Coordinations de cheminots ou d’infirmières : à la fin des années 80, les salariés, syndiqués ou non, se mobilisent par secteur d’activité. En 2019, l’interpro est devenu un réflexe. Dans cette tribune initialement publiée dans le journal Libération, l’historienne Fanny Gallot revient sur la manière dont l’assemblée générale interprofessionnelle est devenue un moyen central d’organisation démocratique de la lutte pour la classe travailleuse en France.

Fanny Gallot est maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l’université Paris-Est-Créteil, membre du comité de rédaction de Contretemps, et l’autrice du livre En Découdre. Comment les ouvrières ont révolutionné le travail et la société (La Découverte, 2015), dont on pourra lire un extrait ici.

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Dès le 5 décembre, des assemblées générales interprofessionnelles se sont réunies dans nombre de villes pour échanger sur la situation de chaque secteur et organiser des actions conjointes. En 2019, l’«interpro» est presque ­devenue un réflexe, renouant avec des pratiques qui avaient éclos lors de précédents mouvements sociaux. Cette pratique interprofessionnelle par la base a cependant mis plusieurs années à se forger, passant d’une auto-organisation par secteur à une auto-organisation interprofessionnelle.

L’auto-organisation, c’est tout d’abord faire en sorte de ne pas déposséder les grévistes de leur mobilisation : il s’agit de mettre en place une structure démocratique de lutte qui intègre les organisations syndicales mais ne s’y réduise pas, comprenant des syndiqués et des non-syndiqués impliqués dans le mouvement.

En mai-juin 1968, c’est principalement au niveau des entreprises que se mettent en place des comités de grève portés par de «jeunes ouvriers combatifs» comme ce fut le cas à Renault Cléon. A certains endroits, ils ont alors été pleinement auto-organisés, avec des syndiqués et des non-syndiqués. Ailleurs, et le plus souvent ­cependant, les militants et responsables syndicaux s’y sont fait élire, le comité de grève ressemblant en ce cas à une intersyndicale CGT-CFDT. Dans les années 1970, des comités de grève ou comités de lutte, parfois sous l’impulsion de militants d’extrême gauche, ont émergé à différents endroits.

Mais c’est surtout dans la deuxième moitié des années 80 que les coordinations nationales de salariés au niveau sectoriel sont parvenues à diriger véritablement les mouvements sociaux comme ce fut le cas lors de la coordination cheminots et des cheminotes en 1986, des instituteurs et des institutrices en 1987-1988 et des ­infirmiers et des infirmières en 1988, dans le sillage des coordinations lycéennes et étudiantes contre la réforme Devaquet. Ainsi les infirmières mobilisées se réunissent localement en assemblées générales, discutent de leurs revendications et élisent des déléguées par hôpitaux qui les ­représentent dans la coordination nationale qui rythme le mouvement.

En novembre-décembre 1995, si de telles coordinations nationales et sectorielles ne se sont pas tenues, des assemblées générales interprofessionnelles locales se tiennent et permettent de tisser des liens entre les secteurs professionnels en grève qui commencent à mener des actions conjointes. Mais c’est surtout en 2003 que les pratiques interprofessionnelles se généralisent et structurent le mouvement à l’échelle locale, sous des formes plus ou moins fortes.

À Rouen, outre les assemblées générales par secteur, un comité ­interprofessionnel comprenant des représentants de chaque secteur d’activité mobilisé donne le «la» et permet tantôt de soutenir les grévistes des transports en commun, tantôt de mener différentes formes de blocage. L’Éducation nationale est alors motrice et ce secteur en lutte se structure nationalement en coordination pendant plusieurs mois.

Aujourd’hui, un des enjeux dans la poursuite du mouvement contre la réforme des retraites se situe au niveau de cette structuration interprofessionnelle et sectorielle ; une organisation qui peut s’enraciner au niveau communal, en particulier là où la grève des transports rend difficile d’autres échelles, comme en Ile-de-France. Si les directions syndicales semblent aujourd’hui déterminées, elles ne le resteront que sous la pression des grévistes. Débattre des suites à donner au mouvement, c’est agir sur le monde, apprendre à décider collectivement, et contribuer à ce que le mouvement, incluant organisation des grévistes et syndicats, puisse gagner en puissance.

Comme l’écrit Adeline de Lépinay dans Organisons-nous  !, il ne s’agit pas de «suivre une recette», mais de «s’approprier et mettre en œuvre un patrimoine immatériel, ­celui des rêves et des luttes de toutes celles et ceux qui nous ont précédés».

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