La crise de la gauche portugaise. Entretien avec Catarina Príncipe
Le PS a gouverné au Portugal de 2015 à 2024. Souvent présentée comme un modèle par les gauches européennes, cette expérience a pourtant conduit au retour de la droite et à une énorme croissance de l’extrême droite. Catarina Príncipe nous explique pourquoi.
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Il y a dix ans, le dirigeant socialiste portugais António Costa formait un gouvernement avec le soutien de deux partis de la gauche radicale : le Bloc de gauche et le Parti communiste portugais (PCP). Le gouvernement Costa apparaissait alors comme une réussite pour le centre-gauche en Europe, à un moment où la plupart de ses partis perdaient du terrain. Le Portugal faisait également figure d’exception en Europe occidentale, l’extrême droite y demeurant une force marginale.
Le Parti socialiste a encore accru son score en 2019, puis remporté une majorité absolue au Parlement lors des élections de 2022 (convoquées en raison du refus des partis de la gauche radicale de voter le budget), ce qui lui a permis de gouverner sans l’appui du Bloc de gauche et du PCP. Mais, à la fin de l’année suivante, António Costa a dû démissionner de son poste de Premier ministre en raison d’accusations de corruption et de trafic d’influence (qui se sont par ailleurs avérées sans fondement le concernant), et son parti a ensuite perdu le pouvoir à l’issue de la quatrième élection législative organisée en moins de dix ans.
Les élections organisées cette année ont constitué un désastre pour le Parti socialiste comme pour la gauche radicale. Avec 23 % des suffrages, les socialistes sont arrivés derrière le parti d’extrême droite Chega, créé seulement en 2019 et devenu donc en six ans la deuxième force au Parlement portugais. Le score cumulé du Bloc de gauche et du Parti communiste représentait moins d’un tiers de celui qu’ils avaient obtenu en 2015, ce qui appelle à l’évidence des débats stratégiques.
Nous publions cet entretien avec Catarina Príncipe portant sur la dernière décennie de la vie politique portugaise. Catarina Príncipe est l’autrice de nombreux articles pour Jacobin, a codirigé l’ouvrage Europe in Revolt: Mapping the New European Left, et Contretemps a déjà publié plusieurs traductions de ses articles. Cet entretien est une version éditée d’une discussion en anglais avec Daniel Finn, diffusée dans le podcast Long Reads de Jacobin Radio. Vous pouvez écouter les deux parties de l’entretien ici et ici.
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Daniel Finn – À l’approche des élections de 2015, quels avaient été les effets de la crise de la zone euro et des programmes de la troïka sur la société et la vie politique portugaises ?
Catarina Príncipe – Il faut commencer par la crise financière de 2007-2008. À l’époque, le Portugal était gouverné par le Parti socialiste, avec José Sócrates comme Premier ministre. Des programmes d’ajustement ont alors été mis en œuvre, sous la forme de plans de sauvetage bancaires, de baisses de salaires et de réductions modestes mais continues des services sociaux. Mais, dans le même temps — et cela relevait clairement des orientations européennes —, on a assisté à une forte augmentation de l’investissement public, conçue comme une sorte de réponse keynésienne à la crise.
Vers 2010, pour des raisons à la fois politiques et économiques, cet équilibre ne tenait plus : d’un côté, parce que la dette publique augmentait ; de l’autre, parce que cette orientation européenne prenait fin — les banques allemandes avaient alors besoin d’être refinancées. Dans le même temps, les tensions se sont accrues dans l’arène politique portugaise. Le Parlement a finalement adopté une motion de censure, et le gouvernement est tombé en 2011.
Les deux grands partis portugais sont le PSD (Parti social-démocrate) et le PS (Parti socialiste) autrement dit le centre-droit et le centre-gauche. Les partis portugais portent souvent des noms très marqués à gauche, parce qu’ils sont tous issus du processus révolutionnaire de 1974-1975. Le centre-gauche, le centre-droit et un troisième parti, les conservateurs chrétiens (CDS-PP), avaient déjà signé le mémorandum avec la troïka. La droite a remporté les élections de 2011 dans un contexte où l’application de ce mémorandum était déjà acquise.
L’austérité était présentée comme un état d’exception : un moment politique exceptionnel durant lequel toute une série de mesures pouvaient être imposées au nom de la crise, telles que des politiques sévères de dévalorisation du travail et des coupes profondes dans les dépenses sociales. À l’approche des élections de 2015, le contexte était celui de l’appauvrissement de la majorité des travailleurs et des retraités, de la hausse des impôts directs et indirects, ainsi que de la privatisation des biens et services publics, y compris de nombreuses entreprises stratégiques.
Les attaques contre le droit du travail ont été frontales : la négociation collective a pratiquement disparu. Le gouvernement de droite est même allé au-delà de ce que demandait la troïka sur certaines mesures, comme la suppression de jours fériés ou l’augmentation du temps de travail — des dispositions qui ont d’ailleurs été annulées par la Cour constitutionnelle portugaise.
L’austérité a également contribué à imposer des dynamiques sociales plus conservatrices. Le Portugal a dû mobiliser non pas l’État-providence, mais ce que l’on pourrait appeler la « société-providence », c’est-à-dire la famille. En raison des coupes budgétaires et de la forte hausse du chômage, plusieurs générations se sont retrouvées à vivre sous le même toit, dépendantes d’un seul revenu, les grands-parents assurant la survie de leurs enfants et petits-enfants. Cela implique une organisation plus conservatrice des rôles sociaux et fragilise le tissu social, rendant les individus plus vulnérables et plus dépendants.
La Grèce a traversé une expérience très comparable, mais de manière plus dure et à un rythme plus rapide. Je pense que cela tient à une raison très précise : la capacité de mobilisation contre l’austérité. En Grèce, les mouvements sociaux ont pris une ampleur considérable et ont fini par porter un parti de gauche au pouvoir — avec toutes les limites et difficultés qui ont suivi. Au Portugal, nous n’avons pas connu un tel sursaut.
Il y a bien eu des mobilisations très importantes, mais elles n’ont pas réussi à s’inscrire dans la durée ni à s’ancrer durablement. Ce n’était pas faute de partis de gauche — le Bloc de gauche comme le Parti communiste portugais ont été très actifs dans ces mobilisations —, mais plutôt parce que nous ne disposions pas du même niveau d’organisation dans les quartiers et sur les lieux de travail que celui que l’on trouvait dans la société grecque.
Daniel Finn – Lorsque le premier gouvernement Costa a été formé après les élections de 2015, comment s’est construit l’accord avec les partis de la gauche radicale ? Qu’est-ce qui figurait dans l’accord gouvernemental, et qu’est-ce qui en était exclu ?
Catarina Príncipe – Le Portugal a toujours été présenté comme le « bon élève » de la zone euro — Angela Merkel l’a répété à de nombreuses reprises —, parce que nous n’avons pas connu le même niveau de mobilisation sociale et n’avons pas fait émerger un parti anti-austérité d’une ampleur comparable à celle de Syriza en Grèce. En conséquence, la Banque centrale européenne (BCE) a accordé au Portugal certaines formes d’aide qu’elle a refusées à la Grèce.
Un exemple important est le Public Sector Purchase Programme, qui permettait à la BCE d’acheter directement des obligations de la dette portugaise. La Grèce avait demandé à bénéficier de ce dispositif, qui était censé être interdit par les règles de la BCE. Pourtant, le Portugal y a eu accès — le programme a même été conçu spécifiquement pour lui. La troïka a aidé le Portugal d’une manière qu’elle n’a pas appliquée à la Grèce, ce qui a permis au gouvernement portugais de passer les évaluations de la troïka sans avoir à demander un second plan de sauvetage.
C’est dans ce contexte qu’ont eu lieu les élections de 2015. Un récit s’est imposé : « Si vous acceptez de faire des sacrifices, cela en vaudra la peine, car nous sommes désormais sortis du programme d’aide. » Un mantra était sans cesse répété : « Le Portugal n’est pas la Grèce. » Cela intervenait quelques mois seulement après que Syriza avait été contraint d’accepter un programme d’austérité encore plus dur.
Le Parti socialiste n’a pas remporté les élections : il est arrivé en deuxième position, derrière l’alliance de droite formée par les sociaux-démocrates et les conservateurs chrétiens. Mais dans le système parlementaire portugais, on n’élit pas directement un Premier ministre : on élit un Parlement composé de différents partis, chargé ensuite de former un gouvernement. Pour la première fois depuis la période post-révolutionnaire, une majorité parlementaire réunissait le Parti socialiste et les partis de la gauche radicale. Si les socialistes, le Parti communiste et le Bloc de gauche parvenaient à un accord, ils pouvaient former un gouvernement stable.
L’accord gouvernemental relevait d’une approche tactique pour le Bloc de gauche et le Parti communiste. Pendant la campagne électorale, les partis de gauche avaient mis les socialistes au défi : s’ils acceptaient de mettre en œuvre certaines politiques précises, la gauche soutiendrait un gouvernement dirigé par le Parti socialiste. Plusieurs mesures avaient été mises sur la table, notamment l’annulation des coupes dans les dépenses publiques, le rétablissement des jours fériés nationaux et l’augmentation du salaire minimum.
Ces propositions étaient censées constituer un point de départ pour des négociations, mais elles ont finalement servi de point d’arrivée. L’accord conclu avec le Parti socialiste a mis de côté l’ensemble des mesures fondamentales figurant dans les programmes politiques du Bloc de gauche et du PCP, en renvoyant des questions telles que la réforme du droit du travail ou la restructuration de la dette publique à des groupes de travail qui, au cours des quatre années suivantes, n’ont strictement abouti à rien.
Par ailleurs, cet accord était censé durer un an, mais il est devenu la base de référence pour les quatre années suivantes. Les mesures proposées par les partis de gauche n’ont pas été mises en œuvre en l’espace d’un an, comme cela était initialement prévu : elles l’ont été sur quatre ans — et de manière incomplète. Les deux partis ont accepté de voter l’investiture d’António Costa comme Premier ministre et de soutenir les budgets de son gouvernement, sans pour autant occuper de postes ministériels.
Daniel Finn – Cet arrangement a effectivement duré toute la législature, jusqu’aux élections suivantes de 2019. Comment résumeriez-vous le bilan global du premier gouvernement Costa ? Quelles ont été les ruptures ou les continuités avec les gouvernements précédents, et comment ont évolué les relations entre les socialistes et la gauche radicale ?
Catarina Príncipe – Je commencerai par la question des relations avec la gauche. Pendant les négociations, puis tout au long de la législature, les deux partis de la gauche radicale n’ont jamais négocié entre eux ni même échangé directement : ils ne communiquaient qu’avec le Parti socialiste. Cela a permis aux socialistes de contrôler l’essentiel de l’information, tandis que les partis de gauche n’ont jamais discuté ni débattu collectivement de la manière de faire face à António Costa.
Si ce gouvernement a bien mis un terme au processus d’appauvrissement accéléré, il est difficile de dire qu’il ait véritablement rompu avec la logique de l’austérité, si l’on entend celle-ci non seulement comme une discipline budgétaire, mais aussi comme la libéralisation du marché du travail et le recul des capacités de l’État. Il n’y a pas non plus eu de rupture concrète entre cette expérience d’un Parti socialiste gouvernant avec le soutien de la gauche et les précédents gouvernements socialistes gouvernant seuls.
Sur le plan du bilan, au cours de ces quatre années, le gouvernement a certes mis en œuvre certaines mesures — comme la revalorisation des pensions ou le rétablissement partiel de la progressivité de l’impôt. Mais, dans le même temps, les niveaux d’investissement public ont atteint des planchers historiques, et les lois du travail imposées par la troïka sont restées, pour l’essentiel, intactes. La précarité de l’emploi a continué de progresser, malgré quelques dispositifs limités. La négociation collective a poursuivi son déclin, tandis que les services publics — notamment la santé et l’éducation — se sont dégradés faute de financements suffisants.
Si la privatisation de TAP, la compagnie aérienne nationale, a bien été annulée, le service postal est resté entre des mains privées, tout comme le secteur de l’énergie. Pendant la crise, l’une des principales banques portugaises s’est effondrée et a été renflouée par l’État, sans qu’aucun débat ne s’ouvre sur l’instauration d’un contrôle public du secteur bancaire — ou, à tout le moins, des banques sauvées par des fonds publics. Par ailleurs, la question de la dette, qui avait constitué l’un des enjeux politiques centraux dans l’ensemble de l’Europe du Sud durant cette période, a tout simplement disparu de l’agenda public.
Je dirais donc qu’il y a eu une rupture partielle avec l’austérité et le programme de la troïka, mais aucune rupture avec le social-libéralisme du Parti socialiste tel qu’il existait avant 2008. Cela révèle la faiblesse des partis de gauche dans la manière dont ils ont géré cet accord et cette architecture de négociation.
Daniel Finn – Lors des élections de 2019, on peut dire, schématiquement, que le vote en faveur du Parti socialiste a fortement progressé, que celui du Bloc de gauche est resté à peu près stable par rapport à 2015, tandis que celui du Parti communiste a reculé. Comment expliquez-vous ce résultat ?
Catarina Príncipe – Il faut revenir à l’élection précédente, qui s’inscrivait dans le contexte de la « pasokisation », c’est-à-dire du déclin des partis sociaux-démocrates traditionnels en Europe. Le Parti socialiste portugais a fait preuve d’une grande habileté stratégique. Compte tenu de la composition du Parlement en 2015, il pouvait soit former une grande coalition avec le centre droit, soit négocier avec la gauche. La seconde option était la seule qui lui permettait de survivre politiquement : s’il s’était associé à la droite portugaise qui venait d’imposer le mémorandum de la troïka, il aurait subi le même sort que ses partis frères ailleurs en Europe.
Je ne veux pas être excessivement déterministe, mais je pense que telle était leur lecture de la situation. Le Parti socialiste a su exercer une véritable « étreinte de l’ours » sur la gauche, et celle-ci n’a pas su manœuvrer dans ce contexte. À l’époque, je pensais que le Bloc de gauche et le Parti communiste auraient pu pousser l’accord bien plus loin. Mais, en 2019, ils commençaient à ressentir pleinement les effets de cette étreinte, dont ils ne parvenaient plus à se dégager.
Les socialistes ont alors recommencé à progresser, tandis que les partis de gauche se retrouvaient pris dans une dynamique paradoxale : ils tentaient d’expliquer que tout ce qui avait été positif durant ces quatre années était dû à la gauche, et que tout ce qui avait été négatif résultait de son manque de force. Ce raisonnement n’a guère convaincu l’électorat.
En 2019, la différence entre le Bloc de gauche et le Parti communiste tenait avant tout aux stratégies de communication. Le Bloc de gauche est parvenu à mieux capitaliser sur les gains limités des quatre années précédentes que le PCP. En même temps, il existait une différence structurelle entre les bases électorales des deux partis : la base communiste était beaucoup plus idéologisée que celle du Bloc de gauche, si bien que le malaise suscité par cet arrangement parlementaire s’y est fait sentir plus tôt.
Daniel Finn – Au cours du second mandat de Costa, l’« arrangement de la geringonça »[1] a pris fin officiellement en 2021. Le Bloc de gauche a notamment invoqué l’échec de la réforme du droit du travail. On peut établir ici un parallèle avec l’Espagne : contrairement au Portugal, Unidas Podemos[2] a exigé d’entrer au gouvernement plutôt que de soutenir de l’extérieur le gouvernement de Pedro Sánchez, et Yolanda Díaz[3] a assumé le portefeuille du travail précisément afin de mener à bien une réforme du droit du travail — tout en subissant, là aussi, de fortes pressions pour en limiter la portée. Dans les deux pays, il s’agissait de rétablir des droits dont disposaient les travailleurs avant la Grande Récession. Il ne s’agissait donc nullement de réformes structurelles révolutionnaires ou anticapitalistes, mais de droits parfaitement compatibles avec le fonctionnement du capitalisme portugais ou espagnol avant 2008. Et pourtant, cela semblait déjà excessif. Quelle a été, selon vous, la portée de ce moment, et comment le choix du Bloc de gauche et du Parti communiste de retirer leur soutien a-t-il conduit aux élections anticipées de 2022 ?
Catarina Príncipe – L’expérience portugaise a constitué une manière inédite d’aborder les questions de pouvoir et de gouvernement. La gauche radicale n’a pas remporté les élections et pris la tête d’un gouvernement, comme ce fut le cas en Grèce ; elle n’est pas non plus entrée au gouvernement en tant que partenaire minoritaire, comme en Espagne. L’idée était que le soutien parlementaire à un gouvernement, sans participation ministérielle, offrirait davantage de marges de manœuvre, puisqu’on n’était pas lié par un programme gouvernemental.
Cependant, dans la pratique, cela n’a pas fonctionné ainsi, car la gauche n’a pas été capable de peser sur certaines questions centrales. Celles-ci ont été reléguées à l’arrière-plan, tandis que, dans le même temps, la gauche n’a pas su tirer profit des éléments positifs qui ont effectivement eu lieu. C’est, je crois, le constat auquel les deux partis de gauche sont parvenus au terme de ces quatre années.
J’ajouterais un point de comparaison avec l’Espagne. Dès sa création, Podemos constituait un type de parti différent du PCP ou du Bloc de gauche. Dès le départ, Podemos était un parti qui aspirait à gouverner, avec beaucoup moins de contraintes politiques. Quoi que l’on pense du populisme de gauche, la manière dont Podemos a accepté de composer avec le PSOE (Parti socialiste ouvrier espagnol) reflétait une compréhension stratégique très différente de celle des partis portugais. Cela s’est révélé déterminant au moment où ces choix ont dû être opérés.
Lorsque la rupture avec Costa est finalement intervenue, ni le PCP ni le Bloc de gauche n’avaient défini de lignes rouges claires quant au moment et aux conditions de cette rupture. Ils n’étaient pas non plus en dialogue entre eux. Ce qui subsiste du mouvement syndical au Portugal reste par ailleurs très largement lié politiquement au PCP, ce qui a eu pour conséquence que, durant ces quatre années, le mouvement ouvrier est resté particulièrement silencieux.
Les partis de gauche ont progressivement compris qu’ils se trouvaient dans une situation perdant-perdant. Pour être honnête, les raisons qu’ils ont avancées pour justifier la rupture existaient dès le départ. Les deux partis avaient accepté, dès 2015, de renvoyer la question du droit du travail à un groupe de travail. Ils n’en ont jamais fait un enjeu central, alors même qu’il aurait dû l’être. C’était pourtant le cadre de l’accord qu’ils avaient signé.
Une autre raison tenait au sous-financement du système national de santé. Là encore, les partis de gauche avaient voté une série de budgets annuels qui ne prévoyaient aucun véritable investissement public pour l’État social. Il n’y a pas eu de débat approfondi au sein de la gauche sur la manière de faire face à cette situation, et au bout de six ans, il n’était plus possible de la prolonger. Mais à ce stade, il était déjà trop tard, comme l’ont confirmé les résultats des années suivantes.
Daniel Finn – Si l’on regarde au-delà de la sphère de la haute politique, qu’en était-il de la mobilisation sociale à partir de 2015 ? La société était-elle relativement atone durant ces années ?
Catarina Príncipe – La réponse honnête est qu’il ne se passait pas grand-chose. Durant les années de la troïka, nous avons connu quelques moments importants de mobilisation. Il faut toutefois distinguer un moment d’un mouvement : en Grèce et en Espagne, il y a eu une accumulation d’énergie dans la durée, tandis qu’au Portugal, nous avons surtout connu des moments d’indignation, marqués par des manifestations très massives, mais qui retombaient ensuite.
Cela s’est reproduit en 2015. D’une part, le niveau de mobilisation n’était pas le même, car le gouvernement Costa était perçu comme une forme de réparation ou de revanche après le gouvernement d’austérité de droite qui l’avait précédé. En soutenant ce gouvernement, les partis de gauche ont contribué à ce récit, ce qui aide à comprendre l’absence de nouveaux mouvements. Il existait également un sentiment de lassitude et de désespoir hérité de l’expérience de l’austérité.
Cela étant dit, de nouveaux mouvements sociaux ont effectivement émergé depuis 2022, principalement autour de la question du logement. Il existe aussi de nouveaux mouvements antiracistes, capables de relier différentes problématiques — par exemple en articulant la question du logement avec l’expérience des populations racisées vivant dans des situations de ségrégation spatiale. Il ne s’agit donc pas d’une période où rien ne se passe : il y a eu un moment de creux, mais aujourd’hui, de nouvelles dynamiques sont de nouveau à l’œuvre.
Daniel Finn – En 2022, des élections anticipées ont eu lieu et les socialistes ont remporté une majorité absolue au Parlement — cela semblait être un moment de triomphe pour Costa, présenté comme le dirigeant de centre gauche le plus accompli d’Europe occidentale. Pourtant, à la fin de l’année suivante, il a démissionné de son poste de Premier ministre à la suite d’un scandale de corruption très opaque, dans lequel les procureurs semblent avoir confondu Costa avec un autre responsable politique portant un nom similaire.
Catarina Príncipe – Lorsque le Parti socialiste a remporté une majorité absolue en 2022, les craintes liées à l’« étreinte de l’ours » exercée sur la gauche sont devenues réalité. Le scandale qui a conduit à la chute de Costa est difficile à expliquer.
Le parquet avait mis sur écoute des conversations téléphoniques entre des ministres du gouvernement, supposément impliqués dans des affaires de corruption liées à des concessions minières pour l’extraction de lithium dans les mines de Romano (Montalegre) et de Barroso (Boticas), à un projet de centrale électrique à hydrogène à Sines, ainsi qu’à la construction d’un centre de données. Le parquet a adressé au Premier ministre un avis l’informant qu’il ferait l’objet d’une enquête pour corruption dans ce dossier impliquant son ministre de l’Environnement et un membre de son cabinet.
Quelques semaines plus tard, il est apparu que l’« António Costa » mentionné dans ces écoutes n’était pas le Premier ministre, mais une autre personne. Si l’on connaît un tant soit peu le Portugal, on sait qu’António et Costa figurent parmi les prénoms et noms les plus courants de la langue portugaise. C’était là le scandale — ou plutôt le non-scandale. L’enquête se poursuit afin de déterminer s’il y a eu corruption dans cette affaire, mais il est désormais largement établi que le Premier ministre n’y était pas impliqué.
Ce qui m’intéresse, c’est le fait qu’il ait démissionné à ce moment-là, alors même qu’il disposait d’une majorité absolue au Parlement. Le Parti socialiste était engagé dans une trajectoire de redressement que beaucoup jugeaient impensable en 2015, lorsqu’il n’était pas en mesure de battre la droite, encore moins de remporter une majorité.
Plusieurs éléments peuvent expliquer la décision de Costa de démissionner. D’abord, après sept années au pouvoir, le bilan de son action faisait l’objet d’évaluations contrastées. Certes, les électeurs continuaient à voter pour lui. Mais votaient-ils pour Costa en tant que Premier ministre, pour son parti en tant que force de gouvernement, ou bien par calcul tactique, en raison de la situation particulière du centre droit ?
Le dirigeant des sociaux-démocrates avait déclaré qu’il n’aurait aucun problème à négocier un accord gouvernemental avec Chega, le parti d’extrême droite, entré pour la première fois au Parlement en 2019. Cela a favorisé un vote tactique en faveur du Parti socialiste, y compris parmi de nombreux électeurs qui, en d’autres circonstances, auraient voté pour le PCP ou le Bloc de gauche.
Par ailleurs, ce sont les partis de gauche qui avaient décidé de mettre fin à l’« arrangement » parlementaire avec les socialistes ; ils en ont donc porté la responsabilité aux yeux d’une partie de l’opinion, notamment parmi celles et ceux qui avaient vécu cette période comme une expérience positive après les années d’austérité imposées par la troïka. Si l’on examine les mesures concrètes proposées par la gauche radicale lors des élections de 2022, elles ne différaient d’ailleurs guère de celles avancées par le Parti socialiste.
Dans le même temps, la presse portugaise donnait l’impression qu’émergeait chaque jour un nouveau scandale — qui n’en était pas un — ou un nouvel épisode de corruption — qui s’avérait finalement sans lien avec le Parti socialiste. Il existait manifestement une lassitude à l’égard d’António Costa, difficile à dépasser politiquement. Parallèlement, des rumeurs circulaient déjà sur la possibilité qu’il obtienne un poste à l’échelle européenne.
Il faut aussi mentionner le rôle d’une figure importante, souvent sous-estimée : le président de la République portugaise. Depuis 2016, il s’agit de Marcelo Rebelo de Sousa, issu du Parti social-démocrate. Rebelo de Sousa est une personnalité politique très présente. Il se félicitait ouvertement d’avoir assuré la stabilité du gouvernement Costa, appelant quotidiennement les dirigeants des partis durant les années de l’« arrangement ».
Au moment de la démission de Costa, le président aurait pu nommer un nouveau Premier ministre issu du Parti socialiste, qui disposait pourtant d’une majorité absolue. Il a choisi de ne pas le faire. Je pense que Costa a démissionné parce qu’il savait qu’il n’était pas coupable des accusations portées contre lui, et que le président a accepté cette démission parce qu’il entrait dans les dernières années de son propre mandat et souhaitait achever celui-ci avec un gouvernement de centre droit en place.
Daniel Finn – C’est un autre point sur lequel la comparaison avec l’Espagne est éclairante. Le gouvernement de Pedro Sánchez a été confronté à diverses accusations émanant de secteurs de l’appareil judiciaire. Certaines de ces accusations visant Sánchez — et en particulier son épouse — étaient manifestement infondées et partisanes. Ces derniers mois, un scandale plus crédible a toutefois émergé, impliquant non pas Sánchez lui-même mais certains de ses alliés politiques. Dans l’ensemble, il est clair que la justice espagnole est fortement politisée et partisane, même si cela varie selon les juridictions concernées. Le système judiciaire portugais présente-t-il lui aussi un tel historique de parti pris, ou aurait-il été plus surprenant qu’une logique politique sous-tende l’action du parquet ?
Catarina Príncipe – La justice espagnole est traditionnellement plus ouvertement partisane et plus marquée à droite que celle du Portugal. Cela tient à la manière dont les nouveaux États démocratiques se sont constitués dans les années 1970 : en Espagne par une transition « par le haut », au Portugal par une révolution. Toutefois, ces dernières années, on observe clairement des évolutions au sein du système judiciaire portugais.
Pendant un certain temps, António Costa a eu une ministre de la Justice qui a tenté de soulever ces questions, mais elle a été complètement marginalisée. Si l’on observe certains juges occupant des positions clés dans les juridictions décisionnelles — par exemple celles qui statuent sur l’ouverture ou non d’une enquête visant le Premier ministre —, ils apparaissent clairement, et ouvertement, beaucoup plus à droite. On assiste également à une multiplication des poursuites visant des militant·es politiques de gauche. Cela correspond étroitement à un déplacement politique plus large, lié à la montée de l’extrême droite.
Daniel Finn – La crise du logement au Portugal est devenue l’un des enjeux centraux de ces dernières années, avec des parallèles évidents avec d’autres pays, de l’Espagne à l’Irlande. Comment la situation actuelle s’est-elle constituée, et y a-t-il eu des tentatives sérieuses pour y remédier ?
Catarina Príncipe – Le Portugal est l’un des pays européens où la part du logement public est la plus faible — environ 2 %. Cela résulte d’un choix politique majeur, amorcé sous le fascisme et prolongé sous la démocratie, fondé sur l’idée que la construction de logements bon marché et accessibles pour les classes populaires transformerait leur identité sociale. Si vous êtes ouvrier mais aussi propriétaire, vous serez, par exemple, moins enclin à soutenir le Parti communiste.
Cette valorisation de l’accession à la propriété s’est ainsi maintenue du fascisme à la démocratie. Lors de la révolution, une partie de ce récit a certes évolué, mais le Portugal restait alors un pays marqué par un très fort niveau de pauvreté. De nombreuses personnes vivaient dans des bidonvilles, ce qui rendait urgente la résolution de la question du logement.
Celle-ci a été traitée de trois manières. La première — malheureusement la moins significative — a été la création de coopératives de logement. La deuxième a consisté en la construction de ce que l’on appelle le logement social, de faible qualité et destiné exclusivement aux familles les plus pauvres. La troisième, de loin la plus importante, a reposé sur des programmes public-privé mobilisant des fonds structurels européens pour soutenir les entreprises du bâtiment.
Cela a également supposé le développement d’un secteur bancaire — public au Portugal jusqu’en 1992. L’accès à ces logements nouvellement construits s’est toujours fait par le crédit. Comme le Portugal est, depuis la période fasciste, un pays de propriétaires plutôt que de locataires, les ménages ont majoritairement cherché à devenir propriétaires. Le seul véritable programme public jamais mis en œuvre dans l’histoire contemporaine du pays en matière de logement a été le soutien public au crédit immobilier.
Évidemment, cela n’était pas suffisant — ni à l’époque, ni aujourd’hui. Le boom du tourisme exerce une pression considérable sur le marché, notamment par la transformation massive de logements en locations de courte durée de type Airbnb. Des quartiers entiers de Lisbonne appartiennent désormais à des fonds d’investissement comme BlackRock.
Il y a également eu des dispositifs tels que les « visas dorés »[4] qui accordaient immédiatement un droit de résidence aux ressortissant·es étrangers achetant un bien immobilier de grande valeur. Ce programme n’a pris fin que récemment, même s’il reste possible d’obtenir la résidence en investissant — le plus souvent via des fonds d’investissement — au moins 500 000 euros. Dans les deux cas, les bénéficiaires obtenaient un accès immédiat au marché européen.
En matière de contrôle des loyers, il existe des règles applicables à ce que l’on appelle la location longue durée. Lorsqu’un logement est loué depuis longtemps, le loyer ne peut pas, par exemple, passer brutalement de 300 à 900 euros par mois. Mais comme la majorité des locataires sont aujourd’hui jeunes et en début de parcours résidentiel, ces protections ne leur sont généralement pas applicables.
Lisbonne est désormais la ville européenne la plus chère pour les locataires au regard du salaire moyen. Le loyer moyen avoisine les 1 500 euros, tandis que le salaire moyen est inférieur à 1 300 euros. C’est une véritable bombe sociale à retardement : les habitant·es sont expulsé·es de leurs logements et des centres urbains. Le nombre de personnes sans domicile a fortement augmenté, et l’extrême droite s’est emparée de cette situation pour construire son audience en désignant les immigré·es comme responsables de la crise.
Daniel Finn – Après une période où le Portugal faisait figure d’exception en Europe, sans représentation nationale de l’extrême droite, le soutien à Chega n’a cessé de progresser jusqu’à en faire aujourd’hui la deuxième force parlementaire. Comment caractériser cette version portugaise de l’extrême droite, par rapport à d’autres formations européennes similaires ? Et quel est le rôle spécifique joué par son dirigeant, André Ventura ?
Catarina Príncipe – Chega est un parti profondément néolibéral. Le rôle qu’il assigne à l’État est avant tout celui de la surveillance et du contrôle, plutôt que de la création d’emplois, de l’investissement public ou de la propriété publique des secteurs économiques stratégiques. Son programme se construit en outre de manière largement opportuniste : on n’y trouve ni socle idéologique cohérent, ni même de positions stables sur de nombreux sujets. Il évolue au fil de l’actualité, ce qui rend la confrontation particulièrement difficile pour la gauche.
André Ventura était auparavant membre du Parti social-démocrate. Il s’est fait connaître lors d’élections locales en menant une campagne visant la communauté tsigane dans une municipalité, en tenant publiquement des propos qui, jusque-là, n’avaient jamais été exprimés de manière aussi ouverte. Il a perçu l’opportunité qu’offrait la crise de la droite portugaise — comme ailleurs en Europe — et il s’en est saisi. Chega est largement un parti-personne : y compris lors des élections locales, son visage figure sur toutes les affiches, aux côtés de ceux des candidat·es.
Ventura a par ailleurs un parcours singulier : il a étudié le droit et a consacré sa thèse de doctorat aux droits des migrant·es. Il est parvenu à constituer une sorte de grande coalition sociale, associant une fraction de la bourgeoisie portugaise — clairement acquise à sa cause, notamment dans certains groupes médiatiques et secteurs à faible valeur ajoutée — et des petits commerçants ainsi que des personnes désorientées et précarisées. Ce n’est pas vraiment le parti des classes moyennes diplômées : c’est celui de travailleurs et travailleuses aux revenus très faibles, combiné au soutien d’une partie de la bourgeoisie portugaise.
Daniel Finn – Cela nous amène aux deux dernières élections, en 2024 et 2025. Les deux faits marquants de ces scrutins sont la forte chute du soutien au Parti socialiste et la progression spectaculaire de Chega. Comment expliques-tu ce basculement vers la droite ?
Catarina Príncipe – Je pense que l’élection de 2024 prolonge directement celle de 2022. À l’exception de Livre [5]— le seul parti situé à gauche de l’échiquier politique à avoir progressé — l’ensemble de la gauche a reculé. Les dernières années ont résolu de la pire manière possible la crise de la droite : soudainement, on s’est retrouvé avec autant de partis à droite qu’à gauche.
Ce n’est pas une situation normale, surtout dans un pays issu d’un processus révolutionnaire où des dizaines de partis avaient émergé. Chega est finalement sorti grand gagnant de cette crise, en déplaçant vers la droite le centre de gravité de la politique portugaise dans son ensemble, y compris celui des sociaux-démocrates.
Plusieurs facteurs permettent d’expliquer ce résultat. L’« étreinte de l’ours » par laquelle les socialistes ont absorbé la gauche radicale a fait que, pour les électeurs en colère contre le système politique dans son ensemble, la gauche n’apparaissait plus comme une alternative crédible. Chega — et, dans une moindre mesure, Livre — étaient les seuls partis n’ayant pas participé à des arrangements gouvernementaux. Dans un contexte perçu comme une crise, cela a joué un rôle déterminant.
Chega a également su mobiliser des électeurs traditionnellement abstentionnistes. Le taux d’abstention au Portugal a longtemps été très élevé : en 2019, plus de 51 % des électeurs inscrits ne se sont pas rendus aux urnes. En 2024, ce taux est tombé à 40 %, son niveau le plus bas depuis avant la crise économique. Les études sociologiques montrent que les jeunes électeurs et électrices se tournent vers l’extrême droite dans des proportions plus importantes que les générations plus âgées.
L’« étreinte de l’ours », l’absence de solutions tangibles, une lassitude croissante à l’égard du Parti socialiste, la position instable des sociaux-démocrates et la capacité de Chega à mobiliser des abstentionnistes expliquent l’essor de l’extrême droite. Bien sûr, il faut aussi prendre en compte des facteurs externes : la droite progresse à peu près partout en Europe et aux États-Unis. Mais je ne pense pas que cette tendance internationale suffise à expliquer les transformations concrètes observées au Portugal, compte tenu de notre histoire et de la rapidité du basculement.
Daniel Finn – Cette année, le PCP et le Bloc de gauche ont été réduits à un score cumulé d’environ 5 %, soit moins d’un tiers de leur niveau de 2015. Ces partis ont-ils engagé une réflexion sur leur avenir ? Ont-ils des perspectives de reconstruction ?
Catarina Príncipe – Il existait une attente infondée selon laquelle le PCP allait disparaître lors de cette élection, tandis que le Bloc de gauche s’en sortirait un peu mieux. Cela ne s’est pas produit : les communistes ont obtenu un peu moins de 3 % des voix, et le Bloc de gauche est tombé à 2 %. Cela témoigne de la résilience du PCP — une résilience en déclin, certes, mais une résilience malgré tout.
La gauche est désormais réduite à l’essentiel. Ceux qui restent aujourd’hui sont des électeurs qui voteront pour la gauche quoi qu’il arrive. Le score du Bloc de gauche est inférieur à celui de ses débuts en 1999. Il faut donc ouvrir une discussion stratégique approfondie sur ce qu’a représenté l’expérience du Bloc de gauche. À mon sens, le problème n’était pas tant la forme du parti que cette expérience très spécifique du rapport au pouvoir.
Chaque fois que la gauche s’approche du pouvoir, elle est confrontée à des choix complexes. Lorsqu’elle perd de vue les formes de rupture et de contre-pouvoir ancrées dans des organisations syndicales et communautaires solides, deux issues se présentent : soit elle se transforme en la force qu’elle avait remplacée — comme Syriza en Grèce —, soit elle perd son soutien et se retrouve dans une situation comparable à celle du Bloc de gauche, réduit à 125 000 voix.
Un autre problème tient au fait que ces débats surgissent dans l’urgence, ce qui les rend peu féconds. C’est une discussion qui aurait dû être engagée en amont. Faute de l’avoir été, la gauche se retrouve à naviguer à vue, dans une logique de simple survie politique.
Cela étant dit, certains enjeux structurants demeurent. La question du logement est centrale : il s’agit d’une crise non résolue, qui continue de s’aggraver. La droite n’y apporte aucune réponse crédible : construire du logement privé à des prix exorbitants, sans contrôle public ni propriété collective, ne permettra pas de résoudre le problème. C’est un terrain sur lequel la gauche pourrait retrouver une capacité d’initiative.
La gauche doit également continuer à élaborer une réponse politique aux questions du racisme et des migrations. C’est un défi relativement nouveau pour le Portugal. Pendant des décennies, notre principale exportation a été la force de travail : nous étions un pays d’émigration, non d’immigration. Cette situation est désormais en train de changer.
Aujourd’hui, des populations très diverses arrivent au Portugal. Il y a les « nomades numériques » venus de pays comme l’Allemagne ou les États-Unis, bénéficiant d’avantages fiscaux et capables de payer les loyers actuels, mais dont les relations de travail sont spécifiques, leurs employeurs n’étant pas basés ici. Il y a aussi des travailleurs migrants très précaires, peu qualifiés, originaires du Bangladesh, du Népal ou d’anciennes colonies portugaises, notamment dans la construction et les grandes exploitations agricoles du sud. Enfin, il y a les migrant·es brésilien·nes, un groupe beaucoup plus hétérogène.
Nous n’avions jamais connu auparavant une situation où une personne pouvait apparaître à la télévision et désigner quelqu’un portant un turban comme bouc émissaire. C’était nouveau, et je ne pense pas que nous ayons su y répondre. Les questions de migration et de logement sont étroitement liées. On ne peut pas aborder le racisme et les migrations uniquement sous l’angle de l’humanisme : il s’agit aussi de rapports de travail et de conditions d’emploi. C’est à partir de là que la question migratoire devrait être politisée.
Le taux de chômage est actuellement très bas au Portugal, de sorte que les immigré·es ne sont pas perçu·es comme des concurrents directs sur le marché du travail. Ce qui inquiète surtout, c’est le coût du logement et l’accès aux services publics, notamment la santé. L’extrême droite exploite cette situation en imputant à l’immigration le fait que les Portugais ne puissent plus vivre dans les villes.
Il n’existe pas de solution de marché à la crise du logement, ce qui ouvre des possibilités politiques. Mais je ne pense pas que la gauche soit aujourd’hui en mesure de les saisir pleinement. Des élections locales ont également eu lieu en octobre. Historiquement, ces scrutins sont défavorables au Bloc de gauche, qui n’a jamais bénéficié d’une forte implantation territoriale. Le PCP, en revanche, disposait traditionnellement d’un ancrage local plus solide.
Malgré cela, les résultats ont été désastreux pour les deux partis. Le Bloc de gauche a perdu presque tous ses élus municipaux, y compris dans les communes où il se présentait en coalition. Le PCP a conservé certaines positions, remportant même de nouvelles municipalités, mais a perdu la plupart de ses bastions historiques.
Parallèlement, le Parti socialiste a perdu Lisbonne comme Porto. Les deux villes sont désormais dirigées par les sociaux-démocrates. Mais le résultat le plus marquant reste celui de Chega : sans atteindre les objectifs qu’il s’était fixés, le parti a remporté des municipalités et dispose désormais d’une représentation locale sur l’ensemble du territoire.
Dans de nombreux cas, les élus de Chega participeront probablement aux exécutifs municipaux, les deux grands partis ne disposant pas de majorités absolues. À mes yeux, cela révèle deux choses : d’une part, la gauche traverse une crise profonde dont l’issue reste incertaine ; d’autre part, le système partisan portugais est passé d’un modèle bipartite à un modèle tripartite.
Une élection présidentielle est prévue en janvier 2026,[6] ce qui maintient la vie politique portugaise dans une séquence électorale quasi permanente. Je ne pense pas qu’un véritable débat stratégique ait encore eu lieu, mais j’espère qu’il s’ouvrira bientôt.
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Catarina Príncipe est une militante des mouvements sociaux au Portugal. Elle est membre du Bloc de gauche (Bloco de Esquerda) et rédactrice associée à Jacobin. Elle est codirectrice de l’ouvrage Europe in Revolt.
Daniel Finn est membre de la rédaction de Jacobin. Il est l’auteur de One Man’s Terrorist: A Political History of the IRA.
Publié initialement par Jacobin. Traduit de l’anglais pour Contretemps par Christian Dubucq
Notes
[1] Le terme geringonça — littéralement « bidule », « rafistolage » ou « assemblage bancal » en portugais — a d’abord été utilisé de manière péjorative par la droite pour désigner l’accord parlementaire conclu en 2015 entre le Parti socialiste (PS), le Bloc de gauche (Bloco de Esquerda) et le Parti communiste portugais (PCP). Il désigne un soutien parlementaire sans participation ministérielle des partis de la gauche radicale au gouvernement dirigé par António Costa. Le terme a ensuite été partiellement réapproprié dans le débat public pour qualifier cette expérience politique inédite dans le Portugal post-révolutionnaire.
[2] Unidas Podemos est une coalition de partis de gauche en Espagne, formée en 2016 autour de Podemos et d’Izquierda Unida. À partir de janvier 2020, Unidas Podemos est entrée au gouvernement en tant que partenaire minoritaire du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), marquant une différence stratégique notable avec l’expérience portugaise : contrairement au Bloc de gauche et au PCP, Unidas Podemos a revendiqué et obtenu des portefeuilles ministériels, notamment celui du Travail.
[3] Yolanda Díaz est une dirigeante de gauche espagnole, issue du Parti communiste d’Espagne (PCE), devenue ministre du Travail en 2020 au sein du gouvernement de coalition dirigé par Pedro Sánchez. Elle a piloté une réforme du droit du travail visant à revenir sur certains aspects des contre-réformes adoptées après la crise de 2008, tout en subissant de fortes pressions des milieux patronaux, de la Commission européenne et de l’aile libérale du gouvernement.
[4] Mis en place en 2012, le programme portugais de « visas dorés » a accordé, jusqu’à son recentrage en 2023, environ 12 700 permis de résidence à des investisseurs principaux, auxquels se sont ajoutés plus de 20 000 membres de leurs familles, pour un total d’environ 33 000 bénéficiaires. Il a généré près de 7 milliards d’euros d’investissements, à plus de 90 % orientés vers l’immobilier, contribuant fortement à la pression sur le marché du logement, notamment à Lisbonne et Porto. Les principaux bénéficiaires étaient des ressortissant·es de Chine (environ 40 %), suivis par le Brésil (≈ 10 %), puis les États-Unis, la Turquie et l’Afrique du Sud (chacun autour de 5–7 %), devant la Russie et l’Inde. Face à la crise du logement, le gouvernement portugais a mis fin en 2023 à l’accès au programme par l’achat immobilier, tout en maintenant des voies d’accès à la résidence via des investissements financiers.
[5] Livre est un parti portugais fondé en 2014 autour de Rui Tavares, ancien député européen élu en 2009 comme indépendant sur les listes du Bloc de gauche. Sur le plan parlementaire, Livre a fait son entrée à l’Assemblée de la République en 2019. En 2024, Livre a obtenu quatre sièges, puis six sièges lors des élections législatives de 2025, faisant de lui l’une des rares forces de gauche à progresser dans un contexte de recul global de la gauche (un député pour le Bloc de gauche et trois pour le PCP).
[6] Le scrutin est prévu le 18 janvier 2026. À ce stade, plusieurs candidatures sont considérées comme quasi certaines ou fortement probables : André Ventura (Chega), António José Seguro (Parti socialiste), Luís Marques Mendes (PSD, avec le soutien du CDS-PP), Henrique Gouveia e Melo (ancien chef de la task force Covid), ainsi que Catarina Martins (Bloc de gauche), António Filipe (PCP) et Jorge Pinto (Livre). D’autres candidatures demeurent possibles, mais l’offre électorale semble désormais se structurer autour de ces figures principales à l’approche du scrutin.









