revue de critique communiste

revue de critique communiste

Vous lisez
L’écocide capitaliste. Un extrait du dernier livre d’Alain Bihr

L’écocide capitaliste. Un extrait du dernier livre d’Alain Bihr


La catastrophe écologique prend aujourd’hui la forme d’un écocide. Le capitalisme qui domine le monde est d’autant moins capable de l’empêcher qu’il est son principal responsable.

Ce livre d’Alain Bihr se donne pour objectif d’analyser de façon précise et documentée cette situation. Il revient sur les illusions du « développement durable » et les dangers des fausses solutions (économiques, techniques, éthiques). Il démontre ainsi le caractère fondamentalement écocidaire des rapports capitalistes de production, amplifiant la crise systémique.

Dans cet extrait de son premier chapitre, l’auteur examine les modes d’appropriation de la nature par le capitalisme et son économie de pillage, déjà analysée par Marx. Mais c’est dans le contexte du capitalisme contemporain qu’il développe cette analyse, en montrant que le fantasme d’un contrôle total de la nature se heurte aux effets non maîtrisables qu’il provoque.

La transformation résolue et radicale de cette structure économique et sociale pourra seule éviter la catastrophe.

Conformément à sa formule générale, A – M – A’, le capital est essentiellement une valeur en procès, soit une valeur qui se conserve et qui s’accroît dans un incessant procès cyclique qui fait circuler argent et marchandises. Pour autant, le principe et le secret en gisent en définitive dans le procès de production : dans l’usage de la force de travail mise en œuvre dans un procès de travail concret qui l’unit à la nature.

1. Le rapport contradictoire à la nature du capital comme valeur en procès

Dans cette mesure même, le rapport du capital à la nature ne peut être que fondamentalement ambivalent et contradictoire. D’une part, il est en principe parfaitement indifférent aux procès de travail concret par l’intermédiaire desquels la valeur se forme, partant indifférent tout aussi bien aux valeurs d’usage auxquelles ces procès ont recours ou donnent naissance et aux besoins sociaux que ces valeurs d’usage sont censées satisfaire. Et cette indifférence s’étend tout aussi bien à la nature en tant que condition générale et (le plus souvent) objet de ces procès de travail, que ce soit comme matières premières, sources d’énergie, processus cosmiques, atmosphériques, géologiques, biologiques, etc.

Elle se redouble même ici dans la mesure où, si la nature constitue bien en ce sens l’un des deux facteurs de la majeure partie des procès de travail, l’autre étant la force humaine de travail, seule cette dernière (son usage ou sa dépense sous forme d’un travail socialement nécessaire) intervient dans le procès de valorisation : si la nature est facteur de valeurs d’usage et donc de richesse sociale, elle n’est pas pour autant facteur de valeur, qui est la forme spécifiquement et exclusivement capitaliste de cette richesse.

L’indifférence du capital à l’égard de la nature se renforce d’ailleurs du fait qu’il peut se valoriser alors même que le travail qui le valorise n’implique (au moins immédiatement) aucune transformation de la nature au sens ordinaire du terme, comme c’est le cas lorsqu’il s’agit d’un travail « immatériel », comme peut l’être celui d’un enseignant, d’un chercheur, d’un écrivain, d’un acteur de théâtre ou de cinéma, etc. Car, contrairement à ce qu’a longtemps théorisé un certain marxisme, en dépit des prises de position contraires de Marx pourtant bien nettes et claires à ce sujet, un travail « immatériel » n’est pas moins susceptible de valoriser de l’argent, donc d’être productif au sens capitaliste du terme, qu’un travail matériel :

« Si l’on peut se permettre d’aller chercher un exemple hors de la sphère de la production matérielle, on dira qu’un maître d’école est un travailleur productif non seulement quand il façonne d’enfantines cervelles, mais quand il se tue lui-même au travail pour enrichir son employeur. Que celui-ci ait placé son capital dans une fabrique pédagogique plutôt que dans la charcuterie industrielle ne change rien aux données du problème »
Marx, 1993 [1890] : 570

Et cette indifférence de principe du capital à l’égard de la nature, déjà effective dans le cas du capital industriel (au sens de Marx), s’aggrave encore avec le capital marchand (commercial ou financier) qui se cantonne au procès de circulation, qui ne se préoccupe que de faire circuler la valeur (sous forme de marchandises et d’argent) et non pas de la former. Et elle culmine évidemment au sein du capital fictif, totalement détaché des conditions effectives de la production et de la circulation de la richesse sociale en général.

Mais, d’autre part, il n’est point de valeur sans valeurs d’échange (qui en sont les formes les formes phénoménales immédiates), de valeurs d’échange sans valeurs d’usage et de valeurs d’usage sans procès de travail concret ni sans besoins sociaux à satisfaire ; donc point de formation de valeur sans dépense d’un travail utile, trouvant sa condition générale et (le plus souvent) son objet dans la nature et son but dans la satisfaction de besoins sociaux.

De ce fait, l’indifférence du capital relativement à la nature ne peut aller jusqu’à en ignorer ou en négliger l’existence, qu’il s’agisse des contraintes qu’elle oppose mais aussi des opportunités qu’elle offre aux procès de travail, partant à sa propre valorisation, ou encore des aléas et surprises que réservent ses réactions (quelquefois inattendues parce qu’imprévues voire imprévisibles) aux transformations dont elle fait l’objet de la part des procès de travail.

Plus exactement, l’indifférence du capital à l’égard de la nature ne peut se maintenir que tant que les contraintes en question ne se muent pas en entraves sérieuses voire en obstacles qu’il lui faut écarter, tant que les opportunités en question sont directement et favorablement exploitables et tant que les aléas et surprises en question ne menacent pas le procès de production, notamment dans sa dimension de valorisation du capital. Dans tous les cas contraires, l’indifférence doit céder le pas à tout ce qui va permettre au capital, autant que possible, de réduire les premières en les écartant ou en les amenuisant, de tirer au mieux parti des secondes directement ou indirectement (en les transformant), de prévenir les troisièmes pour autant que cela soit possible.

À l’indifférence de principe du capital (comme valeur en procès) relativement à la nature se juxtapose ou se superpose donc l’impératif d’appropriation de la nature par le capital, au sens général de son adaptation aux exigences de sa valorisation. Or, cette appropriation s’opérant, pour une bonne part, par le biais de son appropriation du procès de travail, il nous faut nous pencher sur celle-ci.

Dans son analyse de cette appropriation, Marx distingue deux moments. L’appropriation demeure formelle tant que le capital se contente de se soumettre le procès de travail tel qu’il lui préexiste (tel qu’il en hérite des modes de production précapitalistes) sans le transformer dans son contenu propre, c’est-à-dire sans modifier les objets de travail, les moyens de travail et les forces de travail qui en constituent les éléments ni les modalités de leur combinaison productive. L’appropriation devient réelle dès lors que le capital entreprend, au contraire, de bouleverser le procès de travail dans ses différentes composantes et dans leur combinaison, en donnant ainsi naissance à des procès de production tout à fait originaux.

Dans la mesure où la nature est (le plus souvent) un élément ou facteur du procès de travail, les modalités de l’appropriation par le capital de ce dernier peuvent s’appliquer cum grano salis à son appropriation de la première. Je distinguerai donc un régime d’appropriation formelle de la nature et un régime d’appropriation réelle de cette dernière. Et les critères pour les différencier pourront dériver de ceux introduits par Marx pour distinguer l’appropriation formelle de l’appropriation réelle du procès de travail : transformation ou non du donné naturel approprié, subordination plus étroite, valorisation plus importante, etc.

Ce sont donc en définitive trois moments différents du rapport du capital (comme valeur en procès) à la nature qu’il nous faut envisager : indifférence, appropriation formelle et appropriation réelle. Ces modalités se trouvent en permanence inextricablement mêlées au sein du procès de production en général et, bien souvent même, au sein d’un même procès de production particulier. Et je ne les distingue ici que pour la clarté de leur analyse qui suit.

2. L’indifférence à l’égard de la nature : entre extériorisation et appropriation informelle

L’indifférence du capital à l’égard des réalités naturelles, qu’il s’agisse de conditions générales du procès de travail, de matières premières, de sources d’énergie, de procès biochimiques, de services écosystémiques, etc., peut être de mise chaque fois qu’il peut en disposer comme des sortes de « dons gratuits » de la nature. Ce sont des dons en ce sens que le capital n’a ni à les produire (ils sont d’ailleurs pour la plupart non productibles par des êtres humains) ni même à dépenser du travail (mort ou vivant) pour se les approprier, pour les incorporer au procès de production. Leur appropriation est en quelque sorte immédiate et, de ce fait, gratuite, en tant qu’ils sont parties intégrantes des conditions que la nature fait au procès de travail en général, comme à l’existence humaine plus généralement.

Tel est le cas de l’espace et du temps comme dimensions de la physis et du cosmos, de l’énergie solaire, de l’atmosphère et de ses composants, des précipitations de pluie ou de neige, des qualités physiques des matériaux naturels (leur résistance, leur plasticité, leur conductivité, etc.), de la capacité des êtres vivants (végétaux et animaux) à croître naturellement, de l’homéostasie des écosystèmes, etc. Par conséquent, ces réalités naturelles n’ont pas davantage de valeur et n’entrent pas dans le procès de valorisation du capital (procès de formation de la valeur et de plus-value), du moins immédiatement. Dès lors, dans la mesure où le procès de production l’intéresse au premier chef d’abord comme procès de valorisation, le capital tend à considérer et à traiter ces réalités naturelles qui lui sont gratuitement offertes comme des entités qui lui sont étrangères, « des externalités », dont il n’est pas tenu compte dans le calcul économique, ni au niveau macro ni au niveau micro.

Le rapport du capital à la nature consiste ici en une extériorisation de celle-ci, conjuguant ignorance, méconnaissance, mise à distance et mise entre parenthèses, dans l’indifférence à l’égard de la contribution des réalités naturelles au procès de travail et par conséquent des conditions naturelles de sa propre valorisation tout comme à l’égard de leur altération, dégradation voire destruction par le procès capitaliste de production. Partant, un rapport qui d’emblée s’annonce comme contradictoire.

Car, que les « dons gratuits » de la nature ne jouent aucun rôle direct dans le procès de valorisation, qu’ils restent extérieurs à ce procès, ne signifie pas qu’ils soient extérieurs au procès de travail, dès lors qu’ils en constituent les conditions de possibilité, qu’ils y servent comme forces productives, déterminant du coup aussi indirectement à ce titre la productivité du travail, partant les conditions de valorisation du capital. Dans cette mesure même, le capital présuppose malgré tout une forme d’appropriation de ces « dons gratuits » que l’on peut qualifier d’informelle, au double sens où elle ne suscite aucun intérêt manifeste à leur égard ni ne suit aucune procédure ou ne respecte aucune règle définie.

En somme, l’indifférence du capital à l’égard des « dons gratuits » de la nature combine leur extériorisation et leur appropriation informelle. Une dualité qui renvoie en définitive à celle inhérente au procès de production capitaliste, qui est à la fois procès de valorisation et procès de travail, avec subordination du second au premier. Mais elle laisse deviner qu’elle peut être source de tensions, voire de contradictions […].

3. L’appropriation formelle de la nature

L’indifférence du capital à l’égard des réalités naturelles qui entrent dans le procès de travail (comme conditions générales ou objets de travail) n’est plus de mise dès lors qu’elles ne sont pas (ou plus) disponibles comme des « dons gratuits » dont il peut bénéficier sans même s’en rendre compte ou sans avoir à en tenir formellement compte mais qu’il lui faut, au contraire, dépenser du travail, mort et vivant, donc procéder à des avances spécifiques, pour les intégrer au procès de travail.

Qu’il s’agisse à ce propos d’écarter les obstacles que la nature dresse sur le chemin de ce dernier, d’exploiter au contraire des opportunités qu’elle lui ouvre mais sans lui en donner directement accès ou encore de prévenir des aléas susceptibles de le faire échouer ou de remettre en cause ses résultats, dans tous les cas, leur appropriation présente un coût (monétaire) sous forme d’avance d’un capital (en partie constant, en partie variable).

La rupture avec cette indifférence peut aussi être commandée par la nécessité de limiter ou réguler le pillage/gaspillage des ressources naturelles et la dégradation des capacités de la nature à absorber les déchets et rejets du procès capitaliste de production qui peuvent être opérés par des capitaux individuels, dès lors que ces pratiques conduisent à élever les coûts de production du capital dans son ensemble. Sont ici en cause les comportements de « passager clandestin » qui peuvent être adoptés par certains capitalistes au détriment de tous les autres et qu’il s’agit de faire cesser. Et, plus largement, c’est le fonctionnement de l’économie capitaliste comme une sorte de Raubwirtschaft qui est en cause[1].

Dans l’un et l’autre cas, il s’agit donc de ne plus considérer et traiter les réalités naturelles comme des « externalités » que l’on ignore, méconnaît ou met entre parenthèses. Il faut au contraire en quelque sorte les « internaliser » : leur intégration au procès de travail entraîne désormais leur intégration (au moins partielle) au procès de la valorisation (au procès de formation de la valeur, partant au procès de transformation du travail concret en travail abstrait) et implique de les soumettre aussi étroitement et parfaitement que possible à la logique et aux exigences de ce dernier. Autrement dit, le capital est contraint de sortir du resquillage qu’il pratique en régime d’appropriation informelle, lorsqu’il s’assure le concours du cosmos et de la physis sans avoir à en payer le prix. […]

L’appropriation des ressources naturelles demeure cependant purement formelle tant que le capital ne peut pas ou ne veut pas transformer (contrôler, modifier, intensifier, améliorer, etc.) les propriétés ou caractéristiques naturelles (physiques, chimiques, biologiques, etc.) des matières qu’il s’approprie, qu’il se contente ou doit se contenter de se les incorporer telles qu’elles existent ou qu’il les trouve dans la nature. En somme, il se contente de les extraire de la nature (de les séparer de leurs conditions naturelles d’existence) pour les intégrer au procès de production (procès de travail) en tant que ressources naturelles, qu’il s’agisse de matériaux, de processus ou d’écosystèmes.

C’est ce qui se produit évidemment dans les industries dites extractives : industries minières, industries pétrolières et gazières, etc. Mais l’agriculture ne procède pas autrement tant qu’elle se contente d’extraire du sol les nutriments qui assurent la croissance des végétaux et des animaux qui constituent son objet de travail. Et, bien évidemment, ces activités primitives que constituent la cueillette, la chasse et la pêche se contentent, elles aussi, de prélever dans la nature des éléments qu’elles ne modifient en rien immédiatement.

La logique qui préside à l’appropriation formelle est donc en définitive une logique de pillage des ressources naturelles, qui présuppose de traiter la nature comme une sorte de réservoir (stock ou flux) inépuisable de matériaux, d’énergie, d’informations, etc. Pillage que les exigences de la reproduction élargie du capital (l’accumulation du capital) ont tôt fait de transformer en gaspillage, en engendrant des pratiques productivistes (la production pour la production) et consuméristes (la consommation pour la consommation). Le tout sans se soucier des conditions présidant à la reproduction de ces ressources, pour autant qu’elles soient reproductibles, ou à leur épuisement progressif, pour autant qu’elles ne le soient pas, puisque l’appropriation informelle de ces ressources, qui se poursuit sous le régime de l’appropriation formelle, le pousse précisément à ne pas se soucier de ces questions en les lui masquant. Ce qui le conduit en définitive à pratiquer une sorte de politique de la terre brûlée, une sorte de fuite en avant irréfléchie. Où l’on retrouve la logique de la Raubwirtschaft.

Cette logique de (gas)pillage en implique en fait immédiatement une autre. En effet, tout procès de travail s’accompagne inévitablement de rejets et de déchets de toutes sortes : des résidus de frottement, des poussières, des fumées, des substances plus ou moins toxiques, des radiations, des bruits, etc.

C’est que tout procès de consommation, qu’elle soit productive ou improductive, conduit en définitive à l’usure, à la dégradation et même à la destruction des moyens dont il fait usage. Des effets que le productivisme et le consumérisme inhérents à la reproduction du capital comme rapport social de production ne peuvent que majorer, conduisant de la sorte à l’augmentation constante des quantités de matériaux, d’énergie et d’informations dégradés déversées dans la nature.

Celle-ci n’est donc pas seulement traitée comme un réservoir inépuisable de ressources mais encore comme un dépotoir insondable, dans lequel le procès capitaliste de production dans son ensemble se débarrasse de ses rejets et déchets, en comptant sur lui pour les stocker indéfiniment ou, éventuellement, pour les recycler en ressources qui seront à nouveau utilisables. La pollution généralisée des milieux et éléments naturels en est la conséquence finale inévitable, pendant de leur (gas)pillage non moins généralisé.

Cependant, sous ce double rapport, en régime d’appropriation formelle de la nature, le procès capitaliste de production reste fondamentalement dépendant de conditions et de processus de production et de reproduction de ressources qu’il ne peut pas contrôler ou qu’il ne cherche pas à contrôler. Pour commencer, il est dépendant de leur distribution spatiale (de leur concentration en certains lieux privilégiés et de leur absence en d’autres lieux, qui peuvent cependant présenter des atouts pour certains capitaux) tout comme de la temporalité de leur production et reproduction (allant de simples variations saisonnières à des durées décennales, séculaires voire proprement géologiques).

Autant de défis pour la valorisation du capital qui requiert la continuité, la régularité et la célérité les plus parfaites possibles du procès de production, qui conditionnent la prédictibilité de ses résultats, partant une gestion rationnelle (d’un point de vue comptable) du procès de valorisation du capital. De plus, sous le régime d’appropriation formelle, le capital reste tributaire de la quantité et surtout de la qualité (les propriétés physiques, chimiques, biologiques, etc.) des ressources naturelles immédiatement disponibles et exploitables par lui ; limites dont il ne peut chercher à s’affranchir qu’en transformant ces ressources pour en exploiter la part non immédiatement exploitable ou pour les doter de propriétés qu’elles ne possèdent pas immédiatement.

Le principal défi reste cependant que ce régime d’appropriation tend à épuiser (raréfier quantitativement et/ou dégrader qualitativement) les ressources naturelles dont il ne contrôle pas les conditions de production et de reproduction et, par conséquent, à en augmenter le coût d’appropriation (ce qui tend à faire baisser le taux de profit, toutes choses égales par ailleurs), alors même que sa finalité est l’amoindrissement de ce coût : le défi se mue ici en contradiction interne. Défi que le capital ne peut relever que moyennant un élargissement constant de l’échelle spatio-temporelle de l’appropriation formelle de la nature.

Cette dernière contraint ainsi le capital, d’une part, à opérer un déplacement périodique dans l’espace des sites dans lesquels il procède à ses prélèvements (le régime d’appropriation formelle est ainsi essentiellement extensif et nomade, avec ce que cela suppose éventuellement d’entreprises de conquête, d’occupation, de colonisation, etc., et les conflits qui en résultent, auxquels je dois me contenter ici de faire simplement allusion) ; d’autre part, à différer constamment dans le temps la solution du problème que posent l’accumulation et le traitement des déchets et rejets. Autant de raisons en définitive de passer de l’appropriation formelle à l’appropriation réelle.

4. L’appropriation réelle de la nature

Sous le régime de l’appropriation formelle, en les transformant en objets de travail, par conséquent en conditions et supports de sa propre valorisation, le capital se contente de s’approprier les ressources naturelles telles que la nature les met à sa disposition, en s’adaptant en conséquence à leurs limites et contraintes tout en cherchant à en exploiter au mieux les opportunités et en prévenir les aléas autant que possible.

L’appropriation réelle de la nature par le capital va consister au contraire à chercher à adapter le plus étroitement possible la matérialité même des ressources naturelles aux exigences de la valorisation du capital, en forçant sans cesse davantage la nature à se mettre au service du capital, en la façonnant (transformant) en conséquence, en produisant ainsi une socionature appropriée au capital, une socionature capitaliste en somme, qu’il s’agisse d’actualiser des potentialités de la matière que la nature n’a pas réalisées ou, au contraire, de virtualiser (de rendre ineffectives) des potentialités matérielles actualisées par la nature.

L’appropriation réelle de la nature repose donc sur le présupposé suivant. Si la substance de ce que nous appelons communément nature (cosmos et physis) n’est en définitive que matière, cette dernière comprend des potentialités que la nature première (la nature antérieure à sa transformation par le travail humain) ou les socionatures précapitalistes (les transformations de la nature opérées antérieurement à l’ère capitaliste) n’ont pas actualisées ou n’ont actualisées qu’en partie. Cela rend la matière « plastique », autrement dit modelable, susceptible d’être modifiée pour être assujettie à des finalités différentes de celles que la nature première ou les socionatures précapitalistes lui ont assignées, le tout évidemment dans les limites et selon les contraintes fixées par les lois de la matière dont l’action humaine ne saurait s’affranchir.

On retrouve ici une des oppositions caractéristiques entre l’appropriation formelle et l’appropriation réelle de la force de travail par le capital : celle entre un mode d’exploitation essentiellement extensif et un mode essentiellement intensif. Alors que, sous le régime de l’appropriation formelle, le pillage et la pollution généralisés de la nature contraignent le capital à déplacer sans cesse dans l’espace son champ d’exploitation et à différer sans cesse dans le temps la prise en compte de leurs effets destructeurs, donc à élargir l’espace-temps de son champ d’exploitation de la nature, l’appropriation réelle se propose au contraire d’approfondir cette dernière en l’intensifiant, c’est-à-dire en maximisant les bénéfices qu’il peut en retirer tout en minimisant ce qu’il lui en coûte, en somme à « mettre la nature au travail » autant que possible : à la mobiliser la plus intensivement possible comme force productive, quitte pour cela à la remodeler de fond en comble.

La différence entre appropriation formelle et appropriation réelle de la nature par le capital se laisse peut-être définir de la manière la plus pertinente en se référant aux dimensions de la nature auxquelles elles s’attaquent en priorité, respectivement le cosmos d’un côté et la physis de l’autre. L’appropriation formelle s’en prend essentiellement à la dimension cosmique de la nature : à la nature en tant que cosmos, c’est-à-dire en tant qu’ensemble ordonné d’éléments, d’êtres ou de phénomènes naturels tels qu’ils nous sont immédiatement donnés. Tandis que l’appropriation réelle s’en prend pour sa part à la dimension physique de la nature : à la nature en tant que physis, c’est-à-dire en tant que puissance de production et de reproduction des éléments, êtres ou phénomènes naturels, qui les fait surgir, les maintient dans l’existence mais les pousse aussi inexorablement vers leur fin.

En somme, en s’appropriant réellement la nature, le capital cherche à s’emparer de (à instrumentaliser à ses fins propres de valorisation) la productivité de la nature, entendons la physis, sa puissance de création et de destruction des êtres et des phénomènes. Il s’agit de lui faire produire ce qu’elle ne produit pas directement, par elle-même, en quelque sorte… naturellement : des matériaux artificiels, des qualités et processus artificiels, des écosystèmes* artificiels, des organismes vivants artificiels, une intelligence artificielle, etc. Mais cela peut aussi consister, inversement, à l’empêcher de produire ce qu’elle produirait naturellement. Et cela peut encore consister à reproduire la nature (artificiellement) après l’avoir détruite ou dégradée pour (tenter) de la restaurer[2].

5. Les finalités de l’appropriation réelle

Boyd, Prudham et Schurman définissent parfaitement les différentes finalités générales de l’appropriation réelle de la nature par le capital sur lesquelles je vais me pencher à présent : « En bref, la nature est (re) faite de manière à travailler plus intensivement (harder), plus vite et mieux » (2001 : 564). Ce qui m’incite à reprendre à cette fin, en la détournant et en en inversant en partie les termes, la devise du Comité international olympique : Citius, Altius, Fortius (plus vite, plus haut, plus fort)[3]. Dans cette section, je me contenterai de présenter ces finalités dans leurs grandes lignes, en illustrant à chaque fois de quelques exemples la manière dont elles ont pu être poursuivies. L’analyse des différentes modalités de l’appropriation réelle dans les prochains chapitres permettra de les préciser.

5.1. Altius

La première finalité de l’appropriation réelle de la nature prolonge directement celle de l’appropriation réelle du procès de travail, à savoir l’augmentation de la productivité du travail : rendre le travail vivant plus productif, autrement dit permettre à une même quantité de travail vivant de se matérialiser en une quantité supérieure de produits (biens ou services) ou obtenir une quantité déterminée de produits moyennant la dépense d’une moindre quantité de travail vivant. L’enjeu étant de dévaloriser la force de travail de manière à former une plus-value relative ou de lutter contre la hausse de la composition technique et partant organique du capital.

Nous savons que l’appropriation du procès de travail, destinée à augmenter la productivité du travail, implique de bouleverser de fond en comble l’usage des forces de travail en socialisant ce procès, en y autonomisant le travail mort relativement au travail vivant sous forme d’un appareillage mécanique tendant à l’automatisation et en y expropriant le travailleur individuel, qui y perd la maîtrise de ses propres activités. Mais elle n’implique pas moins de bouleverser de même l’autre facteur du travail vivant qu’est la nature. Car la nature joue un rôle clef dans la hausse ou la baisse de la productivité du travail pour autant qu’elle contribue à déterminer la quantité de produits dans laquelle est susceptible de se matérialiser une quantité déterminée de travail vivant.

Ainsi, abaisser la valeur des denrées agricoles, partant celle des denrées alimentaires, longtemps principale composante de la valeur de la force de travail, a supposé, en plus de la mécanisation voire de l’automation du travail agricole, le recours massif aux pesticides, la modification du régime alimentaire des animaux d’élevage (jusqu’à nourrir des bovins avec des farines animales !) et leur dopage hormonal pour en accroître le poids et en accélérer la maturité, etc. De la sorte :

« Les vaches laitières qui produisaient chacune annuellement en moyenne 5 000 livres de lait en 1900 sont maintenant contraintes d’en livrer 22 000 livres. En 1930, les poules pondeuses produisaient en moyenne 93 œufs par année, et ce chiffre est maintenant passé à 252 œufs » (Albritton, 2009 : 117).

Par ailleurs, la mécanisation du travail agricole implique souvent d’homogénéiser les produits agricoles, fût-ce au prix de l’altération de leur qualité :

« Par exemple, des tomates cultivée de sorte à atteindre la même taille en même temps peuvent être cueillies mécaniquement lorsqu’elles sont dures et vertes, et ensuite rendues rouges en étant gazées. C’est cependant au prix de la perte de nutriments et de saveur, et il n’y a que le consommateur qui souffre de ces pertes » (Id. : 34).

La baisse du prix des vêtements, outre la mécanisation et l’automation de l’industrie textile et sa migration massive vers les zones de bas salaires des formations semi-périphériques et périphériques, a supposé la mise au point et la diffusion massive de fibres artificielles et synthétiques (nylon, fibres acryliques, etc.) par polymérisation. Ce qui aura par ailleurs permis de concurrencer avantageusement la production domestique de vêtements.

L’abaissement du coût de la construction, une autre composante essentielle de la valeur de la force de travail, a impliqué là encore, outre une mécanisation intensive des opérations de production, la mise au point de toute une série de matériaux artificiels, tels que le béton de ciment, les plaques de plâtre (placoplâtres), différents types de plastiques, des peintures synthétiques, etc. Et la réduction du coût du mobilier et des équipements électroménagers a procédé de même en faisant massivement appel là encore aux plastiques, aux bois artificiels (composés de fibre de bois et de résines plastiques), etc.

Quant à l’abaissement du coût de production des éléments entrant dans la composition du capital constant, il a supposé, du côté des matières de travail, la mise au point là encore d’une multitude de matériaux artificiels, depuis différentes qualités de fonte et d’acier jusqu’aux semi-conducteurs, en plus de certains énumérés à l’alinéa précédent. Et, du côté des moyens de travail, il faudrait ici énumérer les générations successives de moteurs (moteurs thermiques à combustion interne ou externe, moteurs électriques) et de générateurs électriques (motrices, turbines, panneaux photovoltaïques, etc.) permettant la conversion des différentes formes d’énergie les unes dans les autres.

5.2.  Citius

Une seconde finalité de l’appropriation réelle de la nature par le capital, via son appropriation du procès de travail, est l’accélération de la rotation du capital. En effet, plus cette rotation est rapide, plus la valorisation du capital sur une période donnée est importante. En conséquence, il faut au capital réduire autant que possible la durée des deux procès dont se compose son procès cyclique : celle du procès de production et celle du procès de circulation. À cette double fin, il recourt à de multiples méthodes. Mais il ne s’agit ici que d’envisager celles qui impliquent une appropriation réelle de la nature.

Outre l’augmentation de l’intensité du travail, la réduction de la durée de la période de production recourt à deux autres voies. La première, la plus connue, suppose de contracter jusqu’à chercher à les supprimer toutes les interruptions que le procès de travail peut subir pour quelque raison que ce soit : supprimer les temps de repas, les temps de pause, les temps de repos, etc., de manière à rendre le procès de production le plus continu possible.

Cela peut d’ailleurs être requis par la nature même de ce procès, dès lors qu’il opère sur un processus physique lui-même continu, par exemple dans la sidérurgie, la verrerie, le raffinage du pétrole, etc. Et cela conduit à l’introduction du travail posté (les 3×8 ou 4×6), au détriment en définitive de la santé des travailleurs dont les rythmes circadiens sont ainsi perturbés. Autre modalité de l’appropriation capitaliste du corps humain, soit de la nature interne.

La seconde voie de réduction de la durée du procès de production, moins connue, passe par la diminution du temps de production pour autant qu’il diffère du temps de travail, comme c’est le cas à chaque fois que le procès de travail met en œuvre des processus chimiques ou biochimiques qui supposent la maturation du produit, indépendamment de toute intervention humaine. C’est le cas non seulement dans les industries chimiques ou pharmaceutiques mais encore dans l’agriculture et les industries agroalimentaires.

D’où la recherche et la mise au point de procédés de « forçage » de ces processus chimiques et biochimiques pour en accélérer le cours, y compris quand il s’agit des processus biologiques de maturation de végétaux ou d’animaux. En recourant à la sélection des espèces et au recours massif à de nombreux intrants artificiels (hormones de croissance, aliments de synthèse concentrés, etc.), on est ainsi parvenu, entre 1955 et 2005, à réduire la durée de l’obtention d’un poulet apte à la consommation de soixante-treize à quarante-deux jours, soit de plus de 40 % (Moore, 2010 : 408).

Quant à la réduction de la durée du procès de circulation, rappelons-nous ce qu’en avait dit Marx : « [Le] capital tend à une circulation sans temps de circulation» (Marx, 2011 : 631). Cet horizon utopique d’une annulation pure et simple du temps de circulation, il tend à l’atteindre (sans y parvenir) par de multiples moyens. Nous laisserons ici de côté ceux qui assurent l’accélération de la circulation du capital comme valeur (ses métamorphoses de la forme marchandise en la forme argent et réciproquement) pour ne nous intéresser qu’à ceux concernant l’accélération de la circulation du capital en tant qu’elle est liée à celle du capital-marchandise en cours de réalisation sur le marché, donc au déplacement, au stockage, à la manutention, etc. des valeurs d’usage dans lesquelles se trouve matérialisée la valeur en procès. Une circulation qui a acquis aujourd’hui une dimension planétaire, faut-il le rappeler.

Cette accélération s’est opérée, en premier lieu, à travers celle des moyens de transport (routiers, fluviaux, maritimes, aériens), moyennant une augmentation constante de la puissance des moteurs des véhicules, qui restent très majoritairement des moteurs thermiques consommant des produits pétroliers, entraînant par conséquent une augmentation non moins constante des émissions de GES, en dépit de l’amélioration de leur efficacité énergétique ; une extension et une densification des voies de circulation, moyennant la construction d’infrastructures de tous types (routes, autoroutes, canaux, voies ferrées, ponts et tunnels, aéroports, etc.), formant des réseaux de dimension proprement planétaire là encore, doublés de réseaux de télécommunications (postales, téléphoniques, électroniques) ; une transformation de la nature même de celles-ci (par le recours à de nouveaux matériaux : le béton, l’asphalte, le macadam, etc.) ; une uniformisation et une normalisation des réceptacles de transport (cf. le développement des containers favorisant l’intermodalité) ; et, bien évidemment, une aggravation des conditions de travail des salariés des industries des transports.

De la sorte, l’espace s’est trouvé tendanciellement aboli et dans sa dimension quantitative (la distance, l’éloignement) tout comme dans sa dimension qualitative : les particularités du relief et des occupations humaines du terrain ne sont plus perçues et traitées que comme des obstacles à l’accélération de la circulation du capital qu’il s’agit d’écarter, en les détruisant ou en les réduisant, donc en remodelant l’espace de fond en comble.

Mais l’accélération de la circulation physique du capital-marchandise s’est aussi opérée, en second lieu, sous la forme et par l’intermédiaire d’une urbanisation généralisée de la société, autrement dit par la concentration grandissante des populations et de leurs activités, de leurs localisations et leurs déplacements, dans et autour de centres urbains de plus en plus importants, jusqu’à l’émergence de mégalopoles et de conurbations urbaines regroupant plusieurs dizaines de millions d’habitants dont l’étendue se chiffre en milliers de km² et dont les tentacules s’étendent sur des centaines de kilomètres.

Si, dans le premier cas, il s’agit de chercher à abolir l’espace par le temps (réduire, contracter, comprimer le temps de déplacement entre deux points), dans le second on vise au contraire à abolir le temps par l’espace, en concentrant (densifiant) et en centralisant au maximum les activités par lesquelles le capital se produit et se reproduit. Ce qui est ici en jeu, c’est littéralement le remodelage complet de la surface de notre planète et une artificialisation accrue du cadre de vie (de l’espace-temps quotidien) d’une majorité croissante d’êtres humains, avec le bouleversement de tous les écosystèmes, locaux et planétaires, que cela implique.

5.3. Fortius

La troisième finalité fondamentale de l’appropriation réelle de la nature est de mettre le capital (la valorisation du capital) à l’abri de tous les aléas naturels qui peuvent le menacer en renforçant la fiabilité du procès de production et de ses résultats. Il s’agit tant de contrôler, réguler et piloter ce procès lui-même pour s’assurer qu’il aboutisse bien aux résultats attendus que de prévenir la dégradation des produits finis, tant du moins qu’ils n’ont pas accompli l’ultime métamorphose qui intéresse le capital : leur vente sur le marché qui permet seule d’en réaliser la valeur.

Cette troisième finalité est inscrite à l’horizon de toutes les industries, quelles qu’elles soient. Elle conduit notamment aux pratiques d’emballage et de suremballage des produits, impliquant un gaspillage de cellulose (papiers et cartons) et de matières plastiques, qui répondent aussi il est vrai à des objectifs de marketing. Mais cette finalité présente une importance particulière dans toutes les industries dans lesquelles le procès de travail opère non pas sur une matière inerte mais sur un processus, naturel ou artificiel, de transformation de la matière pour en obtenir un effet déterminé.

C’est le cas notamment dans l’agriculture, dans les industries agroalimentaires mais aussi dans les industries chimiques et pharmaceutiques et jusque dans la sidérurgie, la production de céramiques, de matériaux composites, etc. Et cela n’est généralement possible que moyennant une connaissance scientifique des processus naturels en cours et l’élaboration des instruments et techniques de contrôle et de régulation de ces procès.

Mais cette troisième finalité de l’appropriation réelle de la nature par le capital nous en révèle une véritable contradiction interne. Plus ce régime d’appropriation se développe, plus la nature se trouve « manipulée » et « forcée » pour produire des artefacts qui sortent du champ de ses produits spontanés, plus se présente le risque d’engendrer des effets imprévus parce qu’imprévisibles au regard du caractère nécessairement limité de notre connaissance de la nature, dont certains peuvent s’avérer potentiellement très dangereux.

De tels effets sont d’ores et déjà observables. Le plus connu est la baisse de rendements des sols entraînés par leur surexploitation mécanique (des labourages trop fréquents et trop profonds) et chimique (l’abus d’engrais et de pesticides), défi que l’agriculture capitaliste n’a su relever qu’en redoublant les pratiques mêmes qui sont à la source du problème en un véritable cercle vicieux. L’apparition de nouvelles bactéries résistantes aux antibiotiques tout comme celle de parasites (végétaux ou animaux) de plants que ne parviennent pas (plus) à éradiquer les pesticides, qui les ont renforcés en les sélectionnant (en éliminant leurs concurrents), en sont d’autres exemples.

Sans vouloir revenir davantage sur les pandémies virales résultant de zoonoses qui se sont multipliées au cours de ces dernières décennies (grippes aviaires, grippe porcine), dont la Covid-19 n’est que la dernière en date, ou, peut-être, certains types de cancer ou certaines maladies auto-immunes. Dans tous ces cas, en évoluant d’une manière inattendue sinon imprévisible, la nature témoigne d’une capacité à réagir en tenant en échec et en déjouant le contrôle total que son appropriation réelle par le capital tente de lui imposer.

En bref, le « forçage » et la « dénaturation » permanents et accrus de la nature auxquels procède l’appropriation réelle de celle-ci par le capital menacent directement les tentatives visant à prévoir, prévenir et maîtriser les aléas auxquels la nature peut soumettre le procès de travail et, partant, le procès de la valorisation, qui font pourtant intégralement partie des finalités de cette même appropriation réelle. Tant il est vrai qu’on ne s’affranchit pas sans péril de l’avertissement implicite contenu dans la célèbre sentence de Francis Bacon : « Natura non nisi parendo vincitur » (on ne vainc la nature qu’en lui obéissant).

Bibliographie

  • Albritton Robert (2009), Let Them Eat Junk. How Capitalism Creates Hunger and Obesity, Londres, Pluto Press.
  • Boyd William, Prudham W. Scott et Schurman Rachel A. (2001), « Industrial Dynamics and the Problem of Nature », Society and Natural Resources, n°14.
  • Guillibert Paul (2023), Exploiter les vivants. Une écologie politique du travail, Paris, Éditions Amsterdam.
  • Marx Karl (1993 [1890]), Le Capital. Livre I, Paris, Presses universitaires de France.
  • Marx Karl (2011 [1857-1858]), Manuscrits de 1857-1858 dits « Grundrisse », Paris, Éditions sociales.
  • Moore Jason (2010), « The End of the Road? Agricultural Revolutions in the Capitalist World-Ecology, 1450-2010 », Journal of Agrarian Change, vol. 10, n°3.
  • Raumolin Jussi (1984), « L’homme et la destruction des ressources naturelles : la Raubwirtschaft au tournant du siècle », Annales. Économies, sociétés, civilisations, 1984, n°4.

Notes

[1] La notion de Raubwirtschaft ou de Raubbau, littéralement économie de vol ou de dépossession, a été défendue notamment par le géographe allemand Ernst Friedrich (1867-1937) pour caractériser la tendance de l’activité économique à abuser des ressources naturelles sans se soucier de leur conservation, restauration ou reproduction, jusqu’à risquer de se compromettre elle-même. Pour Friedrich, c’est là une tendance immanente à toute activité économique mais que l’économie capitaliste porte à un niveau inconnu jusqu’alors (Raumolin, 1984 : 800-802).

[2] Se référant également à Marx, Paul Guillibert distingue lui aussi l’appropriation formelle de la nature par le capital de son appropriation réelle. Quoique formulées en termes différents, les définitions qu’il en donne me paraissent rejoindre les miennes : « La subsomption formelle de la nature par le capital désigne l’enrôlement direct de la productivité des relations non humaines sans modification de leur processus naturel (…) La subsomption réelle de la nature par le capital désigne la transformation des processus d’engendrement de la naturalité elle-même » (Guillibert, 2023 : 126 et 127). Par contre, je ne le suivrai pas quand il distingue une troisième forme de cette appropriation, qu’il appelle totale : « Je propose d’utiliser la catégorie de subsomption totale de la vie pour désigner l’étape caractéristique du biocapitalisme contemporain. La modification génétique du vivant ouvre une nouvelle ère dans la subsomption de la nature » (Id. : 127-128). J’aurai au contraire l’occasion de montrer que la production des OGM, puisque c’est d’eux dont il s’agit, s’intègre parfaitement dans cette modalité de l’appropriation réelle de la nature qui consiste à la forcer à produire ce qu’elle ne produit pas spontanément, au même titre que celle du béton, des plastiques ou des semi-conducteurs.

[3] Ce détournement se justifie d’autant plus que le sport peut s’analyser comme une pratique d’appropriation réelle de la nature interne (le corps humain) par le capital. Je renvoie ici à toute l’œuvre de Jean-Marie Brohm.

7 février 2026

L’écocide capitaliste. Un extrait du dernier livre d’Alain Bihr

La catastrophe écologique prend aujourd’hui la forme d’un écocide. Le capitalisme qui domine le monde est d’autant moins capable de l’empêcher qu’il est son principal responsable.

Ce livre d’Alain Bihr se donne pour objectif d’analyser de façon précise et documentée cette situation. Il revient sur les illusions du « développement durable » et les dangers des fausses solutions (économiques, techniques, éthiques). Il démontre ainsi le caractère fondamentalement écocidaire des rapports capitalistes de production, amplifiant la crise systémique.

Dans cet extrait de son premier chapitre, l’auteur examine les modes d’appropriation de la nature par le capitalisme et son économie de pillage, déjà analysée par Marx. Mais c’est dans le contexte du capitalisme contemporain qu’il développe cette analyse, en montrant que le fantasme d’un contrôle total de la nature se heurte aux effets non maîtrisables qu’il provoque.

La transformation résolue et radicale de cette structure économique et sociale pourra seule éviter la catastrophe.

Conformément à sa formule générale, A – M – A’, le capital est essentiellement une valeur en procès, soit une valeur qui se conserve et qui s’accroît dans un incessant procès cyclique qui fait circuler argent et marchandises. Pour autant, le principe et le secret en gisent en définitive dans le procès de production : dans l’usage de la force de travail mise en œuvre dans un procès de travail concret qui l’unit à la nature.

1. Le rapport contradictoire à la nature du capital comme valeur en procès

Dans cette mesure même, le rapport du capital à la nature ne peut être que fondamentalement ambivalent et contradictoire. D’une part, il est en principe parfaitement indifférent aux procès de travail concret par l’intermédiaire desquels la valeur se forme, partant indifférent tout aussi bien aux valeurs d’usage auxquelles ces procès ont recours ou donnent naissance et aux besoins sociaux que ces valeurs d’usage sont censées satisfaire. Et cette indifférence s’étend tout aussi bien à la nature en tant que condition générale et (le plus souvent) objet de ces procès de travail, que ce soit comme matières premières, sources d’énergie, processus cosmiques, atmosphériques, géologiques, biologiques, etc.

Elle se redouble même ici dans la mesure où, si la nature constitue bien en ce sens l’un des deux facteurs de la majeure partie des procès de travail, l’autre étant la force humaine de travail, seule cette dernière (son usage ou sa dépense sous forme d’un travail socialement nécessaire) intervient dans le procès de valorisation : si la nature est facteur de valeurs d’usage et donc de richesse sociale, elle n’est pas pour autant facteur de valeur, qui est la forme spécifiquement et exclusivement capitaliste de cette richesse.

L’indifférence du capital à l’égard de la nature se renforce d’ailleurs du fait qu’il peut se valoriser alors même que le travail qui le valorise n’implique (au moins immédiatement) aucune transformation de la nature au sens ordinaire du terme, comme c’est le cas lorsqu’il s’agit d’un travail « immatériel », comme peut l’être celui d’un enseignant, d’un chercheur, d’un écrivain, d’un acteur de théâtre ou de cinéma, etc. Car, contrairement à ce qu’a longtemps théorisé un certain marxisme, en dépit des prises de position contraires de Marx pourtant bien nettes et claires à ce sujet, un travail « immatériel » n’est pas moins susceptible de valoriser de l’argent, donc d’être productif au sens capitaliste du terme, qu’un travail matériel :

« Si l’on peut se permettre d’aller chercher un exemple hors de la sphère de la production matérielle, on dira qu’un maître d’école est un travailleur productif non seulement quand il façonne d’enfantines cervelles, mais quand il se tue lui-même au travail pour enrichir son employeur. Que celui-ci ait placé son capital dans une fabrique pédagogique plutôt que dans la charcuterie industrielle ne change rien aux données du problème »
Marx, 1993 [1890] : 570

Et cette indifférence de principe du capital à l’égard de la nature, déjà effective dans le cas du capital industriel (au sens de Marx), s’aggrave encore avec le capital marchand (commercial ou financier) qui se cantonne au procès de circulation, qui ne se préoccupe que de faire circuler la valeur (sous forme de marchandises et d’argent) et non pas de la former. Et elle culmine évidemment au sein du capital fictif, totalement détaché des conditions effectives de la production et de la circulation de la richesse sociale en général.

Mais, d’autre part, il n’est point de valeur sans valeurs d’échange (qui en sont les formes les formes phénoménales immédiates), de valeurs d’échange sans valeurs d’usage et de valeurs d’usage sans procès de travail concret ni sans besoins sociaux à satisfaire ; donc point de formation de valeur sans dépense d’un travail utile, trouvant sa condition générale et (le plus souvent) son objet dans la nature et son but dans la satisfaction de besoins sociaux.

De ce fait, l’indifférence du capital relativement à la nature ne peut aller jusqu’à en ignorer ou en négliger l’existence, qu’il s’agisse des contraintes qu’elle oppose mais aussi des opportunités qu’elle offre aux procès de travail, partant à sa propre valorisation, ou encore des aléas et surprises que réservent ses réactions (quelquefois inattendues parce qu’imprévues voire imprévisibles) aux transformations dont elle fait l’objet de la part des procès de travail.

Plus exactement, l’indifférence du capital à l’égard de la nature ne peut se maintenir que tant que les contraintes en question ne se muent pas en entraves sérieuses voire en obstacles qu’il lui faut écarter, tant que les opportunités en question sont directement et favorablement exploitables et tant que les aléas et surprises en question ne menacent pas le procès de production, notamment dans sa dimension de valorisation du capital. Dans tous les cas contraires, l’indifférence doit céder le pas à tout ce qui va permettre au capital, autant que possible, de réduire les premières en les écartant ou en les amenuisant, de tirer au mieux parti des secondes directement ou indirectement (en les transformant), de prévenir les troisièmes pour autant que cela soit possible.

À l’indifférence de principe du capital (comme valeur en procès) relativement à la nature se juxtapose ou se superpose donc l’impératif d’appropriation de la nature par le capital, au sens général de son adaptation aux exigences de sa valorisation. Or, cette appropriation s’opérant, pour une bonne part, par le biais de son appropriation du procès de travail, il nous faut nous pencher sur celle-ci.

Dans son analyse de cette appropriation, Marx distingue deux moments. L’appropriation demeure formelle tant que le capital se contente de se soumettre le procès de travail tel qu’il lui préexiste (tel qu’il en hérite des modes de production précapitalistes) sans le transformer dans son contenu propre, c’est-à-dire sans modifier les objets de travail, les moyens de travail et les forces de travail qui en constituent les éléments ni les modalités de leur combinaison productive. L’appropriation devient réelle dès lors que le capital entreprend, au contraire, de bouleverser le procès de travail dans ses différentes composantes et dans leur combinaison, en donnant ainsi naissance à des procès de production tout à fait originaux.

Dans la mesure où la nature est (le plus souvent) un élément ou facteur du procès de travail, les modalités de l’appropriation par le capital de ce dernier peuvent s’appliquer cum grano salis à son appropriation de la première. Je distinguerai donc un régime d’appropriation formelle de la nature et un régime d’appropriation réelle de cette dernière. Et les critères pour les différencier pourront dériver de ceux introduits par Marx pour distinguer l’appropriation formelle de l’appropriation réelle du procès de travail : transformation ou non du donné naturel approprié, subordination plus étroite, valorisation plus importante, etc.

Ce sont donc en définitive trois moments différents du rapport du capital (comme valeur en procès) à la nature qu’il nous faut envisager : indifférence, appropriation formelle et appropriation réelle. Ces modalités se trouvent en permanence inextricablement mêlées au sein du procès de production en général et, bien souvent même, au sein d’un même procès de production particulier. Et je ne les distingue ici que pour la clarté de leur analyse qui suit.

2. L’indifférence à l’égard de la nature : entre extériorisation et appropriation informelle

L’indifférence du capital à l’égard des réalités naturelles, qu’il s’agisse de conditions générales du procès de travail, de matières premières, de sources d’énergie, de procès biochimiques, de services écosystémiques, etc., peut être de mise chaque fois qu’il peut en disposer comme des sortes de « dons gratuits » de la nature. Ce sont des dons en ce sens que le capital n’a ni à les produire (ils sont d’ailleurs pour la plupart non productibles par des êtres humains) ni même à dépenser du travail (mort ou vivant) pour se les approprier, pour les incorporer au procès de production. Leur appropriation est en quelque sorte immédiate et, de ce fait, gratuite, en tant qu’ils sont parties intégrantes des conditions que la nature fait au procès de travail en général, comme à l’existence humaine plus généralement.

Tel est le cas de l’espace et du temps comme dimensions de la physis et du cosmos, de l’énergie solaire, de l’atmosphère et de ses composants, des précipitations de pluie ou de neige, des qualités physiques des matériaux naturels (leur résistance, leur plasticité, leur conductivité, etc.), de la capacité des êtres vivants (végétaux et animaux) à croître naturellement, de l’homéostasie des écosystèmes, etc. Par conséquent, ces réalités naturelles n’ont pas davantage de valeur et n’entrent pas dans le procès de valorisation du capital (procès de formation de la valeur et de plus-value), du moins immédiatement. Dès lors, dans la mesure où le procès de production l’intéresse au premier chef d’abord comme procès de valorisation, le capital tend à considérer et à traiter ces réalités naturelles qui lui sont gratuitement offertes comme des entités qui lui sont étrangères, « des externalités », dont il n’est pas tenu compte dans le calcul économique, ni au niveau macro ni au niveau micro.

Le rapport du capital à la nature consiste ici en une extériorisation de celle-ci, conjuguant ignorance, méconnaissance, mise à distance et mise entre parenthèses, dans l’indifférence à l’égard de la contribution des réalités naturelles au procès de travail et par conséquent des conditions naturelles de sa propre valorisation tout comme à l’égard de leur altération, dégradation voire destruction par le procès capitaliste de production. Partant, un rapport qui d’emblée s’annonce comme contradictoire.

Car, que les « dons gratuits » de la nature ne jouent aucun rôle direct dans le procès de valorisation, qu’ils restent extérieurs à ce procès, ne signifie pas qu’ils soient extérieurs au procès de travail, dès lors qu’ils en constituent les conditions de possibilité, qu’ils y servent comme forces productives, déterminant du coup aussi indirectement à ce titre la productivité du travail, partant les conditions de valorisation du capital. Dans cette mesure même, le capital présuppose malgré tout une forme d’appropriation de ces « dons gratuits » que l’on peut qualifier d’informelle, au double sens où elle ne suscite aucun intérêt manifeste à leur égard ni ne suit aucune procédure ou ne respecte aucune règle définie.

En somme, l’indifférence du capital à l’égard des « dons gratuits » de la nature combine leur extériorisation et leur appropriation informelle. Une dualité qui renvoie en définitive à celle inhérente au procès de production capitaliste, qui est à la fois procès de valorisation et procès de travail, avec subordination du second au premier. Mais elle laisse deviner qu’elle peut être source de tensions, voire de contradictions […].

3. L’appropriation formelle de la nature

L’indifférence du capital à l’égard des réalités naturelles qui entrent dans le procès de travail (comme conditions générales ou objets de travail) n’est plus de mise dès lors qu’elles ne sont pas (ou plus) disponibles comme des « dons gratuits » dont il peut bénéficier sans même s’en rendre compte ou sans avoir à en tenir formellement compte mais qu’il lui faut, au contraire, dépenser du travail, mort et vivant, donc procéder à des avances spécifiques, pour les intégrer au procès de travail.

Qu’il s’agisse à ce propos d’écarter les obstacles que la nature dresse sur le chemin de ce dernier, d’exploiter au contraire des opportunités qu’elle lui ouvre mais sans lui en donner directement accès ou encore de prévenir des aléas susceptibles de le faire échouer ou de remettre en cause ses résultats, dans tous les cas, leur appropriation présente un coût (monétaire) sous forme d’avance d’un capital (en partie constant, en partie variable).

La rupture avec cette indifférence peut aussi être commandée par la nécessité de limiter ou réguler le pillage/gaspillage des ressources naturelles et la dégradation des capacités de la nature à absorber les déchets et rejets du procès capitaliste de production qui peuvent être opérés par des capitaux individuels, dès lors que ces pratiques conduisent à élever les coûts de production du capital dans son ensemble. Sont ici en cause les comportements de « passager clandestin » qui peuvent être adoptés par certains capitalistes au détriment de tous les autres et qu’il s’agit de faire cesser. Et, plus largement, c’est le fonctionnement de l’économie capitaliste comme une sorte de Raubwirtschaft qui est en cause[1].

Dans l’un et l’autre cas, il s’agit donc de ne plus considérer et traiter les réalités naturelles comme des « externalités » que l’on ignore, méconnaît ou met entre parenthèses. Il faut au contraire en quelque sorte les « internaliser » : leur intégration au procès de travail entraîne désormais leur intégration (au moins partielle) au procès de la valorisation (au procès de formation de la valeur, partant au procès de transformation du travail concret en travail abstrait) et implique de les soumettre aussi étroitement et parfaitement que possible à la logique et aux exigences de ce dernier. Autrement dit, le capital est contraint de sortir du resquillage qu’il pratique en régime d’appropriation informelle, lorsqu’il s’assure le concours du cosmos et de la physis sans avoir à en payer le prix. […]

L’appropriation des ressources naturelles demeure cependant purement formelle tant que le capital ne peut pas ou ne veut pas transformer (contrôler, modifier, intensifier, améliorer, etc.) les propriétés ou caractéristiques naturelles (physiques, chimiques, biologiques, etc.) des matières qu’il s’approprie, qu’il se contente ou doit se contenter de se les incorporer telles qu’elles existent ou qu’il les trouve dans la nature. En somme, il se contente de les extraire de la nature (de les séparer de leurs conditions naturelles d’existence) pour les intégrer au procès de production (procès de travail) en tant que ressources naturelles, qu’il s’agisse de matériaux, de processus ou d’écosystèmes.

C’est ce qui se produit évidemment dans les industries dites extractives : industries minières, industries pétrolières et gazières, etc. Mais l’agriculture ne procède pas autrement tant qu’elle se contente d’extraire du sol les nutriments qui assurent la croissance des végétaux et des animaux qui constituent son objet de travail. Et, bien évidemment, ces activités primitives que constituent la cueillette, la chasse et la pêche se contentent, elles aussi, de prélever dans la nature des éléments qu’elles ne modifient en rien immédiatement.

La logique qui préside à l’appropriation formelle est donc en définitive une logique de pillage des ressources naturelles, qui présuppose de traiter la nature comme une sorte de réservoir (stock ou flux) inépuisable de matériaux, d’énergie, d’informations, etc. Pillage que les exigences de la reproduction élargie du capital (l’accumulation du capital) ont tôt fait de transformer en gaspillage, en engendrant des pratiques productivistes (la production pour la production) et consuméristes (la consommation pour la consommation). Le tout sans se soucier des conditions présidant à la reproduction de ces ressources, pour autant qu’elles soient reproductibles, ou à leur épuisement progressif, pour autant qu’elles ne le soient pas, puisque l’appropriation informelle de ces ressources, qui se poursuit sous le régime de l’appropriation formelle, le pousse précisément à ne pas se soucier de ces questions en les lui masquant. Ce qui le conduit en définitive à pratiquer une sorte de politique de la terre brûlée, une sorte de fuite en avant irréfléchie. Où l’on retrouve la logique de la Raubwirtschaft.

Cette logique de (gas)pillage en implique en fait immédiatement une autre. En effet, tout procès de travail s’accompagne inévitablement de rejets et de déchets de toutes sortes : des résidus de frottement, des poussières, des fumées, des substances plus ou moins toxiques, des radiations, des bruits, etc.

C’est que tout procès de consommation, qu’elle soit productive ou improductive, conduit en définitive à l’usure, à la dégradation et même à la destruction des moyens dont il fait usage. Des effets que le productivisme et le consumérisme inhérents à la reproduction du capital comme rapport social de production ne peuvent que majorer, conduisant de la sorte à l’augmentation constante des quantités de matériaux, d’énergie et d’informations dégradés déversées dans la nature.

Celle-ci n’est donc pas seulement traitée comme un réservoir inépuisable de ressources mais encore comme un dépotoir insondable, dans lequel le procès capitaliste de production dans son ensemble se débarrasse de ses rejets et déchets, en comptant sur lui pour les stocker indéfiniment ou, éventuellement, pour les recycler en ressources qui seront à nouveau utilisables. La pollution généralisée des milieux et éléments naturels en est la conséquence finale inévitable, pendant de leur (gas)pillage non moins généralisé.

Cependant, sous ce double rapport, en régime d’appropriation formelle de la nature, le procès capitaliste de production reste fondamentalement dépendant de conditions et de processus de production et de reproduction de ressources qu’il ne peut pas contrôler ou qu’il ne cherche pas à contrôler. Pour commencer, il est dépendant de leur distribution spatiale (de leur concentration en certains lieux privilégiés et de leur absence en d’autres lieux, qui peuvent cependant présenter des atouts pour certains capitaux) tout comme de la temporalité de leur production et reproduction (allant de simples variations saisonnières à des durées décennales, séculaires voire proprement géologiques).

Autant de défis pour la valorisation du capital qui requiert la continuité, la régularité et la célérité les plus parfaites possibles du procès de production, qui conditionnent la prédictibilité de ses résultats, partant une gestion rationnelle (d’un point de vue comptable) du procès de valorisation du capital. De plus, sous le régime d’appropriation formelle, le capital reste tributaire de la quantité et surtout de la qualité (les propriétés physiques, chimiques, biologiques, etc.) des ressources naturelles immédiatement disponibles et exploitables par lui ; limites dont il ne peut chercher à s’affranchir qu’en transformant ces ressources pour en exploiter la part non immédiatement exploitable ou pour les doter de propriétés qu’elles ne possèdent pas immédiatement.

Le principal défi reste cependant que ce régime d’appropriation tend à épuiser (raréfier quantitativement et/ou dégrader qualitativement) les ressources naturelles dont il ne contrôle pas les conditions de production et de reproduction et, par conséquent, à en augmenter le coût d’appropriation (ce qui tend à faire baisser le taux de profit, toutes choses égales par ailleurs), alors même que sa finalité est l’amoindrissement de ce coût : le défi se mue ici en contradiction interne. Défi que le capital ne peut relever que moyennant un élargissement constant de l’échelle spatio-temporelle de l’appropriation formelle de la nature.

Cette dernière contraint ainsi le capital, d’une part, à opérer un déplacement périodique dans l’espace des sites dans lesquels il procède à ses prélèvements (le régime d’appropriation formelle est ainsi essentiellement extensif et nomade, avec ce que cela suppose éventuellement d’entreprises de conquête, d’occupation, de colonisation, etc., et les conflits qui en résultent, auxquels je dois me contenter ici de faire simplement allusion) ; d’autre part, à différer constamment dans le temps la solution du problème que posent l’accumulation et le traitement des déchets et rejets. Autant de raisons en définitive de passer de l’appropriation formelle à l’appropriation réelle.

4. L’appropriation réelle de la nature

Sous le régime de l’appropriation formelle, en les transformant en objets de travail, par conséquent en conditions et supports de sa propre valorisation, le capital se contente de s’approprier les ressources naturelles telles que la nature les met à sa disposition, en s’adaptant en conséquence à leurs limites et contraintes tout en cherchant à en exploiter au mieux les opportunités et en prévenir les aléas autant que possible.

L’appropriation réelle de la nature par le capital va consister au contraire à chercher à adapter le plus étroitement possible la matérialité même des ressources naturelles aux exigences de la valorisation du capital, en forçant sans cesse davantage la nature à se mettre au service du capital, en la façonnant (transformant) en conséquence, en produisant ainsi une socionature appropriée au capital, une socionature capitaliste en somme, qu’il s’agisse d’actualiser des potentialités de la matière que la nature n’a pas réalisées ou, au contraire, de virtualiser (de rendre ineffectives) des potentialités matérielles actualisées par la nature.

L’appropriation réelle de la nature repose donc sur le présupposé suivant. Si la substance de ce que nous appelons communément nature (cosmos et physis) n’est en définitive que matière, cette dernière comprend des potentialités que la nature première (la nature antérieure à sa transformation par le travail humain) ou les socionatures précapitalistes (les transformations de la nature opérées antérieurement à l’ère capitaliste) n’ont pas actualisées ou n’ont actualisées qu’en partie. Cela rend la matière « plastique », autrement dit modelable, susceptible d’être modifiée pour être assujettie à des finalités différentes de celles que la nature première ou les socionatures précapitalistes lui ont assignées, le tout évidemment dans les limites et selon les contraintes fixées par les lois de la matière dont l’action humaine ne saurait s’affranchir.

On retrouve ici une des oppositions caractéristiques entre l’appropriation formelle et l’appropriation réelle de la force de travail par le capital : celle entre un mode d’exploitation essentiellement extensif et un mode essentiellement intensif. Alors que, sous le régime de l’appropriation formelle, le pillage et la pollution généralisés de la nature contraignent le capital à déplacer sans cesse dans l’espace son champ d’exploitation et à différer sans cesse dans le temps la prise en compte de leurs effets destructeurs, donc à élargir l’espace-temps de son champ d’exploitation de la nature, l’appropriation réelle se propose au contraire d’approfondir cette dernière en l’intensifiant, c’est-à-dire en maximisant les bénéfices qu’il peut en retirer tout en minimisant ce qu’il lui en coûte, en somme à « mettre la nature au travail » autant que possible : à la mobiliser la plus intensivement possible comme force productive, quitte pour cela à la remodeler de fond en comble.

La différence entre appropriation formelle et appropriation réelle de la nature par le capital se laisse peut-être définir de la manière la plus pertinente en se référant aux dimensions de la nature auxquelles elles s’attaquent en priorité, respectivement le cosmos d’un côté et la physis de l’autre. L’appropriation formelle s’en prend essentiellement à la dimension cosmique de la nature : à la nature en tant que cosmos, c’est-à-dire en tant qu’ensemble ordonné d’éléments, d’êtres ou de phénomènes naturels tels qu’ils nous sont immédiatement donnés. Tandis que l’appropriation réelle s’en prend pour sa part à la dimension physique de la nature : à la nature en tant que physis, c’est-à-dire en tant que puissance de production et de reproduction des éléments, êtres ou phénomènes naturels, qui les fait surgir, les maintient dans l’existence mais les pousse aussi inexorablement vers leur fin.

En somme, en s’appropriant réellement la nature, le capital cherche à s’emparer de (à instrumentaliser à ses fins propres de valorisation) la productivité de la nature, entendons la physis, sa puissance de création et de destruction des êtres et des phénomènes. Il s’agit de lui faire produire ce qu’elle ne produit pas directement, par elle-même, en quelque sorte… naturellement : des matériaux artificiels, des qualités et processus artificiels, des écosystèmes* artificiels, des organismes vivants artificiels, une intelligence artificielle, etc. Mais cela peut aussi consister, inversement, à l’empêcher de produire ce qu’elle produirait naturellement. Et cela peut encore consister à reproduire la nature (artificiellement) après l’avoir détruite ou dégradée pour (tenter) de la restaurer[2].

5. Les finalités de l’appropriation réelle

Boyd, Prudham et Schurman définissent parfaitement les différentes finalités générales de l’appropriation réelle de la nature par le capital sur lesquelles je vais me pencher à présent : « En bref, la nature est (re) faite de manière à travailler plus intensivement (harder), plus vite et mieux » (2001 : 564). Ce qui m’incite à reprendre à cette fin, en la détournant et en en inversant en partie les termes, la devise du Comité international olympique : Citius, Altius, Fortius (plus vite, plus haut, plus fort)[3]. Dans cette section, je me contenterai de présenter ces finalités dans leurs grandes lignes, en illustrant à chaque fois de quelques exemples la manière dont elles ont pu être poursuivies. L’analyse des différentes modalités de l’appropriation réelle dans les prochains chapitres permettra de les préciser.

5.1. Altius

La première finalité de l’appropriation réelle de la nature prolonge directement celle de l’appropriation réelle du procès de travail, à savoir l’augmentation de la productivité du travail : rendre le travail vivant plus productif, autrement dit permettre à une même quantité de travail vivant de se matérialiser en une quantité supérieure de produits (biens ou services) ou obtenir une quantité déterminée de produits moyennant la dépense d’une moindre quantité de travail vivant. L’enjeu étant de dévaloriser la force de travail de manière à former une plus-value relative ou de lutter contre la hausse de la composition technique et partant organique du capital.

Nous savons que l’appropriation du procès de travail, destinée à augmenter la productivité du travail, implique de bouleverser de fond en comble l’usage des forces de travail en socialisant ce procès, en y autonomisant le travail mort relativement au travail vivant sous forme d’un appareillage mécanique tendant à l’automatisation et en y expropriant le travailleur individuel, qui y perd la maîtrise de ses propres activités. Mais elle n’implique pas moins de bouleverser de même l’autre facteur du travail vivant qu’est la nature. Car la nature joue un rôle clef dans la hausse ou la baisse de la productivité du travail pour autant qu’elle contribue à déterminer la quantité de produits dans laquelle est susceptible de se matérialiser une quantité déterminée de travail vivant.

Ainsi, abaisser la valeur des denrées agricoles, partant celle des denrées alimentaires, longtemps principale composante de la valeur de la force de travail, a supposé, en plus de la mécanisation voire de l’automation du travail agricole, le recours massif aux pesticides, la modification du régime alimentaire des animaux d’élevage (jusqu’à nourrir des bovins avec des farines animales !) et leur dopage hormonal pour en accroître le poids et en accélérer la maturité, etc. De la sorte :

« Les vaches laitières qui produisaient chacune annuellement en moyenne 5 000 livres de lait en 1900 sont maintenant contraintes d’en livrer 22 000 livres. En 1930, les poules pondeuses produisaient en moyenne 93 œufs par année, et ce chiffre est maintenant passé à 252 œufs » (Albritton, 2009 : 117).

Par ailleurs, la mécanisation du travail agricole implique souvent d’homogénéiser les produits agricoles, fût-ce au prix de l’altération de leur qualité :

« Par exemple, des tomates cultivée de sorte à atteindre la même taille en même temps peuvent être cueillies mécaniquement lorsqu’elles sont dures et vertes, et ensuite rendues rouges en étant gazées. C’est cependant au prix de la perte de nutriments et de saveur, et il n’y a que le consommateur qui souffre de ces pertes » (Id. : 34).

La baisse du prix des vêtements, outre la mécanisation et l’automation de l’industrie textile et sa migration massive vers les zones de bas salaires des formations semi-périphériques et périphériques, a supposé la mise au point et la diffusion massive de fibres artificielles et synthétiques (nylon, fibres acryliques, etc.) par polymérisation. Ce qui aura par ailleurs permis de concurrencer avantageusement la production domestique de vêtements.

L’abaissement du coût de la construction, une autre composante essentielle de la valeur de la force de travail, a impliqué là encore, outre une mécanisation intensive des opérations de production, la mise au point de toute une série de matériaux artificiels, tels que le béton de ciment, les plaques de plâtre (placoplâtres), différents types de plastiques, des peintures synthétiques, etc. Et la réduction du coût du mobilier et des équipements électroménagers a procédé de même en faisant massivement appel là encore aux plastiques, aux bois artificiels (composés de fibre de bois et de résines plastiques), etc.

Quant à l’abaissement du coût de production des éléments entrant dans la composition du capital constant, il a supposé, du côté des matières de travail, la mise au point là encore d’une multitude de matériaux artificiels, depuis différentes qualités de fonte et d’acier jusqu’aux semi-conducteurs, en plus de certains énumérés à l’alinéa précédent. Et, du côté des moyens de travail, il faudrait ici énumérer les générations successives de moteurs (moteurs thermiques à combustion interne ou externe, moteurs électriques) et de générateurs électriques (motrices, turbines, panneaux photovoltaïques, etc.) permettant la conversion des différentes formes d’énergie les unes dans les autres.

5.2.  Citius

Une seconde finalité de l’appropriation réelle de la nature par le capital, via son appropriation du procès de travail, est l’accélération de la rotation du capital. En effet, plus cette rotation est rapide, plus la valorisation du capital sur une période donnée est importante. En conséquence, il faut au capital réduire autant que possible la durée des deux procès dont se compose son procès cyclique : celle du procès de production et celle du procès de circulation. À cette double fin, il recourt à de multiples méthodes. Mais il ne s’agit ici que d’envisager celles qui impliquent une appropriation réelle de la nature.

Outre l’augmentation de l’intensité du travail, la réduction de la durée de la période de production recourt à deux autres voies. La première, la plus connue, suppose de contracter jusqu’à chercher à les supprimer toutes les interruptions que le procès de travail peut subir pour quelque raison que ce soit : supprimer les temps de repas, les temps de pause, les temps de repos, etc., de manière à rendre le procès de production le plus continu possible.

Cela peut d’ailleurs être requis par la nature même de ce procès, dès lors qu’il opère sur un processus physique lui-même continu, par exemple dans la sidérurgie, la verrerie, le raffinage du pétrole, etc. Et cela conduit à l’introduction du travail posté (les 3x8 ou 4x6), au détriment en définitive de la santé des travailleurs dont les rythmes circadiens sont ainsi perturbés. Autre modalité de l’appropriation capitaliste du corps humain, soit de la nature interne.

La seconde voie de réduction de la durée du procès de production, moins connue, passe par la diminution du temps de production pour autant qu’il diffère du temps de travail, comme c’est le cas à chaque fois que le procès de travail met en œuvre des processus chimiques ou biochimiques qui supposent la maturation du produit, indépendamment de toute intervention humaine. C’est le cas non seulement dans les industries chimiques ou pharmaceutiques mais encore dans l’agriculture et les industries agroalimentaires.

D’où la recherche et la mise au point de procédés de « forçage » de ces processus chimiques et biochimiques pour en accélérer le cours, y compris quand il s’agit des processus biologiques de maturation de végétaux ou d’animaux. En recourant à la sélection des espèces et au recours massif à de nombreux intrants artificiels (hormones de croissance, aliments de synthèse concentrés, etc.), on est ainsi parvenu, entre 1955 et 2005, à réduire la durée de l’obtention d’un poulet apte à la consommation de soixante-treize à quarante-deux jours, soit de plus de 40 % (Moore, 2010 : 408).

Quant à la réduction de la durée du procès de circulation, rappelons-nous ce qu’en avait dit Marx : « [Le] capital tend à une circulation sans temps de circulation» (Marx, 2011 : 631). Cet horizon utopique d’une annulation pure et simple du temps de circulation, il tend à l’atteindre (sans y parvenir) par de multiples moyens. Nous laisserons ici de côté ceux qui assurent l’accélération de la circulation du capital comme valeur (ses métamorphoses de la forme marchandise en la forme argent et réciproquement) pour ne nous intéresser qu’à ceux concernant l’accélération de la circulation du capital en tant qu’elle est liée à celle du capital-marchandise en cours de réalisation sur le marché, donc au déplacement, au stockage, à la manutention, etc. des valeurs d’usage dans lesquelles se trouve matérialisée la valeur en procès. Une circulation qui a acquis aujourd’hui une dimension planétaire, faut-il le rappeler.

Cette accélération s’est opérée, en premier lieu, à travers celle des moyens de transport (routiers, fluviaux, maritimes, aériens), moyennant une augmentation constante de la puissance des moteurs des véhicules, qui restent très majoritairement des moteurs thermiques consommant des produits pétroliers, entraînant par conséquent une augmentation non moins constante des émissions de GES, en dépit de l’amélioration de leur efficacité énergétique ; une extension et une densification des voies de circulation, moyennant la construction d’infrastructures de tous types (routes, autoroutes, canaux, voies ferrées, ponts et tunnels, aéroports, etc.), formant des réseaux de dimension proprement planétaire là encore, doublés de réseaux de télécommunications (postales, téléphoniques, électroniques) ; une transformation de la nature même de celles-ci (par le recours à de nouveaux matériaux : le béton, l’asphalte, le macadam, etc.) ; une uniformisation et une normalisation des réceptacles de transport (cf. le développement des containers favorisant l’intermodalité) ; et, bien évidemment, une aggravation des conditions de travail des salariés des industries des transports.

De la sorte, l’espace s’est trouvé tendanciellement aboli et dans sa dimension quantitative (la distance, l’éloignement) tout comme dans sa dimension qualitative : les particularités du relief et des occupations humaines du terrain ne sont plus perçues et traitées que comme des obstacles à l’accélération de la circulation du capital qu’il s’agit d’écarter, en les détruisant ou en les réduisant, donc en remodelant l’espace de fond en comble.

Mais l’accélération de la circulation physique du capital-marchandise s’est aussi opérée, en second lieu, sous la forme et par l’intermédiaire d’une urbanisation généralisée de la société, autrement dit par la concentration grandissante des populations et de leurs activités, de leurs localisations et leurs déplacements, dans et autour de centres urbains de plus en plus importants, jusqu’à l’émergence de mégalopoles et de conurbations urbaines regroupant plusieurs dizaines de millions d’habitants dont l’étendue se chiffre en milliers de km² et dont les tentacules s’étendent sur des centaines de kilomètres.

Si, dans le premier cas, il s’agit de chercher à abolir l’espace par le temps (réduire, contracter, comprimer le temps de déplacement entre deux points), dans le second on vise au contraire à abolir le temps par l’espace, en concentrant (densifiant) et en centralisant au maximum les activités par lesquelles le capital se produit et se reproduit. Ce qui est ici en jeu, c’est littéralement le remodelage complet de la surface de notre planète et une artificialisation accrue du cadre de vie (de l’espace-temps quotidien) d’une majorité croissante d’êtres humains, avec le bouleversement de tous les écosystèmes, locaux et planétaires, que cela implique.

5.3. Fortius

La troisième finalité fondamentale de l’appropriation réelle de la nature est de mettre le capital (la valorisation du capital) à l’abri de tous les aléas naturels qui peuvent le menacer en renforçant la fiabilité du procès de production et de ses résultats. Il s’agit tant de contrôler, réguler et piloter ce procès lui-même pour s’assurer qu’il aboutisse bien aux résultats attendus que de prévenir la dégradation des produits finis, tant du moins qu’ils n’ont pas accompli l’ultime métamorphose qui intéresse le capital : leur vente sur le marché qui permet seule d’en réaliser la valeur.

Cette troisième finalité est inscrite à l’horizon de toutes les industries, quelles qu’elles soient. Elle conduit notamment aux pratiques d’emballage et de suremballage des produits, impliquant un gaspillage de cellulose (papiers et cartons) et de matières plastiques, qui répondent aussi il est vrai à des objectifs de marketing. Mais cette finalité présente une importance particulière dans toutes les industries dans lesquelles le procès de travail opère non pas sur une matière inerte mais sur un processus, naturel ou artificiel, de transformation de la matière pour en obtenir un effet déterminé.

C’est le cas notamment dans l’agriculture, dans les industries agroalimentaires mais aussi dans les industries chimiques et pharmaceutiques et jusque dans la sidérurgie, la production de céramiques, de matériaux composites, etc. Et cela n’est généralement possible que moyennant une connaissance scientifique des processus naturels en cours et l’élaboration des instruments et techniques de contrôle et de régulation de ces procès.

Mais cette troisième finalité de l’appropriation réelle de la nature par le capital nous en révèle une véritable contradiction interne. Plus ce régime d’appropriation se développe, plus la nature se trouve « manipulée » et « forcée » pour produire des artefacts qui sortent du champ de ses produits spontanés, plus se présente le risque d’engendrer des effets imprévus parce qu’imprévisibles au regard du caractère nécessairement limité de notre connaissance de la nature, dont certains peuvent s’avérer potentiellement très dangereux.

De tels effets sont d’ores et déjà observables. Le plus connu est la baisse de rendements des sols entraînés par leur surexploitation mécanique (des labourages trop fréquents et trop profonds) et chimique (l’abus d’engrais et de pesticides), défi que l’agriculture capitaliste n’a su relever qu’en redoublant les pratiques mêmes qui sont à la source du problème en un véritable cercle vicieux. L’apparition de nouvelles bactéries résistantes aux antibiotiques tout comme celle de parasites (végétaux ou animaux) de plants que ne parviennent pas (plus) à éradiquer les pesticides, qui les ont renforcés en les sélectionnant (en éliminant leurs concurrents), en sont d’autres exemples.

Sans vouloir revenir davantage sur les pandémies virales résultant de zoonoses qui se sont multipliées au cours de ces dernières décennies (grippes aviaires, grippe porcine), dont la Covid-19 n’est que la dernière en date, ou, peut-être, certains types de cancer ou certaines maladies auto-immunes. Dans tous ces cas, en évoluant d’une manière inattendue sinon imprévisible, la nature témoigne d’une capacité à réagir en tenant en échec et en déjouant le contrôle total que son appropriation réelle par le capital tente de lui imposer.

En bref, le « forçage » et la « dénaturation » permanents et accrus de la nature auxquels procède l’appropriation réelle de celle-ci par le capital menacent directement les tentatives visant à prévoir, prévenir et maîtriser les aléas auxquels la nature peut soumettre le procès de travail et, partant, le procès de la valorisation, qui font pourtant intégralement partie des finalités de cette même appropriation réelle. Tant il est vrai qu’on ne s’affranchit pas sans péril de l’avertissement implicite contenu dans la célèbre sentence de Francis Bacon : « Natura non nisi parendo vincitur » (on ne vainc la nature qu’en lui obéissant).

Bibliographie

  • Albritton Robert (2009), Let Them Eat Junk. How Capitalism Creates Hunger and Obesity, Londres, Pluto Press.
  • Boyd William, Prudham W. Scott et Schurman Rachel A. (2001), « Industrial Dynamics and the Problem of Nature », Society and Natural Resources, n°14.
  • Guillibert Paul (2023), Exploiter les vivants. Une écologie politique du travail, Paris, Éditions Amsterdam.
  • Marx Karl (1993 [1890]), Le Capital. Livre I, Paris, Presses universitaires de France.
  • Marx Karl (2011 [1857-1858]), Manuscrits de 1857-1858 dits « Grundrisse », Paris, Éditions sociales.
  • Moore Jason (2010), « The End of the Road? Agricultural Revolutions in the Capitalist World-Ecology, 1450-2010 », Journal of Agrarian Change, vol. 10, n°3.
  • Raumolin Jussi (1984), « L’homme et la destruction des ressources naturelles : la Raubwirtschaft au tournant du siècle », Annales. Économies, sociétés, civilisations, 1984, n°4.

Notes

[1] La notion de Raubwirtschaft ou de Raubbau, littéralement économie de vol ou de dépossession, a été défendue notamment par le géographe allemand Ernst Friedrich (1867-1937) pour caractériser la tendance de l’activité économique à abuser des ressources naturelles sans se soucier de leur conservation, restauration ou reproduction, jusqu’à risquer de se compromettre elle-même. Pour Friedrich, c’est là une tendance immanente à toute activité économique mais que l’économie capitaliste porte à un niveau inconnu jusqu’alors (Raumolin, 1984 : 800-802).

[2] Se référant également à Marx, Paul Guillibert distingue lui aussi l’appropriation formelle de la nature par le capital de son appropriation réelle. Quoique formulées en termes différents, les définitions qu’il en donne me paraissent rejoindre les miennes : « La subsomption formelle de la nature par le capital désigne l’enrôlement direct de la productivité des relations non humaines sans modification de leur processus naturel (…) La subsomption réelle de la nature par le capital désigne la transformation des processus d’engendrement de la naturalité elle-même » (Guillibert, 2023 : 126 et 127). Par contre, je ne le suivrai pas quand il distingue une troisième forme de cette appropriation, qu’il appelle totale : « Je propose d’utiliser la catégorie de subsomption totale de la vie pour désigner l’étape caractéristique du biocapitalisme contemporain. La modification génétique du vivant ouvre une nouvelle ère dans la subsomption de la nature » (Id. : 127-128). J’aurai au contraire l’occasion de montrer que la production des OGM, puisque c’est d’eux dont il s’agit, s’intègre parfaitement dans cette modalité de l’appropriation réelle de la nature qui consiste à la forcer à produire ce qu’elle ne produit pas spontanément, au même titre que celle du béton, des plastiques ou des semi-conducteurs.

[3] Ce détournement se justifie d’autant plus que le sport peut s’analyser comme une pratique d’appropriation réelle de la nature interne (le corps humain) par le capital. Je renvoie ici à toute l’œuvre de Jean-Marie Brohm.

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

Ne vous arrêtez pas en si bon chemin !

Pour aller plus loin

Soutenez Contretemps

pour une revue critique et indépendante

Vos dons nous permettent de publier des analyses libres, sans publicité ni compromis. Chaque contribution est essentielle.

Inscrivez-vous
à la newsletter

Abonnez-vous à la newsletter de Contretemps et suivez nos analyses entretiens et débats critiques.

Partager l'article

Email
Facebook
LinkedIn
Telegram
WhatsApp
X