établis, en particulier ceux de Robert Linhart, de François Baudin[9], de Daniel Rondeau[10] et de Jean-Pierre Martin[11] ont raconté la rencontre avec des ouvriers et des ouvrières, moins avec les figures traditionnelles du mouvement ouvrier qu’avec les OS et les immigrés. Pour autant, peu ont restitué la dimension collective de leur parcours : les figures marquantes dans lesquels ils mettent leurs pas ne sont en général pas évoquées, les organisations politiques au nom desquelles ils se font ouvriers sont peu présentes dans les textes, et les parcours de quelques mois ou de quelques années se donnent parfois à lire comme des expériences solitaires. A l’inverse, Fabienne Lauret fait apparaître la dimension collective de l’établissement puis du militantisme à l’usine. Elle insère sa trajectoire dans les rencontres qui ont nourri ses engagements successifs. Revenant sur leur arrivée à Flins, elle reconstitue ainsi un réseau de militants d’extrême-gauche – ouvriers et ouvrières établis, médecins, éducateurs de rue, libraire – qui choisissent de s’installer dans la région des Mureaux pour faire un travail militant sur les marchés locaux et dans les différentes usines de la région. De façon générale, des dizaines de noms de camarades ouvriers et ouvrières, d’amis et de militants qui ont compté émaillent le texte. Décloisonnant les territoires de l’écriture militante qui signale peu les mondes privés, elle évoque à plusieurs reprises son compagnon Jamaà Ourami, ouvrier militant à Renault Flins qu’elle rencontre à la fin des années 1970. On peut supposer que l’ouvrier a été le fil rouge de certaines de ses prises de position, notamment à l’égard des travailleurs immigrés.

La dimension de témoignage-hommage à des figures marquantes de son parcours tient aussi dans la transcription d’interviews menées pour écrire son livre ou dans quelques portraits dont celui de Paul Rousselin, fondateur de la section CFDT de Renault Flins. Ainsi, Fabienne Lauret ne s’attache pas à montrer, comme la plupart des autres auteurs l’ont fait, de quelle manière la confrontation aux réalités usinières met à l’épreuve le projet politique, confrontation allant jusqu’à effacer dans les textes la figure de l’ouvrier révolutionnaire et les évocations des organisations politiques à l’origine de l’établissement. Son témoignage est avant tout une histoire de ses engagements multiples et foisonnants, qu’elle ne cesse de faire évoluer au cours d’un itinéraire qui va bien au-delà de l’expérience première que constitue l’établissement en usine.

 

Notes

[1] « Ouvriers volontaires, les années 68 : l’« établissement » en usine », Les Temps Modernes, Juillet-octobre 2015, N° 684, p. 332-346.

[2] Marnix Dressen, De l’amphi à l’établi. Les étudiants maoïstes à l’usine (1967-1989), Paris, Belin, 1999.

[3] Nicolas Dubost a écrit un témoignage de son expérience alors qu’il est encore établi à Flins : Flins sans fin, Paris, Maspero, 1979.

[4] Eve Meuret-Campfort « Devenir déléguée d’entreprise. Processus d’apprentissage syndical d’ouvrières de l’habillement. », Colloque international, Jeudi 2 et vendredi 3 décembre 2010, Syndicalisation et formation. Renouvellement des perspectives et approches comparées sur le syndicalisme, CERAPS, Lille 2.

[5] Marcel Durand, Grain de sable sous le capot. Résistance et contre-culture ouvrière : les chaînes de montage de Peugeot (1972-2003), Marseille, Agone, 2006. Réédition complétée d’un premier témoignage : Grain de sable sous le capot : chronique de la chaîne à Peugeot-Sochaux, Paris, la Brèche, 1990.

[6] Vincent Gay, Immigration, conflits sociaux et restructurations industrielles. Les ouvriers immigrés de Citroën et Talbot au début des années 1980, Thèse soutenue le 4 novembre 2016, à l’Université de Nanterre, sous la direction de Nicolas Hatzfeld.

[7] Robert Linhart, L’établi, Paris, Minuit, 1978.

[8] Marie-France Bied-Charreton, Usine de femmes, Paris, L’Harmattan, 2003.

[9] François Baudin, La mer gelée en nous, Lyon, Fédérop, 1979

[10] Daniel Rondeau, L’enthousiasme, Paris, Quai Voltaire, 1988.

[11] Jean-Pierre Martin, Le laminoir, Paris, Champ Vallon, 1995.

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