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À l’occasion des 150 ans de la Commune de Paris, Contretemps publie du 18 mars au 4 juin une lettre quotidienne rédigée par Patrick Le Moal, donnant à voir ce que fut la Commune au jour le jour

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L’essentiel de la journée

Situation militaire

À l’ouest

Les hostilités ont recommencé immédiatement après la trêve. Dans la soirée, la canonnade a été intense sur Neuilly et les Ternes, trois incendies ont été allumés par les obus Versaillais, au bal Dourlans, avenue de Wagram, dans un chantier situé rue des Acacias, et enfin dans les ateliers d’un carrossier, situés rue Saint-Ferdinand.

 

Au sud

Les troupes versaillaises ont lancé une violente attaque sur Issy, le point avancé de la défense de la capitale. Bombardé depuis seize jours, presque cerné, le fort d’Issy n’est plus qu’un amas de ruines. Les réparations faites hier sur le fort, complètement écroulé en certains endroits, ne sont guère solides. Rien ne peut tenir sous les feux croisés de toutes les batteries de l’armée de Thiers.

La majorité des 300 hommes présents a jugé le  fort intenable, le commandant Mégy n’ayant pas reçu les renforts demandés, l’évacuation a été décidée. Quelques hommes sont restés pour sauver l’honneur. Lorsque la garnison d’Issy a reçu une sommation de se rendre sous un quart d’heure, faute de quoi toute la garnison serait passé par les armes, il ne restait que 23 hommes.  A partir de deux heures, il ne restait plus qu’un jeune de moins de 20 ans, Dufour, auprès d’une brouette remplie de cartouches et de gargousses, qui était prêt à se faire sauter à l’arrivée des ennemis. Les Versaillais n’osèrent pas s’aventurer.

À cinq heures, Cluseret et La Cécilia arrivèrent à Issy avec quelques compagnies ramassées à la hâte et à huit heures, les fédérés sont rentrés dans le fort.

Témoignage – Victorine Brochet 31 ans, piqueuse en bottines, ambulancière 

Dans cette reprise du fort et du parc d’Issy, il y a eu des actes de bravoure et d’héroïsme exécutés par notre bataillon. Le lieutenant Berjaud, plusieurs fois sur une grêle de mitraille, est aller chercher des munitions pour ses hommes qui en manquaient. … Le sergent Laurent de la première compagnie qui a été tué fut mis à l’ordre du jour. Fabre, blessé mortellement également.  Ces deux derniers étaient les bons amis qui le matin, tout joyeux, étaient revenus de la cueillette d’oseille pour la soupe qu’ils avaient faite avec tant de plaisir et qui ne fut mangé par personne.

Ces deux bons garçons sont morts dans l’ardeur du combat, ils sont morts heureux. Le sergent de la 2e compagnie fut aussi grièvement blessé.

À 4h, on sonna la retraite. Le drapeau des ambulances fut hissé, ordre fut donné de cesser le feu, en hâte je m’approche de la tranchée, j’eus un moment de terrible angoisse et de rage. Tous ces pauvres enfants, qui le matin étaient encore si gais, remplis d’enthousiasme et d’amour pour la liberté, ont donné si généreusement leur vie pour sauver la République, espérant  encore sauver la France .

Nous relevâmes nos blessés et nos morts sous les balles ennemies. Quoique le drapeau de la Croix-Rouge fut levé, les Versailles tiraient toujours isolément. Plus d’une fois il nous fallut il fallut nous coucher en tenant dans nos bras le précieux fardeau pour le garantir une seconde fois………..au milieu de cette tuerie, nous étions trois femmes, la cantinière des Vengeurs et une de la Garde nationale, laquelle fut grièvement blessée. Ces deux vaillantes citoyennes ont bien mérité de l’humanité, elles eurent un grand courage et furent admirables de dévouement. Moi, j’étais la troisième, le hasard m’a épargnée….

Malheureusement, tout nous manquait, nous n’avions pas de bande pour les pansements, nous étions obligées de faire boire ces malheureux dans de petites boites à cartouches. Malgré tout, ces mutilés ne proféraient pas une plainte, pas un regret ; ils souffraient mais il avaient l’air content d’avoir repris le fort, heureux de donner leur vie pour fonder une société plus juste et plus équitable. Pour nous tous, République était un mot magique qui allait faire accomplir de grandes et bonnes chose pour le bonheur de l’humanité. Vainqueurs d’un jour, il entrevoyaient l’aurore nouvelle qui allait se lever sur la France pour le bonheur de chacun.

Cluseret démis, remplacé par Rossel

Lorsque les conditions dans lesquelles la position d’Issy a été abandonnée sont connues, l’exaspération monte à Paris, dans la rue, dans la Commune.

On attribue cet abandon du fort d’Issy à la négligence, voire même à la trahison de Cluseret. La Commission exécutive décide de retirer son commandement au commandant Mégy qui a décidé l’évacuation, et surtout de révoquer le citoyen Cluseret de ses fonctions de délégué à la guerre, qu’en outre, elle arrête, en accord avec la Commune, pour des raisons étranges et mal expliquées. La négligence, l’incompétence ne sont pas de la même nature que la trahison. Cluseret est convaincu que Paris est imprenable et que la bataille ne pourra jamais s’engager que sous ses murs.

Le citoyen Rossel est chargé, à titre provisoire,  des fonctions de délégué à la guerre. Il avait pourtant été déjugé par la Commune pour sa raideur toute militaire dans ses fonctions de  président de la Cour martiale il y a quelques jours.C’est un pur militaire, n’entendant rien au caractère politique de la guerre civile. Sa conception de l’armée, de la discipline, ne correspondent pas à l’état d’esprit des fédérés qui entendent être traités en citoyens plutôt qu’en soldats, et il a très peu d’estime dans le Comité Central de la garde Nationale.

Dans la soirée, il accepte en des termes rappelant que sa participation au complot du 27 avril n’est pas un hasard : il demande le « concours le plus entier, le plus absolu » aux membres de la commission exécutive :

Citoyens,

J’ai l’honneur de vous accuser réception de l’ordre par lequel vous me chargez, à titre provisoire, des fonctions de délégué à la guerre.

J’accepte ces difficiles fonctions, mais j’ai besoin de votre concours le plus entier, le plus absolu, pour ne pas succomber sous le poids des circonstances.

Salut et fraternité.

Le colonel du génie,   ROSSEL.

Paris, le 30 avril 1871.

Le nouveau délégué à la guerre prend immédiatement l’arrêté suivant :

ORDRES

Le citoyen Gaillard père est chargé de la construction des barricades formant une seconde enceinte en arrière des fortifications. Il désignera ou fera désigner par les municipalités, dans chacun des arrondissements de l’extérieur, les ingénieurs ou délégués chargés de travailler sous ses ordres à ces constructions.

Il prendra les ordres du délégué à la guerre pour arrêter les emplacements de ces barricades et leur armement.

Outre la seconde enceinte indiquée ci-dessus, les barricades comprendront trois enceintes fermées ou citadelles, situées au Trocadéro, aux buttes Montmartre et au Panthéon.

Le tracé de ces citadelles sera arrêté sur le terrain par le délégué à la guerre, aussitôt que les ingénieurs chargés de ces constructions auront été désignés.

Le général Wroblewski étendra son commandement sur toute la rive gauche de la Seine, aux troupes et aux forts situés d’Issy à Ivry.

Journal officiel de la Commune de Paris du 20 mars au 24 mai 1871. (1871) 1288

Les commandants des forts, les commandants des troupes et autres officiers et employés de la Commune, le reconnaîtront en cette qualité et obéiront à ses ordres.

Le délégué à la guerre, ROSSEL.

Paris, le 30 avril 1871.

Le citoyen Gaillard père, 56 ans, cordonnier.

 

Vers un comité de salut public ?

Dans le climat de panique de la journée, tous ceux qui avaient comme projet une dictature vont relancer leur action. Le débat commencé vendredi dernier reprend en comité secret, et dure plus de cinq heures.

Le citoyen Miot[1] fait la proposition d’instaurer un Comité de salut public, car on on accuse la Commune « de mollesse, d’inactivité », un comité qui donne une impulsion nouvelle à la défense et ait le courage, s’il le faut, « de faire tomber les têtes des traîtres. »

C’est une réminiscence de 93 pour terrifier les réactionnaires.

Les motivations qui conduisent ses partisans sont centrées sur le fait qu’actuellement les décisions de la Commune ne sont pas appliquées comme elles devraient l’être, car il n’y a pas de membres qui soient chargés de cette tâche et pour donner « à la défense plus de coordination ».

Beaucoup demandent qu’on précise les attributions, les pouvoirs, le programme, d’autres qu’on prenne soin des hommes qui le composeront, un élu allant même jusqu’à souhaiter qu’il soit composé de membres « jeunes et énergiques ». Si tout le monde s’accorde sur le fait qu’il faut concentrer les volontés, permettre à la Commune d’être plus efficace, bien des interrogations subsistent. Que pourrait-il être, un comité directeur ? Un comité qui donnerait la direction politique ? Un comité faisant exécuter les décisions de la Commune ? Un comité pour contrôler les délégués ? Un comité ayant pour seul mandat de poursuivre et de punir les traîtres ?

Aux inquiétudes de constituer une dictature, un retour aux errements monarchiques, un membre réplique que cela ne peut être un danger dans la mesure où ce comité n’a pas « auprès de lui un tribunal suprême ayant le droit d’arrêter les membres de la Commune ».

L’Internationaliste Vaillant demande qu’on ne fasse pas de pastiche révolutionnaire. L’important serait de transformer la Commune elle-même, d’en faire une assemblée de commissions travaillant ensemble, et non un parlement où chacun tient à dire son mot. La Commune risque d’entrer dans une dictature jacobino-blanquiste. Les Blanquistes (à l’exception de Tridon qui  ne voit pas les hommes à mettre dans ce comité) ont groupé tous ceux qui étaient sincèrement convaincus qu’il ne s’agissait que d’appliquer au service de la cause démocratique des procédés autoritaires.

La proposition est votée article par article.

Arnold et Longuet font la proposition de considérants délimitant les fonctions de l’instance:

« Considérant qu’il importe absolument que les décrets de la Commune soient tous et immédiatement exécutés;
Considérant qu’à ce point de vue, il est indispensable de constituer une commission, dont la mission exclusive et absolue sera de veiller à l’exécution de tous les actes émanant de la Commune ». La décision est prise d’écarter tout considérant, ce qui laisse ouvertes toutes les possibilités !

Un vote nominal est alors organisé sur le nom du Comité, comité directeur ou Comité de salut Public qui donne un résultat nul, 26 voix pour chaque proposition : le vote est renvoyé au lendemain.

Ont voté pour que le nom soit «Comité de Salut public»: les citoyens Amouroux, Arnaud (Antoine), Blanchet, Champy, Chardon, Clément (Émile), J.-B. Clément, Clovis Dupont. Dupont, Durand, Ferré, Fortuné (Henri), Gambon, E. Gérardin, Grousset, Johannard, Ledroit, Meillet, Miot, Oudet, Pillot, Pottier, Pyat, Régère, Urbain, Vésinier.

Ont voté pour que le nom soit de« Comité exécutif» : les citoyens Andrieux, Arnold, Arthur Arnould, Avrial, Allix, Babick, Billioray, Courbet, Demay, Dereure, Fränckel, Langevin, Lefrançais, Longuet, Malon, Mortier, Ostyn, Pindy, Protot, Rastoul, Serailler, Theisz, Vaillant, Vallès, Varlin, Verdure.

 

L’art. 2 : «  Il sera composé de cinq membres, nommés par la Commune, au scrutin individuel » , est adopté à l’unanimité.

L’art. 3 : « Les pouvoirs les plus étendus sur toutes les délégations et commissions sont donnés à ce comité, qui ne sera responsable qu’à la Commune. » est adopté par  33 voix contre 16 à l’amendement de Longuet qui limite les pouvoir du Comité à « un pouvoir de contrôle et de surveillance.»

Un article additionnel est également adopté : « Les membres de la Commune ne pourront être traduits devant aucune autre juridiction que la sienne.»

Le vote final sur l’ensemble du projet est renvoyé au lendemain.

 

L’alliance républicaine des départements soutient la Commune

Un grand meeting de l’Alliance républicaine des départements a lieu dans la cour du Louvre. Des pancartes surmontées de trophées de drapeaux rouges et portant ces mots: Alliance républicaine

des départements, sont fixées au-dessus des portes de la cour. Des commissaires distribuent aux arrivants le programme et font une quête pour couvrir les frais de la réunion. Des dizaines de milliers de personnes sont là, les organisateurs annoncent entre 50 000 et 100 000.

Un bureau a été formé, une résolution adoptée, et des délégués ont été choisis pour le porter à la Commune de Paris.

ALLIANCE RÉPUBLICAINE DES DÉPARTEMENTS.

Assemblée générale des citoyens nés en province et résidant à Paris, réunis au nombre de 100 000 dans la cour du Louvre, dimanche 30 avril 1871.

Résolution :

Considérant qu’après avoir sacrifié la France aux intérêts de leurs partis politiques et cléricaux et de leur ambition personnelle, ces hommes, qui s’étaient chargés de la défense nationale, ont voulu étouffer dans Paris l’esprit d’indépendance qui ne leur permettait pas de jouir du fruit de leur trahison ;

Qu’à cet effet, la majorité monarchiste de l’Assemblée nationale et son pouvoir exécutif ont provoqué la population parisienne et l’ont fait attaquer par des chefs bonapartistes, complices du crime de décembre ;

Que le gouvernement de Versailles en faisant recommencer, avec plus de barbarie que les Prussiens, le bombardement de Paris par des généraux bonapartistes, qui font assassiner les prisonniers désarmés, renouvelle contre la France tout à la fois les horreurs de la guerre étrangère et du coup d’État ;

Que, tandis que le gouvernement lui fait une guerre atroce, Paris, parfaitement calme à l’intérieur, se défend avec l’héroïsme du courage et de la loyauté, pour maintenir, dans l’intérêt de la France entière sans aucune prééminence :

1° La république une et indivisible, seul gouvernement capable de mettre fin aux révolutions violentes ;

2° Et l’indépendance de la commune, garantie des droits individuels,

Déclare ;

Qu’elle renouvelle solennellement son adhésion à l’œuvre patriotique de la Commune de Paris, et qu’elle adjure les bons citoyens dans chaque département d’apporter à Paris l’appui moral, et, dans la mesure du possible, un concours effectif pour aider la capitale dans sa revendication de nos droits nationaux et municipaux.

Pour l’assemblée générale :

Les membres du bureau.

Une manifestation part vers la place de l’Hôtel-de-Ville, bon nombre de citoyen-nes portent des écriteaux indiquant les départements dont ils sont originaires et un bataillon de la garde nationale forme la haie.

A trois heures et quart, les délégués sont reçus solennellement dans la cour d’honneur de l’hôtel de ville par la Commune de Paris qui a suspendu sa séance.

 

Les francs maçons appelés à rejoindre les compagnies de guerre

A deux heures, les francs-maçons se réunissent dans la salle Dourlan. Leurs bannières ont été atteintes par les balles versaillaises, tous les francs-maçons sont invités à entrer dans les compagnies de guerre, pour y combattre revêtus de leurs insignes. Une nouvelle réunion est convoquée mardi prochain, à deux heures, place de la Concorde, sans armes.Il est prévu de se rendre au rempart, pour y reprendre les bannières maçonniques déchirées par la mitraille.

 

Municipales en France

Aujourd’hui, dans toutes les villes hors Paris, se déroulent les élections municipales. L’élection se fait au scrutin de liste : autant de noms à inscrire sur le bulletin qu’il y a de conseillers à élire. Pour être élu au premier tour il faut la majorité absolue des suffrages exprimés et que le nombre de suffrages soit supérieur au quart des électeurs inscrits.

Dans les villes de moins de 20 000 âmes, le maire et l’adjoint sont élus par le conseil municipal. Dans les villes de plus de 20 000 habitant-es ,les maires et adjoints sont désignés parmi les membres élus du conseil municipal.

Thiers fait tout pour empêcher la tenue du congrès de bordeaux des élus républicains, il déclenche les foudres de la police, les correspondances sont interceptées, des journaux interdits.

 

Les typographes parisiens contre l’interdiction de journaux

Les typographes parisiens, dont un grand nombre ont été réduits au chômage par la suppression de dix journaux, envoient à la Commune l’adresse suivante, l’invitant à revenir sur sa décision et à abroger ses décrets relatifs aux journaux supprimés :

CITOYENS,

Les soussignés, délégués de la typographie parisienne,

S’appuyant sur la déclaration de la Commune au peuple français, laquelle consacre toutes les libertés;

Considérant que la liberté de la presse est la plus importante; que  toutes les autres en découlent, ou que, du moins, elles y trouvent leur garantie;

Considérant, d’autre part, que le but capital que la Commune a dit plusieurs fois se proposer, est la reprise du travail, seul moyen de rétablir la confiance et de créer la prospérité;

Que l’imprimerie et toutes les branches qui s’y rattachent présentent une grande importance au point de vue du travail, puisque des milliers de citoyens y trouvent leurs moyens d’existence;

Lesdits soussignés, émus par la suppression de dix journaux, qui a eu pour conséquence le chômage forcé d’environ cinq mille travailleurs, et effrayés par la proposition d’un membre de la Commune, tendant à la suppression de tous les journaux;

S’adressent en toute confiance à la Commune, espérant qu’elle reviendra sur ses décisions et abrogera le décret en vertu duquel les journaux ont cessé de paraître. Salut et fraternité. (Suivent les signatures.)

 

En bref

■ La télégraphie privée est suspendue jusqu’à nouvel ordre, par suite des besoins du service officiel.

■  Commerce et commerçants, de nouvelles entraves, apportées par le Gouvernement de Versailles dans la marche des trains vers Paris, réduisent en ce moment les arrivages aux expéditions par terre, ce qui diminue naturellement l’importance et le nombre des transactions. Grâce aux mesures prises par la commission des subsistances, la haute spéculation seule sera atteinte par le nouveau trait que nous lancent ceux qui s’intitulent les défenseurs de la propriété, et qu’ils n’en sont que les démolisseurs.

■ Le contrôleur général des chemins de fer vient d’adresser une circulaire aux directeurs des différentes compagnies de chemins de fer les enjoignant de restituer les amendes et retenues infligées depuis le 18 mars « parce que la révolution du 18 mars est assise sur une base inébranlable : la justice. La revendication de la justice l’a fait naître, c’est par la justice qu’elle triomphera ».

 

Nouvelles du Havre

Que s’est-il passé ? Le journal de Rochefort , Le Mot d’Ordre, écrit

« les élections municipales ont été précédées  au Havre de troubles assez graves. Au reçu de la dépêche des délégués conciliateurs du Conseil Municipal, annonçant leur échec complet auprès de M. Thiers, les diverses fractions de l’opposition républicaine arrêtèrent un programme antiversaillais dont l’affichage sur les murs de la ville fut entravé par les policiers de la Sous Préfecture. De là des rixes nombreuses dont plusieurs à main armée.

A la tombée de la nuit du vendredi 28 avril, 10 000 citoyens bourgeois et ouvriers se réunirent sur la place de la Mâture et se dirigèrent vers le boulevard National où siège la Sous Préfecture, en chantant La Marseillaise entremêlée des cris unanimes « A bas Thiers ! Vive Paris ! ». Mais arrivée au coin du boulevard de la chaussée d’Ingouville, cette manifestation sans armes se heurta contre une cinquantaine d’agents de police armés d’épées et de revolvers  et appuyés de quatre compagnies de ligne, accourus en toute hâte du Fort de Tourneville. Les manifestants n’ayant tenu aucun compte de la sommation de se disperser, roussins et lignards se précipitèrent sur la foule à l’arme blanche et la dispersèrent, après avoir blessé une vingtaine de citoyens et opéré une centaine d’arrestations ».

Cette information est sujette à interrogation, il n’y a aucun autre témoignage pour la confirmer que celui d’un témoin qui parle d’une manifestation de terrassiers sans travail qui,

« conduits par quelques agitateurs, cherchèrent à pénétrer de vive force dans le domicile de M. Guillemard, rue des Tuileries. Mais, ils furent tenus en respect par Auguste, vieux domestique du maire, qui, les menaçant d’un revolver, les tint en respect jusqu’à l’arrivée de la force publique. »

Qui croire ?

 

Une Commune à Thiers, la capitale européenne de la coutellerie

une tentative d’insurrection a eu lieu à l’occasion de l’élection municipale. Un forgeron venu voter a frappé un officier du poste de la mairie en criant « je veux m’engager pour la Commune, pas pour Versailles ! ». Une foule se forme, se rend à la sous-préfecture, renforcée par la compagnie de la garde nationale du quartier des couteliers et étameurs qui arrive en mêlant l’hymne de révolte des canuts à la Commune de Paris en entonnant « Vivre en travaillant ou mourir en combattant, vive la Commune ». La foule, dans laquelle est présente la bannière de saint Eloi, la patron des couteliers, moleste les gardes nationaux restés fidèles à l’ordre et les désarme, occupe la mairie. Un autre groupe tente de pénétrer à coups de hache dans l’église toute proche.

Pour quelques heures, la ville est aux mains des ouvriers révoltés. Appelés par télégraphe, les gendarmes arrivent dans la nuit et reprennent le contrôle des lieux.

Quentin Deluermoz

 

En débat

Voici une proposition à débattre concernant les monts de piété, puisque la Commune n’a toujours pas décidé sur cette question.

 

Rapport de la Commission de travail et d’échange sur la liquidation des monts de piété

Ce rapport très documenté, fait une histoire de l’usure, des monts de piété apparus en Italie au XVème siècle, et de l’ordonnance établissant les Monts de piété en France en 1626 par les Etats généraux convoqués à Paris, puis leur institution concrète en 1643.

Il y a déjà eu des restitutions des objets engagés.

Lors de la réorganisation de l’institution en 1777,Louis XVI, face aux demandes menaçantes, pour atténuer la misère, ordonna la restitution des linges de corps et vêtements d’hiver engagés pour une somme au dessous de 80 francs.

Lors de la révolution française, la convention nationale par un décret du 4 pluviôse an II accorde « aux porteurs de reconnaissance ne dépassant pas 20 livres le droit de retirer gratuitement les effets déposés au mont de Piété. L’article 9 de ce décret prévoit une étude pour « savoir s’il est utile au bien général de conserver les établissements connus sons la dénomination de monts-de-piété.

Un autre décret, du ler pluviôse an III, ordonna la remise aux  propriétaires indigents les nantissements déposés par eux jusqu’à concurrence de cent Livres (Assiqnats).

Puis le soufflé révolutionnaire emporta l’institution.

C’est sous le directoire que les Monts de Piété furent rétablis.

Pour les auteurs du rapport, l’intervention de la Commune est nécessaire parce que cette institution financière est un monopole, dont la garantie est basée sur des propriétés d’état. Il emprunte à 3% en moyenne,  et prête à un taux situé entre 12 et 14 %. Les bénéfices (784,737 francs en 1869) sont attribués aux hospices.

Les prêts sur gage soulagent momentanément les classes laborieuses en cas de chômage ou de maladie, mais les familles sont dépossédées d’objets qu’elles ne peuvent remplacer et qui sont vendus à vil prix lorsqu’elles ne peuvent les racheter. Or ces situations fréquentes devraient être prévues par une organisation sociale équitable, qui aurait pour mission de les prévenir et de soulager effectivement.

Ils n’ont pas plus de raison d’être dans les moments de crise générale, où les charges de la société doivent être réparties d’une façon normale.

Le rapport dénonce les abus des monts de piété, la vente des objets non dégagés à bas prix et le trafic sur les reconnaissances.

La Commune, par ses institutions sociales, par l’appui qu’elle donnera au travail, au crédit et à l’échange, doit tendre à rendre inutile l’institution des Monts de Piété, qui sont une ressource offerte au désordre économique et à la débauche.

Le mont-de-piété détient un nombre considérables d’objets gagés, pour lesquels il a prêté 38 millions, alors qu’ils représentent une valeur réelle de 180 millions, la moyenne du prêt ne dépassant pas le cinquième de la valeur de l’objet déposé.

« La liquidation des mont-de-piété est donc indispensable, au double point de vue  de l’immoralité et de la nullité absolue de leur fonctionnement économique.
La difficulté est le remboursement des 38 millions de francs.

Pour cela le rapport propose que la Commune délègue un administrateur pour examiner la régularité des titres des créanciers et s’engage à les rembourser en cinq ans, par trimestres. Quant aux débiteurs, il recevraient leurs gages représentés par des effets d’habillement, de literie, objets mobiliers et outillage et souscriraient au profit de la Commune un engagement à rembourser leur dette par coupons mensuels en cinq ans. Le rapport ajoute « cette confiance accordée au peuple consacrerait le principe du droit des travailleurs au crédit ». Les objets d’or et d’argent, qui n’ont qu’une valeur accessoire, seraient conservés comme garantie, les emprunteurs pouvant les racheter par fractions. Il se conclut par un projet de décret prononçant et organisant la liquidation des monts-de-piété.
Cela consiste à rendre tous les gages, outillage, vêtements, couvertures, literie, détenus par les monts-de-piété aux propriétaires prouvant leur identité, et pas au marchands qui trafiquent les reconnaissances ; avec un engagement de rembourser en cinq années et par mois..les municipalités pouvant rendre gratuitement les gages aux nécessiteux,et gratuité  aux veuves et orphelins, aux blessés, aux nécessiteux.

Il va de soit qu’à cette liquidation doit « succéder une organisation sociale qui donne au travailleur des garanties réelles de secours et d’appui en cas de chômage et de maladie, avec des institutions réparatrices, susceptibles de mettre à l’abri de l’exploitation par le capital, à l’abri des nécessités d’emprunts usuraires et « d’installer à son foyer le calme et la tranquillité  qui retrempent les courages et moralisent l’individu »

Commission : Chalain, Longuet, Malon, Séraillier, Thiesz et Frankel

 

Note

[1]62 ans, pharmacien, a adhéré à l’Internationale à Londres durant son exil, a assisté comme auditeur libre au congrès de l’internationale en 1868. Le 4 septembre, présent dans la salle en tant qu’ancien député, c’est lui qui a ouvert les grilles pour que la foule entre dans le parlement.

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