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Mener la lutte de classe dans le champ intellectuel
5 mai 2026

Mener la lutte de classe dans le champ intellectuel

Entretien avec la Revue des livres et des idées


Pour annoncer et soutenir le lancement de la "Revue des livres et des idées", nous publions cet entretien. Plusieurs de ses animateur-ices nous y expliquent les raisons de la création de cette nouvelle revue. Longue vie à la Revue des livres et des idées !

Pourquoi avez-vous pris la décision de lancer la Revue des livres et des idées ? Est-ce une simple réincarnation de la Revue des livres ?

L’idée, dans l’air depuis une dizaine d’années, ne s’était pas concrétisée faute de forces suffisantes. La disparition de la Revue des livres [dont Contretemps a mis à disposition les archives complètes ici], en 2014, a laissé un vide que ses lecteurs et lectrices de l’époque n’ont cessé de déplorer.

En son temps, la revue, comme sa précédente incarnation, la Revue internationale des livres et des idées, a accompagné le renouvellement des sciences sociales en France. Ce mouvement visait à repolitiser des savoirs confinés dans une sphère universitaire largement dominée par une fausse neutralité. Entre 1995 et 2008, le consensus néolibéral s’est fissuré, avant de voler en éclats dans les années qui ont suivi la crise des subprimes ; la revue se voulait la traduction, dans le champ intellectuel, de cette fin de la fin de l’histoire.

En faisant lire et découvrir des auteur·ices et des courants intellectuels venus d’ailleurs ou peu représentés en France, elle aspirait donc à nourrir des débats qui commençaient ou recommençaient à peine. Sur l’islamophobie et le racisme, par exemple, que la gauche d’alors préférait souvent escamoter au nom d’une laïcité dévoyée et/ou d’un universalisme frelaté ; ou sur l’Union européenne, le début des années 2010 étant notamment marqué par la mise sous tutelle de la Grèce.

La RILI/RdL a pris sa part dans ces combats. Bien que les sujets de discussion n’aient guère changé en une décennie, le féminisme occupe une part beaucoup plus importante dans l’espace politico-intellectuel, où l’on constate en outre un rajeunissement assez considérable des troupes. C’est aussi pour ce nouveau public et, on l’espère, avec lui, que l’on a envie de travailler.

La Revue des livres et des idées repose sur le même socle que la RILI/RdL, à savoir le modèle incontestable en la matière, la London Review of Books. De quoi s’agit-il ? Essentiellement, de publier de longs essais en prenant pour occasion de la réflexion un ou plusieurs ouvrages. Les textes cherchent moins à examiner les livres méticuleusement, pour en évaluer les qualités et les défauts, comme le font les recensions classiques, qu’à traiter d’un problème, d’un concept, d’un courant de pensée ou d’un·e auteur·ice en discutant desdits livres.

Notre ambition est de produire des articles solides, originaux, informés et engageants, sur une grande variété de sujets, et, ainsi, de constituer progressivement une petite bibliothèque de l’idéologie contemporaine. En effet, plus, sans doute, que la RdL, la RdLI est unifiée par l’analyse des idéologies, celles qui viennent du camp bourgeois comme celles que l’on produit dans le nôtre.

Le texte est un lieu de (re)production idéologique, de même que la musique, les images, l’architecture, etc. L’idéologie, en un sens très général, concerne la représentation d’une société par différents groupes en lutte les uns avec les autres, et cette représentation s’élabore par des formes, discursives, acoustiques, visuelles, etc.

En quoi la conjoncture intellectuelle et politique en France vous pousse-t-elle à lancer cette revue ?

La situation politique générale dans laquelle la revue s’inscrit est celle que peut constater n’importe qui : un déchaînement de la rapacité bourgeoise dans un contexte où le déclin relatif de la superpuissance états-unienne entraîne une concurrence exacerbée entre Nord et Sud – et l’on est même tenté de dire, entre Est et Ouest. L’évolution du néolibéralisme vers des formes politiques répressives, autoritaires ou fascisantes en est l’expression. En France, le macronisme est devenu ce qu’il promettait d’éviter en 2017. Lui qui s’annonçait progressiste a rapidement pris un virage réactionnaire. Surtout, en détruisant le camp de la modération dont il se présentait comme la relève et la synthèse face à l’épuisement de l’alternance centre gauche-centre droit, il a contribué à accélérer la polarisation politique.

Si l’on considère comme David Harvey que le néolibéralisme est par essence un projet de restauration du pouvoir de la classe capitaliste, il était fatal qu’après les droits sociaux, il attaque les droits fondamentaux, en particulier à partir du moment où le compromis qu’il cherchait à vendre aux travailleur·ses – perte de protection en échange d’enrichissement – est apparu comme une pure et simple supercherie.

Après la crise de 2008, tout le monde a vu que les « réformes nécessaires » fonctionnaient au bénéfice d’une minuscule élite. Au lieu de se réfréner, celle-ci a inventé un nouveau compromis pour continuer d’accumuler richesse et pouvoir : poursuivre la destruction des conquêtes sociales en contrepartie d’un déchaînement contre les pauvres, les immigré·es, les musulman·es, les personnes racisées, les femmes, les LGBTQI+, les fonctionnaires, les « intellos », les « gauchistes », etc. Un pacte sadique, en quelque sorte, ne formulant aucune proposition positive et cherchant à diriger contre des boucs émissaires le ressentiment suscité par les politiques néolibérales.

De la même manière que le centre libéral « sympa » ne joue plus qu’un rôle résiduel en politique, son pendant dans la sphère intellectuelle est aux abois. On pourrait multiplier les exemples de cette intellectualité bourgeoise sympa qui, persuadée que l’état normal du monde est l’équilibre des forces, avance à longueur de livres et de tribunes des solutions idéalistes à des problèmes mal posés, et qui n’en finit plus de plaider pour des « refondations » (du libéralisme, de la démocratie, de la République, de l’Europe, et ainsi de suite). À présent que cette fraction de classe ne bénéficie plus du soutien de la fraction dominante de la bourgeoisie ou qu’elle ne peut plus donner de débouchés politiques à ses propositions, son attitude apparaît au grand jour comme franchement embarrassante.

D’autre part, le peu de prestige social que les institutions médiatiques ou étatiques feignent d’accorder encore aux intellectuel·les et aux artistes n’est qu’un pastiche de l’époque où « la culture » était investie par la bourgeoisie d’une aura sacrée, l’idéologie de « la culture » étant alors pour cette classe un moyen d’unification de ses différentes fractions et de distinction par rapport au populo.

Cette époque est révolue. Le déclin symbolique des fractions intellectuelles-culturelles de la bourgeoisie va de pair avec leur déclin social. Dans le secteur culturel, la précarité est la norme ; de même au sein de l’université, désormais incapable d’absorber les thésard·es qu’elle forme, les postes de titulaire se raréfiant ; les « grand·es profs » elleux-mêmes n’ont plus le niveau de rémunération qui leur permettait naguère d’être sur un pied d’égalité avec les cadres de la banque, etc. Si ce processus se poursuit, en particulier si l’extrême droite arrive au pouvoir, on peut anticiper une désétatisation du travail intellectuel et culturel.

Délaissé·es, méprisé·es et parfois attaqué·es par l’État et la bourgeoisie d’argent (on pense aux procès en « wokisme » et en « islamo-gauchisme »), la plupart des intellectuel·les sont beaucoup plus proches du prolétariat qu’auparavant, voire appartiennent au prolétariat par leur niveau et leurs conditions de vie, mais ne se reconnaissent que rarement comme des prolétaires.

La dignité bourgeoise qui leur reste passe souvent par le repli dans les valeurs supérieures de l’esprit, la dénonciation des malheurs de ce monde, la conviction d’incarner l’universel. Bien que cette contradiction entre position sociale et représentation de soi ne soit pas nouvelle, son exacerbation ces dernières décennies constitue un signe de déclin. Il nous semble donc y avoir un important travail à faire pour décrocher les intellectuel·les d’une bourgeoisie qui n’en veut plus.

De la même façon, nous croyons qu’il faut rompre avec un anti-intellectualisme répandu dans certaines régions qui se réclament du marxisme mais qui, prisonnières de l’opposition moderne entre haute culture et culture populaire, assimilent au camp adverse les intellectuel·les, et, par implication, toute production intellectuelle et artistique en l’accusant d’élitisme.

Au contraire, il faut se réapproprier cette production pour mener une lutte des classes dans le champ culturel. Pour faire, peut-être, un pas de plus : on pèche souvent par nostalgie en voulant revenir à une culture populaire ou à un grand art « authentiques ». Or, la culture populaire a été remplacée par la culture de masse ; et les enclaves où s’était développée une avant-garde en rupture avec la culture bourgeoise ont disparu. Il n’existe plus qu’une culture, celle du capital.

C’est de ce constat que l’on doit partir pour penser la culture aujourd’hui. Elle a beau être segmentée en une pluralité de marchés, être prise en charge par une pluralité de sujets et revêtir une pluralité de formes, elle est la condition de fond de toute création.

Est-ce que l’espace éditorial français, déjà riche en revues de la gauche radicale, peut supporter une nouvelle revue de ce type ?

Nous n’allons évidemment pas répondre que nous n’avons rien de nouveau à apporter… Comme nous le disions, notre objet général est l’idéologie. Cela nous amène à nous positionner différemment de revues, par ailleurs excellentes, telles En attendant Nadeau ou La Vie des idées pour les recensions, et, dans un registre politique, Contretemps ou Frustration. Nous considérons qu’il manque une revue de débats qui fasse état des désaccords théoriques à l’intérieur de la gauche radicale et qui en rende compte dans des termes intelligibles au commun des mortel·les.

Si, pour citer l’adage favori de Fredric Jameson, « la différence relie », c’est en créant un lieu où l’on mettra à plat les différends que l’on pourra contribuer à reconstituer une vie intellectuelle dans notre camp : l’habitude du dissensus s’est tellement perdue que l’on a l’impression que critiquer une position, c’est attaquer une personne, son intelligence et son intégrité. Or, l’amitié est la condition du différend. Les positions des adversaires ne se discutent pas, elles se combattent.

Nous voulons donc renouer avec le débat argumenté, qui peut être rude mais ne doit surtout pas verser dans le chantage moral (rien de pire que ces gens qui vous parlent du haut de leur vertu ou de leur pureté). C’est la première règle que nous avons posée aux personnes à qui nous avons proposé de nous rejoindre. Elle s’applique bien évidemment aux éditeur·ices du comité éditorial. Nous ne nous imaginons pas que la discussion permettra de parvenir à une entente où les contradictions s’évanouiront ; nous tenons simplement à ce que les discussions existent et soient bien posées. Ce qui ne nous empêchera pas de publier des textes polémiques.

Par ailleurs, comme notre modèle, la LRB, nous attachons une importance particulière à la qualité de l’écriture, pas simplement pour le plaisir esthétique mais aussi parce que celle-ci est intimement liée à la construction de l’espace intellectuel. Sur ce plan, nous cherchons à rompre avec la non-écriture universitaire, son hyper-spécialisation et sa sécheresse normalisée, que les universitaires sont du reste les premier·es à déplorer ; avec une écriture journalistique pressée, qui réduit le travail intellectuel à une fonction d’« éclairage de l’actualité » ; avec une écriture militante pour laquelle la recherche n’a de valeur que si elle est utile aux fins immédiates que se donne le groupe en question. Socialement, la sphère intellectuelle n’existe que de façon négative, par distinction de et négociation avec ces trois sphères, universitaire, médiatique et politique.

Enfin, la spécificité de la revue tient peut-être à l’horizon temporel dans lequel elle s’inscrit. En tant qu’éditeur·ices, nous savons que, la plupart du temps, un livre nécessite un long travail et doit conserver sa pertinence au moins plusieurs années. Nous savons aussi que beaucoup d’ouvrages paraissent qui n’obtiennent pas la reconnaissance qu’ils méritent, parce qu’ils sont en décalage avec les préoccupations du moment.

C’est pourquoi nous avons décidé de mettre l’accent sur le travail des maisons d’édition indépendantes et sur les publications étrangères, mais aussi de nous intéresser à des productions moins récentes ou moins visibles, notamment d’ordre théorique ou consacrées à des objets culturels, qui sont susceptibles de nourrir souterrainement ou indirectement la réflexion sur le présent. Nous nous efforcerons d’envisager la conjoncture autrement, comme ayant une épaisseur irréductible à l’actualité quotidienne des différents médias. Ce n’est pas chose facile, encore moins quand le vent de l’histoire nous souffle dessus très fort.

Néanmoins, tout le monde sait qu’on lit souvent des livres plusieurs mois ou années après se les être procuré sans qu’ils aient rien perdu de leur pertinence : il existe une autonomie relative de la pensée, qui appartient à un présent plus long que ce que l’on appelle l’actualité. D’autre part, nous considérons que la politique emprunte de multiples chemins, qui ne se résument pas à l’activité conventionnellement désignée comme telle.

Ce que nous espérons proposer, c’est d’abord de l’intelligibilité sur une conjoncture idéologico-politique dense, un présent long.

Pourriez-vous nous présenter les thématiques que vous voulez traiter ? La revue ne sera-t-elle constituée que de recensions ?

Les recensions, du genre particulier décrit précédemment, formeront le noyau de la revue. Nous publierons aussi des textes d’intervention fouillés, des entretiens, des débats et, dans la revue papier, des dossiers. Le premier portera sur l’impérialisme. Il y en aura d’autres, sur la France et l’anti-France, la question des victimes, sans doute la famille, etc.

Nous traduirons également des articles de revues étrangères amies, surtout de l’anglais dans un premier temps, mais nous espérons sortir rapidement du tropisme anglo-américain.

Comment les lecteur·ices pourraient vous suivre et aider votre projet ?

Nous invitons toutes les personnes qui adhèrent au projet à soutenir notre campagne de dons, à s’abonner quand nous lancerons la campagne d’abonnements, à acheter la revue dans les librairies indépendantes où elle sera diffusée, mais aussi à proposer des articles susceptibles de correspondre à notre ligne éditoriale ou bien à nous aider à ouvrir la revue à des textes venant de et portant sur des zones géographiques non occidentales. Pour cela, nous aurons besoin de spécialistes et de traducteur·ices. Précisons, à toutes fins utiles, que pour l’heure, l’équipe éditoriale de la revue est entièrement bénévole et ne peut rémunérer les traductions et les articles. Nous tâcherons de le faire par la suite, dès que nous en aurons les moyens.

5 mai 2026

Mener la lutte de classe dans le champ intellectuel

Pour annoncer et soutenir le lancement de la "Revue des livres et des idées", nous publions cet entretien. Plusieurs de ses animateur-ices nous y expliquent les raisons de la création de cette nouvelle revue. Longue vie à la Revue des livres et des idées !

Pourquoi avez-vous pris la décision de lancer la Revue des livres et des idées ? Est-ce une simple réincarnation de la Revue des livres ?

L’idée, dans l’air depuis une dizaine d’années, ne s’était pas concrétisée faute de forces suffisantes. La disparition de la Revue des livres [dont Contretemps a mis à disposition les archives complètes ici], en 2014, a laissé un vide que ses lecteurs et lectrices de l’époque n’ont cessé de déplorer.

En son temps, la revue, comme sa précédente incarnation, la Revue internationale des livres et des idées, a accompagné le renouvellement des sciences sociales en France. Ce mouvement visait à repolitiser des savoirs confinés dans une sphère universitaire largement dominée par une fausse neutralité. Entre 1995 et 2008, le consensus néolibéral s’est fissuré, avant de voler en éclats dans les années qui ont suivi la crise des subprimes ; la revue se voulait la traduction, dans le champ intellectuel, de cette fin de la fin de l’histoire.

En faisant lire et découvrir des auteur·ices et des courants intellectuels venus d’ailleurs ou peu représentés en France, elle aspirait donc à nourrir des débats qui commençaient ou recommençaient à peine. Sur l’islamophobie et le racisme, par exemple, que la gauche d’alors préférait souvent escamoter au nom d’une laïcité dévoyée et/ou d’un universalisme frelaté ; ou sur l’Union européenne, le début des années 2010 étant notamment marqué par la mise sous tutelle de la Grèce.

La RILI/RdL a pris sa part dans ces combats. Bien que les sujets de discussion n’aient guère changé en une décennie, le féminisme occupe une part beaucoup plus importante dans l’espace politico-intellectuel, où l’on constate en outre un rajeunissement assez considérable des troupes. C’est aussi pour ce nouveau public et, on l’espère, avec lui, que l’on a envie de travailler.

La Revue des livres et des idées repose sur le même socle que la RILI/RdL, à savoir le modèle incontestable en la matière, la London Review of Books. De quoi s’agit-il ? Essentiellement, de publier de longs essais en prenant pour occasion de la réflexion un ou plusieurs ouvrages. Les textes cherchent moins à examiner les livres méticuleusement, pour en évaluer les qualités et les défauts, comme le font les recensions classiques, qu’à traiter d’un problème, d’un concept, d’un courant de pensée ou d’un·e auteur·ice en discutant desdits livres.

Notre ambition est de produire des articles solides, originaux, informés et engageants, sur une grande variété de sujets, et, ainsi, de constituer progressivement une petite bibliothèque de l’idéologie contemporaine. En effet, plus, sans doute, que la RdL, la RdLI est unifiée par l’analyse des idéologies, celles qui viennent du camp bourgeois comme celles que l’on produit dans le nôtre.

Le texte est un lieu de (re)production idéologique, de même que la musique, les images, l’architecture, etc. L’idéologie, en un sens très général, concerne la représentation d’une société par différents groupes en lutte les uns avec les autres, et cette représentation s’élabore par des formes, discursives, acoustiques, visuelles, etc.

En quoi la conjoncture intellectuelle et politique en France vous pousse-t-elle à lancer cette revue ?

La situation politique générale dans laquelle la revue s’inscrit est celle que peut constater n’importe qui : un déchaînement de la rapacité bourgeoise dans un contexte où le déclin relatif de la superpuissance états-unienne entraîne une concurrence exacerbée entre Nord et Sud – et l’on est même tenté de dire, entre Est et Ouest. L’évolution du néolibéralisme vers des formes politiques répressives, autoritaires ou fascisantes en est l’expression. En France, le macronisme est devenu ce qu’il promettait d’éviter en 2017. Lui qui s’annonçait progressiste a rapidement pris un virage réactionnaire. Surtout, en détruisant le camp de la modération dont il se présentait comme la relève et la synthèse face à l’épuisement de l’alternance centre gauche-centre droit, il a contribué à accélérer la polarisation politique.

Si l’on considère comme David Harvey que le néolibéralisme est par essence un projet de restauration du pouvoir de la classe capitaliste, il était fatal qu’après les droits sociaux, il attaque les droits fondamentaux, en particulier à partir du moment où le compromis qu’il cherchait à vendre aux travailleur·ses – perte de protection en échange d’enrichissement – est apparu comme une pure et simple supercherie.

Après la crise de 2008, tout le monde a vu que les « réformes nécessaires » fonctionnaient au bénéfice d’une minuscule élite. Au lieu de se réfréner, celle-ci a inventé un nouveau compromis pour continuer d’accumuler richesse et pouvoir : poursuivre la destruction des conquêtes sociales en contrepartie d’un déchaînement contre les pauvres, les immigré·es, les musulman·es, les personnes racisées, les femmes, les LGBTQI+, les fonctionnaires, les « intellos », les « gauchistes », etc. Un pacte sadique, en quelque sorte, ne formulant aucune proposition positive et cherchant à diriger contre des boucs émissaires le ressentiment suscité par les politiques néolibérales.

De la même manière que le centre libéral « sympa » ne joue plus qu’un rôle résiduel en politique, son pendant dans la sphère intellectuelle est aux abois. On pourrait multiplier les exemples de cette intellectualité bourgeoise sympa qui, persuadée que l’état normal du monde est l’équilibre des forces, avance à longueur de livres et de tribunes des solutions idéalistes à des problèmes mal posés, et qui n’en finit plus de plaider pour des « refondations » (du libéralisme, de la démocratie, de la République, de l’Europe, et ainsi de suite). À présent que cette fraction de classe ne bénéficie plus du soutien de la fraction dominante de la bourgeoisie ou qu’elle ne peut plus donner de débouchés politiques à ses propositions, son attitude apparaît au grand jour comme franchement embarrassante.

D’autre part, le peu de prestige social que les institutions médiatiques ou étatiques feignent d’accorder encore aux intellectuel·les et aux artistes n’est qu’un pastiche de l’époque où « la culture » était investie par la bourgeoisie d’une aura sacrée, l’idéologie de « la culture » étant alors pour cette classe un moyen d’unification de ses différentes fractions et de distinction par rapport au populo.

Cette époque est révolue. Le déclin symbolique des fractions intellectuelles-culturelles de la bourgeoisie va de pair avec leur déclin social. Dans le secteur culturel, la précarité est la norme ; de même au sein de l’université, désormais incapable d’absorber les thésard·es qu’elle forme, les postes de titulaire se raréfiant ; les « grand·es profs » elleux-mêmes n’ont plus le niveau de rémunération qui leur permettait naguère d’être sur un pied d’égalité avec les cadres de la banque, etc. Si ce processus se poursuit, en particulier si l’extrême droite arrive au pouvoir, on peut anticiper une désétatisation du travail intellectuel et culturel.

Délaissé·es, méprisé·es et parfois attaqué·es par l’État et la bourgeoisie d’argent (on pense aux procès en « wokisme » et en « islamo-gauchisme »), la plupart des intellectuel·les sont beaucoup plus proches du prolétariat qu’auparavant, voire appartiennent au prolétariat par leur niveau et leurs conditions de vie, mais ne se reconnaissent que rarement comme des prolétaires.

La dignité bourgeoise qui leur reste passe souvent par le repli dans les valeurs supérieures de l’esprit, la dénonciation des malheurs de ce monde, la conviction d’incarner l’universel. Bien que cette contradiction entre position sociale et représentation de soi ne soit pas nouvelle, son exacerbation ces dernières décennies constitue un signe de déclin. Il nous semble donc y avoir un important travail à faire pour décrocher les intellectuel·les d’une bourgeoisie qui n’en veut plus.

De la même façon, nous croyons qu’il faut rompre avec un anti-intellectualisme répandu dans certaines régions qui se réclament du marxisme mais qui, prisonnières de l’opposition moderne entre haute culture et culture populaire, assimilent au camp adverse les intellectuel·les, et, par implication, toute production intellectuelle et artistique en l’accusant d’élitisme.

Au contraire, il faut se réapproprier cette production pour mener une lutte des classes dans le champ culturel. Pour faire, peut-être, un pas de plus : on pèche souvent par nostalgie en voulant revenir à une culture populaire ou à un grand art « authentiques ». Or, la culture populaire a été remplacée par la culture de masse ; et les enclaves où s’était développée une avant-garde en rupture avec la culture bourgeoise ont disparu. Il n’existe plus qu’une culture, celle du capital.

C’est de ce constat que l’on doit partir pour penser la culture aujourd’hui. Elle a beau être segmentée en une pluralité de marchés, être prise en charge par une pluralité de sujets et revêtir une pluralité de formes, elle est la condition de fond de toute création.

Est-ce que l’espace éditorial français, déjà riche en revues de la gauche radicale, peut supporter une nouvelle revue de ce type ?

Nous n’allons évidemment pas répondre que nous n’avons rien de nouveau à apporter… Comme nous le disions, notre objet général est l’idéologie. Cela nous amène à nous positionner différemment de revues, par ailleurs excellentes, telles En attendant Nadeau ou La Vie des idées pour les recensions, et, dans un registre politique, Contretemps ou Frustration. Nous considérons qu’il manque une revue de débats qui fasse état des désaccords théoriques à l’intérieur de la gauche radicale et qui en rende compte dans des termes intelligibles au commun des mortel·les.

Si, pour citer l’adage favori de Fredric Jameson, « la différence relie », c’est en créant un lieu où l’on mettra à plat les différends que l’on pourra contribuer à reconstituer une vie intellectuelle dans notre camp : l’habitude du dissensus s’est tellement perdue que l’on a l’impression que critiquer une position, c’est attaquer une personne, son intelligence et son intégrité. Or, l’amitié est la condition du différend. Les positions des adversaires ne se discutent pas, elles se combattent.

Nous voulons donc renouer avec le débat argumenté, qui peut être rude mais ne doit surtout pas verser dans le chantage moral (rien de pire que ces gens qui vous parlent du haut de leur vertu ou de leur pureté). C’est la première règle que nous avons posée aux personnes à qui nous avons proposé de nous rejoindre. Elle s’applique bien évidemment aux éditeur·ices du comité éditorial. Nous ne nous imaginons pas que la discussion permettra de parvenir à une entente où les contradictions s’évanouiront ; nous tenons simplement à ce que les discussions existent et soient bien posées. Ce qui ne nous empêchera pas de publier des textes polémiques.

Par ailleurs, comme notre modèle, la LRB, nous attachons une importance particulière à la qualité de l’écriture, pas simplement pour le plaisir esthétique mais aussi parce que celle-ci est intimement liée à la construction de l’espace intellectuel. Sur ce plan, nous cherchons à rompre avec la non-écriture universitaire, son hyper-spécialisation et sa sécheresse normalisée, que les universitaires sont du reste les premier·es à déplorer ; avec une écriture journalistique pressée, qui réduit le travail intellectuel à une fonction d’« éclairage de l’actualité » ; avec une écriture militante pour laquelle la recherche n’a de valeur que si elle est utile aux fins immédiates que se donne le groupe en question. Socialement, la sphère intellectuelle n’existe que de façon négative, par distinction de et négociation avec ces trois sphères, universitaire, médiatique et politique.

Enfin, la spécificité de la revue tient peut-être à l’horizon temporel dans lequel elle s’inscrit. En tant qu’éditeur·ices, nous savons que, la plupart du temps, un livre nécessite un long travail et doit conserver sa pertinence au moins plusieurs années. Nous savons aussi que beaucoup d’ouvrages paraissent qui n’obtiennent pas la reconnaissance qu’ils méritent, parce qu’ils sont en décalage avec les préoccupations du moment.

C’est pourquoi nous avons décidé de mettre l’accent sur le travail des maisons d’édition indépendantes et sur les publications étrangères, mais aussi de nous intéresser à des productions moins récentes ou moins visibles, notamment d’ordre théorique ou consacrées à des objets culturels, qui sont susceptibles de nourrir souterrainement ou indirectement la réflexion sur le présent. Nous nous efforcerons d’envisager la conjoncture autrement, comme ayant une épaisseur irréductible à l’actualité quotidienne des différents médias. Ce n’est pas chose facile, encore moins quand le vent de l’histoire nous souffle dessus très fort.

Néanmoins, tout le monde sait qu’on lit souvent des livres plusieurs mois ou années après se les être procuré sans qu’ils aient rien perdu de leur pertinence : il existe une autonomie relative de la pensée, qui appartient à un présent plus long que ce que l’on appelle l’actualité. D’autre part, nous considérons que la politique emprunte de multiples chemins, qui ne se résument pas à l’activité conventionnellement désignée comme telle.

Ce que nous espérons proposer, c’est d’abord de l’intelligibilité sur une conjoncture idéologico-politique dense, un présent long.

Pourriez-vous nous présenter les thématiques que vous voulez traiter ? La revue ne sera-t-elle constituée que de recensions ?

Les recensions, du genre particulier décrit précédemment, formeront le noyau de la revue. Nous publierons aussi des textes d’intervention fouillés, des entretiens, des débats et, dans la revue papier, des dossiers. Le premier portera sur l’impérialisme. Il y en aura d’autres, sur la France et l’anti-France, la question des victimes, sans doute la famille, etc.

Nous traduirons également des articles de revues étrangères amies, surtout de l’anglais dans un premier temps, mais nous espérons sortir rapidement du tropisme anglo-américain.

Comment les lecteur·ices pourraient vous suivre et aider votre projet ?

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Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

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