Lire hors-ligne :

Économiste, auteur notamment du Capital fictif (éditions des Prairies ordinaires) et de Technoféodalisme (éditions Zones), Cédric Durand revient pour Contretemps sur l’attribution du prix de la Banque de Suède « en mémoire d’Alfred Nobel » à Philippe Aghion, l’un des principaux conseillers économiques du président Macron et de sa politique des « premiers de cordée ».

Ce texte a d’abord été publié en anglais sur Sidecar, le blog de la New Left Review.

***

Philippe Aghion, coauteur de The Power of Creative Destruction (2021), parmi de nombreux autres ouvrages, a eu une influence significative sur la politique économique européenne depuis le début du siècle. Le 13 octobre dernier, il a été l’un des trois économistes à recevoir le prix Sveriges Riksbank en mémoire d’Alfred Nobel, la plus prestigieuse récompense dans cette discipline, le comité saluant sa description de la manière dont l’innovation stimule la croissance.

Quelle est la nature de cette analyse et quelles en sont les implications ? Le moment est peut-être propice pour réfléchir à la pensée d’Aghion, alors que la France traverse une crise politique dont les origines peuvent être reliées aux politiques économiques impopulaires qu’il a défendues en tant que conseiller du président Macron.

La thèse principale des travaux d’Aghion, qui s’inspire de Schumpeter, lui-même héritier de Marx et Rosa Luxemburg, est que l’innovation est le moteur du capitalisme et que la source de la croissance est la destruction créatrice. « Le nouveau remplace l’ancien », comme le dit Aghion. Ce qui le distingue, c’est sa tentative de modéliser et de mesurer ce phénomène. Selon ses conclusions, ce processus repose sur deux conditions essentielles.

La première est la flexibilité. Les marchés doivent être libéralisés afin que les innovations conduisent à une réorganisation efficace des forces productives, ce qui se traduit par une augmentation de l’activité économique. La seconde, cependant, est une limitation de la concurrence, dont un excès inhibe les innovateurs, qui doivent de plus être encouragés par une faible imposition du capital et par des droits de propriété intellectuelle solides. Si cela génère des inégalités, c’est un mal nécessaire. « Je l’accepte », déclare Aghion.

Mais il se heurte à un problème. Il y a bien eu une augmentation du nombre de brevets au cours des dernières décennies – l’indicateur préféré d’Aghion pour mesurer l’innovation –, mais la croissance économique dans son ensemble est en déclin. Il se demande donc pourquoi cette accélération de l’innovation ne se reflète pas dans les tendances de la croissance et de la productivité.

Sa première ligne de défense a été d’insister sur le fait que la croissance est en réalité forte, le problème résidant dans la manière dont elle est mesurée (Michel Husson a efficacement réfuté cette tentative en la qualifiant de manipulation statistique). Plus tard, il a reconnu que la croissance, même si elle est supérieure à ce que suggèrent les indices standard, affiche une tendance à la baisse.

Aghion s’est alors tourné vers une série d’explications ad hoc pour justifier la corrélation vacillante entre innovation et productivité. Tout d’abord, il a suggéré que la sous-estimation de la productivité conduisait à une exagération de l’inflation. En conséquence, les taux d’intérêt sont trop élevés et les investissements publics trop faibles. A moins que ce ne soit l’inverse, à savoir que les taux d’intérêt sont en réalité trop bon marché ?

« Le ralentissement de la croissance de la productivité dans la plupart des pays développés depuis les années 1970, a-t-il fait valoir, pourrait en effet être en partie lié à une réduction des contraintes financières, via des effets de réallocation. »

En d’autres termes, les taux d’intérêt sont trop bas, ce qui conduit à une mauvaise allocation des capitaux.

Nouvelle justification : le problème viendrait des grandes entreprises technologiques : la politique de concurrence est mal adaptée à l’ère des algorithmes. En fin de compte, selon Aghion, tout ce qui précède est vrai, et nous sommes (presque) revenus à la case départ : pas assez de réformes structurelles, pas assez de libéralisation et trop de monopoles dans le domaine technologique, tout cela étouffant l’énergie créative des entrepreneurs.

Il existe cependant de nombreuses raisons de croire que la libéralisation, l’innovation et la croissance ne vont pas nécessairement de pair. Si l’idée générale selon laquelle le développement économique dépend de la relation entre la technologie et les institutions est correcte, on peut trouver des idées bien plus riches ailleurs : dans les systèmes nationaux d’innovation développés dans les années 90 par des économistes évolutionnistes et marxistes tels que Richard Nelson, Chris Freeman, François Chesnais et d’autres, parfois en dialogue avec les travaux de Benjamin Coriat et Robert Boyer et d’autres chercheurs de l’école française de la régulation, les paradigmes techno-économiques développés par Carlota Perez et poursuivis par Mariana Mazzucato, ou la théorie des ondes longues d’Ernest Mandel.

Ces recherches soulignent et transcendent les apories de la pensée d’Aghion. Elles démontrent qu’il n’existe pas de capitalisme entrepreneurial dynamique au XXIe siècle, pris comme il l’est entre le Scylla de la concurrence coercitive et le Charybde des rentes monopolistiques extractives. La vitalité des économies matures pendant le boom manufacturier de l’après-guerre ne peut être facilement ravivée : les gains de productivité rapides de cette époque étaient très spécifiques et ne sont apparemment pas reproductibles. La croissance des capacités de production en phase avec la demande a permis une rentabilité soutenue et une augmentation des salaires.

Cependant, avec l’accumulation mondiale de surcapacités et les insuffisances de la demande résultant des politiques néolibérales, cette dynamique s’est essoufflée. À un niveau plus profond, la part croissante des services dans la consommation – elle-même liée à la saturation des marchés des biens standardisés – et l’importance croissante des actifs incorporels dans les processus de production ont rendu les profits moins prévisibles, ce qui a accru la réticence à réaliser des investissements fixes dans de nombreux secteurs, affaiblissant encore davantage la demande.

Dans ce contexte particulier, plutôt que de soutenir aveuglément l’entrepreneuriat au nom de l’innovation technologique en soi, les gouvernements devraient discipliner le capital afin de tracer une voie de développement souhaitable et durable, en réfléchissant aux domaines qui devraient être prioritaires. Comme la plupart des pays ne sont pas, par définition, à la pointe de la technologie, les changements technologiques en dessous de cette pointe – c’est-à-dire les stratégies d’imitation et de renforcement des capacités plutôt que l’innovation – constituent une question de la plus haute importance, que Aghion ignore presque totalement.

La politique industrielle et la gestion de la demande, d’une part, et le soutien massif à l’éducation publique et à la recherche fondamentale, d’autre part, sont les fondements sur lesquels un système d’innovation progressiste pourrait être construit au XXIe siècle. L’objectif devrait être de mieux aligner le changement technologique sur les besoins sociaux, les limites de l’écosystème et les aspirations et capacités des producteurs, en gardant à l’esprit l’héritage des différentes histoires du développement national.

Fort de son « Nobel », Aghion est sans doute conforté dans sa conviction d’avoir supplanté Schumpeter. Mais contrairement à son prédécesseur autrichien, qui avait une conception tragique de l’histoire économique – façonnée par des crises profondes et des forces contradictoires se manifestant sous forme de conflits de classe –, Aghion n’a aucune théorie du capitalisme. Malgré la sophistication de ses modèles, ses données empiriques l’ont conduit à une impasse intellectuelle. Confronté aux bouleversements d’un système qu’il peine à déchiffrer, il se contorsionne pour préserver la chimère d’un capitalisme utopique dans lequel l’inégalité est le résultat acceptable de l’innovation.

Il y a plusieurs décennies, Fredric Jameson a identifié les « fantasmes sur la nature salvatrice de la haute technologie » chez les apologistes de l’ère postmoderne. En prônant que la technologie façonnée par le capital est l’horizon ultime, Aghion accepte implicitement que la nature, le travail et la société dans son ensemble soient considérés comme des variables de second ordre, subordonnées à un devenir technique fétichisé. Une douce musique aux oreilles des puissants.

Lire hors-ligne :