Le 17 août 2026, devant un hôtel de Santa Cruz de la Sierra, en Bolivie, deux hommes arrivés à moto et habillés comme des livreurs ouvrent le feu sur Nadia Beller. L’avocate bolivienne est atteinte de trois balles mais survit. Les deux auteurs matériels présumés de l’attaque ont depuis été identifiés par la police. L’un d’eux est un ressortissant colombien, Aldubar Herny Silva Peña, alias « Juancho », présenté initialement par les enquêteurs comme l’homme ayant tiré sur Beller ; l’autre est Edson Vega Justiniano, alias « Don Fiti ». Tous deux sont recherchés. Le 1er septembre, « Juancho » est toutefois réapparu dans une vidéo diffusée depuis la clandestinité : il reconnaît avoir participé à la préparation de l’opération, tout en niant avoir lui-même tiré, et affirme que Beller devait seulement recevoir « un avertissement » tandis que la véritable cible aurait été une personnalité argentine. Beller rejette catégoriquement cette version.
Le jour de l’attentat, quelques heures après les tirs, son ancien compagnon Fernando Cerimedo est arrêté à l’aéroport international de Viru Viru en Bolivie alors qu’il s’apprête à embarquer sur un vol d’Aerolíneas Argentinas à destination de Buenos Aires. Cerimedo nie avoir commandité l’attaque, mais la justice bolivienne ordonne son placement en détention préventive pour six mois dans l’enquête pour tentative de féminicide. Comme le souligne Reuters, qui rend compte de son arrestation dès le 18 août, le personnage est loin d’être inconnu : conseiller de l’actuel président bolivien Rodrigo Paz, il a été l’un des stratèges de la campagne de Javier Milei en Argentine et avait auparavant entretenu des liens avec Jair Bolsonaro au Brésil.
L’affaire pourrait s’arrêter là : un règlement de comptes particulièrement violent sur fond de rupture sentimentale. Mais depuis l’arrestation de Cerimedo, chaque nouvelle perquisition, chaque expertise de ses téléphones et chaque témoignage fait surgir des ramifications qui dépassent largement les frontières boliviennes. Les développements qui suivent donnent rapidement à l’affaire une tout autre dimension : les enquêteurs s’intéressent aux finances et aux activités numériques de Cerimedo, tandis que ses relations avec plusieurs dirigeants de la droite et de l’extrême droite latino-américaines refont surface.
En Argentine, les visites de Cerimedo à la Casa Rosada embarrassent le pouvoir de Javier Milei ; au Chili, ses liens avec l’entourage de José Antonio Kast et son rôle éventuel dans des campagnes numériques ont désormais conduit à des saisines de la justice et des organismes de contrôle de l’État, ainsi qu’à une tentative de création d’une commission d’enquête parlementaire. Ce qui avait commencé par trois coups de feu devant un hôtel de Santa Cruz devient progressivement une affaire politique régionale.
C’est précisément ce changement d’échelle qui rend l’affaire Cerimedo particulièrement intéressante. Depuis l’attentat, Nadia Beller a multiplié les révélations sur les activités de son ancien compagnon, concernant notamment des opérations sur le carburant et l’or, de possibles circuits financiers clandestins, des infrastructures numériques destinées à intervenir massivement sur les réseaux sociaux et les relations de Cerimedo avec différentes personnalités politiques. Plusieurs de ces éléments ont depuis donné lieu à des investigations de la justice bolivienne. Mais l’affaire fait surtout apparaître une réalité beaucoup plus vaste et déjà largement documentée : Cerimedo se trouve depuis plusieurs années au croisement de campagnes électorales, de médias d’extrême droite, d’entreprises de communication politique et de réseaux numériques opérant dans plusieurs pays du continent. L’affaire est cependant loin d’être close. Depuis l’arrestation de Fernando Cerimedo, presque chaque journée apporte de nouveaux éléments : perquisitions, expertises de téléphones, témoignages, procédures judiciaires ou révélations de la presse en Bolivie et dans d’autres pays. Certaines informations publiées aujourd’hui peuvent ainsi être complétées, précisées ou dépassées dès le lendemain. Cette enquête rend compte de l’état du dossier au 2 septembre 2026 et sera appelée à être actualisée à mesure que de nouveaux éléments apparaîtront.
De Bolsonaro à Milei, puis à Rodrigo Paz
Cerimedo s’est d’abord fait connaître en Argentine comme militant et stratège numérique de l’extrême droite. À partir de 2021, il prend une place importante dans La Derecha Diario, média créé en Argentine en 2019 et devenu depuis une plateforme influente de l’extrême droite dans plusieurs pays d’Amérique latine. Son audience repose largement sur les réseaux sociaux : en juin 2026, le média comptait environ 1,3 million d’abonnés cumulés sur ses différentes plateformes, dont plus d’un demi-million sur X. Signe de sa proximité avec le pouvoir argentin et de sa capacité de diffusion, Javier Milei a relayé les publications de La Derecha Diario 1 539 fois en cinq mois en 2025, selon El País.
Son importance politique augmente avec l’ascension de Javier Milei. Il devient l’un des spécialistes de la communication numérique de cette extrême droite libertarienne, et joue un rôle important dans la campagne présidentielle victorieuse de 2023.
Après son arrestation, Milei a pourtant affirmé que Cerimedo n’avait plus aucun lien avec son mouvement depuis cette année-là. Les registres officiels consultés par La Nación racontent une histoire sensiblement différente : Cerimedo est entré au moins treize fois à la Casa Rosada entre le 11 décembre 2023, lendemain de l’investiture de Milei, et le 5 juin 2024. Ces registres ne permettent évidemment pas de connaître la teneur de ses rencontres, mais ils montrent que ses relations avec le nouveau pouvoir argentin ne se sont pas interrompues à la fin de la campagne électorale. L’arrestation de Cerimedo a également fait resurgir en Argentine la question du financement de La Derecha Diario. Le 26 août, la députée Myriam Bregman (membre du FIT-U, Front de Gauche des Travailleurs-ses – Unité), a interpellé le gouvernement à la Chambre des députés pour demander combien d’argent YPF, entreprise pétrolière contrôlée par l’État argentin, avait versé au média en publicité. Elle a également mis en cause des financements provenant d’Aerolíneas Argentinas et des gouvernements provinciaux de Córdoba et de Tucumán. « Ces agressions qui commencent sur les réseaux finissent dans la vie réelle », a-t-elle lancé, établissant un lien entre les violentes campagnes menées par La Derecha Diario contre ses adversaires politiques et l’affaire Cerimedo. Des versements provenant du gouvernement de Córdoba ont déjà été documentés par la presse argentine, mais le montant des sommes versées par YPF n’a pas été rendu public. L’intervention de Bregman ouvre ainsi une question plus large : quelle part de l’essor de ce média d’extrême droite, qui revendique son hostilité à l’État et au secteur public, a-t-elle été financée par de l’argent provenant d’entreprises ou d’institutions publiques ?
Avant Milei, Cerimedo avait déjà acquis une expérience internationale au Brésil. Après la défaite de Jair Bolsonaro face à Lula en octobre 2022, il participe activement à la contestation de la fiabilité du système électoral brésilien et relaie les accusations de fraude avancées par le bolsonarisme. Il intervient ensuite au Honduras auprès de Nasry Asfura, candidat de la droite soutenu par Donald Trump1. Dans chacun de ces pays, on retrouve une même spécialisation : la communication politique numérique, l’amplification de contenus sur les réseaux sociaux et la construction de médias ou de plateformes capables de diffuser directement un discours politique en contournant les médias traditionnels.
La Bolivie constitue une nouvelle étape. Cerimedo participe à la campagne de Rodrigo Paz en 2025 puis reste présent dans son entourage après son accession à la présidence. Paz affirme qu’il n’a jamais occupé de fonction officielle, bénéficié d’un contrat avec l’État ni été autorisé à représenter le gouvernement. Mais plusieurs éléments apparus depuis son arrestation dessinent un rôle beaucoup plus important. Le parquet a notamment perquisitionné à La Paz un bureau loué par Cerimedo pour 25 000 bolivianos par mois (environ 3 100 euros), qui, selon le procureur chargé de l’opération, devait servir à la logistique de son activité de conseiller du gouvernement. Des fonctionnaires interrogés par El Deber affirment par ailleurs qu’il intervenait dans les stratégies de communication de plusieurs ministères. Le vice-président Edmand Lara va beaucoup plus loin : il assure que Cerimedo participait aux réunions du Conseil des ministres, donnait des instructions à certains ministres et intervenait jusque dans des nominations. « Cerimedo a eu du pouvoir et a pris des décisions dans le gouvernement », affirme-t-il. Derrière la controverse sur son statut officiel se pose ainsi une question beaucoup plus embarrassante pour Rodrigo Paz : quel pouvoir réel un consultant politique étranger, dépourvu de toute fonction publique, exerçait-il au cœur du gouvernement bolivien ?
Le parcours de Cerimedo permet ainsi de voir fonctionner concrètement cet écosystème transnational de l’extrême droite : d’un pays à l’autre circulent non seulement les consultants, mais aussi les méthodes de communication, les médias militants, les réseaux de comptes, les technologies d’amplification et les contacts politiques. Et leur rôle ne s’arrête pas nécessairement avec la victoire électorale : le cas bolivien montre comment un stratège de campagne étranger peut continuer à graviter au cœur du pouvoir, voire, selon les accusations du vice-président Lara, intervenir directement dans son fonctionnement.
L’arrestation ouvre la boîte noire
L’attentat contre Nadia Beller a brutalement changé la situation, car l’arrestation de Cerimedo a permis aux enquêteurs d’accéder à ce qui restait jusque-là largement invisible : ses propriétés, ses téléphones et ordinateurs, mais aussi une partie de ses circuits financiers. Les premières perquisitions effectuées à La Paz ont rapidement pris une tournure inattendue. Au cours de quatre perquisitions menées à La Paz dans le cadre de l’enquête sur Cerimedo, le parquet a saisi plus de 500 000 bolivianos en espèces (environ 62 000 euros), ainsi que des sommes en dollars et en euros dont le montant n’a pas été précisé, des documents et différents équipements technologiques. Dans l’un des immeubles, le procureur départemental de La Paz a annoncé la découverte de ce qu’il a qualifié de « ferme de bots », une infrastructure permettant de gérer simultanément de nombreux comptes sur les réseaux sociaux (voir encadré « Trolls, bots, faux comptes : comment fabrique-t-on une impression de majorité ? »). Le matériel a été saisi pour être analysé. La défense de Cerimedo conteste cette qualification et affirme que les appareils présentés comme constituant une ferme de bots étaient notamment des téléphones satellitaires et des modems Internet.
Mais le contenu du téléphone de Cerimedo est potentiellement plus compromettant encore que le matériel saisi. Selon l’expertise versée au dossier judiciaire et révélée par la presse argentine, les enquêteurs ont retrouvé une conversation dans laquelle apparaît cette phrase : « Ou nous l’éliminons maintenant, ou nous sommes foutus », suivie d’échanges sur la recherche d’une personne susceptible de faire « le travail ». Le soir même de l’attaque, un contact enregistré sous les initiales « ECG » informe Cerimedo presque en temps réel que Nadia Beller vient d’être atteinte par balle et lui transmet des informations et des photographies provenant apparemment du lieu de l’attentat. Beller, mais aussi l’ancien président Evo Morales, ont publiquement identifié « ECG » comme Erick Correa Gonzales, présenté comme le chef du renseignement de la Force spéciale de lutte contre le narcotrafic (FELCN). Cette identification n’a cependant pas été confirmée par le parquet. Plus étonnant encore au regard du contenu des échanges, aucune information publique ne fait état, à ce jour, d’un mandat d’arrêt ou d’une inculpation visant Correa Gonzales dans l’enquête sur l’attentat. Si « ECG » est bien le responsable de la FELCN désigné par Beller et Morales, l’absence apparente de suites judiciaires à son encontre pose inévitablement la question d’éventuelles protections au sein de l’appareil d’État bolivien.
L’enquête s’est parallèlement étendue aux circuits financiers du consultant. Le parquet a perquisitionné plusieurs maisons de change de La Paz. Dans l’une d’elles, située dans le quartier de Calacoto, le procureur Miguel Cardozo affirme que Cerimedo venait recevoir et remettre de l’argent destiné à être ensuite réparti ailleurs et que les premières investigations font apparaître environ 400 000 dollars de transactions à son profit. L’expertise de son téléphone a par ailleurs ouvert une autre piste. Selon un rapport technique du parquet révélé par La Nación, les enquêteurs ont identifié des transferts en cryptomonnaies reliés à une importante cueva virtual, une sorte de bureau de change clandestin opérant en ligne. Ils cherchent désormais à reconstituer ces circuits financiers, à identifier les personnes et les structures par lesquelles l’argent a transité et à déterminer l’origine et la destination des fonds.
Ces découvertes ont conduit à l’ouverture d’une nouvelle procédure pour enrichissement illicite et légitimation de gains illicites. Le 29 août, après une audience de près de six heures, le juge Douglas Borda a ordonné une seconde détention préventive de six mois contre Cerimedo, cette fois dans la prison de haute sécurité de Chonchocoro, près de La Paz. La décision a toutefois été contestée en appel par sa défense et son transfert depuis la prison de Palmasola, à Santa Cruz, n’avait pas encore été exécuté au début de septembre.
L’enquête porte désormais sur un ensemble beaucoup plus vaste que l’affaire initiale : patrimoine, importantes sommes en espèces — le parquet a notamment fait état de 50 000 dollars découverts lors d’une perquisition —, maisons de change, transferts en cryptomonnaies et circuits financiers dont la justice bolivienne cherche à établir l’origine, les bénéficiaires et la destination. Le 31 août, le sénateur Leonardo Roca s’est constitué partie dans cette procédure et a annoncé remettre au parquet les résultats d’un traçage numérique faisant apparaître un réseau de portefeuilles de cryptomonnaies liés à Cerimedo et d’importants mouvements de fonds.
Une autre enquête a parallèlement été ouverte dans le département du Beni, cette fois pour trafic de substances contrôlées et entente criminelle. Le 28 août, le procureur général Róger Mariaca a confirmé que la procédure avait été ouverte à partir de différents rapports et du témoignage de Nadia Beller. Elle porte sur une possible protection accordée à des vols irréguliers opérant depuis Santa Ana del Yacuma, une région où circulent des avionnettes soupçonnées d’être liées au narcotrafic. Selon le parquet du Beni, certains de ces vols auraient eu pour destination le Brésil. L’enquête cherche désormais à identifier les personnes qui auraient assuré cette couverture et à déterminer si des fonctionnaires ou des responsables d’institutions chargées de combattre le narcotrafic y ont participé. Le 1er septembre, le procureur départemental Alexander Mendoza a annoncé que Nadia Beller serait prochainement convoquée à Trinidad pour une déposition considérée comme « principale et essentielle » pour la suite de l’enquête. Des fonctionnaires de plusieurs institutions doivent également être entendus afin de vérifier si des agents de l’État ont effectivement protégé ces vols et s’ils ont reçu, en contrepartie, des avantages économiques.
Les accusations de Nadia Beller vont encore beaucoup plus loin. Elle évoque des opérations d’importation de carburant en Bolivie, une tentative d’exportation vers Dubaï de 189 kilos d’or, d’une valeur estimée à quelque 25 millions de dollars, interceptés à l’aéroport de Viru Viru avant leur départ, ainsi que différents circuits financiers dont Cerimedo aurait eu connaissance ou auxquels il aurait participé. Le 1er septembre, Beller a également rendu public un enregistrement audio dans lequel Cerimedo évoquerait lui-même l’affaire des 189 kilos d’or et les démarches entreprises pour éviter l’arrestation du jeune homme qui transportait le chargement. L’enregistrement a été remis au parquet pour expertise. Elle affirme également que l’infrastructure numérique de son ancien compagnon était beaucoup plus importante que le matériel découvert lors des premières perquisitions. Dans un entretien publié le 31 août par le média brésilien Diário do Centro do Mundo, Beller décrit une importante installation à Santa Cruz de la Sierra, dans le quartier d’Equipetrol, qu’elle dit avoir vue lors de visioconférences, ainsi qu’une autre à Buenos Aires. Elle parle de nombreux téléphones et de cartes SIM utilisés pour gérer massivement des comptes sur les réseaux sociaux, décrivant ainsi une infrastructure numérique capable d’intervenir à grande échelle dans le débat politique.
L’affaire prend une dimension encore plus inquiétante avec l’apparition d’un nouveau personnage : María Argentina Rojas Roca. En mai 2026, celle-ci avait été nommée administratrice des douanes de l’aéroport international de Viru Viru, à Santa Cruz, un poste particulièrement sensible puisqu’il contrôle l’un des principaux points d’entrée et de sortie du pays. Sa nomination avait rapidement provoqué un scandale lorsqu’avait été révélé son passé au Brésil : Rojas Roca y avait été condamnée et emprisonnée pour trafic de stupéfiants, avant d’être expulsée du pays. Plus troublant encore, une déclaration de patrimoine indiquait qu’elle travaillait déjà au sein de l’institution depuis le 8 janvier 2026. La Douane a expliqué qu’au moment de sa nomination elle avait présenté un casier judiciaire bolivien ne faisant apparaître aucune condamnation dans le pays ; les documents exigés ne semblent pas avoir permis de détecter sa condamnation au Brésil. Après que celle-ci eut été rendue publique, sa nomination à Viru Viru fut immédiatement annulée.
Mais cette révocation laisse entière une question : qui avait recommandé Rojas Roca pour un poste aussi sensible ? Le mémorandum de nomination a été signé par le président de la Douane nationale, Alberto Samuel Soto de la Vía, mais aucune information publique ne permet jusqu’ici d’identifier celui ou ceux qui avaient soutenu sa candidature. Nadia Beller affirme avoir elle-même interrogé Cerimedo sur cette nomination et lui avoir demandé comment une personne ayant de tels antécédents pouvait se retrouver à la tête des douanes d’un aéroport international. Selon son récit, Cerimedo lui aurait répondu que Rojas Roca bénéficiait d’un « aval politique ».
L’épisode prend aujourd’hui une tout autre portée. Rojas Roca apparaît désormais directement dans l’enquête sur l’attentat contre Nadia Beller. Cette dernière affirme que les éléments versés au dossier font apparaître des contacts, des transferts d’argent et des réunions entre l’ancienne responsable des douanes et des personnes soupçonnées d’avoir participé à l’attaque dans les jours qui l’ont précédée. Surtout, il ne s’agit plus seulement des accusations de Beller : le parquet de Santa Cruz a émis contre Rojas Roca un mandat d’arrêt dans le cadre de l’enquête sur la tentative d’assassinat. Se dessine ainsi une connexion particulièrement troublante entre l’entourage de Cerimedo, une femme brièvement placée à la tête des douanes d’un aéroport stratégique malgré une condamnation au Brésil liée au narcotrafic, et les hommes soupçonnés d’avoir participé à l’attaque contre Nadia Beller.
L’accumulation de ces révélations commence désormais à transformer l’affaire judiciaire en crise politique. Le 1er septembre, l’ancien président Jorge « Tuto » Quiroga, adversaire de Rodrigo Paz au second tour de l’élection présidentielle de 2025, a demandé au chef de l’État de solliciter la création d’une commission internationale indépendante chargée d’enquêter sur l’ensemble de l’affaire Cerimedo-Beller. Pour Quiroga, seule une enquête extérieure permettrait de lever les soupçons qui pèsent désormais sur les ramifications politiques du dossier. Après les révélations sur le rôle exercé par Cerimedo dans l’entourage présidentiel, l’affaire commence ainsi à devenir une affaire d’État pour le gouvernement de Rodrigo Paz.
Au Chili, l’affaire devient politique
C’est en effet au Chili que l’arrestation de Cerimedo commence à produire les conséquences politiques les plus importantes. Le 31 août, le président José Antonio Kast a été contraint de répondre publiquement aux interrogations concernant ses relations avec le consultant argentin. Il a catégoriquement nié que Cerimedo ait travaillé pour l’une de ses campagnes ou que son gouvernement ait recours à ses services, mais il a reconnu le connaître personnellement et l’avoir rencontré à plusieurs reprises dans le cadre de rencontres politiques internationales. « Je le connais parce qu’il a accompagné différents dirigeants politiques dans diverses occasions où nous nous sommes croisés », a expliqué Kast dans un entretien rapporté par BioBioChile.
Cette reconnaissance intervient alors qu’une longue enquête publiée le même jour par l’unité d’investigation de BioBioChile donne une consistance nouvelle aux interrogations sur les activités de Cerimedo au Chili. Son entreprise Numen était déjà intervenue lors du processus constitutionnel de 2020, notamment avec un sondage spectaculaire qui s’était révélé très éloigné du résultat du plébiscite. Mais l’attention porte désormais surtout sur la campagne présidentielle de 2025 et sur l’existence possible de dispositifs coordonnés destinés à imposer certains thèmes dans la conversation numérique et à attaquer les adversaires de José Antonio Kast.
L’enquête place notamment sous les projecteurs Martín Arrau, aujourd’hui ministre de la Sécurité et membre du premier cercle du président. Plusieurs personnes ayant participé à la campagne de Kast ont affirmé à BioBioChile qu’Arrau, qui en dirigeait alors le dispositif numérique, s’était vanté auprès d’un responsable de Chile Vamos, la coalition de la droite traditionnelle chilienne, de la capacité de son équipe à installer un thème parmi les sujets les plus discutés sur les réseaux sociaux et à l’y maintenir pendant un ou deux jours. Arrau reconnaît avoir disposé de cette capacité d’influence, mais affirme qu’elle reposait exclusivement sur une organisation efficace de militants et de « personnes réelles ». Il nie toute utilisation de bots ainsi que tout lien avec Cerimedo.
Les interrogations portent également sur plusieurs comptes anonymes particulièrement actifs pendant la campagne. Une analyse réalisée par l’équipe de Chile Vamos et reprise dans une plainte déposée auprès du parquet chilien estimait qu’environ 38 % des comptes participant aux attaques contre Evelyn Matthei, candidate de la droite traditionnelle à l’élection présidentielle de 2025, soutenaient parallèlement le Partido Republicano, la formation d’extrême droite de José Antonio Kast. Plusieurs comptes — notamment @Drestrump_PL, @kasterizador et @JackedIn — avaient été identifiés comme particulièrement actifs. C’est notamment dans cet environnement numérique qu’avait circulé la fausse rumeur selon laquelle Matthei souffrait de la maladie d’Alzheimer. Le compte @JackedIn avait également publié 84 messages hostiles à Johannes Kaiser, autre candidat de la droite radicale chilienne et concurrent de Kast, entre avril et juin 2025.
Deux autres comptes très actifs, Neuroc et DresTrumpi, ont disparu de X peu après l’arrestation de Cerimedo en Bolivie et la découverte par le parquet, dans un immeuble lié à celui-ci, de ce qu’il a présenté comme une « ferme de bots », une infrastructure permettant de gérer simultanément de nombreux comptes sur les réseaux sociaux. Leur disparition presque simultanée a immédiatement alimenté au Chili les interrogations sur leurs éventuels liens avec les réseaux numériques associés à Cerimedo.
L’affaire a désormais franchi un seuil politique, judiciaire et institutionnel. Le député socialiste Juan Santana a saisi le Ministerio Público afin qu’il détermine si Cerimedo a participé à une organisation de comptes coordonnés au Chili et si des infractions ont été commises. Le 1er septembre, le procureur national Ángel Valencia a annoncé la transmission de la plainte à la Fiscalía Metropolitana Centro Norte, chargée d’examiner d’éventuels délits informatiques, menaces et faits susceptibles de relever d’une association délictueuse. Santana et le député communiste Luis Cuello ont parallèlement saisi la Contraloría General de la República afin qu’elle enquête sur d’éventuels liens entre Cerimedo, des fonctionnaires publics et les réseaux numériques mis en cause. Le même jour, l’opposition a tenté de faire créer une commission spéciale d’enquête parlementaire sur l’affaire. La proposition a obtenu 60 voix favorables, contre 41 et deux abstentions. Bien qu’elle ait recueilli une nette majorité parmi les députés présents, elle n’a pas atteint le quorum de 62 voix requis pour la création de la commission : il lui manquait donc deux voix. Le résultat s’expliquait notamment par l’absence de plusieurs députés lors du vote. Le lendemain, 2 septembre, une nouvelle demande a toutefois été soumise au vote et a finalement été adoptée par 69 voix contre 43, avec une abstention. La commission spéciale d’enquête a ainsi été créée afin d’examiner l’utilisation éventuelle de bots, de comptes automatisés, de réseaux coordonnés, de techniques de désinformation et d’outils d’intelligence artificielle dans les processus électoraux et référendaires au Chili depuis 2020.
En quelques jours, l’affaire Cerimedo a ainsi changé de nature au Chili. L’arrestation du consultant en Bolivie a remis au premier plan ses relations avec l’entourage de José Antonio Kast, les méthodes numériques utilisées pendant la campagne présidentielle et le rôle de réseaux de comptes anonymes dans les attaques contre plusieurs adversaires politiques. Le président chilien a dû expliquer publiquement ses liens avec Cerimedo ; L’un de ses principaux ministres est directement interrogé sur les dispositifs d’influence numérique de la campagne ; le parquet et la Contraloría ont été saisis et une commission d’enquête parlementaire a été créée. Partie d’une enquête criminelle à Santa Cruz, l’affaire Cerimedo est ainsi devenue au Chili une véritable affaire politique et institutionnelle.
Du Chili au Brésil et au Pérou
Le Brésil pourrait constituer la prochaine étape. Nadia Beller a affirmé à la Folha de S.Paulo que Cerimedo envisageait de soutenir Flávio Bolsonaro dans la présidentielle de 2026. Son témoignage mérite toutefois d’être rapporté avec précision. Lorsqu’elle lui avait demandé si le fils de Jair Bolsonaro avait une chance de l’emporter, Cerimedo lui aurait répondu que la situation était difficile mais qu’« ils allaient se battre ». Beller dit avoir compris qu’il comptait participer à l’effort en faveur de sa candidature, tout en reconnaissant ne pas savoir si un accord avait effectivement été conclu. Elle affirme également que Cerimedo avait rencontré Eduardo Bolsonaro aux États-Unis au début du mois d’août, qu’elle décrit comme « un ami très cher » du consultant argentin. Ces déclarations ne prouvent donc ni l’existence d’un contrat ni l’intégration de Cerimedo à l’équipe de Flávio Bolsonaro. Elles prennent néanmoins un relief particulier au regard des relations anciennes et parfaitement documentées de Cerimedo avec le bolsonarisme, notamment son intervention après l’élection de 2022 pour mettre en doute la fiabilité du scrutin brésilien. Cette intervention lui avait d’ailleurs valu d’être formellement mis en cause en novembre 2024 par la Police fédérale brésilienne dans l’enquête sur la tentative de coup d’État qui suivit la défaite de Bolsonaro. Les enquêteurs le rattachaient au noyau chargé de diffuser des informations mensongères sur les urnes électroniques. Cerimedo n’avait toutefois pas été inclus, en février 2025, dans l’acte d’accusation présenté par le procureur général devant le Supremo Tribunal Federal, faute d’éléments suffisants pour établir qu’il avait connaissance du projet criminel dans son ensemble. Son arrestation en Bolivie a aujourd’hui relancé l’intérêt de la justice brésilienne : le député Rui Falcão a demandé au juge Alexandre de Moraes d’obtenir auprès des autorités boliviennes les éléments recueillis sur Cerimedo et ses infrastructures numériques.
Une autre affaire récente montre de manière beaucoup plus concrète comment fonctionne cet écosystème transnational. Le 28 août, Patrícia Campos Mello, journaliste de la Folha de S.Paulo, grand quotidien brésilien de tradition libérale, connue pour ses enquêtes sur la désinformation et les campagnes numériques, a publié une enquête fondée sur une analyse de l’Observatório Lupa, la branche de recherche de l’agence brésilienne de fact-checking Lupa. Elle retrace la naissance et la propagation au Brésil d’une campagne présentant l’arrivée de migrants marocains à Santa Catarina, un État du sud du Brésil frontalier de l’Argentine, comme une « invasion » encouragée par le gouvernement Lula. L’origine de la narration a pu être identifiée : La Derecha Diario, le média dont Cerimedo détenait encore 50 % du capital jusqu’à la semaine de son arrestation. Le site avait transformé un fait réel — l’arrivée récente d’une cinquantaine de demandeurs d’asile marocains — en une prétendue explosion migratoire provoquée par les politiques du gouvernement brésilien.
Les chiffres officiels racontaient pourtant une tout autre histoire : sur les 3 059 demandes d’asile enregistrées à Santa Catarina depuis le début de 2026, 57 seulement provenaient de ressortissants marocains, soit 1,86 % du total. Pour donner corps à l’idée d’une invasion, certaines publications utilisaient en outre des photographies montrant des migrants marocains arrivant à Ceuta, enclave espagnole située en Afrique du Nord, et non au Brésil. À partir de La Derecha Diario, le récit a été repris et adapté par différents comptes idéologiquement proches, principalement en Argentine puis au Brésil. L’Observatório Lupa a recensé 13 400 mentions de cette narration entre le 21 et le 27 août, tandis que certaines publications ont atteint jusqu’à 475 000 vues.
L’intérêt de cet épisode dépasse largement la seule personne de Cerimedo. Pour les chercheurs de l’Observatório Lupa cités par la Folha, il offre un cas particulièrement identifiable de fabrication et de circulation transnationale d’une narration politique : une information réelle mais marginale est sélectionnée par un média argentin, exagérée, associée artificiellement à Lula, illustrée par des images provenant d’un autre continent puis reprise en portugais et en espagnol par des comptes idéologiquement alignés. Autrement dit, il devient possible d’observer presque en temps réel la manière dont un récit élaboré dans l’écosystème médiatique de la droite radicale argentine est transformé en matériau de campagne dans l’élection présidentielle brésilienne.
Le réseau s’étend également au Pérou, où de nouveaux éléments sont apparus au début de septembre. Diario Red avait déjà reconstitué les activités menées dans le pays par Cerimedo et Javier Negre, son ancien associé et l’un des principaux artisans du développement international de La Derecha Diario, ainsi que leurs relations avec Carlos Díaz-Rosillo, ancien responsable de la Maison-Blanche sous le premier mandat de Donald Trump et figure influente des réseaux conservateurs latino-américains. Mais une enquête publiée le 1er septembre par le quotidien péruvien La República apporte désormais des éléments beaucoup plus concrets. Les mouvements migratoires obtenus par le journal confirment plusieurs séjours de Cerimedo au Pérou pendant la campagne présidentielle et montrent qu’il se trouvait notamment à Lima les 27 et 28 juillet 2026, au moment de l’investiture de Keiko Fujimori. Nadia Beller a en outre remis au journal une photographie que Cerimedo lui aurait envoyée depuis un hôtel de Lima le 28 juillet, le montrant avec une femme qu’il lui aurait présentée comme son contact avec l’entourage de Fujimori.
Les mêmes données montrent que Cerimedo se trouvait alors simultanément à Lima avec deux autres personnages gravitant autour de Keiko Fujimori : le Cubano-Américain Carlos Díaz-Rosillo, ancien conseiller de Donald Trump à la Maison-Blanche et aujourd’hui directeur de l’Adam Smith Center for Economic Freedom, qui s’est lui-même présenté comme conseiller informel de la présidente péruvienne ; et l’Argentin Damián Valenzuela Mayer, avocat et homme d’affaires longtemps resté dans l’ombre de la campagne de Fujimori, dont celle-ci a finalement reconnu qu’il avait participé à l’effort électoral. Les deux hommes se connaissent depuis longtemps et entretiennent une relation personnelle et professionnelle. Javier Negre était lui aussi présent à la cérémonie et s’est fait photographier avec la nouvelle présidente. Ces éléments donnent un relief nouveau aux déclarations de Beller selon lesquelles Cerimedo avait été sollicité pour participer à la campagne péruvienne mais n’avait pu, en raison de ses activités en Bolivie, qu’« aider un peu au second tour ». Cerimedo avait d’ailleurs lui-même annoncé, dès décembre 2025, que le Pérou ferait partie, avec la Colombie et le Brésil, des pays dans lesquels il poursuivrait ses activités politiques en 2026. (La República)
Non pas un grand complot, mais un écosystème transnational
C’est sans doute là que se trouve le véritable intérêt politique de l’affaire. Il n’est pas nécessaire d’imaginer un grand centre clandestin commandant depuis Washington, Miami, Madrid ou Buenos Aires l’ensemble des droites radicales et extrêmes droites latino-américaines. Chercher un tel centre de commandement risquerait même de faire manquer le phénomène beaucoup plus concret qui apparaît sous nos yeux : la constitution progressive d’un écosystème transnational dans lequel circulent les mêmes consultants, les mêmes médias militants, les mêmes influenceurs, les mêmes techniques de communication politique, les mêmes récits et parfois les mêmes capitaux.
La trajectoire de Cerimedo en offre une illustration presque caricaturale. Du bolsonarisme brésilien au mileïsme argentin, du Honduras de Nasry Asfura à la Bolivie de Rodrigo Paz, son activité franchit constamment les frontières. Son nom surgit désormais dans le débat politique chilien. Au Pérou, ses séjours pendant la campagne électorale et sa présence à Lima au moment de l’investiture de Keiko Fujimori sont désormais documentés, tandis que plusieurs autres acteurs de ces réseaux transnationaux se trouvaient eux aussi dans la capitale péruvienne.
Cerimedo avait lui-même annoncé, dès décembre 2025, vouloir poursuivre ses activités en Colombie, au Pérou et au Brésil en 2026, et Nadia Beller affirme qu’il envisageait déjà de participer à la prochaine bataille présidentielle brésilienne. Autour de lui apparaissent des entreprises de marketing politique, des médias comme La Derecha Diario, des spécialistes des réseaux sociaux, des infrastructures permettant de gérer simultanément de nombreux comptes et des relations directes avec des responsables politiques de plusieurs pays.
L’affaire des migrants marocains au Brésil montre concrètement comment cet écosystème peut fonctionner. Une information marginale concernant quelques dizaines de demandeurs d’asile devient, dans un média argentin, le récit d’une « invasion » attribuée à la politique de Lula ; des images tournées à Ceuta, enclave espagnole située en Afrique du Nord, lui donnent une apparence de réalité ; le contenu franchit les frontières, change de langue et se retrouve injecté dans le débat politique brésilien, où certaines publications atteignent des centaines de milliers de personnes. Nul besoin, pour cela, d’un état-major occulte donnant ses ordres à tous les participants. Des acteurs partageant les mêmes intérêts politiques, les mêmes références idéologiques et les mêmes techniques peuvent reprendre les mêmes récits, mobiliser les mêmes infrastructures et transférer leurs savoir-faire d’une campagne nationale à l’autre.
Cette évolution pose un problème démocratique considérable. Les réglementations électorales ont été conçues pour contrôler des partis, des candidats, leurs dépenses et des médias opérant essentiellement à l’intérieur des frontières nationales. Elles sont beaucoup moins adaptées à des campagnes dans lesquelles un consultant argentin peut intervenir en Bolivie ou au Pérou, un média produire depuis un pays des contenus destinés à peser sur l’élection d’un autre, et des réseaux de comptes anonymes amplifier un thème jusqu’à donner l’impression qu’il domine spontanément la conversation publique. Qui finance ces infrastructures ? Qui possède les données recueillies ? Qui commande et rémunère les opérations ? Comment distinguer une mobilisation réelle d’une amplification artificielle ? Et comment comptabiliser les dépenses électorales lorsqu’une partie de la campagne numérique est conçue, financée ou diffusée depuis l’étranger ?
L’ironie de l’histoire est que ce n’est ni une enquête sur la désinformation ni une investigation sur le financement des campagnes électorales qui a provoqué la chute de Fernando Cerimedo. Ce sont trois coups de feu tirés contre une femme devant un hôtel de Santa Cruz de la Sierra. Mais son arrestation a ouvert une boîte noire. Des téléphones et des équipements numériques ont été saisis, des propriétés perquisitionnées, des mouvements financiers examinés, des portefeuilles de cryptomonnaies et des circuits passant par des maisons de change sont désormais étudiés. Et, surtout, les questions ont commencé à franchir les frontières à leur tour.
Au Chili, le président José Antonio Kast doit désormais expliquer publiquement ses relations avec Cerimedo, tandis que la justice et les organismes de contrôle de l’État ont été saisis sur les activités des réseaux numériques qui gravitent autour de son camp. Au Brésil, où Cerimedo avait déjà été formellement mis en cause par la Police fédérale dans l’enquête sur la tentative de coup d’État consécutive à la défaite de Jair Bolsonaro en 2022, son arrestation en Bolivie relance les interrogations sur son rôle dans les opérations de désinformation et sur les infrastructures numériques dont il disposait. Au Pérou, ses déplacements pendant la campagne électorale commencent à être reconstitués et sa présence à Lima au moment de l’investiture de Keiko Fujimori est désormais documentée, tout comme celle de plusieurs autres personnages gravitant dans ces mêmes réseaux.
Ce qui apparaît dépasse donc largement le parcours individuel d’un consultant politique argentin. En quelques années, Cerimedo a circulé entre plusieurs pays et s’est retrouvé au contact de quelques-uns des principaux dirigeants et mouvements de l’extrême droite latino-américaine. Dans son sillage apparaissent des médias militants, des consultants internationaux, des responsables de campagne, des sociétés de marketing politique, des influenceurs, des réseaux de comptes anonymes et des infrastructures numériques capables de franchir les frontières aussi facilement que les récits politiques qu’elles contribuent à diffuser.
C’est peut-être là que l’affaire Cerimedo devient la plus révélatrice. Elle ne démontre pas l’existence d’un état-major unique dirigeant l’extrême droite latino-américaine depuis une capitale déterminée. Elle montre quelque chose de plus diffus, mais peut-être de plus efficace : la formation d’une infrastructure politique transnationale dans laquelle consultants, médias militants, capitaux, technologies numériques, récits politiques et responsables de campagne circulent désormais d’un pays à l’autre. Les acteurs n’ont pas besoin d’obéir à un même commandement pour se renforcer mutuellement. Ils peuvent partager les mêmes méthodes, reprendre les mêmes contenus, utiliser les mêmes relais et déplacer leurs compétences d’une campagne électorale à la suivante.
Et si cet univers commence aujourd’hui à livrer certains de ses secrets, ce n’est pas parce que les autorités d’un pays auraient soudain décidé d’enquêter sur ces réseaux. C’est parce que Nadia Beller a survécu aux trois coups de feu tirés contre elle à Santa Cruz de la Sierra. Cerimedo est aujourd’hui accusé de l’un des crimes les plus odieux qui soient : avoir voulu faire assassiner la femme avec laquelle il avait partagé sa vie. Elle a survécu, et l’enquête sur cette tentative d’assassinat a conduit la police jusqu’à lui. Si Nadia Beller n’avait pas survécu, toute une partie de ce système serait peut-être restée dans l’ombre.
Principales sources
Reuters, 18 août 2026 ; La Nación, 22 août-1er septembre 2026 ; EFE, 30 août-2 septembre 2026 ; Folha de S.Paulo, 26-28 août 2026 ; BioBioChile, 24 août-1er septembre 2026 ; Unitel, 20 août-1er septembre 2026 ; Agencia de Noticias Fides, 28 août-1er septembre 2026 ; Diário do Centro do Mundo, 31 août 2026 ; El País, 21-31 août 2026 ; La República (Pérou), 27 août-1er septembre 2026 ; Diario Red, 29-31 août 2026 ; Observatório Lupa, 28 août 2026 ; Correo del Sur, 31 août 2026 ; Visión 360, 21 août 2026 ; UOL, 27 août 2026.
REPÈRES — Qui est qui dans l’affaire Cerimedo ?
Fernando Cerimedo — Argentine
Consultant politique spécialisé dans la communication numérique. Proche de plusieurs figures de l’extrême droite latino-américaine, il a notamment participé aux campagnes de Javier Milei en Argentine et de Rodrigo Paz en Bolivie et entretenu des liens étroits avec le bolsonarisme au Brésil. Il est arrêté en Bolivie le 17 août 2026, quelques heures après l’attaque contre son ancienne compagne Nadia Beller.
Nadia Beller — Bolivie
Avocate bolivienne et ancienne compagne de Cerimedo. Elle survit à trois coups de feu tirés contre elle à Santa Cruz de la Sierra le 17 août 2026. Son témoignage, puis l’exploitation du téléphone et des biens de Cerimedo, ont ouvert de multiples pistes concernant ses activités politiques, financières et numériques en Bolivie et dans plusieurs autres pays.
Aldubar Herny Silva Peña, alias « Juancho » — Colombie
Ressortissant colombien recherché par la justice bolivienne pour son implication présumée dans l’attaque contre Nadia Beller. Présenté initialement par les enquêteurs comme l’homme ayant tiré sur elle, il est réapparu le 1er septembre dans une vidéo diffusée depuis la clandestinité. Il reconnaît avoir participé à la préparation de l’opération, mais nie avoir tiré et affirme que Beller devait seulement recevoir « un avertissement ».
Javier Milei — Argentine
Président argentin. Cerimedo a joué un rôle important dans sa campagne présidentielle victorieuse de 2023. Milei affirme que leurs relations ont cessé cette année-là, mais les registres officiels montrent que Cerimedo est entré au moins treize fois à la Casa Rosada, le palais présidentiel argentin, entre le 11 décembre 2023 et le 5 juin 2024.
Jair Bolsonaro — Brésil
Ancien président brésilien et principale figure du bolsonarisme. Cerimedo a participé après sa défaite face à Lula en 2022 à la diffusion d’accusations mettant en cause la fiabilité du scrutin et des urnes électroniques. La Police fédérale brésilienne l’a formellement mis en cause en 2024 dans son enquête sur la tentative de coup d’État, sans qu’il soit ensuite inclus dans l’acte d’accusation présenté devant le Supremo Tribunal Federal.
Flávio et Eduardo Bolsonaro — Brésil
Fils de Jair Bolsonaro et figures politiques du bolsonarisme. Nadia Beller affirme que Cerimedo envisageait de participer à l’effort en faveur de Flávio Bolsonaro pour l’élection présidentielle de 2026 et qu’il avait rencontré Eduardo Bolsonaro aux États-Unis au début du mois d’août.
Rodrigo Paz — Bolivie
Président bolivien. Cerimedo a participé à sa campagne présidentielle de 2025 puis est resté présent dans son entourage après son élection. Paz affirme qu’il n’a jamais occupé de fonction officielle dans son gouvernement, tandis que plusieurs témoignages lui attribuent une influence beaucoup plus importante.
Edmand Lara — Bolivie
Vice-président de Rodrigo Paz, avec lequel il est désormais en conflit ouvert et dont il s’est déclaré opposant. Lara affirme avoir vu Cerimedo participer à des réunions du Conseil des ministres, donner des instructions à certains ministres et intervenir dans des décisions gouvernementales. Le 1er septembre, il a également déposé une plainte pénale contre Cerimedo et la première dame María Elena Urquidi, notamment pour trafic d’influence.
Jorge « Tuto » Quiroga — Bolivie
Ancien président et adversaire de Rodrigo Paz au second tour de l’élection présidentielle de 2025. Après les révélations sur Cerimedo, il a demandé la création d’une commission internationale indépendante chargée d’enquêter sur l’ensemble de l’affaire.
María Argentina Rojas Roca — Bolivie
Ancienne responsable des douanes, brièvement nommée en 2026 à la tête de celles de l’aéroport international de Viru Viru malgré une condamnation au Brésil pour trafic de stupéfiants. La justice bolivienne la recherche désormais dans l’enquête sur l’attaque contre Nadia Beller. Les enquêteurs la soupçonnent notamment d’avoir entretenu des contacts avec les auteurs présumés de l’attentat et effectué des transferts d’argent à leur profit.
José Antonio Kast — Chili
Président chilien et fondateur du Parti républicain, formation d’extrême droite. Il reconnaît connaître personnellement Cerimedo et l’avoir rencontré lors de rencontres politiques internationales, tout en niant que le consultant ait travaillé pour ses campagnes. L’affaire a relancé au Chili les investigations sur les réseaux numériques intervenus pendant la campagne présidentielle de 2025.
Martín Arrau — Chili
Ministre de la Sécurité publique et membre du premier cercle de Kast. Ancien responsable de la droite traditionnelle passé au Parti républicain, il a joué un rôle important dans le dispositif numérique de la campagne présidentielle de Kast. Il est aujourd’hui au centre des interrogations sur les méthodes employées pour imposer certains thèmes dans les conversations sur les réseaux sociaux.
Keiko Fujimori — Pérou
Présidente péruvienne, arrivée au pouvoir en juillet 2026. Les mouvements migratoires de Cerimedo montrent qu’il s’est rendu à plusieurs reprises au Pérou pendant la période électorale et qu’il se trouvait à Lima au moment de son investiture. Nadia Beller affirme que Cerimedo avait été sollicité pour participer à la campagne et qu’il lui avait dit avoir « aidé un peu au second tour ».
Carlos Díaz-Rosillo — États-Unis / Amérique latine
Universitaire et conseiller politique cubano-américain, ancien responsable de la Maison-Blanche sous le premier mandat de Donald Trump. Il dirige l’Adam Smith Center for Economic Freedom de la Florida International University et s’est présenté comme conseiller informel de Keiko Fujimori. Il se trouvait à Lima, comme Cerimedo, au moment de l’investiture de la présidente péruvienne.
Damián Valenzuela Mayer — Argentine / Pérou
Avocat et homme d’affaires argentin ayant participé dans l’ombre à la campagne de Keiko Fujimori. Les données migratoires publiées par la presse péruvienne montrent de très nombreux séjours à Lima. Ami de Carlos Díaz-Rosillo, il se trouvait lui aussi dans la capitale péruvienne au moment de l’investiture de Fujimori.
Javier Negre — Espagne / Amérique latine
Entrepreneur médiatique espagnol et ancien associé de Cerimedo. Il a joué un rôle central dans l’expansion internationale de La Derecha Diario, notamment en Amérique latine. Présent au Pérou lors de l’investiture de Keiko Fujimori, il s’est fait photographier avec la nouvelle présidente.
La Derecha Diario — Argentine / Amérique latine
Média d’extrême droite devenu une importante plateforme numérique régionale. Cerimedo y a occupé une place centrale et détenait encore 50 % de son capital jusqu’à la semaine de son arrestation. Le média constitue l’un des principaux fils conducteurs permettant de suivre la circulation transnationale des récits politiques étudiés dans cette enquête.
Numen — Argentine
Entreprise de communication et d’analyse politique liée à Cerimedo. Elle est notamment intervenue au Chili lors du processus constitutionnel de 2020 et illustre l’activité du consultant et de ses réseaux au-delà de l’Argentine.
Trolls, bots, faux comptes : comment fabrique-t-on une impression de majorité ?
Un bot n’est pas un troll. Un bot est un compte dont tout ou partie de l’activité est automatisée par un logiciel : publier un message, le republier, suivre certains comptes, répondre à des mots-clés ou amplifier un contenu. Un troll est généralement un être humain qui intervient délibérément dans les conversations en ligne, souvent sous une fausse identité, pour provoquer, attaquer un adversaire, diffuser une rumeur ou polariser un débat. Un même opérateur peut gérer plusieurs dizaines de faux comptes ; inversement, un logiciel peut piloter automatiquement des centaines de comptes. Dans la pratique, les dispositifs de manipulation combinent souvent les deux, auxquels peuvent s’ajouter des militants réels, des influenceurs ou des médias politiquement engagés.
À quoi servent alors les dizaines de téléphones et de cartes SIM que l’on retrouve dans certaines « fermes » numériques ? Les plateformes cherchent à détecter et à supprimer les comptes automatisés ou fictifs. Multiplier les appareils, les cartes SIM, les numéros de téléphone et parfois les connexions Internet permet de créer et d’authentifier de nombreux comptes en leur donnant l’apparence d’utilisateurs distincts. Des logiciels peuvent ensuite automatiser une partie de leur activité tandis que des opérateurs humains prennent en charge les tâches qui exigent davantage de crédibilité ou d’interaction.
L’objectif est de fabriquer de la visibilité. Imaginons qu’une équipe veuille imposer l’idée qu’un candidat est corrompu. Quelques comptes lancent l’accusation. Des dizaines ou des centaines d’autres la republient, la commentent, utilisent les mêmes mots-clés ou attaquent ceux qui la contestent. Des utilisateurs réels commencent alors à voir le sujet, certains le reprennent à leur tour, des influenceurs s’en emparent et des journalistes peuvent finir par constater que « la polémique enfle sur les réseaux sociaux ». Une opération initialement organisée peut ainsi acquérir l’apparence d’un mouvement spontané.
C’est ce que l’on appelle parfois l’astroturfing : fabriquer artificiellement l’apparence d’un mouvement populaire. Le terme vient d’AstroTurf, une marque américaine de gazon synthétique, par opposition à grassroots, qui désigne en anglais un mouvement réellement né « à la base ». Sur les réseaux sociaux, il s’agit donc de fabriquer du faux « populaire ».
Ces techniques ont déjà été utilisées à grande échelle. Aux États-Unis, l’Internet Research Agency, organisation russe liée au Kremlin, a créé pendant la campagne présidentielle de 2016 de faux profils et de fausses communautés politiques se présentant comme américaines. Le rapport bipartisan du Sénat américain a conclu que cette opération visait à favoriser Donald Trump au détriment d’Hillary Clinton tout en exacerbant les fractures existantes de la société américaine. L’objectif n’était pas seulement de diffuser de fausses informations, mais de pénétrer des communautés réelles, de susciter leurs réactions et de transformer une opération organisée depuis l’étranger en conversation politique apparemment authentique.
Le phénomène ne s’est pas limité à la Russie. Une étude de l’Université d’Oxford recensait dès 2019 des campagnes organisées de manipulation des réseaux sociaux dans 70 pays, contre 28 deux ans plus tôt. Dans 26 d’entre eux, ces techniques servaient notamment à discréditer les opposants ou à noyer les voix dissidentes. Des partis politiques et des gouvernements avaient ainsi progressivement intégré ces méthodes à leurs propres stratégies de communication.
Le Brésil offre un exemple particulièrement proche de l’affaire Cerimedo. Pendant la présidentielle de 2018, la Folha de S.Paulo a documenté l’achat de services de diffusion massive de messages anti-PT sur WhatsApp par des entrepreneurs favorables à Jair Bolsonaro. Deux ans plus tard, Facebook a démantelé au Brésil un réseau distinct de faux comptes et de pages se présentant notamment comme des médias et a établi des liens entre ce réseau et des personnes associées au Parti social-libéral ainsi qu’à des employés des bureaux de Jair Bolsonaro, Eduardo Bolsonaro et Flávio Bolsonaro.
Il ne faut cependant pas imaginer que toutes les « fermes » numériques fonctionnent de la même manière. Certaines reposent surtout sur des programmes automatisés ; d’autres emploient des personnes chargées de gérer de nombreux faux profils ; d’autres encore associent bots, trolls humains, militants, influenceurs et médias engagés. Avec l’intelligence artificielle générative, il devient en outre beaucoup plus facile de produire rapidement des textes, des images et des réponses différentes, ce qui peut rendre les comportements automatisés moins répétitifs et plus difficiles à repérer.
Le pouvoir de ces dispositifs ne réside pas nécessairement dans leur capacité à « fabriquer » de toutes pièces l’opinion publique. Il consiste plutôt à truquer le rapport de forces visible : faire paraître majoritaire une opinion minoritaire, transformer une rumeur marginale en sujet national, donner l’impression qu’un candidat bénéficie d’un enthousiasme massif ou qu’un adversaire fait l’objet d’un rejet généralisé. Une ferme de bots ne crée donc pas seulement de faux comptes : elle cherche à fabriquer une fausse perception de ce que pense la société.
Notes
1 Sur le soutien de Trump à Nasry Asfura, lire : « Ancien narco-président hondurien Hernández gracié, Maduro séquestré : le cynisme de Trump » par Éric Toussaint, CADTM, publié le 17 février 2026, https://www.cadtm.org/Ancien-narco-president-hondurien-Hernandez-gracie-Maduro-sequestre-le-cynisme
