La contribution de Marlène Rosato, publiée le 9 juillet par Contretemps, intitulée « Sortir de l’anti-impérialisme moral pour désoccidentaliser la France », a fait l’objet de débats au sein de votre rédaction (comme vous l’avez indiqué dans votre introduction). En rédigeant cette réponse, je tiens à exprimer mon désaccord de fond avec les positions de cette camarade du point de vue d’un marxisme antistalinien, anti-impérialiste, défendant les droits des nations et des peuples opprimés, autrement dit, internationaliste.
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Impérialisme et domination
Dans la tradition communiste, la souveraineté nationale a été une conquête de la bourgeoisie progressiste, dont les nations opprimées et/ou colonisées ont été privées par l’impérialisme et la soumission de leurs propres élites. Lorsque ce sont les nations impérialistes qui s’en réclament, c’est toujours à des fins de domination. On se souvient du slogan : « La Méditerranée traverse la France comme la Seine traverse Paris ». Et si l’Empire français a perdu la bataille face au FLN algérien, la France conserve aujourd’hui tout de même douze territoires ultramarins comptant 2,3 à 2,6 millions d’habitants, des bases militaires en Afrique, en Asie et en Amérique, et plus de 11 millions de km² de zone économique exclusive (ZEE), ce qui fait d’elle la deuxième puissance maritime mondiale.
De leur côté, les impérialistes allemands et russes puisent aujourd’hui dans l’œuvre du politiste d’extrême droite Carl Schmitt pour se distancer de « la puissance navale » des empires maritimes anglo-saxons (et français) — « dispersée, déterritorialisée, fluctuante et financière » — auxquels ils opposent le Grossraum contigu, présenté comme « un bloc civilisationnel »[1]. Avant la Première Guerre mondiale, la Mitteleuropa, convoitée par le Deuxième Reich,comprenait l’Europe du Nord et du centre est, de la Scandinavie aux Balkans, de la Belgique à l’Ukraine.
Quant à la « Russie éternelle »,elle recouvrait l’ensemble des territoires conquis au fil des siècles par les tsars, dont 6,5 à 7 millions de kilomètres carrés de territoires peuplés de musulmans, une colonisation massive qui se heurtera, dès le second tiers du XIXe siècle, à la première guerre de guérilla moderne, celle des Daghestanais et des Tchétchènes du Caucase du Nord, dirigée par l’imam Chamil. En 1917, Lénine décrivait ainsi la Russie comme la seconde puissance coloniale du monde, derrière l’Angleterre, mais devant la France, en termes de superficie occupée[2].
Pour en rester au terrain géopolitique auquel se cantonne Marlène Rosato, dans une période où la domination unipolaire des États-Unis tend à reculer, où la tension économique et politique croît entre Washington, d’une part, Berlin, Paris, Londres et même Rome, d’autre part, où la puissance montante de la Chine modifie les grands équilibres au niveau mondial, où des États de taille moyenne, comme l’Iran, peuvent tenir tête à la principale puissance militaire du globe, où la Turquie et l’Inde pèsent respectivement sur les destinées du Moyen-Orient et de l’Asie du Sud, présenter le combat anti-impérialiste comme un combat anti-occidental relève de l’aveuglement.
Durcissement des conflits inter-impérialistes
Marlène Rosato ne conteste pas « la fin latente » de la domination américaine, l’essor d’« un monde moins unipolaire » et « l’émergence de la Chine », pourtant, elle en tire la conclusion paradoxale que rien n’a fondamentalement changé depuis l’immédiat après-guerre et les Trente Glorieuses. À ses yeux, le seul véritable Empire demeure celui des États-Unis. Elle ne paraît pas prendre en compte l’épuisement de « la mondialisation heureuse », qui avait reboosté l’ascendant de Washington au cours des trois décennies post-fordistes (1975-2005), après une période de lent déclin relatif (1945-1975), sans lui conférer à nouveau le même degré d’hégémonie.
Elle ne semble pas percevoir l’intensification de la compétition inter-impérialiste à l’échelle planétaire, que traduisent notamment la guerre commerciale et les opérations militaires engagées récemment par Washington ; l’essor des Nouvelles routes de la soie, l’accroissement des IDE et des capacités militaires de la Chine ; la guerre impérialiste de haute intensité — non déclarée — de l’État russe contre l’Ukraine ; et le réarmement massif de des États européens. Joachim Hirsch envisageait l’inexorabilité d’un tel tournant dès 2005, deux ans avant le déclenchement de la crise majeure de 2007-2008, lorsqu’il écrivait : « On peut s’attendre à une escalade de ces conflits [internationaux] le jour où l’instabilité manifeste de l’économie mondiale la replongera dans une crise de grande ampleur »[3].
À propos de la course aux armements mondiale, il vaut la peine de considérer les données les plus récentes, exprimées en dollars à parité de pouvoir d’achat du domaine des équipements et des services militaires, publiées par le site Military Purchasing Power, sous la responsabilité du prof. australien Peter Robertson[4]. Elles montrent que les États-Unis caracolent certes toujours en tête, mais qu’ils sont talonnés par l’Europe, surtout si on y ajoute l’Ukraine, et que la Chine et la Russie prises ensemble pourraient peser aujourd’hui plus lourd que l’Amérique.
Bien entendu, ces données ne peuvent mesurer ni la qualité relative des moyens dont dispose chacun des pôles impérialistes ni leur capacité respective à se projeter à l’international (le réseau de bases militaires états-unien reste évidemment sans égal). Par ailleurs, pour l’Europe, ces chiffres cumulent abusivement des dépenses militaires fractionnées et non coordonnées entre une trentaine d’États. Cela dit, ils relativisent tout de même la thèse d’une suprématie militaire absolue des États-Unis, dont « le militarisme, comme l’expliquait déjà Michael Mann, il y a plus de vingt ans, dépasse de très loin leur capacité politique à gouverner n’importe quel pays conquis »[5].

À ces premières considérations, il faudrait ajouter que les blocs envisagés ci-dessus entretiennent des relations de dépendance et de concurrence, notamment celles des impérialismes européens ou japonais à l’égard des États-Unis, mais aussi, de plus en plus, celles de la Russie à l’égard de la Chine, sans parler de l’imbrication actuelle de toutes les grandes économies, notamment par le biais des chaînes de valeur, en particulier des États-Unis et de la Chine.
Enfin, la puissance militaire d’un État ne dépend pas uniquement de ses moyens en armements et en personnel rémunéré, mais aussi de facteurs géographiques (profondeur stratégique, contrôle d’artères internationales vitales, etc.), démographiques (les 1,4 milliard d’habitants de la Chine face aux 340 millions des États-Unis) et économiques (base industrielle, main-d’œuvre abondante et qualifiée, etc.). Sur le plan social et politique, le degré de mobilisation de la population, largement tributaire de la nature du conflit est un facteur décisif[6] — songeons aux luttes de libération nationale qui ont surpris plus d’un impérialisme.
Les puissances européennes sont-elles impérialistes à part entière ?
Dans le chapeau rédigé par Contretemps, on apprend que l’article de Marlène Rosto a « fait l’objet de débats au sein de la rédaction » et qu’il s’inspire « des analyses de l’échange inégal produites à la périphérie ». Sur le premier point, on ne peut que s’en réjouir, puisque la ligne éditoriale de Contretemps « s’inscrit dans l’histoire d’une gauche révolutionnaire, antistalinienne et internationaliste »[7].
Sur le second, on pourrait légitimement s’attendre à des développements sur l’ « échange inégal ». Or, il nous faut nous contenter d’une allusion à la thèse des « bourgeoisies intérieures », défendue par Nicos Poulantzas en 1973-1974, qui situait notamment les bourgeoisies européennes dans une sorte d’entre-deux entre la bourgeoisie états-unienne dominante et les bourgeoisies compradores du tiers-monde. Il contestait alors vigoureusement l’idée défendue par Ernest Mandel, selon laquelle les États bourgeois européens étaient condamnés à trouver un terrain d’entente pour rivaliser avec les États-Unis[8].
La conception de Poulantzas a été récemment remise au goût du jour par Benjamin Bürbaumer, qui conclut « à la persistance et même au renforcement d’une bourgeoisie pro-étatsunienne en Europe », sans en tirer pour autant les conclusions politiques univoques de Marlène Rosato[9]. Rappelons que cette vision a été développée il y a une cinquantaine d’années, à une époque où le stock des IDE européens aux États-Unis ne représentait que 25 à 30 % de celui des États-Unis en Europe.
Cette dépendance économique en matière d’investissements n’a donc pas grand-chose à voir avec la situation actuelle, où le stock des IDE européens aux États-Unis est à peu près équivalent à celui des États-Unis en Europe (de plus, la concentration toujours plus forte des IDE états-uniens en Europe suit la même tendance que celle des IDE européens aux États-Unis). Pour autant, personne ne s’aventurerait aujourd’hui à envisager l’essor d’une bourgeoisie pro-européenne outre-Atlantique…
Sur le fond, la perspective de Poulantzas, reprise par Bürbaumer « comme point de repère structurel », me semble négliger une caractéristique essentielle du capitalisme, soit la fusion contradictoire entre États nationaux et accumulation internationale du capital. Or, cette tension constitutive s’est qualitativement accrue avec l’émergence de l’impérialisme, qui l’a portée à un niveau inédit, en particulier durant ses périodes de crise aiguë, qui ont débouché sur deux guerres mondiales. Simon Clarke et Sol Picciotto avaient déjà posé le débat en ces termes dans les débats des années 1970-1980 sur le rôle de l’État et du facteur politique face à l’internationalisation du capital, d’où leur critique de l’approche structuraliste de Poulantzas et leur insistance sur le rôle déterminant de la lutte des classes[10].
David Harvey et Alex Callinicos ont soutenu par la suite que l’impérialisme combinait deux logiques distinctes, interdépendantes, quoique potentiellement discordantes : celle de l’accumulation mondiale du capital et celle de la concurrence géopolitique entre États. Pour reprendre la formule proposée très récemment par Callinicos : « Il y a une tension entre l’internationalisation du capital, qui se reflète, par exemple, dans l’expansion du commerce et des investissements mondiaux au XIXe siècle, ou dans la période de mondialisation de la fin du XXe siècle, et ce que Boukharine qualifie de “capitalisme d’État”, c’est-à-dire l’interdépendance croissante entre les États-nations et les entreprises privées »[11]. Joachim Hirsch pointe lui aussi une « contradiction entre le mouvement du capital et la forme d’organisation politique des États singuliers » (souligné par l’auteur)[12].
En réalité, s’il est indéniable que Washington exerce une domination relative sur le Vieux Continent, celle-ci tient moins à une subordination économique de la bourgeoisie européenne qu’à des instruments de puissance étatiques, en particulier, la centralité internationale du dollar, la suprématie militaire relative des États-Unis et l’appui que Washington apporte à ses firmes technologiques.
Des innovations théoriques curieuses
En partant de l’actualisation discutable des thèses de Poulantzas sur « la bourgeoisie intérieure » européenne, Marlène Rosato se lance dans une série d’extrapolations, dont je signale en italique les passages les plus déconcertants :
- L’UE serait pleinement intégrée à la chaîne impérialiste états-unienne, « parce qu’elle interdirait aux États de recourir à l’instrument budgétaire pour augmenter les salaires face au capital ». Est-ce à dire que, sans la tutelle américaine, les États bourgeois du Vieux Continent pourraient augmenter les salaires face au capital ? On constatera que ce n’est le cas ni de la Suisse, ni de la Norvège, pourtant non-membres de l’UE, ni du Royaume-Uni depuis le Brexit, ni des pays de l’UE qui n’appartiennent pas à la zone euro. En réalité, ce n’est le cas d’aucun État bourgeois depuis le tournant néolibéral des années 1980.
- La France aurait validé a posteriori l’intervention américaine de 2003 en Irak en votant la résolution 1483 du Conseil de sécurité « pour obtenir les juteux contrats de reconstruction », dont Marlène Rosato précise pourtant qu’il se sont montés à un total de 432 000 dollars US (!) En réalité, le capital français n’a jamais retrouvé les positions qu’il occupait en Irak sous le régime de Saddam Hussein.
- Évoquant la décolonisation, l’autrice note avec raison que « La libération du Sud a radicalisé les luttes sociales au Nord ». On s’attendrait donc à ce qu’elle évoque les années 1968, les combats des Afro-Américains pour leurs droits aux États-Unis, la Tricontinentale, les grèves de masse en France et en Italie, la chute des dictatures portugaise, espagnole et grecque, le Printemps de Prague, etc. Or, elle se contente de mentionner la critique gaullienne du statut privilégié du dollar (1965) et la sortie de la France du commandement intégré de l’OTAN (1966), qui font suite au développement de sa force de frappe nucléaire (opérationnelle dès 1964). Ces éléments ne reflètent-ils pas plutôt les marges de manœuvre que l’impérialisme français tentait alors de se donner ?
- L’autrice affirme que, pour intégrer de force les pays du Nord comme du Sud dans la mondialisation chapeautée par les États-Unis, ces derniers se sont attaqués à la principale échelle de résistance des classes populaires, l’État » (?!). En réalité, le principal levier de résistance des classes populaires réside dans leurs capacités propres d’organisation et de mobilisation pour défendre leurs intérêts dans un contexte où les États connaissent une évolution de plus en plus autoritaire — dès 1978, Poulantzas évoquait l’émergence d’un « étatisme autoritaire » correspondant « à la phase actuelle de l’impérialisme et du capitalisme monopoliste »), une quinzaine d’année avant que Bourdieu ne décrive l’ascendant pris par « la main droite » sur « la main gauche » de l’État[13]—.
- En Iran, un pays qui connaît un niveau de luttes syndicales et sociales élevé depuis des décennies, l’autrice parle d’un régime autoritaire « qui ne tolère pas d’opposition intérieure » parce qu’il serait ainsi le garant de « la survie de l’État et [de] la reproduction d’une bourgeoisie nationale ». Elle prétend à tort que l’opposition populaire a été « souvent aidée par les États-Unis et Israël » dans le but d’« étouffer une troisième option, celle de la souveraineté nationale ». Cette indifférence à l’égard d’un peuple soulevé pour défendre ses droits contre un régime militaro-clérical capitaliste rompt avec les fondamentaux de l’internationalisme.
L’ennemi principal est dans notre propre pays
Comme l’écrit l’économiste Ho-fung Hung : « Le développement inégal et combiné des capitalismes américain et chinois a conduit à une concurrence intercapitaliste entre les deux pays. Cette concurrence a déclenché la tendance de Washington à présenter la Chine comme un adversaire géopolitique, démantelant ainsi l’intégration économique de la “Chimerica[14]” et provoquant une rivalité sino-américaine en Asie et au-delà. Cette rivalité sino-américaine qui s’intensifie ressemble au conflit entre le Royaume-Uni et l’Allemagne au début du XXe siècle, mis en évidence par Lénine »[15].
Marlène Rosato tire pourtant des conclusions paradoxales de cette nouvelle donne, lorsqu’elle écrit :
« Il apparaît clairement que les États-Unis restent l’ennemi principal à l’échelle mondiale, même si la Chine constitue un rival de poids de plus en plus séduisant ».
Passons sur l’usage curieux du terme « séduisant » pour qualifier une puissance impérialiste montante, où l’exploitation des travailleurs ne connaît pas de limites, où toute forme d’organisation syndicale indépendante est interdite et où l’oppression nationale bat son plein (Ouïghours, Tibétains, Mongols). C’est sur la notion d’« ennemi principal » que je voudrais m’arrêter en revenant aux leçons de la Première Guerre mondiale, puisqu’elle a été le théâtre de la révolution d’Octobre, qu’elle a conduit à la scission de la social-démocratie internationale et qu’elle a donné naissance au mouvement communiste.
Ainsi, quel était « l’ennemi principal » des peuples en 1914 ? Les plus grands empires coloniaux et « prisons des peuples » comme le Royaume-Uni, la France et la Russie ? Les champions de la seconde révolution industrielle en quête de nouvelles colonies et de zones d’influence élargies, comme les États-Unis, l’Allemagne et le Japon ? Pour les sociaux-démocrates allemands majoritaires, c’était « le despotisme tsariste », bastion de la réaction en Europe. Pour leurs homologues français et anglais, c’était le militarisme prussien, occupant l’Alsace-Lorraine et menaçant la neutralité de la Belgique. Mais pour les sociaux-démocrates internationalistes, l’ennemi principal était leur propre impérialisme.
En 1914, cette affaire s’est mal terminée. Les principales puissances impériales — des superpuissances européennes aux États-Unis, au Japon et à la Russie — ont déclenché une guerre avec le soutien des directions de la grande majorité de « leurs » mouvements ouvriers, prétendument pour protéger la souveraineté nationale ou l’intégrité de leur territoire. En réalité, il s’agissait plutôt d’agrandir leurs empires. Fermement opposé à l’impérialisme, Lénine, alors très isolé, expliquait que la défaite de son propre impérialisme devait être l’objectif des révolutionnaires de chacune des puissances en conflit. Karl Liebknecht avait exprimé cette idée dès mai 1915, par l’une de ces formules dont il avait le secret :
« L’ennemi principal est dans notre propre pays ! » — « C’est cet ennemi qu’il s’agit de combattre, poursuivait-il, en collaboration avec le prolétariat des autres pays, dont la lutte est dirigée contre ses propres impérialistes »[16].
Combattre l’impérialisme sans les exploités et les peuples opprimés ?
Pour Marlène Rosato, aujourd’hui « les États-Unis dominent quasiment le monde entier ». Elle en déduit que la gauche « dispose de maigres cartes à jouer ». Mais qu’entend-elle par « la gauche » ? Un état-major sans troupes, puisqu’elle n’invoque jamais les mobilisations et l’organisation indépendantes des travailleurs et des peuples opprimés. Une gauche qui doit donc se concentrer sur la politique des États, que l’autrice considère comme « la principale échelle de résistance des classes populaires ». Or, cette orientation, qui substitue la lutte des États à la lutte des classes et des peuples opprimés, a une histoire : celle « du socialisme par en haut », promue notamment par l’URSS stalinienne.
En proposant de « désoccidentaliser la France », Marlène Rosato fait appel à la pensée décoloniale, qu’elle ampute de la dimension sociale subversive des combats anticolonialistes qu’avaient su si bien lui conférer Aimé Césaire, Albert Memmi ou Frantz Fanon[17]. Elle s’inscrit ainsi dans le sillage d’une décolonialité abstraite qui tend à « romantiser et à essentialiser le non-occidental », une option répandue dans le monde académique, notamment par le philosophe argentin, basé aux États-Unis, Walter D. Mignolo[18]. Elle exonère par là d’une critique socialiste internationaliste la domination régionale et/ou internationale des capitaux et des forces militaires de la Chine, de l’Inde, de la Russie, de la Turquie, de l’Iran, de l’Afrique du Sud, du Brésil, etc.
Contre toute réduction de la portée universelle des luttes anticolonialistes, la chercheuse bolivienne Silvia Rivera Cusicanqui rejette l’opposition entre colonialité occidentale et culture indigène en invoquant la notion aymara de ch’ixi, pour penser une réalité faite d’éléments contradictoires qui s’articulent sans fusionner[19]. Pour elle, les sociétés andines sont des formations conflictuelles, traversées par des rapports de classe, de genre et de pouvoir. Dans une formule lapidaire qui mérite réflexion, elle déclarait ainsi récemment : « le décolonial est une mode, le postcolonial un désir et l’anticolonial une lutte quotidienne et permanente »[20].
Il faut dire qu’une rhétorique décoloniale a aussi trouvé abusivement des adeptes à droite. À ce sujet, dans une discussion éclairante, publiée par International Political Sociology (juin 2026), six auteurs démontent « les usages et les abus des thématiques anticoloniales par les politiques réactionnaires mondiales ». Ils montrent combien l’abandon de tout critère de classe peut conduire à une démagogie anti-occidentale justifiant l’exploitation du travail, la répression des mouvements populaires et des politiques néocoloniales de la part de puissances capitalistes « orientales »[21].
L’enjeu ukrainien
Sur la guerre en Ukraine, Marlène Rosato avance une explication alambiquée. « Une fois le pays détaché de son intégration inégale à la Russie », écrit-elle — alors que l’indépendance de ce pays remonte à décembre 1991 et qu’elle a été approuvée par 90,3 % des suffrages exprimés (avec une participation de 84 % du corps électoral) — « il est prêt à recevoir une thérapie de choc ».
On notera que l’agentivité du peuple ukrainien disparaît totalement de ces commentaires. Pourtant, c’est bien elle qui a permis le renversement du gouvernement corrompu et autoritaire de Viktor Ianoukovitch, en février 2014, et qui a refusé les armes à la main, au prix de son sang, dès février 2022, l’occupation russe de l’ensemble de son territoire, la suppression de ses droits démocratiques et la fin de son existence nationale indépendante.
Bien entendu, si l’impérialisme russe dénie tout droit d’exister à l’Ukraine, qu’ils entendent russifier de force, les impérialistes occidentaux se préparent à exploiter sa population et ses ressources. Les négociations menées par ces derniers en coulisses, par-dessus la tête du peuple ukrainien, avec le régime de Vladimir Poutine, révèlent certes quelques divergences tactiques : Washington est prêt à céder plus de terrain à Moscou que Paris, et surtout Berlin.
Mais les États-Unis et l’Europe-puissance, l’Allemagne en première ligne, nourrissent des ambitions précises pour l’Ukraine : ils convoitent ses richesses naturelles, sa main-d’œuvre qualifiée à bon marché et son expertise militaire. En même temps, les chancelleries européennes discutent d’un statut hybride pour le plus grand des pays d’Europe — une association sans participation aux décisions ni allocations de fonds structurels[22].
Pour autant, la messe n’est pas dite. Le peuple ukrainien, qui a largement tenu en échec l’agression impérialiste russe, qui proteste contre les politiques néolibérales et autoritaires du gouvernement Zelensky, qui n’a pas hésité à occuper la rue à plusieurs reprises en pleine guerre, qui a même réussi à créer un syndicat national de soldats, promet d’offrir une résistance à l’exploitation des impérialismes occidentaux.
C’est la raison pour laquelle il importe de développer aujourd’hui des liens de solidarité internationaliste avec le peuple, les syndicats et les mouvements sociaux ukrainiens. D’où l’importance de soutenir le convoi de solidarité des syndicats et des mouvements sociaux internationaux vers l’Ukraine, prévu dans la seconde moitié du mois de novembre 2026, pour apporter un soutien matériel à sa population et à ses organisations populaires[23].
Au lieu de cela, Marlène Rosato explique que l’Occident a orchestré la balkanisation de la Russie, et que Vladimir Poutine a rétabli « un État plus fonctionnel que sous l’ère Eltsine », ce qui a suscité « un certain soulagement dans la population » (les Tchétchènes, les Géorgiens, les centaines de milliers de soldats tués ou estropiés dans la guerre impérialiste en cours et les opposants russes apprécieront). Il n’aurait décidé d’envahir l’Ukraine, « qu’en réponse à la progression du capital états-unien depuis la fin de la guerre froide et à l’élargissement de l’OTAN à l’Est »[24].
Avec « le nombre immense qui ne sait pas sa force » (Louise Michel)
Un anti-impérialisme qui renonce à s’appuyer sur la mobilisation des masses paupérisées, du salariat, des paysans pauvres et des peuples opprimés est un anti-impérialisme édenté. Il ne peut prétendre combattre le capitalisme et les impérialismes auxquels il donne naissance.
En renonçant à la lutte des classes « par le bas », que Marlène Rosato dénigre comme « un anti-impérialisme moral », pour envisager des alliances étatiques à géométrie variable, il ne peut que sacrifier les intérêts des travailleurs et des peuples (russe, ukrainien, chinois, iranien, etc.) à la défense d’États réputés socialistes, anti-impérialistes, voire seulement anti-occidentaux, affaiblissant par là l’ensemble de notre camp social.
Aujourd’hui, en raison de rapports de force nettement favorables au capital à l’échelle planétaire, il n’est pas surprenant que de telles orientations, pourtant condamnées à maintes reprises par l’histoire, séduisent de nouveau certains secteurs de la gauche. N’est-ce pas le sentiment d’impuissance actuelle — « la gauche d’aujourd’hui […] dispose de maigres cartes à jouer » — qui amène Marlène Rosato à « faire avec » en recherchant des alliances avec une grande partie de nos adversaires de classe ?
Malheureusement, cela la conduit à jeter par-dessus bord les conditions matérielles, sociales, politiques, mais aussi « morales » de notre force : la solidarité internationale des travailleurs et des peuples opprimés.
Notes
[1] Miri Davidson, « Pourquoi l’extrême droite s’intéresse aux théories décoloniales », Le vent se lève, 5 mai 2024 https://lvsl.fr/pourquoi-lextreme-droite-sinteresse-aux-theories-decoloniales/
[2] Lénine, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, Paris, éditions sociales, 1945, p. 72 (disponible en ligne : http://gesd.free.fr/stadesup.pdf
[3] Joachim Hirsch, La théorie matérialiste de l’État, Paris, Syllepse, 2025, p. 217 (l’édition originale allemande de cet ouvrage date de 2005). Il ajoutait : « Le naufrage de l’“ordre westphalien” n’est pour cette raison peut-être pas aussi définitif que cela a pu paraître à un moment » (p. 228). De son côté, Benjamin Bürbaumer a bien montré combien « la mondialisation heureuse » sous domination des États-Unis avait paradoxalement débouché sur la formidable montée en puissance de la Chine (Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation, Paris, La Découverte, 2024).
[4] https://militaryppp.com/pppdata/ Les données et la méthodologie retenues ne sont pas infaillibles, mais ce sont les plus sérieuses dont nous disposons actuellement. Elles tiennent compte de la pondération changeante entre dépenses de personnel et dépenses d’équipements (par exemple, si les dépenses militaires de la Chine ont été multipliées par trois depuis 2000, ses dépenses d’armements ont été multipliées par huit).
[5] Michael Mann, Incoherent Empire, Londres & New York, Verso, 2003, p. 266 (ma traduction de l’anglais). Immanuel Wallerstein défendait la même position dans The Decline of American Power, New York, The New Press, 2003, pp. 13-27.
[6] J. David Singer et son équipe ont amplement documenté cette question dans leurs travaux historiques comparatifs sur les guerres (Correlates of War Project), montrant que le degré de mobilisation de la population était un facteur clé de la victoire.
[7] https://www.contretemps.eu/projet/?utm
[8] Ernest Mandel, La réponse socialiste au défi américain, Paris, Maspero, 1969, p. 65-66. Nicos Poulantzas, « L’internationalisation des rapports capitalistes et l’État-Nation », Les Temps Modernes, no 319, février 1973, p. 1489. À propos de ce débat, voir Tristan Auvray & Cédric Durand, « Un capitalisme européen ? Retour sur le débat Mandel-Poulantzas », in Jean-Numa Ducange & Razmig Keucheyan (dir.), La fin de l’État démocratique. Nicos Poulantzas, un marxisme pour le XXIe siècle, PUF, Actuel Marx confrontations, 2016, p. 142-161.
[9] Benjamin Bürnbaumer, « Alliances et accumulation », Terrains/Théories no 20, dossier « Actualité et inactualité de Nicos Poulantzas », 2024 https://journals.openedition.org/teth/5747 Sur les conclusions politiques qu’il en tire, qui me paraissent discutables, voir notamment « Impérialisme(s) et anti-impérialisme », Contretemps, 30 juin 2026 https://www.contretemps.eu/imperialismes-et-anti-imperialisme/
[10] Simon Clarke (dir.), The State Debate, Londres, Macmillan – Capital & Class, 1991.
[11] Alex Callinicos, « Geopolitical Fractures and the Marxist Critique of Imperialism (Version 4) », 30 avril 2026 (https://alexcallinicos.substack.com/p/geopolitical-fractures-and-the-marxist-adf). Dans cet article, l’auteur précise que David Harvey et lui-même ont mis en évidence « de manière parallèle mais indépendante » cette « intersection entre la concurrence économique et géopolitique qui est apparue à la fin du XIXesiècle » (ma traduction de l’anglais).
[12] Joachim Hirsch, La théorie matérialiste de l’État…, p. 208 (voir aussi p. 217).
[13] Nicos Poulantzas, l’État, le pouvoir, le socialisme, Paris, Les Prairies ordinaires, 2013 [1978], pp. 287-345. Pierre Bourdieu, « Entretien avec Roger-Paul Droit et Thomas Ferenczi », Le Monde, 14 janvier 1992.
[14] Nom donné par l’historien économiste britannique Niall Ferguson à la formation économique particulière constituée par l’intégration des États-Unis et de la Chine.
[15] Ho-fung Hung, Clash of Empires : From « Chimerica » to the « New Cold War », Cambridge U. P., Cambridge, New York, Melbourne, 2022, p. 65 (ma traduction de l’anglais).
[16] Karl Liebknecht, « L’ennemi principal est dans notre propre pays », tract de mai 1915 https://www.marxists.org/francais/liebknec/1915/liebknecht_19150500.htm
[17] Katarzyna Bielinska, « With Marx Against a Doble Imperialist Agenda, Cesaire’s, Memi’s, and Fanon’s Decoloniality Reinterpreted », Critique. Journal of Socialist Theory, Vol. 53, no 2-3, p. 289-312.
[18] David Myer Temin, « A Decolonial Wrong Turn : Walter Mignolo’s Epistemic Politics », Constellations – An International Journal of Critical and Democratic Theories, 2024 https://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1111/1467-8675.12744
[19] Silvia Rivera Cusicanqui, Ch’ixinakax Utxkiva. On Decolonizing Practices and Disourses, Cambridge, Polity Press, 2020.
[20] Silvia Rivera Cusicanqui, « Diálogo Silvia Rivera Cusicanqui y Silvia Federici » (https://vimeo.com/335774684).
[21] Voir la série de six articles publiés sous le titre commun « The Uses and Abuses of the Anti-Colonial in Global reactionnary Politics », par Gorkem Altinors, Priya Chacko, Miri Davidson, Aliaksei Kazharski, Sivamohan Valluvan et Chenchen Zhang, dans International Political Sociology, Vol. 20, No 2, juin 2026. Ces contributions sont disponibles en traduction française sur le site Marx21.ch sous le titre général « Une propagande décoloniale réactionnaire ».
[22] Jean Batou et Adam Novak, « L’Europe-puissance n’est pas l’amie de l’Ukraine » https://marx21.ch/leurope-puissance-nest-pas-lamie-de-lukraine/
[23] https://drive.google.com/file/d/1YNwwMSQf4ndgEjd7izxzuF-ab6ozd4GB/view
[24] À ce propos, on lira avec profit la seconde partie de l’ouvrage de Zbigniew Marcin Kowalewski, Révolutions ukainiennes, 1917-1919 et 2014, Paris, Syllepse, 2025.
