L’extrême droite actuelle : fascisme ou nouvelle droite radicale ?
Brais Fernández : On considère généralement, à gauche, que nous vivons un changement de cycle. Alors que, depuis 2008, ce sont les mouvements anti-austérité qui ont contesté les régimes politiques néolibéraux au cœur du capitalisme, la pandémie a marqué un renversement de tendance, l’initiative passant du côté de l’extrême droite. Ce phénomène s’inscrit – et c’est très important – dans un contexte de montée de l’agressivité impérialiste. Comment analyses-tu les causes profondes de cette montée de l’extrême droite, et quel est leur lien avec la crise de la démocratie libérale ?
Stathis Kouvélakis : Il nous faut combiner ici deux niveaux d’analyse : l’un plus conjoncturel, l’autre plus « structurel », ou du moins inscrit dans une perspective de plus long terme. Dès le début de la crise de 2008, une course de vitesse s’est engagée entre la gauche radicale et la droite radicale pour savoir qui proposerait une solution crédible. Au milieu des années 2000, des forces de la droite radicale étaient déjà bien implantées dans de nombreux pays européens (France, Italie, Autriche, Pays-Bas, Scandinavie). Aux États-Unis, le Tea Party entre en scène à partir des élections de mi-mandat de 2010 et l’influence de la droite chrétienne au sein du Parti républicain n’a cessé de croître depuis l’ère Reagan. Cependant, comme tu le suggères, l’année 2011 marque un tournant, avec une vague de manifestations de masse qui déferle des deux côtés de la Méditerranée et le mouvement Occupy aux États-Unis. Mais, au niveau politique, la montée de la gauche antinéolibérale se limite aux maillons faibles du centre capitaliste, c’est-à-dire aux pays de la périphérie européenne les plus touchés par la crise et les mouvements de contestation populaire (Grèce, Espagne, Portugal, Irlande). Le second tournant survient en 2015 avec la capitulation de Syriza, que l’historien britannique Perry Anderson a judicieusement comparé au vote des crédits de guerre par la social-démocratie allemande en 1914. Refusant l’affrontement avec l’Union européenne, Podemos et la quasi-totalité de la gauche radicale européenne – à l’exception notable de Mélenchon et de ce qui était à l’époque le Parti de Gauche – ont avalisé la décision de Tsipras, marquant ainsi la fin de ce cycle pour la gauche.
La voie était alors libre pour l’extrême droite, qui pouvait ainsi tirer profit du mécontentement populaire. Son ascension fut facilitée, si ce n’est encouragée, par la radicalisation constante des politiques racistes et xénophobes mises en œuvre par tous les gouvernements du centre extrême et institutionnalisées au niveau européen par l’UE et sa politique d’« externalisation des frontières ». La contestation populaire de l’interventionnisme étatique, alimentée par la gestion autoritaire et socialement injuste de la crise du Covid-19, a également profité à l’extrême droite, la gauche s’étant montrée incapable de développer une stratégie claire sur ce sujet.
Dans une perspective à plus long terme, on peut dire que la crise de 2008 a amplifié la crise hégémonique rampante issue de l’épuisement du consensus néolibéral parmi les élites occidentales et de leur expression politique, l’« extrême centre ». Tout au long de ce cycle on voit les partis politiques et les organisations de masse de la société civile se vider de leur substance, l’abstention atteindre des niveaux sans précédent, l’autorité morale et intellectuelle bloc dominant s’effriter. Ces éléments constituent ce que Gramsci décrivait comme la rupture des relations entre les classes et groupes sociaux et leurs formes d’expression politique dans le contexte de la démocratie libérale. Il ajoutait que « quand ces crises se manifestent, la situation immédiate devient délicate et dangereuse, parce que le champ est ouvert aux solutions de force, à l’activité des puissances obscures, représentées par les hommes providentiels ». Avec son discours raciste et prétendument « antisystème », la droite radicale s’est montrée particulièrement habile à gagner le soutien de larges pans des classes populaires et travailleuses abandonnés par la gauche. Car la gauche, à de rares exceptions près, s’est repliée sur elle-même, se complaisant dans une sorte de confort. Sa base est désormais essentiellement constituée des classes moyennes et moyennes-supérieures dotées en capital scolaire et par les jeunes générations de diplômés confrontées à la précarité et au déclassement social. La part des classes populaires et travailleuses est faible dans son électorat, et davantage encore parmi ses militant.e.s et ses cadres. La gauche restera une force en déclin tant qu’elle persistera à reproduire cette configuration. La force de l’extrême droite provient de l’impuissance de la gauche, qui s’est contentée de gérer l’ordre néolibéral partout où elle exercé le pouvoir, mais également de sa propre capacité à se présenter comme une force contestant le statu quo et portant une vision de la société censée mettre fin à la crise que lègue la longue domination de l’« extrême centre ».
BF. Une opinion répandue, non seulement au sein de la gauche marxiste mais aussi dans le courant dominant, établit un parallèle entre la crise actuelle et celle des années 1920 et 1930 (Italie, Weimar, Autriche, mais aussi France). Quelles sont, selon toi, les similitudes et les différences entre ses deux moments historiques ? La bourgeoisie envisage-t-elle une rupture avec la démocratie libérale comme régime politique pour maintenir sa domination ?
Ma position, sans doute minoritaire, voire impopulaire, au sein de la gauche radicale, est que considérer la situation actuelle comme une répétition des années 1920 et 1930 est profondément trompeur. Cette analogie est à mon sens un obstacle épistémologique qui empêche de penser la spécificité et la nouveauté de la situation actuelle. Qualifier l’extrême droite actuelle de « fascisme » » relève essentiellement de la rhétorique et ne convainc guère plus que le cercle des militant.e.s de gauche, au sein desquels la reprise du discours antifasciste produit un effet de mobilisation. Plus récemment, cette caractérisation a été reprise, aux Etats-Unis et en Europe, par une partie des médias et du public se réclamant de la gauche libérale ou du « centre-gauche », qui fait de l’antitrumpisme et de ses variantes nationales (antilepénisme en France, etc.) un substitut à toute véritable contestation des politiques autoritaires, antisociales et militaristes approuvées, ou tolérées, par les mêmes lorsqu’elles sont mises en œuvre par l’extrême centre néolibéral. Il n’est pas nécessaire d’assimiler la situation actuelle au « fascisme » pour la trouver abominable et pour se convaincre de la nécessité de la combattre par tous les moyens.
Le fondement rationnel de cette analogie réside dans le fait que, comme l’histoire nous l’enseigne, en situation de crise majeure, l’ordre capitaliste engendre, ou du moins se révèle parfaitement compatible avec toutes sortes de régimes, tels que le bonapartisme, les dictatures militaires, le fascisme et d’autres formes d’« États d’exception », qui diffèrent tous qualitativement de la démocratie libérale. Le fascisme de l’entre-deux-guerres était un mouvement de masse émergeant dans des sociétés brutalisées par une guerre mondiale « totale » et confrontées à la possibilité d’une révolution sociale. Ses composantes essentielles étaient le nationalisme ethnique, l’anticommunisme, les actions de rue violentes, la volonté de renverser les régimes parlementaires et de les remplacer par une forme d’État radicalement différente, l’opposition frontale au libéralisme et la vision d’une société militarisée orientée vers la guerre et l’expansion impériale. Le racisme, et plus précisément l’antisémitisme, a joué un rôle central dans le nazisme, mais quasiment aucun dans la montée du fascisme italien. Il ne constituait qu’un aspect secondaire, parfois même mineur, de la vaste famille des régimes dictatoriaux « fascisants », autoritaires et contre-révolutionnaires, de cette période (Hongrie, Espagne, Portugal, Grèce). Il convient également de rappeler que même les régimes constitutionnels libéraux ont connu des périodes de répression extrême, comme les « lois scélérates » contre les anarchistes dans la très républicaine France des années 1890, le maccarthysme (et ses équivalents ailleurs en Occident) dans les années 1950 ou la répression de l’extrême gauche en Italie et en Allemagne dans les années 1970, sans parler de la chape de plomb qui s’est abattue contre les opposants aux guerres coloniales au sein même des métropoles occidentales. Concernant la France, je conseille la lecture des travaux que Vanessa Codaccioni à consacrés à l’histoire des répressions étatiques lors des périodes de « normalité » républicaine.
Je crains donc que la version de l’antifascisme aujourd’hui dominante ne repose sur l’idéalisation libérale de la démocratie elle-même. La gauche devrait la rejeter et rappeler que les droits et les libertés ont toujours été conquis, au prix de lourds sacrifices, par les luttes populaires, et non par une quelconque vertu intrinsèque des régimes libéraux. Raison pour laquelle les dominants n’ont jamais hésité à les remettre en cause à chaque fois qu’ils sont senti leur emprise sur la société remise en cause.
L’extrême droite contemporaine, mais il faudrait sans doute parler de « droite radicale », ou de « droite radicalisée », est un phénomène essentiellement électoral dont les manifestations de rue restent marginales, bien qu’en progression. Son racisme virulent se présente comme une vision « défensive », visant à protéger la « nation » et les « sociétés européennes » de diverses « menaces » supposées (migrants, musulmans, « envahisseurs » non blancs, etc.). Sa promesse « sociale » aux classes populaires, que condense le mot d’ordre du Rassemblement national de « préférence nationale », consiste en une sorte de « redistribution interne » selon des lignes raciales, censée favoriser les « vrais nationaux », c’est-à-dire les Blancs et les non-musulmans, dans la protection sociale et sur le marché du travail. Par ailleurs, les bellicistes se trouvent, de nos jours, bien davantage dans les rangs de l’extrême centre néolibéral, notamment dans la social-démocratie et les partis écologistes, qu’au sein de la droite radicale. Ajoutons à cela que si le durcissement autoritaire et répressif est aujourd’hui professé et mis en œuvre par une large partie du spectre politique, aucune force politique d’importance en Occident ne défend une vision politique qui rompt avec les institutions parlementaires. Les discours anti-migrants et islamophobes, ainsi que les politiques qui en découlent, sont partagés par la quasi-totalité du mainstream, d’Orbán à Macron, ce qui ne veut nullement dire, naturellement, qu’on ne peut aller plus loin dans cette direction. Pour autant, on ne saurait dire sérieusement que les Etats-Unis sous Trump, la Hongrie sous Orban, ou l’Italie de Meloni recouvrent des réalités un tant soit peu comparables avec les régimes fascistes des années 1930. Même la défense des droits des minorités a été, dans une certaine mesure, récupérée par le discours homonationaliste et fémonationaliste des forces les plus agiles de l’extrême droite. Parmi les figures de proue de ces partis, on trouve des dirigeantes qui incarnent une certaine « modernité féminine » (à l’instar de Marine Le Pen ou Giorgia Meloni), tandis que d’autres revendiquent ouvertement leur homosexualité (Alice Weidel, Heinz-Christian Strache, Filip Dewinter, Pim Fortuyn faisant ici figure de pionnier). L’islamophobie, version actuellement dominante du racisme, alimente le discours du mainstream politique bien au-delà des rangs de l’extrême droite. Elle s’est révélée un ciment idéologique redoutable, permettant, au nom de la lutte contre l’« islamisme », toutes sortes de combinaisons entre la défense des « Juifs » et/ou d’Israël, des personnes LGBT et des droits des femmes, le nationalisme blanc, etc. Pablo Stefanoni a proposé une analyse stimulante de certains aspects de l’extrême droite contemporaine et a clairement démontré qu’il est impossible de l’analyser à travers le prisme du passé, même si la plupart de ces forces conservent des positions réactionnaires sur de nombreuses questions dites « sociétales ».
La montée des droites radicales est, à mon sens, à la fois un facteur autonome accélérant la dérive autoritaire des sociétés et des régimes politiques occidentaux, et la conséquence de cette dérive, amorcée dès les années 1970, donc bien avant leur émergence, avec la crise terminale du compromis social keynésien d’après-guerre. Je reprends ici à mon compte les analyses de Stuart Hall, qui a qualifié le thatchérisme de « populisme autoritaire », reprenant en partie, mais en la modifiant de façon critique, la notion d’« étatisme autoritaire » développée par Nicos Poulantzas dans ses derniers écrits. Le point crucial est que les deux dimensions de la domination bourgeoise, le consentement et la répression, ne s’excluent pas mutuellement et, davantage encore, ne constituent pas un jeu à somme nulle. On peut avoir à la fois une répression accrue et un consentement élargi à cette répression. Cette répression émane assurément d’en haut, c’est-à-dire de l’État, et elle est nécessaire au démantèlement du compromis social d’après-guerre connu sous le nom d’État-providence. Mais elle parvient à susciter et à exploiter des paniques morales qui se propagent « par le bas », dans un contexte de dégradation de la vie quotidienne et au sein de ce que le marxiste britannique Raymond Williams appelait une « structure de sentiment » (structure of feeling) : une forme de conscience pratique, à la croisée de l’expérience individuelle et d’un cadre toujours déjà social et collectif, dominée par un sentiment de déclin et un manque d’attente positive pour l’avenir. Dans un contexte marqué par l’impuissance de la gauche et l’affaiblissement des formes structurées d’action collective, il en résulte un consentement croissant aux discours et politiques autoritaires, dont le racisme et les demandes d’« autorité » et d’« ordre » sont les composantes essentielles.
Crise démocratique et État néolibéral
BF. Ceci nous amène à la question de l’État capitaliste qui, comme nous le savons, n’est pas un organe neutre et se présente comme une articulation complexe de processus hégémoniques. Si l’on restreint la question à celle de la forme politique, bien qu’elle ne constitue pas l’horizon ultime pour ceux qui adhèrent à la perspective du socialisme, il est également évident que la démocratie libérale recèle encore un ensemble de libertés politiques qui, malgré leur déclin, représentent des acquis historiques du mouvement ouvrier. Quelle devrait être la position et la stratégie des marxistes face à la forme actuelle de l’État capitaliste et à la crise de la démocratie libérale ?
SK. Il est assez aisé de constater que la démocratie, quelle que soit la définition qu’on en donne, est aujourd’hui en recul partout dans le monde. Pour le dire rapidement, l’effet conjugué des politiques néolibérales, de la mondialisation capitaliste et de l’échec des expériences et mouvements socialistes du 20e sièclea entraîné le déclin de la démocratie libérale telle que nous la connaissions dans les pays du cœur du capitalisme. Dit autrement, une fois entamé le démantèlement du compromis social de l’après-guerre, la démocratie libérale de l’ère de l’ère keynésienne-fordiste n’a pas tardé, elle aussi, à entrer en crise et à dépérir. La notion d’« étatisme autoritaire » de Poulantzas visait à saisir les transformations structurelles de l’État lors de la première phase du néolibéralisme : le rôle renforcé et plus directement politique des hautes sphères de la bureaucratie d’État, le renforcement du pouvoir exécutif au détriment des institutions représentatives, l’affaiblissement des formes traditionnelles de médiation politique comme les syndicats et les partis de masse, l’importance grandissante des médias qui jouent de plus en plus le rôle auparavant dévolu aux partis bourgeois, la prolifération des nouvelles technologies de surveillance et de formes de répression plus diffuses. En d’autres termes, le néolibéralisme n’équivaut nullement à un « État moins interventionniste » mais à un processus de dé-démocratisation de l’État et à sa subordination plus directe aux impératifs de l’accumulation capitaliste.
Ce qui manquait à ce tableau, c’était bien sûr ce qui s’est passé après la fin des années 1970, à savoir la montée des partis d’extrême droite et la manière dont ces forces ont « politisé » le racisme. Le racisme, bien entendu, préexistait en tant que phénomène constitutif du système capitaliste mondial. Il est ancré dans la fragmentation hiérarchique de la force de travail qui en découle, comme l’a remarquablement analysé Immanuel Wallerstein, fragmentation que gèrent les divers Etats nationaux en lui imprimant une forme spécifique, celle du traçage d’une « frontière intérieure » au sein même du corps politique selon des lignes d’une conformité à une « identité nationale » supposée. L’« immigré », le « musulman », l’« Arabe » ou le « Noir » sont ainsi racisés non pas au sens d’une altérité biologique mais d’une exclusion partielle du corps national, dont ils font néanmoins partie. Être racisé en France aujourd’hui c’est avant tout subir un « déni de francité » pour reprendre l’expression de Patrick Simon et de Vincent Tiberj. C’est une forme d’« exclusion intérieure » qui relègue à un statut permanent, héréditairement transmissible (ce qui confirme qu’il s’agit bien d’un racisme), à une sous-citoyenneté.
L’opération menée avec succès par les droites radicales à partir des années 1980, celles du néolibéralisme triomphant et du ralliement progressif des gauches à son hégémonie, a donc consisté à donner une expression politique à ce travail de racisation menée par les politiques étatiques et largement banalisé par les forces politiques bourgeoises. En France, c’est sous la présidence du très libéral Giscard d’Estaing qu’est instaurée la fermeture des frontières et une « aide au retour » des travailleurs immigrés comme mesure visant à contrecarrer la montée du fascisme. Mais, je le répète, ce à quoi nous assistons ces dernières années n’est pas le « retour du fascisme », les « années 1930 au ralenti », pour reprendre l’expression du fondateur du SWP (Socialist Workers Party) britannique Tony Cliff, mais une réorganisation plus large et une radicalisation de la droite, synonyme de droitisation accélérée du mainstream politique, à la fois en tant réaction et en tant qu’adaptation à la montée de l’étatisme autoritaire. Une réaction dans la mesure où elle peut être perçue comme l’expression du mécontentement populaire et du refus de certaines fractions des classes populaires et moyennes inférieures d’être exclues de la scène politique dominée par le centre néolibéral et sa base sociale issue des classes supérieures. Mais cela exprime également une acceptation de cet ordre néolibéral puisque ces forces adhèrent pleinement à la substance de ces politiques et en demandent une version encore plus autoritaire, à condition que le coût soit payé par ceux qui sont ciblés comme les « fauteurs de troubles » et les « intrus » (minorités racialisées, migrants, personnes LGBT+, etc.). On s’assure ainsi de satisfaire ce que Frédéric Lordon appelle les « passions pénultièmes », la hantise de chuter dans les dernières places de la hiérarchie sociale, donc l’obsession de se maintenir au moins dans l’avant-dernière position, et que le sociologue Olivier Schwartz désigne de son côté comme la « conscience triangulaire », à savoir l’idée que les groupes subalternes tiennent à se démarquer autant, sinon davantage (du fait de la menace du déclassement), de ceux qui sont « en dessous » d’eux, que de ceux qui sont « au-dessus », des dominants de toute façon inaccessibles.
C’est une stratégie puissante car elle capte et remodèle le « bon sens » de larges pans de la société, déjà travaillé par des décennies d’atomisation néolibérale et d’affaiblissement des solidarités collectives. Mais elle est aussi, en fin de compte, fragile, car la peur, le ressentiment et la promotion d’identités réactionnaires n’offrent qu’une base limitée pour construire le consentement et un bloc social cohérent. Les promesses sociales avancées sont vides de sens, et aggraver la situation de certains n’améliorera pas celle des autres, car les vrais gagnants sont à l’autre bout du spectre social : perdre moins c’est quand même perdre. Cependant, tant qu’elle n’est pas contestée avec succès par la gauche, la droite radicale a réussi à fournir à l’État néolibéral autoritaire la base populaire qui lui faisait jusqu’alors défaut. Ce processus explique également la convergence entre des secteurs de l’extrême centre et de la droite traditionnelle avec l’extrême droite que l’on observe dans de nombreux pays, notamment là où la gauche radicale est significative. C’est particulièrement le cas en France, où la ligne qui domine de plus en plus clairement le mainstream est « tout sauf Mélenchon », même l’extrême droite.
La conclusion qui s’impose est que la défense de la démocratie, ou plus précisément la lutte contre la dé-démocratisation induite par le néolibéralisme, doit figurer en tête de l’agenda actuel de la gauche. Historiquement, la dévalorisation de la « démocratie libérale » par la tradition de la Troisième Internationale (à l’exception de Gramsci), c’est-à-dire l’incapacité à comprendre que les éléments démocratiques des régimes bourgeois sont des conquêtes chèrement acquises par les masses populaires et non de simples manœuvres « bourgeoises » pour apaiser le prolétariat, a eu un effet dévastateur sur le mouvement communiste du 20e siècle. Encore faut-il ajouter que défendre la démocratie ne saurait se réduire à la seule défense des libertés et des droits, aussi cruciale que puisse être cette bataille institutionnelle et juridique. Pour la gauche anticapitaliste, défendre la démocratie signifie aussi lutter pour l’action autonome des classes subalternes, s’attaquer à tout ce qui les réduit à la passivité et ouvrir des brèches dans l’emprise du capital sur la vie sociale. Cela apparaît comme le seul moyen de construire une contre-hégémonie des subalternes et de préparer concrètement le terrain pour une démocratie socialiste.
Front unique, Fronts populaires, « Troisième période », quel bilan pour aujourd’hui ?
BF. Passons maintenant à des questions de stratégie. Pour revenir au parallèle avec les années 1920 et 1930, trois stratégies furent alors proposées au sein du mouvement communiste pour faire face à la crise de la démocratie libérale et à la montée de l’extrême droite. De manière très schématique, il s’agissait du front uni, de la stratégie de la « Troisième Période » ou du « social-fascisme », et celle du Front populaire. Quels enseignements et quelles mises à jour pouvons-nous tirer aujourd’hui de ces débats ? Plus largement, comment perçois-tu la dialectique entre stratégie défensive et stratégie offensive dans une conjoncture qui ne semble guère prometteuse pour la gauche ?
SK. Si nous admettons que la situation actuelle ne saurait être considérée comme une répétition, ni même une variante, des années 1920-1930, alors il nous faut repenser notre stratégie et sortir des schémas de cette période. Cela ne signifie pas pour autant qu’il n’y a pas d’enseignements à tirer de cette période. Une analyse critique du passé est une étape nécessaire à un nouveau départ. Parmi les trois propositions stratégiques que tu as mentionnées, il est assez aisé de trancher la question de la « Troisième Période ». Ce fut la ligne ultra-sectaire adoptée par l’Internationale communiste en 1928, qui a conduit à l’immense désastre de la montée du nazisme au pouvoir et à l’écrasement total du plus puissant mouvement ouvrier d’Europe à cette époque, même si la social-démocratie porte également une lourde responsabilité. Les deux autres stratégies méritent une analyse plus approfondie : le front unique, entendu au sens large, c’est-à-dire élargi à toutes les formes d’activité autonome des classes subalternes, au-delà de ce que l’on entend habituellement par « mouvement ouvrier », apparaît comme une composante indispensable – quoique non suffisante – de toute stratégie visant à remporter des victoires significatives. Mais dès les années 1920, une ambiguïté persistait quant à sa véritable portée : s’agissait-il d’une simple manœuvre tactique, d’une position défensive temporaire, appelée à être rapidement surmontée par une ligne offensive réaffirmant le rôle dirigeant exclusif du « parti révolutionnaire » ? Ou bien d’une stratégie révolutionnaire différente du « scénario d’Octobre 1917 », qui prenait en compte le fossé séparant « l’Ouest » de l’« Est », pour reprendre les catégories bien connues, mais souvent mal comprises, de Gramsci ? Trotsky avait bien sûr parfaitement raison de défendre le front uni entre sociaux-démocrates et communistes, seul moyen d’empêcher les nazis d’accéder au pouvoir, face à la ligne suicidaire du KPD et du Comintern sous l’emprise de Staline et de son groupe dirigeant. Mais il concevait néanmoins ce front uni comme une manœuvre défensive devant rapidement céder la place à une offensive révolutionnaire, car l’objectif immédiat était la conquête du pouvoir. Dans une telle situation, qui évolue rapidement vers la crise révolutionnaire, Trotsky ajoute au début de 1932, soit un an avant l’arrivée d’Hitler au pouvoir, que les Soviets deviennent « les organes supérieurs du front uni » et tout son développement s’ordonne autour de l’idée que la séquence allemande est censée suivre de très près le schéma de la révolution russe de 1917. Cette conception de la révolution comme étant presque constamment à portée de main était alimentée par la vision catastrophiste bien connue de Trotsky, qui décrivait, notamment dans les formulations bien connues du Programme de transition, le capitalisme comme « pourrissant », « à l’agonie », incapable de développer les forces productives, etc. Cette vision était profondément ancrée dans la vision du Comintern (à l’exception, une fois encore, de Gramsci) depuis sa création et déjà présente dans la définition que Lénine donnait de l’impérialisme comme une forme « parasitaire », « stagnante » et « pourrissante » de capitalisme.
Les stratégies de type Front populaire sont, en quelque sorte, l’antithèse du « front uni ». La ligne des larges alliances, progressivement adoptée à partir de 1934 par l’Internationale communiste et à laquelle s’est ralliée la majeure partie de la social-démocratie, visait à inclure non seulement les composantes du mouvement ouvrier, mais aussi des secteurs de la « petite-bourgeoisie » et même de la « gauche bourgeoise ». Néanmoins, le noyau de cette alliance étant constitué de puissants partis communistes et socialistes. Elle a émergé comme le produit d’une véritable mobilisation de masse contre le fascisme, à laquelle elle a, à son tour, donné une dynamique nouvelle et une allure offensive. Cet antifascisme populaire recelait un fort potentiel anticapitaliste, il exprimait une volonté de « changer la vie », comme le proclamait un mot d’ordre qui a profondément irrigué l’effervescence culturelle qui a marqué cette époque. Mais ce potentiel se heurtait à la stratégie politique. En France, la victoire électorale du Front populaire a donné une immense confiance aux masses et a déclenché la vague de grèves de juin 1936, premier mouvement mettant en mouvement le cœur de la classe ouvrière industrielle. De leur côté, les communistes français ont reconnu la dimension émancipatrice de la tradition démocratique française, en référence à la Grande Révolution et au mouvement jacobin. Sur cette base, ils élaborèrent une stratégie hégémonique en se présentant à la fois comme une force nationale-populaire et comme le parti de la classe ouvrière capable de conduire un large bloc social vers le changement, dans une sorte de gramscisme « à l’état pratique ». Mais cette stratégie avait un revers : l’abandon de toutes les positions anticolonialistes et une logique « étapiste » rigide repoussant le socialisme à un avenir lointain. Toute idée d’articuler les revendications démocratiques et économiques immédiates à un véritable « programme de transition » fut rejetée par les partis communistes au nom d’une large unité antifasciste, qui se devait d’inclure des secteurs bourgeois. Dans un contexte de polarisation de classes croissante, la politique du Front populaire se résumait à un réformisme irréalisable, effrayant les classes dominantes car adossé à une dynamique de masse, tout en bloquant toute possibilité de victoires révolutionnaires.
Le résultat prévisible fut la défaite partout, et le fascisme au bout du chemin. En France, l’alliance s’effondra, l’aile bourgeoise (les radicaux) changeant de camp et ouvrant la voie à la réaction et à la contre-offensive d’une classe capitaliste traumatisée par les grèves de juin 1936. En Espagne, la situation fut bien pire, car, contrairement à la France, un véritable processus révolutionnaire s’y déployait et ce avant même le succès électoral du Front populaire, qui lui donna une impulsion décisive, en particulier en Catalogne. L’alliance de gauche se brisa de l’intérieur, les communistes s’alliant à l’aile modérée du Front pour réprimer violemment toutes les forces susceptibles d’entraîner vers des voies allant au-delà d’un antifascisme étroit et de la défense d’une République qui restait bourgeoise. Ils furent finalement eux-mêmes marginalisés par leurs alliés modérés qui tentèrent de trouver un compromis avec les fascistes et finirent par capituler. Il va sans dire que toute cette stratégie était strictement conforme à la politique étrangère de l’Union soviétique, qui privilégiait à cette époque une alliance avec les démocraties libérales pour contenir l’Allemagne nazie et s’opposait à tout ce qui pouvait déstabiliser le pouvoir des bourgeoisies occidentales (comme les révolutions intérieures ou les luttes de libération dans les colonies).
La double leçon à tirer est que la gauche doit éviter les pièges jumeaux du sectarisme gauchiste et de la fixation illusoire sur les glorieux moment révolutionnaires du passé, même si ce risque semble actuellement marginal. Un risque bien plus grave est celui de devenir une force subalterne d’un centre néolibéral chancelant. Au nom de l’« antifascisme », certains secteurs de la gauche semblent actuellement tentés de jouer le rôle d’auxiliaire du bloc dominant en cherchant une unité sur la base du plus petit dénominateur commun et du modérantisme. Ce pastiche du Front populaire historique ne peut mener qu’à une défaite certaine, sans jamais produire la dynamique de masse comparable à celle de l’antifascisme des années 1930. Il trahit une forme de panique qui passe complètement à côté de l’essentiel concernant la droite radicale actuelle : elle n’est pas une répétition du fascisme, mais le fruit de la transformation du champ politique façonné par le consensus néolibéral des décennies précédentes, un consensus qui inclut le racisme, le militarisme, les interventions impérialistes et la complicité de génocides. Seule une opposition résolue à cet ordre néolibéral – dont l’empire étatsunien, l’OTAN et l’Union européenne sont les piliers – peut offrir une perspective positive et reconquérir les secteurs des classes populaires aujourd’hui sous l’emprise de la droite radicale et de son discours faussement « antisystème ».
Aujourd’hui, les expériences de gauche les plus prometteuses dans les pays du Nord, comme la France insoumise, Mamdani et d’autres socialistes élus aux États-Unis, ainsi que la réorganisation en cours de la gauche britannique, sont celles qui ont emprunté cette voie. La solidarité avec la Palestine, un antiracisme vigoureux et l’opposition au militarisme, une interaction constante avec les mobilisations populaires, un programme social anti-néolibéral solide et concret, mais aussi la revendication d’une vision progressiste de la nation et de la souveraineté nationale-populaire apparaissent comme les composantes essentielles de cette Nouvelle Gauche émergente. S’ils prennent la politique au sérieux, ce qui ne peut que signifier s’inscrire dans une pratique politique de masse, les marxistes doivent s’intégrer pleinement à ce mouvement et contribuer à sa radicalisation dans une direction anti-impérialiste et socialiste. Mais pour ce faire, ils doivent abandonner des schémas de pensée dépassés et stériles, tels que la volonté de répéter les scénarios révolutionnaires du passé, un avant-gardisme verbal et ses fantasmes de pureté idéologique, ainsi qu’une vision abstraite de l’internationalisme, à peine différente du cosmopolitisme libéral. Ils doivent renouer avec les sujets sociaux et politiques réellement existants, en premier lieu avec les classes ouvrières et populaires et l’ensemble des groupes opprimés, afin de transformer le bon sens des subalternes et activer la construction d’un bloc contre-hégémonique capable de prendre le pouvoir et initier une rupture avec l’ordre existant.
*
Cet entretien réalisé par Brais Fernández a été publié en castillan par la revue marxiste Viento sur (n° 200).
