Cet article est tiré de deux interventions publiques de l’autrice, la première prononcée au meeting anti-impérialiste « Organize We Fight » le 6 juin à la Parole errante à Montreuil, la seconde au meeting « US Go Home » tenu à la bourse du travail de Saint-Denis le 12 juin.
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Après l’enlèvement du président vénézuélien Nicolas Maduro et la guerre des États-Unis contre l’Iran, j’ai été sidérée. Non pas tant par l’agression étasunienne, même si c’est toujours une surprise. Mais par le contexte politique français. Les slogans scandés dans les rares manifestations qui mettent à égalité le pays agressé et le pays agresseur, en l’occurrence la plus grande puissance mondiale, introduisent du flou dans la situation et paralyse le mouvement contre la guerre. Déjà, lors de la guerre en Irak de 2003, les manifestations – certes nettement plus importantes qu’aujourd’hui -n’avaient pas soutenu le droit du pays agressé à se défendre et à résister, à quelques exceptions près ; mais la faiblesse structurelle du mouvement anti-impérialiste en France mériterait une analyse à part entière.
Plus fondamentalement, on observe, dans les mouvements en France comme dans les autres pays du centre capitaliste, que c’est le mot d’ordre de « souveraineté nationale » qui est devenu tabou et son corollaire analytique, l’État, un impensé dans la stratégie anti-impérialiste. Dans cette phase d’intensification de l’impérialisme où l’Europe se prépare à faire la guerre à la Russie (et indirectement, à la Chine), il importe d’ouvrir une discussion stratégique sur la lutte contre l’impérialisme. Celle-ci commence par identifier l’ennemi principal, qui, comme nous le verrons, continue d’être les États-Unis (EU), malgré la fin latente de leur hégémonie. Dans ce nouveau contexte, et plus précisément celui d’un monde moins unipolaire, nous montrons que les coordonnées stratégiques d’un projet émancipateur sont plus favorables qu’à l’époque de la mondialisation « heureuse » des années 1980. Depuis la France, l’émergence de la Chine peut être appréhendée comme un facteur de recomposition des rapports de force internationaux, susceptible d’affaiblir le bloc atlantiste dominant et d’ouvrir des espaces de contestation à l’échelle mondiale, dont le gauche pourrait se saisir pour continuer d’affaiblir l’ennemi principal à travers le mot d’ordre de « désoccidentalisation ».
La spécificité de l’impérialisme étasunien
Si la période est à la fin de l’hégémonie étasunienne[1], il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué. Car les États-Unis restent l’ennemi principal des peuples du Sud comme du Nord.
Pour comprendre la primauté des US sur le monde, il faut se pencher sur la spécificité de l’empire depuis 1945. Lors des siècles précédents, les impérialismes des pays du centre – français, britannique, allemand, étasunien, etc.- étaient en concurrence pour obtenir un contrôle monopolistique des territoires au Sud, les colonies.
Après la deuxième guerre mondiale, la structure de l’impérialisme évolue. La relation monopolistique de la métropole sur la colonie est remise en cause par le nouvel ordre mondial défini par les US. Les organisations internationales sont pensées pour ouvrir les pays de la périphérie (la grande majorité étant sous domination étrangère) à la concurrence mondiale et surtout au capital américain largement prépondérant ; ainsi, les colonies sont proscrites par le droit international, du moins en théorie. Les anciennes puissances coloniales peuvent espérer y trouver leur compte grâce au libre-échange. Telle est la promesse des États-Unis :des matières premières (GATT et Banque mondiale), de la dette (FMI) – et le pays du Sud qui refusera cet ordre aura affaire au Conseil de sécurité[2].
La puissance de l’URSS, la guerre froide et la fragilité des économies européennes post-guerre constituent les premiers obstacles à la concrétisation de cet ordre libéral international. Pour éviter que l’Europe occidentale ne bascule dans le communisme, les États-Unis sont contraints de reconstruire leurs économies et leurs impérialismes secondaires déclinants à travers le plan Marshall puis l’OTAN, limitant ainsi leur espoir de libre concurrence au Sud. La libéralisation du commerce est progressive, le compromis capital-travail à l’échelle nationale, dessinant les contours d’un régime d’accumulation « fordiste », éloigné des premiers plans de libéralisation totale des capitaux.
Au Sud, les mouvements de décolonisation aidés par l’URSS et la Chine constituent un second obstacle à la toute-puissance de l’Occident. Plus précisément, il convient de revenir brièvement sur les stratégies mises en place entre les années 1960 et 1980 car, dans certains cas, elles ont mené à des victoires historiques, des luttes de libération nationale et sociale, mais aussi, plus généralement, à la contre-révolution mondiale du capital transnational.
D’abord, on retient que la libération sociale ne se pose pas de la même manière pour un pays du centre capitaliste que pour un pays du Sud. Pour ces derniers, l’affirmation de la souveraineté nationale est la condition de tout projet émancipateur. Ce qui implique, sur le front interne, la constitution d’un bloc social alliant classes populaires et fractions spécifiques de la bourgeoisie. Quand celle-ci était la moins liée à la puissance étrangère (c’est-à-dire quand elle était « nationale ») dans un bloc social largement populaire, la prise de l’État a donné les expériences les plus révolutionnaires, les nationalisations les plus poussées, comme ce fut le cas du Congrès National Indien. À l’inverse, en Amérique latine et ailleurs, une alliance avec les bourgeoisies compradores, structurellement liées à l’impérialisme US et/ou l’ancien colonisateur, a écrasé toutes les tentatives de développement autocentré.
Sur le front externe, le mouvement des non-alignés a joué sur la concurrence entre les US et l’URSS au Sud pour poser leurs conditions, essentiellement un contrôle politique fort sur les investissements étrangers[3]. En outre, la livraison d’armes chinoises et soviétique aux forces de la résistance a été décisive dans de nombreuses luttes d’indépendance, comme en l’Algérie et au Vietnam. Ne l’oublions pas, surtout dans le contexte actuel.
On retient aussi que la libération du Sud a radicalisé les luttes sociales au Nord, en affaiblissant les bourgeoisies occidentales. On ne peut pas comprendre la sortie de la France du commandement intégré de l’OTAN et les tentatives de dédollarisation sans la décolonisation, de l’Algérie et du Vietnam.
Enfin, ce qu’on retient de la fin des années 1970, ce sont les rapports de forces et les stratégies qui ont conduit à la défaite : l’organisation du capital et de la contre-révolution à l’échelle supranationale conduite par les US pour écraser toutes les tentatives d’autonomie nationale, au Nord comme au Sud, avec la complicité des bourgeoisies locales devenues dominantes dans les blocs sociaux post-révolutionnaires. Pour se faire, ils se sont attaqués à la principale échelle de résistances des classes populaires, l’État. Évidemment, les stratégies d’intégration dans la « mondialisation heureuse » n’ont pas été les mêmes au Nord et au Sud.
L’intégration de l’Europe dans la chaîne impérialiste étasunienne
En Europe, l’intégration dans la mondialisation et l’affaiblissement de la souveraineté nationale se sont produites essentiellement à travers l’Union européenne et son système monétaire. En effet, cette intégration interdit aux États de recourir à l’instrument budgétaire pour augmenter les salaires face au capital et mener des politiques autres que la compétitivité destinée à attirer les capitaux étrangers, à commencer par ceux des États-Unis.
À la différence des pays de la périphérie, l’arrivée de capital étasunien dans la zone, en expansion exponentielle à partir des années 1980, a surtout visé les secteurs industriel et bancaire, en particulier les innovations de haute technologie, à travers des IDE (investissements directs à l’étranger). Aujourd’hui, ces derniers se dirigent de plus en plus vers les infrastructures numériques. C’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles le dirigeant de la France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, parle aujourd’hui de la France comme « colonie numérique » des États-Unis. Mais si l’hégémon pille effectivement une partie du travail et de la recherche française, les États-Unis réinvestissent une partie du profit sur place, participant au développement technologique et à la projection internationale des entreprises européennes. Nicos Poulantzas qualifie ce phénomène de « bourgeoisie intérieure » en Europe pour la différencier de la « bourgeoisie comprador » à la périphérie (un relai direct du capital étasunien, sans réinvestissement du surplus sur place) et de la « bourgeoisie nationale » qui existait dans les pays du centre avant l’arrivée du capital étasunien[4]. La spécificité de cette fraction de classe est qu’elle crée une solidarité politique, un consentement au projet de mondialisation porté par les États-Unis et un atlantisme profondément ancré dans les différentes couches ou « tranchées » de la société, de l’école à la haute administration en passant par les médias. D’ailleurs, dans la période actuelle de reflux face à la Chine, les États-Unis réalisent la majorité de leur profit dans les secteurs stratégiques de l’économie européenne. Entre 1982 et 2020, la part de l’investissement direct étasunien qui se dirige vers l’Europe passe d’un socle déjà solide de 44 % à 59 %[5]. C’est particulièrement le cas en France où les US contrôlent plus de 10% de la propriété des secteurs stratégiques de l’économie française[6]. Le rapport de la députée LFI Aurélie Trouvé va également dans ce sens[7].
Très clairement, ces données confirment la thèse de Poulantzas : aujourd’hui il n’y a pas de bourgeoisie nationale dominante et donc de capitalisme national qui seraient indépendants de l’accumulation étasunienne, en France et plus généralement à l’échelle européenne[8]. Autrement dit, la « décolonisation numérique » vis-à-vis des US ne peut se baser sur une alliance avec la bourgeoisie nationale car celle-ci est introuvable dans le tissu économique français – les start-ups étant le produit de fonds d’investissement en majorité US. En revanche, le mot d’ordre de « décolonisation numérique » prend un autre sens si on le comprend comme un affrontement avec le capital euro-étasunien à travers un processus de planification pour les besoins des classes populaires.
Par ailleurs, la création de plus-value étasunienne en Europe, dans les secteurs les plus stratégiques comme celui de la haute technologie, nous permet de prendre du recul par rapport aux déclarations des divers présidents étasuniens, aujourd’hui Trump, qui menacent de retirer leur protection de l’Europe. L’OTAN et la présence étasunienne sur le continent ne sont pas seulement le résultat de la guerre froide, ni d’une localisation géopolitique spécifique. Ils assurent aussi un contrôle sur le développement et la politique des États européens, notamment la protection de la bourgeoisie intérieure. Pendant que Trump menace l’Europe, le Sénat vote le National Defense Authorization Act qui assure un soutien militaire conséquent des États-Unis aux alliés européens[9]. De même, l’argument selon lequel Trump s’allie avec Poutine contre l’Europe apparaît bien faible au regard de cette accumulation transatlantique et de la faiblesse des IDE étasuniens en Russie (en 20 ans le pays n’en a attirés qu’à peine 1%), situation rendant peu probable une quelconque alliance.
Surtout, l’Europe n’est pas une colonie étasunienne car les US ont permis aux États européens de maintenir leur impérialisme – sous la forme d’un néocolonialisme[10] – tant qu’ils le font conformément aux intérêts de l’hégémon. C’est le cas à l’Est, où le capital allemand — lui-même intégré au capital étasunien — étend son influence à travers l’Union européenne et l’OTAN[11]. Mais cette dynamique se retrouve également en Afrique sous domination française, sous une forme beaucoup plus coercitive. Les US soutiennent vivement – à travers leur vote favorable au Conseil de sécurité, leur aide en matière de renseignement, de transport aérien, de logistique et de ravitaillement en vol – les opérations françaises menées dans le pré-carré africain, seule comme « Barkhane » ou dans le cadre de l’UE comme « Artémis » au Congo. Après ses revers au Mali, au Niger, au Tchad, au Burkina Faso, au Sénégal, et bientôt en Côte d’Ivoire et au Gabon, la France a redéployé ses forces vers sa base de Djibouti, en s’appuyant sur la coopération entretenue avec la base américaine, quatre fois plus importante, notamment dans le cadre d’opérations conjointes de renseignement. C’est donc sous protection américaine que la France sécurise le profit de ses filiales en Afrique, soit environ 30 milliards d’euros entre 2013 et 2021[12].
Pour montrer cette dépendance de l’empire français aux US, le meilleur exemple est sans doute la guerre en Irak en 2003. On a beaucoup entendu parler de l’opposition de la France, incarnée par le couple Chirac/de Villepin à l’intervention étasunienne. Dominique de Villepin, devant le Conseil de sécurité des Nations unies, déclare alors le 14 février 2003 : « Dans ce temple des Nations Unies, nous sommes les gardiens d’un idéal, nous sommes les gardiens d’une conscience. La lourde responsabilité et l’immense honneur qui sont les nôtres doivent nous conduire à donner la priorité au désarmement dans la paix ». On pourrait se demander où est passée cette conscience, seulement deux mois après avoir prononcé ce discours, lorsque la France a validé a posteriori l’intervention des US en votant au Conseil de Sécurité la résolution 1483 pour obtenir les juteux contrats de reconstruction. Selon les données issues des Annual Statistical Reports entre 2004 et 2007 publiés par l’ONU, la France a effectivement obtenu des contrats à hauteur de 432 000 dollars dans le cadre de l’aide à la reconstruction multilatérale, montant certes dérisoire par rapport aux milliards de dollars obtenus par les US (à travers les « prime contracts », contrats de premier rang, dont 7 md$ à Halliburton, par opposition à la position de sous-traitant du capital français). Mais à cela il faut ajouter tous les contrats obtenus à partir de 2009 à travers les appels d’offres du gouvernement irakien, grâce la libéralisation mondiale de l’économie irakienne réalisée par les US quelques années plus tôt. Ces contrats ont été remportés par Total, Alstom ou encore Lafarge – dont beaucoup sont situés dans le Kurdistan irakien, la balkanisation du pays aidant à l’implantation du capital étranger[13].
On retrouve aujourd’hui une configuration comparable avec la guerre menée par les États-Unis contre l’Iran. Il serait illusoire de prendre au pied de la lettre les déclarations d’Emmanuel Macron affirmant que la France n’y participe pas. La loi de programmation militaire, qui prévoit de porter les dépenses militaires françaises à 3,5 % du PIB d’ici 2035, contribuera à l’achat d’armements américains susceptibles d’être mobilisés contre l’Iran, la Palestine et le Liban, tout en ouvrant la voie aux futurs contrats de reconstruction. À cela s’ajoute la production et l’exportation d’armements français, dont certains composants ont été retrouvés dans le corps des Palestiniens[14]. Si la victoire de l’Iran contre les États-Unis éloigne la perspective de contrats de reconstruction pour les alliés, la guerre en Ukraine qui a accéléré les négociations de son adhésion à l’UE apparaît, à cet égard, beaucoup plus prometteuse : une fois le pays détaché de son intégration inégale à la Russie, il est prêt à recevoir une thérapie de choc, une privatisation intensive de son économie – logique qui n’est pas sans rappeler les bombardements de l’OTAN en ex-Yougoslavie[15].
Autrement dit, les US partagent le butin de guerre avec les pays européens, dont la France. C’est la raison pour laquelle l’Europe est totalement alignée sur les US. Si elle se réarme en alimentant l’industrie militaire étatsunienne aux US, si elle défie la Russie et la Chine, ce n’est pas tant que la bourgeoisie européenne se couche face aux US, c’est qu’elle en tire profit !
Parce qu’ils maintiennent à flot la bourgeoisie européenne, et notamment l’impérialisme français en déclin, on peut dire qu’ils sont l’ennemi principal à la fois du peuple français et des peuples colonisés.
L’intégration par la force des pays du Sud dans la mondialisation
Au Sud, à la différence de l’Europe, l’intégration des pays à la mondialisation chapotée par les US a été appuyée par la force. Il ne faut pas l’oublier dans le contexte actuel où Trump apparaît comme l’alpha et l’oméga de la violence, et la période de la fin de la guerre froide comme une « mondialisation heureuse ». L’hégémonie des US ne repose pas que sur le consentement des pays dominés. Elle est sous-tendue, au Nord comme au Sud, par la coercition et c’est au Sud qu’elle a été le plus fortement employée. Coups d’État, guerres, sanctions, plan d’ajustement structurel (rebaptisés « plans d’assassinat social »), soutien à des dictatures relais du capital étasunien : voici la base de la « mondialisation heureuse » mise en place par des démocraties exemplaires et tant vantée par les libéraux.
Aujourd’hui, l’écrasante majorité des pays du Sud a été happée par la mondialisation, ou « recompradorisée » (avec la complicité des bourgeoisies locales, agissant comme des relais du capital étranger)[16].
Au Moyen Orient, les États-Unis soutiennent des dictateurs, balkanisent les États rebelles, soutiennent la colonisation de la Palestine et la guerre génocidaire menées par l’État sioniste.
En Amérique latine, on retrouve à peu près la même logique : les États-Unis ont dépensé 20 milliards de dollars pour soutenir l’extrême-droite en Argentine, capturé le président vénézuélien et asphyxient Cuba, en espérant provoquer une guerre civile, en vain.
La Russie post-guerre froide a aussi été balkanisée puis recompradorisée, jusqu’à ce que Poutine, au début des années 2000, rétablisse un État plus fonctionnel que sous l’ère Eltsine, certes toujours très anti-communiste, mais provocant tout de même un certain soulagement dans la population. Il a domestiqué les oligarques présents dans les secteurs de la défense et des hydrocarbures en instaurant une symbiose extractiviste entre ces groupes et l’État, avant d’envahir l’Ukraine en réaction à la progression du capital euro-étasunien depuis la fin de la guerre froide et à l’élargissement de l’OTAN à l’Est[17].
Même le principal rival des États-Unis accepte les règles de la mondialisation définies par les US. La Chine achète des bons du Trésor US (certes à un rythme moindre), elle commerce largement avec Israël[18] et n’a pas défendu Maduro, Cuba ou l’Iran[19] contre les US, comme elle le fit sous Mao au Vietnam, permettant une victoire décisive.
Nous n’assistons donc pas, pour le moment, à une transition vers un ordre dominé par la Chine du point de vue matériel. En reprenant les critères de la puissance structurelle définis par Susan Strange[20], il est vrai que la puissance productive s’est largement déplacée vers la Chine et qu’elle intègre de plus en plus de pays du Sud dans les « nouvelles routes de la soie ». Mais la puissance monétaire et militaire demeure organisée autour des États-Unis. Si les flux d’IDE de la Chine (12% des flux mondiaux en 2019 selon les chiffres de l’OCDE) dépassent désormais ceux des US (5%), sa monnaie ne représente que 5% des réserves de change mondiales et le pays n’a qu’une seule base militaire dans le monde – contre 60 % pour le dollar et 800 bases étasuniennes. Cependant, du point de vue de l’hégémonie et donc de l’image des États-Unis dans le monde, on observe une situation plus nuancée. La Chine séduit plus au Sud de par des financements non conditionnés politiquement dans un contexte où les US n’ont jamais vraiment été hégémoniques, comme en atteste les nombreux recours à la force mentionnés ci-dessus – à la différence de l’Europe, sans doute l’une des rares régions avec le Canada et le Japon où l’hégémonie est « intégrale » depuis 1945.
Plus globalement, il apparaît clairement que les États-Unis restent l’ennemi principal à l’échelle mondiale, même si la Chine constitue un rival de poids de plus en plus séduisant.
Aujourd’hui, seuls certains États qualifiés de « rogue states » ou de terroristes par les US sont effectivement anti-étasuniens (Corée du Nord, Cuba, Venezuela avant la capture de son président, Iran, parmi d’autres). Mais cette résistance se fait au prix de lourdes sanctions économiques dont l’objectif est de scinder le pays en deux « camps » pour susciter une guerre civile : par exemple, en Iran, entre d’un côté, un régime autoritaire qui ne tolère pas d’opposition interne pour assurer la survie de l’État et la reproduction d’une bourgeoisie nationale (à différencier du Venezuela d’avant le 3 janvier dont les « traces » de socialisme sont plus marquées, et à fortiori de Cuba qui n’est pas un pays capitaliste); de l’autre, des opposants souvent aidés par les US et Israël. En créant cette binarité par la force, les États-Unis cherchent à étouffer une troisième option, celle de la souveraineté nationale.
En résumé, la gauche d’aujourd’hui, particulièrement depuis la France, dispose de maigres cartes à jouer : les US dominent quasiment le monde entier, la Chine accepte les règles du capitalisme mondialisé, et, globalement, les États qui affaiblissent les US et défendent la Palestine, comme l’Iran, ne sont pas de gauche.
Que faire ? Il faut faire avec et, pour cela, être stratège. Ce qui veut dire profiter des espaces ouverts par l’émergence de la Chine, tout en avançant une carte plus radicale. Cette carte, c’est l’autonomie nationale, y compris pour un pays du Nord comme la France, à condition de la désoccidentaliser.
Désoccidentaliser la France
Pour poser la redoutable question stratégique, il faut déjà pouvoir y voir plus clair. Pour cela, il faut en finir avec l’anti-impérialisme moral, cette posture qui consiste à mettre sur un pied d’égalité l’autoritarisme des pays du Sud et l’impérialisme de la plus grande puissance mondiale et de ses alliés dont la France, sans s’attaquer directement à l’ennemi principal.
En réalité, la diabolisation des régimes semble parfois rejoindre le discours néoconservateur sur les régimes voyous et le discours néolibéral qui voit dans l’État et la souveraineté nationale un obstacle. Si la résistance palestinienne, la résistance libanaise, l’Iran, le Venezuela, Cuba ou la Chine sont visés par les US, ce n’est pas parce qu’ils ne respectent pas les droits de l’homme mais parce qu’ils sont un obstacle objectif et idéologique au projet de mondialisation porté par les US depuis 1945 et donc à l’accumulation du capital étasunien.
Une fois débarrassé de cette vision morale, on voit se dessiner des perspectives plus favorables, dans ce monde moins unipolaire et plus désoccidentalisé, qu’à l’époque de la mondialisation heureuse chapotée par les US.
D’abord, en défiant les US à partir des règles qu’ils ont eux-mêmes créées, la Chine permet de révéler au monde la vraie nature des US, un empire qui n’hésite pas à recourir à la force et à violer le droit international qu’il a lui-même mis en place pour protéger ses intérêts au sortir de la guerre. Et ce « deux poids, deux mesures » se fait de plus en plus sentir. Selon les sondages, 65 pays sur les 84 interrogés considèrent que les US sont la principale menace pour la paix, rejoignant le constat précédent de l’affaiblissement de l’hégémonie US[21]. En France, la grande majorité de la population s’oppose à une guerre contre l’Iran et contre la Russie mais ne va pas jusqu’à partager le sentiment des 65 autres pays (en majorité du Sud)[22].
Ensuite, il faut prendre la Chine pour ce qu’elle est : un obstacle objectif à la chaîne impérialiste occidentale dominée par les US qui, en affaiblissant l’ennemi principal, redonne une marge de manœuvre à la gauche dans le monde pour impulser une stratégie d’autonomie nationale, cette gauche qui auparavant été coincée entre les US et un régime autoritaire, qu’il soit pro- ou anti-US.
Au Sud, en offrant des perspectives de diversification du commerce, la Chine permet à la gauche de jouer sur la concurrence avec les US pour obtenir des financements les moins conditionnés possibles, comme c’est le cas aujourd’hui au Brésil ou au Mexique.
Au Moyen-Orient, l’Iran qui était asphyxié par les sanctions US a retrouvé une marge de manœuvre grâce aux investissements chinois[23]. Conjugué à la résistance libanaise et palestinienne que le pays soutient, l’Iran a réussi à faire reculer l’empire. Il faut s’en réjouir ! L’Iran, ce « voyou », a même conditionné son cessez-le-feu avec les US à un cessez le feu sur tous les fronts au Moyen-Orient, dont le front libanais. Dans cette nouvelle conjoncture, on n’entend moins parler de normalisation avec Israël chez les alliés traditionnels des US, comme l’Arabie Saoudite ou la Turquie. Ces victoires qui sont le fruit d’une alliance entre États (Chine, Iran) et résistances (palestinienne, libanaise, yéménite) contrastent vivement avec la situation à Cuba où la solidarité « par le bas », des peuples, bien qu’éminemment nécessaire à défaut d’un soutien plus conséquent de la Chine, n’a pas permis à l’État cubain de résister face à la pression étasunienne. Il est temps que la gauche intègre le rôle des États, en particulier celui de la Chine, et joue sur les contradictions géopolitiques mondiales, sans quoi elle est condamnée à l’impuissance politique.
De même en Europe, le commerce avec la Chine, notamment de renouvelables, offre une perspective de diversification et de moindre dépendance vis-à-vis des US, et une potentielle crise du capital fossile.
Depuis la France, il faut se saisir de cette désoccidentalisation du monde qui affaiblit notre bourgeoisie pour mettre en avant une stratégie d’autonomie nationale qui affaiblisse encore plus l’ennemi principal. Ce qui implique, sur le front interne, pour le candidat de la gauche de rupture, de constituer un bloc social, populaire, qui soit le moins dépendant de la puissance étrangère qui contrôle des pans entiers de notre économie. Très concrètement, plusieurs mesures de « déconnexion » sont nécessaires[24] : sortir de l’euro et de l’UE (pour mettre fin à la libre circulation des capitaux et récupérer le contrôle du circuit du Trésor) et des institutions qui renforcent notre bourgeoisie à l’échelle internationale, à commencer par l’OTAN et les institutions financières internationales qui permettent aux filiales occidentales de s’implanter au Sud et de rapatrier le profit.
Sur le front externe, une telle déconnexion n’est pas synonyme d’autarcie : créer de nouvelles relations avec les pays les moins dépendants des US, comme la Chine ou la Russie, par exemple pour mettre fin à la guerre en Ukraine. Évidemment, afin de ne pas renforcer les bourgeoisies de ces États et leur autoritarisme, de telles coopérations doivent nécessairement s’accompagner d’un soutien sans ambiguïté aux forces sociales les plus progressistes de ces pays, à la condition qu’elles ne soient pas pro-US – comme le fait, par exemple LFI en apportant son soutien aux déserteurs russes et ukrainiens – ou à la condition qu’elles jouent sur les rivalités géopolitiques pour mettre en avant un développement aussi autonome que possible.
Et c’est là qu’on voit bien qu’il existe une autre option que celle qui nous est proposée par l’antiimpérialisme moral, celle d’une alliance « par le bas » contre les régimes autoritaires avec le soutien des Etats-Unis: affaiblir notre bourgeoisie, en l’occurrence la chaîne impérialiste principale, c’est affaiblir la course à la concurrence mondiale dans laquelle s’inscrivent tous les pays, aujourd’hui plus ou moins autoritaires; c’est desserrer l’étau de la mondialisation et des sanctions et la pression à l’exploitation des classes populaires pour rester dans la course au profit mondial; c’est, in fine, donner de la force aux opposants politiques du Sud qui ne sont pas pro-US pour stimuler un développement plus autonome. L’expérience palestinienne ou syrienne l’a bien montré : le soutien des États-Unis aux peuples transforme les luttes des récepteurs en une lutte néolibérale, recompradorisée, et donc alignée politiquement sur l’hégémon.
Désaméricaniser la France affaiblit son empire, mais il faut aller plus loin : créer d’autres relations avec le Sud, moins inégales et exploiteuses, par exemple en mettant fin au franc CFA, ce qui implique aussi une certaine décroissance au Nord, et non le mythe de la reprise de la croissance indéfinie.
Force est de constater que quand on parle de désoccidentalisation de la France, le candidat qui s’en rapproche le plus c’est celui de la France insoumise, Jean-Luc Mélenchon. Sur le front interne, le programme de LFI refuse une alliance avec le capital étasunien et les multinationales françaises qui en dépendent ; sur le front externe, il propose un protectionnisme solidaire et la sortie de l’OTAN.
Cette opposition à l’empire US est l’aspect le plus important du programme, un programme qui a su tirer les leçons de la grande défaite des années 1980. À mon avis, c’est sur cette opposition que le mouvement social ne devra rien lâcher car elle conditionne tout le reste, à la fois le succès d’un programme de rupture et notre capacité à lutter contre notre propre impérialisme.
Notes
[1] Benjamin Bürbaumer, Chine/États-Unis. Le capitalisme contre la mondialisation, Paris, La Découverte, 2024.
[2] Leo Panitch et Sam Gindin, The Making of Global Capitalism: The Political Economy of American Empire, Londres/New York, Verso, 2012.
[3]Samir Amin, La déconnexion. Pour sortir du système mondial, Paris, La Découverte, 1985 ; Kwame Nkrumah, Neo-Colonialism: The Last Stage of Imperialism, Londres, Thomas Nelson & Sons, 1965.
[4]Nicos Poulantzas, Les classes sociales dans le capitalisme aujourd’hui, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Sociologie politique », 1974.
[5] Bürbaumer, Benjamin, 2024, « Alliances et accumulation », Terrains/Théories, n° 20, dossier « Actualité et inactualité de Nicos Poulantzas ».
[6] Papier à venir du groupe de lecture « lignes anti-impérialistes »
[7] Trouvé, Aurélie, et Emmanuel Mandon. 2026. Rapport fait au nom de la commission d’enquête sur la prédation des capacités productives françaises par les fonds spéculatifs. Assemblée nationale, XVIIe législature.
[8] A l’échelle européenne, il n’y a pas de bourgeoisie européenne unifiée mais un bloc de bourgeoisies asymétriques et dépendantes des US, d’où l’impossibilité d’une «Europe-puissance» indépendante de l’hégémon. Voir : Marlène Rosato, ‘Vers les « États-Unis d’Europe’ ? Ce que dit vraiment le rapport de Mario Draghi », Contretemps, 9 décembre 2024.
[9] Le National Defense Authorization Act stipule que les effectifs en Europe ne peuvent pas descendre sous 76 000 pendant plus de 45 jours, sauf si le secrétaire à la Défense, Pete Hegseth, et le commandant de l’EUCOM certifient au Congrès qu’une telle baisse sert les intérêts de sécurité nationale des États-Unis et que les alliés de l’Otan ont été consultés. Le Pentagone doit également maintenir sur le continent des systèmes d’armes majeurs.
[10]Fanny Pigeaud et Ndongo Samba Sylla, L’arme invisible de la Françafrique. Une histoire du franc CFA, Paris, La Découverte, 2018.
[11]Claude Serfati, Un monde en guerres. Trajectoire du désastre qui vient, Paris, Textuel, coll. « Petite Encyclopédie Critique », 2024; Bastiaan Van Apeldoorn et Naná de Graaff, American Grand Strategy and Corporate Elite Networks: The Open Door since the End of the Cold War, Londres/New York, Routledge, 2016.
[12]Claude Serfati, Un monde en guerres. Trajectoire du désastre qui vient, Paris, Textuel, coll. « Petite Encyclopédie Critique », 2024.
[13] Quinn Slobodian, Le Capitalisme de l’apocalypse ou le rêve d’un monde sans démocratie, Paris, Seuil, 2025; Samir Aita, « La gauche française et le fédéralisme en Syrie », Contretemps, 14 avril 2026.
[14] Ariane Lavrilleux et Nina Hubinet, « Guerre à Gaza : la France a fourni en secret des équipements de mitrailleuses à Israël », Disclose, 25 mars 2024.
[15] Yuriy Gorodnichenko, « Le pays qui peut sauver l’Europe n’est pas celui auquel vous pensez », Le Grand Continent, 9 juin 2026.
[16] Samir Amin, La déconnexion. Pour sortir du système mondial, Paris, La Découverte, 1985.
[17] Stathis Kouvélakis, « La guerre en Ukraine et l’anti-impérialisme aujourd’hui. Une réponse à Gilbert Achcar », Contretemps, 7 mars 2022.
[18] Pour être plus précis, on ne peut mentionner la relation commerciale de la Chine vis-à-vis d’Israël sans analyser comment Israël s’inscrit dans une bataille plus large autour des routes commerciales, de l’influence au Moyen-Orient, entre la Chine et les États-Unis (à travers le projet IMEC (India–Middle East–Europe Economic Corridor). En outre, Israël fait de plus en plus le choix des US face à la Chine. En effet, les investissements chinois en Israël ont très nettement reculé à partir de 2018 : ils ne représentaient plus que 0,12 % des investissements étrangers en Israël en 2023, sans dynamique réelle de reprise depuis, malgré un one-off à 700 millions de dollars qui peut donner une impression trompeuse.
[19] Par exemple, la Chine, avec la Russie, s’est abstenue lors du vote de la résolution 2817 (2026), laquelle reconnaît le droit à la légitime défense des États du Golfe contre l’Iran et condamne les attaques iraniennes.
[20] Susan Strange, States and Markets, Londres, Pinter, 1988.
[21] V.C., « La perception des États-Unis à l’échelle mondiale est désormais pire que celle de la Russie, selon une étude reconnue », Le Parisien, 8 mai 2026.
[22] Public Sénat, « Guerre en Ukraine : 78 % des Français restent opposés à une implication directe dans le conflit », Public Sénat, 25 février 2025 ; Elabe, « Les Français et la guerre en Iran », Elabe, 4 mars 2026.
[23] Au Moyen Orient, il ne fait aucun doute que les accords d’Abraham sont une réponse directe à l’emprunte chinoise dans la région.
[24] Lipietz, Alain. 1984. L’audace ou l’enlisement. Sur les politiques économiques de la gauche. Paris : La Découverte, coll. « Cahiers libres ».
