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De « nouvelles femmes de droite » en Argentine ? Entre antiféminisme libertarien et réappropriation du féminisme
4 juin 2026

De « nouvelles femmes de droite » en Argentine ? Entre antiféminisme libertarien et réappropriation du féminisme


Dans cet entretien, Carolina Spataro et Melina Vazquez reviennent sur une enquête consacrée aux militantes libertariennes en Argentine proches de Milei. Elles interrogent l’engagement politique de femmes qui se revendiquent parfois féministes tout en évoluant dans des milieux antiféministes.

L’échange éclaire la sociologie de ces militantes, leurs réseaux et les significations qu’elles attribuent au « féminisme libéral ». Il permet ainsi de mieux comprendre les recompositions contemporaines des droites et des féminismes en Argentine.

Contretemps : Pourriez-vous revenir sur la genèse du projet et l’objectif du livre ?

Nous étudions, d’une part, l’activisme des jeunes en Argentine au cours des dernières décennies et, d’autre part, l’expansion du féminisme dans le pays et l’adhésion des nouvelles générations. La montée de l’activisme libertarien autour de la figure de Javier Milei à partir de 2019 nous a permis de conjuguer ces deux thèmes : pourquoi les jeunes militent-ils dans un espace politique de droite et quelle place y occupent les femmes ? 

Au début, l’absence de femmes dans l’activisme libertarien était très frappante. Au fil du temps, nous avons observé que ce paysage s’est transformé et que des femmes de différentes générations et de différents profils sociaux ont commencé à s’y impliquer. Ce constat a attiré notre attention et nous avons voulu comprendre pourquoi elles rejoignaient des espaces explicitement antiféministes, qui nient les inégalités de genre et le terme même de « genre ». Au début du travail de terrain, le 8 mars 2024, nous avons été surprises de constater qu’il y avait non seulement des femmes, mais aussi que beaucoup d’entre elles, surtout les plus jeunes, parlaient de féminisme et se déclaraient féministes.

Cette recherche ne cherche pas à déterminer si ces femmes peuvent être féministes ou non, ni s’il s’agit d’une contradiction, comme on nous le dit souvent lorsqu’on entend parler de notre travail. Nous cherchons à comprendre ce qu’elles entendent par « féminisme », les termes dans lesquels elles discutent du féminisme auquel elles se sentent appartenir et du « féminisme de gauche », dont elles prennent leurs distances. 

En d’autres termes, nous explorons un féminisme selon leurs propres termes. Nous étudions les pratiques et les programmes qui donnent un sens à leur militantisme, leurs modes d’organisation, leurs lectures. Ainsi que l’expérience genrée de la politique à droite, surtout parmi celles qui s’identifient comme féministes dans un espace politique, comme nous le disions plus haut, antiféministe. 

Le point à souligner est que, chez la génération des 30-40 ans et les plus jeunes, celles de 20 ans, le féminisme est un signifiant dont elles disposent dans leurs conversations quotidiennes, bien qu’elles lui attribuent une chaîne de sens alternative qui renvoie à la composante libérale, laquelle, dans la tradition politique argentine, est associée aux espaces politiques de droite. Le croisement entre féminisme et libéralisme n’est pas le plus courant dans l’histoire récente des féminismes en Argentine, c’est pourquoi il retient notre attention, d’autant plus qu’il émerge dans les espaces les plus à droite du spectre politique. 

Contretemps : Vous abordez la sociologie des militantes, que pouvez-vous dire à ce sujet ?

Dans notre recherche, la sociologie de l’activisme nous a permis de montrer qu’il y a des femmes au sein du mouvement “Mileismo” et qu’il existe également une hétérogénéité significative entre elles. La classe sociale, le genre et la génération ont été trois éléments clés de notre travail. 

L’identification de différents groupes générationnels nous a conduites à rencontrer les « dames libérales » (des femmes de 50 à 60 ans, issues de la classe supérieure, dont beaucoup ont des familles propriétaires de terres), qui ne se disent pas féministes, car pour elles, ce mot reste tabou. Mais certaines vont jusqu’à se définir comme ayant des « tendances féministes ». 

Le dénominateur commun est qu’elles se montrent toutes rebelles face aux rôles pour lesquels elles ont été élevées, en tant que mères, épouses et gardiennes du foyer. Toutes se sont séparées et ont décidé de se lancer en politique pour y trouver leur place, car le libéralisme – affirment-elles – est dominé par les hommes et elles veulent que les femmes soient présentes en politique et sur le marché du travail. 

La génération intermédiaire, âgée d’environ 30 à 40 ans, est composée de femmes professionnelles et diplômées de l’université, influencées par un mouvement politique et social très important en Argentine, Ni Una Menos en 2015, qui a élargi le débat public féministe et a soulevé la question de la place des femmes dans différents domaines de la société fortement masculinisés. 

Ces jeunes femmes d’une vingtaine d’années se sont engagées politiquement pendant la pandémie en critiquant vivement les mesures de confinement mises en place sous le mandat de l’ancien président Alberto Fernández, ainsi que l’État. Elles ont vécu de près le débat sur la légalisation de l’avortement en 2018, qui a pris une ampleur considérable et a fait l’objet d’une large couverture médiatique en Argentine. 

Au sein de ce dernier groupe, nous avons été surprises de trouver des jeunes femmes qui, pour gagner leur vie, occupent des emplois très précaires, dans des centres d’appels par exemple, ou qui ont dû abandonner leurs études universitaires pour trouver un emploi et subvenir aux besoins de leur famille. En définitive, le « mileismo » est un mouvement politique qui a ajouté une dimension plus populaire au libéralisme, lequel était en Argentine associé aux classes sociales les plus aisées.

Contretemps : Quels sont les groupes qui se sont mobilisés ?

Ces femmes, a priori si différentes les unes des autres, se réunissent et forment des groupes. Pour les recherches que nous menons dans le livre, nous travaillons avec certains de ces espaces : Mujeres Liberales Argentinas (MLA), Mujeres por la Patria (MxP), Pibas Libertarias (PLs), Mujeres por la Libertad (MxLL), Las Pibas Progresan (LPP) et la section argentine de Ladies of Liberty Alliance (LOLA). 

Définir chaque groupe est une tâche complexe : ils n’ont pas de frontières fixes, leurs limites sont poreuses, ils se divisent, fusionnent, se réorganisent et se reconnectent. Certaines participent à plusieurs groupes, d’autres ont commencé dans un groupe mais sont passées à un autre. Ces groupes se recoupent avec des partis politiques, des think tanks, des fondations et des centres de formation libérale, mais ils ne se limitent pas à ces domaines et ne s’y expliquent pas entièrement. 

Nous voulons dire par là qu’il ne s’agit pas, par exemple, de la commission des femmes d’un parti politique comme La Libertad Avanza (LLA), Propuesta Republicana (PRO) ou Republicanos Unidos, mais de groupes aux affiliations partisanes multiples qui se réunissent autour d’un objectif central : « Autonomiser les femmes en politique ». Il faut noter que cet activisme se situe à la croisée des fondations, des partis et des universités libérales. C’est à cette intersection qu’elles évoluent, se déplacent et se socialisent politiquement. 

Contretemps : Pourriez-vous revenir sur la manière dont les femmes de droite s’approprient le féminisme ?

Les femmes qui se définissent comme féministes dans les milieux libertariens se réclament du féminisme de la première vague. Conformément à la littérature spécialisée, elles affirment que le féminisme « est né libéral », dans le sillage de la Révolution française de la fin du XVIIIe siècle, et que ses principes fondamentaux étaient la revendication de l’égalité entre les hommes et les femmes, le droit de vote, le droit au travail, à l’éducation, aux droits patrimoniaux et aux enfants. C’est pourquoi elles se définissent comme les « filles » de la première vague. 

Le fait de se présenter comme les filles de la première vague est essentiel pour se démarquer du « féminisme de gauche » et pour revendiquer ce drapeau aujourd’hui. Elles estiment qu’à un moment de l’histoire, le féminisme a cessé de se concentrer sur la conquête des droits civils pour les femmes – un programme qu’elles partagent – et a commencé à « mélanger la lutte des genres avec la lutte des classes », ce qui, selon elles, « a dénaturé les idées du féminisme ». 

Dans leurs débats, leurs publications sur les réseaux sociaux et les pancartes qu’elles brandissent lors des manifestations, elles rappellent que « le féminisme est né libéral » et que « la gauche nous a volé nos drapeaux ». Le slogan qu’elles utilisent, « Faire du féminisme libéral à nouveau », est une réinterprétation du slogan « Rendons l’Argentine grande à nouveau » utilisé par Javier Milei dans sa campagne, qui adapte lui-même le « Make America Great Again » popularisé lors de la première campagne présidentielle de Donald Trump aux États-Unis. 

En définitive, il s’agit de mener une « croisade pour le féminisme libéral ». Dans cette croisade, elles cherchent non seulement à se démarquer du féminisme « de gauche », mais aussi des positions plus conservatrices ou « de droite », termes qu’elles considèrent comme équivalents. Bien qu’elles participent à la force politique située plus à droite sur l’échiquier politique, elles rejettent l’utilisation de la catégorie « droite » pour se définir. Cela marque un contraste avec d’autres groupes et membres des milieux libertarien qui s’affirment dans cette catégorie.

Contretemps : Quelles sont les principales orientations défendues par ces militantes ?

L’hétérogénéité des profils que nous avons rencontrés lors du travail de terrain a rendu difficile, au début, la compréhension de leurs points communs. Mais au fil de la recherche, nous avons observé qu’une pratique courante, surtout chez les plus jeunes, qui consiste à élaborer le « décalogue du féminisme libéral », des documents qui définissent les principes fondamentaux ou les points les plus marquants des programmes qui les rassemblent. 

Ces documents, qui circulent lors de leurs réunions sous forme de bannières, de tracts, de présentations PowerPoint et de portfolios, sont également diffusés sur les réseaux sociaux et dans des groupes WhatsApp. Certains sont conçus et diffusés par des fondations libérales, d’autres sont de fabrication plus artisanale.

Cette pratique, qui n’est pas l’apanage de ce groupe de femmes, invite à penser que le féminisme libéral, loin d’être un concept figé, fait partie d’un travail en cours qui permet de délimiter des positions, des définitions et des pratiques dans deux sens. 

D’une part, construire « une chambre à soi » au sein du féminisme, où on les qualifie de « droitières » parce qu’elles sont favorables au marché et à la réduction du rôle de l’État dans les domaines et programmes liés aux agendas de genre, et pour avoir voté Milei. D’autre part, une chambre à soi dans les milieux libertariens, où on les accuse d’être des « marxistes culturelles » pour avoir mené un programme en faveur des femmes dans un espace politique qui rejette explicitement le féminisme et toute forme de « collectivisme ». Bien que ces femmes s’opposent, sur le plan conceptuel, au collectivisme, la constitution de groupes, les rassemblements et la création de liens entre les réseaux constituent, pour beaucoup d’entre elles, leur principale activité. 

Quels sont les éléments qui composent les décalogues du féminisme libéral ? Bien que chaque version propose des adaptations particulières et mette l’accent sur certains points plutôt que sur d’autres, toutes partagent cinq idées fondamentales : 

1. Personne n’a le monopole de la représentation des femmes. 

2. Les hommes et les femmes sont égaux et complémentaires ; c’est pourquoi on ne souscrit pas à l’idée qu’il existe une « lutte » ou une confrontation entre les uns et les autres. 

3. Rejet de la « violence sous toutes ses formes », définition qui inclut le rejet de la violence exercée sur les femmes, mais aussi sur les hommes. 

4. Promotion de l’autonomie des femmes et rejet de toute forme de victimisation. 

5. Présentation du libre marché comme le meilleur allié pour l’autonomisation et l’émancipation des femmes. 

Bien qu’il ne soit pas mentionné dans les décalogues, à la lumière des témoignages et des définitions, l’un des principaux fils conducteurs du féminisme libéral est l’antipéronisme, l’antikirchnérisme et l’opposition au progressisme au sens large. Un autre point non explicité mais constant est la valorisation du mérite comme attribut central pour occuper une position de pouvoir, surtout en politique. 

Cela rejoint directement les critiques à l’égard des mesures de discrimination positive, telles que les lois sur les quotas/la parité, qu’elles considèrent comme faisant partie d’une « culture de la victimisation » qui « génère un faux sentiment de justice ». En ce sens, elles critiquent les femmes de La Libertad Avanza (LLA) qui existe publiquement, car elles estiment que leur entrée en politique n’a rien à voir avec le « mérite », mais tient au fait que ce sont des femmes sexy ou physiquement attirantes qui ont été placées là « pour remplir le quota » ou simplement parce qu’elles entretiennent des relations amoureuses avec des hommes de leurs forces politiques. 

*

Propos recueillis par Fanny Gallot. 

L’enquête sur laquelle se fonde cet entretien a été publiée dans un ouvrage en espagnol intitulé Sin padre, sin marido y sin estado, féministas de las nuevas derechas (Siglo veintiuno editores, 2025). 

4 juin 2026

De « nouvelles femmes de droite » en Argentine ? Entre antiféminisme libertarien et réappropriation du féminisme

Dans cet entretien, Carolina Spataro et Melina Vazquez reviennent sur une enquête consacrée aux militantes libertariennes en Argentine proches de Milei. Elles interrogent l’engagement politique de femmes qui se revendiquent parfois féministes tout en évoluant dans des milieux antiféministes.

L’échange éclaire la sociologie de ces militantes, leurs réseaux et les significations qu’elles attribuent au « féminisme libéral ». Il permet ainsi de mieux comprendre les recompositions contemporaines des droites et des féminismes en Argentine.

Contretemps : Pourriez-vous revenir sur la genèse du projet et l'objectif du livre ?

Nous étudions, d'une part, l'activisme des jeunes en Argentine au cours des dernières décennies et, d'autre part, l'expansion du féminisme dans le pays et l'adhésion des nouvelles générations. La montée de l'activisme libertarien autour de la figure de Javier Milei à partir de 2019 nous a permis de conjuguer ces deux thèmes : pourquoi les jeunes militent-ils dans un espace politique de droite et quelle place y occupent les femmes ? 

Au début, l’absence de femmes dans l’activisme libertarien était très frappante. Au fil du temps, nous avons observé que ce paysage s’est transformé et que des femmes de différentes générations et de différents profils sociaux ont commencé à s’y impliquer. Ce constat a attiré notre attention et nous avons voulu comprendre pourquoi elles rejoignaient des espaces explicitement antiféministes, qui nient les inégalités de genre et le terme même de « genre ». Au début du travail de terrain, le 8 mars 2024, nous avons été surprises de constater qu’il y avait non seulement des femmes, mais aussi que beaucoup d’entre elles, surtout les plus jeunes, parlaient de féminisme et se déclaraient féministes.

Cette recherche ne cherche pas à déterminer si ces femmes peuvent être féministes ou non, ni s’il s’agit d’une contradiction, comme on nous le dit souvent lorsqu’on entend parler de notre travail. Nous cherchons à comprendre ce qu’elles entendent par « féminisme », les termes dans lesquels elles discutent du féminisme auquel elles se sentent appartenir et du « féminisme de gauche », dont elles prennent leurs distances. 

En d’autres termes, nous explorons un féminisme selon leurs propres termes. Nous étudions les pratiques et les programmes qui donnent un sens à leur militantisme, leurs modes d’organisation, leurs lectures. Ainsi que l’expérience genrée de la politique à droite, surtout parmi celles qui s’identifient comme féministes dans un espace politique, comme nous le disions plus haut, antiféministe. 

Le point à souligner est que, chez la génération des 30-40 ans et les plus jeunes, celles de 20 ans, le féminisme est un signifiant dont elles disposent dans leurs conversations quotidiennes, bien qu’elles lui attribuent une chaîne de sens alternative qui renvoie à la composante libérale, laquelle, dans la tradition politique argentine, est associée aux espaces politiques de droite. Le croisement entre féminisme et libéralisme n’est pas le plus courant dans l’histoire récente des féminismes en Argentine, c’est pourquoi il retient notre attention, d’autant plus qu’il émerge dans les espaces les plus à droite du spectre politique. 

Contretemps : Vous abordez la sociologie des militantes, que pouvez-vous dire à ce sujet ?

Dans notre recherche, la sociologie de l’activisme nous a permis de montrer qu’il y a des femmes au sein du mouvement “Mileismo” et qu’il existe également une hétérogénéité significative entre elles. La classe sociale, le genre et la génération ont été trois éléments clés de notre travail. 

L’identification de différents groupes générationnels nous a conduites à rencontrer les « dames libérales » (des femmes de 50 à 60 ans, issues de la classe supérieure, dont beaucoup ont des familles propriétaires de terres), qui ne se disent pas féministes, car pour elles, ce mot reste tabou. Mais certaines vont jusqu’à se définir comme ayant des « tendances féministes ». 

Le dénominateur commun est qu’elles se montrent toutes rebelles face aux rôles pour lesquels elles ont été élevées, en tant que mères, épouses et gardiennes du foyer. Toutes se sont séparées et ont décidé de se lancer en politique pour y trouver leur place, car le libéralisme – affirment-elles – est dominé par les hommes et elles veulent que les femmes soient présentes en politique et sur le marché du travail. 

La génération intermédiaire, âgée d’environ 30 à 40 ans, est composée de femmes professionnelles et diplômées de l’université, influencées par un mouvement politique et social très important en Argentine, Ni Una Menos en 2015, qui a élargi le débat public féministe et a soulevé la question de la place des femmes dans différents domaines de la société fortement masculinisés. 

Ces jeunes femmes d’une vingtaine d’années se sont engagées politiquement pendant la pandémie en critiquant vivement les mesures de confinement mises en place sous le mandat de l’ancien président Alberto Fernández, ainsi que l’État. Elles ont vécu de près le débat sur la légalisation de l’avortement en 2018, qui a pris une ampleur considérable et a fait l’objet d’une large couverture médiatique en Argentine. 

Au sein de ce dernier groupe, nous avons été surprises de trouver des jeunes femmes qui, pour gagner leur vie, occupent des emplois très précaires, dans des centres d'appels par exemple, ou qui ont dû abandonner leurs études universitaires pour trouver un emploi et subvenir aux besoins de leur famille. En définitive, le « mileismo » est un mouvement politique qui a ajouté une dimension plus populaire au libéralisme, lequel était en Argentine associé aux classes sociales les plus aisées.

Contretemps : Quels sont les groupes qui se sont mobilisés ?

Ces femmes, a priori si différentes les unes des autres, se réunissent et forment des groupes. Pour les recherches que nous menons dans le livre, nous travaillons avec certains de ces espaces : Mujeres Liberales Argentinas (MLA), Mujeres por la Patria (MxP), Pibas Libertarias (PLs), Mujeres por la Libertad (MxLL), Las Pibas Progresan (LPP) et la section argentine de Ladies of Liberty Alliance (LOLA). 

Définir chaque groupe est une tâche complexe : ils n’ont pas de frontières fixes, leurs limites sont poreuses, ils se divisent, fusionnent, se réorganisent et se reconnectent. Certaines participent à plusieurs groupes, d’autres ont commencé dans un groupe mais sont passées à un autre. Ces groupes se recoupent avec des partis politiques, des think tanks, des fondations et des centres de formation libérale, mais ils ne se limitent pas à ces domaines et ne s’y expliquent pas entièrement. 

Nous voulons dire par là qu’il ne s’agit pas, par exemple, de la commission des femmes d’un parti politique comme La Libertad Avanza (LLA), Propuesta Republicana (PRO) ou Republicanos Unidos, mais de groupes aux affiliations partisanes multiples qui se réunissent autour d’un objectif central : « Autonomiser les femmes en politique ». Il faut noter que cet activisme se situe à la croisée des fondations, des partis et des universités libérales. C’est à cette intersection qu’elles évoluent, se déplacent et se socialisent politiquement. 

Contretemps : Pourriez-vous revenir sur la manière dont les femmes de droite s’approprient le féminisme ?

Les femmes qui se définissent comme féministes dans les milieux libertariens se réclament du féminisme de la première vague. Conformément à la littérature spécialisée, elles affirment que le féminisme « est né libéral », dans le sillage de la Révolution française de la fin du XVIIIe siècle, et que ses principes fondamentaux étaient la revendication de l’égalité entre les hommes et les femmes, le droit de vote, le droit au travail, à l’éducation, aux droits patrimoniaux et aux enfants. C’est pourquoi elles se définissent comme les « filles » de la première vague. 

Le fait de se présenter comme les filles de la première vague est essentiel pour se démarquer du « féminisme de gauche » et pour revendiquer ce drapeau aujourd’hui. Elles estiment qu’à un moment de l’histoire, le féminisme a cessé de se concentrer sur la conquête des droits civils pour les femmes – un programme qu’elles partagent – et a commencé à « mélanger la lutte des genres avec la lutte des classes », ce qui, selon elles, « a dénaturé les idées du féminisme ». 

Dans leurs débats, leurs publications sur les réseaux sociaux et les pancartes qu’elles brandissent lors des manifestations, elles rappellent que « le féminisme est né libéral » et que « la gauche nous a volé nos drapeaux ». Le slogan qu’elles utilisent, « Faire du féminisme libéral à nouveau », est une réinterprétation du slogan « Rendons l’Argentine grande à nouveau » utilisé par Javier Milei dans sa campagne, qui adapte lui-même le « Make America Great Again » popularisé lors de la première campagne présidentielle de Donald Trump aux États-Unis. 

En définitive, il s’agit de mener une « croisade pour le féminisme libéral ». Dans cette croisade, elles cherchent non seulement à se démarquer du féminisme « de gauche », mais aussi des positions plus conservatrices ou « de droite », termes qu’elles considèrent comme équivalents. Bien qu’elles participent à la force politique située plus à droite sur l’échiquier politique, elles rejettent l’utilisation de la catégorie « droite » pour se définir. Cela marque un contraste avec d’autres groupes et membres des milieux libertarien qui s’affirment dans cette catégorie.

Contretemps : Quelles sont les principales orientations défendues par ces militantes ?

L’hétérogénéité des profils que nous avons rencontrés lors du travail de terrain a rendu difficile, au début, la compréhension de leurs points communs. Mais au fil de la recherche, nous avons observé qu’une pratique courante, surtout chez les plus jeunes, qui consiste à élaborer le « décalogue du féminisme libéral », des documents qui définissent les principes fondamentaux ou les points les plus marquants des programmes qui les rassemblent. 

Ces documents, qui circulent lors de leurs réunions sous forme de bannières, de tracts, de présentations PowerPoint et de portfolios, sont également diffusés sur les réseaux sociaux et dans des groupes WhatsApp. Certains sont conçus et diffusés par des fondations libérales, d’autres sont de fabrication plus artisanale.

Cette pratique, qui n’est pas l’apanage de ce groupe de femmes, invite à penser que le féminisme libéral, loin d’être un concept figé, fait partie d’un travail en cours qui permet de délimiter des positions, des définitions et des pratiques dans deux sens. 

D'une part, construire « une chambre à soi » au sein du féminisme, où on les qualifie de « droitières » parce qu'elles sont favorables au marché et à la réduction du rôle de l'État dans les domaines et programmes liés aux agendas de genre, et pour avoir voté Milei. D’autre part, une chambre à soi dans les milieux libertariens, où on les accuse d’être des « marxistes culturelles » pour avoir mené un programme en faveur des femmes dans un espace politique qui rejette explicitement le féminisme et toute forme de « collectivisme ». Bien que ces femmes s’opposent, sur le plan conceptuel, au collectivisme, la constitution de groupes, les rassemblements et la création de liens entre les réseaux constituent, pour beaucoup d’entre elles, leur principale activité. 

Quels sont les éléments qui composent les décalogues du féminisme libéral ? Bien que chaque version propose des adaptations particulières et mette l'accent sur certains points plutôt que sur d'autres, toutes partagent cinq idées fondamentales : 

1. Personne n'a le monopole de la représentation des femmes. 

2. Les hommes et les femmes sont égaux et complémentaires ; c'est pourquoi on ne souscrit pas à l'idée qu'il existe une « lutte » ou une confrontation entre les uns et les autres. 

3. Rejet de la « violence sous toutes ses formes », définition qui inclut le rejet de la violence exercée sur les femmes, mais aussi sur les hommes. 

4. Promotion de l’autonomie des femmes et rejet de toute forme de victimisation. 

5. Présentation du libre marché comme le meilleur allié pour l’autonomisation et l’émancipation des femmes. 

Bien qu’il ne soit pas mentionné dans les décalogues, à la lumière des témoignages et des définitions, l’un des principaux fils conducteurs du féminisme libéral est l’antipéronisme, l’antikirchnérisme et l’opposition au progressisme au sens large. Un autre point non explicité mais constant est la valorisation du mérite comme attribut central pour occuper une position de pouvoir, surtout en politique. 

Cela rejoint directement les critiques à l’égard des mesures de discrimination positive, telles que les lois sur les quotas/la parité, qu’elles considèrent comme faisant partie d’une « culture de la victimisation » qui « génère un faux sentiment de justice ». En ce sens, elles critiquent les femmes de La Libertad Avanza (LLA) qui existe publiquement, car elles estiment que leur entrée en politique n’a rien à voir avec le « mérite », mais tient au fait que ce sont des femmes sexy ou physiquement attirantes qui ont été placées là « pour remplir le quota » ou simplement parce qu’elles entretiennent des relations amoureuses avec des hommes de leurs forces politiques. 

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Propos recueillis par Fanny Gallot. 

L’enquête sur laquelle se fonde cet entretien a été publiée dans un ouvrage en espagnol intitulé Sin padre, sin marido y sin estado, féministas de las nuevas derechas (Siglo veintiuno editores, 2025). 

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

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