La théorie de la régulation est une théorie économique qui analyse notamment les mécanismes de stabilisation et de reproduction du capitalisme. Pourquoi le capitalisme perdure-t-il malgré sa nature destructrice ? Comment ce système réussit-il à surmonter les crises qui sont inhérentes à son fonctionnement ?
Cette théorie a montré que différents régimes d’accumulation se sont succédés dans l’histoire du capitalisme : l’accumulation du capital ne s’organise pas de la même façon pendant la période fordiste (1945-1975) que pendant le régime d’accumulation financiarisé (depuis les années 1980). Les régimes d’accumulation sont organisés par des institutions sociales, économiques et politiques. Mais les institutions propres à la reproduction sociale – c’est-à-dire celles qui organisent le renouvellement de la société et de la force de travail – sont peu traitées dans cette approche[1].
Les théoriciennes de la reproduction sociale, largement inspirées par les théories féministes marxistes des années 1970[2], ont quant à elles travaillé sur les mécanismes cachés qui organisent la reproduction, pour reprendre les termes de Nancy Fraser, et particulièrement sur le travail invisibilisé et souvent féminin, qui permet de faire fonctionner le capitalisme.
Cet article revient sur ces apports croisés : comment articuler les grilles de lecture des économistes de la régulation avec la grille d’analyse des féministes de la reproduction sociale ? Et surtout, comment ces lectures croisées nous permettent de mieux comprendre les mécanismes d’accumulation du capitalisme, dans une perspective de changement social.
Crises et stabilité : les régimes d’accumulation du capitalisme
Les économistes de la régulation ont montré que les régimes d’accumulation sont des arrangements institutionnels stabilisés permettant de gérer certaines contradictions du capitalisme de façon à organiser la croissance pour une période donnée. Le capitalisme dans les économies industrielles peut être subdivisé en trois grandes périodes historiques fonctionnant sur des arrangements institutionnels différents : le capitalisme libéral du XIXème ; le capitalisme fordiste et le capitalisme financiarisé.
Chaque régime d’accumulation est temporaire car les contradictions sur lesquelles reposent le capitalisme ne peuvent être définitivement réglées dans le système capitaliste : au bout d’un moment le régime s’essouffle et une grande crise implique le passage à un autre régime d’accumulation. Ces économistes ont travaillé ces régimes, leurs stabilités et leurs entrées en crise, mais du seul point de vue de la production. Pourtant, leur périodisation peut être enrichie par des façons de gérer les contradictions propres à la reproduction.
Le concept de mode de reproduction
Chaque régime d’accumulation repose sur un mode de production et sur un mode de reproduction. Le mode de reproduction renvoie à des arrangements institutionnels qui stabilisent pour un temps la contradiction portant sur la nécessité de la reproduction de la force de travail.
En effet, les travaux autour de la reproduction sociale ont identifié une contradiction interne au capitalisme : comme l’explique Lise Vogel[3], ce dernier a besoin d’exploiter le plus possible la force de travail dans le salariat, mais il doit cependant renoncer à une partie de la force de travail qui doit se consacrer à reproduire la force de travail d’aujourd’hui (travail domestique) et de demain (production des futur-e-s travailleureuses).
La reproduction sociale au sein du capitalisme représente donc une contradiction interne. Pour la résoudre, il existe des institutions qui organisent la reproduction sociale dans le capitalisme, et qui sont compatibles avec le régime d’accumulation en place. La stabilité de cette organisation institutionnelle crée pour un temps un mode de reproduction, dont la stabilité et les crises rejoint la chronologie des régimes d’accumulation.
Il existe ainsi une organisation institutionnelle de la reproduction sociale spécifique à chaque régime d’accumulation, organisation qui repose systématiquement sur une oppression des femmes, mais prend des formes variées. Cette organisation constitue ainsi de véritables modes de reproduction qui s’articulent aux modes de production. Cela recouvre cinq grands domaines :
Domestique
Les modes d’organisation du travail domestique, notamment les potentiels recours au secteur marchand. Cette répartition du travail domestique dans la société est celle entre les hommes et les femmes, mais aussi entre ce qui est collectivisé ou individualisé, ce qui est marchand ou gratuit. L’État, à travers des politiques telles que le plan Borloo, organise une partie du travail domestique dans le secteur marchand. Les politiques sociales, salariales et familiales jouent également un rôle dans l’organisation et la répartition du travail domestique entre hommes et femmes.
Enfance
Il s’agit de l’ensemble des dispositifs qui sont mis en place pour gérer collectivement ou non la petite enfance. La salarisation grandissante des femmes en France a par exemple été largement soutenue par le développement d’une prise en charge de la petite enfance par les pouvoirs publics avec la création des crèches et des réseaux d’assistantes maternelles.
Reproduction
Il s’agit ici de l’ensemble des normes de fabrication des enfants : les accès à l’avortement, aux techniques de reproduction assistées. L’état organise la manière dont les personnes peuvent ou non se reproduire en fonction des modes de reproduction. Cela inclut aussi les politiques de luttes contre l’infertilité, les politiques de maîtrise de la natalité.
Famille
Il s’agit également dans ces modes de reproduction d’intégrer les politiques publiques de gestion de la famille. Cela touche aux droits de succession par exemple, et à la manière dont le capitalisme organise sa reproduction financière, mais également à la manière dont il organise les possibilité de « faire » famille (parentalité homosexuelles par exemple).
Soin des adultes
Il s’agit de l’ensemble du travail reproductif à l’attention des personnes après l’enfance : du soin aux personnes en situation de handicap, au soin aux personnes âgées. D’une organisation individuelle et privée, à une organisation marchande, les différents régimes d’accumulation qui se sont succédés se sont appuyés sur des modalités de prises en charge variables.
Comme les autres aspects institutionnels du fordisme, l’arrangement institutionnel qui permettait la reproduction sociale sous le fordisme (sur lequel on ne revient pas ici) entre aussi en crise dans les années 1970-80. La réorganisation du capitalisme dans son régime d’accumulation financiarisé implique donc également une réorganisation du mode de reproduction, réorganisation compatible avec les formes institutionnelles du capitalisme financiarisé, que nous proposons pour l’instant d’appeler mode de reproduction mondialisé.
Crise du fordisme, crise du care
La fin du régime d’accumulation fordiste a été largement étudiée par la théorie de la régulation et les différentes composantes de la crise et de ses conséquences sont bien connues : décrochage de la productivité ; chocs pétroliers ; inflation importée ; priorisation de la maîtrise de l’inflation dans les politiques économiques au détriment de la lutte contre le chômage ; érosion de l’État social ; etc.
Cependant, un des facteurs d’approfondissement de crise reste encore peu identifié par la théorie de la régulation, celui qui a été documenté sous le nom de crise du care. La crise du carecorrespond à un moment de crise de l’organisation institutionnelle de la reproduction sociale telle qu’elle prévalait sous le régime d’accumulation fordiste.
Située dans les années 1990, la crise du care renvoie au moment où certains facteurs institutionnels ont tellement évolué que le mode de reproduction qui prévalait sous le fordisme ne permet plus de gérer la contradiction entre nécessité du travail reproductif et du travail productif. Cette crise du mode de reproduction est ainsi déterminée par des éléments de crise du mode de production, et participe en retour à déstabiliser le mode de production.
Dans les années 1990[4], ce mode de reproduction entre en crise pour plusieurs raisons. D’un côté, une partie des femmes ne veut plus ou ne peut plus assumer autant de travail reproductif gratuit, notamment du fait de l’augmentation de l’activité féminine sur le marché du travail. Le taux d’activité des femmes à 40 ans est passé de 69 % pour la génération née en 1945 à 86 % pour la génération née en 1975[5].
Cependant, c’est seulement pour les femmes les plus diplômées que cette progression de l’activité s’est traduite par une progression de l’emploi à temps plein. La hausse de l’activité des femmes les moins diplômées s’est quant à elle traduite par une forte augmentation de l’emploi à temps partiel. Cette polarisation des conditions d’emploi entre les deux bouts de la chaîne est allée de pair avec le fait qu’une partie grandissante des femmes qui ont des emplois qualifiés externalisent tout ou partie du travail reproductif qu’elles ne font plus[6]. Le paradoxe de la reproduction dans le capitalisme refait surface : comment occuper un emploi dans le secteur marchand tout en reproduisant la force de travail chez soi et gratuitement ?
Ensuite, pendant les années 1970, les femmes ont obtenu progressivement les moyens de contrôler leur fécondité, ce qui leur permet à la fois de prolonger la durée des études et aussi d’avoir plus de prise sur la façon dont elles souhaitent combiner travail productif et reproduction.
Néanmoins, au même moment, la baisse des salaires réels rend obsolète le modèle familial avec un seul pourvoyeur de revenu et pour la plupart des femmes, l’emploi (re)devient obligatoire pour subvenir aux besoins de leur famille, d’autant plus que le chômage grandissant, en particulier dans le secteur industriel, va conduire les emplois du secteur tertiaire – largement féminisé – à devenir les principaux revenus des ménages.
`Enfin, l’érosion de l’État social implique qu’il y ait moins de services publics, alors même qu’un nombre croissant de femmes passe plus de temps dans l’emploi salarié et que donc elles ne peuvent plus absorber l’ensemble du travail reproductif.
La reproduction sociale en régime financiarisé : un mode de reproduction mondialisé
Cette crise du care appelle un réagencement institutionnel compatible avec le régime d’accumulation financiarisé. Désormais, la reproduction sociale repose sur l’externalisation, la professionnalisation du travail et l’importance d’une migration de la force de travail en provenance des pays du sud pour assurer le travail reproductif au nord. C’est pourquoi nous le qualifions de mode de reproduction mondialisé. Là aussi, ces deux mouvements ont à la fois participé à la stabilisation institutionnelle du régime d’accumulation financiarisé, tout en étant impactés par le réagencement des formes institutionnelles du mode de production.
L’une des principales caractéristiques du capitalisme financiarisé est d’être tiré par la dette. Le rôle de la dette dans ce régime d’accumulation est double : d’un côté, les nombreuses crises de la dette dans les économies du Sud placent ces dernières dans une situation de dépendance importante vis-à-vis des devises internationales fortes ; de l’autre côté, l’endettement des ménages au nord comme au sud implique des stratégies individuelles spécifiques destinées à faire face à cet endettement.
Dans les pays du Sud, le fort endettement public et privé a justifié l’intervention des institutions de Bretton Woods[7] qui ont imposé en contrepartie de leurs prêts des programmes d’ajustement structurels, qui ont poussé les populations à l’urbanisation et à la salarisation, les privant des moyens d’assurer leur propre subsistance.
De même, ces programmes ont impliqué la diminution drastique des dépenses publiques destinées aux services publics et aux politiques sociales, diminuant par là aussi les possibilités pour les populations locales de subvenir à leurs besoins. Enfin, les fréquentes dévaluations monétaires, en affaiblissement la valeur de la monnaie nationale ont impliqué un besoin accru de devises étrangères pour faire face aux dettes privées et publiques. L’ensemble de ces raisons structurelles au régime d’accumulation financiarisé a eu pour résultat de pousser les populations des Suds à la migration.
L’importance de la dette publique et privée est une cause directe de la migration sud/nord. D’un côté, pour faire face à la nécessité d’obtenir des devises les gouvernements ont incité les femmes à migrer, car celles-ci sont vues comme plus susceptibles de renvoyer de l’argent dans leur pays d’origine, si elles y ont laissé leur famille. D’un autre côté, et comme le montre Isabelle Guérin[8], l’explosion du niveau moyen de l’endettement des ménages[9] implique un travail de la dette et un travail pour la dette qui est largement féminin.
À l’ensemble des phénomènes de travail pour la dette, on peut ajouter la migration de travail vers les pays du nord. En effet, depuis 1970, les migrations internationales ont été multipliées par trois, et parmi ces migrantes, plus de la moitié sont des femmes et les flux de migrations internationales à destination de l’Europe, de l’Amérique (du nord et du sud), de la Nouvelle-Zélande et de l’Australie sont largement féminins.
Ainsi, la main d’œuvre féminine des pays du Sud migre largement vers les pays du Nord, où elle y est (mal) accueillie en étant directement canalisée vers le travail de reproduction sociale : garde d’enfants, femmes de ménages, travailleuses du sexe, aides à domicile. En France par exemple, les gouvernements ont signé des accords avec l’agence nationale des services à la personne, avec le secteur du nettoyage et celui de l’hôtellerie-restauration, accords permettant d’orienter les femmes migrantes vers ces emplois dont les hommes et les femmes natives ne voulaient pas, mais qui étaient de plus en plus nécessaires pour assurer le travail de reproduction sociale dans le contexte de crise du care.
Ces flux de travailleuses de la reproduction sociale permettent aussi d’alimenter la professionnalisation du care dans les pays du Nord, tout en fournissant une réponse au problème à la contradiction force de travail/travail reproductif gratuit pour les femmes des classes moyennes des pays du Nord, à un moment où les hommes du nord n’augmentent pas leur contribution au travail reproductif.
En France, le développement par l’État d’un secteur professionnel des services à la personne dans le cadre du plan Borloo 2005[10] a permis de rendre accessible même aux classes moyennes le recours à ces services à domicile, notamment grâce au développement des Chèques Emplois Services Universels (CESU). La construction et la subvention par l’État de ce secteur du travail de care professionnel répondent non seulement à la nécessité de trouver un débouché à la crise du care, mais aussi à la nécessité d’organiser une réponse au chômage massif qui se développe à la suite de l’érosion du régime d’accumulation fordiste. La construction d’un secteur marchand du travail reproductif largement subventionné par l’État fournit ainsi, même aux classes moyennes, la possibilité d’avoir recours à des services marchands pour faire réaliser en partie le travail de reproduction sociale nécessaire.
En construisant les politiques de santé, les politiques familiales mais également les politiques migratoires, l’État participe à organiser le mode de reproduction mondialisé. Ainsi, si l’internationalisation croissante de l’économie a déstabilisé le régime d’accumulation fordiste, elle a aussi été la clef de la recomposition du mode de reproduction dans le régime d’accumulation financiarisé. Les crises et les institutions du capitalisme sont aussi celles du mode de reproduction.
Notes
[1] Cet article est tiré d’une publication parue dans Économie et Institution, n°33, « Théorie de la régulation et féminisme : articuler production et reproduction dans les régimes d’accumulation », 2024 ; il reprend également des éléments qui ont été présenté lors de la conférence Historical Materialism à Paris en juin 2025.
[2] Calderaro, Charlène. « La critique féministe-marxiste: du travail domestique aux théories de la reproduction sociale. » Travail, genre et sociétés 48.2 (2022): 113-128.
[3] Vogel, Lise. Marxism and the oppression of women: Toward a unitary theory. 1983.
[4] Ce régime entre en crise un peu plus tôt aux Etats-Unis dans les années 1980.
[5] Martin, H. (2022). Après plusieurs décennies de forte progression, le taux d’emploi des femmes commence à stagner en France. Population & Sociétés, N° 606(11), 1-4.
[6] Champagne, C., Pailhé, A., & Solaz, A. (2015). Le temps domestique et parental des hommes et des femmes : quels facteurs d’évolutions en 25 ans?. Économie et statistique, 478(1), 209-242.
[7] Accords économiques signés après la Seconde Guerre mondiale. Ils ont pour objectif de stabiliser le système financier international.
[8] Guérin, I. (2023). Le genre de la monnaie et de la dette. In Le nouvel état des savoirs. (dir) Boyer R., Chanteau JP., Labrousse A., Lamarche T., La Découverte.
[9] Passé de 28 à 50 % du PIB dans les économies émergentes entre 2010 et 2022
[10] Gallois, F., & Nieddu, M. (2015). Quand l’État décrète le marché : le cas du Plan Borloo. Revue de la régulation. Capitalisme, institutions, pouvoirs, (17).
