Les années sous Orbán ont néanmoins produit des effets durables, en particulier le glissement vers la droite nationaliste de tout le spectre politique du pays, ce que le nouveau parlement reflète parfaitement. Si le vainqueur Péter Magyar se démarque d’Orbánpar une posture pro-Union européenne (UE), sa ligne ne sortira pas le pays de la dépendance économique.
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Le gouvernement du Fidesz [le parti d’Orbán], au pouvoir depuis 16 ans, représente un modèle pour beaucoup de partis de droite nationaliste en Europe et au-delà. Les élections parlementaires du 12 avril y ont mis un terme. Avec 38,7 % des voix, la droite nationaliste dure du Fidesz se trouve nettement derrière la droite nationaliste un peu plus modérée de Tisza et son candidat Péter Magyar qui en réunit 52,9 %. De plus, forte de son score de 5, 8 %, l’extrême droite de Mi Hazank réussit à franchir le seuil des 5 %.
En termes de sièges, la défaite du Fidesz est amplifiée. 106 des 199 sièges de l’Assemblée hongroise sont réservés aux gagnants des 106 circonscriptions du pays. Tisza en remporte 93. Avec un total de 138 sièges, le parti dispose d’une majorité des deux tiers.
Double rupture
Cette confortable majorité permet à Tisza de s’affranchir du carcan rigide de la Constitution, que le Fidesz avait façonnée à sa mesure.
Le parti de Viktor Orbán avait ainsi construit un « filet de sécurité » visant à amortir les conséquences d’éventuelles défaites électorales. La Constitution de 2011 est en effet conçue de sorte à ce que les cadres du Fidesz maintiennent leurs positions clés dans l’appareil d’Etat pendant de nombreuses années après une défaite électorale, par exemple dans les autorités de régulation.
De ce point de vue, la défaite du 12 avril représente une rupture importante. La deuxième rupture concerne l’opposition de forces qui incarnaient une voie libérale aux accents écologistes. Un seul parmi les partis libéraux d’opposition, Demokratikus Koalíció (DK), s’est présenté dans l’ensemble du pays. Il n’a même pas atteint 2 % des voix. Ainsi, seules des nuances de la droite nationaliste sont représentées au sein du nouveau Parlement.
Le Fidesz a certes perdu les élections, mais au cours de ses seize années au pouvoir, ce parti a considérablement décalé le spectre politique vers la droite.
Les raisons économiques de la défaite de Fidesz
La cause principale de la défaite électorale du Fidesz se trouve dans la conjonction d’une économie en stagnation et d’une accumulation des richesses dont bénéficient des hommes d’affaires proches du parti et du Premier ministre.
Depuis le début des années 1990, les gouvernements hongrois misent sur des investissements étrangers dans les industries d’exportation et en particulier dans l’automobile. Le Fidesz a encore renforcé cette orientation. Les géants de l’automobile allemande ont reçu des subventions généreuses. La spécialisation étroite autour de l’automobile et la proximité avec l’industrie d’exportation allemande se sont transformées en problème ces dernières années.
Car l’industrie allemande et surtout sa branche automobile est plongée dans une crise structurelle grave, qui a des répercussions considérables sur les économies dépendantes d’Europe centrale, en particulier celles qui sont fortement spécialisées dans l’industrie automobile. Ces dernières années, le gouvernement Fidesz s’était également efforcé, grâce à des subventions généreuses, d’attirer des fabricants de batteries chinois et sud-coréens. Les attentes liées à ces usines ne se sont pas concrétisées, notamment en raison des revirements de la politique européenne en matière de voitures électriques.
Mais cette stagnation s’explique aussi par d’autres raisons. À l’approche des élections de 2022, le gouvernement Fidesz avait fortement stimulé l’économie. Celle-ci a toutefois été secouée par de violentes turbulences en raison de la guerre en Ukraine et des sanctions de l’Union européenne. La Hongrie étant particulièrement dépendante des importations de pétrole et de gaz en provenance de Russie, les répercussions des sanctions de l’UE ont été assez importantes. Après une brève tentative de contrôle des prix de l’essence, les tarifs de l’énergie ont grimpé en flèche.
À son apogée l’inflation a atteint un niveau de 25 %. Une spirale d’inflation et de dévaluation s’est alors enclenchée. Le gouvernement Fidesz a réagi en mettant en place une politique d’austérité dure, qu’il a tenté de masquer derrière des campagnes politiques, notamment contre la communauté LGBT. Le sous-financement des secteurs de la santé et de l’éducation s’est aggravé. Les problèmes rencontrés dans le secteur de la santé publique, en particulier, ont suscité un mécontentement considérable au sein de la population.
Par ailleurs, la stagnation économique de la Hongrie a été accentuée par le gel de la majeure partie des fonds européens, en raison de problèmes liés à l’état de droit et, surtout, de controverses autour de la politique vis-à-vis de l’Ukraine. Ces dernières constituent manifestement le principal motif du gel des fonds. Ceux-ci ont été gelés en 2022, lorsque le gouvernement Fidesz a vivement critiqué (sans toutefois la bloquer) la politique de sanctions croissantes de l’UE et a maintenu ses contacts avec Moscou.
Dans des cas comparables, voire plus graves, de manquements à l’état de droit et de corruption, comme en Bulgarie, l’UE s’est abstenue de prendre des mesures financières sévères. Les transferts nets de l’UE vers la Hongrie ont diminué, passant de 3,1 % en 2020 à environ 0,5 % seulement en 2025 (Farkas 2026 : 49). Un tel recul a évidemment un effet nettement dépressif sur la croissance économique. En ce sens, l’UE a exercé une influence sensible — bien qu’indirecte — sur le contexte économique des élections législatives.
Nationalisme économique sélectif et bourgeoisie de clientèle pro-Fidesz
Dans ce contexte, des couches de population de plus en plus larges se sont indignées de l’ostentation croissante de richesse de la part d’hommes d’affaires proches de Fidesz, certains appartenant au cercle le plus intime du Premier ministre Viktor Orbán. En 2010, Fidesz s’était présenté en promettant de renforcer le capital national. En effet, avant 2010, la position du capital national en Hongrie était encore plus faible que dans la plupart des autres pays de la région. Cela avait suscité un mécontentement croissant parmi les capitalistes nationaux, mécontentement que le Fidesz avait alors su capter.
De fait, après 2010, les gouvernements Fidesz ont favorisé le capital national par des nationalisations ciblées suivies de reprivatisations, l’octroi de licences, des appels d’offres et une politique de crédit ciblée menée par les banques publiques. Le renforcement du capital national s’est essentiellement concentré sur les secteurs des services (banques, commerce de détail, tourisme), le bâtiment et l’agriculture. Il était particulièrement important pour Fidesz d’augmenter la part des banques nationales à plus de 50 % du secteur bancaire. Certaines banques étrangères se sont retirées de Hongrie après la grande crise financière de 2008, ce qui a rendu possible des acquisitions dans le secteur bancaire.
Le secteur bancaire montre toutefois clairement que l’objectif du Fidesz était surtout de favoriser des hommes d’affaires liés au parti ou à Viktor Orbán. Après plus d’une décennie de nationalisations, de reprivatisations et de restructurations, un nouveau grand groupe bancaire national a été constitué : la Magyar Bankholding (MBH).
Celle-ci relève de la sphère d’influence de Lőrinc Mészáros, qui, avant son ascension fulgurante depuis 2010, était installateur de gaz dans le village natal d’Orbán. Le gendre d’Orbán, István Tiborcz, a lui aussi réussi à s’imposer dans le secteur bancaire. En 2021, la part des banques liées au parti représentait près d’un quart du secteur bancaire, dont environ 16 % pour la seule MBH (Várhegyi 2023 : 192, tableau 3).
La fortune diversifiée de Mészáros est estimée à plus de 3 milliards d’euros. Tiborcz n’est pas non plus démuni : sa richesse est évaluée à environ 1,5 milliard d’euros (Bottoni 2025 : 339). Tous deux sont considérés comme des figures emblématiques de la nouvelle bourgeoisie. En raison des liens étroits de cette nouvelle bourgeoisie avec le parti au pouvoir, la sociologue hongroise Erzsébet Szalai (2018) parle de « bourgeoisie de clientèle ». On observe également, chez une partie de cette nouvelle bourgeoisie, des liens personnels et familiaux avec les hauts responsables du Fidesz.
L’économiste hongrois Tamás Mellár (2026) estime que la part du capital lié au Fidesz dans le PIB hongrois se situe autour de 25 à 30 %, tandis que celle des petites et moyennes entreprises nationales se situe entre 20 et 25 %. Bien qu’il y ait eu des mesures de soutien plus larges en faveur des entreprises nationales, le caractère de plus en plus unilatéral de l’aide accordée à la bourgeoisie de clientèle a engendré une frustration croissante parmi les petites et moyennes entreprises.
L’ostentation de richesse de certains capitalistes proches de Fidesz et d’Orbán a également suscité du mécontentement dans d’autres couches de la population, notamment dans un contexte de stagnation économique.
La politique étrangère au centre de la campagne électorale
Le Fidesz semblait de plus en plus déconnecté de la situation réelle du pays. Pendant la campagne électorale des sujets relatifs à la vie quotidienne se sont imposés. Au lieu d’y répondre, le Fidesz a misé sur la politique étrangère autour du thème de la paix.
Le gouvernement Fidesz a reproché à l’UE de ne pas élaborer de solutions politiques pour mettre fin à la guerre en Ukraine. Il a également jugé que les sanctions allaient trop loin, en particulier dans le domaine de l’énergie. En effet, après la quasi-interruption des importations d’énergie en provenance de Russie, l’UE risque, avec la guerre actuelle déclenchée par les États-Unis et Israël contre l’Iran et l’interruption subséquente des livraisons d’énergie en provenance du golfe Persique, de faire face à une grave impasse énergétique.
Sur le plan intérieur, toutefois, Fidesz a intégré sa prise de distance vis-à-vis de la politique européenne d’escalade du conflit dans une campagne de haine personnalisée contre le président ukrainien Volodymyr Zelensky. Une telle campagne contre de prétendues « menaces » internes et externes – de Soros aux minorités sexuelles – se sont multipliées ces dernières années. Elles ont notamment servi à détourner l’attention des problèmes économiques, de la politique budgétaire austéritaire et de divers scandales. Une campagne aussi agressive, y compris sur le plan visuel, contre Zelensky ne correspond pas à l’objectif proclamé d’une politique de paix ; au contraire, elle le discrédite.
Une grande partie de la population s’est lassée de cette campagne, et cela valait tout particulièrement pour le ciblage à l’encontre de Zelensky. Depuis des mois, le président ukrainien était présenté partout dans le pays sur des affiches, aux côtés du chef de l’opposition Péter Magyar et parfois aussi de la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, comme une « menace » personnifiée.
Le mécontentement s’est manifesté, dans les semaines précédant les élections, par l’arrachage et la dégradation d’affiches, en particulier celles dirigées contre Zelensky, y compris dans des bastions traditionnels du Fidesz. La crédibilité du Fidesz en tant que « parti de la paix » autoproclamé n’a guère été renforcée non plus par la visite du vice-président américain J. D. Vance juste avant les élections hongroises. Peu de temps auparavant, le président américain Donald Trump avait menacé l’Iran d’anéantissement.
En réponse à la campagne anti-ukrainienne du Fidesz, Magyar s’est montré prudent, tandis que les médias libéraux d’opposition ont, eux, mis en avant de manière offensive une ligne antirusse, qui trouve un écho notable dans la population hongroise, marquée par de forts ressentiments envers la Russie. Dans ces médias, le Premier ministre Orbán et le Fidesz ont été présentés comme un cheval de Troie de la Russie au sein de l’UE, et des rumeurs ont également circulé concernant des projets d’ingérence de la part d’agents russes.
Tisza, dynamique mais fragile
Au final, la campagne agressive du Fidesz a effectivement conduit à une forte mobilisation — mais du côté de l’opposition. Avec 79,4 %, la participation électorale a atteint un niveau record, ce qui a surtout profité à Tisza. En particulier les électeurs plus jeunes et les habitants des grandes villes ont voté pour Tisza. Fidesz, en revanche, a perdu environ 700.000 électeurs — y compris dans les régions rurales, où le parti est pourtant très bien implanté.
Péter Magyar n’est apparu sur la grande scène politique que depuis deux ans. Il appartenait auparavant au second cercle de Fidesz. En tant qu’ancien initié, ses critiques du système clientéliste de favoritisme de Fidesz ont suscité une grande attention. Il a mis au jour les contradictions du discours de Fidesz dans de nombreux domaines.
Sur deux points décisifs, Magyar a suivi une voie différente de celle du courant libéral qui dominait jusqu’alors l’opposition, dont il s’est démarqué aussi nettement que du Fidesz : il a mis en avant les problèmes du quotidien sans promouvoir comme solution les recettes néolibérales discréditées des années 1990 et du début des années 2000, et il s’est rendu de manière ciblée dans les bastions ruraux et les petites villes favorables à parti d’Orbán. Il a réussi à faire de son mouvement le principal espoir pour battre le Fidesz dans les urnes. La plupart des partis libéraux se sont effacés en faveur de Tisza.
Sur le fond, Magyar est resté vague. Sa symbolique et sa rhétorique sont nationalistes, mais il s’est montré davantage favorable à l’Union européenne. L’objectif central de Tisza est le déblocage des fonds européens. Pour y parvenir, le nouveau gouvernement modifiera sa position vis-à-vis de l’Ukraine et de la Russie. Magyar a également envoyé des signaux au capital étranger. Pendant la campagne électorale, Tisza a mis en avant, sur les questions économiques, des personnalités étroitement liées au capital international : István Kapitány, ancien cadre dirigeant de Shell, et András Karmán, qui travaillait récemment à Erste Bank. Sur le plan programmatique, Tisza a annoncé vouloir rejoindre la zone euro.
Tisza est entièrement façonné autour de Magyar. Il est entouré d’un cercle limité de personnes ayant une expérience politique, et celles-ci sont majoritairement issues du Fidesz. Tisza a presque exclusivement misé sur des candidats sans implication dans des scandales mais aussi très inexpérimentés. Beaucoup d’entre eux sont des hommes d’affaires. Selon la Frankfurter Allgemeine (Haneke 2026), les candidats n’étaient même pas autorisés à accorder des interviews.
Les militants sont actifs au sein d’un réseau d’ « îlots Tisza » gravitant autour du parti. Une telle structure a été très utile pour la mobilisation électorale, mais elle présente de sérieux déficits démocratiques et convient peu à un parti de gouvernement. Il sera également intéressant de voir comment la direction de Tisza gérera son électorat hétérogène. D’après un sondage de Republikon de mars, seuls 11 % des électeurs de Tisza se définissaient comme conservateurs, contre 43 % comme libéraux et 32 % comme de gauche (Martin 2026 : 17).
Une fois au gouvernement, Tisza devra par ailleurs faire face à la fois à une opposition politiquement expérimentée et à un appareil d’État dont les postes clés sont encore occupés par des proches de Fidesz. Pour prendre le contrôle des principales fonctions au sein des autorités de régulation économique, de la Cour des comptes, etc., Tisza devra modifier la Constitution — et il le fera. Le parti a d’ailleurs engagé la bataille sur cette question dès le lendemain des élections. De nombreux conflits entre Fidesz et Tisza autour du contrôle de l’appareil d’État sont à prévoir.
Les forces libérales, écologistes et de gauche sont confrontées à la nécessité de repartir complètement de zéro. Le niveau local — notamment Budapest — pourrait servir de point de départ à ce renouveau. Si une réorientation de la politique étrangère vers Bruxelles semble se dessiner, ce qui changera réellement sur le plan intérieur est en revanche beaucoup moins clair.
Bibliographie
Bottoni, Stefano (2025), Orbán. Vom Dorffußballer zum globalen Vorbild der Illiberalen. Die Biografie, Budapest.
Farkas, Zoltán (2026), « Akut fázisban », HVG, 15 janvier 2026, p. 48-50.
Haneke, Alexander (2026): « Ihm geht es um den Frust im Alltag », Frankfurter Allgemeine, 11 avril 2026, p. 3.
Martin, József Péter (2026): « Egy új szövetség reménye ». In: Magyar Narancs, 16avril, p. 16-17.
Mellár, Tamás (2026): « Megszorítás vagy NER-vállatok vége? » In: Élet es irodalom, 20 février 2026, 3
Szalai, Erzsébet (2018): Hatalom és értelmiség globális térben. Tanulmányok és publicisztikai irások 2015-2018. Budapest
Várhegyi, Éva (2023): Bankrendszer elfoglalása. Hogyan állitja szolgátlatába a bankokat a politikai hatalom? Budapest
