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Antifa partout
14 janvier 2026

Antifa partout


Alors que Trump radicalise sa politique à l'encontre des contestations intérieures, de l'immigration et des minorités au nom de la "guerre contre le terrorisme", construisant notamment une imagerie obsessionnelle et paranoïaque autour du nom "Antifa" et s'appuyant sur une colonne répressive à sa botte (la police de l'immigration, ICE), le philosophe Alberto Toscano s'interroge sur la signification de l’antifascisme aujourd’hui.

Le soir de la victoire de Zohran Mamdani à l’élection municipale de New York, celui-ci a prononcé un discours de victoire galvanisant, établissant explicitement le lien entre son programme économique et la lutte nationale contre l’autoritarisme. Interpellant le président Donald Trump, Mamdani a déclaré : « S’il existe un moyen d’effrayer un despote, c’est bien de démanteler les conditions mêmes qui lui ont permis d’accumuler du pouvoir.« 

Quelques semaines plus tard — après que ce despote eut menacé d’assiéger New York par des rafles migratoires et de lui retirer ses financements fédéraux en cas de victoire de Mamdani — le maire élu se retrouvait aux côtés de Trump lors d’une conférence de presse surréaliste à la Maison-Blanche. Lorsqu’un journaliste demanda à Mamdani s’il considérait toujours le président comme un fasciste, Trump, jovial et manifestement séduit, intervint : « Vous pouvez simplement dire oui… C’est plus simple que d’expliquer. »

Cette réponse, d’une désarmante désinvolture, émanait pourtant du chef d’une administration qui s’est acharnée à écraser l’opposition au fascisme ailleurs. Fin septembre 2025, deux semaines après l’assassinat du fondateur de Turning Point USA, Charlie Kirk, l’administration Trump publia le National Security Presidential Memorandum-7 (NSPM-7). Ce document désignait « l’antifascisme » comme le « cri de ralliement » d’un vaste réseau bien financé visant à renverser les États-Unis, propageant « l’anti-américanisme, l’anticapitalisme et l’anti-christianisme », et promouvant un « extrémisme » en matière de migration, de race et de genre.

Plus tôt dans la même semaine, Trump avait signé un nouveau décret exécutif intitulé : « Désignation d’Antifa comme organisation terroriste intérieure ». Comme l’ont souligné des juristes, aucune loi étatsunienne ne « prévoit la désignation d’une organisation terroriste intérieure ». Mais cette étiquette peut malgré tout servir à transformer des opposant·es politiques en parias.

Comme l’a observé Thomas E. Brzozowski, ancien responsable des questions de terrorisme intérieur au ministère de la Justice, même si les efforts de l’administration Trump pour désigner « antifa » comme organisation terroriste ne résistent pas à l’examen juridique, « ils peuvent néanmoins faire le travail du droit dans la rue, sur les bureaux de conformité bancaire et sur les plateformes de réseaux sociaux », en poussant individus et institutions à une conformité anticipée.

Une note interne récemment divulguée du ministère de la Justice expose comment mettre en œuvre le NSPM-7 de manière encore plus large et vague, en demandant au département d’établir une liste de groupes « terroristes intérieurs » sur la base de leur opposition à l’agenda de Trump, tout en sollicitant des signalements publics concernant l’activisme de gauche.

L’administration, particulièrement soucieuse de médiatiser de prétendus liens entre antifa et des ONG progressistes, cherche manifestement à revendiquer une autorité juridique. Le mémo NSPM-7, qui suggère que le bureau du procureur général disposerait du pouvoir de désigner des organisations terroristes intérieures, ordonne également aux enquêteurs fédéraux de privilégier certaines inculpations, telles que le « soutien matériel au terrorisme ».

En octobre et novembre 2025, les procureurs fédéraux semblent avoir suivi ces directives de près dans les mises en accusation de neuf personnes accusées d’avoir participé à l’attaque armée du 4 juillet contre des agents fédéraux et locaux lors d’une manifestation contre la politique migratoire de Trump au centre de détention de Prairieland, à Alvarado, au Texas.

L’acte d’accusation évoque ce qu’il appelle la « cellule antifa du nord du Texas » — en reprenant la terminologie du décret présidentiel — comme une « entreprise militante composée de réseaux d’individus et de petits groupes se réclamant principalement d’une idéologie anarchiste révolutionnaire ou marxiste autonome ».

À l’instar de l’usage de la législation anti-criminalité organisée en 2023[1] contre les manifestants non violents opposés au projet Cop City et leurs soutiens, l’acte d’accusation de Prairieland inclut des personnes qui n’étaient même pas présentes lors de la manifestation d’Alvarado au moment de l’attaque. Parmi elles figure Daniel Sanchez Estrada[2], dont le crime supposé est d’avoir « transporté une boîte contenant de nombreux documents antifas » — à savoir des fanzines anarchistes.

Une autre note interne récemment divulguée du ministère de la Justice, signée par Bondi, détaille encore davantage la mise en œuvre du NSPM-7, en demandant l’établissement d’une liste de groupes « terroristes intérieurs » sur la base de leur opposition à Trump et en sollicitant des dénonciations publiques de l’activisme de gauche, dans ce que le journaliste Ken Klippenstein qualifie de « système de primes pour la pensée anti-Trump ».

Mais malgré sa force intimidante, la désignation comme terrorisme intérieur demeure juridiquement trop fragile pour satisfaire les ambitions répressives de l’administration, lesquelles — comme l’a détaillé Stephen Miller, chef adjoint de cabinet de Trump, lors d’un podcast fin septembre 2025 — incluent l’utilisation de tous les outils d’enquête et de sanction de l’État fédéral pour « identifier, perturber, démanteler et détruire » les réseaux de la gauche radicale, que Miller rend responsables du meurtre de Kirk, afin de « rendre l’Amérique de nouveau sûre pour le peuple américain ».

Trois semaines plus tard, le 8 octobre, la Maison-Blanche convoqua une « table ronde sur Antifa ». Une brochette d’activistes d’extrême droite, dont le complotiste du PizzaGate Jack Posobiec[3] et l’influenceur réactionnaire Andy Ngo, prirent la parole aux côtés de responsables gouvernementaux, parmi lesquels Trump, Miller, la procureure générale Pam Bondi et la secrétaire à la Sécurité intérieure Kristi Noem.

Jack Posobiec affirma de manière révélatrice qu’antifa « existe sous diverses formes depuis près de cent ans… remontant à la République de Weimar en Allemagne » — autrement dit, à l’époque où la gauche et le mouvement ouvrier s’organisaient contre la montée du nazisme — tandis que Andy Ngo suggéra que la « branche internationale » d’antifa soit désignée comme organisation terroriste étrangère. Interrogé sur cette possibilité, Trump répondit favorablement, s’adressant au secrétaire d’État Marco Rubio : « Faisons-le, Marco. »

Rubio passa à l’acte en novembre, annonçant que les États-Unis avaient désigné quatre groupes « antifa » européens — d’Allemagne, d’Italie et de Grèce — comme « terroristes mondiaux spécialement désignés », les ajoutant à la liste étatsunienne des organisations terroristes étrangères.

Ces quatre groupes (dont un seul se définit comme antifasciste) ont participé à des actions pouvant relever de certaines définitions juridiques du terrorisme : le groupe « Antifa Ost » allemand aurait attaqué un rassemblement néonazi hongrois en 2023 ; les trois autres formations anarchistes ont mené, au cours de la dernière décennie, des actions violentes contre diverses cibles politiques, dont un dirigeant de l’ingénierie nucléaire et la police anti-émeute grecque. Mais il s’agit aussi de structures petites et marginales, qui ne représentent aucune menace pour la sécurité nationale des États-Unis — encore moins une conspiration visant à « saper les fondements de la civilisation occidentale par leurs attaques brutales », comme l’affirmait l’annonce de Rubio.

Derrière cette hyperbole se cache un objectif plus concret : les efforts de l’administration pour définir antifa comme une conspiration internationale, afin que les groupes et militants antifascistes étatsuniens puissent être désignés comme membres d’une « organisation terroriste étrangère ». Si les menaces de Trump de qualifier les manifestants de terroristes intérieurs sont juridiquement douteuses, la désignation FTO[4] (Foreign Terrorist Organization) confère en revanche des pouvoirs discrétionnaires immenses, notamment en matière d’allégations de soutien matériel ou financier — comme l’a montré la poursuite fédérale pour terrorisme contre cinq citoyens étatsuniens musulmans ayant collecté des fonds pour la Palestine au début des années 2000, dans l’affaire dite du Holy Land Five.[5]

Passer à l’étape suivante, en assimilant l’organisation antifasciste à du terrorisme étranger, pourrait déployer un arsenal répressif sans limites, d’autant plus que l’étiquette antifa ne renvoie pas à une organisation formelle, mais à des réseaux et identités extrêmement lâches, que le gouvernement applique volontiers à des cibles très diverses — des anarchistes grecs aux Étatsuniens sifflant lors de rafles migratoires.

Comme le souligne Thomas E. Brzozowski, une telle désignation pourrait servir à justifier aussi bien la déchéance des personnes naturalisées participant à des manifestations ou faisant des dons à des groupes militants, que des poursuites civiles privées contre des activistes antifascistes, une surveillance invasive au titre de la loi FISA, ou encore la censure de recherches et de discours académiques associés à l’antifascisme.

L’effet dissuasif sur l’organisation politique commence déjà à se faire sentir : en octobre 2025, l’ International Anti-Fascist Defence Fund,[6]qui collecte des fonds pour les antifascistes victimes de la répression étatique, a fermé son infrastructure de collecte aux États-Unis en réponse aux décrets de Trump.

Les opposant·es à Trump qui pensent que cette vague répressive ne les concernera pas devraient y réfléchir à deux fois. Les cibles ultimes de cette grotesque résurgence de la peur rouge — où l’antifascisme est présenté comme un réseau terroriste censé rivaliser avec Daech par sa dangerosité et son degré d’organisation — ne sont pas les groupes marginaux impliqués dans des actes violents à Budapest ou à Alvarado. Ce sont les mouvements antifascistes de masse qui ont émergé en réponse à l’occupation de villes étatsuniennes par des agents fédéraux, à la disparition de migrant·es (ou de celles et ceux qui leur ressemblent), et de toute personne leur venant en aide.

À Chicago, et dans d’autres villes qui s’en inspirent désormais, cet antifascisme quotidien prend la forme de pratiques locales variées : réseaux d’intervention rapide, patrouilles communautaires, alertes par sifflets et klaxons, accompagnement scolaire, ou encore rachats permettant aux vendeurs et vendeuses de nourriture de poursuivre leur activité sans risque. Ces mobilisations populaires trouvent aussi un écho dans les institutions municipales : lors d’un rassemblement « No Kings » en octobre, le maire Brandon Johnson lançait à la foule : « Êtes-vous prêts à combattre le fascisme ? Êtes-vous prêts à détruire l’autoritarisme une bonne fois pour toutes ?« 

La défense des migrants et des migrantes face à une machine de déportation violente et raciste montre comment un antifascisme authentique se construit à partir de pratiques de solidarité ; il n’a pas besoin de se nommer antifa ni même de désigner explicitement le fascisme comme ennemi. On pourrait en dire autant du mouvement des campements contre le génocide israélien à Gaza, qui a réinventé, pour notre époque sombre, l’internationalisme ayant toujours été au cœur de l’antifascisme.

Mais un antifascisme populaire réellement capable de contrer l’offensive répressive de Trump — avec ses théories complotistes et ses menaces juridiques — devra aussi s’ancrer plus profondément dans les bases matérielles et économiques de la lutte contre l’autoritarisme. Comme le montrent les raids fédéraux sur les lieux de travail, les tentatives de l’administration Trump d’instaurer une sorte d’État policier frontalier se traduisent par une attaque contre la classe ouvrière multiraciale (et en particulier latino).

Placer la solidarité antifasciste au cœur de l’opposition à Trump et à ses affidés permet de rendre explicite que la lutte contre les politiques de la peur, de la hiérarchie, du privilège et de la domination est toujours enracinée dans une vision et une pratique alternatives de la vie collective — une vision dans laquelle notre sécurité et notre bien-être ne reposent pas sur l’insécurité et la privation des autres.

*

Alberto Toscano est enseignant à la School of Communication de l’Université Simon Fraser (Canada) et codirige le Centre for Philosophy and Critical Theory à Goldsmiths, Université de Londres. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages récents : Late Fascism: Race, Capitalism and the Politics of Crisis (Verso, 2023), traduction française : Fascisme tardif. Généalogie des extrêmes droites contemporaines, Éditions La Tempête, 2025 ; Terms of Disorder: Keywords for an Interregnum (Seagull, 2023) ; et Fanaticism : On the Uses of an Idea (Verso, 2010 ; 2ᵉ éd. augmentée, 2017), disponible en français sous le titre Le Fanatisme. Modes d’emploi (La Fabrique, 2011). Toscano a également traduit en anglais des textes d’Antonio Negri, d’Alain Badiou, de Franco Fortini et de Furio Jesi. Il vit à Vancouver.

Publié initialement par In These Times. Traduit de l’anglais pour Contretemps par Christian Dubucq.

Illustration : Wikimedia Commons.

Notes


[1]  En 2023, le procureur général de Géorgie a utilisé la loi « Racketeer Influenced and Corrupt Organizations » (RICO), normalement appliquée contre le crime organisé, pour inculper 61 opposants au projet de centre de formation policière d’Atlanta surnommé Cop City. Plusieurs observateurs et organisations de défense des libertés publiques ont contesté cet usage, indiquant que des activités protégées par le Premier Amendement (manifestation, distribution de tracts, soutien mutuel) étaient interprétées comme éléments d’un complot criminel. En septembre 2025, un juge de l’état de Géorgie a annulé les accusations RICO pour des motifs de procédure.  

[2] Daniel Sanchez Estrada figure parmi les neuf personnes poursuivies devant la justice fédérale dans le cadre de l’affaire dite de l’attaque du centre de détention de Prairieland (Alvarado, Texas). Il n’est pas inculpé pour participation directe à l’attaque armée du 4 juillet 2025, mais pour conspiration en vue de dissimuler des documents et dissimulation frauduleuse d’éléments de preuve, les autorités lui reprochant notamment le transport d’une boîte contenant des brochures et fanzines anarchistes qualifiés de « matériel antifa » par l’acte d’accusation. Il a plaidé non coupable. Selon la presse locale (KERA News, 23 décembre 2025), le procès fédéral des neuf prévenu·es doit s’ouvrir le 17 février 2026 devant le tribunal fédéral du district nord du Texas, après un report lié à des contraintes de calendrier des avocat·es.

[3] Jack Posobiec est un activiste d’extrême droite étatsunien, connu pour avoir joué un rôle central dans la diffusion de la théorie complotiste dite du «PizzaGate » en 2016, selon laquelle des responsables démocrates auraient dirigé un réseau pédocriminel depuis une pizzeria de Washington — une accusation totalement infondée qui a conduit un homme armé à ouvrir le feu dans l’établissement. Ancien officier du renseignement naval, Posobiec est aujourd’hui une figure influente de l’écosystème médiatique trumpiste et de la droite radicale en ligne, régulièrement associée à la diffusion de désinformation, de récits conspirationnistes et de discours nationalistes autoritaires.

[4] FTO (Foreign Terrorist Organization) : désignation juridique étatsunienne attribuée par le Département d’État des États-Unis à des organisations étrangères considérées comme terroristes. Ce classement entraîne des sanctions pénales et financières relevant du droit étatsunien et produit fréquemment des effets extraterritoriaux.

[5] Holy Land Five : cinq dirigeants d’une organisation caritative musulmane basée aux États-Unis, la Holy Land Foundation for Relief and Development, condamnés en 2008 par la justice fédérale étatsunienne pour « soutien matériel au terrorisme ». Les poursuites reposaient non sur un financement direct d’actions armées, mais sur des dons acheminés vers des associations palestiniennes considérées par les autorités étatsuniennes comme liées au Hamas, organisation classée Foreign Terrorist Organization. Après avoir purgé de longues peines de prison, leurs condamnations ont fait l’objet d’une commutation présidentielle en 2023, ce qui a entraîné leur libération sans annulation des verdicts.

[6] International Anti-Fascist Defence Fund (IAFDF) : caisse de solidarité internationale active depuis 2015, destinée à soutenir financièrement des militant·es antifascistes confronté·es à des poursuites judiciaires ou à des violences d’extrême droite. Selon ses propres publications, le fonds affirme avoir versé plus de 250 000 dollars américains à plus de 800 personnes dans 26 pays depuis sa création, l’essentiel des dépenses récentes étant consacré à la défense juridique (frais d’avocats, cautions, frais de justice, amendes).

14 janvier 2026

Antifa partout


Alors que Trump radicalise sa politique à l'encontre des contestations intérieures, de l'immigration et des minorités au nom de la "guerre contre le terrorisme", construisant notamment une imagerie obsessionnelle et paranoïaque autour du nom "Antifa" et s'appuyant sur une colonne répressive à sa botte (la police de l'immigration, ICE), le philosophe Alberto Toscano s'interroge sur la signification de l’antifascisme aujourd’hui.

Le soir de la victoire de Zohran Mamdani à l’élection municipale de New York, celui-ci a prononcé un discours de victoire galvanisant, établissant explicitement le lien entre son programme économique et la lutte nationale contre l’autoritarisme. Interpellant le président Donald Trump, Mamdani a déclaré : "S’il existe un moyen d’effrayer un despote, c’est bien de démanteler les conditions mêmes qui lui ont permis d’accumuler du pouvoir."

Quelques semaines plus tard — après que ce despote eut menacé d’assiéger New York par des rafles migratoires et de lui retirer ses financements fédéraux en cas de victoire de Mamdani — le maire élu se retrouvait aux côtés de Trump lors d’une conférence de presse surréaliste à la Maison-Blanche. Lorsqu’un journaliste demanda à Mamdani s’il considérait toujours le président comme un fasciste, Trump, jovial et manifestement séduit, intervint : "Vous pouvez simplement dire oui… C’est plus simple que d’expliquer."

Cette réponse, d’une désarmante désinvolture, émanait pourtant du chef d’une administration qui s’est acharnée à écraser l’opposition au fascisme ailleurs. Fin septembre 2025, deux semaines après l’assassinat du fondateur de Turning Point USA, Charlie Kirk, l’administration Trump publia le National Security Presidential Memorandum-7 (NSPM-7). Ce document désignait « l’antifascisme » comme le « cri de ralliement » d’un vaste réseau bien financé visant à renverser les États-Unis, propageant « l’anti-américanisme, l’anticapitalisme et l’anti-christianisme », et promouvant un « extrémisme » en matière de migration, de race et de genre.

Plus tôt dans la même semaine, Trump avait signé un nouveau décret exécutif intitulé : « Désignation d’Antifa comme organisation terroriste intérieure ». Comme l’ont souligné des juristes, aucune loi étatsunienne ne « prévoit la désignation d’une organisation terroriste intérieure ». Mais cette étiquette peut malgré tout servir à transformer des opposant·es politiques en parias.

Comme l’a observé Thomas E. Brzozowski, ancien responsable des questions de terrorisme intérieur au ministère de la Justice, même si les efforts de l’administration Trump pour désigner « antifa » comme organisation terroriste ne résistent pas à l’examen juridique, « ils peuvent néanmoins faire le travail du droit dans la rue, sur les bureaux de conformité bancaire et sur les plateformes de réseaux sociaux », en poussant individus et institutions à une conformité anticipée.

Une note interne récemment divulguée du ministère de la Justice expose comment mettre en œuvre le NSPM-7 de manière encore plus large et vague, en demandant au département d’établir une liste de groupes « terroristes intérieurs » sur la base de leur opposition à l’agenda de Trump, tout en sollicitant des signalements publics concernant l’activisme de gauche.

L’administration, particulièrement soucieuse de médiatiser de prétendus liens entre antifa et des ONG progressistes, cherche manifestement à revendiquer une autorité juridique. Le mémo NSPM-7, qui suggère que le bureau du procureur général disposerait du pouvoir de désigner des organisations terroristes intérieures, ordonne également aux enquêteurs fédéraux de privilégier certaines inculpations, telles que le « soutien matériel au terrorisme ».

En octobre et novembre 2025, les procureurs fédéraux semblent avoir suivi ces directives de près dans les mises en accusation de neuf personnes accusées d’avoir participé à l’attaque armée du 4 juillet contre des agents fédéraux et locaux lors d’une manifestation contre la politique migratoire de Trump au centre de détention de Prairieland, à Alvarado, au Texas.

L’acte d’accusation évoque ce qu’il appelle la « cellule antifa du nord du Texas » — en reprenant la terminologie du décret présidentiel — comme une « entreprise militante composée de réseaux d’individus et de petits groupes se réclamant principalement d’une idéologie anarchiste révolutionnaire ou marxiste autonome ».

À l’instar de l’usage de la législation anti-criminalité organisée en 2023[1] contre les manifestants non violents opposés au projet Cop City et leurs soutiens, l’acte d’accusation de Prairieland inclut des personnes qui n’étaient même pas présentes lors de la manifestation d’Alvarado au moment de l’attaque. Parmi elles figure Daniel Sanchez Estrada[2], dont le crime supposé est d’avoir « transporté une boîte contenant de nombreux documents antifas » — à savoir des fanzines anarchistes.

Une autre note interne récemment divulguée du ministère de la Justice, signée par Bondi, détaille encore davantage la mise en œuvre du NSPM-7, en demandant l’établissement d’une liste de groupes « terroristes intérieurs » sur la base de leur opposition à Trump et en sollicitant des dénonciations publiques de l’activisme de gauche, dans ce que le journaliste Ken Klippenstein qualifie de « système de primes pour la pensée anti-Trump ».

Mais malgré sa force intimidante, la désignation comme terrorisme intérieur demeure juridiquement trop fragile pour satisfaire les ambitions répressives de l’administration, lesquelles — comme l’a détaillé Stephen Miller, chef adjoint de cabinet de Trump, lors d’un podcast fin septembre 2025 — incluent l’utilisation de tous les outils d’enquête et de sanction de l’État fédéral pour « identifier, perturber, démanteler et détruire » les réseaux de la gauche radicale, que Miller rend responsables du meurtre de Kirk, afin de « rendre l’Amérique de nouveau sûre pour le peuple américain ».

Trois semaines plus tard, le 8 octobre, la Maison-Blanche convoqua une « table ronde sur Antifa ». Une brochette d’activistes d’extrême droite, dont le complotiste du PizzaGate Jack Posobiec[3] et l’influenceur réactionnaire Andy Ngo, prirent la parole aux côtés de responsables gouvernementaux, parmi lesquels Trump, Miller, la procureure générale Pam Bondi et la secrétaire à la Sécurité intérieure Kristi Noem.

Jack Posobiec affirma de manière révélatrice qu’antifa « existe sous diverses formes depuis près de cent ans… remontant à la République de Weimar en Allemagne » — autrement dit, à l’époque où la gauche et le mouvement ouvrier s’organisaient contre la montée du nazisme — tandis que Andy Ngo suggéra que la « branche internationale » d’antifa soit désignée comme organisation terroriste étrangère. Interrogé sur cette possibilité, Trump répondit favorablement, s’adressant au secrétaire d’État Marco Rubio : « Faisons-le, Marco. »

Rubio passa à l’acte en novembre, annonçant que les États-Unis avaient désigné quatre groupes « antifa » européens — d’Allemagne, d’Italie et de Grèce — comme « terroristes mondiaux spécialement désignés », les ajoutant à la liste étatsunienne des organisations terroristes étrangères.

Ces quatre groupes (dont un seul se définit comme antifasciste) ont participé à des actions pouvant relever de certaines définitions juridiques du terrorisme : le groupe « Antifa Ost » allemand aurait attaqué un rassemblement néonazi hongrois en 2023 ; les trois autres formations anarchistes ont mené, au cours de la dernière décennie, des actions violentes contre diverses cibles politiques, dont un dirigeant de l’ingénierie nucléaire et la police anti-émeute grecque. Mais il s’agit aussi de structures petites et marginales, qui ne représentent aucune menace pour la sécurité nationale des États-Unis — encore moins une conspiration visant à « saper les fondements de la civilisation occidentale par leurs attaques brutales », comme l’affirmait l’annonce de Rubio.

Derrière cette hyperbole se cache un objectif plus concret : les efforts de l’administration pour définir antifa comme une conspiration internationale, afin que les groupes et militants antifascistes étatsuniens puissent être désignés comme membres d’une « organisation terroriste étrangère ». Si les menaces de Trump de qualifier les manifestants de terroristes intérieurs sont juridiquement douteuses, la désignation FTO[4] (Foreign Terrorist Organization) confère en revanche des pouvoirs discrétionnaires immenses, notamment en matière d’allégations de soutien matériel ou financier — comme l’a montré la poursuite fédérale pour terrorisme contre cinq citoyens étatsuniens musulmans ayant collecté des fonds pour la Palestine au début des années 2000, dans l’affaire dite du Holy Land Five.[5]

Passer à l’étape suivante, en assimilant l’organisation antifasciste à du terrorisme étranger, pourrait déployer un arsenal répressif sans limites, d’autant plus que l’étiquette antifa ne renvoie pas à une organisation formelle, mais à des réseaux et identités extrêmement lâches, que le gouvernement applique volontiers à des cibles très diverses — des anarchistes grecs aux Étatsuniens sifflant lors de rafles migratoires.

Comme le souligne Thomas E. Brzozowski, une telle désignation pourrait servir à justifier aussi bien la déchéance des personnes naturalisées participant à des manifestations ou faisant des dons à des groupes militants, que des poursuites civiles privées contre des activistes antifascistes, une surveillance invasive au titre de la loi FISA, ou encore la censure de recherches et de discours académiques associés à l’antifascisme.

L’effet dissuasif sur l’organisation politique commence déjà à se faire sentir : en octobre 2025, l’ International Anti-Fascist Defence Fund,[6]qui collecte des fonds pour les antifascistes victimes de la répression étatique, a fermé son infrastructure de collecte aux États-Unis en réponse aux décrets de Trump.

Les opposant·es à Trump qui pensent que cette vague répressive ne les concernera pas devraient y réfléchir à deux fois. Les cibles ultimes de cette grotesque résurgence de la peur rouge — où l’antifascisme est présenté comme un réseau terroriste censé rivaliser avec Daech par sa dangerosité et son degré d’organisation — ne sont pas les groupes marginaux impliqués dans des actes violents à Budapest ou à Alvarado. Ce sont les mouvements antifascistes de masse qui ont émergé en réponse à l’occupation de villes étatsuniennes par des agents fédéraux, à la disparition de migrant·es (ou de celles et ceux qui leur ressemblent), et de toute personne leur venant en aide.

À Chicago, et dans d’autres villes qui s’en inspirent désormais, cet antifascisme quotidien prend la forme de pratiques locales variées : réseaux d’intervention rapide, patrouilles communautaires, alertes par sifflets et klaxons, accompagnement scolaire, ou encore rachats permettant aux vendeurs et vendeuses de nourriture de poursuivre leur activité sans risque. Ces mobilisations populaires trouvent aussi un écho dans les institutions municipales : lors d’un rassemblement « No Kings » en octobre, le maire Brandon Johnson lançait à la foule : "Êtes-vous prêts à combattre le fascisme ? Êtes-vous prêts à détruire l’autoritarisme une bonne fois pour toutes ?"

La défense des migrants et des migrantes face à une machine de déportation violente et raciste montre comment un antifascisme authentique se construit à partir de pratiques de solidarité ; il n’a pas besoin de se nommer antifa ni même de désigner explicitement le fascisme comme ennemi. On pourrait en dire autant du mouvement des campements contre le génocide israélien à Gaza, qui a réinventé, pour notre époque sombre, l’internationalisme ayant toujours été au cœur de l’antifascisme.

Mais un antifascisme populaire réellement capable de contrer l’offensive répressive de Trump — avec ses théories complotistes et ses menaces juridiques — devra aussi s’ancrer plus profondément dans les bases matérielles et économiques de la lutte contre l’autoritarisme. Comme le montrent les raids fédéraux sur les lieux de travail, les tentatives de l’administration Trump d’instaurer une sorte d’État policier frontalier se traduisent par une attaque contre la classe ouvrière multiraciale (et en particulier latino).

Placer la solidarité antifasciste au cœur de l’opposition à Trump et à ses affidés permet de rendre explicite que la lutte contre les politiques de la peur, de la hiérarchie, du privilège et de la domination est toujours enracinée dans une vision et une pratique alternatives de la vie collective — une vision dans laquelle notre sécurité et notre bien-être ne reposent pas sur l’insécurité et la privation des autres.

*

Alberto Toscano est enseignant à la School of Communication de l’Université Simon Fraser (Canada) et codirige le Centre for Philosophy and Critical Theory à Goldsmiths, Université de Londres. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages récents : Late Fascism: Race, Capitalism and the Politics of Crisis (Verso, 2023), traduction française : Fascisme tardif. Généalogie des extrêmes droites contemporaines, Éditions La Tempête, 2025 ; Terms of Disorder: Keywords for an Interregnum (Seagull, 2023) ; et Fanaticism : On the Uses of an Idea (Verso, 2010 ; 2ᵉ éd. augmentée, 2017), disponible en français sous le titre Le Fanatisme. Modes d’emploi (La Fabrique, 2011). Toscano a également traduit en anglais des textes d’Antonio Negri, d’Alain Badiou, de Franco Fortini et de Furio Jesi. Il vit à Vancouver.

Publié initialement par In These Times. Traduit de l’anglais pour Contretemps par Christian Dubucq.

Illustration : Wikimedia Commons.

Notes


[1]  En 2023, le procureur général de Géorgie a utilisé la loi « Racketeer Influenced and Corrupt Organizations » (RICO), normalement appliquée contre le crime organisé, pour inculper 61 opposants au projet de centre de formation policière d’Atlanta surnommé Cop City. Plusieurs observateurs et organisations de défense des libertés publiques ont contesté cet usage, indiquant que des activités protégées par le Premier Amendement (manifestation, distribution de tracts, soutien mutuel) étaient interprétées comme éléments d’un complot criminel. En septembre 2025, un juge de l’état de Géorgie a annulé les accusations RICO pour des motifs de procédure.  

[2] Daniel Sanchez Estrada figure parmi les neuf personnes poursuivies devant la justice fédérale dans le cadre de l’affaire dite de l’attaque du centre de détention de Prairieland (Alvarado, Texas). Il n’est pas inculpé pour participation directe à l’attaque armée du 4 juillet 2025, mais pour conspiration en vue de dissimuler des documents et dissimulation frauduleuse d’éléments de preuve, les autorités lui reprochant notamment le transport d’une boîte contenant des brochures et fanzines anarchistes qualifiés de « matériel antifa » par l’acte d’accusation. Il a plaidé non coupable. Selon la presse locale (KERA News, 23 décembre 2025), le procès fédéral des neuf prévenu·es doit s’ouvrir le 17 février 2026 devant le tribunal fédéral du district nord du Texas, après un report lié à des contraintes de calendrier des avocat·es.

[3] Jack Posobiec est un activiste d’extrême droite étatsunien, connu pour avoir joué un rôle central dans la diffusion de la théorie complotiste dite du «PizzaGate » en 2016, selon laquelle des responsables démocrates auraient dirigé un réseau pédocriminel depuis une pizzeria de Washington — une accusation totalement infondée qui a conduit un homme armé à ouvrir le feu dans l’établissement. Ancien officier du renseignement naval, Posobiec est aujourd’hui une figure influente de l’écosystème médiatique trumpiste et de la droite radicale en ligne, régulièrement associée à la diffusion de désinformation, de récits conspirationnistes et de discours nationalistes autoritaires.

[4] FTO (Foreign Terrorist Organization) : désignation juridique étatsunienne attribuée par le Département d’État des États-Unis à des organisations étrangères considérées comme terroristes. Ce classement entraîne des sanctions pénales et financières relevant du droit étatsunien et produit fréquemment des effets extraterritoriaux.

[5] Holy Land Five : cinq dirigeants d’une organisation caritative musulmane basée aux États-Unis, la Holy Land Foundation for Relief and Development, condamnés en 2008 par la justice fédérale étatsunienne pour « soutien matériel au terrorisme ». Les poursuites reposaient non sur un financement direct d’actions armées, mais sur des dons acheminés vers des associations palestiniennes considérées par les autorités étatsuniennes comme liées au Hamas, organisation classée Foreign Terrorist Organization. Après avoir purgé de longues peines de prison, leurs condamnations ont fait l’objet d’une commutation présidentielle en 2023, ce qui a entraîné leur libération sans annulation des verdicts.

[6] International Anti-Fascist Defence Fund (IAFDF) : caisse de solidarité internationale active depuis 2015, destinée à soutenir financièrement des militant·es antifascistes confronté·es à des poursuites judiciaires ou à des violences d’extrême droite. Selon ses propres publications, le fonds affirme avoir versé plus de 250 000 dollars américains à plus de 800 personnes dans 26 pays depuis sa création, l’essentiel des dépenses récentes étant consacré à la défense juridique (frais d’avocats, cautions, frais de justice, amendes).

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

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