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Prenant comme point de départ les révoltes populaires de 2018, ce texte dense et documenté – publié en janvier 2019 – revient sur la destruction puis le remodelage de l’Irak par la guerre étasunienne à partir de 2003. Ainsi que le montre Philip Marfleet, il existe quelques similitudes entre le coup d’État au Chili en 1973 et l’invasion de l’Irak en 2003 parce que, dans les deux cas, il s’agissait pour les États-Unis de venir à bout d’un régime politique récalcitrant – qu’il soit démocratique au Chili, ou autoritaire en Irak – et d’ « ouvrir » les économies de ces pays au néolibéralisme le plus agressif. Le pillage organisé et spectaculaire de l’Irak, ainsi que l’implosion brutale de l’État, et de ses institutions, mena effectivement le pays à « l’âge de pierre », pour citer la menace formulée par le secrétaire d’État étasunien James Baker III en 1991.

Au reste, l’utilité de ce texte ne s’arrête pas là : il permet d’alimenter la réflexion sur la question de l’impérialisme, à l’heure où ce concept phare de la tradition marxiste refait l’objet de vifs débats face aux transformations géopolitiques, et notamment à l’émergence de nouveaux pôles de puissance à l’échelle mondiale. Car les mécanismes spécifiques qui ont conduit au démantèlement de l’Irak sont à bien des égards révélateurs des logiques, caractéristiques et traductions concrètes de l’impérialisme moderne ces trois dernières décennies. Il faut donc espérer que cette tragique séquence irakienne soit davantage prise en compte dans les travaux attachés à penser le capitalisme néolibéral, ou les démocraties occidentales, indissociables de la dynamique impérialiste. C’est là un champ de recherche qui de toute évidence n’est pas suffisamment labouré.

Cet article a été initialement publié dans la revue International Socialism. Son auteur, Philip Marfleet, est professeur émérite de sciences sociales à l’université d’East London et co-directeur de l’ouvrage collectif Iraq since the Invasion. People and Politics in a State of Conflict (Routledge, 2020).

Aya Khalil

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Au cours de l’été 2018, des années de protestations massives et répétées en Irak culminèrent en de furieuses manifestations contre le régime de Bagdad[1]. Centrées sur les champs pétrolifères du sud, elles étaient dirigées contre la corruption et les politiques économiques servant les intérêts du régime. Les manifestants mirent en évidence les problèmes de chômage et les salaires de misère, attaquant les bureaux des partis et des milices qui avaient prospéré sous le système politique mis en place par les États-Unis après l’invasion de 2003. Ils exigeaient un changement radical : la fin de la corruption et du sectarisme, et l’arrêt de l’ingérence en Irak des puissances mondiales et des États voisins[2]. Ce mouvement de masse, qui n’a guère retenu l’attention en Amérique du Nord ni en Europe, est un signe de l’échec global de la stratégie de Washington pour l’Irak après Saddam Hussein. Loin de constituer une base stable pour les intérêts étasuniens, l’Irak est dans un équilibre hautement précaire : ses politiciens sont la cible de l’hostilité des masses, sa jeunesse pousse pour le changement social.

Les manifestations qui commencèrent dans les champs pétrolifères en juillet 2018 s’étendirent à toutes les grandes villes du sud et du centre de l’Irak, ciblant des politiciens accusés d’avoir volé une grande partie des revenus pétroliers du pays, laissant la majorité de la population démunie. Une banderole indiquait : « 2 500 000 barils par jour ; 70 dollars par baril ; 2 500 000 × 70 = 0. Désolé, Pythagore : nous sommes à Bassora »[3]. Les manifestants incendièrent les bâtiments du gouvernement et les bureaux de tous les grands partis, y compris des organisations qui avaient jusqu’alors dominé la politique régionale. À Najaf, l’un des centres historiques de la tradition chiite et du « quiétisme » politique[4], les manifestants prirent d’assaut l’aéroport, interrompant le trafic aérien. À Hilla, ils attaquèrent les bureaux du mouvement Sadr : si ce dernier avait dans un premier temps soutenu les protestations, il n’en était pas moins associé au système politique corrompu.

Les manifestations ont été décrites comme étant « sans leader »[5], autrement dit aucun courant politique spécifique ne les a initiées ni n’a joué un rôle de premier plan dans les événements. Structurées autour de réseaux de militant·es qui ont commencé à émerger en 2015, elles ont réuni en particulier les jeunes de la « Génération 2000 », c’est-à-dire les Irakien·nes devenus jeunes adultes après l’invasion. Ils réclament avec force la fin de la muhâsasa ta’ifia, le système de répartition ethno-sectaire imposé par les États-Unis, et de la corruption. En juillet 2018, le slogan « al-shaab yurid isqat al-nizam » (« le peuple exige la chute du régime ») fut entendu durant les manifestations de masse à Bagdad[6]. Cette émulation des révolutions de 2011 en Tunisie, en Égypte, en Syrie et dans d’autres États du monde arabe illustre le rythme du changement en Irak, où les États-Unis ont déclaré en 2003 la fondation d’un nouvel « Irak libre » qui serait un allié stable et un modèle de développement pour la région du Golfe. L’ordre post-invasion a non seulement produit un renouveau islamiste/salafiste sous la forme de « l’État islamique » (Daech), mais aussi un mouvement pour le changement basé sur les champs pétrolifères, où les sociétés étasuniennes espéraient obtenir une mainmise incontestable sur les ressources irakiennes.

 

Vision et réalité

Le mécontentement était déjà évident en mai 2018, alors que des millions de personnes se sont abstenues lors des élections parlementaires. Selon Joost Hiltermann, le faible taux de participation, inférieur à 45 %, confirmait que les Irakiens « pensaient que leur vote ne produirait pas le type de changement qu’ils recherchent, à savoir une refonte radicale d’un système politique qui se nourrit de népotisme, de favoritisme partisan et de corruption pure et simple »[7]. Les résultats définitifs ont montré un effondrement du soutien aux partis coalisés autour du premier ministre sortant Haider al-Abadi et soutenus par les États-Unis. Le plus grand nombre de sièges fut remporté par le bloc Sayirun (« En marche », appelé aussi « L’alliance pour la réforme »), une coalition apparemment improbable dirigée par l’ancien chef de milice chiite Moqtada al-Sadr et comprenant le Parti communiste irakien (PCI)[8]. À Bagdad, Sayirun a remporté près de 25 % des voix, soit plus de deux fois plus que ses rivaux. Suhad al-Khateeb, membre du PCI, est la première femme à être élue à Najaf ; Haïfa al-Amine, également membre du parti, a remporté un siège dans la province de Dhi Qar. Al-Khateeb a déclaré : « Nous [les communistes] voulons la justice sociale, la citoyenneté, et sommes contre le sectarisme ; et c’est aussi ce que veulent les Irakiens »[9].

Tandis que les blocs électoraux marchandaient les postes dans un nouveau gouvernement, Abadi resta au pouvoir, tentant d’apaiser les manifestants en licenciant les fonctionnaires locaux et en suspendant le ministre de l’électricité, une cible de l’hostilité populaire alors que les Irakiens souffraient de températures de plus de 50° C et que les coupures de courant persistaient parfois pendant plusieurs jours. Abadi promit également des milliards de dollars pour le développement dans le sud. En août 2018, le gouvernement annonça des recettes pétrolières record, avec un revenu de 7,7 milliards de dollars ; en septembre, alors que l’argent promis pour les projets de développement ne s’était jamais matérialisé, et que des milliers de personnes à Bassorah étaient tombées malades à cause de la pollution de l’eau, de nouvelles manifestations appelèrent à la démission d’Abadi. Les manifestants scandaient : « Nous avons soif, nous avons faim, nous sommes malades et abandonnés »[10].

Bassorah fut longtemps le centre de la lutte des travailleur·ses en Irak et a récemment connu une redynamisation des organisations syndicales. En 2017, des grèves du secteur électrique ont conduit à la formation d’un nouveau syndicat ; en mars 2018, des milliers de travailleurs ont répondu à la violente répression en occupant des centrales électriques. Depuis, les membres du syndicat participent activement aux manifestations de masse. Les manifestations en juillet ont commencé dans le champ pétrolifère de West Qurna-2, et se sont étendues ensuite notamment dans l’immense champ pétrolifère de Rumaila, près de la ville de Bassorah. Lorsque les manifestants occupèrent une installation exploitée par la société russe Lukoil, le ministre du pétrole Jabbar al-Luaibi fut contraint de faire des déclarations rassurantes en direction des sociétés internationales : « Les forces de sécurité à Bassorah ont pris des mesures pour protéger les champs pétrolifères et les employés étrangers », a-t-il déclaré, « Notre message aux grandes compagnies pétrolières a été clair et fort : l’Irak est en sécurité et ce qui se passe à Bassorah est un nuage qui s’est dissipé pacifiquement »[11].

Le secteur pétrolier irakien emploie aujourd’hui 80 000 travailleurs, soit à peine 1 % de la population active, qui compte quelque huit millions de personnes[12]. Toutefois, on ne saurait trop insister sur leur importance pour l’économie et leur puissance industrielle. Les travailleurs du pétrole résident majoritairement dans les régions en amont et en aval de la production. Ils ont une longue histoire d’organisation collective, d’autant plus importante depuis la destruction d’une grande partie de la base industrielle irakienne durant l’invasion et les conflits qui ont suivi, puis durant les récents combats contre Daech à Mossoul et dans les villes de l’ouest. Selon Hassan Jumaa Awad, président de la Fédération des syndicats du pétrole en Irak :

« Les manifestations dans le sud de l’Irak ne sont pas un accident. Elles sont l’accumulation de seize années de rage. Les régions du sud en particulier souffrent d’une négligence évidente de la part des gouvernements successifs, bien que ces régions soient les plus riches d’Irak, où 75 % du pétrole est produit. Pourtant, elles souffrent de marginalisation et de privations… La Fédération des syndicats du pétrole est très impliquée dans ces manifestations. Dès le début, Bassorah a été l’étincelle de ce mouvement, et notre syndicat a été un acteur clé. Nous n’abandonnerons pas la défense de notre nation et de notre peuple. »[13]

La principale cible des manifestants est la corruption. Dans un bilan de l’économie politique de l’Irak depuis 2003, Joseph Sassoon conclut que la corruption est devenue omniprésente.[14] Tous les secteurs du gouvernement et de l’administration locale sont touchés par la fraude et le vol, dit-il, et les efforts pour mettre à jour ces pratiques sont continuellement entravés par ceux qui en bénéficient le plus. La corruption est apparue comme un problème systémique dans les années 1990, lorsque les États-Unis ont organisé des sanctions globales contre le régime de Saddam Hussein, entraînant l’effondrement de la monnaie locale et encourageant la contrebande et l’émergence d’une économie « grise » informelle. Alors que des pénuries chroniques de biens essentiels, notamment de fournitures médicales, ont affecté la majorité des Irakien·nes, ceux qui se trouvaient au centre du régime bénéficièrent de leurs liens avec les réseaux de contrebande, accumulant de vastes sommes d’argent tout en renforçant leur emprise sur l’appareil d’État[15] .

Après une décennie de sanctions, on estime que l’économie informelle représente environ 35 % du produit intérieur brut (PIB) de l’Irak[16]. Après l’invasion de 2003 et plusieurs années d’occupation étasunienne, elle a atteint le chiffre colossal de 65 % du PIB[17]. C’est là le résultat de pratiques délibérément mises en œuvre par les forces d’occupation afin de faciliter leur contrôle au bénéfice des sociétés et réseaux commerciaux étasuniens. En effet, les États-Unis ont créé une situation de corruption dans laquelle détournement de fonds et népotisme sont monnaie courante. Soutenu par de nouvelles structures politiques basées sur l’identité confessionnelle, ce système alloue les ressources et les opportunités par le biais de réseaux confessionnels, excluant la masse des Irakiens de toutes les confessions.

Hassan Jumaa Awad en attribue la responsabilité aux États-Unis :

« La racine de nos problèmes en Irak c’est le gouvernement étasunien… Le système parlementaire [imposé par les États-Unis] en Irak est un échec et est corrompu jusqu’à l’os, rempli de politiciens qui adoptent des lois uniquement pour servir leurs propres intérêts. C’est un résultat inévitable du système de quotas politiques, qui nous a causé beaucoup de tort… Ce système corrompu est responsable du vol massif de fonds publics. Cette conduite méprisable consiste essentiellement à voler les pauvres »[18].

 

Chili-Irak

L’ordre économique et politique imposé en Irak a été conçu aux États-Unis dans les années précédant l’invasion de 2003, une époque de néolibéralisme assumé et de triomphalisme étasunien marquée par l’émergence d’un courant néo-conservateur composé de stratèges en politique étrangère. Les « néocons » étaient dévoués à une vision du changement global dans laquelle les États-Unis ont une responsabilité missionnaire. Dans ce cadre, leur objectif était soi-disant de libérer le potentiel économique bridé par des régimes comme celui de l’État baathiste de Saddam. Selon le néolibéralisme zélé des néocons, le « changement de régime » libérerait les forces du marché en Irak, permettant la généralisation de la prospérité et la mise en place d’une démocratie pluraliste sur le modèle étasunien.

Le gourou de la théorie néolibérale, l’économiste étasunien Milton Friedman, avait soutenu dans les années 1960 que les gouvernements devraient supprimer toute réglementation empêchant l’accumulation et le profit privés. Il fallait, selon lui, vendre les actifs de l’État et supprimer les programmes sociaux parrainés par l’État, transformer la façon dont la population percevait ses droits aux prestations sociales, afin que ses attentes à l’égard de l’intervention de l’État soient définitivement modifiées[19].

Ces principes ont d’abord été appliqués dans le Sud global en 1973, lorsqu’un groupe d’acolytes de Friedman – les « Chicago Boys » – se rendirent au Chili pour assister à un coup d’État parrainé par la CIA qui renversa le gouvernement élu de Salvador Allende et massacra des milliers de travailleurs, militants de gauche et autres individus considérés comme des ennemis de la nation. Ils furent rapidement nommés pour conseiller la junte dirigée par Augusto Pinochet, qui procéda à la déréglementation, à la privatisation et à la réduction des dépenses publiques, ce que Friedman appelle des « chocs » qui faciliteraient un « miracle économique »[20].

Christopher Doran soutient que le Chili de 1973 a servi de « schéma directeur pour l’Irak »[21]. Bien que des principes similaires aient guidé les stratèges étasuniens en Irak, leur intervention fut directe et d’une violence sans précédent – même en comparaison avec le coup d’État de Pinochet. Cela reflétait à la fois l’assurance des néo-conservateurs et leur inquiétude sur le fait que l’Irak ne s’était pas aligné sur les prescriptions étasuniennes pour la région du Golfe, qu’ils considéraient comme une zone d’influence essentielle[22]. À partir des années 1970, des variantes des théories de Friedman façonnèrent l’élaboration des politiques au sein des Institutions Financières Internationales (IFI), notamment la Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International (FMI). Dans les années 1980, ils élaborèrent des programmes d’ « ajustement structurel » – un moyen essentiel par lequel les programmes du Capital et les exigences des États dominants furent imposés dans le monde entier. La plupart des États du Sud furent accablés par la dette, après avoir répondu aux campagnes agressives des banques internationales pour « emprunter pour la prospérité », en contractant des prêts importants pour financer des projets d’infrastructure et des programmes sociaux. Dans les années 1980, de nombreux gouvernements, sous la pression de remboursements massifs de la dette, se sont tournés vers les IFI, qui accordèrent de nouveaux prêts sur la base de la « conditionnalité », c’est-à-dire l’acceptation de l’application brutale de mesures néolibérales.

L’Irak ne faisait pas partie de ces États. Bien que le régime baathiste ait adopté le capital privé, son pouvoir reposait principalement sur le contrôle des ressources publiques, pétrole en grande majorité, l’Irak disposant des deuxièmes plus grandes réserves de pétrole au monde. Et cela préoccupait de plus en plus Washington. L’idéologie de la mondialisation et les programmes des IFI se heurtaient à une opposition concertée. En 1998, les tentatives d’introduire un Accord multilatéral sur l’investissement (AMI) – un mandat pour un néolibéralisme agressif – se sont effondrées face à l’opposition de nouveaux mouvements de protestation à l’échelle mondiale. En 1999, ceux-ci ont atteint les États-Unis, où la conférence de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) à Seattle fut interrompue par des manifestations de masse. Joseph Stiglitz, ancien chef économiste de la Banque mondiale, nota que presque toutes les réunions de la Banque, de l’OMC et du FMI étaient « le théâtre de conflits et de troubles »[23]. Ces événements constituaient un défi pour les néo-conservateurs de Washington, enivrés par le triomphalisme après l’effondrement de l’Union soviétique et des décennies de changements néolibéraux qui à leurs yeux confirmaient la domination à l’échelle planétaire des États-Unis.

L’Irak devint une cible particulière. Ses réserves de pétrole étaient d’importance mondiale, maintenant ce que George W. Bush appelait un État « voyou », c’est-à-dire qui échappait aux disciplines économiques habituelles et semblait défier la « démocratie capitaliste libérale »[24]. En outre, plus de dix ans de sanctions n’avaient pas réussi à déstabiliser le régime baathiste qui avait annoncé en 2000 l’intention de fixer le prix du pétrole en euros plutôt qu’en dollars américains, le mode d’échange étant jusque là incontesté dans l’économie pétrolière mondiale. En 2001, une commission officielle étasunienne sur la politique énergétique recommanda que le gouvernement « procède à un examen immédiat de sa politique à l’égard de l’Irak », qui inclurait des « évaluations militaires »[25]. Et en 2002, le sous-secrétaire étasunien au commerce affirma qu’une guerre en Irak « ouvrirait cette porte sur le pétrole irakien »[26]. Bush confirma bientôt son projet d’une intervention « Chili plus » en Irak, une mission pour sécuriser les champs pétroliers et façonner un nouvel ordre économique facilité par un assaut frontal sur l’ensemble de l’État, soit là une forme de « thérapie de choc » que même Friedman n’avait pas envisagée.

 

« L’économie pour les nuls »

Selon Paul Bremer, nommé par Bush en 2003 pour diriger l’Autorité provisoire de la coalition (APC) qui mena l’occupation étasunienne pendant ses quatorze premiers mois, les ordres de Washington étaient d’« éliminer les restes du régime de Saddam », de « nettoyer le pays de l’idéologie du parti Baath », et de confisquer le rôle de l’État dans les affaires économiques afin que de nouvelles activités entrepreneuriales puissent s’épanouir[27]. Pour Bremer, l’engagement de l’État dans les affaires économiques était un anathème : seules les forces du marché pourraient façonner un nouvel Irak. Il avait pour objectif, dit-il, de « privatiser les ressources appartenant à l’État » et de « sevrer les gens de l’idée que l’État soutient tout »[28]. Ceci était directement tiré du manuel friedmanien : d’après les propres mots de Bremer, il s’agissait de « l’ économie pour les nuls »[29].

Une contradiction longtemps inhérente au néolibéralisme devint l’élément-clé de la politique étasunienne en Irak : un changement basé sur les principes du « libre » marché nécessitait la mise en place d’un État autoritaire. Washington mobilisa des forces qui, en mars 2003, submergèrent très vite l’armée irakienne[30]. En quelques semaines, l’APC avait démantelé les institutions-clés et imposé des changements radicaux visant, selon Bremer, à produire « une relocalisation globale des ressources et des personnes dépendant de l’État vers l’entreprise privée »[31]. Il réduisit le salaire minimum, supprima les principaux droits de douane sur les biens importés, annonça un programme de privatisation des entreprises publiques, invita les entreprises étrangères à entrer en Irak avec le plein droit de rapatrier leurs bénéfices, et élimina le système baathiste d’impôt progressif sur le revenu, en réduisant l’impôt sur les sociétés de 40 à 15 %, soit le même taux que celui payé par la masse des Irakiens. Les États-Unis ne toléreraient aucune opposition à leurs réformes, déclarait-il : « Nous dominons la scène et nous continuerons à imposer notre volonté à ce pays »[32].

 

« Criminalité des entreprises d’État »

Après le coup d’État de 1973 au Chili, les capitalistes locaux se sont vu attribuer un rôle essentiel dans la transformation de l’économie. En fait, les premières années sous Pinochet ont vu une poussée des importations à bas prix et un festin spéculatif pour les financiers, les « piranhas », qui profitèrent d’une monnaie faible et d’une hyperinflation. L’industrie locale s’effondra et les ressources quittèrent massivement le pays. Le lobby industriel protesta : Orlando Sáenz, le chef de la Société nationale des Industriels du Chili se plaignit du « chaos » et des « opérations spéculatives sauvages »[33]. L’ancien étudiant de Friedman, l’économiste politique André Gunder Frank, qui se trouvait alors au Chili, se plaignit auprès de son mentor que, selon la doctrine de Chicago pour le changement : « le secteur devait dépérir, mais l’État devait être reconstruit pour exercer une autorité extrêmement efficace sur les soins et l’alimentation du secteur privé et étranger »[34]. Cette observation s’avéra prophétique par rapport à de nombreuses expériences d’ajustement structurel ultérieures, et pourrait être appliquée avec précision à l’expérience de l’Irak en 2003, bien que les institutions publiques de base n’aient pas « dépéri » mais aient été détruites dans les semaines qui ont suivi l’invasion.

Les réformes de Bremer furent initiées par des décrets de l’APC. Son décret numéro 1 mit en œuvre la « dé-baathification », ordonnant que tous les membres de l’ancien parti au pouvoir soient démis de leurs fonctions et interdits de tout emploi futur dans le secteur public. Le décret numéro 2, publié quelques jours plus tard, dissout les principales institutions de l’État : les forces armées, les services de renseignement et de sécurité et le ministère de la Défense. Plus de 500 000 Irakiens perdirent brusquement leur emploi, des millions furent touchés directement ou indirectement et le chômage passa à plus de 50 % de la population active[35].

Dans cette situation chaotique, les États-Unis se livrèrent au pillage des ressources publiques. Les demandes d’indemnisation adressées à l’État pour les activités du régime baathiste entraînèrent l’exode d’importantes sommes d’argent. Au cours des deux premières années d’occupation, le Koweït reçut 19 milliards de dollars au titre de ses réclamations concernant l’invasion de Saddam en 1990[36]. Près de 2 milliards de dollars furent versés à des sociétés internationales, probablement en compensation des « pertes de profits » ou du « déclin des affaires » qui se seraient produits lors des événements de 1990. Les principales étaient des entreprises basées aux États-Unis : Sheraton reçut 11 millions de dollars, Bechtel 7 millions de dollars, Pepsi 3,8 millions de dollars et Mobil 2,3 millions de dollars. Kentucky Fried Chicken reçut 321 000 dollars et Toys’R‘Us 190 000 dollars[37]. Les agriculteurs israéliens reçurent quant à eux 8 millions de dollars pour des récoltes perdues, disaient-ils, en raison des restrictions de mouvement imposées à cause des menaces militaires irakiennes ; les hôteliers et les agences de voyage israéliens reçurent 15 millions de dollars[38].

Les entreprises étasuniennes, en particulier celles liées aux dirigeants du Parti républicain, furent encouragées à considérer l’Irak comme une zone économique de libre-échange. Thomas Foley, un banquier d’affaires, donateur du Parti républicain et ami personnel de George W. Bush, qui le nomma pour stimuler l’implication des entreprises en Irak, déclara : « L’Irak est maintenant un marché libre et ouvert… Nous accueillons et encourageons tout ceux qui veulent venir et participer »[39]

Il présenta l’Irak comme une chasse aux bonnes affaires, exhortant les entreprises à ne pas se morfondre, et « à saisir toutes les meilleures opportunités »[40]. Toutefois, seules les entreprises agréées seront prises en considération pour les contrats. Ceux-ci seraient attribués uniquement à des entreprises basées dans des pays ayant soutenu l’invasion, dans les faits à des sociétés étasuniennes (et à une proportion modeste de sociétés du Royaume-Uni), et seraient payés sur les revenus de l’État irakien dont 95 % proviennent de la production de pétrole[41].

Pendant la première année de l’occupation, les sociétés étasuniennes obtinrent près de 50 milliards de dollars de contrats de « reconstruction », soit plus de 80 % de tous les grands projets commandés par l’Autorité[42], quand, dans la même période, les entreprises irakiennes ne reçurent que 2 % de la valeur de tous les contrats[43]. Comme au Chili, et lors des nombreuses autres interventions des IMI (International Military Intervention) dans le Sud, l’« ouverture » de l’économie entraîna une rapide offensive prédatrice du capital international. David Whyte décrit un processus de « colonisation économique » qui encouragea le vol systématique des fonds publics, une forme de « criminalité d’État et d’entreprise »[44]. L’APC bloqua à plusieurs reprises les enquêtes sur ses activités. Lorsque les auditeurs nommés par le gouvernement étasunien établirent finalement leur rapport, ils constatèrent qu’au moins 12 milliards de dollars de revenus pétroliers ne pouvaient être comptabilisés. En 2011, la Commission sur les contrats en temps de guerre en Irak et en Afghanistan, créée par le Congrès, estima que jusqu’à 60 milliards de dollars avaient été perdus en raison de fraudes dans les deux États, dont la majeure partie avait été détournée en Irak[45]. Whyte observe que de vastes sommes avaient été acquises au moyen de « pots-de-vin, surfacturation, détournement de fonds, substitution de produits, truquage d’offres et fausses déclarations », ce qui constitue « l’un des crimes de vol les plus audacieux et les plus spectaculaires de l’histoire moderne »[46].

L’occupation provoqua une dislocation profonde des réseaux économiques, des pénuries de nourriture et d’eau potable et un effondrement de l’approvisionnement en énergie. Alors que les Irakiens luttaient pour leur survie, l’APC s’assura que le nouvel Irak soit pris au piège de la dette envers les institutions financières, y compris le FMI. En 2004, le gouvernement de Bagdad, sous contrôle étasunien, reçut l’approbation du Fonds pour des prêts de 436 millions de dollars pour « assistance post-conflit », le « conflit » ayant été une guerre initiée et poursuivie par l’armée étasunienne[47]. Eric Herring et Glen Rangwala indiquent que le prêt était destiné à « préparer l’Irak à la gestion de la dette et à la commercialisation » :

« L’État irakien a emprunté de l’argent qu’il va utiliser pour se remodeler dans le moule souhaité par le FMI, afin de pouvoir rembourser cet argent et emprunter davantage »[48].

Pendant ce temps, Foley annonça que malgré les lois internationales qui interdisent la vente d’actifs par les gouvernements d’occupation, toutes les entreprises d’État seraient privatisées dans les trente jours. « Je me fous du droit international », a-t-il déclaré, « je me suis engagé auprès du président à privatiser les entreprises irakiennes »[49]. L’approche « année zéro » de Washington fit table rase des lois et accords internationaux dont les États-Unis étaient signataires depuis des décennies[50].

 

Une nouvelle politique

L’économie irakienne devait être un modèle pour la région. Un nouveau système politique était également censé servir tous les Irakiens : selon Bush, cela garantirait un avenir de « démocratie et de vie en liberté »[51]. Les plans étasuniens pour l’Irak excluaient cependant la masse de la population au profit d’une minorité liée à Washington qui devait bénéficier du confessionnalisme et du clientélisme.

Les stratèges étasuniens étaient influencés par des idées sur le Moyen-Orient enracinées dans les traditions coloniales européennes, et surtout par la conviction que la région était façonnée par des cultures religieuses, principalement par l’Islam, qui était considéré comme pervers, arriéré et très résistant au changement. Ces perceptions furent renforcées après la Seconde Guerre mondiale par les enjeux de la guerre froide, notamment par l’idée que les mouvements politiques qui semblaient remettre en cause le colonialisme et l’hégémonie de « l’Occident » étaient de nouveaux totalitarismes. Le personnage-clé dans la formulation de ces idées est Manfred Halpern, un officier de renseignement du département d’État américain, qui publia en 1963 The Politics of Social Change in the Middle East and North Africa (Politique du changement social au Moyen-Orient et en Afrique du Nord), devenant très vite un texte de référence dans les études sur le Moyen-Orient et pour les conseillers de politique étrangère des États-Unis[52]. Le Moyen-Orient était ainsi considéré comme une région fondamentalement différente de « l’Occident », une région dans laquelle les traditions islamiques façonneraient des sociétés « presque continuellement assaillies par des rivalités, des assassinats, des rébellions et des guerres »[53]. Contrairement à l’Europe occidentale, les traditions islamiques ne seraient pas ouvertes à « une renaissance ou une réforme », selon Halpern ; les musulman·nes seraient incapables de surmonter « l’ignorance et la pauvreté », à moins d’embrasser les idées et les pratiques de l’Occident[54]. Le processus de changement présentait des dangers particuliers, toujours selon Halpern, en particulier l’émergence du « totalitarisme communiste » et du « totalitarisme néo-islamique »[55]. Des mouvements tels que les Frères Musulmans, qui avaient dominé le mouvement anticolonial en Égypte, « avaient le même attrait que le Parti national-socialiste pour les conservateurs désespérés en Allemagne », fit-il valoir[56].

Ces idées complétaient les perceptions de contemporains comme Bernard Lewis, l’historien anglo-étasunien qui, dans les années 1950, fut le premier à avancer que les conflits au Moyen-Orient étaient associés à un « choc des civilisations » dans lequel « l’héritage judéo-chrétien » était remis en cause par d’autres cultures, notamment l’Islam[57] . Ce « choc » apparaissait de façon redondante et sous diverses formes dans les productions d’universitaires et groupes de pression étasuniens, notamment ceux qui soutenaient Israël. Il fut remis au goût du jour au début des années 1990 par un autre conservateur, Samuel Huntington, dont l’analyse de la politique contemporaine comme étant dominée par un choc mondial des cultures exerça une influence croissante à Washington[58]. Le « choc » le plus important, selon lui, était celui entre « l’Occident » et « l’Islam », avec ses « frontières sanglantes »[59]. En l’absence d’une menace globale du communisme, c’est l’Islam qui défiait la civilisation occidentale et, surtout, les États-Unis. Il soutenait également que Saddam était une menace-clé pour les États-Unis et leurs alliés, notant que pendant la guerre du Golfe de 1990, les élites arabes l’avaient « encouragé », que la masse des musulman·nes avait soutenu Saddam et que « les mouvements fondamentalistes islamiques soutenaient universellement l’Irak »[60].

Au moment où Bush devint président en 2001, les néo-conservateurs avaient développé un amalgame d’idées dans lequel nationalisme, islamisme, communisme et fascisme se combinaient de diverses manières de façon à défier les modèles étasuniens de liberté économique et de démocratie pluraliste. Après les attaques du 11 septembre 2001 contre des cibles aux États-Unis, Bush annonça une « croisade » – « une guerre contre le terrorisme » qui devait être dirigée principalement contre l’Irak (bien qu’aucun des militants du 11 septembre n’en soit originaire)[61]. Pour Lewis, « l’heure était venue de renverser [Saddam] »[62]. Il esquissa des parallèles entre le régime irakien et les dictatures fascistes et staliniennes du 20e siècle. Évoquant les luttes justes menées contre ces dernières, il soutint que de nouvelles initiatives pourraient éliminer les tyrannies arabes du 21e siècle : « comme pour l’Axe et l’Union soviétique, la paix réelle ne viendra qu’avec [la] défaite [des Baathistes] »[63]. Désormais, Saddam Hussein n’était pas seulement un nationaliste arabe récalcitrant mais un musulman totalitaire dont la conduite exigeait une action exemplaire de la part des États-Unis. La « croisade » de Bush allait libérer l’Irak de la même manière que les puissances alliées avaient libéré l’Europe du fascisme. Tout comme l’Allemagne fut reconstruite après l’ère nazie, l’Irak serait remodelé et revitalisé.

 

«  La dé-sunnification  »

Paul Bremer, qui s’était rendu à Bagdad en mai 2003 à la tête de l’APC, considérait Saddam comme un Hitler contemporain. « Comme Adolf Hitler », écrivait-il, « Saddam était convaincu que le destin l’avait choisi pour sa grandeur ». Saddam était resté au pouvoir trois fois plus longtemps que le dictateur nazi, notait Bremer, et les effets de son règne « étaient profondément ancrés dans la fibre morale et psychologique de la société irakienne ». La tâche principale de Bremer était d’écarter le dictateur et son parti, ce qui faciliterait la construction d’un « Nouvel Irak »[64].

Ali Allawi, devenu plus tard ministre dans les gouvernements irakiens successifs, observait :

« Les planificateurs de la guerre, en particulier ceux du Pentagone et du bureau du vice-président, voyaient le parti Baath comme un bloc idéologique qu’il fallait éliminer et dont il fallait éradiquer l’influence, qui avait tout d’un parti nazi sauf le nom »[65].

La dé-baathification était une forme de punition collective. Des centaines de milliers d’Irakiens, dont la plupart avaient été contraints d’adhérer au parti, perdirent brusquement leur emploi et leurs revenus. Des millions de membres de leurs familles, de leurs proches et de leurs communautés furent également touchés. Leurs principaux réseaux économiques et sociaux furent perturbés. Selon le modèle de développement préconisé à Washington, l’Irak – comme l’Allemagne à l’époque post-nazie – serait désormais rajeuni. Cependant, cette politique eut d’autres implications. Allawi, qui assista à l’imposition des mesures de l’APC, note :

« La dé-baathification était également assimilée à la dé-sunnification… et son application sans restriction exacerberait les tensions sectaires dans l’Irak de l’après-guerre »[66].

L’attaque contre l’État baathiste s’inscrivait dans une stratégie visant à contrôler l’Irak en distribuant les ressources sur la base de l’identité confessionnelle. Thabit Abdullah commente que pour les États-Unis « les Irakiens étaient un peuple arriéré qui avait peu à offrir au projet de reconstruction »[67]. En même temps, comme la majorité étaient musulmane, ils pouvaient être gérés sur la base de leurs engagements héréditaires sous-jacents à la tradition islamique. En désagrégeant les principales institutions et agences du gouvernement, l’APC facilita également l’émergence d’organisations et de milices chiites et commença à distribuer des ressources dans tout le pays sur la base de l’affiliation ethno-religieuse. En juillet 2003, elle créa un Conseil de gouvernement irakien (IGC) composé de 25 membres du cabinet sélectionnés sur la base de leur identité ethno-religieuse et de la propre évaluation de Washington sur la composition démographique et ethnique de l’Irak. L’Autorité choisit treize musulmans chiites, cinq sunnites, cinq Kurdes, un Turkmène et un chrétien assyrien. Les contrôles des ministères du Pétrole, des Finances et des Affaires Étrangères et, surtout, du ministère de l’Intérieur furent également attribués sur la base de l’identité sectaire. Les Baathistes avaient mis en place un régime basé sur le privilège sunnite, mais même Saddam Hussein n’avait pas reconnu le confessionnalisme comme base formelle de l’ordre politique. Sous le régime étasunien, observe Saad Jawad, l’État irakien était réduit à « un conglomérat de Chiites, de Sunnites, de Kurdes et d’autres minorités »[68].

Contrairement aux considérations de générations d’administrateurs coloniaux, universitaires et analystes de la politique étrangère, la société irakienne n’était pas principalement caractérisée par les affiliations confessionnelles. La population était structurée sur une multitude de types de relations et de solidarités : la parenté, la classe, le voisinage et l’identité nationale ont souvent été aussi fortes, voire plus fortes que le confessionnalisme. D’innombrables familles, en particulier dans les régions urbaines, comptaient en leur sein des personnes d’identités ethno-religieuses et linguistiques différentes. Parmi la majorité musulmane, de nombreux Irakiens appartiennent à des groupes de parenté comprenant à la fois des sunnites et des chiites. Dans certaines régions, certaines traditions religieuses sont dominantes ; d’autres présentent des configurations beaucoup plus complexes. Bagdad et le nord de l’Irak, par exemple, sont des régions aux caractéristiques religieuses et ethnolinguistiques particulièrement diverses. Dans une importante étude, intitulée Sectarianism in Iraq, Fanar Haddad observe : « Le fait est qu’il existe une histoire de coexistence communautaire en Irak et que des exemples d’harmonie et de coopération communautaire peuvent être trouvés tout au long de l’histoire irakienne ». Il y eut également des périodes de haine et d’animosité sectaires. Cependant, au cours de l’histoire moderne de l’Irak, celles-ci ont diminué au point qu’au milieu du 20e siècle, « l’identité confessionnelle était souvent sans importance »[69].

Néanmoins, les stratèges étasuniens voyaient la société irakienne sur la base de conceptions donnant la primauté à l’identité ethno-religieuse et, en 2003, ils initièrent un processus de différenciation sectaire dans le système politique. Cela en s’appuyant sur l’héritage de l’État baathiste, qui avait œuvré pour privilégier certaines communautés sunnites. Quand l’Autorité démantelait d’un côté les institutions de l’ère baathiste, elle formalisait de l’autre les structures sectaires qui étaient devenues de plus en plus importantes sous le régime de Saddam.

 

Résistance

Les programmes sectaires des Baathistes s’inspiraient eux-mêmes des pratiques de l’État colonial. Après la Première Guerre mondiale, lorsque les puissances européennes démembrèrent l’Empire ottoman, la Grande-Bretagne prit le contrôle de la Mésopotamie, traçant des frontières qui donnaient accès à toute la région au sud de l’Anatolie et à l’est de la Syrie historique[70]. Usant de leur longue expérience consistant à diviser pour régner, les Britanniques établirent le contrôle sur le nouvel État irakien en s’appuyant sur des réseaux fondés sur l’affiliation ethno-religieuse et « tribale ». Ils ne réussirent pas, toutefois, à supprimer la résistance locale ni le radical mouvement anticolonial émergent[71]. Le nationalisme irakien reçut le soutien de toute la société, y compris d’une classe ouvrière émergente basée dans les champs pétrolifères et les chemins de fer. Dans les années 1940, les communistes irakiens ont réussi à construire un parti qui engageait des personnes de toutes les affiliations religieuses et de toutes les régions. Lorsqu’un mouvement de masse est apparu après la chute de la monarchie pro britannique en 1958, on s’attendait à un changement révolutionnaire dans toute la région du Golfe[72]. Le directeur de la CIA, Allen Dulles, décrivit la situation en Irak comme « la plus dangereuse du monde aujourd’hui », craignant que « les Rouges contrôlent presque la situation » et qu’ils constituent un sérieux défi à l’hégémonie étasunienne dans les champs pétrolifères du Golfe et ses États émergents[73]. La CIA collabora avec le parti Baath contre ce mouvement, facilitant un violent assaut contre le parti communiste qui, en février 1963, fit des milliers de morts[74]. Cinq ans plus tard, les États-Unis soutinrent le coup d’État des Baathistes qui amena finalement Saddam Hussein au pouvoir. Selon un ancien officier de la CIA, les États-Unis avaient incontestablement joué le rôle de sage-femme pour le régime de Saddam Hussein[75].

Allawi observe que le « sentiment d’indifférence bienveillante entre les communautés » était la norme en Irak jusqu’aux années 1970[76]. Cependant, au fur et à mesure que le régime baathiste se consolidait, il utilisa les principes d’organisation de l’État colonial pour privilégier les réseaux sunnites. Faleh Jabar décrit l’émergence d’un « formidable système de contrôle » dans lequel « l’élite au pouvoir, qui contrôlait l’administration, l’armée, les forces de sécurité et les organes sensibles du parti [Baath], formait un petit clan de classe unique en son genre »[77]. Celui-ci devint un centre d’organisation pour les familles sunnites de la région de Tikrit, dont Saddam est originaire. Ses réseaux exploitaient l’affiliation ethno-religieuse, élevant le sunnisme au-dessus des traditions chiites. C’est dans ces circonstances que la conscience de la différence religieuse s’est généralisée. Jusqu’alors largement passives, les organisations chiites développèrent un vaste mouvement de masse, un processus accéléré par la guerre Iran-Irak (1980-1988), les offensives idéologiques du régime contre l’Iran chiite et, à la suite du soulèvement national de 1991, l’assaut sanglant du régime contre les militants de l’opposition. Cette intifada fut brutalement réprimée tandis que le gouvernement promut des slogans communs, parmi eux : « Plus de chiites »[78].

 

Le sectarisme « s’envole »

Bush et son équipe ne s’intéressaient pas aux préférences politiques des Irakiens. Leur priorité était d’imposer l’autorité de l’APC, d’assurer le contrôle des revenus pétroliers et de promouvoir la vision presque messianique de Washington à propos d’un Nouvel Irak. Leurs informations sur le pays provenaient presque exclusivement d’exilés irakiens avec lesquels la CIA avait travaillé pendant des années, souvent des membres du Congrès national irakien (CNI) fondé par Ahmed Chalabi, un homme d’affaires chiite et banquier en faillite fortement promu à Washington par Lewis et les néo-conservateurs[79]. Le CNI approuva les propositions pour une nouvelle politique confessionnelle et Chalabi devint en 2003 président du Conseil de gouvernement transitoire irakien, structuré sur le confessionnalisme. Ce gouvernement établit des principes qui furent suivis par tous les gouvernements post-invasion, et dans lesquelles les positions et les ressources seraient allouées sur la base des circonscriptions confessionnelles. Il ignora les indications provenant d’enquêtes répétées qui ne montraient qu’un « sectarisme faiblement ancré » parmi la masse de la population[80]. Les sondages effectués en Irak d’août à septembre 2003 relevèrent que seuls 29 % des Irakiens estimaient important qu’un dirigeant politique représente « sa secte ». Selon les résultats publiés par le département d’État américain :

« Pour la plupart, les Irakiens semblent se tenir à l’écart de la lutte de pouvoir entre chiites et sunnites qui est souvent présente dans les médias internationaux… De nombreux Irakiens sont mal à l’aise à l’idée de s’identifier comme sunnites ou chiites, préférant se décrire comme « simplement musulmans »[81].

Les États-Unis, néanmoins, continuèrent de procéder à des nominations politiques sur la base de l’affiliation communautaire. Dans une observation importante, Herring et Rangwala font remarquer que « les Arabes sunnites et chiites devaient maintenant se vendre sur la base de leur identité sectaire s’ils voulaient obtenir un emploi de la Coalition ; les dirigeants politiques devaient devenir des entrepreneurs sectaires »[82]. Dans les conditions chaotiques qui suivirent l’invasion, entre dé-baathification, effondrement économique et résistance croissante à l’occupation militaire, les Irakiens furent contraints de s’engager avec des partis et des milices qui avaient accès aux ressources en raison de leur place dans le système confessionnel. Herring et Rangwala concluent que les alignements basés sur les appartenances religieuses étaient le résultat d’un « effondrement des institutions de l’État irakien et de la reconstruction de leurs fragments selon des lignes sectaires »[83].

En 2005, selon l’International Crisis Group, « le sectarisme s’est envolé » :

« Les mosquées ont été transformées en sièges de partis et les représentants des clergés ont pris l’habit du politicien, les Irakien·nes en quête de leadership et de stabilité en des temps profondément incertains ont essentiellement transformé les élections en exercices de confessionnalisme. Les insurgés ont exploité la mêlée générale de l’après-guerre ; malheureusement, leurs efforts brutaux pour relancer la guerre civile ont été imprudemment récompensés par des actes de vengeance malsains »[84].

En 2006, les milices sectaires poursuivaient le nettoyage ethnique dans tout le pays : quelque six millions de personnes furent déplacées et l’Irak devint bientôt le premier État d’origine au monde pour les personnes demandant l’asile. Les Irakiens disposant d’argent, de papiers et/ou d’influence furent les premiers à partir pour Damas, Amman et Le Caire. Les plus pauvres luttèrent pour leur survie alors que des colonies de personnes dépossédées apparaissaient en dehors des villes dans tout le pays[85].

Lorsque le miracle économique de Washington échoua à se concrétiser, ses personnages-clés en Irak se mirent à la recherche de boucs émissaires. Après avoir réussi la « dé-nazification », affirmait Bremer, le pays « avait besoin d’un secteur privé dynamique pour réussir »[86]. Les « hommes d’affaires irakiens responsables » ne remplissant pas leur rôle, Bremer se plaignait : « Il n’y a pas de Ludwig Erhard en Irak – ou du moins nous ne l’avons pas encore trouvé »[87]. (Erhard, qui finit par devenir chancelier de l’Allemagne de l’Ouest, avait été une figure-clé de la promotion du renouveau capitaliste en Europe dans la période de l’après-guerre). Un rapport du gouvernement étasunien rejeta sur les Irakiens la responsabilité des échecs économiques. Il énumérait des problèmes tels que « les pillages endémiques après l’invasion », « la faible capacité de mise en œuvre irakienne » et des projets « compromis par le crime, le sabotage et l’insurrection », comme si les forces d’occupation n’avaient pas démembré une grande partie de l’État irakien, paralysé les institutions publiques essentielles et réagi avec une violence massive contre ceux qui résistaient[88]:

« Remplacer la culture de la corruption par une culture de gestion responsable fut une tâche ardue. Comme le fait remarquer un responsable de la coalition, ‘les Irakiens considèrent ce que nous appelons corruption soit le coût des affaires, soit la manière dont vous faites des affaires’ »[89].

La « manière de faire des affaires » de Washington avait fixé le programme de l’économie post-invasion, drainant des milliards de dollars de fonds publics alors que les entreprises, protégées par leurs liens avec l’administration Bush et l’APC opéraient en toute impunité. De nombreux hommes d’affaires irakiens sont partis, transférant leurs activités en Jordanie ou dans les États du Golfe. En 2008, Abadi, futur Premier ministre, admit : « malgré tous les discours sur le décollage du secteur privé en Irak, il ne s’est pas réalisé »[90]. Hassan al-Shammari, le ministre de la justice, note que « le secteur privé n’existe pas »[91]. En juillet 2017, plus de 14 ans après l’invasion, le ministre des Affaires Étrangères Ibrahim al-Jaafari implora les participants à une conférence d’affaires à Londres : « maintenant, nous avons besoin d’un plan Marshall »[92].

 

« Se battre ou fuir »

Les États-Unis encouragèrent la corruption à grande échelle et les partis et milices irakiens se joignirent à la frénésie. Les gouvernements successifs exploitèrent des réseaux de clientélisme basés sur l’accès aux ressources publiques, qu’ils pillèrent systématiquement. L’industrie pétrolière, le secteur de la construction et les forces armées reconstituées fournirent de nombreuses occasions de pillage et les hauts responsables du gouvernement travaillèrent efficacement à empêcher que leurs activités soient surveillées. Pour la masse de la population, l’accès aux emplois dans le secteur public passait désormais par la possession d’un tazkiyah, une lettre de recommandation des partis et des milices qui contrôlaient des ministères spécifiques. En 2003, il y avait environ un million d’emplois dans le secteur public : en 2015, le total avait atteint trois millions, représentant 30 % des dépenses totales du gouvernement[93]. Cette expansion n’est pas associée à la croissance des services d’éducation, de santé ou de protection sociale, qui avaient été sauvagement réduits par l’APC. Elle est liée au phénomène de l’« emploi fantôme », caractéristique essentielle du système de la muhasasa, les réseaux confessionnels distribuant les ressources sur la base du favoritisme. La plupart des Irakien·nes, en particulier les jeunes, sont tenu·es à l’écart du système. L’Irak est l’un des pays les plus jeunes au monde : en 2016, 59 % de la population nationale avait moins de 24 ans et un tiers des jeunes hommes et près des deux tiers des jeunes femmes étaient sans emploi[94]. Lorsque l’International Crisis Group (ICG) mena une enquête à l’échelle nationale, il conclut que de nombreux.ses jeunes étaient confronté·es à un choix difficile : « se battre ou fuir », c’est-à-dire rejoindre l’une des milices sectaires ou entreprendre des périples à haut risque vers des destinations incertaines hors de l’Irak[95].

Les réponses violentes du gouvernement aux protestations de masse ont augmenté le recrutement dans les milices. Les protestations ont commencé en 2010, avec des manifestations contre le chômage, les pénuries d’électricité et pour des réformes politiques. En 2011, à Bagdad, des milliers de personnes ont défilé sous ces slogans : « Non, non aux terroristes ; non, non aux baathistes ; non, non à Maliki [premier ministre] »[96]. Des manifestations ont également eu lieu à Mossoul au nord, dans les villes à prédominance sunnite de la province d’Anbar à l’ouest et dans les régions à majorité chiite du sud. D’autres manifestations de masse se sont poursuivies au cours des années suivantes. Presque invisibles dans les médias européens et nord-américains, elles réclamaient avec plus d’insistance des changements, la fin de la corruption et la démission de ministres et de certains hauts fonctionnaires. En 2016, les manifestants occupèrent la zone verte de Bagdad, qui est une zone fortifiée établie par les forces étasuniennes et devenue le siège du gouvernement irakien. La principale caractéristique des participants, selon l’ICG, était leur jeunesse : « une nouvelle génération mobilisée par le désir de remettre en question le statu quo »[97]. Les dirigeants exploitèrent leur vulnérabilité : « la réponse de la classe politique fut de protéger ses intérêts en divisant pour régner, en redirigeant la colère vers des tensions fratricides »[98].

Daech fut fondé à la fin des années 1990 comme micro groupe salafiste associé à Al-Qaïda. Après une croissance explosive pendant le conflit en Syrie, sa progression en Irak fut facilitée par les attaques du gouvernement contre des manifestations dans des villes principalement sunnites. La clé de son succès, conclut l’ICG, résidait dans sa capacité « à diriger les sentiments anti-système des jeunes contre l’ensemble de la classe politique et à redéfinir une confrontation qui avait commencé entre [la] rue sunnite et les élites sunnites comme étant une confrontation sectaire ».[99] Un processus parallèle était en cours dans les régions à majorité chiite. Les gardiens de la révolution iranienne y recrutaient des jeunes hommes désespérés de trouver un emploi et craignant l’avancée de Daech, avec ses violentes attaques contre les sunnites et les communautés minoritaires comme les Yazidis. Dans tout l’Irak, les jeunes furent « de plus en plus socialisés dans le cadre des communautés et laissés à la merci de groupes radicaux qui favorisent une perception déshumanisée, voire diabolisée, de l’autre »[100].

 

Reprendre la rue

Après les offensives militaires lancées par Daech en 2014, le gouvernement Abadi tenta de rallier les Irakiens avec un projet d’unité nationale face à l’agression islamiste. En 2015, des manifestants à Bagdad ont lancé des slogans qui dénonçaient son hypocrisie : « Le Parlement et l’État islamique sont les deux faces d’une même pièce ! » ; « Daech est né de votre corruption ! » ; « Au nom de la religion, ils [les politiciens] agissent comme des voleurs ! » ; « Non au sectarisme, non au nationalisme, oui à l’humanité ! »[101].

Conscient de ce changement d’atmosphère, un dirigeant politique en particulier sut s’y adapter. Moqtada al-Sadr avait été le chef de l’Armée du Mahdi qui, après l’invasion de 2003, recrutait dans les zones à prédominance chiite, tout en contestant, selon les périodes, les forces étasuniennes. Bremer le décrivait comme un « fauteur de troubles » qui avait « la capacité de déchirer ce pays »[102]. Moqtada al-Sadr n’était pas un chef sectaire conventionnel. En 2004, il envoya des forces pour soutenir la résistance dans la ville de Fallujah, en grande partie sunnite, alors assiégée par l’armée étasunienne et appela au jihad contre l’occupation. Il était depuis longtemps hostile à l’Iran, avec sa forte influence sur de nombreuses organisations chiites et se présentait de plus en plus comme un nationaliste irakien/arabe[103]. Alors que l’occupation se poursuivait, avec un appauvrissement massif des Irakiens, il passa des moyens militaires à un programme de réforme économique et politique. Lorsque les protestations de masse commencèrent, Moqtada s’aligna sur les manifestants et encouragea ses partisans à se joindre à eux. En 2016, il appuya l’occupation de la zone verte, décrivant le gouvernement comme « un bastion de soutien à la corruption »[104]. En 2018, il se lia à des organisations laïques, dont le Parti communiste irakien (PCI), au sein de l’alliance Sayirun.

Le succès électoral du bloc Sayirun est l’un des marqueurs de la volonté de changement en Irak. Il est néanmoins porteur de nombreux problèmes. Après les élections de 2018 et après des mois de marchandage avec d’autres partis, Moqtada conclut un accord avec l’alliance Fatah des organisations pro-iraniennes pour commencer à former un nouveau gouvernement. Son objectif, observe Toby Dodge, était de « reconstituer le système de muhasasa ta’ifia contre lequel il avait vigoureusement fait campagne. Cela ne peut qu’aliéner ses partisans et le délégitimer en tant que porteur d’une réforme politique indispensable »[105].

Le Parti communiste obtint deux sièges sur les 54 remportés par l’alliance. Son influence dans le mouvement laïc de tendance civile (al-tayar al-madani) est chancelante, le parti étant considéré par de nombreux jeunes militants comme compromis par ses liens avec Moqtada et susceptible d’être bloqué par des accords au sein du gouvernement. Le parti est d’ailleurs marqué par une longue histoire de compromis et de recul. Pendant la révolution de la fin des années 1950, il fit des concessions aux courants nationalistes qui finirent par faire dérailler le mouvement ; dans les années 1970, il entra au gouvernement avec le parti Baath, qui, une décennie plus tôt seulement, avait assassiné des milliers de ses militants. Le Baath mit de nouveau le PCI à l’écart, excluant la gauche de la politique nationale pendant les trois décennies suivantes. Après l’invasion de 2003, le secrétaire général du PCI, Hamid Majid Mousa, rejoignit la Conseil de gouvernement transitoire de Bremer, soi-disant en tant que représentant des communautés chiites. « À partir de ce jour-là », explique le militant irakien Sami Ramadani, « le parti fut considéré par la plupart des Irakiens comme une force de collaboration, certains de ses dirigeants recevant leur salaire des autorités d’occupation »[106]. En 2018, le parti tourna le dos à l’alliance Taqaddum qui avait le plus fortement soutenu les protestations de masse et décida à la place de s’allier avec Moqtada.

Les jeunes Irakiens prononcèrent donc un verdict dévastateur contre l’invasion étasunienne, l’occupation et l’ordre confessionnel. Leurs protestations ont continué malgré la répression, stimulant un climat de résistance dans lequel les travailleurs ont acquis une nouvelle confiance. Les courants radicaux ont la possibilité de progresser rapidement. Leurs principales ressources résident dans la riche histoire des luttes populaires en Irak et dans les leçons récentes du Printemps arabe, celle, avant tout, de l’importance d’une organisation indépendante basée sur le mouvement d’en bas.

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Traduction de l’anglais par Christian Dubucq, revue par Aya Khalil.

Illustration : Nidal El Khairy, artiste palestinien. 

 

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Notes

[1] Cet article examine les développements économiques et politiques en Irak après l’invasion de 2003. Il n’aborde pas les développements complexes au Kurdistan, pour lesquels une analyse plus approfondie est nécessaire. Merci à Anne Alexander, Jad Bouharoun, John Rose, Alex Callinicos et Ali Ali pour leurs commentaires sur l’article en projet.

[2] Dans un développement significatif, des manifestants ont attaqué le consulat iranien à Basra-Abdul-Zahra, 2018.

[3] ICG, 2018.

[4] Le « quiétisme » – un courant établi de longue date, particulièrement fort dans l’Islam chiite, dans lequel les chefs religieux préconisent le retrait des affaires politiques.

[5] ICG, 2018.

[6] El-Ghobasy et Salim, 2018. « Le peuple veut/demande » est le slogan qui a été lancé pour la première fois par le mouvement de masse en Tunisie en décembre 2010, qui a ensuite destitué le président Zine al-Abidine Ben Ali, et bientôt adopté en Égypte par le mouvement qui a destitué le président Hosni Moubarak en février 2011.

[7] Hiltermann, 2018.

[8] Le bloc Sayirun comprenait des partisans de Moqtada al-Sadr, du PCI, du parti du Mouvement de la jeunesse pour le changement, du Parti progrès et réforme, du Groupe républicain irakien et du Parti de l’État de droit (de Maliki).

[9] MacDonald et Abu-Sneineh, 2018.

[10] Karim, 2018.

[11] Al-Ansari, 2018.

[12] Sassoon, 2016, p. 23.

[13] Bacon, 2018.

[14] Sassoon, 2016, p. 25.

[15] Mazaheri, 2010.

[16] Sassoon, 2016, p. 27

[17] Sassoon, 2016, p. 27.

[18] Bacon, 2018.

[19] Friedman, 2002.

[20] Friedman, cité dans Klein, 2007, p. 83.

[21] Doran, 2012, p. 27

[22] Sur la stratégie américaine dans le Golfe dans le contexte de l’impérialisme et des « sous-impérialistes » régionaux, voir Alexander, 2018.

[23] Stiglitz, 2002, p. 3

[24] Henriksen, 2001. Voir également l’analyse du Project for the New American Century, un groupe de néoconservateurs qui défendent l’idée de « la paix américaine ». Ce groupe a loué « le rôle dominant joué par la puissance militaire américaine » dans les affaires mondiales, en se concentrant sur Saddam Hussein – un « agresseur régional » que les États-Unis devraient « dissuader, vaincre ou écarter du pouvoir » – Project for the New American Century, 2000.

[25] Moran et Johnson, 2002.

[26] Moran et Johnson, 2002.

[27] Bremer, 2006, pp. 39, 65

[28] Bremer, cité dans Chandrasekaran, 2007, p. 68.

[29] Bremer, 2006, p. 65

[30] Les plans initiaux pour l’invasion prévoyaient une force de 380 000 hommes. Après que le secrétaire américain à la défense, Donald Rumsfeld, ait exigé une force « allégée », l’armée d’invasion a été réduite à 275 000 hommes, un nombre qui a été par la suite considéré par les critiques américains de la stratégie comme insuffisant pour garder le contrôle de l’Irak – National Security Archive, 2007.

[31] Bremer, cité dans Doran, 2012, p. 139

[32] Bremer, cité dans Doran, 2012, p. 139

[33] Orlando Saenz, cité dans Klein, 2007, p. 80

[34] Frank, 1974.

[35] En 2004, l’APC a enregistré un taux de chômage de 25 % ; le ministère irakien des affaires sociales avançait le chiffre de 48 % ; Cockburn estime que le taux réel était plus proche de 70 % – voir Marfleet, 2007.

[36] Herring et Rangwala, 2006, p. 254

[37] Klein, 2004.

[38] Herring et Rangwala, 2006, p. 254.

[39] Foley, 2003.

[40] Foley, 2003.

[41] Sassoon, 2016, p. 23.

[42] Whyte, 2007, p. 187.

[43] Whyte, 2007, p. 187.

[44] Whyte, 2007, p. 177.

[45] Commission sur les contrats en temps de guerre en Irak et en Afghanistan, 2011, p. 1.

[46] Whyte, 2007, p. 185.

[47] Hareng et Rangwala, 2006, p. 254.

[48] Herring et Rangwala, 2006, p. 254-255.

[49] Chandrasekaran, 2007, p. 140.

[50] Whyte, 2010, p. 142.

[51] Maison Blanche, 2003.

[52] Halpern, 1963.

[53] Halpern, 1963, p. 20

[54] Halpern, 1963, p. 28

[55] Halpern, 1963, p. 135-136.

[56] Halpern, 1963, p. 140.

[57] Glass, 2004.

[58] Huntington, 1993.

[59] Huntington, 1993, p. 9.

[60] Huntington, 1993, p. 35.

[61] Carroll, 2004.

[62] Lewis, 2002.

[63] Lewis, 2002

[64] Bremer, 2006, p. 38-39.

[65] Allawi, 2007, p. 151.

[66] Allawi, 2007, p. 152.

[67] Abdullah, 2006, p. 102.

[68] Jawad, 2013, p. 3.

[69] Haddad, 2011, pp. 55-56.

[70] Le terme « Syrie historique » renvoie aux territoires comprenant l’actuelle Syrie, le Liban, la Palestine et une partie de la Jordanie.

[71] Dans le même temps, la Grande-Bretagne a dû faire face à des vagues répétées de résistance kurde et à des demandes insistantes d’indépendance nationale kurde – voir Stansfield, 2003.

[72] Batatu, 1978 ; Ismael, 2007 ; Alexander, 2008.

[73] Schmidt, 1959.

[74] Matthews, 2011 ; Jacobsen, 2013.

[75] Morgan, 2003.

[76] Allawi, 2007, p. 236.

[77] Jabar, 2003, p. 61.

[78] Jabar, 2003, p. 271.

[79] Lewis proposa que Chalabi et le CNI soient le noyau d’un nouveau gouvernement en Irak-Bonney, 2008, p. 63.

[80] Office of Research, 2003, p. 5

[81] Office of Research, 2003, p. 6.

[82] Herring et Rangwala, 2006, p. 152.

[83] Herring et Rangwala, 2006, p. 155.

[84] ICG, 2006, p. 1.

[85] Marfleet, 2007 ; 2012.

[86] Bremer, 2006, p. 200.

[87] Bremer, 2006, p. 201.

[88] Henderson, 2005, p. 8.

[89] Henderson, 2005, p. 16.

[90] Robertson, 2008.

[91] Robertson, 2008.

[92] Watling, 2017. Après la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont placé quelque 13 milliards de dollars dans un programme de relance européen (ERP ou plan Marshall) pour aider à la relance capitaliste dans les États d’Europe occidentale, notamment au Royaume-Uni, en Allemagne de l’Ouest et en France.

[93] Dodge, 2018.

[94] OIT, 2016.

[95] ICG, 2016.

[96] Healy et Schmidt, 2011.

[97] ICG, 2016.

[98] ICG, 2016.

[99] ICG, 2016.

[100] ICG, 2016.

[101] Bacon, 2018.

[102] Bremer, 2006, pp. 120-121.

[103] Sur l’opposition précoce de Muqtada à l’occupation étasunienne, voir Alexander et Assaf, 2005.

[104] Reuters, 2016.

[105] Dodge, 2018.

[106] Ramadani, 2004.

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