La France vit-elle un processus de fascisation ? C’est la thèse proposée par Ugo Palheta, qui explique dans son dernier livre – Comment le fascisme gagne la France (publié aux éditions La Découverte en 2025) – en quoi le règne d’Emmanuel Macron, et plus généralement le capitalisme néolibéral et racial (et sa crise), préparent les conditions d’avènement d’un fascisme du 21e siècle.
Cet entretien est d’abord paru en allemand dans la revue de débat stratégique de la fondation Rosa Luxemburg et traduit ici en français.

L’ère Macron semble toucher à sa fin. Dans votre livre Comment le fascisme gagne la France, vous présentez une analyse pointue du processus de fascisation de l’État capitaliste et de la société française. Vous distinguez « l’actualité du fascisme » de « l’avènement immédiat de dictatures de type fasciste ». Mais le message est clair : les conditions de possibilité du fascisme sont réunies en France et dans d’autres sociétés capitalistes occidentales. La France est-elle en train d’entrer dans une « nouvelle phase » de fascisation ?
Ugo Palheta – Macron s’est inscrit dans la continuité de dynamiques qui étaient présentes dans le champ politique français depuis très longtemps, près de quatre décennies, mais il les a largement accentuées. Non seulement il a accéléré le rythme d’imposition des contre-réformes néolibérales, mais il a aussi largement intensifié les tendances autoritaires, aussi bien la répression policière et judiciaire des contestations que la stigmatisation des minorités (en particulier de la minorité musulmane) et le recul de leurs droits démocratiques, la diabolisation de la gauche, ou encore le contournement des institutions parlementaires et des acteurs de la société civile (syndicats notamment).
Le problème qu’il a rencontré, c’est que son projet était d’emblée minoritaire dans le pays, autrement dit qu’il n’avait pas de base sociale large et solide, et que les classes populaires mais aussi la jeunesse ne sont pas restées l’arme au pied. Macron a donc dû affronter des résistances populaires de masse qui ont retardé l’imposition de son agenda destructeur pour les conquêtes sociales et démocratiques.
Ce sont d’ailleurs ces résistances et la faiblesse de sa base sociale (essentiellement la bourgeoisie et les franges favorisées du salariat) qui l’ont amené à recourir de manière délibérée à une répression beaucoup plus intense que tous les gouvernements qui l’avaient précédé, avec un niveau de violence d’État sans doute jamais atteint en France depuis la guerre d’Algérie, avec cette conséquence : deux morts (Zineb Redouane et Mohamed Bendriss) et plusieurs dizaines de personnes qui ont perdu un œil ou une main pendant le mouvement des Gilets jaunes en 2018-2019 mais aussi durant les révoltes des quartiers populaires et d’immigration en 2023.
Cette intensification de la répression a donc été un produit de la crise d’hégémonie qui s’approfondit dans le pays depuis au moins une vingtaine d’années (à la fois crise idéologique du projet néolibéral, crise de représentation politique, crise des institutions politiques et crise des médiations entre l’État et les citoyens). Mais elle a aussi nettement accentué en retour cette crise d’hégémonie puisqu’elle a donné à voir en pleine lumière le refus absolu de la part des néolibéraux-autoritaires de toute forme de compromis social et le choix de la violence pour pallier le manque de soutien dans la population.
Cela peut rendre difficile à comprendre comment Macron est parvenu à être réélu en 2022, malgré cette faiblesse. On peut mentionner au moins trois raisons distinctes : la peur de l’arrivée au pouvoir du FN/RN et la possibilité pour le candidat de l’extrême-centre de jouer une nouvelle fois (la dernière ?) la comédie du « vote barrage » ; une faiblesse historique de la gauche (dans son périmètre historique conventionnel, c’est-à-dire incluant le PS), dont l’électorat est passé en 10 ans, de 2012 à 2022, d’environ 45 % à 30 % ; et le déclin du parti traditionnel de la bourgeoisie française, Les Républicains, incapable d’apparaître dans le pays comme un relais possible et crédible au macronisme.
Nous en sommes là, et – les mêmes causes produisant les mêmes effets – l’extrême droite sort extrêmement renforcée de la séquence macroniste, si bien que l’option la plus probable pour les années à venir c’est une coalition d’extrême droite sous domination du FN/RN, embarquant avec elle, ou plutôt à sa remorque, une grande partie des droites conservatrice et libérale (LR et Renaissance). Dans ce contexte pourrait s’enclencher la deuxième étape de la fascisation dont je parle dans le livre, qui aura notamment pour fonction de briser les mouvements d’opposition qui se sont développés sous Macron (aussi bien sur le terrain social que politique, donc LFI inclus).
Dans le débat de gauche en Allemagne, il y a beaucoup d’incertitude et de flou autour du diagnostic et de la signification de la « fascisation ». Souvent mal comprise, elle est simplement assimilée à la montée de l’AfD au rang de force dominante de la droite politique ou à une « situation bonapartiste » conduisant à la suspension de l’État libéral-démocratique. Votre approche théorique et analytique est plus complexe, vous analysez la fascisation comme un processus multidimensionnel d’articulation d’éléments/tendances et la triple radicalisation du bloc de pouvoir néolibéral. Quels sont les différents éléments de la fascisation en France et comment pouvons-nous comprendre leur articulation ?
Ugo Palheta – La fascisation désigne minimalement un processus qui précède et surtout prépare, idéologiquement et matériellement, la construction d’un État fasciste, c’est-à-dire un État de guerre ouverte contre l’ensemble des mouvements de contestation, les minorités et les classes populaires, un État cherchant plus profondément à anéantir toute forme de dissidence et tout espace de contre-pouvoir, un État atomisant ainsi sa population et l’encadrant idéologiquement, et un État permettant – ou plutôt promettant – de relancer l’accumulation du capital.
L’hypothèse, c’est ici qu’un État fasciste n’est pas le simple produit de l’arrivée au pouvoir d’un mouvement fasciste s’emparant de l’État capitaliste comme on prend une citadelle, puis le transformant dans un sens fasciste. Même si la construction d’un tel État n’est pas le destin inévitable pour tout État capitaliste en période de crise du capitalisme, ni un processus linéaire, elle est en ce sens un phénomène plus organique, plus étroitement lié à la situation et aux transformations du capitalisme, mais aussi à la politique des classes dominantes (donc à ses représentants politiques traditionnels que sont les partis mainstream, de la droite au centre-gauche), pas la simple conséquence d’une victoire électorale de l’extrême droite ou de leur arrivée au pouvoir dans le cadre d’une coalition.
On peut distinguer les facteurs de cette fascisation de ses vecteurs et de ses acteurs. Les facteurs fondamentaux me semblent renvoyer à la crise d’hégémonie, qui est elle-même un produit complexe de la crise du capitalisme. C’est parce que l’accumulation du capital rencontre des limites et des blocages, parce que le capitalisme stagne de manière durable, que des secteurs identifiables du capital (capital fossile, finance spéculative, agro-business, industries militaires et de surveillance) tendent à radicaliser leur agenda politique et à soutenir (directement ou indirectement) des mouvements d’extrême droite.
C’est aussi en raison de cette stagnation que les partis dominants perdent leur crédit et que se diffuse la peur du déclassement dans de larges franges de la petite bourgeoisie (ancienne et nouvelle) mais aussi dans les strates stabilisées des classes populaires, ces deux groupes sociaux constituant un peu partout les zones de force électorales de l’extrême droite, en particulier du côté des hommes de ces groupes.
La crise d’hégémonie peut déboucher dans certains cas sur une crise pré-révolutionnaire mais ses conséquences sont généralement des formes plus ou moins aiguës d’instabilité gouvernementale et des explosions populaires sans lendemains, c’est-à-dire sans débouchés politiques et sans alternative sociale, sur fond de faiblesse historique de la gauche et du mouvement ouvrier. C’est donc de la crise d’hégémonie que procède la montée de l’extrême droite, se nourrissant des phénomènes évoqués plus haut (stagnation du capitalisme, discrédit des partis dominants, peur du déclassement…), mais aussi de certaines transformations tendancielles de l’État capitaliste et de l’idéologie dominante telle qu’elle est élaborée et diffusée par les appareils idéologiques des classes dominantes (principalement partis et médias).
Comme nous l’avons évoqué plus haut, c’est donc la crise d’hégémonie qui pousse au durcissement autoritaire de l’État capitaliste-néolibéral (centralisation accrue du pouvoir gouvernemental, contournement du Parlement et des acteurs de la « société civile », criminalisation des opposants et répression accrue, renforcement et autonomisation de la police, etc.), mais aussi de la multiplication des campagnes de diabolisation des minorités raciales et de la gauche, parfois mêlés dans un même opprobre (« judéo-bolchévisme » autrefois, « islamo-gauchisme » aujourd’hui).
En Allemagne, la gauche a tendance à opposer le « néolibéralisme autoritaire », axé sur l’austérité, la militarisation et la guerre, au diagnostic de « fascisation ». Vous êtes l’un des premiers chercheurs de gauche à avoir développé une approche théorique et analytique globale pour réfléchir aux continuités et aux discontinuités entre l’État néolibéral (en s’inspirant de l’étatisme autoritaire de Poulantzas) et les projets néofascistes… Comment voyez-vous la relation entre l’étatisme autoritaire néolibéral et la fascisation ?
Ugo Palheta – D’abord, pour clarifier les choses, je pense qu’il est utile de revenir au fait que Poulantzas, lorsqu’il décrit l’émergence de l’étatisme autoritaire néolibéral dès la fin des années 1970, ne le voit pas comme une nouvelle forme de fascisme, ni plus généralement d’État d’exception, ni d’ailleurs comme devant déboucher sur un tel État. Pas plus que Stuart Hall ne voyait dans le « populisme autoritaire » de Thatcher une étape préparatoire au fascisme, une antichambre, et encore moins une variété de fascisme.
Poulantzas et Hall avaient raison, du moins dans le contexte de la première vague néolibérale initiée à la fin des années 1970 avec la victoire de Thatcher au Royaume-Uni. Pour autant, on doit constater au moins trois différences par rapport au contexte dans lequel ils écrivaient, autorisant à voir le durcissement autoritaire en cours différemment et à formuler une hypothèse de fascisation. Autrement dit, dans les conditions présentes, l’autoritarisme néolibéral a de bonnes chances – si la dynamique n’est pas stoppée par les forces d’émancipation – de conduire vers des pouvoirs de type fascistes (ou des dictatures néofascistes si l’on veut être plus précis). Ces éléments sont évidemment connectés les uns aux autres.
– Le premier, c’est évidemment la polycrise du capitalisme, aussi bien sous l’aspect environnemental (basculement climatique, etc.), économique (stagnation séculaire) que politique et idéologique (crise de légitimité, instabilité gouvernementale, etc.). Sous ces deux aspects, la crise est beaucoup plus profonde que dans les années 1970 (malgré un mouvement ouvrier nettement moins puissant partout dans le monde, ce qui est un élément important de l’équation stratégique).
– Le deuxième, c’est la présence de mouvements d’extrême droite puissants, qui se développent d’abord sur le terrain électoral et institutionnel mais aussi, de plus en plus, dans la rue et dans la société (l’exemple de l’Angleterre me semble frappant de ce point de vue, mais les États-Unis ou le Brésil sont d’autres cas suggestifs, sans même parler de l’Inde ou d’Israël).
– La troisième, c’est la disponibilité d’une base sociale de masse – ce qui ne veut pas dire majoritaire – pour cette extrême droite, qui n’est pas prête à ce stade – du moins le plus souvent – à s’enrôler dans ces structures paramilitaires que nous associons spontanément au fascisme (SA, squadristi, etc.), mais inclinée à appuyer, plus ou moins activement, un pouvoir néofasciste et un processus de fascisation de l’État.
La direction du processus ne dépend pas seulement du projet ou de l’idéologie des forces au pouvoir, mais sans doute autant sinon davantage du niveau d’approfondissement à venir de la polycrise du capitalisme, imprévisible dans son intensité sous tous les aspects (effets en chaîne du basculement climatique, montée du militarisme et risque d’un embrasement généralisé, crise économique et financière liée à la spéculation et de la bulle autour de l’IA…), mais aussi de l’intensité des résistances populaires.
Cela est clairement indiqué par la situation française. Si la répression des mouvements populaires y a été aussi brutale ces dernières années et le durcissement autoritaire si marqué, ce n’est pas en raison d’une nature singulière du macronisme – par rapport à d’autres variétés nationales de néolibéralisme – mais parce que le niveau de mobilisation a été bien plus élevé en France que partout ailleurs en Europe, depuis 2016 notamment, mais aussi en raison de la présence d’une gauche de rupture à un niveau relativement élevé (la France insoumise capable d’obtenir des scores de plus 20 % aux élections présidentielles de 2017 et 2022).
Tous ces ingrédients rendent la situation extrêmement inflammable et imprévisible. Prenons l’exemple du traitement des opposants. Une criminalisation des mouvements d’opposition a déjà été engagée en France par la Macronie : dissolution administrative du Collectif contre l’islamophobie en France (l’organisation antiraciste ayant à l’époque le plus d’adhérents dans le pays) mais aussi du collectif Palestine Vaincra, dissolution de la Jeune Garde antifasciste (l’une des principales organisations antifascistes), et annonce de la possible dissolution de la principale organisation de solidarité avec la Palestine (Urgence Palestine). Comment imaginer qu’un pouvoir dirigé par le RN n’irait pas plus loin ? L’ancien chef de la droite traditionnelle, aujourd’hui rallié au RN (Eric Ciotti), a déjà dit qu’il faudrait dissoudre la France Insoumise (la principale organisation de gauche à l’Assemblée nationale)…
Le plus probable, c’est donc qu’une coalition de forces sous domination RN s’engagera à la fois dans un approfondissement des contre-réformes néolibérales, notamment pour asseoir son alliance avec le patronat, et dans le même temps accélérera l’offensive autoritaire pour faire face à une contestation sociale et à une gauche radicale vivaces. Les prétextes sont faciles à imaginer : révoltes dans les quartiers populaires et d’immigration, confrontations avec la police lors de manifestations de rue, meurtre commis par un exilé originaire du Sud global, etc. Il est important d’avoir par ailleurs en tête tout l’arsenal de mesures d’exception d’ores et déjà passées dans le droit commun – donc dans le répertoire ordinaire d’action de l’État (et notamment de la police) – au cours des dix dernières années, et qui sera immédiatement disponible pour une coalition dominée par le RN.
Vous soulignez le rôle du racisme anti-musulman. Quelles sont les relations entre le racisme (anti-musulman) en tant que partie structurelle du capitalisme, les formes organiques du racisme dans la conjoncture du populisme autoritaire néolibéral ( Stuart Hall) et les spécificités du racisme dans une conjoncture de fascisation ? L’islamophobie joue un rôle particulier du point de vue du processus de fascisation, à la manière de l’antisémitisme de la première moitié du XXe siècle.
Ugo Palheta – Il est vrai que les formes idéologiques étaient différentes : on trouvait, dans cet antisémitisme, en particulier tout l’habillage pseudo-biologique du racialisme qui s’était constitué au 19e siècle, mais aussi l’antijudaïsme d’origine chrétienne ou encore certains lieux communs prétendument anticapitalistes concernant le pouvoir ou la richesse des juifs que le dirigeant socialiste allemand Bebel avait nommé en son temps le « socialisme des imbéciles ».
Mais que faisait l’antisémitisme que fait aujourd’hui l’islamophobie ? Eh bien, il radicalise la xénophobie et le racisme que l’on qualifie parfois d’ordinaires, celles qui émergent par exemple des concurrences pour l’emploi, pour leur donner une forme singulière, spécifiquement catastrophiste et conspirationniste.
C’est cette forme qui est propre à l’extrême droite, qui est spécifique dans le sens où il ne s’agit pas simplement de dire qu’il y aurait trop de musulmans et trop d’immigrés, que ces derniers feraient concurrence aux « vrais nationaux », qu’ils poseraient des « problèmes » (d’intégration, de vivre-ensemble, de délinquance, de chômage, de déficits publics, etc.). Le racisme d’extrême droite repose essentiellement sur trois idées :
1-une destruction est en cours (la destruction de la nation française ou de la civilisation « occidentale »), ce qui élève d’emblée les enjeux et justifie la nécessité d’agir urgemment et avec toute la brutalité nécessaire et souhaitable ;
2-cette destruction est liée non seulement à une invasion migratoire mais plus profondément à une volonté de domination qui serait le fait d’un groupe considéré comme radicalement extérieur et étranger ou « allogène » (les juifs hier, les musulmans aujourd’hui) ;
Et 3-si notre nation (ou notre civilisation) souhaite renaître de ses cendres, se libérer de la tyrannie déjà là ou à venir exercée par cette minorité, si elle aspire à retrouver ses racines, son identité profonde et sa grandeur, en un mot si elle veut se régénérer, elle doit se purifier ou s’épurer en combattant ce groupe et en le détruisant d’une manière ou d’une autre (soit par l’expulsion, soit par la destruction physique).
Ce type spécifique de racisme, qui met en scène et qui justifie une lutte à mort, joue un rôle central dans le processus de fascisation, à au moins trois niveaux.
Tout d’abord, au niveau individuel, en s’articulant à la peur du déclassement (qui elle-même est un produit de long terme des politiques néolibérales de précarisation) et en se fondant sur tout un fonds idéologique hérité du colonialisme français et du racisme que celui-ci n’a pas cessé de secréter dans son sillage, l’islamophobie va façonner des émotions, des désirs et des idées allant dans le sens non seulement d’une victimisation blanche et d’un volontarisme national-racial, ou civilisationnel, qui prétend avoir comme visée une libération, quand bien même son principal objectif est l’assujettissement de la minorité perçue à la fois comme responsable de tous les maux et comme cherchant à imposer sa domination.
Ensuite, au niveau de ce que les historiens et sociologues marxistes nomment la formation de classe, et spécifiquement de la formation de la classe travailleuse, on retrouve l’une des fonctions majeures du fascisme, à savoir de disloquer politiquement et idéologiquement la classe travailleuse.
Celle-ci est bien sûr toujours déjà segmentée, différenciée et hiérarchisée – selon des lignes de race, de genre mais aussi de qualification, d’âge, etc. – par le fonctionnement ordinaire du capitalisme. Mais la variété de racisme qu’élabore et diffuse les extrêmes droites et leurs complices vient solidifier ces segmentations, ces différenciations et ces hiérarchies : il creuse des tranchées et il érige des murs, rendant très difficile voire improbable toute forme d’action commune, toute émergence d’une politique de classe : d’une part en isolant, en effrayant et bien souvent en criminalisant de mille manières les franges les plus opprimées et précarisées du prolétariat (en particulier lorsqu’elles passent à l’action) ; et d’un autre côté en conduisant les franges les plus stabilisées de ce prolétariat (ce qu’on appelle souvent la « classe ouvrière blanche ») à s’identifier aux classes dominantes et à l’État, au nom de la défense de la nation menacée dans son intégrité et même sa survie.
Enfin, justement au niveau de l’État, l’islamophobie est une formation idéologique qui va contribuer à la légitimation du recul des libertés publiques et des droits démocratiques élémentaires (mise en place de lois d’exception, de l’état d’urgence, etc.), mais aussi des attaques contre la gauche, les mouvements sociaux, les collectifs antifascistes ou les mobilisations anticoloniales. C’est notamment au prétexte qu’elle aurait pris le parti des « islamistes » que la France insoumise est constamment diabolisée, de même que la solidarité avec la Palestine est délégitimée par le fait qu’il s’agirait d’une lutte « communautariste », complice du « terrorisme islamiste » et toujours soupçonnable d’antisémitisme.
L’islamophobie a ainsi une place de choix, pour ne pas dire la place centrale, dans le répertoire de l’offensive des droites contre la gauche, et en particulier contre la gauche radicale, visant à la disqualifier et à la faire disparaître complètement du champ politique légitime. Elle est un levier fondamental permettant de justifier le durcissement autoritaire de l’État (les lois liberticides au nom de l’anti-terrorisme ou de la lutte contre le prétendu « entrisme islamiste »), la diabolisation de la gauche, la chasse aux migrant-es, mais aussi une manière de légitimer les interventions militaires à l’étranger, que ce soit dans le cas de la France en Afrique subsaharienne ou dans le monde arabe, et donc l’accroissement énorme des dépenses militaires.
À court et moyen terme, il est urgent de mettre en place des stratégies de défense offensives (!) contre les dérives autoritaires, le néolibéralisme autoritaire et la fascisation. Parlons donc de la dialectique entre l’offensive et la défensive (sens de l’antifascisme) dans la conjoncture actuelle.
Ugo Palheta – L’antifascisme est effectivement d’abord une question de défense, et il faut assumer le fait qu’après quatre décennies d’offensive bourgeoise, nous sommes sur la défensive, sans se raconter d’histoires sur le caractère révolutionnaire ou « pré-révolutionnaire » de la situation.
La défense, cela commence par l’auto-défense physique face aux bandes fascistes mais aussi face à une police de plus en plus brutale dans le cadre d’un État en voie de fascisation, ce qui suppose de renforcer l’unité de notre camp, de coordonner les services d’ordre, etc. Cela se poursuit dans le fait de bloquer activement toute initiative de rue des forces d’extrême droite et, à travers cela, d’empêcher le développement d’organisations fascistes implantées dans les villes, les campagnes, les entreprises, les universités, etc. Néanmoins, il me semble que l’antifascisme est trop souvent réduit à ces dimensions, alors qu’il a un potentiel politique beaucoup plus important.
D’abord la défense c’est aussi l’auto-défense politique, donc la mobilisation la plus large et unitaire possible autour de mots d’ordre démocratiques visant à préserver les conquêtes politiques de la classe travailleuse et des minorités opprimées, et à maintenir les formes de contre-pouvoir ou ce qu’on peut appeler les infrastructures de la contestation (syndicats, collectifs de quartier, groupes anti-guerre, etc.), toutes ces formes embryonnaires de pouvoir populaire. Mais cela peut permettre de poser à une échelle large la question démocratique, en avançant des mots d’ordre plus radicaux, concernant les institutions politiques (contestation de tous leurs aspects anti-démocratiques : chambres hautes, modes de scrutin, cours constitutionnelles, etc.), mais aussi le racisme et le rôle de l’État dans l’oppression raciale, la captation capitaliste des médias et l’absence de pluralisme réel qui en découle, etc.
De même, l’antifascisme a toujours posé historiquement la question des moyens de ces batailles défensives, ce qui est signalé dans votre question à travers l’idée de « stratégies offensives de défense ». Il est certain qu’il faut éviter de rester englué sur le terrain strictement institutionnel car, si la bataille est menée sur ce seul terrain, la défaite paraît évidente.
Mais à mon sens, et je crois que je suis dans l’esprit de Poulantzas en disant cela, il est impératif de ne pas opposer d’un côté les moyens électoraux-institutionnels, qui incluent des batailles judiciaires évidemment et tous les points d’appui que l’on peut trouver dans le cadre du droit existant et des institutions démocratiques-bourgeoises (dont on ne doit jamais oublier qu’elles enregistrent, même de manière déformée, certaines conquêtes populaires antérieures), et de l’autre les méthodes propres aux classes exploitées et opprimées, au mouvement ouvrier : grèves, occupations, manifestations de rue, blocages. C’est la combinaison de ces armes qui, seule, peut permettre d’obtenir des victoires démocratiques, de faire reculer l’ennemi fasciste et d’enrayer le processus de fascisation.
Enfin, l’antifascisme a cette vertu particulière de pousser à l’unité l’ensemble des mouvements d’émancipation et peut apparaître de ce point de vue comme un ciment en période (défensive) de fascisation. L’ensemble des mouvements d’émancipation, c’est-à-dire non pas simplement la gauche politique et les syndicats, mais les collectifs antiracistes, de quartiers populaires, féministes, LGBTQI+, anticoloniaux et anti-guerre, écologistes, etc. En somme tous ceux et toutes celles qui se sentent (et sont en effet) directement menacés par les avancées de l’extrême droite et la fascisation. Si on ne parvient pas à mettre en action ce « bloc subalterne », pour reprendre une expression que j’utilise dans le livre, et à le mettre en action non pas seulement sur le terrain électoral-institutionnel (ce qui a été la très grande limite du Nouveau Front populaire), mais aussi par les méthodes de lutte des opprimés, nous n’avons là encore aucune chance face à l’ennemi commun.
Le danger, c’est évidemment que cette unité se fasse dans l’urgence comme un simple coup tactique, donc sans boussole stratégique, et qu’on oublie en particulier ce fait indéniable : toute expérience de gauche qui maintient le statu quo, et a fortiori qui poursuit voire amplifie les politiques néolibérales, racistes, sécuritaires et productivistes, conduira à une nouvelle progression de l’extrême droite. Donc la recherche de l’unité ne doit pas être opposée à la nécessaire bataille politique sur la question du projet : sans maximalisme mais sans renoncement. Dans ce cadre, les forces anticapitalistes et la gauche révolutionnaire peuvent intervenir pour entraîner, mobiliser et clarifier, mais cela ne peut s’opérer que dans l’action unitaire de masse : ni sur le seul terrain électoral et parlementaire (même si celui-ci ne doit pas être laissé aux forces bourgeoises), ni en extériorité dans une posture prétendument avant-gardiste et omnisciente de donneurs de leçons.
Au regard de la situation politique, aussi bien en France qu’à l’échelle continentale et mondiale, c’est très certainement à partir de telles alliances construites d’abord défensivement que l’on peut imaginer un processus conduisant vers un gouvernement d’unité populaire, capable de mettre en œuvre les mesures les plus urgentes de rupture avec les consensus néolibéral, raciste, sécuritaire/autoritaire et productiviste (des réformes encore défensives pour l’essentiel puisqu’il s’agirait de revenir sur des régressions).
Bien entendu, si la gauche se trouvait dans cette situation dans n’importe quel pays, elle serait immédiatement confrontée à une réaction bourgeoise de grande intensité : seule une mobilisation populaire extra-parlementaire d’une intensité supérieure, en défense de l’expérience gouvernementale de rupture, permettrait alors de stopper l’offensive bourgeoise tout en permettant d’envisager de passer à l’offensive, dans le sens d’une rupture avec le capitalisme. Après tout, comme l’écrivait Trotsky, « seul se défend bien celui qui ne se borne pas à la défensive, mais qui, à la première occasion, est décidé à passer à l’offensive ».
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Illustration : « Chats (perception rayonnante en rose, noir et jaune) », Natalia Goncharova (1881) -WikiCommons.
La version française de cet entretien a d’abord été publiée dans L’Anticapitaliste, le magazine mensuel du NPA-L’Anticapitaliste.
