Il y a deux ans mourait Mark Fisher, dont le travail a consisté à éclaircir la dépression collective dans laquelle nous a plongés le néolibéralisme depuis plusieurs décennies.

Nous publions ci-dessous l’intervention de Micah Uetricht dans une conférence organisée à Chicago à l’occasion de la publication de K-Punk. Ce texte a été publié initialement par Jacobin et traduit en français par Sophie Coudray et Stefanie Prezioso. 

***

Mark Fisher a lutté toute sa vie contre la dépression nerveuse. Ce combat s’est terminé par son suicide, il y a deux ans ce mois-ci.

Pour lui, la dépression n’était pas seulement une affection individuelle, résultant d’un cerveau aux circuits mal connectés ou de tel ou tel déséquilibre chimique. Comme il l’a écrit dans divers essais publiés dans K-Punk: The Collected and Unpublished Writings of Mark Fisher (2004-2016), récemment édités par Repeater Books, Mark Fisher a envisagé la dépression comme une affection sociale. Et le social, il est vrai, nous a donné beaucoup de raisons d’être déprimé au cours de ces quatre dernières décennies.

Mark a souvent vécu sa dépression comme une voix “sarcastique” dans sa tête. Cette voix semblait bien sûr profondément personnelle. Mais Mark en est arrivé à la percevoir comme « l’expression internalisée de forces sociales actuelles ». Et ces mêmes forces « avaient un intérêt propre à nier toute connexion entre dépression et politique ».

Ces forces sociales étaient liées, sans aucun doute, au concept pour lequel il était le plus célèbre : « réalisme capitaliste ». Le réalisme capitaliste, écrivait-il dans son livre éponyme, est « l’acceptation généralisée qu’il n’y a pas d’alternative au capitalisme ». Ce n’est pas une adhésion enthousiaste au capitalisme néolibéral – cette adhésion a disparu depuis longtemps si tant est qu’elle ait jamais existé. Mais c’est un sens répandu de résignation fondé sur la conclusion inévitable que le capitalisme néolibéral est l’unique réalité possible.

« Le néolibéralisme avance aujourd’hui comme un zombie », écrivait-il, « mais comme les aficionados des films de zombies le savent, il est parfois plus difficile de tuer un zombie qu’une personne vivante. »

Mark a vu la résignation au néolibéralisme partout où son regard s’est posé. Et toute personne qui a pris une fois ses livres dans ses mains sait qu’il a regardé dans beaucoup d’endroits. Il l’a vue dans la musique de Flo-Rida, Pitbull et will.i.am, à propos desquels il écrivait : « Il est difficile dans ces enregistrements de ne pas interpréter leur exigence qu’on s’amuse comme de maigres tentatives de nous distraire d’une déprime qu’ils ne peuvent que masquer mais jamais dissiper réellement. Une tristesse secrète rôde derrière les sourires forcés du 21e siècle. »

Il a vu la montée de Donald Trump et du Brexit comme une réaction à cette résignation : toutes deux représentaient le « fantasme d’un renouveau nationaliste », mais quelle qu’ait été l’absurdité de ce fantasme, il suggérait au moins qu’il y avait une alternative au réalisme capitaliste.

Il a vu la résignation à gauche dans l’engagement entêté dans des styles d’action et d’organisation anarchistes ou d’inspiration anarchiste. Réfléchissant en 2013 sur « les explosions exaltantes de militantisme [qui] reculent aussi vite qu’elles éclatent sans produire aucun changement durable » depuis le crack financier, il a observé un sens de « fatalisme anarchiste » partout à gauche. Le refus des militants d’adopter des tactiques qui pouvaient effectivement se battre pour conquérir du pouvoir dans l’État et transformer cette histoire que racontent les médias était, argumentait-il, un reflet involontaire d’une résignation dépressive.  « Le néo-anarchisme », écrivait-il, « n’est pas tant une contestation du réalisme capitaliste que l’un de ses effets.»

Et il a vu cette résignation dans la manière qu’avaient les militant.e.s de gauche de communiquer entre eux, décrivant, dans l’un de ses essais les plus fameux “Exiting the Vampire’s Castle”, comment ces militant.e.s avaient abandonné la solidarité, l’expérience partagée et le but commun pour l’essentialisme, la défense de prés-carrés individuels ou l’affirmation de marques identitaires, transformant souvent ces identités en armes pour se matraquer les uns les autres plutôt que pour construire un mouvement efficace. De manière tragique, cette approche a paralysé ces mouvements, les rendant incapable de saisir la tâche urgente de combattre l’oppression ou tout autre chose.

Je ne blâme pas Mark pour avoir interrogé cet état de fait et s’être enfoncé davantage dans sa dépression. Le tableau était sombre. Mais j’aurais aimé que Mark tienne bon.

Je l’aurais souhaité pour des raisons égoïstes : peu d’auteurs dans ce monde m’ont apporté autant de joie et même d’émerveillement que lui, à travers l’ampleur de son écriture, sa lucidité, son intrépidité. Mais j’aurais aimé aussi que Mark ait tenu bon parce que le cauchemar du réalisme capitaliste avec lequel il a été aux prises une grande partie de sa vie est finalement en train de se fissurer.

On peut le voir, partout où l’on regarde. Le réalisme capitaliste est en train de céder au Royaume-Uni, où Jeremy Corbyn est en bonne voie de devenir le prochain premier ministre. Mark l’a compris avant sa mort : dans sa commémoration de Mark pour le Los Angeles Review of Books, l’écrivaine anglaise Ellie Mae O’Hagan écrit que la dernière fois qu’elle a vu Mark, elle s’est disputée avec lui à propos de Corbyn. Elle était pessimiste ; il « était animé et plein d’espoir ; ça y est, pensait-il, le temps de la gauche était venu ».

Justement, en marge du festival du Labour Party The World Transformed, l’année dernière, inspiré par le livre sur lequel Mark travaillait lorsqu’il est décédé, intitulé Acid Communism (dont l’ébauche se trouve dans K-Punk), les organisateurs du groupe militant Momentum, appartenant à l’aile gauche du Labour, ont organisé un événement qui a rassemblé le projet politique de gauche de Corbyn et les styles joyeux de la contre-culture que Mark aimait tant. Ils ont appelé cela “Acid Corbynism”.

On peut voir le réalisme capitaliste commencer à se fissurer ici aux États-Unis, dans les grands succès que remporte Bernie Sanders et dans l’explosion de DSA (Democratic Socialists of America), dans la rapidité des transformations de la conscience publique autour de l’assurance-maladie pour tous et de la gratuité des études pour tous ainsi que pour taxer au maximum les riches.

L’endroit où on peut sans doute mieux le constater est le compte Twitter de la représentante Alexandria Ocasio-Cortez, dont elle se sert joyeusement et férocement contre tous les abrutis qui osent s’opposer à son audacieux programme politique de gauche en invoquant les vieux sujets de discussion réalistes-capitalistes.

J’ai aussi le sentiment que Mark aurait pu exploiter la récente panique conservatrice qu’a généré une vidéo d’Alexandria Ocasio-Cortez dansant à l’université. Il aimait utiliser le mot “libidinal” dans différents contextes, dans ses écrits ; il aurait probablement trouvé plein d’énergie libidinale dans sa manière extatique de danser et de twitter – de même que, peut-être, une autre sorte d’une telle énergie dans la couverture médiatique constante et obsessionnelle que lui réserve Fox News.

Et il aurait été rassuré par la justice immanente des informations de ces dernières semaines : près de quatre décennies après que leur syndicat, PATCO ait été détruit par Ronald Reagan, symbolisant une nouvelle ère de démantèlement syndical de la part des grandes entreprises et participant de l’annonce de la destruction des solidarités sociales dont Marx croyait qu’il était crucial pour nous de les reconstruire, les contrôleurs aériens ont retenu les avions au sol dans l’un des aéroports les plus importants du monde. Avec la menace de grève des agents de bord, ensemble, ils ont forcé Donald Trump à mettre fin au shutdown du gouvernement. Les mêmes travailleurs, dont la défaite écrasante en 1981 semblait annoncer la fin de l’histoire, ont prouvé qu’ils étaient, aujourd’hui, la vieille taupe qui a bien creusé, sortant leurs têtes du sous-sol juste à temps pour sauver le monde.

Il est impossible de regarder les quatre dernières décennies et d’y voir autre chose que les sombres paysages du réalisme capitaliste que décrivait Mark. Mais il est également impossible de regarder le monde de 2019 et d’y voir le réalisme capitaliste aller de l’avant, incontesté, arrogant et assuré de son hégémonie.

Un monde meilleur est incertain. Mais une chose est claire : nous sommes les témoins de la fin du réalisme capitaliste.

Mark nous a aidé à voir cette dépression collective dans laquelle nous avons tous vécu. J’aurais seulement aimé qu’il ait pu tenir assez longtemps pour voir finalement cette dépression mondiale se dissiper. Peut-être que cela l’aurait aidé à sortir de la sienne.

 

Version originale : « The Beginning of the End of Capitalist Realism », Jacobin, 30 janvier 2019 (jacobinmag.com)

(Visited 1 315 times, 1 visits today)