revue de critique communiste

revue de critique communiste

Vous lisez
Gramsci et Trotsky en contrepoint
3 avril 2026

Gramsci et Trotsky en contrepoint

Réflexions à partir du livre de Juan Dal Maso


Les pensées de Trotsky et Gramsci constituent incontestablement deux sources essentielles pour la théorie politique marxiste et pour la stratégie révolutionnaire. Mais deux questions doivent être résolues : celle de leur complémentarité ou, à l’inverse, de leur incompatibilité ; et celle de leur actualité, près d’un siècle après leur formulation. Dans un ouvrage paru récemment ("Le marxisme de Gramsci"), Juan Dal Maso ré-ouvre ces deux questions et invite à les affronter ensemble : c’est en lisant Gramsci et Trotsky en contrepoint que l’on peut dégager toute l’actualité de leurs pensées.
Juan Dal Maso, Le marxisme de Gramsci. Hégémonie et révolution permanente dans les « Cahiers de prison », Éditions Communardes, octobre 2025, 184 p.

Juan Dal Maso, théoricien marxiste et militant trotskyste argentin, est l’auteur de nombreux textes sur Gramsci, Trotsky, Althusser, Sacristán ou encore Mariátegui[1]. Les éditions Communardes viennent de traduire et de publier son ouvrage intitulé Le marxisme de Gramsci, publié initialement en espagnol en 2016.

Il y étudie au fil des 7 premiers chapitres des questions fondamentales du marxisme de Gramsci (traduisibilité des langages ; nouvelle immanence ; État intégral ; révolution passive et révolution permanente ; hégémonie ; Prince moderne ; conception de l’Étatouvrier et du socialisme) et conclut par un chapitre consacré à la réception de Gramsci en Amérique latine et à la pertinence de ses conceptions dans ce contexte, suivi par une postface revenant sur l’actualité de Gramsci pour notre temps, en particulier en France.

Sa fine connaissance de l’œuvre gramscienne permet à l’auteur de formuler des analyses précises sur une vaste série de thèmes dans un propos concis et dense – même si l’on souhaiterait parfois qu’il soit plus développé. Comme l’indique le titre du livre, Dal Maso défend une lecture marxiste de Gramsci, et plus précisément une lecture marxiste révolutionnaire, éclairée à différentes reprises par des comparaisons avec les conceptions de Trotsky.

Étant donné le nombre de questions passées en revue, une discussion exhaustive de l’ouvrage est impossible. Je m’arrêterai donc ici sur certains des points qu’il soulève pour montrer ce que cette lecture a de fructueux, tout en faisant part de nuances qu’il me semble important de signaler, notamment en ce qui concerne les rapprochements ou les oppositions entre Gramsci et Trotsky.

Critique du réformisme et question de la guerre civile

Appliquant à Gramsci lui-même son propre principe de « traduisibilité » entre philosophie et politique (chap. 1), Dal Maso voit dans sa critique philosophique du penseur néo-hégélien et libéral Benedetto Croce une critique politique du réformisme à un niveau fondamental.

Gramsci estime en effet que l’historicisme de Croce, qui refuse de penser en termes de contradictions sociales réelles et voit une continuité dans le processus historique plutôt que le dépassement de telles contradictions lors de ruptures décisives (révolutions), « ne serait qu’une forme de modération politique, dont la seule méthode d’action politique est celle où le progrès, le procès politique, résulte de la dialectique de la conservation et de l’innovation. Dans le langage moderne, cette conception s’appelle le réformisme.[2] » Dal Maso en tire légitimement la conclusion suivante : « la lutte politique ne peut pas être assimilée à un processus d’évolution réformiste ni l’hégémonie à un simple consensus “éthico-politique”[3] » (chap. 2).

Pour Gramsci, la domination d’une classe, même lorsqu’elle parvient à exercer une hégémonie sur les autres groupes sociaux, met en jeu des moyens coercitifs et répressifs et doit pour se maintenir l’emporter dans le « rapport de forces militaire[4] », que celui-ci soit latent, comme dans une période historique normale, ou ouvert, comme dans une situation révolutionnaire. Pour avancer vers l’autonomie des subalternes, il est nécessaire, à un certain moment, d’inverser ce rapport de forces militaire, lequel s’avère ainsi être « immédiatement décisif[5] ».

Autrement dit, si Gramsci a évidemment mis l’accent sur la nécessité pour le prolétariat de renverser la suprématie politique de la bourgeoisie en luttant pour l’hégémonie sur le reste de la population (paysannerie, petite-bourgeoisie, intellectuels, etc.), la domination de classe ne peut être réellement brisée que si une modification du rapport de forces politique s’accompagne d’une modification du rapport de forces militaire. D’après Dal Maso, ce rappel « permet de poser une limite aux différentes interprétations qui présentent Gramsci comme le précurseur ou le partisan direct de la “voie pacifique vers le socialisme”[6] ». Cette conclusion me semble s’imposer et la clarté des formulations de Dal Maso est bienvenue.

En revanche, il va à mes yeux un peu trop loin lorsqu’il affirme que, pour Gramsci, « l’hégémonie peut être comprise, dans son acception spécifiquement stratégique, comme un moment situé entre la lutte sociale et la guerre civile[7] ». Dire que la révolution doit impérativement culminer en une guerre civile me semble en effet contestable.

La révolution passe nécessairement, on l’a dit, par une inversion du rapport de forces militaire, mais il s’agit là d’une notion générale qui peut se retrouver dans des hypothèses stratégiques très différentes (que Gramsci les ait d’ailleurs connues ou non) : guérilla, insurrection de masse, grève générale insurrectionnelle ou avec une autodéfense organisée, soulèvement populaire pour défendre un gouvernement démocratique contre un coup d’Étatréactionnaire (Espagne, 1936), processus complexes combinant mobilisation polymorphe des masses et lutte entre secteurs de l’appareil d’État(Portugal 1974-1975), organisation par un gouvernement ouvrier élu de milices populaires via l’armement des masses[8], utilisation de positions gouvernementales ou parlementaires pour neutraliser, paralyser ou diviser dans la mesure du possible l’appareil répressif d’État, etc.

Autrement dit, il me semble que, si la théorie gramscienne des rapports de forces exclut une voie pacifique au socialisme, elle n’exclut pas nécessairement une voie démocratique au socialisme, dans le sens précis où les forces émancipatrices pourraient parvenir au gouvernement dans les formes mêmes de la démocratie représentative et où l’affrontement physique direct serait déclenché par les forces réactionnaires. La praticabilité d’une telle voie démocratique mais non pacifique doit toujours être évaluée en situation, et cela sans sacrifier d’autres modes d’action révolutionnaires à l’idole du légalisme[9].

Quoi qu’il en soit, la guerre civile au sens strict, impliquant l’affrontement territorialisé entre forces armées sur une durée relativement longue (Russie 1917-1921, Espagne 1936-1939, Chine 1945-1949, etc.) n’est qu’une configuration particulière d’inversion du rapport de forces[10]. De plus, on peut ajouter que la guerre civile est une forme de la lutte des classes à laquelle les forces émancipatrices doivent certes se préparer, car elle est parfois inévitable, mais qu’elles doivent chercher à éviter ou à limiter dans la mesure du possible, non seulement en raison des évidentes destructions humaines et matérielles qu’elle implique, ainsi que du risque d’être vaincu par l’ennemi, mais également en raison des dangers de dégénérescence autoritaire et de captation bureaucratique qu’un conflit armé de longue durée porte avec lui (discipline exacerbée, affaiblissement des droits civils et politiques, etc.).

L’un de ces dangers est que la lutte militaire prenne le pas sur la lutte politique émancipatrice, ou du moins que les logiques spécifiques de ces deux ordres de conflictualité se confondent – ce à quoi Gramsci s’oppose explicitement, comme on va le voir.

Guerre de mouvement et guerre de position

L’une des idées les plus célèbres et influentes de Gramsci est, comme Dal Maso le résume d’une manière limpide, celle de « la primauté de la guerre de position (lutte politique préparatoire, front unique, lutte politico-militaire allant de la guerre de position défensive à la “guerre de siège) sur la guerre de mouvement (grève générale, lutte pour le pouvoir, formes de lutte politico-militaire basées sur des actions rapides et décisives, l’insurrection)[11]. »

Dal Maso s’attache à raison à préciser cette « idée connue » en montrant que la guerre de position et la guerre de mouvement ne s’opposent pas d’une manière rigide et que la guerre de mouvement ne relève pas d’une période historique définitivement close. Il cite notamment une note des Cahiers de prison où Gramsci se demande si une période de prédominance de la guerre de position ne peut pas déboucher sur un « moment où la guerre de positions redevient guerre de mouvement[12] ». Ces deux formes de lutte sont effectivement loin de s’exclure et je dirais même qu’il existe entre elles une véritable dialectique, idée qui ne peut toutefois pas être développée ici[13].

Rappelons tout d’abord que les notions de guerre de mouvement et de guerre de position, si elles ont été forgées par analogie avec le domaine militaire, relèvent bien du domaine politique, et que Gramsci lui-même nous met en garde contre la confusion entre ces deux domaines :

« les comparaisons entre l’art militaire et la politique doivent toujours être faites cum grano salis [avec des pincettes], c’est-à-dire uniquement comme stimulation de la pensée et comme termes simplificateurs jusqu’à l’absurde[14]».

La lutte politique et la lutte militaire sont de natures différentes notamment parce que les forces militaires s’affrontant sur le champ de bataille sont déjà constituées, alors que l’un des enjeux fondamentaux de l’affrontement politique est la constitution même des forces, leur unification et leur autonomisation. Or la guerre de position renvoie précisément à toutes les activités d’organisation socio-politique, de critique idéologique, d’élaboration théorique et de contestation de l’hégémonie établie qui ont pour double objectif de renforcer la puissance autonome des subalternes (en premier lieu du prolétariat) et de saper le pouvoir des classes dominantes (y compris en affaiblissant ou en fissurant l’appareil d’État, où leur pouvoir est concentré).

Pour Gramsci, s’il a existé des situations historiques où la formation des forces subalternes pouvait être soudaine, s’effectuer au moment même de la lutte ouverte (paradigme du soulèvement spontané comme lors des moments révolutionnaires en France entre 1789 et 1871 ou en Russie en 1905 et 1917), cela n’est plus le cas dans les sociétés capitalistes avancées où cette formation doit passer par un processus de longue haleine en amont.

Gramsci ne nie donc pas l’importance de la guerre de mouvement à son époque mais il l’inscrit en tant que moment tactique (qui peut dans certains cas être « immédiatement décisif ») au sein d’une stratégie d’ensemble relevant de la guerre de position[15]. La lutte des classes passera par des moments de guerre de mouvement (laquelle est spontanée, explosive et intermittente) mais il faut, dans la mesure du possible, les intégrer d’une manière cohérente dans une guerre de position d’ensemble.

C’est la construction d’organisations de masse ainsi que le développement et la diffusion de conceptions du monde adéquates qui permettent aux subalternes de ne pas perdre les conquêtes des phases partielles de guerre de mouvement et de ne pas dissiper leurs expériences de lutte ; et ce n’est que suite à une préparation politico-idéologique éminemment complexe et capillaire qu’une phase de guerre de mouvement peut s’avérer décisive pour renverser le rapport de forces.

La formation des subjectivités collectives

À la fin de l’ouvrage, Dal Maso affirme que, étant donné la prégnance de l’idéologie individualiste néolibérale, de la « décollectivisation » des sujets sociaux, des divisions au sein de la classe ouvrière (précarisation, diversification des statuts et des conditions, clivages liés aux oppressions de race et de genre, etc.), et compte tenu du fait qu’elle est « plus nombreuse en termes absolus et relatifs qu’elle ne l’a jamais été au XXe siècle », « la “forme actuelle” de l’hégémonie, d’un point de vue marxiste, passe par une transformation de l’articulation entre sa dimension interne (l’unité de la classe) et sa dimension externe (l’alliance avec d’autres secteurs opprimés)[16] ».

Il serait désormais nécessaire « de mener une politique hégémonique non seulement pour sceller l’unité de la classe ouvrière avec d’autres secteurs populaires [comme du temps de Gramsci] mais aussi pour parvenir à la réunifier simultanément. De ce fait, les frontières entre une politique hégémonique et une politique de front unique ouvrier sont plus floues que par le passé, et les deux questions s’interpénètrent[17] ».

Cela me semble parfaitement juste[18]. On pourrait simplement préciser si besoin que la classe ouvrière n’était pas conçue par Gramsci lui-même comme un sujet unitaire n’ayant qu’à prendre conscience de lui-même (en haussant sa subjectivité à la hauteur de sa situation objective) et à recruter des alliés pour l’emporter. À ses yeux, l’unification interne d’une force socio-politique, jamais donnée ni acquise, est une tâche politique d’organisation et de lutte perpétuellement reconduite.

Plus précisément, la capacité d’une force socio-politique (le mouvement ouvrier organisé par exemple, mais ce serait vrai de tout pôle hégémonique potentiel) à développer sa cohérence interne et son activité autonome dépend de sa capacité à mener une politique hégémonique envers des alliés externes (en prenant en charge les intérêts particuliers de ces autres groupes sociaux exploités et/ou opprimés) – et inversement.

En somme, Gramsci fait preuve d’une vive sensibilité à la contingence et à la fragilité des subjectivités collectives émergeant au sein des masses subalternes, dont la formation dépend d’un ensemble éminemment complexe d’activités organisationnelles et hégémoniques (que les notions de guerre de position et de lutte hégémonique ont pour but de penser). Cette sensibilité est sans doute plus marquée que celle de Trotsky, pour qui l’activité politique révolutionnaire (a fortiori après son exil hors d’URSS) semble parfois se concentrer sur l’élimination des obstacles (dégénérescences bureaucratiques, lignes réformistes, stratégies erronées) posés au prolétariat par ses propres directions, et sans lesquels sa subjectivité deviendrait adéquate à ses conditions objectives[19].

IV. Révolution permanente et hégémonie

Dans les Cahiers de prison, la plupart des mentions explicites de Trotsky sont critiques. Dal Maso montre sur plusieurs points que le jugement de Gramsci est injuste et que l’écart entre les deux auteurs n’est pas si évident. Il le fait en particulier pour la notion de « révolution permanente » et pour son rapport à celle d’« hégémonie » – discussion qui constitue un fil directeur de l’ouvrage et qui explique le sous-titre de la traduction française.

Gramsci affirme ainsi la nécessité de pousser le processus révolutionnaire à son terme en renforçant et en intensifiant l’activité autonome des subalternes jusqu’à leur émancipation intégrale, par opposition aux processus de transformation historiques dirigés par les classes dominantes et maintenant dans la passivité les masses populaires. En d’autres termes, il défend une modalité du changement historique, la « révolution permanente », contre une autre, la « révolution passive »[20].

Certes, en parlant de révolution permanente, il ne pense pas à la théorie trotskyste qu’il rejette au contraire comme une défense de la guerre de mouvement (de « l’attaque frontale ») à une époque où elle n’est plus d’actualité, mais à la stratégie de Marx et d’Engels lors des révolutions de 1848-1849 qui visait à poursuivre le processus révolutionnaire par-delà les conquêtes libérales et démocratiques (Constitution en Prusse, République en France, etc.) jusqu’à la victoire du prolétariat communiste[21].

C’est en ce sens que Gramsci peut écrire que l’hégémonie est « la forme actuelle de la doctrine quarante-huitarde de la “révolution permanente” [22] » : la lutte hégémonique est la manière dont on peut maintenir ouvert le processus révolutionnaire dans des conditions nouvelles (celles de la guerre de position), qui imposent à l’activité révolutionnaire des formes plus complexes et ramifiées que celles la révolution permanente classique et qui l’inscrivent dans une temporalité plus longue.

De plus, Dal Maso soutient que, contrairement à ce que Gramsci a pu affirmer, sa conception de l’hégémonie comme forme actuelle de la révolution permanente est en réalité assez proche des théories de Trotsky sur plusieurs points[23].

D’après lui, l’hégémonie gramscienne doit être spécifiée selon trois moments[24] : 1) le moment stratégique, c’est-à-dire la nécessité, dans la perspective de la révolution, de lutter pour l’hégémonie sur les groupes sociaux alliés potentiels, etc. ; 2) le moment de l’hégémonie dans la société de transition vers le socialisme, c’est-à-dire le développement, après la prise du pouvoir, de l’hégémonie du prolétariat sur le reste de la population ; 3) le moment « historique-universel », projetant le développement de l’hégémonie prolétarienne jusqu’à l’édification d’une société sans classe et sans État, et cela pour l’humanité entière. Or on peut établir des parallèles (plus ou moins suggérés dans l’ouvrage de Dal Maso) avec les trois aspects de la révolution permanente distingués par Trotsky.

Le premier de ces trois aspects, opposé à l’étapisme, est la « transcroissance » de la révolution bourgeoise en révolution bourgeoise dans les pays dits « arriérés » (comme par exemple la Russie de 1917). D’après Trotsky, une fois le capitalisme entré, à l’échelle mondiale, dans sa phase impérialiste, une révolution bourgeoise (avec ses diverses tâches libérales-démocratiques, d’indépendance-unification nationale et de réforme agraire) ne peut plus être réalisée par la bourgeoisie (trop faible et/ou trop réticente) mais doit être menée sous la direction du prolétariat allié aux masses paysannes, ce qui conduira nécessairement à son dépassement dans une révolution socialiste.

Dal Maso écrit qu’« il y a là un point de convergence entre Trotsky et Gramsci dans la mesure où la mécanique de la révolution permanente en Occident est étroitement liée à la constitution de la classe ouvrière en tant que classe hégémonique[25] ». Étant donné que la notion de révolution permanente (dans sa première acception et au sens strict) s’applique aux pays « arriérés » (où une révolution bourgeoise n’a pas eu lieu), parler à propos de l’Occident (c’est-à-dire pour des sociétés capitalistes avancées) de révolution permanente suppose de prendre cette expression en un sens large.

Dans différents pays d’Europe occidentale, des tâches relevant classiquement de la révolution bourgeoise n’ont pas été accomplies (comme la réforme agraire en Italie où la révolution passive du Risorgimento a laissé en place un système quasi-féodal dans le Mezzogiorno) et que des revendications démocratiques n’ont pas été satisfaites ou ont par la suite été remises en cause (comme dans l’Italie fasciste, mais on pourrait également penser aux régressions démocratiques de notre époque). Dès lors, on peut considérer que les luttes autour de telles questions doivent être assumées par le prolétariat (déployant une activité hégémonique) et qu’elles peuvent enclencher une dynamique « permanentiste » dans la mesure où de telles conquêtes ouvrent une voie vers le socialisme.

C’est dans une telle perspective que Dal Maso s’interroge d’une manière stimulante à la fin de l’ouvrage sur la forme actuelle la révolution permanente[26]. Il propose notamment « d’analyser la transformation des phénomènes de révolte en révolution socialiste comme la “forme actuelle” de la révolution permanente, étant donné la récurrence de ces phénomènes ces dernières années[27] » dans le monde entier.

Mais il faut encore préciser que le « mécanisme » de transcroissance que Trotsky pensait diagnostiquer s’est en règle générale « grippé » pour différentes raisons au XXe siècle, comme le remarque Dal Maso[28], que ce soit en raison de la prédominance des phénomènes de révolution passive, des dégénérescences bureaucratiques, des réactions-restaurations pures et simples, etc. Les restes de déterminisme historique chez Trotsky, dont le lexique mécaniste est le symptôme, doivent ainsi été éliminés. La révolution permanente ne doit pas être conçue comme une logique inéluctable, mais comme une modalité du changement historique dont rien ne garantit qu’elle prévale et comme une stratégie que les forces progressistes doivent adopter sous sa forme actuelle – la lutte hégémonique. Pour prendre un exemple, disons que rien ne garantit que des luttes et conquêtes antiracistes « transcroissent » en luttes et conquêtes anticapitalistes mais que, si les organisations anticapitalistes veulent ouvrir la possibilité d’une telle transcroissance (d’une dynamique permanentiste), elles doivent prendre en charge ces luttes antiracistes, en lien avec les organisations propres aux groupes sociaux subissant cette oppression, ce qui revient à dire qu’elles doivent adopter une politique hégémonique à l’égard de ces groupes.

Le deuxième aspect de la révolution permanente trotskyste (opposé à l’étatisme bureaucratique) est la permanence de la révolution socialiste elle-même, qui est loin d’être achevée avec la prise du pouvoir ou la décision étatique de socialiser les moyens de production : 

« Pendant une période dont la durée est indéterminée, tous les rapports sociaux se transforment au cours d’une lutte intérieure continuelle », les bouleversements concernant aussi bien « l’économie, la technique, la science, la famille, les mœurs ou les coutumes[29] ».

À ce niveau de généralité, les conceptions de Trotsky rejoignent celles de Gramsci qui affirme la nécessité de développer et d’intensifier l’hégémonie prolétarienne après la prise du pouvoir ainsi que de hausser toujours plus le niveau d’activité politique et culturelle des masses subalternes jusqu’au dépassement des clivages de classe et à la résorption de l’Étatdans la société civile.

Lorsqu’on précise la manière dont la révolution permanente d’une part, et l’hégémonie postrévolutionnaire de l’autre, doivent se réaliser, des désaccords apparaissent toutefois. C’est le cas en ce qui concerne la question de la NEP : alors que Gramsci y était favorable en tant que moyen d’asseoir l’hégémonie du prolétariat sur la paysannerie[30], Trotsky s’y est opposé à partir de 1923 dans la mesure où, une fois la situation relativement stabilisée, elle avait perdu son intérêt et surtout faisait naître de nouveaux déséquilibres économiques et politiques (crise des ciseaux, développement des koulaks) jusqu’à mettre en péril l’Étatouvrier et l’édification du socialisme.

Le troisième aspect de la révolution permanente pour Trotsky (opposé au socialisme dans un seul pays) renvoie à l’extension impérative (sous peine de dégénérescence) de la révolution à l’échelle internationale en raison du caractère mondialisé de l’économie (dans la phase impérialiste du capitalisme) : 

« La révolution socialiste commence sur le terrain national, mais elle ne peut en rester là. […] La révolution internationale, malgré ses reculs et ses reflux provisoires, représente un processus permanent ».

La révolution d’Octobre apparaît ainsi comme la « première étape de la révolution mondiale, qui s’étend nécessairement sur des dizaines d’années[31] ». Gramsci manifeste très nettement son désaccord :

« la théorie de la révolution permanente […] n’est rien d’autre qu’une prévision générale présentée comme dogme et qui se détruit elle-même du fait qu’elle ne se manifeste pas effectivement[32] ».

Il rejette tout particulièrement le « napoléonisme » impliqué d’après lui par la conception trotskyste, c’est-à-dire l’exportation de la révolution par les armes (militarisant ainsi une lutte qui devrait être d’abord politique)[33]. Contre tout internationalisme abstrait, il affirme qu’« une classe de caractère international [le prolétariat], dans la mesure où elle guide des couches sociales strictement nationales (les intellectuels), et même souvent moins encore que nationales, particularistes et municipalistes (les paysans), doit “se nationaliser, dans un certain sens[34] ».

Dal Maso écrit à raison que « Gramsci privilégie le plan national et cela a certaines conséquences. Il n’est pas excessif d’affirmer qu’il vise davantage à défendre les avancées de l’URSS sur le terrain national […] qu’à justifier l’impossibilité de la révolution mondiale et de la construction du socialisme[35] ».

Pour autant, Gramsci écrit également que « le développement va en direction de l’internationalisme, mais le point de départ est “national”, et c’est de ce point de départ qu’il faut partir. Mais la perspective est internationale et ne peut être que telle[36] ». À la lecture d’un tel passage, d’après Dal Maso, « la faiblesse de la position gramscienne devient évidente d’un point de vue internationaliste : l’assimilation de l’hégémonie à la politique nationale, qui s’emploie à maintenir la direction des groupes alliés à l’échelle locale, etc., n’est pas plus liée à une politique internationale que par une vague “perspective internationale” qui aboutit précisément à ce que Gramsci pensait devoir combattre, c’est-à-dire un internationalisme abstrait et formel, dont le rapport avec la politique nationale est insuffisamment déterminé[37] ».

Il est certain que Gramsci nous donne trop peu d’éléments sur la dialectique entre perspective internationale et politique nationale. Cela étant, sa critique de la révolution permanente, aussi unilatérale soit-elle, ne me semble pas signifier une adhésion sans reste au « socialisme dans un seul pays » en vigueur. Il se place en effet du point de vue du prolétariat conçu comme « classe internationale », et il insiste sur l’importance cruciale de la perspective internationale, à une époque où ce dernier est soumis de plus en plus exclusivement à la « perspective nationale » de l’URSS stalinienne[38].

En somme, l’effort pour consolider le socialisme dans un seul pays n’a de sens à ses yeux que s’il se dépasse en une dynamique politique et hégémonique à l’échelle internationale.

Conclusion

L’ouvrage montre à quel point il peut être fructueux de « lire en contrepoint Gramsci et Trotsky », comme le dit Fabio Frosini dans la préface[39]. Ces deux penseurs et révolutionnaires apparaissent aujourd’hui comme deux sources incontournables pour une réflexion politique et stratégique communiste sérieuse.

Il ne s’agit certes pas d’appliquer leurs conceptions telles quelles et il faut impérativement les actualiser et les confronter. Or cette confrontation a rencontré de nombreux obstacles au cours des décennies passées : jugements critiques unilatéraux de Gramsci envers Trotsky ; usages de la pensée gramscienne par des courants réformistes, populistes, etc. ; anti-trotskysme ouvert ou latent (selon les époques) de l’héritier revendiqué de Gramsci, le PCI ; assimilation de sa pensée à une ligne social-démocrate ou stalinienne par les courants se réclamant de Trotsky.

Un ouvrage comme celui de Juan Dal Maso nous aide à surmonter ces obstacles et à mettre en œuvre une discussion avec et entre ces deux penseurs révolutionnaires, qu’il s’agit donc de poursuivre.


Notes

[1] Juan Dal Maso est membre du Partido de los Trabajadores Socialistas (PTS) et a publié, outre El Marxismo de Gramsci (2016) : Hegemonía y lucha de clases. Tres ensayos sobre Trotsky, Gramsci y el marxismo, de Juan Dal Maso (2018); Althusser y Sacristán. Itinerarios de dos comunistas críticos (2020, avec Ariel Petruccelli) ; et Mariátegui. Teoría y revolución (2023).

[2] C10, II, §41, xiv, p. 124. Je cite les Cahiers de prison dans l’édition Gallimard (Paris, 1978-1996) dirigée par Robert Paris. J’indique le numéro du cahier suite à la suite de la lettre C, puis le numéro de la note suite au signe §.

[3] Juan Dal Maso, Le marxisme de Gramsci, Hégémonie et révolution permanente dans les « Cahiers de prison », Paris, Éditions Communardes, 2025, p. 38

[4] C13, § 17, p. 382.

[5] Idem.

[6] Juan Dal Maso, Le marxisme de Gramsci, op. cit., p. 100.

[7] Ibid.

[8] Cela correspond en partie à la stratégie du Komintern en Allemagne en 1923 : l’entrée des communistes (alliés aux social-démocrates de gauche) aux gouvernements de Saxe et de Thuringe, a fortiori s’ils prenaient la décision d’armer des ouvriers, provoquerait une réaction coercitive des classes dominantes et de l’État fédéral, à laquelle il s’agirait de répondre par une insurrection de masse ; cette insurrection a toutefois été annulée, sauf à Hambourg où elle a été déclenchée par erreur et a été réprimée dans le sang. D’une manière partiellement analogue, dans le Chili de l’Unité populaire, le MIR interpellait le gouvernement Allende pour qu’il décide d’armer les ouvriers afin d’être en mesure de résister à un coup d’État militaire.

[9] Cette attitude pragmatique quant aux formes de la révolution est proche de celle de Marx et d’Engels. D’après ce dernier, Marx estimait que l’Angleterre, en raison de son système parlementaire et du développement de sa classe ouvrière, était en Europe « le seul pays où la révolution sociale inévitable pourrait se faire par des moyens pacifiques et légaux. Certes, il n’a jamais oublié d’ajouter qu’il ne s’attendait guère à ce que les classes dominantes en Angleterre se soumettent à cette révolution pacifique et légale sans faire une pro-slavery rebellion », faisant référence au soulèvement des planteurs esclavagistes du Sud des États-Unis déclenchant la guerre de sécession (Friedrich Engels, Préface à l’édition anglaise de 1886 à Karl Marx, Le Capital. Livre I, Paris, Éditions sociales, 2016, p. 30).

[10] Il faut certes préciser que Dal Maso prend le terme en un sens plus englobant, en s’appuyant sur Trotsky : « la guerre civile constitue une étape déterminée de la lutte de classes, lorsque celle-ci rompant les cadres de la légalité vient se placer sur le plan d’un affrontement public et dans une certaine mesure physique des forces en présence. Conçue de cette façon, la guerre civile embrasse les insurrections spontanées déterminées par des causes locales, les interventions sanguinaires des hordes contre-révolutionnaires, la grève générale révolutionnaire, l’insurrection pour la prise du pouvoir et la période de liquidation des tentatives de soulèvement contre-révolutionnaire » (Trotsky, « Les problèmes de la guerre civile », Conférences faites à la Société des sciences militaires de Moscou, 29 juillet 1924, cité p. 101). Mais il me semble que, même définie ainsi, la guerre civile ne saurait être considérée comme la stratégie privilégiée des forces émancipatrices et que l’usage de cette expression introduit une certaine confusion dans le débat stratégique.

[11] Juan Dal Maso, Le marxisme de Gramsci, op. cit., p. 85.

[12] C15, §11, p. 121 (cité p. 90).

[13] J’emprunte l’expression à Daniel Egan, The Dialectic of Position and Maneuver: Understanding Gramsci’s Military Metaphor, Leyde, Brill, 2016. Voir Yohann Douet, L’hégémonie et la révolution : Gramsci penseur politique, Paris, éd. Amsterdam, 2023, p. 173-212, chapitre 6 « La dialectique entre guerre de position et guerre de mouvement ».

[14] C1, §133, p. 118.

[15] Gramsci note que c’est précisément ce qui s’est passé dans l’art militaire : C13, § 14, p. 373.

[16] Juan Dal Maso, Le marxisme de Gramsci, op. cit., p. 175.

[17] Ibid. J’ajoute le passage entre crochets, Y.D.

[18] Je l’ai discuté ailleurs : Yohann Douet, L’hégémonie et la révolution, op. cit., p. 254-262.

[19] La célèbre déclaration du Programme de transition,selon laquelle « la crise historique de l’humanité se réduit à la crise de la direction révolutionnaire », est symptomatique de cette approche. Bien évidemment, cette caractérisation du « style » théorico-politique de Trotsky a pour but de marquer sa différence avec celui de Gramsci et demanderait à être nuancé.

[20] Ibid., p. 79-82. Les passages des Cahiers renvoyant respectivement aux deux modalités opposées, permanentiste et passive, du changement historique sont : C13, §17, p. 379-380 ; C15, §17, p. 128-129.

[21] À vrai dire, c’est plutôt après l’échec des révolutions de 1848-1849 que Marx et Engels théorisent cette conception, notamment dans l’« Adresse du Comité Central à la Ligue des communistes » de 1850, où Marx peut écrire qu’« il est de notre intérêt et de notre devoir de rendre la révolution permanente ».

[22] C10, I, § 12, p. 41. Sur la notion de « forme actuelle », voir Juan Dal Maso, Le marxisme de Gramsci, op. cit., p. 83-84.

[23] C’est dans l’ouvrage intitulé La révolution permanente, écrit pour l’essentiel en 1929 et que Gramsci n’avait vraisemblablement pas lu, que Trotsky offre la version la plus élaborée de sa théorie.

[24] Ibid., p. 96.

[25] Juan Dal Maso, Le marxisme de Gramsci, op. cit., p. 83.

[26] Voir également Juan Dal Maso, « À la recherche de la forme actuelle de la révolution permanente », Armes de la critique, décembre 2005. 

[27] Ibid., 174.

[28] Ibid.

[29] Léon Trotsky, La révolution permanente, Introduction (revperm.pdf).

[30] Voir Juan Dal Maso, Le marxisme de Gramsci, op. cit., p. 106-109. Il souligne d’ailleurs certaines évolutions de Gramsci sur ce point, même s’il reste opposé à Trotsky.

[31] Léon Trotsky, La révolution permanente, Préface à l’édition française (revperm.pdf).

[32] C14, § 68, p. 85.

[33] Il s’agit à nouveau d’une critique peu justifiée. Trotsky, loin de vouloir exporter la révolution par des moyens militaires, a toujours été attentif aux contextes socio-politiques internes aux différents pays. Par ailleurs, il a toujours refusé d’endosser le rôle d’un Napoléon soviétique, et n’a pas utilisé son prestige et pouvoir militaire de dirigeant de l’Armée rouge pour l’emporter dans sa lutte contre Staline, même si les partisans de ce dernier ont pu l’en accuser.

[34] C14, §68, p. 84.

[35] Juan Dal Maso, Le marxisme de Gramsci, op. cit., p. 136.

[36] C14, § 68, p. 84.

[37] Juan Dal Maso, Le marxisme de Gramsci, op. cit., p. 136.

[38] Voir notamment Romain Descendre et Jean-Claude Zancarini, L’OEuvre-vie d’Antonio Gramsci, Paris, La Découverte, 2023, p. 507-508.

[39] Fabio Frosini, Préface à Juan Dal Maso, Juan Dal Maso, Le marxisme de Gramsci, op. cit., p. 7.

3 avril 2026

Gramsci et Trotsky en contrepoint

Les pensées de Trotsky et Gramsci constituent incontestablement deux sources essentielles pour la théorie politique marxiste et pour la stratégie révolutionnaire. Mais deux questions doivent être résolues : celle de leur complémentarité ou, à l’inverse, de leur incompatibilité ; et celle de leur actualité, près d’un siècle après leur formulation. Dans un ouvrage paru récemment ("Le marxisme de Gramsci"), Juan Dal Maso ré-ouvre ces deux questions et invite à les affronter ensemble : c’est en lisant Gramsci et Trotsky en contrepoint que l’on peut dégager toute l’actualité de leurs pensées.
Juan Dal Maso, Le marxisme de Gramsci. Hégémonie et révolution permanente dans les « Cahiers de prison », Éditions Communardes, octobre 2025, 184 p.

Juan Dal Maso, théoricien marxiste et militant trotskyste argentin, est l’auteur de nombreux textes sur Gramsci, Trotsky, Althusser, Sacristán ou encore Mariátegui[1]. Les éditions Communardes viennent de traduire et de publier son ouvrage intitulé Le marxisme de Gramsci, publié initialement en espagnol en 2016.

Il y étudie au fil des 7 premiers chapitres des questions fondamentales du marxisme de Gramsci (traduisibilité des langages ; nouvelle immanence ; État intégral ; révolution passive et révolution permanente ; hégémonie ; Prince moderne ; conception de l’Étatouvrier et du socialisme) et conclut par un chapitre consacré à la réception de Gramsci en Amérique latine et à la pertinence de ses conceptions dans ce contexte, suivi par une postface revenant sur l’actualité de Gramsci pour notre temps, en particulier en France.

Sa fine connaissance de l’œuvre gramscienne permet à l’auteur de formuler des analyses précises sur une vaste série de thèmes dans un propos concis et dense – même si l’on souhaiterait parfois qu’il soit plus développé. Comme l’indique le titre du livre, Dal Maso défend une lecture marxiste de Gramsci, et plus précisément une lecture marxiste révolutionnaire, éclairée à différentes reprises par des comparaisons avec les conceptions de Trotsky.

Étant donné le nombre de questions passées en revue, une discussion exhaustive de l’ouvrage est impossible. Je m’arrêterai donc ici sur certains des points qu’il soulève pour montrer ce que cette lecture a de fructueux, tout en faisant part de nuances qu’il me semble important de signaler, notamment en ce qui concerne les rapprochements ou les oppositions entre Gramsci et Trotsky.

Critique du réformisme et question de la guerre civile

Appliquant à Gramsci lui-même son propre principe de « traduisibilité » entre philosophie et politique (chap. 1), Dal Maso voit dans sa critique philosophique du penseur néo-hégélien et libéral Benedetto Croce une critique politique du réformisme à un niveau fondamental.

Gramsci estime en effet que l’historicisme de Croce, qui refuse de penser en termes de contradictions sociales réelles et voit une continuité dans le processus historique plutôt que le dépassement de telles contradictions lors de ruptures décisives (révolutions), « ne serait qu’une forme de modération politique, dont la seule méthode d’action politique est celle où le progrès, le procès politique, résulte de la dialectique de la conservation et de l’innovation. Dans le langage moderne, cette conception s’appelle le réformisme.[2] » Dal Maso en tire légitimement la conclusion suivante : « la lutte politique ne peut pas être assimilée à un processus d’évolution réformiste ni l’hégémonie à un simple consensus “éthico-politique”[3] » (chap. 2).

Pour Gramsci, la domination d’une classe, même lorsqu’elle parvient à exercer une hégémonie sur les autres groupes sociaux, met en jeu des moyens coercitifs et répressifs et doit pour se maintenir l’emporter dans le « rapport de forces militaire[4] », que celui-ci soit latent, comme dans une période historique normale, ou ouvert, comme dans une situation révolutionnaire. Pour avancer vers l’autonomie des subalternes, il est nécessaire, à un certain moment, d’inverser ce rapport de forces militaire, lequel s’avère ainsi être « immédiatement décisif[5] ».

Autrement dit, si Gramsci a évidemment mis l’accent sur la nécessité pour le prolétariat de renverser la suprématie politique de la bourgeoisie en luttant pour l’hégémonie sur le reste de la population (paysannerie, petite-bourgeoisie, intellectuels, etc.), la domination de classe ne peut être réellement brisée que si une modification du rapport de forces politique s’accompagne d’une modification du rapport de forces militaire. D’après Dal Maso, ce rappel « permet de poser une limite aux différentes interprétations qui présentent Gramsci comme le précurseur ou le partisan direct de la “voie pacifique vers le socialisme”[6] ». Cette conclusion me semble s’imposer et la clarté des formulations de Dal Maso est bienvenue.

En revanche, il va à mes yeux un peu trop loin lorsqu’il affirme que, pour Gramsci, « l’hégémonie peut être comprise, dans son acception spécifiquement stratégique, comme un moment situé entre la lutte sociale et la guerre civile[7] ». Dire que la révolution doit impérativement culminer en une guerre civile me semble en effet contestable.

La révolution passe nécessairement, on l’a dit, par une inversion du rapport de forces militaire, mais il s’agit là d’une notion générale qui peut se retrouver dans des hypothèses stratégiques très différentes (que Gramsci les ait d’ailleurs connues ou non) : guérilla, insurrection de masse, grève générale insurrectionnelle ou avec une autodéfense organisée, soulèvement populaire pour défendre un gouvernement démocratique contre un coup d’Étatréactionnaire (Espagne, 1936), processus complexes combinant mobilisation polymorphe des masses et lutte entre secteurs de l’appareil d’État(Portugal 1974-1975), organisation par un gouvernement ouvrier élu de milices populaires via l’armement des masses[8], utilisation de positions gouvernementales ou parlementaires pour neutraliser, paralyser ou diviser dans la mesure du possible l’appareil répressif d’État, etc.

Autrement dit, il me semble que, si la théorie gramscienne des rapports de forces exclut une voie pacifique au socialisme, elle n’exclut pas nécessairement une voie démocratique au socialisme, dans le sens précis où les forces émancipatrices pourraient parvenir au gouvernement dans les formes mêmes de la démocratie représentative et où l’affrontement physique direct serait déclenché par les forces réactionnaires. La praticabilité d’une telle voie démocratique mais non pacifique doit toujours être évaluée en situation, et cela sans sacrifier d’autres modes d’action révolutionnaires à l’idole du légalisme[9].

Quoi qu’il en soit, la guerre civile au sens strict, impliquant l’affrontement territorialisé entre forces armées sur une durée relativement longue (Russie 1917-1921, Espagne 1936-1939, Chine 1945-1949, etc.) n’est qu’une configuration particulière d’inversion du rapport de forces[10]. De plus, on peut ajouter que la guerre civile est une forme de la lutte des classes à laquelle les forces émancipatrices doivent certes se préparer, car elle est parfois inévitable, mais qu’elles doivent chercher à éviter ou à limiter dans la mesure du possible, non seulement en raison des évidentes destructions humaines et matérielles qu’elle implique, ainsi que du risque d’être vaincu par l’ennemi, mais également en raison des dangers de dégénérescence autoritaire et de captation bureaucratique qu’un conflit armé de longue durée porte avec lui (discipline exacerbée, affaiblissement des droits civils et politiques, etc.).

L’un de ces dangers est que la lutte militaire prenne le pas sur la lutte politique émancipatrice, ou du moins que les logiques spécifiques de ces deux ordres de conflictualité se confondent – ce à quoi Gramsci s’oppose explicitement, comme on va le voir.

Guerre de mouvement et guerre de position

L’une des idées les plus célèbres et influentes de Gramsci est, comme Dal Maso le résume d’une manière limpide, celle de « la primauté de la guerre de position (lutte politique préparatoire, front unique, lutte politico-militaire allant de la guerre de position défensive à la “guerre de siège) sur la guerre de mouvement (grève générale, lutte pour le pouvoir, formes de lutte politico-militaire basées sur des actions rapides et décisives, l’insurrection)[11]. »

Dal Maso s’attache à raison à préciser cette « idée connue » en montrant que la guerre de position et la guerre de mouvement ne s’opposent pas d’une manière rigide et que la guerre de mouvement ne relève pas d’une période historique définitivement close. Il cite notamment une note des Cahiers de prison où Gramsci se demande si une période de prédominance de la guerre de position ne peut pas déboucher sur un « moment où la guerre de positions redevient guerre de mouvement[12] ». Ces deux formes de lutte sont effectivement loin de s’exclure et je dirais même qu’il existe entre elles une véritable dialectique, idée qui ne peut toutefois pas être développée ici[13].

Rappelons tout d’abord que les notions de guerre de mouvement et de guerre de position, si elles ont été forgées par analogie avec le domaine militaire, relèvent bien du domaine politique, et que Gramsci lui-même nous met en garde contre la confusion entre ces deux domaines :

« les comparaisons entre l’art militaire et la politique doivent toujours être faites cum grano salis [avec des pincettes], c’est-à-dire uniquement comme stimulation de la pensée et comme termes simplificateurs jusqu’à l’absurde[14]».

La lutte politique et la lutte militaire sont de natures différentes notamment parce que les forces militaires s’affrontant sur le champ de bataille sont déjà constituées, alors que l’un des enjeux fondamentaux de l’affrontement politique est la constitution même des forces, leur unification et leur autonomisation. Or la guerre de position renvoie précisément à toutes les activités d’organisation socio-politique, de critique idéologique, d’élaboration théorique et de contestation de l’hégémonie établie qui ont pour double objectif de renforcer la puissance autonome des subalternes (en premier lieu du prolétariat) et de saper le pouvoir des classes dominantes (y compris en affaiblissant ou en fissurant l’appareil d’État, où leur pouvoir est concentré).

Pour Gramsci, s’il a existé des situations historiques où la formation des forces subalternes pouvait être soudaine, s’effectuer au moment même de la lutte ouverte (paradigme du soulèvement spontané comme lors des moments révolutionnaires en France entre 1789 et 1871 ou en Russie en 1905 et 1917), cela n’est plus le cas dans les sociétés capitalistes avancées où cette formation doit passer par un processus de longue haleine en amont.

Gramsci ne nie donc pas l’importance de la guerre de mouvement à son époque mais il l’inscrit en tant que moment tactique (qui peut dans certains cas être « immédiatement décisif ») au sein d’une stratégie d’ensemble relevant de la guerre de position[15]. La lutte des classes passera par des moments de guerre de mouvement (laquelle est spontanée, explosive et intermittente) mais il faut, dans la mesure du possible, les intégrer d’une manière cohérente dans une guerre de position d’ensemble.

C’est la construction d’organisations de masse ainsi que le développement et la diffusion de conceptions du monde adéquates qui permettent aux subalternes de ne pas perdre les conquêtes des phases partielles de guerre de mouvement et de ne pas dissiper leurs expériences de lutte ; et ce n’est que suite à une préparation politico-idéologique éminemment complexe et capillaire qu’une phase de guerre de mouvement peut s’avérer décisive pour renverser le rapport de forces.

La formation des subjectivités collectives

À la fin de l’ouvrage, Dal Maso affirme que, étant donné la prégnance de l’idéologie individualiste néolibérale, de la « décollectivisation » des sujets sociaux, des divisions au sein de la classe ouvrière (précarisation, diversification des statuts et des conditions, clivages liés aux oppressions de race et de genre, etc.), et compte tenu du fait qu’elle est « plus nombreuse en termes absolus et relatifs qu’elle ne l’a jamais été au XXe siècle », « la “forme actuelle” de l’hégémonie, d’un point de vue marxiste, passe par une transformation de l’articulation entre sa dimension interne (l’unité de la classe) et sa dimension externe (l’alliance avec d’autres secteurs opprimés)[16] ».

Il serait désormais nécessaire « de mener une politique hégémonique non seulement pour sceller l’unité de la classe ouvrière avec d’autres secteurs populaires [comme du temps de Gramsci] mais aussi pour parvenir à la réunifier simultanément. De ce fait, les frontières entre une politique hégémonique et une politique de front unique ouvrier sont plus floues que par le passé, et les deux questions s’interpénètrent[17] ».

Cela me semble parfaitement juste[18]. On pourrait simplement préciser si besoin que la classe ouvrière n’était pas conçue par Gramsci lui-même comme un sujet unitaire n’ayant qu’à prendre conscience de lui-même (en haussant sa subjectivité à la hauteur de sa situation objective) et à recruter des alliés pour l’emporter. À ses yeux, l’unification interne d’une force socio-politique, jamais donnée ni acquise, est une tâche politique d’organisation et de lutte perpétuellement reconduite.

Plus précisément, la capacité d’une force socio-politique (le mouvement ouvrier organisé par exemple, mais ce serait vrai de tout pôle hégémonique potentiel) à développer sa cohérence interne et son activité autonome dépend de sa capacité à mener une politique hégémonique envers des alliés externes (en prenant en charge les intérêts particuliers de ces autres groupes sociaux exploités et/ou opprimés) – et inversement.

En somme, Gramsci fait preuve d’une vive sensibilité à la contingence et à la fragilité des subjectivités collectives émergeant au sein des masses subalternes, dont la formation dépend d’un ensemble éminemment complexe d’activités organisationnelles et hégémoniques (que les notions de guerre de position et de lutte hégémonique ont pour but de penser). Cette sensibilité est sans doute plus marquée que celle de Trotsky, pour qui l’activité politique révolutionnaire (a fortiori après son exil hors d’URSS) semble parfois se concentrer sur l’élimination des obstacles (dégénérescences bureaucratiques, lignes réformistes, stratégies erronées) posés au prolétariat par ses propres directions, et sans lesquels sa subjectivité deviendrait adéquate à ses conditions objectives[19].

IV. Révolution permanente et hégémonie

Dans les Cahiers de prison, la plupart des mentions explicites de Trotsky sont critiques. Dal Maso montre sur plusieurs points que le jugement de Gramsci est injuste et que l’écart entre les deux auteurs n’est pas si évident. Il le fait en particulier pour la notion de « révolution permanente » et pour son rapport à celle d’« hégémonie » – discussion qui constitue un fil directeur de l’ouvrage et qui explique le sous-titre de la traduction française.

Gramsci affirme ainsi la nécessité de pousser le processus révolutionnaire à son terme en renforçant et en intensifiant l’activité autonome des subalternes jusqu’à leur émancipation intégrale, par opposition aux processus de transformation historiques dirigés par les classes dominantes et maintenant dans la passivité les masses populaires. En d’autres termes, il défend une modalité du changement historique, la « révolution permanente », contre une autre, la « révolution passive »[20].

Certes, en parlant de révolution permanente, il ne pense pas à la théorie trotskyste qu’il rejette au contraire comme une défense de la guerre de mouvement (de « l’attaque frontale ») à une époque où elle n’est plus d’actualité, mais à la stratégie de Marx et d’Engels lors des révolutions de 1848-1849 qui visait à poursuivre le processus révolutionnaire par-delà les conquêtes libérales et démocratiques (Constitution en Prusse, République en France, etc.) jusqu’à la victoire du prolétariat communiste[21].

C’est en ce sens que Gramsci peut écrire que l’hégémonie est « la forme actuelle de la doctrine quarante-huitarde de la “révolution permanente” [22] » : la lutte hégémonique est la manière dont on peut maintenir ouvert le processus révolutionnaire dans des conditions nouvelles (celles de la guerre de position), qui imposent à l’activité révolutionnaire des formes plus complexes et ramifiées que celles la révolution permanente classique et qui l’inscrivent dans une temporalité plus longue.

De plus, Dal Maso soutient que, contrairement à ce que Gramsci a pu affirmer, sa conception de l’hégémonie comme forme actuelle de la révolution permanente est en réalité assez proche des théories de Trotsky sur plusieurs points[23].

D’après lui, l’hégémonie gramscienne doit être spécifiée selon trois moments[24] : 1) le moment stratégique, c’est-à-dire la nécessité, dans la perspective de la révolution, de lutter pour l’hégémonie sur les groupes sociaux alliés potentiels, etc. ; 2) le moment de l’hégémonie dans la société de transition vers le socialisme, c’est-à-dire le développement, après la prise du pouvoir, de l’hégémonie du prolétariat sur le reste de la population ; 3) le moment « historique-universel », projetant le développement de l’hégémonie prolétarienne jusqu’à l’édification d’une société sans classe et sans État, et cela pour l’humanité entière. Or on peut établir des parallèles (plus ou moins suggérés dans l’ouvrage de Dal Maso) avec les trois aspects de la révolution permanente distingués par Trotsky.

Le premier de ces trois aspects, opposé à l’étapisme, est la « transcroissance » de la révolution bourgeoise en révolution bourgeoise dans les pays dits « arriérés » (comme par exemple la Russie de 1917). D’après Trotsky, une fois le capitalisme entré, à l’échelle mondiale, dans sa phase impérialiste, une révolution bourgeoise (avec ses diverses tâches libérales-démocratiques, d’indépendance-unification nationale et de réforme agraire) ne peut plus être réalisée par la bourgeoisie (trop faible et/ou trop réticente) mais doit être menée sous la direction du prolétariat allié aux masses paysannes, ce qui conduira nécessairement à son dépassement dans une révolution socialiste.

Dal Maso écrit qu’« il y a là un point de convergence entre Trotsky et Gramsci dans la mesure où la mécanique de la révolution permanente en Occident est étroitement liée à la constitution de la classe ouvrière en tant que classe hégémonique[25] ». Étant donné que la notion de révolution permanente (dans sa première acception et au sens strict) s’applique aux pays « arriérés » (où une révolution bourgeoise n’a pas eu lieu), parler à propos de l’Occident (c’est-à-dire pour des sociétés capitalistes avancées) de révolution permanente suppose de prendre cette expression en un sens large.

Dans différents pays d’Europe occidentale, des tâches relevant classiquement de la révolution bourgeoise n’ont pas été accomplies (comme la réforme agraire en Italie où la révolution passive du Risorgimento a laissé en place un système quasi-féodal dans le Mezzogiorno) et que des revendications démocratiques n’ont pas été satisfaites ou ont par la suite été remises en cause (comme dans l’Italie fasciste, mais on pourrait également penser aux régressions démocratiques de notre époque). Dès lors, on peut considérer que les luttes autour de telles questions doivent être assumées par le prolétariat (déployant une activité hégémonique) et qu’elles peuvent enclencher une dynamique « permanentiste » dans la mesure où de telles conquêtes ouvrent une voie vers le socialisme.

C’est dans une telle perspective que Dal Maso s’interroge d’une manière stimulante à la fin de l’ouvrage sur la forme actuelle la révolution permanente[26]. Il propose notamment « d’analyser la transformation des phénomènes de révolte en révolution socialiste comme la “forme actuelle” de la révolution permanente, étant donné la récurrence de ces phénomènes ces dernières années[27] » dans le monde entier.

Mais il faut encore préciser que le « mécanisme » de transcroissance que Trotsky pensait diagnostiquer s’est en règle générale « grippé » pour différentes raisons au XXe siècle, comme le remarque Dal Maso[28], que ce soit en raison de la prédominance des phénomènes de révolution passive, des dégénérescences bureaucratiques, des réactions-restaurations pures et simples, etc. Les restes de déterminisme historique chez Trotsky, dont le lexique mécaniste est le symptôme, doivent ainsi été éliminés. La révolution permanente ne doit pas être conçue comme une logique inéluctable, mais comme une modalité du changement historique dont rien ne garantit qu’elle prévale et comme une stratégie que les forces progressistes doivent adopter sous sa forme actuelle – la lutte hégémonique. Pour prendre un exemple, disons que rien ne garantit que des luttes et conquêtes antiracistes « transcroissent » en luttes et conquêtes anticapitalistes mais que, si les organisations anticapitalistes veulent ouvrir la possibilité d’une telle transcroissance (d’une dynamique permanentiste), elles doivent prendre en charge ces luttes antiracistes, en lien avec les organisations propres aux groupes sociaux subissant cette oppression, ce qui revient à dire qu’elles doivent adopter une politique hégémonique à l’égard de ces groupes.

Le deuxième aspect de la révolution permanente trotskyste (opposé à l’étatisme bureaucratique) est la permanence de la révolution socialiste elle-même, qui est loin d’être achevée avec la prise du pouvoir ou la décision étatique de socialiser les moyens de production : 

« Pendant une période dont la durée est indéterminée, tous les rapports sociaux se transforment au cours d’une lutte intérieure continuelle », les bouleversements concernant aussi bien « l’économie, la technique, la science, la famille, les mœurs ou les coutumes[29] ».

À ce niveau de généralité, les conceptions de Trotsky rejoignent celles de Gramsci qui affirme la nécessité de développer et d’intensifier l’hégémonie prolétarienne après la prise du pouvoir ainsi que de hausser toujours plus le niveau d’activité politique et culturelle des masses subalternes jusqu’au dépassement des clivages de classe et à la résorption de l’Étatdans la société civile.

Lorsqu’on précise la manière dont la révolution permanente d’une part, et l’hégémonie postrévolutionnaire de l’autre, doivent se réaliser, des désaccords apparaissent toutefois. C’est le cas en ce qui concerne la question de la NEP : alors que Gramsci y était favorable en tant que moyen d’asseoir l’hégémonie du prolétariat sur la paysannerie[30], Trotsky s’y est opposé à partir de 1923 dans la mesure où, une fois la situation relativement stabilisée, elle avait perdu son intérêt et surtout faisait naître de nouveaux déséquilibres économiques et politiques (crise des ciseaux, développement des koulaks) jusqu’à mettre en péril l’Étatouvrier et l’édification du socialisme.

Le troisième aspect de la révolution permanente pour Trotsky (opposé au socialisme dans un seul pays) renvoie à l’extension impérative (sous peine de dégénérescence) de la révolution à l’échelle internationale en raison du caractère mondialisé de l’économie (dans la phase impérialiste du capitalisme) : 

« La révolution socialiste commence sur le terrain national, mais elle ne peut en rester là. […] La révolution internationale, malgré ses reculs et ses reflux provisoires, représente un processus permanent ».

La révolution d’Octobre apparaît ainsi comme la « première étape de la révolution mondiale, qui s’étend nécessairement sur des dizaines d’années[31] ». Gramsci manifeste très nettement son désaccord :

« la théorie de la révolution permanente […] n’est rien d’autre qu’une prévision générale présentée comme dogme et qui se détruit elle-même du fait qu’elle ne se manifeste pas effectivement[32] ».

Il rejette tout particulièrement le « napoléonisme » impliqué d’après lui par la conception trotskyste, c’est-à-dire l’exportation de la révolution par les armes (militarisant ainsi une lutte qui devrait être d’abord politique)[33]. Contre tout internationalisme abstrait, il affirme qu’« une classe de caractère international [le prolétariat], dans la mesure où elle guide des couches sociales strictement nationales (les intellectuels), et même souvent moins encore que nationales, particularistes et municipalistes (les paysans), doit “se nationaliser, dans un certain sens[34] ».

Dal Maso écrit à raison que « Gramsci privilégie le plan national et cela a certaines conséquences. Il n’est pas excessif d’affirmer qu’il vise davantage à défendre les avancées de l’URSS sur le terrain national […] qu’à justifier l’impossibilité de la révolution mondiale et de la construction du socialisme[35] ».

Pour autant, Gramsci écrit également que « le développement va en direction de l’internationalisme, mais le point de départ est “national”, et c’est de ce point de départ qu’il faut partir. Mais la perspective est internationale et ne peut être que telle[36] ». À la lecture d’un tel passage, d’après Dal Maso, « la faiblesse de la position gramscienne devient évidente d’un point de vue internationaliste : l’assimilation de l’hégémonie à la politique nationale, qui s’emploie à maintenir la direction des groupes alliés à l’échelle locale, etc., n’est pas plus liée à une politique internationale que par une vague “perspective internationale” qui aboutit précisément à ce que Gramsci pensait devoir combattre, c’est-à-dire un internationalisme abstrait et formel, dont le rapport avec la politique nationale est insuffisamment déterminé[37] ».

Il est certain que Gramsci nous donne trop peu d’éléments sur la dialectique entre perspective internationale et politique nationale. Cela étant, sa critique de la révolution permanente, aussi unilatérale soit-elle, ne me semble pas signifier une adhésion sans reste au « socialisme dans un seul pays » en vigueur. Il se place en effet du point de vue du prolétariat conçu comme « classe internationale », et il insiste sur l’importance cruciale de la perspective internationale, à une époque où ce dernier est soumis de plus en plus exclusivement à la « perspective nationale » de l’URSS stalinienne[38].

En somme, l’effort pour consolider le socialisme dans un seul pays n’a de sens à ses yeux que s’il se dépasse en une dynamique politique et hégémonique à l’échelle internationale.

Conclusion

L’ouvrage montre à quel point il peut être fructueux de « lire en contrepoint Gramsci et Trotsky », comme le dit Fabio Frosini dans la préface[39]. Ces deux penseurs et révolutionnaires apparaissent aujourd’hui comme deux sources incontournables pour une réflexion politique et stratégique communiste sérieuse.

Il ne s’agit certes pas d’appliquer leurs conceptions telles quelles et il faut impérativement les actualiser et les confronter. Or cette confrontation a rencontré de nombreux obstacles au cours des décennies passées : jugements critiques unilatéraux de Gramsci envers Trotsky ; usages de la pensée gramscienne par des courants réformistes, populistes, etc. ; anti-trotskysme ouvert ou latent (selon les époques) de l’héritier revendiqué de Gramsci, le PCI ; assimilation de sa pensée à une ligne social-démocrate ou stalinienne par les courants se réclamant de Trotsky.

Un ouvrage comme celui de Juan Dal Maso nous aide à surmonter ces obstacles et à mettre en œuvre une discussion avec et entre ces deux penseurs révolutionnaires, qu’il s’agit donc de poursuivre.


Notes

[1] Juan Dal Maso est membre du Partido de los Trabajadores Socialistas (PTS) et a publié, outre El Marxismo de Gramsci (2016) : Hegemonía y lucha de clases. Tres ensayos sobre Trotsky, Gramsci y el marxismo, de Juan Dal Maso (2018); Althusser y Sacristán. Itinerarios de dos comunistas críticos (2020, avec Ariel Petruccelli) ; et Mariátegui. Teoría y revolución (2023).

[2] C10, II, §41, xiv, p. 124. Je cite les Cahiers de prison dans l’édition Gallimard (Paris, 1978-1996) dirigée par Robert Paris. J’indique le numéro du cahier suite à la suite de la lettre C, puis le numéro de la note suite au signe §.

[3] Juan Dal Maso, Le marxisme de Gramsci, Hégémonie et révolution permanente dans les « Cahiers de prison », Paris, Éditions Communardes, 2025, p. 38

[4] C13, § 17, p. 382.

[5] Idem.

[6] Juan Dal Maso, Le marxisme de Gramsci, op. cit., p. 100.

[7] Ibid.

[8] Cela correspond en partie à la stratégie du Komintern en Allemagne en 1923 : l’entrée des communistes (alliés aux social-démocrates de gauche) aux gouvernements de Saxe et de Thuringe, a fortiori s’ils prenaient la décision d’armer des ouvriers, provoquerait une réaction coercitive des classes dominantes et de l’État fédéral, à laquelle il s’agirait de répondre par une insurrection de masse ; cette insurrection a toutefois été annulée, sauf à Hambourg où elle a été déclenchée par erreur et a été réprimée dans le sang. D’une manière partiellement analogue, dans le Chili de l’Unité populaire, le MIR interpellait le gouvernement Allende pour qu’il décide d’armer les ouvriers afin d’être en mesure de résister à un coup d’État militaire.

[9] Cette attitude pragmatique quant aux formes de la révolution est proche de celle de Marx et d’Engels. D’après ce dernier, Marx estimait que l’Angleterre, en raison de son système parlementaire et du développement de sa classe ouvrière, était en Europe « le seul pays où la révolution sociale inévitable pourrait se faire par des moyens pacifiques et légaux. Certes, il n’a jamais oublié d’ajouter qu’il ne s’attendait guère à ce que les classes dominantes en Angleterre se soumettent à cette révolution pacifique et légale sans faire une pro-slavery rebellion », faisant référence au soulèvement des planteurs esclavagistes du Sud des États-Unis déclenchant la guerre de sécession (Friedrich Engels, Préface à l’édition anglaise de 1886 à Karl Marx, Le Capital. Livre I, Paris, Éditions sociales, 2016, p. 30).

[10] Il faut certes préciser que Dal Maso prend le terme en un sens plus englobant, en s’appuyant sur Trotsky : « la guerre civile constitue une étape déterminée de la lutte de classes, lorsque celle-ci rompant les cadres de la légalité vient se placer sur le plan d’un affrontement public et dans une certaine mesure physique des forces en présence. Conçue de cette façon, la guerre civile embrasse les insurrections spontanées déterminées par des causes locales, les interventions sanguinaires des hordes contre-révolutionnaires, la grève générale révolutionnaire, l’insurrection pour la prise du pouvoir et la période de liquidation des tentatives de soulèvement contre-révolutionnaire » (Trotsky, « Les problèmes de la guerre civile », Conférences faites à la Société des sciences militaires de Moscou, 29 juillet 1924, cité p. 101). Mais il me semble que, même définie ainsi, la guerre civile ne saurait être considérée comme la stratégie privilégiée des forces émancipatrices et que l’usage de cette expression introduit une certaine confusion dans le débat stratégique.

[11] Juan Dal Maso, Le marxisme de Gramsci, op. cit., p. 85.

[12] C15, §11, p. 121 (cité p. 90).

[13] J’emprunte l’expression à Daniel Egan, The Dialectic of Position and Maneuver: Understanding Gramsci’s Military Metaphor, Leyde, Brill, 2016. Voir Yohann Douet, L’hégémonie et la révolution : Gramsci penseur politique, Paris, éd. Amsterdam, 2023, p. 173-212, chapitre 6 « La dialectique entre guerre de position et guerre de mouvement ».

[14] C1, §133, p. 118.

[15] Gramsci note que c’est précisément ce qui s’est passé dans l’art militaire : C13, § 14, p. 373.

[16] Juan Dal Maso, Le marxisme de Gramsci, op. cit., p. 175.

[17] Ibid. J’ajoute le passage entre crochets, Y.D.

[18] Je l’ai discuté ailleurs : Yohann Douet, L’hégémonie et la révolution, op. cit., p. 254-262.

[19] La célèbre déclaration du Programme de transition,selon laquelle « la crise historique de l'humanité se réduit à la crise de la direction révolutionnaire », est symptomatique de cette approche. Bien évidemment, cette caractérisation du « style » théorico-politique de Trotsky a pour but de marquer sa différence avec celui de Gramsci et demanderait à être nuancé.

[20] Ibid., p. 79-82. Les passages des Cahiers renvoyant respectivement aux deux modalités opposées, permanentiste et passive, du changement historique sont : C13, §17, p. 379-380 ; C15, §17, p. 128-129.

[21] À vrai dire, c’est plutôt après l’échec des révolutions de 1848-1849 que Marx et Engels théorisent cette conception, notamment dans l’« Adresse du Comité Central à la Ligue des communistes » de 1850, où Marx peut écrire qu’« il est de notre intérêt et de notre devoir de rendre la révolution permanente ».

[22] C10, I, § 12, p. 41. Sur la notion de « forme actuelle », voir Juan Dal Maso, Le marxisme de Gramsci, op. cit., p. 83-84.

[23] C’est dans l’ouvrage intitulé La révolution permanente, écrit pour l’essentiel en 1929 et que Gramsci n’avait vraisemblablement pas lu, que Trotsky offre la version la plus élaborée de sa théorie.

[24] Ibid., p. 96.

[25] Juan Dal Maso, Le marxisme de Gramsci, op. cit., p. 83.

[26] Voir également Juan Dal Maso, « À la recherche de la forme actuelle de la révolution permanente », Armes de la critique, décembre 2005. 

[27] Ibid., 174.

[28] Ibid.

[29] Léon Trotsky, La révolution permanente, Introduction (revperm.pdf).

[30] Voir Juan Dal Maso, Le marxisme de Gramsci, op. cit., p. 106-109. Il souligne d’ailleurs certaines évolutions de Gramsci sur ce point, même s’il reste opposé à Trotsky.

[31] Léon Trotsky, La révolution permanente, Préface à l’édition française (revperm.pdf).

[32] C14, § 68, p. 85.

[33] Il s’agit à nouveau d’une critique peu justifiée. Trotsky, loin de vouloir exporter la révolution par des moyens militaires, a toujours été attentif aux contextes socio-politiques internes aux différents pays. Par ailleurs, il a toujours refusé d’endosser le rôle d’un Napoléon soviétique, et n’a pas utilisé son prestige et pouvoir militaire de dirigeant de l’Armée rouge pour l’emporter dans sa lutte contre Staline, même si les partisans de ce dernier ont pu l’en accuser.

[34] C14, §68, p. 84.

[35] Juan Dal Maso, Le marxisme de Gramsci, op. cit., p. 136.

[36] C14, § 68, p. 84.

[37] Juan Dal Maso, Le marxisme de Gramsci, op. cit., p. 136.

[38] Voir notamment Romain Descendre et Jean-Claude Zancarini, L’OEuvre-vie d’Antonio Gramsci, Paris, La Découverte, 2023, p. 507-508.

[39] Fabio Frosini, Préface à Juan Dal Maso, Juan Dal Maso, Le marxisme de Gramsci, op. cit., p. 7.

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

Ne vous arrêtez pas en si bon chemin !

Pour aller plus loin

Soutenez Contretemps

pour une revue critique et indépendante

Vos dons nous permettent de publier des analyses libres, sans publicité ni compromis. Chaque contribution est essentielle.

Inscrivez-vous
à la newsletter

Abonnez-vous à la newsletter de Contretemps et suivez nos analyses entretiens et débats critiques.

Partager l'article

Email
Facebook
LinkedIn
Telegram
WhatsApp
X