A l’occasion du centenaire de la Révolution russe, nous publions en feuilleton – tout au long de l’année – la biographie politique que le théoricien et militant marxiste Tony Cliff a consacrée à Lénine (traduite par Jean-Marie Guerlin). Le premier volume de cette biographie s’intitule Construire le parti.

Lire le premier chapitre ici : « Lénine devient marxiste ». 

Le deuxième chapitre : « Du cercle d’étude marxiste au mouvement gréviste »

Le troisième chapitre : « Vers la construction du parti ». 

Le quatrième chapitre : « Que faire ? ». 

 

Chapitre 5 — Le congrès de 1903 : naissance du bolchevisme

La préparation du congrès

Lénine était disposé à faire face non seulement aux problèmes généraux, théoriques et politiques, mais aussi aux détails du travail d’organisation. C’était un de ses points forts personnels, de même que celui de sa fraction ou de son parti, et constituait un trait qui allait devenir évident pendant la période de l’Iskra et la préparation du IIe Congrès – les années 1900-1903.

Lénine était toujours désireux de rencontrer des ouvriers actifs dans le parti clandestin. Il invitait les déportés sibériens libérés et les prisonniers évadés à se rendre à l’étranger et à y demeurer un certain temps, et il discutait avec eux des problèmes politiques, tactiques et organisationnels auxquels ils étaient confrontés. Il attira des camarades prometteurs dans le travail central de l’organisation, les transférant d’une localité à une autre et les utilisant comme agents de l’Iskra. Il y avait au moins 20 à 30 de ces camarades avec lesquels Lénine maintenait des contacts réguliers. Un rôle clé dans le maintien des contacts avec la Russie était joué par Kroupskaïa.

A mon arrivée, Vladimir Ilitch me dit qu’il avait été entendu, sur ses instances, que le secrétariat de l’Iskra me serait confié. Cela voulait dire, évidemment, qu’il prétendait assurer le contrôle le plus strict sur les relations avec la Russie. Martov et Potressov ne s’y opposaient pas à cette époque, et le groupe Libération du Travail n’avait pas présenté de candidat, n’attribuant pas d’ailleurs à l’Iskra une importance particulière. Vladimir Ilitch me disait que cette question avait été assez délicate à traiter, mais que cela était nécessaire dans l’intérêt de la cause.

La besogne arriva aussitôt en quantité.[1]

Il y avait tout un ensemble de difficultés dans la correspondance avec les militants russes – la plus importante étant l’intervention de la police.

Toute cette technique était fort primitive, comme d’ailleurs toute notre conspiration, dont on ne peut s’empêcher d’admirer la naïveté lorsqu’on relit la correspondance de l’époque avec la Russie. Toutes ces lettres traitant de mouchoirs de poche (passeports), de bière brassée, de chaudes fourrures (littérature clandestine), tous ces surnoms de villes ayant la même initiale que la ville (Odessa-Ossip, Tver-Térence, Poltava-Pétia, Pskov-Pacha, etc.), tous ces noms masculins employés pour désigner des femmes et vice-versa, tout cela était d’une transparence extraordinaire.[2]

Trotsky se souvient :

Kroupskaïa… était au centre de tout le travail d’organisation, recevait les camarades venus de loin, instruisait et accompagnait les partants, fixait les moyens de communication, les lieux de rendez-vous, écrivait les lettres, les chiffrait et les déchiffrait. Dans sa chambre, il y avait presque toujours une odeur de papier brûlé venant des lettres secrètes qu’elle chauffait au-dessus du poêle pour les lire. Et fréquemment elle se plaignait, avec sa douce insistance, de ne pas recevoir assez de lettres, ou de ce qu’on s’était trompé de chiffre, ou de ce qu’on avait écrit à l’encre sympathique d’une telle façon qu’une ligne grimpait sur l’autre, etc.[3]

Kroupskaïa parvint à coordonner l’organisation clandestine de l’Iskra avec un succès sans précédent dans les organisations révolutionnaires russes – et tout ceci sans assistance, avec un « bureau principal » constitué d’une pièce unique, dans une odeur de « papier brûlé ».

Les nerfs de Lénine étaient mis à rude épreuve.

Tout reposait sur les épaules de Vladimir Ilitch. La correspondance avec la Russie avait sur ses nerfs un effet délétère. Attendre des semaines, voire des mois, des réponses aux lettres, s’attendre constamment à ce que tout s’effondre, être en permanence dans l’ignorance de l’évolution des choses – tout ceci était à l’extrême incompatible avec le tempérament de Vladimir Ilitch. Ses lettres aux camarades russes débordaient d’injonctions à écrire avec précision : « Une fois de plus, nous vous implorons vivement et catégoriquement, et nous exigeons que vous nous écriviez plus souvent et de façon plus détaillée – et en particulier, que vous le fassiez immédiatement, sans faute, dès réception de cette lettre. Faites-nous savoir que vous l’avez reçue, même si c’est juste en quelques lignes. » Ses lettres abondaient d’exhortations à agir avec plus de célérité. Ilitch perdait le sommeil plusieurs nuits de suite lorsqu’il recevait des nouvelles comme : « « Sonia » est silencieux comme une tombe », ou « Zarine n’est pas venu à temps au comité », ou « aucun contact avec la « vieille dame » ». Ces nuits d’insomnie restent gravées dans ma mémoire.[4]

L’Iskra joua un rôle central dans la préparation du congrès. Ce journal avait un rôle qui est sans équivalent dans l’histoire de la presse. Il était le centre d’organisation d’un parti clandestin en Russie. Les agents du comité de rédaction – au nombre de neuf à la fin de 1901,[5] voyageant en secret dans tout le pays, entraient en contact avec des groupes locaux, ou constituaient des groupes lorsqu’il n’en existait pas, et coordonnaient leur travail. Des tentatives précédentes avaient plutôt encouragé au pessimisme. Lorsque, en 1900, Lénine, Martov et Potressov

… partirent à l’étranger pour fonder un journal et, au moyen de celui-ci, une organisation russe, ils risquaient de connaître le sort de toute une série de révolutionnaires russes avant eux. Ils avaient émigré porteurs de la même espérance que, de l’étranger, ils pourraient créer un mouvement révolutionnaire en Russie ; dans le meilleurs des cas, ils avaient, les uns après les autres, fondé des organisations d’émigrés. Mais cette fois, « là où les autres avaient échoué, le triumvirat devait réussir ; leur congrès débuta vraiment comme un congrès de vainqueurs. »[6]

Dans la préparation du congrès, qui devait, après l’échec de celui de 1898, être le véritable congrès de fondation du parti et unifier les groupes révolutionnaires, Lénine ne laissa rien au hasard.

Le texte qui suit est extrait d’une lettre écrite par lui à un agent de l’Iskra, F. V. Lengnik, le 23 mai 1902 :

Vous avez donc pour tâche à présent de constituer en votre sein un comité pour la préparation du Congrès…, d’installer nos gens dans le plus grand nombre possible de comités, en vous préservant et en préservant les nôtres comme la prunelle de nos yeux jusqu’au Congrès. Tout cela est très important ! Souvenez-vous-en. Soyez en cela plus hardi, ayez davantage de confiance en vous-même et d’initiative, et pour le reste, soyez le plus discret et le plus prudent possible.

Ayez la sagesse du serpent et (avec les comités : le Bund et celui de Pétersbourg) la douceur de la colombe.[7]

Un autre agent, I. I. Radtchenko, se voyait ainsi recommander d’être très prudent dans ses rapports avec l’organisation socialiste juive, le Bund :

Agissez avec le plus de sérieux et de prudence possible. Prenez pour vous le plus de régions possible, où vous vous chargerez de préparer le congrès, appuyez-vous sur le bureau (en lui donnant un autre nom), en un mot, faites en sorte que vous ayez la haute main sur toute l’affaire, et que, pour le moment, le Bund ne s’occupe que des affaires du Bund…

Par conséquent, pour le moment, proposez « un comité russe pour la préparation du congrès », dont la composition soit la plus avantageuse pour nous (il sera peut-être commode de dire que vous avez déjà organisé ce comité et que vous êtes très heureux de la participation du Bund, ou quelque chose comme cela). Chargez-vous absolument du secrétariat de ce comité. Ce sont là les premiers pas. Ensuite, nous verrons.

Je vous dis de « proposer » le comité, pour que vous ayez davantage de liberté : ne vous liez pas d’un seul coup vis-à-vis du Bund (on peut dire, par exemple, que les contacts sont pris avec la Volga, le Caucase, le centre – nous avons quelqu’un là-bas – et le sud – nous en avons deux qui s’y rendent), et posez-vous en maître de cette entreprise. Mais tout cela très prudemment, de façon à ne pas susciter de reproches.[8]

Les déclarations de loyauté parues dans les pages de l’Iskra pendant l’hiver 1902-1903 montrent clairement que les agents de Lénine remplirent leur mission avec succès. L’Iskra remporta un comité après l’autre : en décembre 1902, le comité de Nijni-Novgorod ; en janvier 1903, celui de Saratov ; en février, le Syndicat des Ouvriers du Nord ; en mars, le comité du Don (Rostov), le Syndicat des Ouvriers Sibériens, les comités de Kazan et d’Oufa ; en avril, les comités de Toula, d’Odessa et d’Irkoutsk, et en mai, le Syndicat des Mineurs de la Russie du Sud et le comité d’Ekaterinoslav.[9]

Le travail des agents de l’Iskra a été bien décrit par le général de gendarmerie Spiridovitch :

Ayant formé un petit groupe clandestin de révolutionnaires professionnels, ils allaient de ville en ville, là où il y avait des comités du parti, établissaient des liaisons avec les membres de ceux-ci, leur fournissaient des publications illégales, les aidaient à monter des imprimeries et puisaient auprès d’eux les renseignements dont l’Iskra avait besoin.[10]

Après des mois d’efforts persistants, la correspondance avec les agents de l’Iskra et d’autres en Russie devint régulière et augmenta considérablement en volume. Cela donnait à Lénine un aperçu concret de la pensée et du moral des ouvriers impliqués. Comme l’a dit Kroupskaïa :

Le mouvement révolutionnaire grandissait en Russie et avec lui s’accroissait aussi notre correspondance avec la Russie. Elle s’éleva bientôt à trois cents lettres par mois. Quel matériel pour Ilitch ! Il savait lire les lettres des ouvriers. Je me souviens encore d’une lettre d’ouvriers de la carrière de pierres d’Odessa. Une lettre collective, aux écritures primitives, sans sujet ni complément, sans points ni virgules, mais qui respirait une énergie inépuisable, la volonté de lutter jusqu’au dernier, jusqu’à la victoire, une lettre dont chaque mot naïf et convaincu, inébranlable, avait une couleur magnifique. Je ne sais plus de quoi parlait cette lettre, mais je la revois nettement telle qu’elle était, le papier, l’encre jaunie. Vladimir Ilitch lut et relut cette lettre, puis il se promena de long en large, plongé dans ses pensées. Ce n’était pas pour rien que les ouvriers de la carrière de pierres d’Odessa s’étaient donné la peine d’écrire leur lettre à Ilitch, il écrivaient au camarade à qui il leur fallait écrire parce que c’était lui qui les comprenait le mieux.[11]

Kroupskaïa était aussi trésorière du Parti bolchevik, ayant seule accès à ses comptes. En plus, elle organisait le transport de l’Iskra en Russie. C’était une tâche extrêmement onéreuse. L’un des principaux responsables de l’acheminement matériel de l’Iskra en Russie, Ossip A. Piatnitsky, a laissé une description vivante des méthodes utilisées :

Pour expédier une petite quantité de littérature en Russie, nous utilisions des valises à double fond. Avant même mon arrivée à Berlin, une petite usine fabriquait ces valises pour nous en grand nombre. Mais les fonctionnaires des douanes aux frontières flairèrent du louche, et plusieurs envois furent saisis. Apparemment, ils reconnaissaient les valises, qui étaient toutes de même facture. Puis nous entreprîmes d’ajouter nous-mêmes des doubles fonds de carton fort à des valises ordinaires, dans lesquelles ou pouvait entasser 100 à 150 numéros de l’Iskra. Ces doubles fonds étaient collés avec tant d’adresse que personne ne pouvait deviner que la valise contenait de la littérature. D’autant que cela n’ajoutait pas à la valise beaucoup plus de poids. Nous exécutions cette opération sur toutes les valises des étudiants ou étudiantes en partance qui avaient des sympathies pour le groupe de l’Iskra ; et aussi sur toutes les valises des camarades qui se rendaient en Russie, légalement ou illégalement. Mais cela ne suffisait pas. La demande de littérature nouvelle était énorme. Nous inventâmes alors des ‘plaques de poitrine’ : pour les hommes, nous fabriquions une espèce de gilet dans lequel nous fourrions deux ou trois cents numéros de l’Iskra et des brochures peu épaisses ; pour les femmes, nous confectionnions des corsages spéciaux et cousions de la littérature dans leurs robes. Avec notre système, les femmes pouvaient transporter trois ou quatre cents exemplaires de l’Iskra.

Nous appelions cela, dans notre jargon, le « transport express ». Tous ceux sur qui nous jetions notre dévolu devaient endosser ces « plaques de poitrine » – les camarades responsables aussi bien que les mortels ordinaires.[12]

Cette façon d’acheminer l’Iskra en Russie était très malaisée et coûteuse. Kroupskaïa se rappelait bien des années plus tard : « Tous ces transports demandaient une somme considérable d’argent, d’énergie, les risques courus étaient très grands, et c’est à peine si la dixième partie des envois arrivait à destination. »[13] Le bruit courait que le journal était vendu à 100.000 exemplaires à Kiev, mais en fait le nombre total d’exemplaires imprimés du premier numéro ne dépassa pas 8.000.[14]

Le cas de Lénine est unique, parmi les dirigeants révolutionnaires de l’époque, par son attitude envers les détails de l’organisation du parti. On peut peut-être mieux comprendre cela en comparant son point de vue avec celui, par exemple, de Rosa Luxemburg et de ses amis de la direction du Parti Social-Démocrate Polonais, qui a été décrit de la façon suivante :

Dans une large mesure, chacun des membres de l’élite agissait de sa propre initiative et conformément à ses propres prédilections et habitudes. En réalité, les ordres étaient rares ; sauf cas exceptionnels… la communication consistait à dispenser des nuances d’opinion rabbiniques. Dzerjinsky était horrifié par ce laxisme, qu’il considérait comme une preuve de détérioration. « Aucune politique, aucune direction, aucune assistance mutuelle… chacun se débrouille comme il peut »… Loin d’être une lacune accidentelle dans l’administration du parti, cette absence de formalité était délibérée et jalousement défendue. Certains dirigeants avaient horreur de s’occuper d’affaires d’argent ou de toute routine organisationnelle ; cela les éloignait de leurs activités littéraires. « Je n’ai pas la moindre envie de m’occuper de questions d’argent… Adressez-vous à Vladek (Olszewski), le caissier, pour ces affaires », écrivait avec indignation Marchlevsky à Cezaryna Wojnarowska en 1902. Il en allait de même, et même de façon encore plus marquée, pour Rosa Luxemburg. A un moment, une décision formelle du parti fut prise selon laquelle elle ne pouvait s’occuper d’aucune question organisationnelle, qu’elle ne devait participer à aucune conférence officielle et à aucun congrès.[15]

Comme Rosa Luxemburg, Trotsky n’était pas impliqué dans l’administration du parti. Mais cela était dû au fait qu’il n’appartenait, en réalité, à aucun parti. Entre 1904, année de sa rupture avec les mencheviks, et 1917, où il rejoignit les bolcheviks, il n’était associé qu’à un petit groupe informel de théoriciens.

Toute la préparation du congrès de 1903 était entre les mains de Lénine. « Comme ce congrès avait occupé la pensée de Vladimir Ilitch ! » se souvenait Kroupskaïa.[16] Mais malgré toute cette ténacité, et tout le travail accompli, le congrès prit un tour totalement inattendu. Au lieu d’être un congrès d’unité, ce fut un congrès dans lequel les marxistes russes se scindèrent radicalement en deux tendances et deux organisations séparées – les bolcheviks et les mencheviks.

 

Le congrès de 1903

Au début du congrès, les choses se présentaient bien pour la direction unie de Plékhanov, Lénine, Martov, Axelrod, Zassoulitch et Potressov. Sur les 51 mandats, 33, en tous cas une claire majorité, étaient détenus par des partisans de l’Iskra. La préparation soigneuse de Lénine avait contribué à s’en assurer. Le principal rival de l’Iskra, le Rabotchéïé Diélo, le journal « économiste », n’avait que 3 mandats ; le Bund juif en avait 5, et 6 des délégués restants étaient non alignés. Plékhanov et Lénine appelaient ces derniers « le marais », car ils votaient tantôt pour les iskristes, tantôt contre eux. Si les 33 iskristes restaient soudés, ils pouvaient certainement obtenir la majorité sur toutes les questions.

Les trois premières sessions du congrès (sur un total de 37) furent largement consacrées à des questions secondaires de procédure. Puis vint la discussion sur le programme du parti, qui était le point le plus important de l’ordre du jour. Plékhanov en fit l’introduction. La question essentielle, celle de la dictature du prolétariat, fut massivement soutenue, sauf par les « économistes » Martynov et Akimov. Lorsque le programme fut finalement adopté, tous les présents votèrent pour, à l’exception d’Akimov, qui s’abstint.

Akimov attaqua le programme pour son esprit de tutelle du parti sur le prolétariat :

Une telle conception — le parti et le prolétariat – complètement distincts et opposés, le premier, comme un être collectif actif, le second comme un milieu passif sur lequel agit le parti. C’est pour cela que dans les propositions de projet, le nom du parti figure partout comme sujet, et le nom du prolétariat comme complément… [17]

Comment la prise de position en faveur de cette dictature peut-elle être compatible avec la revendication d’une république démocratique ? Un des délégués, Posadovsky, a demandé au congrès si le parti devait subordonner sa politique à tel ou tel principe démocratique, comme ayant une valeur absolue, ou « est-ce que tous les principes démocratiques doivent être subordonnés exclusivement aux intérêts du parti ? » Plékhanov lui fit une réponse claire et décisive :

Tout principe démocratique doit être considéré non pas en soi, abstraitement, mais par rapport à ce qu’on pourrait appeler le principe fondamental de la démocratie, à savoir que salus populi suprema lex[18]. Traduit dans le langage du révolutionnaire, cela signifie que le succès de la révolution est la loi suprême. Et si le succès de la révolution exige une limitation temporaire du fonctionnement de tel ou tel principe démocratique, il serait criminel de s’abstenir d’une telle limitation. Exprimant mon opinion personnelle, je dirai que le principe du suffrage universel lui-même doit être considéré du point de vue de ce que j’ai appelé le principe fondamental de la démocratie. Il est hypothétiquement possible que nous, social-démocrates, soyons amenés à nous exprimer contre le suffrage universel. La bourgeoisie des républiques italiennes a autrefois privé de leurs droits politiques les personnes appartenant à la noblesse. Le prolétariat révolutionnaire pourrait limiter les droits politiques des classes dominantes de la même manière que les classes dominantes ont autrefois limité ses droits politiques. On ne peut juger de l’opportunité de telles mesures que sur la base de la règle : salus revolutionis suprema lex.

Et nous devons adopter la même position sur la question de la durée des parlements. Si dans un accès d’enthousiasme révolutionnaire le peuple choisit un très bon parlement – une espèce de chambre introuvable – alors nous devrions être tenus de tenter d’en faire un long parlement, et si les élections nous étaient défavorables, nous devrions tenter de le disperser non pas en deux ans mais, si possible, en deux semaines.[19]

La déclaration de Plékhanov décrivait avec précision la politique que suivront les bolcheviks dans la réalité, en particulier en 1917 ; il eut l’occasion de regretter amèrement ses propres paroles.

Martov, qui à la fin du congrès était entré dans l’opposition à Lénine, n’était pas à ce stade en désaccord avec la déclaration de Plékhanov relative à la dictature du prolétariat. Cela dit, sa propre définition était bien moins extrême. Quelques semaines plus tard, dans un rapport sur le congrès au Congrès de la Ligue des Social-Démocrates Russes à l’Etranger, Martov tenta de « défendre » Plékhanov en édulcorant sa déclaration : « Ces mots [de Plékhanov] soulevèrent l’indignation de certains délégués ; cela aurait pu facilement être évité si le camarade Plékhanov avait ajouté qu’il était bien évidemment impossible d’imaginer une situation tragique au point que le prolétariat, afin de consolider sa victoire, doive fouler aux pieds des droits politiques tels que la liberté de la presse.(Plékhanov : “Merci.”) »[20]

Trotsky, qui dans une phase ultérieure du congrès devait se ranger aux côtés de Martov contre Lénine, défendant alors le concept de dictature du prolétariat, manquait de voir la rude réalité selon laquelle la dictature devait être dirigée contre les idées conservatrices répandues parmi les masses par le vieux système social continuant à lutter pour sa survie. Il défendit le programme en faisant une paraphrase du Manifeste communiste :

La dictature devient possible seulement lorsque le parti social-démocrate et la classe ouvrière — les opposer crée une grande confusion — sont le plus proche de s’identifier l’un à l’autre. La dictature du prolétariat ne sera pas une « conquête du pouvoir » conspirative, mais la domination politique de la classe ouvrière organisée, constituant la majorité de la nation.[21]

Ceci n’était bien évidemment pas une réponse à l’argument d’Akimov, en particulier en ce qui concernait la Russie, où le prolétariat était un mouvement minuscule.

Lénine ne participa que très peu au grand débat sur le programme, hormis son intervention sur ses aspects agraires (voir chapitre 11). Il est clair, cependant, comme l’a prouvé sa politique de 1917, qu’il était en accord complet avec Plékhanov.

Le programme adopté par le congrès était pratiquement semblable au projet qui lui avait été soumis.[22] Les seules différences étaient l’ajout d’une revendication d’électivité des juges, et quelques modifications de détail dans les revendications relatives à l’amélioration des conditions de travail. Il est intéressant de noter que pendant le débat sur le programme, Martynov, un des délégués « économistes », se livra à une attaque féroce contre le Que faire ? de Lénine, mais ne bénéficia d’aucun soutien.

Il est utile de répéter, à la lumière des évènements ultérieurs, que le programme fut adopté à l’unanimité, avec seulement l’abstention d’un délégué. L’unité des iskristes parut moins totale dans les 16ème et 17ème sessions du congrès, quelques votes serrés révélant que certains d’entre eux votaient avec le Bund ou les « économistes » contre Lénine et Plékhanov. Mais ces votes concernaient tous des points peu importants.

La bombe du congrès explosa à la 22ème session, consacrée au règlement du parti. L’occasion fut la discussion du premier paragraphe du projet de statuts, qui définissait la qualité de membre. Lénine proposait que l’article premier définisse le membre du parti comme quelqu’un « qui accepte le programme du parti et le soutient par des moyens matériels et par sa participation personnelle à l’une des organisations du parti. » Martov proposait une version alternative, commençant exactement de la même manière, mais avec la phrase en italiques rédigée ainsi : « et par une collaboration personnelle et régulière sous la direction d’une des organisations du parti ».

Lénine, prenant la parole à de nombreuses reprises, expliqua sa formulation. Il voulait un parti de révolutionnaires étroitement organisés.

… le parti doit être seulement le détachement d’avant-garde, le dirigeant de l’immense masse de la classe ouvrière, qui tout entière (ou presque tout entière) travaille « sous le contrôle et sous la direction » des organisations du parti, mais qui n’entre pas tout entière et ne doit pas entrer tout entière dans le « parti ».

… quand la plus grande partie de notre activité est concentrée dans des cercles clandestins étroits et même dans des rendez-vous personnels, il nous est au plus haut point difficile, presque impossible, de séparer les bavards des militants. Et il est douteux qu’on puisse trouver un autre pays où le mélange de ces deux catégories soit si habituel et apporte tant de confusion et de préjudice qu’en Russie. Nous souffrons durement de ce mal…

Il vaut mieux avoir dix personnes qui militent sans se dire membres du parti (et les militants authentiques ne courent pas après les titres), que de donner à un bavard le droit et la possibilité d’être membre du parti. Voilà un principe qui me semble irréfutable, et qui m’oblige à lutter contre Martov…

… il ne faut pas oublier que tout membre du parti est responsable du parti, et que le parti est responsable de chacun de ses membres.[23]

Martov prit lui aussi la parole à plusieurs reprises. Il était partisan d’un parti large. Trotsky était d’accord avec lui, ce qui peut surprendre dans la mesure où lors d’une session précédente il avait paru encore plus centraliste que Lénine. Il avait ainsi déclaré :

Le règlement, a-t-il (Akimov) dit, ne définit pas avec assez de précision la sphère de compétence du Comité central. Je ne peux pas être d’accord avec lui. Au contraire, cette définition est précise et signifie que dans la mesure où le parti est une totalité, il faut lui donner le contrôle sur les comités locaux. Le camarade Liber a dit, empruntant mon expression, que le règlement était de la « méfiance organisée ». C’est vrai. Mais j’ai utilisé cette expression pour parler des règles proposées par les porte-parole du Bund, qui représentaient la « méfiance organisée » d’une section du parti envers le parti dans son ensemble. Notre règlement représente la « méfiance organisée » du parti envers toutes ses sections, c’est-à-dire le contrôle sur toutes les organisations locales, de district, nationales et autres.[24]

Et tout d’un coup voilà que Trotsky disait : « Je ne crois pas que vous puissiez pratiquer un exorcisme statutaire sur l’opportunisme… Je ne donne pas aux statuts une interprétation mystique… L’opportunisme est le produit de causes plus complexes. »[25]

Axelrod se rangea également parmi les adversaires de Lénine. Plékhanov, malgré tout, se rallia à celui-ci : « J’ai une idée préconçue, mais plus je réfléchis à ce qui vient d’être dit, plus est forte ma conviction que c’est Lénine qui détient la vérité… Les intellectuels peuvent hésiter, pour des raisons individualistes, à adhérer au parti, tant mieux, parce que ce sont en général des opportunistes… Pour cette seule raison, s’ils n’en ont pas d’autres, les opposants à l’opportunisme devraient voter pour ce projet. »

Les iskristes étant divisés, la proposition de Lénine fut rejetée par 28 voix contre 23. La majorité de Martov comptait les cinq délégués du Bund et les deux « économistes ». Ces sept personnes donnèrent à Martov et à ses partisans une majorité contre Lénine suffisante pour dominer le reste du congrès.

Comment Martov et Trotsky, qui soutenaient sans réserve le Que faire ? de Lénine, dans lequel il proposait qu’une autorité absolue soit donnée au comité central sur le parti, ont-ils pu rejeter la définition de Lénine du membre du parti ? Combiner une direction fortement centralisée avec une adhésion informelle faisait montre d’un éclectisme poussé à l’extrême.

La dure nécessité du centralisme démocratique dans le parti révolutionnaire de la classe ouvrière découle des rudes impératifs de la dictature du prolétariat. Martov et Trotsky se sont dérobés face à cela. De plus, la direction d’un parti révolutionnaire doit donner le meilleur exemple de dévouement et d’identification au parti dans sa vie quotidienne. Cela lui donne l’autorité morale pour exiger de sa base le maximum de sacrifices.

Trente ans auparavant, Engels, polémiquant avec les anarchistes, avait dit que la révolution prolétarienne exigeait une discipline de fer, une forte autorité :

Ont-ils jamais vu une révolution, ces messieurs ? Une révolution est certainement la chose la plus autoritaire qui soit : c’est l’acte par lequel une partie de la population impose sa volonté à l’autre au moyen de fusils, de baïonnettes et de canons, moyens autoritaires s’il en est ; et le parti victorieux, s’il ne veut pas avoir combattu en vain, doit maintenir son pouvoir par la peur que ses armes inspirent aux réactionnaires.[26]

Ainsi, le parti révolutionnaire ne peut manquer d’exiger de ses membres sacrifices et discipline. La définition de membre du parti qui était celle de Martov était conforme à la faiblesse de sa conception de la dictature du prolétariat.

Après cette décision sur l’article premier des statuts du parti, Lénine se retrouva constamment en minorité. De la 23ème à la 26ème session, Martov – désormais systématiquement opposé à Lénine – remporta la majorité sur une question après l’autre. Ces questions, cependant, étaient peu importantes.

Lénine eut à nouveau la majorité à la 27ème session, au cours de laquelle le désir du Bund d’être la seule organisation de travailleurs juifs et de préserver son autonomie dans le parti, fut battu (par 41 voix contre 5, avec 5 abstentions). Peu après, les cinq délégués du Bund quittèrent le congrès. Puis les deux délégués « économistes » s’en allèrent aussi, au motif que le congrès avait décidé que la Ligue Iskriste des Social-Démocrates Révolutionnaires Russes à l’Etranger devait être la seule représentante du parti hors de Russie. Martov perdit ainsi 7 voix d’un seul coup, son soutien réduit à 20 suffrages, alors que Lénine conservait ses 24 voix.

Le congrès avait alors à élire le corps dirigeant du parti. Il avait déjà accepté la structure centrale. Le règlement avait désigné un comité central de trois personnes devant fonctionner en Russie et adopté l’Iskra comme organe central du parti pour la direction idéologique. Au dessus d’eux devait siéger un conseil du parti, constitué de cinq membres – deux désignés par le comité central, deux par l’Organe central, et le cinquième élu par le congrès.

Avec sa majorité, Lénine fit élire sa liste de candidats au comité central de trois personnes. C’est la question du comité de rédaction de l’Iskra, désormais organe central du parti, qui présentait une difficulté, dans la mesure où il semblait aller de soi que les six « sortants » seraient élus. Quatre d’entre eux, Martov, Potressov, Axelrod et Zassoulitch, étaient désormais des opposants à Lénine. Lénine proposa un comité de rédaction de seulement trois personnes – Plékhanov, lui-même et Martov. Cette question devait être celle sur laquelle le parti scissionna entre bolcheviks (majorité) et mencheviks (minorité).

Plékhanov, Lénine et Martov furent élus rédacteurs. Noskov, Krjijanovski et Lengnik, « tous trois léninistes », furent élus au comité central. Plékhanov fut élu président du conseil du parti. La discussion sur les membres du comité de rédaction – soit réélire les six membres sortants, comme le souhaitait Martov, soit les trois que Lénine présentait – se prolongea interminablement, pendant neuf longues sessions du congrès. Le débat fut amer et venimeux.

Après le long et épuisant affrontement sur cette question, le reste du congrès, une journée en tout, se déroula comme si les délégués étaient à moitié endormis et désintéressés. Sur les 24 points de l’agenda, ils n’avaient jusqu’au dernier jour abordé que quatre. Après 17h, le dernier jour – après un mois de délibérations – le congrès commença la discussion décousue d’un certain nombre de résolutions sur des questions de tactique. Celles-ci comportaient des déclarations sur les manifestations, sur le mouvement syndical, sur le travail avec les sectes, sur le travail dans la jeunesse étudiante, sur la façon de se comporter dans un interrogatoire, sur les délégués d’usine, sur le prochain Congrès International d’Amsterdam, sur les libéraux (résolution de Starover), sur les libéraux (résolution de Plékhanov), sur les socialistes révolutionnaires, sur la littérature du parti, sur les pogroms antisémites.

La résolution la plus malheureuse passée lors de cette session fut celle déposée par Potressov (Starover) et soutenue par Martov et Axelrod sur le soutien des socialistes aux libéraux sous les conditions suivantes : (1) que les « tendances libérale ou libérale-démocrate… déclarent sans ambiguïté que dans leur lutte contre le gouvernement autocratique ils se porteront résolument aux côtés des social-démocrates ! » (2) que les libéraux « n’incluront pas dans leurs programmes des revendications contraires aux intérêts de la classe ouvrière ou de la démocratie en général, ou devant obscurcir leur conscience politique », et (3) qu’ils devaient faire du suffrage universel direct, égal et secret le slogan de leur lutte (ceci devait devenir la cause de malentendus largement répandus sur le potentiel révolutionnaire des libéraux). Les délégués étaient si fatigués qu’ils votèrent cette résolution très rapidement, en même temps qu’une autre qui la contredisait proposée par Plékhanov et soutenue par Lénine. Dans la résolution de Potressov, soutenue par Martov, Zassoulitch et Axelrod (et, de façon surprenante, par Trotsky), nous avons un avant-goût du menchevisme de 1905 et d’après.[27] Il est intéressant de noter qu’aussi bien à l’époque du congrès que par la suite, Lénine n’accorda que très peu d’attention à cette résolution, absorbé qu’il était par le conflit sur la taille du comité de rédaction.

La question de savoir si le comité de rédaction devait comporter trois ou six personnes, sur laquelle le parti se scinda, semblait une tempête dans verre d’eau, une question d’affrontement personnel, trop insignifiante pour diviser un mouvement sérieux. Lénine considérait les divergences comme un conflit entre ceux qui acceptaient l’esprit d’un parti salariant des permanents, d’une part, et ceux qui étaient habitués aux attitudes de cercle et du « réseau de vieux copains », un conflit qui comportait un important élément personnel. Il n’était pas du tout sûr, à l’époque, que cela justifiât une scission.

Les partisans de l’ancien comité de rédaction de l’Iskra ont employé des arguments tels que : « Le congrès n’a le droit ni moral ni politique de remanier la rédaction » (Trotsky) ; « C’est une question trop épineuse (sic !) » (Trotsky encore) ; « comment les membres non élus de la rédaction doivent-ils se comporter à l’égard du fait que le congrès ne veut plus les voir faire partie de la rédaction ? » (Tsarev).

Lénine fit le commentaire suivant :

De tels arguments reportaient déjà entièrement la question sur le terrain de la pitié et de l’offense, étant une reconnaissance manifeste de la faillite dans le domaine des arguments véritablement de principe, véritablement politiques… En nous plaçant à ce point de vue étranger au parti, à ce point de vue petit-bourgeois, nous nous trouverons à chaque élection devant la question de savoir si Pétrov ne se formaliserait pas de voir qu’à sa place a été élu Ivanov, si tel membre du Comité d’organisation ne se formaliserait pas de voir qu’à sa place un autre a été élu au comité central. Où donc, camarades, cela va-t-il nous mener ? Si nous nous sommes réunis là, non pas pour nous adresser mutuellement d’agréables discours, ou échanger d’affables politesses, mais pour créer un parti, nous ne pouvons aucunement accepter ce point de vue. Nous avons à élire des responsables et il ne peut être question ici de manque de confiance en tel ou tel non-élu ; la question est de savoir seulement si c’est dans l’intérêt de la cause et si la personne élue convient au poste pour lequel elle est désignée ».[28]

Il argumentait contre « la vieille petite bande prétentieuse qui insiste sur la « continuité » de ses cercles. »

Les gens sont tellement habitués à la cloche de verre d’une confrérie étroite et bien intime qu’ils ont perdu connaissance dès la première intervention, sous leur propre responsabilité, dans une arène libre et ouverte… L’individualisme intellectuel et l’esprit de cercle se sont heurtés à l’exigence d’une intervention publique devant le parti.[29]

Lorsque Martov, refusant de se plier à la décision du congrès concernant le comité de rédaction, proclama : « nous ne sommes pas des serfs ! », Lénine argumenta contre cet « anarchisme aristocratique » et dit qu’ils « devaient apprendre à insister sur le fait que les devoirs d’un membre du parti doivent être remplis non seulement par la base, mais par les « gens du sommet » aussi. ».[30] Pourquoi Martov et ses amis tentèrent-ils de nier l’inefficacité réelle des membres de l’ancienne rédaction dissoute par le congrès ?

La vieille rédaction de six personnes était tellement inefficace que pas une seule fois dans ses trois années d’existence elle ne s’est réunie dans sa totalité. Cela peut sembler incroyable, mais c’est un fait. Aucun des 45 numéros de l’Iskra n’a été fait (au sens technique et éditorial) par quiconque en dehors de Martov et Lénine. Et pas une seule fois une question théorique majeure n’a été soulevée par un autre que Plékhanov. Axelrod n’a fait aucun travail (il n’a contribué littéralement en rien à la Zaria, et n’a donné que trois ou quatre articles pour l’ensemble des 45 numéros de l’Iskra). Zassoulitch et Starover n’ont fait que contribuer et conseiller, ils n’ont jamais fait le moindre travail éditorial réel.[31]

Expliquant ses propres motifs, Lénine déclara que, sur les 45 numéros de l’ancienne Iskra, Martov avait donné 39 articles, Lénine 32, et Plékhanov 24. Zassoulitch n’avait écrit que 6 articles, Axelrod 4, et Potressov, 8.[32]

Le désir d’exprimer un soutien courtois aux vétérans au lieu de tout subordonner aux besoins de la révolution était complètement étranger à Lénine. Ce n’est pas qu’il fût froid envers les pionniers du marxisme russe. Il était particulièrement attaché à Véra Zassoulitch, comme Kroupskaïa. « « Tu vas voir Véra Ivanovna, me dit-il le soir de mon arrivée à Munich, c’est un être d’une pureté cristalline. » Oui, c’était la vérité. »[33]

Son passé héroïque faisait résonner une corde sensible dans le cœur de Lénine. En janvier 1878, alors une jeune femme de 29 ans, elle avait tiré sur le général Trépov, commandant de la gendarmerie de Saint-Pétersbourg, pour protester contre les mauvais traitements et les humiliations subis par un prisonnier politique. Lors de son procès, d’horribles abus policiers furent exposés. Le jury fut si choqué par les révélations et si impressionné par l’accusée qu’il l’acquitta. Lorsque la police tenta de l’arrêter à la sortie du tribunal, une foule sympathisante vint à son secours et l’aida à s’échapper. A l’étranger, elle était en contact étroit avec Karl Marx. Lénine l’aimait et l’admirait profondément, et il savait que l’éloigner du comité de rédaction de l’Iskra serait pour elle un coup sévère. Comme l’a dit Kroupskaïa :

Elle avait la nostalgie profonde de la Russie. En 1899, me semble-t-il, elle se rendit illégalement en Russie, non pas pour les besoins de la cause, mais tout simplement « pour voir au moins le bout du nez d’un moujik ». Aussi, lorsque l’Iskra commença de paraître, elle sentit que c’était comme un morceau de la Russie, et elle s’y cramponna convulsivement. Quitter l’Iskra, c’eût été pour elle s’arracher de nouveau de la Russie, s’enfoncer de nouveau dans l’enlisement glacé de l’émigration.

Voilà pourquoi elle s’indigna quand la question de la rédaction de l’Iskra fut posée au deuxième congrès. Pour elle, ce n’était pas une question d’amour-propre, mais de vie ou de mort.[34]

Malgré tout, Lénine était bien trop honnête intellectuellement, trop dévoué à la cause, pour sacrifier les besoins de l’organisation à ses propres sentiments. De sorte que Véra Zassoulitch dut partir. Ceux qui étaient prêts à subordonner les besoins du mouvement à des considérations secondaires devaient s’avérer plus tard des conciliateurs, et non des révolutionnaires. Mais ce fait n’apparaissait pas encore au regard d’aigle de Lénine.

 

L’attitude de Lénine envers les camarades

De l’incident mentionné ci-dessus, on pourrait conclure que Lénine était sans cœur, froid, et insensible envers ses camarades. Rien n’est plus éloigné de la vérité. En fait, il était très chaleureux et généreux à leur égard, faisant montre de gentillesse et d’attention à tous leurs besoins. Même lorsqu’il rompait politiquement avec quelqu’un, il lui arrivait souvent de ne pas pour autant perdre son affection pour lui. On peut trouver un exemple dans son attitude envers Martov.

Cela lui coûtait beaucoup de rompre avec Martov. Leur travail commun à Pétersbourg, leur collaboration à l’ancienne Iskra les avaient liés étroitement. Martov était un homme d’une sensibilité extrême et qui, grâce à sa finesse de sentiments, savait comprendre les idées de Lénine et les développer avec un grand talent. Plus tard, Vladimir Ilitch combattit avec acharnement les menchéviks, mais chaque fois que Martov redressait tant soit peu sa ligne, il renouait avec lui les relations. Il en fut ainsi en 1910, lorsque Martov et Vladimir Ilitch travaillèrent ensemble à Paris à la rédaction du Social-démocrate. Avec quelle joie Ilitch, revenant de la rédaction, racontait parfois que Martov défendait la ligne juste et prenait même position contre Dan ! Et comme il fut heureux de l’attitude de Martov dans les journées de Juillet (beaucoup plus tard, déjà en Russie), moins à cause de l’utilité particulière que cela présentait pour les bolchéviks que parce que Martov avait pris l’attitude qui sied à un révolutionnaire ![35]

Pendant l’hiver 1919-1920, Lénine apprit que Martov était très malade, et il lui envoya les meilleurs médecins qu’on pouvait trouver à Moscou.

Aucun élément personnel n’affectait chez Lénine l’appréciation politique d’un individu, et vice versa. Kroupskaïa écrit :

L’un des traits caractéristiques d’Ilitch était sa capacité à distinguer les querelles de principes des prises de bec, des ressentiments personnels, et sa disposition à placer les intérêts de la cause avant toute chose… Lorsqu’un opposant le vitupérait, Ilitch bouillait, grondait sans retenue, défendait son propre point de vue ; mais lorsque de nouvelles tâches se présentaient et qu’il devenait clair qu’il était possible de coopérer avec l’opposant, Ilitch était capable d’approcher l’opposant d’hier comme un camarade. Et pour cela il n’avait pas besoin de faire un effort sur lui-même. C’est là que résidait la grande force d’Ilitch. Tout en étant d’une grance vigilance sur les questions de principe, il était très optimiste en ce qui concerne les personnes. Il s’est parfois trompé, mais dans l’ensemble son optimisme fut très bénéfique pour la cause.[36]

Il pouvait en même temps attaquer très violemment une personne pour sa position politique, et rendre hommage à ses contributions dans d’autres domaines.

Dans une lettre commentant la faillite politique de Plékhanov en 1905, il écrivit : « Le vieux est à plaindre. Il se fâche pour rien, mais la tête est bonne. »[37] Deux ans plus tard, dans un article attaquant Plékhanov avec violence pour sa politique pendant la Révolution de 1905, Lénine se donna la peine de le féliciter pour ses contributions théoriques antérieures.

A nouveau, dans une lettre au comité de rédaction de la Pravda, écrite quelque temps après le 25 mai 1913, Lénine pouvait tirer un trait sur le passé et écrire : « [Plékhanov] est précieux maintenant, car il se bat avec [contre] les ennemis du mouvement ouvrier ».[38] Même après 1917, alors que Plékhanov, non content de soutenir la guerre, allait jusqu’à accuser Lénine, dans son journal Edinstvo, d’être un agent stipendié du gouvernement allemand, Lénine continua à faire l’éloge des contributions de Plékhanov à la théorie marxiste.

Lénine montrait beaucoup de chaleur et de tact dans l’aide qu’il apportait aux camarades pour développer et améliorer leurs connaissances. Kroupskaïa écrit :

Je me souviens de l’attitude d’Ilitch envers des auteurs inexpérimentés. Il considérait le fond du sujet et réfléchissait comment aider à corriger. Mais il trouvait une manière de le faire très prudemment, de sorte que l’autre auteur ne se rendait pas compte qu’on le corrrigeait. Et Ilitch savait très bien aider les gens dans leur travail. Par exemple, lorsqu’il voulait confier à quelqu’un la rédaction d’un article mais qu’il n’était pas sûr comment il écrirait, il entamait une discussion avec la personne sur ce sujet, exposait ses idées, intéressait la personne, le sondait de façon adéquate, puis proposait : « Vous ne pourriez pas écrire un article sur ce sujet ? » Et l’auteur ne se rendait pas même compte que la discussion préliminaire avec Ilitch l’avait aidé et qu’il insérait dans son article les expressions et les tournures de phrase d’Ilitch.[39]

Si Lénine avait une faiblesse, c’était qu’il tombait amoureux des gens trop facilement. « Vladimir Ilitch passait continuellement par des périodes d’engouement pour ses semblables. Il lui suffisait de trouver en quelqu’un une qualité estimable pour s’attacher aussitôt à lui… »[40] Mais ces accès enthousiasme ne duraient pas longtemps. Alors qu’au premier contact Lénine était toujours prêt à « tomber amoureux » d’un nouveau collaborateur, au bout d’une période de relation plus longue, il discernait presque toujours en lui des éléments de faiblesse.

Son attitude envers une personne tendait à changer radicalement si celle-ci était de son côté ou contre lui. Il n’y avait pas d’inconstance dans ces attachements. La raison pour laquelle ou trouve souvent dans les écrits de Lénine des contradictions frappantes dans ses commentaires sur les personnes est que sa règle de base était que les besoins de la lutte étaient prioritaires sur tout le reste. L’immense sang-froid de Lénine, qui lui permettait d’être objectif dans son évaluation des contributions de quiconque, y compris de ses opposants, sa générosité d’esprit et sa chaleur exceptionnelles, lui valaient non seulement la confiance mais aussi l’affection de ses collaborateurs.

Après cette digression sur le comportement de Lénine envers ses camarades, retournons aux conséquences du congrès de 1903.

 

La folie de la scission

Un jour, en marchant, Léon Tolstoï aperçut au loin la silhouette d’un homme accroupi qui gesticulait étrangement ; « c’est un fou », se dit-il — mais en s’approchant il constata avec satisfaction que l’homme se livrait à un travail nécessaire — il aiguisait un couteau sur une pierre. Lénine aimait bien citer cet exemple. Les discussions interminables et les affrontements de fractions du congrès de 1903 seraient apparus à un observateur extérieur comme des gesticulations de déments.

Nul événement ne pourrait sembler aussi trivial ou sans contenu que cette scission entre bolcheviks et mencheviks. Lorsqu’on lit les minutes du congrès, on ne peut qu’être surpris que cela ait pu être un tournant décisif dans l’histoire du mouvement ouvrier russe. Les participants eux-mêmes ne pensaient pas que la scission ait une quelconque importance, ou qu’elle durerait longtemps. Ainsi, Lounatcharsky écrivait :

La difficulté la plus grande dans cette lutte… fut que le deuxième congrès scinda le parti sans établir les véritables divergences de vues entre martovistes et léninistes. Les désaccords paraissaient graviter autour d’un paragraphe des statuts et de la composition d’une rédaction. Bien des camarades étaient troublés par la futilité des raisons qui avaient conduit à la scission.[41]

Piatnitsky, qui devait être plus tard un fonctionnaire du Comintern, à cette époque un jeune travailleur, écrit dans ses souvenirs :

Je ne pouvais pas comprendre pourquoi des différences anodines nous empêchaient de travailler ensemble… Nous eûmes vent de divergences d’opinion au sein même du groupe de l’Iskra.

Il m’était difficile de croire ces rumeurs. Nous nous attendions à entendre parler d’importantes divergences avec le groupe du Rabotchéié Diélo et ses partisans, mais je ne m’attendais personnellement pas à une désunion à l’intérieur du groupe de l’Iskra, que j’étais habitué à considérer comme un corps homogène. L’angoisse de l’incertitude dura pendant de nombreuses journées. Finalement les délégués rentrèrent du Congrès à Berlin. Nous avions des comptes rendus du congrès venant des deux camps, et immédiatement chacun d’eux commença à faire de l’agitation en faveur de sa propre ligne. J’étais déchiré entre les deux. D’une part, j’étais consterné qu’ils aient offensé Zassoulitch, Potressov… et Axelrod, en les excluant de la rédaction de l’Iskra… De plus, des camarades dont j’étais spécialement proche… étaient dans le camp menchevique, alors que j’étais d’accord avec la structure organisationnelle du parti dont le camarade Lénine s’était fait l’avocat. Logiquement, j’étais avec la majorité, mais mes sympathies personnelles, si j’ose m’exprimer ainsi, étaient du côté de la minorité.[42]

L’ingénieur Krjijanovsky, qui était à l’époque très proche de Lénine, se souvient : « Personnellement, je trouvais saugrenu que l’on pût accuser le camarade Martov d’opportunisme. » Il y a un grand nombre de témoignages semblables. De Saint-Pétersbourg, de Moscou, des provinces arrivaient des protestations et des lamentations. Personne ne voulait accepter la scission qui s’était produite au congrès entre les iskristes.[43]

Un ouvrier d’usine écrivit à Lénine, se plaignant de la scission et de la « lutte de faction incompréhensible » :

Ecoute camarade ! Une telle situation est-elle normale, où toutes les énergies sont dépensées à aller de comité en comité dans le but de parler de la majorité et de la minorité ? Vraiment, je ne sais pas. Est-ce que cette question est si importante que toutes les énergies doivent y être consacrées et qu’à cause d’elle les gens se regardent les uns les autres, quasiment comme des ennemis ? Et de fait c’est à ça que ça aboutit : si un comité est, disons, composé des partisans d’un des deux camps, alors personne de l’autre camp n’y rentrera, quelle que soit son capacité au travail ; et même si vous voulez, il n’y entrera pas même s’il est essentiel pour le travail et que ce dernier soufre beaucoup de son absence. Je ne veux pas dire, bien sûr, que la lutte sur cette question doive être abandonnée purement et simplement, pas du tout, seulement, à mon avis, elle doit prendre un autre caractère et ne devrait pas nous amener à oublier notre principal devoir, qui est de propager les idées social-démocrates parmi les masses ; parce que si nous oublions cela, nous privons notre parti de sa force. Je ne sais pas si c’est juste ou non, mais quand on voit les intérêts de la cause foulés aux pieds et complètement oubliés, je les appelle tous des intrigants politiques. Cela fait vraiment de la peine et cela remplit d’inquiétude pour la cause, quand on voit les gens qui sont à sa tête occupés à quelque chose d’autre. Quand on voit cela, on se demande : est-ce que le parti est condamné à des scissions perpétuelles sur de telles vétilles, sommes-nous incapables de mener la lutte interne et externe en même temps ?[44]

Les querelles personnelles et les insultes aggravèrent la scission. Des années plus tard, Lénine pouvait écrire :

Aucune lutte pour les principes entre groupes à l’intérieur du mouvement social-démocrate ne s’est déroulée où que ce soit au monde sans une série de conflits mettant en jeu des questions personnelles ou organisationnelles. Aller repêcher les expressions les plus « conflictuelles » est un agissement de sale type. Etre troublé par ces conflits, leur tourner le dos par désespoir ou mépris — comme pour dire : chamaillerie que tout cela! — est un agissement propre aux dilettantes aux nerfs fragiles qu’on trouve parmi les « sympathisants ».[45]

A l’époque, en 1903, l’inimitié personnelle entre les adversaires ajoutait à la confusion.

Le fait que Lénine lui-même n’était pas clair sur la profondeur de la scission et sa signification pour l’avenir est apparent dans ses écrits de l’époque. Son incertitude est révélée en partie par le fait que la section de ses Œuvres couvrant cette période contiennent une quantité sans précédent de courriers non envoyés, de déclarations non faites, de brouillons d’articles non publiés. Ceux qui virent le jour indiquent qu’il ne s’attendait pas à ce que la scission avec les mencheviks dure longtemps, et il ne pensait pas qu’il fût justifié de fracturer le parti sur des « vétilles ». Ainsi écrivait-il à Potressov le 13 septembre :

Et voilà que je me demande : mais pourquoi donc enfin, nous séparerons-nous ainsi en ennemis pour toute la vie ? Je revois tous les évènements et les impressions du congrès. Je reconnais m’être souvent comporté et avoir agi en proie à une grande irritation, « furieusement », et je suis prêt à avouer devant n’importe qui cette faute de ma part, s’il faut appeler faute ce qui avait été provoqué tout naturellement par l’atmosphère, par la réaction, par la réplique, par la lutte, etc. Mais en observant maintenant sans la moindre fureur les résultats obtenus, ce qui a été réalisée par une lutte enragée, je ne puis décidément rien voir dans les résultats, rigoureusement rien de nuisible pour le parti, et absolument rien de vexant ou d’offensant pour la minorité.[46]

Six mois après le congrès, il pouvait écrire :

« les divergences qui séparent actuellement ces deux ailes concernent surtout les problèmes d’organisation, et non les questions de programme ou de tactique »[47] ; « … le programme importe plus que la tactique, et la tactique importe plus que l’organisation »[48] 

« Auparavant, notre désaccord portait sur de graves questions qui, parfois, pouvaient même justifier une scission ; aujourd’hui, nous nous sommes mis d’accord sur tous les points graves et importants ; ce qui nous sépare maintenant, ce sont simplement des nuances sur lesquelles on peut et l’on doit discuter, mais pour lesquelles il serait absurde et puéril de nous séparer. »[49]

« Si les membres de notre parti doivent être des représentants valables du prolétariat militant et conscient, de dignes participants du mouvement ouvrier mondial, ils doivent faire de leur mieux pour faire en sorte qu’aucune divergence individuelle sur l’interprétation et les méthodes de réalisation des principes du programme de notre parti ne doit interférer, ou pouvoir interférer, avec un travail commun harmonieux sous la direction de nos institutions centrales. »[50]

Lénine hésita pendant des mois. Malgré le mythe propagé par les bâtisseurs de culte, il n’était pas omniscient et ne pouvait pas prévoir les résultats de la « petite fêlure » dans le parti. Son indécision pesa lourdement sur son système nerveux. A la veille du deuxième congrès, se souvient Kroupskaïa :

« Vladimir Ilitch avait les nerfs tellement ébranlés qu’il contracta une grave affection nerveuse, le « feu sacré », qui consiste dans l’inflammation des nerfs pectoraux et spinaux…. Pendant le voyage, Vladimir Ilitch, pris de fièvre, s’agita continuellement, dut s’aliter en arrivant et garda le lit pendant deux semaines. »[51]

Pendant le congrès, il était dans un tel état qu’il cessa complètement de dormir et fut extrêmement agité.[52]

En fait, après chaque conférence, Lénine partait, habituellement avec Kroupskaïa, pour de longues randonnées ou des expéditions cyclistes. Son autodiscipline était telle qu’il gardait peu de traces des attaques émotives qui le submergeaient. Pourtant, dans les mémoires de Kroupskaïa, on trouve des références constantes à des semaines et des mois d’épuisement nerveux.

S’il parvenait à contrôler son extérieur et à persévérer, gardant son honnêteté intellectuelle, affecté de façon minimale par ses troubles et sa tension nerveuse, c’était largement grâce à la compagne de sa vie, Kroupskaïa, dont la personnalité exceptionnelle, le dévouement à la cause, l’énergie, la pureté de caractère et l’amour inébranlable le soutenaient.

Pour revenir aux évènements postérieurs au congrès de 1903 — ce n’est que plus de six mois plus tard que Lénine arriva finalement à la conclusion que la scission était justifiée et nécessaire. Il cessa d’hésiter et proclama que la scission reflétait les divergences entre l’aile prolétarienne et la tendance intellectualiste petite-bourgeoise du parti.

Dans son rapport de 230 pages du congrès de 1903 et de ses suites, appelé Un pas en avant, deux pas en arrière (écrit de février à mai 1904), il dit que « Toute organisation et toute discipline prolétarienne semblent être du servage à l’individualisme de la gent intellectuelle, qui s’était déjà manifesté dans les discussions sur le §1, en se montrant enclin à des raisonnements opportunistes et à la phrase anarchiste ».[53]

Il cite une lettre écrite à l’Iskra (désormais un journal menchevik), qui l’accusait de « concevoir le parti comme « une immense fabrique » avec à sa tête un directeur, le comité central. » Le commentaire de Lénine était que l’auteur de ces lignes

… ne soupçonne même pas que le mot terrible qu’il lance trahit du coup la mentalité de l’intellectuel bourgeois, qui ne connaît ni la pratique ni la théorie de l’organisation prolétarienne. Cette fabrique qui, à d’aucuns, semble être un épouvantail, pas autre chose, est précisément la forme supérieure de la coopération capitaliste, qui a groupé, discipliné le prolétariat, lui a enseigné l’orientation, l’a mis à la tête de toutes les autres catégories de la population laborieuse et exploitée. C’est le marxisme, idéologie du prolétariat éduqué par le capitalisme, qui a enseigné et enseigne aux intellectuels inconstants la différence entre le côté exploiteur de la fabrique (discipline basée sur la crainte de mourir de faim) et son côté organisateur (discipline basée sur le travail en commun résultant d’une technique hautement développée). La discipline et l’organisation, que l’intellectuel bourgeois a tant de peine à acquérir, sont assimilées très aisément par le prolétariat, grâce justement à cette « école » de la fabrique.[54]

En attaquant l’intelligentsia et en mettant l’accent sur le besoin d’un parti révolutionnaire pour la discipliner, Lénine cite longuement la brillante caractérisation par Kautsky des individualistes intellectuels :

L’intellectuel n’est pas un capitaliste. II est vrai que son niveau de vie est celui du bourgeois, et qu’il est obligé de se maintenir à ce niveau aussi longtemps qu’il n’est pas devenu un gueux, mais il est obligé en même temps de vendre le produit de son travail, et souvent même sa force de travail ; il est souvent exploité par le capitaliste et subit une certaine humiliation sociale. Ainsi aucun antagonisme économique n’oppose l’intellectuel au prolétariat. Mais sa situation dans la vie, ses conditions de travail ne sont pas celles du prolétariat ; de là un certain antagonisme dans l’état d’esprit et le mode de penser.

Le prolétaire n’est rien aussi longtemps qu’il reste un individu isolé. Toute sa force, toutes ses capacités de progrès, toutes ses espérances et ses aspirations, il les puise dans l’organisation, dans l’activité commune et méthodique aux côtés de ses camarades. Il se sent grand et fort lorsqu’il fait partie d’un grand et fort organisme. Cet organisme est tout pour lui ; comparé à lui, l’individu isolé n’est que très peu de chose. Le prolétaire soutient sa lutte avec le plus grand esprit de sacrifice comme une parcelle de la masse anonyme, sans espoir de bénéfice personnel, de gloire personnelle ; il remplit son devoir dans chaque poste, où il est placé, se soumettant librement à la discipline qui pénètre tous ses sentiments, toute sa pensée.

Il en va tout autrement pour l’intellectuel. Il lutte non point par tel ou tel emploi de la force, mais au moyen d’arguments. Son arme, c’est son savoir personnel, ses capacités personnelles, ses convictions personnelles. Il ne peut jouer un certain rôle que par ses qualités personnelles. La pleine liberté de manifester sa personnalité lui apparaît donc comme la condition première d’un travail efficace. Il ne se soumet que difficilement à un tout, comme partie auxiliaire de ce tout, il s’y soumet par nécessité, et non pas par son propre mouvement. La nécessité d’une discipline, il ne la reconnaît que pour la masse, et non pour les âmes d’élite. Lui-même, bien entendu, se range parmi les âmes d’élite…

…La philosophie de Nietzsche, avec son culte du surhomme pour qui le tout est d’assurer le plein épanouissement de sa propre personnalité, pour qui toute soumission de sa personne à quelque grand but social apparaît banale et méprisable, cette philosophie est pour l’intellectuel sa véritable conception du monde ; elle le rend tout à fait inapte à participer à la lutte de classe du prolétariat.

À côté de Nietzsche, c’est Ibsen qui est un représentant marquant de la conception du monde des intellectuels, conception qui répond à leur état d’esprit. Son docteur Stockmann (dans le drame Un ennemi du peuple) n’est pas un socialiste, comme se l’imaginaient beaucoup, mais le type de l’intellectuel qui doit nécessairement entrer en conflit avec le mouvement prolétarien, en général avec tout mouvement populaire, dès qu’il essaiera d’agir dans son sein. C’est parce que la base du mouvement prolétarien, comme aussi de mouvement démocratique, est le respect de la majorité des camarades. L’intellectuel typique à la Stockmann voit dans une « majorité compacte » une chose monstrueuse qui doit être jetée à terre.[55]

Lénine concluait que la position prise par Martov et ses partisans reflétait la capitulation devant l’individualisme des intellectuels. Les règles du parti devraient se donner pour but de discipliner ces mêmes intellectuels.

Il est intéressant de comparer les arguments de Lénine dans Que faire ? avec Un pas en avant, deux pas en arrière. Dans le premier, la cible des critiques était l’activiste local, dont l’horizon était limité à un cercle étroit. D’où la notion que le prolétariat est seulement « spontanément porté vers la conscience trade-unioniste » et que l’intelligentsia marxiste a un rôle central à jouer pour apporter la conscience de classe et la conscience politique aux travailleurs de l’extérieur. Et là, deux ans plus tard, dans Un pas en avant, deux pas en arrière, les éléments prolétariens du parti doivent imposer la discipline aux intellectuels. Les temps changent, les besoins du mouvement changent, et Lénine tord le bâton pour naviguer dans la direction requise.

 

Anticipation

La scission de 1903 était un avant-goût de développements ultérieurs. Les divergences politiques entre Lénine et Martov, considérées en termes statiques, c’est-à-dire de façon mécaniste, étaient trop infimes pour justifier une scission. Mais si on les aborde du point de vue de leur développement, c’est-à-dire dialectiquement, il est clair que des petites différences peuvent devenir grandes. Dans le parti unifié, les cercles petits-bourgeois ne sont pas complètement isolés des cercles ouvriers ; une fraction tend à s’organiser autour d’elle-même et à se faire le porte-parole d’un groupe social non prolétarien, alors que l’autre devient de plus en plus antagoniste à ces éléments petits-bourgeois. Mais en 1903, les divergences étaient limitées au terrain organisationnel, et les désaccords politiques et programmatiques ne s’étaient pas encore manifestés. Pour cette raison, Lénine ne considérait pas, au début, la scission comme justifiée. Cela dit, l’existence même d’organisations séparées peut mener à des différences politiques en même temps que la politique se développe dans leur sein, et l’élément personnel peut jouer un rôle significatif dans l’élaboration politique de chaque groupe.

Il est vrai que les deux fractions de 1903 n’étaient pas chimiquement pures dans leur composition. Du côté des bolcheviks se tenait Plékhanov, qui devait devenir plus tard un menchevik d’extrême droite, et du côté des mencheviks on trouvait Trotsky et Rosa Luxemburg. Mais le caractère des fractions était fondamentalement déterminé par les deux dirigeants qui différaient le plus dans leurs caractéristiques, Lénine et Martov. Les fait que les bolcheviks aient été dès le début appelés « les durs » et les mencheviks « les mous » était une caractérisation psychologique qui, dans l’ensemble, convenait à la direction des deux ailes du mouvement. Tout le monde parlait de la dureté de Lénine, et la mollesse de Martov était tout aussi notoire. De nombreuses années après le congrès de 1903, Trotsky appelait Martov « le Hamlet du socialisme démocratique » : « sa pensée, n’étant pas soutenue par le ressort de la volonté, s’éparpillait et rétrogradait. »[56]

Une expression de la différence des traits psychologiques de Lénine et de Martov peut être trouvée dans le choix même des noms « bolcheviks » et « mencheviks ». Lénine s’est accroché avec constance au titre de bolchevik, alors que Martov a traîné humblement l’étiquette de menchevik tout le reste de sa vie. Même lorsque Martov avait la majorité, il continuait à s’appeler lui-même menchevik !

Une des brochures que Martov écrivit contre Lénine après le IIe Congrès était intitulée A nouveau dans la minorité ! Si Lénine avait été mis en minorité sur toutes les questions du congrès comme il l’avait été sur la règle N°1, aurait-il appelé son groupe les mencheviks ? Bien sûr que non. Il l’aurait probablement appelé « les durs », les « marxistes orthodoxes », les « social-démocrates révolutionnaires », ou quelque chose de semblable. Les noms choisis par Martov et Lénine étaient symptomatiques : fatalisme et soumission contre volonté et action. Sur ce point les facteurs historique et personnel étaient entremêlés.

Il n’est pas question de décrire Martov politiquement en 1903 comme un réformiste. Il manifestait des signes de centrisme, ce qui est un terme générique appliqué à des tendances et des regroupements divers et variés allant du réformisme au marxisme. Une des principales caractéristiques des centristes est leur tendance à obscurcir le besoin d’une démarcation claire entre l’avant-garde de la classe et la masse, entre l’initiative de la minorité et la routine de la majorité. La principale tare du centrisme est son fatalisme historique. Il est tellement indéfini dans sa nature, si dénué de délimitation claire et nette, si vacillant entre le marxisme et le réformisme, que les groupes centristes ne vont pas tous dans la même direction. Certains évoluent à gauche vers le marxisme et d’autres à droite vers le réformisme. En plus, comme ils manquent de constance, les centristes vont parfois vers la gauche pour obliquer ensuite vers la droite. Au cours de ce processus, des différenciations apparaissent dans le groupe lui-même, et des scissions s’ensuivent : certaines sections se dirigent complètement vers le réformisme, alors que d’autres rejoignent l’aile révolutionnaire du mouvement ouvrier.

Dans la Russie tsariste, la différenciation entre révolutionnaires conséquents, centristes et réformistes était neutralisée par le régime autocratique lui-même. En Europe occidentale, les éléments les plus modérés du mouvement ouvrier se définissaient franchement comme réformistes. Mais sous le régime tsariste, même les plus modérés des socialistes ne pouvaient se constituer en un parti de réforme. La « voie parlementaire au socialisme » ne pouvait être attractive là où la démocratie représentative n’existait pas. Il fallait au moins un demi-parlement, comme la Douma tsariste des dernières années, pour que le crétinisme parlementaire commence à montrer sa tête. Personne, dans le mouvement socialiste russe de 1903, ne déployait la bannière du réformisme.

Les fractions bolchevique et menchevique de la social-démocratie russe se dirigeaient vers un schisme profond qui devait exprimer en termes politiques réels les tendances latentes des deux composantes, et qui devait éliminer toute possibilité de réconciliation. Mais ce développement n’était prévu par aucun des protagonistes des querelles de ces journées.

Il fallut les années de révolution de 1905 et la période de réaction de 1907-1910 pour que le menchevisme parvienne à maturité. Comme le menchevisme de 1903 était essentiellement un centrisme, l’attitude des bolcheviks, y compris de Lénine, envers la scission était à la fois peu claire et instable. Autre conséquence, le processus de séparation entre bolchevisme et menchevisme fut étalé sur un certain nombre d’années. Pour anticiper, voici le tableau de l’histoire de leur relation :

Juillet–août 1903 scission officielle
Printemps 1905 scission réelle
1906–07 semi-unité
1908–09 scission
1910 semi-unité
Janvier 1912 scission finale

 

Les dirigeants bolcheviks refusent de se séparer des mencheviks 

Peu de temps après le congrès, Plékhanov, qui avait soutenu Lénine, changea d’avis. Il annonça qu’il ne pouvait supporter de « tirer sur ses camarades », que « plutôt que la scission, il vallait mieux se mettre une balle dans la tête ». Il décida d’inviter Martov, Axelrod, Zassoulitch et Potressov à rejoindre la rédaction de l’Iskra. Dégoûté, Lénine démissionna.

La réaction immédiate de Lénine fut d’organiser la convocation d’un nouveau congrès. Ainsi, le 10 décembre 1903, il écrivait au comité central :

L’unique salut, c’est le congrès. Son mot d’ordre : la lutte contre les désorganisateurs. Ce n’est que sur ce mot d’ordre qu’on peut prendre les partisans de Martov, attirer les larges masses et sauver notre position. Voici, d’après moi, le seul plan possible : pour l’instant, pas un mot à personne sur le congrès, le secret absolu. Lancer toutes les forces, tous et chacun, dans les comités et les tournées. Lutter pour la paix, pour l’arrêt de la désorganisation, pour la subordination au Comité central. Renforcer à tout prix les comités avec des gens à nous. Employer tous les efforts à prendre en flagrant délit de désorganisation les partisans de Martov et du Ioujny Rabotchi, avec des documents, des résolutions contre les désorganisateurs ; les résolutions des comités doivent pleuvoir à l’Organe central. Ensuite, introduire des gens dans les comités chancelants. La conquête des comités au nom du mot d’ordre : contre la désorganisation, telle est la tâche primordiale. Le congrès est indispensable au plus tard en janvier, c’est pourquoi il faut vous y mettre plus énergiquement, nous aussi nous mobiliserons toutes les forces…

Je répète : ou une défaite totale (…) ou la préparation immédiate du congrès. Pour commencer, il faut le préparer en secret, durant un mois au maximum, ensuite, en trois semaines, rassembler les revendications de la moitié des comités et convoquer le congrès. C’est, encore et encore, l’unique salut.[57]

Malgré tout, il fallut à Lénine 18 mois, jusqu’en mai 1905, pour parvenir à réunir le congrès et sceller ainsi la scission avec les mencheviks.

Il rencontra au début une résistance à l’idée d’un nouveau congrès de la part du comité central. Bien que tous ses membres fussent bolcheviks, ils étaient de plus en plus exaspérés par la scission et recherchaient un compromis avec les mencheviks :

… peu après la réunion de janvier, cinq des six membres du CC alors en Russie exprimèrent leur désapprobation de la demande de Lénine pour un nouveau congrès. Ils rejetèrent aussi sa suggestion de coopter deux membres de plus… Les motifs sous-jacents de la proposition étaient trop transparents. Leur lettre se finissait par : « Nous implorons tous le Vieux (Lénine) de renoncer à sa querelle et de se mettre au travail. Nous attendons des tracts, des brochures et toutes sortes de conseils — la meilleure façon de se calmer les nerfs et de répondre aux calomnies. »

Mais c’était là une démarche que Lénine n’avait pas la moindre envie d’adopter. « Je ne suis pas une machine », répondit-il, « et je ne peux faire aucun travail dans le déplorable état de choses actuel. »[58]

Après des mois de correspondance aigre-douce avec ses membres, à l’été 1904, il fut virtuellement écarté du CC, même s’il en restait officiellement membre. En juillet 1904, le comité central fit un pas vers un compromis avec les mencheviks : dans une annonce publiée dans l’Iskra, il reconnaissait la pleine autorité du comité de rédaction du journal (constitué des cinq mencheviks, en comptant Plékhanov), appelait Lénine à rejoindre la rédaction, et dénonçait son agitation en faveur d’un nouveau congrès pour régler ses comptes avec les mencheviks.

Lénine avait mis en place sans que le CC le sache un organisme appelé le bureau méridional du CC, sous la direction de Vorovsky, qui n’était pas membre du CC. Ce bureau n’avait aucun statut officiel, mais servait à Lénine comme canal pour appeler à un nouveau congrès. Le CC dissolvait alors le Bureau méridional, et privait Lénine de ses pouvoirs de représentant à l’étranger du comité central, lui interdisant de publier ses écrits sans leur autorisation.[59] A la place de Lénine, ils nommèrent Nosko, un conciliateur, comme leur représentant officiel à l’étranger.

Mais Lénine, pendant ces évènements, ne restait pas inactif. Avec l’aide de Kroupskaïa à Genève, et d’un groupe de partisans en Russie, il construisit un réseau complètement nouveau de comités centralisés, sans égard pour l’article 6 des statuts du parti qui réservait au Comité central le droit d’organiser et de valider des comités. Trois conférences de comités locaux bolcheviques furent tenues en septembre-décembre 1904 : (1) dans le Midi (les comités d’Odessa, d’Ekaterinoslav et de Nicolaïev) ; (2) au Caucase (les comités de Bakou, Batoum, Tiflis et celui des Imérétiens-Mingréliens [Tcherkesses — NdT]) ; et (3) dans le Nord (comités de Saint-Pétersbourg, Moscou, Tver, Riga, du Nord et de Nijni-Novgorod). A la suggestion de Lénine, les conférences élirent un Bureau des Comités Majoritaires pour préparer et convoquer le IIIe Congrès du parti. Le Bureau, dont Lénine devint membre, fut formellement constitué en décembre 1904.[60]

Un appel à un nouveau congrès fut lancé par 22 bolcheviks lors d’une conférence tenue en Suisse au mois de septembre 1904, à laquelle assistaient 19 personnes, 3 autres approuvant la décision. Parmi les 19 se trouvaient Lénine, sa femme et sa sœur.

En décembre 1904, Lénine réussit à fonder son propre journal, Vpériod (En avant), qui devint l’organe du bolchevisme. Malgré tout, même après cela, les choses n’allèrent pas très bien. Ainsi, le 11 février 1905, Lénine écrivait à deux de ses proches partisans, Bogdanov et Goussev :

Les gens du Bund, eux, ne palabrent pas sur la centralisation, mais chacun d’entre eux écrit chaque semaine au centre et la liaison s’établit effectivement. Il suffit d’ouvrir leur Poslédnié Izvestia pour s’en apercevoir. Mais nous, nous publions le 6ème numéro de Vpériod sans que le membre de la rédaction (Rakhmétov) ait écrit une seule ligne sur ce journal ou dans ce journal. On « parle » chez nous de riches relations littéraires à Saint-Pétersbourg et Moscou, de jeunes forces de la majorité, mais nous n’en voyons rien, absolument rien, deux mois après l’appel au travail … Nous avons « entendu » des tiers parler d’on ne sait quelle union du comité pétersbourgeois de la majorité et du groupe menchévik, mais nos propres camarades ne nous ont donné à ce sujet aucune information. Nous nous refusons à croire que des bolchéviks aient pu s’engager dans une action aussi sotte et désespérée. Nous avons « entendu » des tiers parler de la conférence des social-démocrates et du « bloc », mais nos propres camarades ne nous en ont pas dit une syllabe bien que ce soit, dit-on, un fait accompli.[61]

La résistance à la scission était également répandue parmi les militants de base, et cela prit des mois d’efforts herculéens, dans un certain nombre de grandes villes russes, pour inscrire dans les faits la rupture entre bolcheviks et mencheviks. A Saint-Pétersbourg, le parti se divisa en automne 1904, lorsque la minorité menchevique rompit avec le comité local : « Beaucoup de cellules de district, même en 1904-1905, étaient de composition mixte bolcheviks-mencheviks, et beaucoup des membres de base n’étaient conscients ni de la scission ni de sa signification. »[62]

A Moscou, la division formelle ne fut entérinée qu’en mai 1905. En Sibérie et dans d’autres endroits, les deux fractions opérèrent dans la même structure organisationnelle en 1904 et 1905, et continuèrent à le faire jusqu’à la conférence de fusion tenue en avril-mai 1906.

La célèbre imprimerie illégale caucasienne, dans laquelle les sympathies bolcheviques étaient dominantes, continua en 1904 à réimprimer l’Iskra menchevique ainsi que beaucoup de brochures de la minorité. « Nos divergences d’opinion », écrit Enoukidzé, « ne se reflétaient absolument pas dans notre travail. » Ce n’est qu’après le IIIe Congrès du parti, c’est-à-dire pas avant le milieu de 1905, que l’imprimerie passa entre les mains du comité central bolchevik.[63]

Toute une série de facteurs œuvraient à l’encontre de la scission du POSDR. D’abord, comme nous l’avons dit, les divergences entre bolcheviks et mencheviks n’étaient pas du tout claires. Ensuite, il y a toujours un sentiment populaire général favorable à l’unité. Troisièmement, tous les importants auteurs et théoriciens, à l’exception de Lénine, se trouvaient chez les mencheviks — Plékhanov, Axelrod, Zassoulitch, Martov, Trotsky et Potressov. Comme nous le verrons plus loin, pendant les années de réaction 1906-1910 Lénine perdit aussi les nouveaux rédacteurs de grande qualité qui avaient rejoint les bolcheviks à l’époque — Bogdanov, Lounatcharsky, Pokrovsky, Rojkov et Gorky. Les bolcheviks souffrirent toujours du fait qu’ils avaient bien moins d’intellectuels et de journalistes capables que les mencheviks. Le revers de la médaille était que les mencheviks étaient victimes de l’illusion que leur supériorité littéraire garantissait leur influence future sur le mouvement ouvrier.

Pour ajouter aux difficultés de Lénine, à l’été de 1904, tous les dirigeants du mouvement socialiste hors de Russie prirent position en faveur de Martov et des mencheviks. Parmi eux se trouvaient Karl Kautsky, Rosa Luxemburg et August Bebel. Ce dernier alla jusqu’à dire que le « monstrueux scandale » des disputes du parti russe prouvait que le comportement des bolcheviks était proche d’une « incapacité sans scrupule et complète » à diriger le mouvement.[64]

 

Reculs en Russie

Le 15 août 1904, Lénine écrivait à la direction bolchevique de Saint-Pétersbourg :

La situation de votre comité qui souffre du manque de gens, de l’absence de littérature, d’un défaut total d’informations, est pareille à celle de toute la Russie. Partout une terrible pénurie d’hommes…, une dispersion absolue, un sentiment général de malaise et d’animosité, une stagnation du travail positif. Depuis le deuxième congrès, le parti est mis en pièces et maintenant il a été fait énormément dans ce sens. [65]

Le 22 décembre 1904, il écrivait : « Le fait que notre parti est sérieusement malade et a perdu une bonne moitié de son influence au cours de l’année écoulée est connu dans le monde entier. »[66] Et le 11 mars 1905 : « Les mencheviks sont en ce moment plus forts que nous, il faut une lutte à outrance, une lutte de longue durée. » [67]

Les bolcheviks entreprirent très peu d’activités à Saint-Pétersbourg en 1904. Au cours de cette année, ils ne sortirent que 11 tracts, comparés aux 55 de 1903. Entre mai et novembre 1904, un seul tract fut imprimé, en juillet.[68]

En janvier 1905, pour l’ensemble de Saint-Pétersbourg, les bolcheviks revendiquaient 60 agitateurs, dont plus de la moitié étaient « très jeunes » et probablement nouveaux à l’activité révolutionnaire. Malgré tout Goussev, secrétaire du comité de Saint-Pétersbourg, considérait que les bolcheviks possédaient dans la ville une importante organisation de conspirateurs. Ces dirigeants locaux semblent avoir été essentiellement des étudiants. Dans le district de la Ville, les 15 agitateurs et les 10 propagandistes que comptaient les bolcheviks étaient « exclusivement des étudiants ».[69]

Telle était la situation en 1904, l’année où éclata la guerre russo-japonaise, qui mena directement à la révolution.

Un déclin comparable du parti, affectant aussi bien les bolcheviks que les mencheviks, se produisit à Moscou :

… les social-démocrates de Moscou n’avaient que quelques cellules. Pendant l’été et l’automne de 1904 le POSDR de Moscou paraissait complètement en déroute. Ses dirigeants étaient en prison et ses activités avaient à peu près complètement cessé. Les tracts du comité sont un indicateur de l’activité : des 252 tracts publiés dans Listovki Moskovskikh bol’chévikov v périod pervoï rousskoï révolioutsi (M. 1955), seulement 16 furent imprimés en 1904.[70]

Le 5 janvier 1905, quatre jours avant le début de la révolution, Kroupskaïa écrivait de Genève au comité des bolcheviks de Saint-Pétersbourg :

Mais où sont les proclamations dont le comité promettait d’inonder la ville ? Nous ne les avons pas reçus. Pas plus qu’aucune correspondance. Nous avons appris par des journaux étrangers qu’il y avait une grève à l’usine Poutilov. Y avons-nous des contacts ? Est-il vraiment impossible d’obtenir des informations sur la grève ? Mais il faut que cela vienne vite… Faites tous les efforts nécessaires pour organiser l’écriture de correspondances par les ouvriers eux-mêmes.[71]

Nevsky, citant cette lettre, ajoute : « Un des plus importants mouvements du prolétariat commençait, déjà son fer de lance — les ouvriers de Poutilov — combattait les capitalistes, mais le centre basé à l’étranger apprit ces affrontements dans les journaux étrangers, parce que le comité bolchevik de Pétersbourg devait se consacrer entièrement à la lutte contre les organisations mencheviques conciliatrices. »[72] Plus loin, Nevsky, ne mettant plus les choses sur le dos des horribles mencheviks, parle de « l’éloignement de notre organisation des larges masses et son ignorance de la vie et des intérêts de ces masses. »

Effectivement, un important mouvement de grève était en train de se développer, une puissante vague inconnue se levait, mais le comité bolchevik vivait sa propre vie séparée ; ayant une fois pour toutes qualifié le mouvement de Gapone comme zoubatoviste, il n’était même pas capable de saisir que la grève de l’usine Poutilov n’était pas une simple grève, mais un mouvement, lié par les attaches les plus étroites à tous les comité gaponistes, à tout le puissant mouvement de grève du prolétariat de Pétersbourg tout entier.[73]

Un rapport du comité de Saint-Pétersbourg au IIIe Congrès (avril-mai 1905) décrivait la situation dans le parti :

Les événements de janvier ont trouvé le comité de Pétersbourg dans un état désastreux. Ses liens avec les masses ouvrières avaient été désorganisés à l’extrême par les mencheviks. Nous ne sommes parvenus à les préserver, au prix de grands efforts, que dans le district de la Ville (ce secteur a défendu nettement le point de vue des bolcheviks), à Vasil’ev-Ostrov, et dans le secteur de Vyborg. A la fin décembre l’imprimerie du comité de Pétersbourg fut découverte. A l’époque le comité de Pétersbourg consistait en un secrétaire (par son intermédiaire le comité communiquait avec la direction de la presse et avec la commission des finances), un rédacteur en chef, un chef organisateur, un agitateur (qui était aussi l’organisateur des étudiants), et quatre organisateurs. Il n’y avait pas un seul ouvrier parmi les membres du comité. La grève de l’usine Poutilov a pris le comité complètement par surprise.[74]

Les mencheviks eux aussi avaient des difficultés. La lutte fractionnelle avait porté des coups aux deux ailes du POSDR. Des années plus tard, Martov écrivit :

De gigantesques efforts renouvelés des forces social-démocrates étaient nécessaires pour s’insérer du mieux possible dans la montée du mouvement de la classe ouvrière et le guider dans la bonne direction. Mais la lutte interne dans le parti bloqua cette possibilité. Toutes les forces du parti étaient absorbées dans cette lutte et à l’hiver 1903-1904 l’activité de l’organisation tomba au point mort.[75]

Dans un district de Saint-Pétersbourg, le nombre des cercles mencheviks passa de 15 ou 20 au début de 1904 à seulement quatre ou cinq en décembre.[76]

 

L’absence d’une direction centralisée

Tout au long de 1904 et des années de la révolution, Lénine se plaignit de façon répétée, dans des lettres à ses proches partisans en Russie, du manque de direction centrale dans le pays lui-même, et de la faiblesse des communications avec la direction à l’étranger.

Dans une lettre du 11 février 1905 à Bogdanov et Goussev, il écrivait :

Ah, là là. Nous dissertons sur l’organisation, la centralisation, et en fait, parmi les camarades du centre les plus unis, règne tant de désarroi, tant de dilettantisme que cela soulève le cœur.

Les mencheviks ont plus d’argent, plus de publications, plus de moyens de transport, plus d’agents, plus de « noms », plus de collaborateurs. Il serait d’une puérilité impardonnable de ne pas le voir.

Dans une lettre du 29 janvier 1905 au secrétaire du Bureau du comité de la majorité, il écrivait : « J’ai une grande prière à vous adresser. Je vous prie de secouer Rakhmétov, et de le secouer d’importance. » Il avait envoyé seulement

… deux [lettres] en 30 jours. Qu’est-ce que vous en dites ? Ni vu ni connu. Pas une ligne pour le Vpériod. Pas un mot sur les affaires, les projets et les liaisons. C’est quelque chose d’impossible, d’inimaginable, à n’y pas croire. Le 4e numéro de Vpériod va paraître ces jours-ci, le 5e tout de suite après (dans quelques jours), et pas le moindre soutien de Rakhmetov. Des lettres datées du 10 sont arrivées aujourd’hui de Pétersbourg, très brèves. Et personne n’a organisé l’envoi de bons et nombreux articles sur le 9 Janvier ![77]

Dans une lettre au Comité central du POSDR datée du 11 juillet 1905, Lénine dit : « Il n’y a pas de comité central, personne ne le sent, ne l’aperçoit, c’est l’avis général. Et les faits le confirment. On ne voit pas que le C.C. assume la direction politique du parti. Et pourtant tous les membres du C.C. se tuent au travail ! A quoi cela tient-il ? » Et, poursuivant, il explique :

A mon avis, une des causes principales en est l’absence de tracts réguliers du C.C. Pendant une révolution, assurer la direction par des entretiens de vive voix, des rencontres personnelles, c’est le comble de l’utopie. Il faut assurer la direction publiquement. Il faut subordonner toutes les autres formes de travail à celle-là, entièrement et sans exclusive. L’écrivain responsable du C.C. doit avant tout se soucier de rédiger (et de recevoir les écrits des collaborateurs, mais le rédacteur doit toujours être prêt à écrire lui-même) deux fois par semaine un tract sur des sujets concernant le parti et la politique (les libéraux, les socialistes-révolutionnaires, la minorité, la scission, la délégation des zemstvos, les syndicats, etc.), le rééditer de toutes les manières, le polycopier aussitôt (s’il n’y a pas d’imprimerie) en 50 exemplaires pour l’envoyer aux comités qui le reproduiront. Les articles de Proletari pourraient peut-être quelquefois servir de base à ces tracts, après certains remaniements. Je ne puis comprendre pourquoi on ne le fait pas ! Schmidt et Werner auraient-ils oublié nos conversations à ce sujet ? Est-il donc impossible de rédiger et d’envoyer au moins un tract par semaine ? « L’annonce » concernant le III° Congrès n’a pas encore été reproduite en entier nulle part en Russie. C’est un scandale…[78]

Apparemment, les membres du CC ne parvenaient pas du tout à comprendre le besoin de « se manifester en public ».

Or sans cela il n’y a pas de centre, pas de parti! Ils s’exténuent au travail, mais ils travaillent comme des taupes aux rendez-vous clandestins, aux réunions, avec les agents, etc., etc. C’est vraiment dilapider les forces!… Il est important de se manifester et ce, ouvertement, cesser d’être muet. Autrement, nous sommes ici de même complètement coupés.[79]

Notre CC… souffre également d’un manque de ténacité, d’entregent, de flair ; il est inapte à tirer un profit politique de chaque petit fait dans la lutte du parti.[80]

A nouveau, dans la lettre à Lounatcharsky du 2 août 1905, Lénine accuse le comité central bolchevik d’être beaucoup moins efficace dans la lutte de fraction que les mencheviks. « Les iskristes [les mencheviks] », dit-il

… sont remuants et affairés, impudents comme des mercantis, rompus par une longue expérience en matière de démagogie, tandis que les nôtres sont dominés par une espèce de « bêtise de bonne foi » ou une « bonne foi bête ». Ils ne savent pas lutter seuls, ils sont maladroits, inertes, gauches, hésitants… De braves garçons, mais des politiciens terriblement inaptes. Ils manquent de ténacité, d’esprit de lutte, d’entregent, de célérité.[81]

« Le comité central », se plaignait Lénine, « a également complètement négligé la direction à l’étranger. »

[Le comité central]… regarde de haut l’étranger et s’acharne à ne pas laisser venir ici les meilleurs des nôtres, ou nous les reprend. Et nous restons ici, à l’étranger, à la traîne. Ce qui nous manque, c’est le ferment, la poussée, l’impulsion. Les gens ne savent pas agir et lutter tout seuls. Nous manquons d’orateurs pour nos réunions. Personne pour insuffler le courage, poser le problème sur la base des principes, savoir s’élever au-dessus du marais genevois, dans le domaine d’intérêts et de problèmes plus sérieux. Et tout le travail en pâtit. L’arrêt dans la lutte politique, c’est la mort. Une foule de problèmes et ils ne font que croître.[82]

 

Priorité à la question de l’organisation

La différence entre le concept de centralisme exprimé dans Que faire ?, ou dans la « Lettre à un camarade sur nos tâches d’organisation », et la réalité de la situation des bolcheviks en 1904 et 1905 est remarquable ! Il y avait une coupure totale entre l’idéal d’une structure de parti cohérente et efficace, telle que Lénine la concevait dans ses écrits, et le délabrement de l’organisation existante.

Lénine dut s’efforcer, avec toutes les forces à sa disposition, de construire une organisation indépendante des mencheviks et opposée à eux, ainsi que de créer un appareil de parti. Il était si absorbé par la lutte contre les mencheviks qu’aussi incroyable que cela puisse paraître il n’y a dans ses écrits de l’année 1904 que trois références à la guerre russo-japonaise. Le thème massivement dominant est la scission avec les mencheviks. Un volume entier de ses Œuvres, et l’un des plus épais, est plein de ses écrits sur le congrès et la scission, rédigés de la manière la plus polémique, sévère et coléreuse.

N’était-ce pas de la folie de se concentrer sur la construction d’un appareil de parti pendant qu’un tremblement de terre secouait l’Etat ? Mais Lénine n’était pas disposé à dévier d’une décision prise de façon centrale. Depuis 1900, il avait répété à tout bout de champ que la tâche décisive à laquelle faisait face le mouvement était la construction d’un parti révolutionnaire. Le 21 avril 1901, il avait écrit à Plékhanov sur « la prééminence de l’organisation sur l’agitation dans le moment présent. »[83] En 1902, il paraphrasait Archimède : « Donnez-nous une organisation de révolutionnaires, et nous soulèverons la Russie ».[84]

A l’inverse de Marx et Engels, qui vivaient dans une période de capitalisme en expansion et ne mettaient donc pas l’accent sur l’organisation d’un parti, l’imminence pour Lénine de la révolution signifiait que le parti était d’une importance cardinale. Il n’aurait jamais pu écrire, comme Marx à Engels le 11 février 1851 :

J’aime l’isolement public, authentique dans lequel nous nous trouvons à présent toi et moi. Il convient entièrement à notre position et à nos principes. Le système des concessions mutuelles, des à-peu-près tolérés pour des raisons de convenance, et le devoir de partager avec tous ces ânes le ridicule dans le parti devant le public, cela est terminé.[85]

Pas plus qu’il n’aurait pu répondre à Marx, comme Engels le 13 février 1851 :

Nous avons maintenant enfin une nouvelle chance… de montrer que nous n’avons pas besoin de popularité, de soutien d’aucun parti de quelque pays que ce soit… A partir de maintenant, nous ne sommes responsables que de nous-mêmes, et lorsque le moment viendra où ces messieurs auront besoin de nous, nous serons en situation de dicter nos propres termes. Jusque-là au moins, nous aurons la paix. A dire vrai, même une certaine solitude… Comment des gens comme nous, qui évitent les positions officielles comme la peste, pourrions-nous nous trouver chez nous dans un « parti » ?… La chose principale pour le moment c’est : la possibilité de faire imprimer nos affaires… Que signifiera tout le bavardage et le scandale que toutes la bande des émigrés peut faire contre toi, si tu y réponds avec l’Economie ?[86]

Pour une personne restant sur la touche — et même pour beaucoup de ceux qui étaient engagés — 1903-1904 fut une période de chamailleries, de discussions interminables, de divisions entre bolcheviks et mencheviks, de débats et de ruptures dans la fraction bolchevique elle-même — à un moment où la Russie était à la veille d’une révolution.

Trotsky considérait à l’époque le fractionnisme de Lénine comme de la démence pure et simple. Dans une brochure écrite en avril 1904, il déclare : « à un moment où le prolétariat révolutionnaire du monde entier regarde vers notre Parti avec espoir,  notre Parti à qui l’histoire propose la tâche grandiose de trancher le nœud gordien de la réaction mondiale, nous, sociaux-démocrates russes, nous ne connaissons pas, semble-t-il, d’autres problèmes que de médiocres querelles intestines » Quelle « Fait tragique et déchirant » c’était, et quelle « atmosphère de véritable cauchemar » elle créait ; « presque tous nous étions conscients du caractère criminel de cette scission. »[87]

Mais Lénine était absolument obsédé. Quoi qu’il se passât, un parti révolutionnaire devait être construit, et d’urgence. Ainsi, avec constance, obstination, sans dévier, des années 1900 à 1904, Lénine construisit un parti. Même s’il était loin de son modèle idéal, lorsque la Révolution de 1905 éclata, il avait un appareil sous son contrôle. Il avait démontré pleinement le talent politique, organisationnel et administratif nécessaire pour construire une telle machine.

Dans la révolution elle-même, Lénine devait montrer que si nécessaire, si les masses allaient plus loin que le parti n’était prêt à aller, il aurait la volonté et la capacité de surmonter le décalage de l’appareil qu’il avait construit en mobilisant l’énergie des travailleurs de base. Mais nous anticipons.

 

Notes

[1]NK Kroupskaïa, Souvenirs sur Lénine.

[2]NK Kroupskaïa, Souvenirs sur Lénine.

[3]L Trotsky, Ma Vie, op. cit., p. 189.

[4]NK Kroupskaïa, Souvenirs sur Lénine.

[5]Письма П. Б. Аксельрода и Ю. О. Мартова, Berlin 1924, vol.1, p. 46.

[6]I. Getzler, Martov, London 1967, p. 75.

[7]Lénine, Œuvres, vol.36, p. 99.

[8]ibid., p. 100.

[9]Wildman, Making of a Workers’ Revolution, op. cit., p. 241.

[10]Trotsky, Staline, 1940.

[11]NK Kroupskaïa, Souvenirs sur Lénine.

[12]O. Piatnitsky, Memoirs of a Bolshevik, London n.d., p. 57.

[13]NK Kroupskaïa, Souvenirs sur Lénine.

[14]Geyer, Lenin, op. cit., pp. 319–20.

[15]J.p. Nettl, Rosa Luxemburg, London 1966, vol.1, pp. 263–66.

[16]NK Kroupskaïa, Souvenirs sur Lénine.

[17]2-й съезд РСДРП (июль-август 1903 года) : Протоколы, Moscou 1959, p. 127. Tony Cliff inclut à la fin de cette citation un passage du projet de programme, adopté par le deuxième congrès : « Une condition essentielle de cette révolution sociale est la dictature du prolétariat, c’est-à-dire la conquête par le prolétariat d’un pouvoir tel qu’il lui permettra de réprimer toute résistance de la part des exploiteurs. », qui figure aux pages 420 et 720 de 2-й съезд РСДРП (июль-август 1903 года) : Протоколы – et n’est pas cité par Akimov. Il s’agit donc selon toute vraisemblance d’une erreur, que nous avons corrigée (SJ pour la MIA).

[18]« Le salut du peuple est la loi suprême ».

[19]2-й съезд РСДРП, Moscou 1959, p. 182.

[20]Протоколы 2-го очередного Съезда Заграничной лиги русской революционной социал-демократии, Genève, 1904, p. 57.

[21]2-й съезд РСДРП, op. cit., p. 136.

[22]Pour le projet de programme, voir 2-й съезд РСДРП p. 719 ; pour le programme adopté par le congrès voir p. 418.

[23]Lénine, Œuvres, vol.6, pp. 526–528.

[24]2-й съезд РСДРП, op. cit., p. 168-169.

[25]2-й съезд РСДРП, op. cit., p. 274.

[26]Friedrich Engels, De l’autorité, 1873.

[27]Martow, Geschichte, op. cit., p. 81.

[28]Lénine, Un pas en avant, deux pas en arrière, Editions du Progrès, Moscou, 1966, p. 158.

[29]ibid., pp116-117.

[30]ibid., p. 395.

[31]Lénine, Œuvres, vol.6, p. 31.

[32]Lénine, Œuvres, vol.34, p. 195.

[33]Kroupskaïa, Souvenirs sur Lénine.

[34]Ibid.

[35]Kroupskaïa, Souvenirs sur Lénine.

[36]Kroupskaïa, Воспоминания о Ленине, Moscou, 1989, p. 163.

[37]« Lettre à p. A. Krassikov », 5 avril 1905, Lénine, Œuvres, vol.36, p. 133.

[38]Lénine, Œuvres, p. 90.

[39]Kroupskaya, Воспоминания о Ленине, op. cit., p. 173.

[40]Kroupskaïa, Souvenirs sur Lénine.

[41]Cité in Trotsky, Staline.

[42]Piatnitsky, op. cit., pp. 59–60.

[43]Trotsky, Staline.

[44]Cité in Lénine, « Postface à la brochure « Lettre à un camarade sur nos tâches d’organisation » », Œuvres, vol. 7.

[45]Lénine, Œuvres, vol.18, p181.

[46]Lénine, Œuvres, vol.34, pp. 168–169.

[47]Lénine, Un pas en avant, deux pas en arrière, Œuvres, vol.7, p. 214.

[48]Lénine, Un pas en avant, deux pas en arrière, Œuvres, vol.7, p. 404.

[49]Lénine, Un pas en avant, deux pas en arrière, Œuvres, vol.7, p. 404.

[50]Lénine, Œuvres, vol.7, pp. 147–48.

[51]Kroupskaïa, Souvenirs sur Lénine.

[52]Kroupskaïa, Souvenirs sur Lénine.

[53]Lénine, Un pas en avant, deux pas en arrière, Œuvres, vol.7, p. 373.

[54]Lénine, Un pas en avant, deux pas en arrière, Œuvres, vol.7, pp. 266-67.

[55]Lénine, Un pas en avant, deux pas en arrière, Œuvres, vol.7, pp. 173–174.

[56]Trotsky, Martov, 1919.

[57]Lénine, Œuvres, vol.34, pp. 205.

[58]Ленинский Сборник, vol.15, pp. 249–59, 351–53.

[59]Lenin, Collected Works, vol.7, p. 571.

[60]ibid., p. 574.

[61]Lénine, Œuvres, vol.8, pp. 139–140.

[62]D. Lane, The Roots of Russian Communism, Assen 1969, p. 71.

[63]Trotsky, Staline.

[64]Geyer, op. cit., p. 410.

[65]Lénine, Œuvres, vol.34, p. 252.

[66] Lénine, Œuvres, vol.8, p. 37.

[67]Lénine, Œuvres, vol.34, p. 303.

[68]Листовки петербургских большевиков, 1902-1917, vol.1, Leningrad 1939.

[69]Lane, op. cit., p. 74.

[70]ibid., p. 101.

[71]V.I. Nevsky, Рабочее движение в январские дни 1905 года, Moscou 1930, p. 85.

[72]Ibidem.

[73]ibid., p. 157.

[74]3-й съезд РСДРП : Протоколы., Moscou 1959, pp. 544–45.

[75]Martov, op. cit., p. 88.

[76]Lane, op. cit., p. 72.

[77]Lénine, Œuvres, vol.34, p. 304.

[78]ibid., pp. 314–15.

[79]ibid., p. 326.

[80]ibid., p. 335.

[81]ibid., p. 334

[82]ibid., p. 335

[83]ibid., vol.36, p. 65.

[84]Lénine, « Que faire ? », Œuvres, vol.5, p. 478.

[85]Marx et Engels, Werke, Berlin 1966, vol.27, p. 184-185.

[86]Marx et Engels, Werke, Berlin 1966, vol.27, pp. 189 à 191.

[87]L. Trotsky, Nos tâches politiques, 1904, p. 4.

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