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Italie : désigner et réprimer les ennemis de l’intérieur
9 avril 2026

Italie : désigner et réprimer les ennemis de l’intérieur

Les lois sécuritaires du gouvernement Meloni


La défaite de Meloni lors du référendum récent sur la justice a constitué une victoire populaire permettant de mettre un coup d'arrêt à sa coalition d'extrême droite. Mais Meloni n'en a pas terminé avec son projet répressif et son agenda autoritaire, qu'elle a commencé à mettre en oeuvre à travers plusieurs lois et décrets sécuritaires ciblant les mouvements populaires, les exilé·es et les travailleurs·ses précarisé·es ou marginalisé·es.

Les 22 et 23 mars, les Italiens étaient appelés à se prononcer par referendum sur la réforme de la magistrature souhaitée par Giorgia Meloni. Son large rejet à 54% a constitué un revers inédit pour la dirigeante d’extrême droite, et un espoir pour les oppositions. Ce désavœu semble démontrer que Meloni et son gouvernement ne sont pas en mesure de remettre réellement en cause les institutions démocratiques italiennes, sans parler d’imposer un régime post-fasciste.

Pourtant, depuis son accession au pouvoir, le gouvernement Meloni a imposé une série de mesures sécuritaires qui continuent de grignoter les libertés publiques. Anna Capretta revient ici sur ces différents décrets qui servent à désigner et réprimer les ennemis de l’intérieur, à commencer par la classe travailleuse, les mouvements contestataires, les migrant·es et les minorités.

***

En février dernier, le gouvernement Meloni a adopté encore un nouveau paquet de mesures de sécurité à caractère répressif. « Encore un » car un autre paquet de mesures de sécurité avait déjà été adopté par ce même gouvernement il y a moins d’un an, en avril dernier 2025, à l’issue d’un processus parlementaire entravé par de nombreuses contestations. Il s’agit de deux paquets de mesures de sécurité qui semblent complémentaires : le second approfondit la dérive sécuritaire amorcée par le premier.

Les thèmes abordés dans les deux paquets sont similaires, tout comme le sont les instruments utilisés. On en vient à criminaliser la dissidence politique et la marginalité sociale par le biais du droit et de la force. Pour s’assurer du résultat, le gouvernement a décidé dans les deux cas de contourner le débat parlementaire et d’imposer sa ligne, en recourant à la procédure d’urgence. En effet, les paquets de mesures de sécurité ont été approuvés par des décrets-lois, promulgués « en cas extraordinaire de nécessité et d’urgence » par le Conseil des ministres (donc par le gouvernement) puis confirmés par le Parlement dans un délai de 60 jours.

Ces dernières années, presque tous les gouvernements – tant de droite que de centre-gauche – ont élaboré leur paquet de mesures de sécurité en recourant à l’instrument du décret d’urgence : on peut citer le décret Minniti (2017, gouvernement Gentiloni – gouvernement de coalition dirigé par le centre-gauche), le décret Salvini (2018, gouvernement Conte I – gouvernement de coalition entre la Ligue de Matteo Salvini et le Mouvement 5 Étoiles) et le décret Salvini bis (2019, toujours le gouvernement Conte I).

Le gouvernement Meloni avait déjà commencé à adopter des mesures en matière de sécurité, d’abord avec le décret « anti-rave » (2022), puis avec le projet de loi « ecovandali » (« loi écovandales » – un équivalent italien de l’appellation « écoterroristes » en France – 2024), qui visait directement les groupes d’activistes pour le climat.

De quelle sécurité parle-t-on ?

Face à cette production incessante de politiques de sécurité, qui revêtent un caractère de plus en plus punitif, on est en droit de se demander : peut-on parler de situations d’urgence ? Y a-t-il vraiment une « urgence sécuritaire » en Italie ? À en juger par les chiffres, la réponse semble être négative : en Italie comme dans le reste de l’Occident, les chiffres de la criminalité sont en baisse depuis des décennies (à l’exception de ceux concernant les féminicides). Pourtant, le sentiment d’insécurité de la population continue de croître. Une deuxième question s’impose donc : de quel type de sécurité ou d’insécurité parlons-nous ? En d’autres termes, la sécurité pour qui et par rapport à quoi ?

Le concept de sécurité a profondément changé à la suite des grandes transformations de la société qui se sont affirmées à partir des années 1970, liées surtout à la transformation du capital et à sa déclinaison néolibérale. Jusqu’aux années 1980, parler de sécurité signifiait avant tout parler de sécurité sociale : il s’agissait d’une sécurité qui se voulait pour toutes et tous, garantie en premier lieu par les dépenses sociales prises en charge par l’État.

À partir des années 1980, cette dimension s’est progressivement effacée : la sécurité s’est liée à la protection de l’ordre public, un tournant définitivement consacré par le décret Minniti en 2017. Cette nouvelle notion de sécuriténe concerne que certaines parties de la société, celles qui ont le pouvoir de définir ce que l’on entend par ordre public et surtout ce qui peut être considéré comme une menace pour cet ordre – menace qui est généralement ramenée aux domaines de l’immigration, de la marginalité sociale et, surtout depuis les décrets Salvini, de la dissidence politique.

En conséquence, les instruments utilisés pour garantir ce type de sécurité changent également : ce ne sont plus les politiques sociales, mais le droit (non seulement pénal, mais aussi administratif), les forces de l’ordre et divers dispositifs de contrôle et de surveillance. Ce tournant sécuritaire est décrit très clairement dans la directive émise en décembre 2024 par le ministre de l’Intérieur Matteo Piantedosi, relative à la création de « zones rouges » – des zones urbaines spécifiques considérées comme à risque, par exemple les gares ferroviaires, dans lesquelles une présence massive des forces de l’ordre est autorisée dans le but d’éloigner les personnes (surtout les migrants) considérées comme dangereuses ou perturbatrices.

Le texte de cette directive s’avère particulièrement utile pour se faire une idée de la conception des politiques de sécurité qui s’est imposée : la directive en identifie les finalités dans la « dissuasion », la « prévention » et la « répression ». Le changement de paradigme est substantiel : on passe de la sécurité sociale au contrôle et à la répression au moyen de la rhétorique de la protection de l’ordre public.

Les deux paquets de mesures de sécurité

Pour en revenir aux derniers paquets de mesures de sécurité signés par Meloni, ce qui les caractérise, c’est d’une part un recours extensif au droit administratif et pénal, avec l’identification de nouvelles infractions et de nouvelles circonstances aggravantes, qui entraînent dans de nombreux cas des alourdissements de peine et l’imposition de sanctions pécuniaires ; d’autre part, le renforcement des protections et des outils à la disposition des agents de la sécurité publique, à commencer par les forces de l’ordre et les forces armées.

En examinant plus en détail le décret sur la sécurité de 2025, on constate que son potentiel punitif se concentre sur trois domaines : la dissidence politique, la prison et l’immigration. En ce qui concerne la dissidence politique, la criminalisation passe par l’attaque de formes spécifiques de lutte : de nouvelles infractions, de nouvelles circonstances aggravantes et des peines plus lourdes sont prévues pour des faits tels que les occupations de bâtiments, les barrages routiers, la dégradation et la souillure de biens publics.

Il s’agit d’une attaque contre des réalités et des mouvements politiques actifs dans tout le pays, souvent déjà touchés par la répression : les occupations liées aux luttes pour le logement, les barrages routiers des syndicats de base et des mouvements écologistes, souvent responsables également de dégradations, les actions de sanction et de sabotage menées lors de manifestations de divers types, comme par exemple celles en faveur de la Palestine.

Une circonstance aggravante est également prévue dans les cas où une violence ou une menace présumée contre les forces de l’ordre serait « commise dans le but d’empêcher la réalisation d’infrastructures destinées à la fourniture d’énergie, de services de transport, de télécommunications ou d’autres services publics ». La référence directe aux infrastructures stratégiques s’inscrit dans le cadre de processus de criminalisation déjà en cours à l’encontre des mouvements opposés aux grands projets : le mouvement No Tav (dans la vallée de Suse mais aussi à Vicence), le mouvement No Ponte et le mouvement No Tap, pour n’en citer que quelques-uns.

En ce qui concerne la prison et l’immigration, l’introduction du délit de révolte (y compris par des formes de résistance passive) au sein des centres de détention et de rétention des personnes migrantes est significative : face à des conditions de vie de plus en plus inhumaines pour les personnes détenues et retenues, souvent à la limite de la légalité, le gouvernement tente de leur retirer le droit de protester en le transformant en un nouveau délit et en répondant par la violence de la répression et de l’incarcération.

Si, d’une part, on assiste à la criminalisation d’une série de catégories sociales – catégories qui ne sont certainement pas choisies au hasard mais qui font l’objet de politiques visant à semer la panique morale –, d’autre part, on observe un renforcement des protections accordées aux agents de la sécurité publique. Il s’agit de protections qui, dans la plupart des cas, se traduisent également en termes économiques, prévoyant l’allocation de plusieurs millions d’euros.

S’inscrivant dans un contexte de militarisation de notre société, qui trouve une expression claire dans les politiques européennes de réarmement, ce décret va dans le sens d’un investissement croissant de fonds publics dans les secteurs de la sécurité et de la défense, tandis que les dépenses sociales sont progressivement réduites.

Par exemple, environ 1 million d’euros par an est alloué pour offrir une protection juridique au personnel de police et des forces armées faisant l’objet d’une enquête pour des faits commis dans l’exercice de leurs fonctions. Pour chaque étape de la procédure dans laquelle il est impliqué, l’agent faisant l’objet d’une enquête peut demander jusqu’à 10 000 euros. On décide donc de soutenir financièrement, par l’allocation de fonds publics, des agents qui pourraient avoir été accusés d’abus de pouvoir et de violences – accusations qui sont souvent classées sans suite – au lieu de protéger les citoyennes et citoyens qui ont subi un préjudice de la part de fonctionnaires ayant abusé de leur pouvoir. À cela s’ajoute le fait que le décret augmente de manière significative les montants que doit verser toute personne, victime de la répression de la dissidence, condamnée pour certains types d’infractions.

Quant au nouveau paquet sécurité de 2026, il se compose d’un décret-loi et d’un projet de loi, qui ne réserve toutefois que très peu de mesures significatives au débat parlementaire – seule exception : un article qui durcit la criminalisation de l’occupation de biens immobiliers, en simplifiant les procédures pour d’éventuelles expulsions. En effet, le cœur du paquet sécurité passe par le décret d’urgence, qui s’ouvre et se termine sur les thèmes de la marginalité sociale et de l’immigration. En ce qui concerne les personnes migrantes, certains articles sont introduits qui accélèrent les procédures d’expulsion et compliquent les regroupements familiaux, avec la promesse du ministre Piantedosi de l’arrivée prochaine d’un nouveau décret ad hoc. En ce qui concerne la marginalité sociale, l’accent est surtout mis sur la soi-disant violence juvénile, avec l’évocation de la figure des « maranza » dans les différents articles concernant la vente, l’utilisation et le port de couteaux.

Le thème central du nouveau décret est toutefois sans l’ombre d’un doute celui de la dissidence politique, qui est encore davantage criminalisée par des mesures punitives et dissuasives, rendant le choix de descendre dans la rue de plus en plus risqué. Le thème de la dissidence se retrouve déjà dans l’article qui « normalise » les zones rouges, en allongeant la liste des personnes susceptibles de faire l’objet d’ordonnances d’éloignement et d’interdictions d’accès aux zones urbaines désignées, y compris les personnes ayant fait l’objet d’une plainte ou d’une condamnation, même non définitive, au cours des cinq années précédentes, pour des infractions commises lors de manifestations dans un lieu public. Il s’agit d’un élargissement pour le moins problématique, qui porte préjudice à des personnes n’ayant pas fait l’objet d’une condamnation définitive et qui ne peuvent donc pas, du moins d’un point de vue juridique, être considérées comme responsables des faits qui leur sont reprochés par le parquet et la police judiciaire.

Une logique similaire est adoptée dans un autre article, celui qui introduit la garde à vue préventive. Selon la réglementation qui vient d’être introduite, les agents de police peuvent conduire au commissariat, avant le déroulement d’une manifestation, des personnes (à partir de 14 ans) soupçonnées de représenter un « danger concret pour le déroulement pacifique » de la manifestation, ne serait-ce qu’en raison de signalements de police effectués au cours des cinq années précédentes.

Les personnes interpellées pourront être retenues pour permettre la réalisation d’enquêtes de police, pendant une durée maximale de 12 heures, et en informant immédiatement un magistrat – en particulier le procureur, qui peut ordonner la remise en liberté de la personne retenue s’il estime que les conditions de la garde à vue ne sont pas réunies. Le procureur est également informé immédiatement de la remise en liberté. Les aspects problématiques sont ici innombrables : par exemple, l’utilisation d’un vocabulaire très vague qui laisse une large marge d’interprétation aux agents de police autour de concepts tels que « danger concret ».

La question des délais semble également problématique : les transferts incessants entre la police et le procureur pourraient ne pas être aussi immédiats qu’on le prétend, avec pour conséquence que la personne retenue puisse rester au commissariat plusieurs heures même si elle est ensuite libérée par le procureur. Ce faisant, l’effet répressif de la mesure se concrétise : même si, au final, la personne interpellée est reconnue « non coupable », elle n’a pas été autorisée à manifester. Le même article évoque les fouilles sur place, en faisant une pratique courante avant une manifestation. Les agents de police pourront effectuer des contrôles pour « vérifier la possession d’armes, d’explosifs ou d’outils d’effraction ».

D’autres mesures qui transforment les places publiques en « zones à risque » sont celles qui prévoient l’arrestation en flagrant délit différé, c’est-à-dire dans les 48 heures suivant la commission des faits, pour des dommages aggravés commis lors de manifestations publiques, ainsi que pour des blessures, des violences ou une résistance contre les forces de l’ordre. Sans parler des mesures qui apportent des modifications au TULPS (Texte unique des lois sur la sécurité publique, décret royal n° 773 du 18 juin 1931). Est sanctionné le défaut de notification préalable d’une manifestation aux autorités compétentes, mais aussi la violation des interdictions ou des prescriptions de ces autorités, par exemple en s’écartant du parcours convenu. Ces comportements sont passibles d’amendes très lourdes : de mille à 10 000 euros.

Enfin, il y a l’introduction de l’interdiction judiciaire de participer à des réunions ou à des rassemblements dans un lieu public, qui fait de la place publique une zone interdite pour toute personne condamnée pour des délits spécifiques liés aux manifestations. Il s’agit d’une sanction accessoire qui peut être prononcée par un juge, imposant à la personne condamnée l’interdiction de participer à des réunions publiques et de prendre part à des rassemblements publics, pour une période allant d’un à trois ans (prolongeable jusqu’à dix ans si la peine prononcée dépasse trois ans). Une fois de plus, nous sommes face à une grave atteinte à la liberté de manifester garantie par la Constitution.

Face à ces supposées menaces à l’ordre public, quelle réponse apporte le gouvernement Meloni ? Plus de police, littéralement. Tant dans le décret-loi que dans le projet de loi, il est question de renforcement opérationnel des forces armées et de la police, à commencer par les dispositifs territoriaux (pour lesquels 50 millions d’euros sont alloués pour la seule année 2026, soit une augmentation de 50 % par rapport à ce qui était prévu par le décret précédent). Il est également question du recrutement de nouveaux effectifs, afin de « garantir la mise en œuvre des nouvelles mesures » introduites par le paquet sécurité, comme l’explique la note du Conseil des ministres.

Surtout, il est question d’immunité pénale. Initialement prévu uniquement pour les forces de l’ordre, puis étendu à tous les citoyens sous la pression du Quirinale (le palais présidentiel italien), le bouclier pénal concerne toute personne commettant une infraction en présence d’une « cause évidente de justification ». Au lieu d’être automatiquement inscrite au registre ordinaire des personnes mises en examen, la personne ayant commis l’infraction est inscrite dans un registre distinct qui prévoit une procédure accélérée devant aboutir à un classement sans suite dans les trente jours, sauf décision contraire du procureur.

Dans la pratique, on s’attend toutefois à ce que les forces de l’ordre soient les principales bénéficiaires de cette mesure. L’utilisation qui pourrait en être faite pour dissimuler la violence au sein des prisons est préoccupante, là où, pour faire face à la détérioration des conditions de vie, le décret précédent avait répondu par l’introduction du délit de révolte, prévoyant des peines sévères. Au sein d’institutions inhumaines, où de plus en plus de personnes détenues se suicident, la violence de l’État devient le principal instrument de maintien de l’ordre.

L’ennemi, c’est nous

Quelles conséquences ces paquets de mesures de sécurité peuvent-ils avoir ? Comment se traduisent-ils dans la pratique ? C’est clair : par la définition d’un ennemi de l’intérieur. Et cet ennemi, c’est nous : les personnes de la classe travailleuse, les personnes marginalisées, les personnes migrantes, les personnes qui descendent dans la rue contre le gouvernement.

Cette accélération répressive du gouvernement ne se produit pas dans le vide, mais s’inscrit comme une réponse à une montée effective du conflit politique et social, notamment à la suite du mouvement « Blocchiamo tutto » (Bloquons tout), qui, de septembre à novembre, a vu à l’appel de dockers de Gênes le pays paralysé par plus d’un million de personnes descendues à plusieurs reprises dans la rue en soutien à la Palestine. Il s’est agit d’un moment historique, qui a marqué un changement dans les rapports de force entre ceux qui gouvernent et ceux qui sont gouvernés, et qui a permis de redécouvrir le pouvoir du blocage populaire et de la grève générale.

Les gouvernants ont répondu à ce changement dans le rapport de force en durcissant le ton, en commençant par une intensification de la répression policière dans les rues (par exemple, l’utilisation massive de canons à eau et de gaz lacrymogènes en milieu urbain) et en poursuivant avec les instruments du droit pénal (par exemple, les plaintes et les mesures de sûreté) et administratif (comme les amendes et les ordonnances d’expulsion), jusqu’à l’évacuation de centres sociaux – par exemple le centre social Askatasuna à Turin, occupé en 1996 et devenu rapidement une référence au niveau national pour le mouvement autonome italien et pour l’ensemble des milieux militants de gauche.

C’est précisément une manifestation nationale organisée le 31 janvier dans la capitale piémontaise en réponse à cette expulsion qui a été instrumentalisée par le gouvernement pour faire adopter le nouveau paquet sécurité, présenté dans la presse comme une réponse nécessaire à une prétendue recrudescence de la violence de rue. De Meloni à Piantedosi, on a parlé d’« attaque contre l’État », de « terrorisme », de « nouvelles Brigades rouges ».

Des mots qui rappellent les années 70 en Italie – des « années de plomb » marquées par un niveau de violence politique inégalé alors en Europe – et qui, par ricochet, visent à légitimer des théories répressives similaires à celles élaborées à l’époque, fondées sur la criminalisation de ceux qui exprimaient une vision politique alternative. Car c’est bien de cela dont parle le nouveau paquet de mesures de sécurité : la criminalisation de la dissidence politique et de la marginalité sociale. Le message est clair : punir, y compris de manière préventive, pour maintenir l’ordre.

Sur le plan concret, cela peut entraîner une réduction des espaces et des formes possibles d’exercice du conflit politique. Pour répondre à ce conflit, l’appareil d’État utilise la dimension idéologique de la répression afin de délégitimer la résistance organisée et collective pratiquée par en bas à travers la construction d’un « appareil défensif », comme le définit Elsa Dorlin. Comment fonctionne cet appareil ? Par la répression et la criminalisation, « les groupes sociaux définis comme “à risque” sont associés à un pouvoir d’action exclusivement négatif » et les formes de lutte venues d’en bas sont présentées comme des formes exprimant une violence injustifiée, qui est abstraite du contexte de conflit politique et social dans lequel elle se développe et ramenée au domaine criminel.

De cette manière, la violence répressive des appareils d’État apparaît comme une réponse visant à défendre l’ordre social, une réponse qui est toujours légitime. Le lien entre la dimension idéologique et la dimension matérielle de la répression apparaît donc clairement : la première pose les conditions de la seconde, en délégitimant l’expression des formes de dissidence et de résistance et en justifiant leur criminalisation, qui est ensuite mise en œuvre par la violence des forces de l’ordre et la sévérité du droit pénal – et, dans certains cas, du droit administratif également.

Ces processus de répression et de criminalisation ne datent pas du gouvernement Meloni, mais constituent un élément commun à tous les récents paquets de mesures de sécurité, qu’ils aient été promus par la droite ou par le centre-gauche. L’objectif est de consolider le consensus électoral des forces politiques au pouvoir autour d’un sentiment croissant d’insécurité, en alimentant la peur et la panique morale autour de « menaces » spécifiques à l’ordre social, pour ensuite promouvoir le recours à la punition et à la dissuasion comme outils de prévention et de protection de cet ordre.

Le gouvernement Meloni accélère le virage punitif, manifeste au moins depuis 2017, en choisissant une approche plus dure, surtout à l’encontre de ceux qui expriment leur désaccord, même lorsque, pour ce faire, il produit des normes à la limite de l’inconstitutionnalité. Avec ces paquets de mesures de sécurité, le gouvernement a mis à nu sa tentative d’opérer un virage autoritaire, dont la deuxième étape prévoyait un référendum constitutionnel qui aurait limité l’indépendance de la magistrature, en liant étroitement le gouvernement et les procureurs.

Et c’est précisément sur ce référendum que le gouvernement a essuyé sa première défaite politique : le NON populaire l’a emporté avec 53,74 %. La majorité des Italiens, surtout les jeunes, ont dit non aux politiques répressives et bellicistes du gouvernement Meloni. Cette victoire populaire nous montre que face à des politiques de ce type, il est important de ne pas tomber dans le piège de l’alarmisme dans lequel on veut nous faire tomber.

L’offensive punitive lancée par les paquets de sécurité présente des aspects indubitablement graves et problématiques qui constituent un dangereux précédent et qui doivent être reconnus, mais elle ne vient pas de nulle part et ne frappera pas notre société de manière aveugle. La répression est un projet : elle suit des logiques punitives et sécuritaires bien précises et sait où et comment frapper. C’est pourquoi il est important de ne pas se laisser gagner par la peur et de continuer à descendre dans la rue et de lutter pour exprimer son désaccord, en Italie comme ailleurs.

9 avril 2026

Italie : désigner et réprimer les ennemis de l’intérieur

La défaite de Meloni lors du référendum récent sur la justice a constitué une victoire populaire permettant de mettre un coup d'arrêt à sa coalition d'extrême droite. Mais Meloni n'en a pas terminé avec son projet répressif et son agenda autoritaire, qu'elle a commencé à mettre en oeuvre à travers plusieurs lois et décrets sécuritaires ciblant les mouvements populaires, les exilé·es et les travailleurs·ses précarisé·es ou marginalisé·es.

Les 22 et 23 mars, les Italiens étaient appelés à se prononcer par referendum sur la réforme de la magistrature souhaitée par Giorgia Meloni. Son large rejet à 54% a constitué un revers inédit pour la dirigeante d’extrême droite, et un espoir pour les oppositions. Ce désavœu semble démontrer que Meloni et son gouvernement ne sont pas en mesure de remettre réellement en cause les institutions démocratiques italiennes, sans parler d’imposer un régime post-fasciste.

Pourtant, depuis son accession au pouvoir, le gouvernement Meloni a imposé une série de mesures sécuritaires qui continuent de grignoter les libertés publiques. Anna Capretta revient ici sur ces différents décrets qui servent à désigner et réprimer les ennemis de l’intérieur, à commencer par la classe travailleuse, les mouvements contestataires, les migrant·es et les minorités.

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En février dernier, le gouvernement Meloni a adopté encore un nouveau paquet de mesures de sécurité à caractère répressif. « Encore un » car un autre paquet de mesures de sécurité avait déjà été adopté par ce même gouvernement il y a moins d’un an, en avril dernier 2025, à l’issue d’un processus parlementaire entravé par de nombreuses contestations. Il s’agit de deux paquets de mesures de sécurité qui semblent complémentaires : le second approfondit la dérive sécuritaire amorcée par le premier.

Les thèmes abordés dans les deux paquets sont similaires, tout comme le sont les instruments utilisés. On en vient à criminaliser la dissidence politique et la marginalité sociale par le biais du droit et de la force. Pour s’assurer du résultat, le gouvernement a décidé dans les deux cas de contourner le débat parlementaire et d’imposer sa ligne, en recourant à la procédure d’urgence. En effet, les paquets de mesures de sécurité ont été approuvés par des décrets-lois, promulgués « en cas extraordinaire de nécessité et d’urgence » par le Conseil des ministres (donc par le gouvernement) puis confirmés par le Parlement dans un délai de 60 jours.

Ces dernières années, presque tous les gouvernements – tant de droite que de centre-gauche – ont élaboré leur paquet de mesures de sécurité en recourant à l’instrument du décret d’urgence : on peut citer le décret Minniti (2017, gouvernement Gentiloni – gouvernement de coalition dirigé par le centre-gauche), le décret Salvini (2018, gouvernement Conte I – gouvernement de coalition entre la Ligue de Matteo Salvini et le Mouvement 5 Étoiles) et le décret Salvini bis (2019, toujours le gouvernement Conte I).

Le gouvernement Meloni avait déjà commencé à adopter des mesures en matière de sécurité, d’abord avec le décret « anti-rave » (2022), puis avec le projet de loi « ecovandali » (« loi écovandales » – un équivalent italien de l’appellation « écoterroristes » en France – 2024), qui visait directement les groupes d’activistes pour le climat.

De quelle sécurité parle-t-on ?

Face à cette production incessante de politiques de sécurité, qui revêtent un caractère de plus en plus punitif, on est en droit de se demander : peut-on parler de situations d’urgence ? Y a-t-il vraiment une « urgence sécuritaire » en Italie ? À en juger par les chiffres, la réponse semble être négative : en Italie comme dans le reste de l’Occident, les chiffres de la criminalité sont en baisse depuis des décennies (à l’exception de ceux concernant les féminicides). Pourtant, le sentiment d’insécurité de la population continue de croître. Une deuxième question s’impose donc : de quel type de sécurité ou d’insécurité parlons-nous ? En d’autres termes, la sécurité pour qui et par rapport à quoi ?

Le concept de sécurité a profondément changé à la suite des grandes transformations de la société qui se sont affirmées à partir des années 1970, liées surtout à la transformation du capital et à sa déclinaison néolibérale. Jusqu’aux années 1980, parler de sécurité signifiait avant tout parler de sécurité sociale : il s’agissait d’une sécurité qui se voulait pour toutes et tous, garantie en premier lieu par les dépenses sociales prises en charge par l’État.

À partir des années 1980, cette dimension s’est progressivement effacée : la sécurité s’est liée à la protection de l’ordre public, un tournant définitivement consacré par le décret Minniti en 2017. Cette nouvelle notion de sécuriténe concerne que certaines parties de la société, celles qui ont le pouvoir de définir ce que l’on entend par ordre public et surtout ce qui peut être considéré comme une menace pour cet ordre – menace qui est généralement ramenée aux domaines de l’immigration, de la marginalité sociale et, surtout depuis les décrets Salvini, de la dissidence politique.

En conséquence, les instruments utilisés pour garantir ce type de sécurité changent également : ce ne sont plus les politiques sociales, mais le droit (non seulement pénal, mais aussi administratif), les forces de l’ordre et divers dispositifs de contrôle et de surveillance. Ce tournant sécuritaire est décrit très clairement dans la directive émise en décembre 2024 par le ministre de l’Intérieur Matteo Piantedosi, relative à la création de « zones rouges » – des zones urbaines spécifiques considérées comme à risque, par exemple les gares ferroviaires, dans lesquelles une présence massive des forces de l’ordre est autorisée dans le but d’éloigner les personnes (surtout les migrants) considérées comme dangereuses ou perturbatrices.

Le texte de cette directive s’avère particulièrement utile pour se faire une idée de la conception des politiques de sécurité qui s’est imposée : la directive en identifie les finalités dans la « dissuasion », la « prévention » et la « répression ». Le changement de paradigme est substantiel : on passe de la sécurité sociale au contrôle et à la répression au moyen de la rhétorique de la protection de l’ordre public.

Les deux paquets de mesures de sécurité

Pour en revenir aux derniers paquets de mesures de sécurité signés par Meloni, ce qui les caractérise, c’est d’une part un recours extensif au droit administratif et pénal, avec l’identification de nouvelles infractions et de nouvelles circonstances aggravantes, qui entraînent dans de nombreux cas des alourdissements de peine et l’imposition de sanctions pécuniaires ; d’autre part, le renforcement des protections et des outils à la disposition des agents de la sécurité publique, à commencer par les forces de l’ordre et les forces armées.

En examinant plus en détail le décret sur la sécurité de 2025, on constate que son potentiel punitif se concentre sur trois domaines : la dissidence politique, la prison et l’immigration. En ce qui concerne la dissidence politique, la criminalisation passe par l’attaque de formes spécifiques de lutte : de nouvelles infractions, de nouvelles circonstances aggravantes et des peines plus lourdes sont prévues pour des faits tels que les occupations de bâtiments, les barrages routiers, la dégradation et la souillure de biens publics.

Il s’agit d’une attaque contre des réalités et des mouvements politiques actifs dans tout le pays, souvent déjà touchés par la répression : les occupations liées aux luttes pour le logement, les barrages routiers des syndicats de base et des mouvements écologistes, souvent responsables également de dégradations, les actions de sanction et de sabotage menées lors de manifestations de divers types, comme par exemple celles en faveur de la Palestine.

Une circonstance aggravante est également prévue dans les cas où une violence ou une menace présumée contre les forces de l’ordre serait « commise dans le but d’empêcher la réalisation d’infrastructures destinées à la fourniture d’énergie, de services de transport, de télécommunications ou d’autres services publics ». La référence directe aux infrastructures stratégiques s’inscrit dans le cadre de processus de criminalisation déjà en cours à l’encontre des mouvements opposés aux grands projets : le mouvement No Tav (dans la vallée de Suse mais aussi à Vicence), le mouvement No Ponte et le mouvement No Tap, pour n’en citer que quelques-uns.

En ce qui concerne la prison et l’immigration, l’introduction du délit de révolte (y compris par des formes de résistance passive) au sein des centres de détention et de rétention des personnes migrantes est significative : face à des conditions de vie de plus en plus inhumaines pour les personnes détenues et retenues, souvent à la limite de la légalité, le gouvernement tente de leur retirer le droit de protester en le transformant en un nouveau délit et en répondant par la violence de la répression et de l’incarcération.

Si, d’une part, on assiste à la criminalisation d’une série de catégories sociales – catégories qui ne sont certainement pas choisies au hasard mais qui font l’objet de politiques visant à semer la panique morale –, d’autre part, on observe un renforcement des protections accordées aux agents de la sécurité publique. Il s’agit de protections qui, dans la plupart des cas, se traduisent également en termes économiques, prévoyant l’allocation de plusieurs millions d’euros.

S’inscrivant dans un contexte de militarisation de notre société, qui trouve une expression claire dans les politiques européennes de réarmement, ce décret va dans le sens d’un investissement croissant de fonds publics dans les secteurs de la sécurité et de la défense, tandis que les dépenses sociales sont progressivement réduites.

Par exemple, environ 1 million d’euros par an est alloué pour offrir une protection juridique au personnel de police et des forces armées faisant l’objet d’une enquête pour des faits commis dans l’exercice de leurs fonctions. Pour chaque étape de la procédure dans laquelle il est impliqué, l’agent faisant l’objet d’une enquête peut demander jusqu’à 10 000 euros. On décide donc de soutenir financièrement, par l’allocation de fonds publics, des agents qui pourraient avoir été accusés d’abus de pouvoir et de violences – accusations qui sont souvent classées sans suite – au lieu de protéger les citoyennes et citoyens qui ont subi un préjudice de la part de fonctionnaires ayant abusé de leur pouvoir. À cela s’ajoute le fait que le décret augmente de manière significative les montants que doit verser toute personne, victime de la répression de la dissidence, condamnée pour certains types d’infractions.

Quant au nouveau paquet sécurité de 2026, il se compose d’un décret-loi et d’un projet de loi, qui ne réserve toutefois que très peu de mesures significatives au débat parlementaire – seule exception : un article qui durcit la criminalisation de l’occupation de biens immobiliers, en simplifiant les procédures pour d’éventuelles expulsions. En effet, le cœur du paquet sécurité passe par le décret d’urgence, qui s’ouvre et se termine sur les thèmes de la marginalité sociale et de l’immigration. En ce qui concerne les personnes migrantes, certains articles sont introduits qui accélèrent les procédures d’expulsion et compliquent les regroupements familiaux, avec la promesse du ministre Piantedosi de l’arrivée prochaine d’un nouveau décret ad hoc. En ce qui concerne la marginalité sociale, l’accent est surtout mis sur la soi-disant violence juvénile, avec l’évocation de la figure des « maranza » dans les différents articles concernant la vente, l’utilisation et le port de couteaux.

Le thème central du nouveau décret est toutefois sans l’ombre d’un doute celui de la dissidence politique, qui est encore davantage criminalisée par des mesures punitives et dissuasives, rendant le choix de descendre dans la rue de plus en plus risqué. Le thème de la dissidence se retrouve déjà dans l’article qui « normalise » les zones rouges, en allongeant la liste des personnes susceptibles de faire l’objet d’ordonnances d’éloignement et d’interdictions d’accès aux zones urbaines désignées, y compris les personnes ayant fait l’objet d’une plainte ou d’une condamnation, même non définitive, au cours des cinq années précédentes, pour des infractions commises lors de manifestations dans un lieu public. Il s’agit d’un élargissement pour le moins problématique, qui porte préjudice à des personnes n’ayant pas fait l’objet d’une condamnation définitive et qui ne peuvent donc pas, du moins d’un point de vue juridique, être considérées comme responsables des faits qui leur sont reprochés par le parquet et la police judiciaire.

Une logique similaire est adoptée dans un autre article, celui qui introduit la garde à vue préventive. Selon la réglementation qui vient d’être introduite, les agents de police peuvent conduire au commissariat, avant le déroulement d’une manifestation, des personnes (à partir de 14 ans) soupçonnées de représenter un « danger concret pour le déroulement pacifique » de la manifestation, ne serait-ce qu’en raison de signalements de police effectués au cours des cinq années précédentes.

Les personnes interpellées pourront être retenues pour permettre la réalisation d’enquêtes de police, pendant une durée maximale de 12 heures, et en informant immédiatement un magistrat – en particulier le procureur, qui peut ordonner la remise en liberté de la personne retenue s’il estime que les conditions de la garde à vue ne sont pas réunies. Le procureur est également informé immédiatement de la remise en liberté. Les aspects problématiques sont ici innombrables : par exemple, l’utilisation d’un vocabulaire très vague qui laisse une large marge d’interprétation aux agents de police autour de concepts tels que « danger concret ».

La question des délais semble également problématique : les transferts incessants entre la police et le procureur pourraient ne pas être aussi immédiats qu’on le prétend, avec pour conséquence que la personne retenue puisse rester au commissariat plusieurs heures même si elle est ensuite libérée par le procureur. Ce faisant, l’effet répressif de la mesure se concrétise : même si, au final, la personne interpellée est reconnue « non coupable », elle n’a pas été autorisée à manifester. Le même article évoque les fouilles sur place, en faisant une pratique courante avant une manifestation. Les agents de police pourront effectuer des contrôles pour « vérifier la possession d’armes, d’explosifs ou d’outils d’effraction ».

D’autres mesures qui transforment les places publiques en « zones à risque » sont celles qui prévoient l’arrestation en flagrant délit différé, c’est-à-dire dans les 48 heures suivant la commission des faits, pour des dommages aggravés commis lors de manifestations publiques, ainsi que pour des blessures, des violences ou une résistance contre les forces de l’ordre. Sans parler des mesures qui apportent des modifications au TULPS (Texte unique des lois sur la sécurité publique, décret royal n° 773 du 18 juin 1931). Est sanctionné le défaut de notification préalable d’une manifestation aux autorités compétentes, mais aussi la violation des interdictions ou des prescriptions de ces autorités, par exemple en s’écartant du parcours convenu. Ces comportements sont passibles d’amendes très lourdes : de mille à 10 000 euros.

Enfin, il y a l’introduction de l’interdiction judiciaire de participer à des réunions ou à des rassemblements dans un lieu public, qui fait de la place publique une zone interdite pour toute personne condamnée pour des délits spécifiques liés aux manifestations. Il s’agit d’une sanction accessoire qui peut être prononcée par un juge, imposant à la personne condamnée l’interdiction de participer à des réunions publiques et de prendre part à des rassemblements publics, pour une période allant d’un à trois ans (prolongeable jusqu’à dix ans si la peine prononcée dépasse trois ans). Une fois de plus, nous sommes face à une grave atteinte à la liberté de manifester garantie par la Constitution.

Face à ces supposées menaces à l’ordre public, quelle réponse apporte le gouvernement Meloni ? Plus de police, littéralement. Tant dans le décret-loi que dans le projet de loi, il est question de renforcement opérationnel des forces armées et de la police, à commencer par les dispositifs territoriaux (pour lesquels 50 millions d’euros sont alloués pour la seule année 2026, soit une augmentation de 50 % par rapport à ce qui était prévu par le décret précédent). Il est également question du recrutement de nouveaux effectifs, afin de « garantir la mise en œuvre des nouvelles mesures » introduites par le paquet sécurité, comme l’explique la note du Conseil des ministres.

Surtout, il est question d’immunité pénale. Initialement prévu uniquement pour les forces de l’ordre, puis étendu à tous les citoyens sous la pression du Quirinale (le palais présidentiel italien), le bouclier pénal concerne toute personne commettant une infraction en présence d’une « cause évidente de justification ». Au lieu d’être automatiquement inscrite au registre ordinaire des personnes mises en examen, la personne ayant commis l’infraction est inscrite dans un registre distinct qui prévoit une procédure accélérée devant aboutir à un classement sans suite dans les trente jours, sauf décision contraire du procureur.

Dans la pratique, on s’attend toutefois à ce que les forces de l’ordre soient les principales bénéficiaires de cette mesure. L’utilisation qui pourrait en être faite pour dissimuler la violence au sein des prisons est préoccupante, là où, pour faire face à la détérioration des conditions de vie, le décret précédent avait répondu par l’introduction du délit de révolte, prévoyant des peines sévères. Au sein d’institutions inhumaines, où de plus en plus de personnes détenues se suicident, la violence de l’État devient le principal instrument de maintien de l’ordre.

L’ennemi, c’est nous

Quelles conséquences ces paquets de mesures de sécurité peuvent-ils avoir ? Comment se traduisent-ils dans la pratique ? C’est clair : par la définition d’un ennemi de l’intérieur. Et cet ennemi, c’est nous : les personnes de la classe travailleuse, les personnes marginalisées, les personnes migrantes, les personnes qui descendent dans la rue contre le gouvernement.

Cette accélération répressive du gouvernement ne se produit pas dans le vide, mais s’inscrit comme une réponse à une montée effective du conflit politique et social, notamment à la suite du mouvement « Blocchiamo tutto » (Bloquons tout), qui, de septembre à novembre, a vu à l’appel de dockers de Gênes le pays paralysé par plus d’un million de personnes descendues à plusieurs reprises dans la rue en soutien à la Palestine. Il s’est agit d’un moment historique, qui a marqué un changement dans les rapports de force entre ceux qui gouvernent et ceux qui sont gouvernés, et qui a permis de redécouvrir le pouvoir du blocage populaire et de la grève générale.

Les gouvernants ont répondu à ce changement dans le rapport de force en durcissant le ton, en commençant par une intensification de la répression policière dans les rues (par exemple, l’utilisation massive de canons à eau et de gaz lacrymogènes en milieu urbain) et en poursuivant avec les instruments du droit pénal (par exemple, les plaintes et les mesures de sûreté) et administratif (comme les amendes et les ordonnances d’expulsion), jusqu’à l’évacuation de centres sociaux – par exemple le centre social Askatasuna à Turin, occupé en 1996 et devenu rapidement une référence au niveau national pour le mouvement autonome italien et pour l’ensemble des milieux militants de gauche.

C’est précisément une manifestation nationale organisée le 31 janvier dans la capitale piémontaise en réponse à cette expulsion qui a été instrumentalisée par le gouvernement pour faire adopter le nouveau paquet sécurité, présenté dans la presse comme une réponse nécessaire à une prétendue recrudescence de la violence de rue. De Meloni à Piantedosi, on a parlé d’« attaque contre l’État », de « terrorisme », de « nouvelles Brigades rouges ».

Des mots qui rappellent les années 70 en Italie – des « années de plomb » marquées par un niveau de violence politique inégalé alors en Europe – et qui, par ricochet, visent à légitimer des théories répressives similaires à celles élaborées à l’époque, fondées sur la criminalisation de ceux qui exprimaient une vision politique alternative. Car c’est bien de cela dont parle le nouveau paquet de mesures de sécurité : la criminalisation de la dissidence politique et de la marginalité sociale. Le message est clair : punir, y compris de manière préventive, pour maintenir l’ordre.

Sur le plan concret, cela peut entraîner une réduction des espaces et des formes possibles d’exercice du conflit politique. Pour répondre à ce conflit, l’appareil d’État utilise la dimension idéologique de la répression afin de délégitimer la résistance organisée et collective pratiquée par en bas à travers la construction d’un « appareil défensif », comme le définit Elsa Dorlin. Comment fonctionne cet appareil ? Par la répression et la criminalisation, « les groupes sociaux définis comme “à risque” sont associés à un pouvoir d’action exclusivement négatif » et les formes de lutte venues d’en bas sont présentées comme des formes exprimant une violence injustifiée, qui est abstraite du contexte de conflit politique et social dans lequel elle se développe et ramenée au domaine criminel.

De cette manière, la violence répressive des appareils d’État apparaît comme une réponse visant à défendre l’ordre social, une réponse qui est toujours légitime. Le lien entre la dimension idéologique et la dimension matérielle de la répression apparaît donc clairement : la première pose les conditions de la seconde, en délégitimant l’expression des formes de dissidence et de résistance et en justifiant leur criminalisation, qui est ensuite mise en œuvre par la violence des forces de l’ordre et la sévérité du droit pénal – et, dans certains cas, du droit administratif également.

Ces processus de répression et de criminalisation ne datent pas du gouvernement Meloni, mais constituent un élément commun à tous les récents paquets de mesures de sécurité, qu’ils aient été promus par la droite ou par le centre-gauche. L’objectif est de consolider le consensus électoral des forces politiques au pouvoir autour d’un sentiment croissant d’insécurité, en alimentant la peur et la panique morale autour de « menaces » spécifiques à l’ordre social, pour ensuite promouvoir le recours à la punition et à la dissuasion comme outils de prévention et de protection de cet ordre.

Le gouvernement Meloni accélère le virage punitif, manifeste au moins depuis 2017, en choisissant une approche plus dure, surtout à l’encontre de ceux qui expriment leur désaccord, même lorsque, pour ce faire, il produit des normes à la limite de l’inconstitutionnalité. Avec ces paquets de mesures de sécurité, le gouvernement a mis à nu sa tentative d’opérer un virage autoritaire, dont la deuxième étape prévoyait un référendum constitutionnel qui aurait limité l’indépendance de la magistrature, en liant étroitement le gouvernement et les procureurs.

Et c’est précisément sur ce référendum que le gouvernement a essuyé sa première défaite politique : le NON populaire l’a emporté avec 53,74 %. La majorité des Italiens, surtout les jeunes, ont dit non aux politiques répressives et bellicistes du gouvernement Meloni. Cette victoire populaire nous montre que face à des politiques de ce type, il est important de ne pas tomber dans le piège de l’alarmisme dans lequel on veut nous faire tomber.

L’offensive punitive lancée par les paquets de sécurité présente des aspects indubitablement graves et problématiques qui constituent un dangereux précédent et qui doivent être reconnus, mais elle ne vient pas de nulle part et ne frappera pas notre société de manière aveugle. La répression est un projet : elle suit des logiques punitives et sécuritaires bien précises et sait où et comment frapper. C’est pourquoi il est important de ne pas se laisser gagner par la peur et de continuer à descendre dans la rue et de lutter pour exprimer son désaccord, en Italie comme ailleurs.

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

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