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Élections partielles au Royaume-Uni : le parti travailliste mérite entièrement sa défaite
18 mars 2026

Élections partielles au Royaume-Uni : le parti travailliste mérite entièrement sa défaite


Au Royaume-Uni, l’élection partielle du jeudi 26 février 2026 à Gorton et Denton (circonscription du Grand Manchester, dans le nord-ouest de l’Angleterre) a été une victoire historique pour les Verts. Le premier ministre travailliste Keir Starmer a chassé Corbyn et la gauche de son parti, et il voit maintenant sa base électorale s’effondrer.

Keir Starmer a accédé à la tête du Labour en avril 2020 en promettant une sorte de corbynisme édulcoré, pour finalement devenir le premier ministre travailliste le plus à droite à ce jour.

La nouvelle de la victoire des Verts à l’élection partielle de Gorton et Denton est tombée à 4 h 30 du matin, mais les excuses des perdants étaient déjà prêtes. Le Parti travailliste avait subi une défaite typique d’un parti au pouvoir, tout en ayant mené une « campagne positive », a estimé sa vice-cheffe, Lucy Powell. Les soutiens de Reform UK, le parti de Nigel Farage, ont affirmé qu’ils avaient remporté le vote « de la classe ouvrière », mais qu’ils avaient été battus par des « islamistes » « sectaires » et par des maris musulmans faisant pression sur le vote de leurs épouses.

Certaines de ces explications ne tenaient pas vraiment debout. La campagne soi-disant « positive » du Labour avait notamment accusé les Verts d’encourager les écoliers à prendre de l’héroïne. Le parti avait aussi fabriqué un faux groupe de vote tactique par photomontage, accompagné de graphiques de sondages expliquant aux électeurs qu’il s’agissait d’un « duel à deux » avec Reform UK — en excluant donc les Verts, qui ont finalement gagné largement, avec 40 % des voix.

Il était tout aussi difficile de comprendre la thèse d’un vote musulman « sectaire » en faveur d’une candidate blanche dans un parti écologiste dirigé par un leader gay et juif. Des commentateurs sur Sky News et GB News (deux chaînes de télévision d’information britanniques, la seconde étant plus marquée à droite) ont pourtant repris ces affirmations, insinuant aussi que les musulmans de Manchester ne seraient tout simplement pas issus de la classe ouvrière, ou que les femmes musulmanes auraient pu voter pour un parti de droite anti-immigration sans la pression indue de leurs maris.

La candidate verte Hannah Spencer l’a emporté avec plus de dix points d’avance, dans une élection qui était moins serrée qu’il n’y paraissait. Les partis au pouvoir perdent souvent les élections partielles, certes, mais celle-ci a eu lieu à peine dix-huit mois après l’arrivée au pouvoir de Keir Starmer, à un moment où le soutien national au Labour s’est effondré. Ce n’était pas tant une « surprise » qu’un instantané de la tendance nationale, avec le Labour et des conservateurs exsangues débordés de chaque côté.

Starmer est profondément impopulaire. Une grande partie de cette impopularité tient à sa personne. Tandis que ses admirateurs centristes n’en finissent pas d’invoquer son image pragmatique de « Monsieur Raisonnable » — se demandant aujourd’hui s’il n’est pas simplement trop respectable pour être accepté par les électeurs à « l’ère du populisme » — le problème réside peut-être plutôt dans le fait qu’il piétine ce qui est encore largement perçu comme les valeurs du Labour.

Depuis sa victoire aux élections de 2024 — avec un tiers des voix et deux tiers des sièges — il a systématiquement adopté des positions anti-immigration et une austérité mesquine afin de séduire les conservateurs. Il a parlé des « dégâts incalculables » causés par l’immigration et promis que les sacrifices d’aujourd’hui produiraient plus tard de la croissance économique, mais pas tout de suite. Cela n’a pas marché.

Les médias de droite dépeignent Starmer en « socialiste » autoritaire et ultra-woke. Mais depuis sa victoire laborieuse de 2024 contre des conservateurs usés, il s’est révélé incapable de rallier à la fois l’électorat ouvrier plus âgé et les générations plus jeunes, plus progressistes, en âge de travailler.

Dans le même temps, Starmer a aussi perdu une part importante du soutien de l’électorat musulman britannique. La presse a rapporté qu’une source travailliste haut placée, restée anonyme, avait décrit les démissions de conseillers municipaux hostiles à la ligne du parti sur Gaza comme le fait de « se débarrasser des puces » (« shaking off the fleas »). Par ailleurs, le recul récent du Labour dans les sondages nationaux — tombé à 18 % dans deux sondages publiés fin février 2026 — ne se confond pas avec la progression de Reform UK.

Le Labour, qui conserve encore une majorité parlementaire massive, est-il capable de se ressaisir et d’empêcher Farage de devenir premier ministre ? Une voie de sortie possible — remplacer Starmer par le populaire maire de Manchester, Andy Burnham — a été au moins temporairement bloquée lorsque le conseil dirigeant du Labour, autrement dit les alliés de Starmer, a refusé à Andy Burnham l’autorisation de se présenter dans cette élection partielle.

Malgré son passé de New Labour, Burnham aurait certainement mené une meilleure campagne que celle effectivement menée par le Labour, probablement davantage centrée sur l’orientation nationale et des sujets comme le coût de la vie. Mais la dynamique des Verts compte aussi, et elle ne sera pas facilement récupérée par le Labour si et quand Starmer sera évincé.

Les alliés de Starmer peuvent toujours rabâcher les accusations d’« antisémitisme » au sein du Parti vert ou de la gauche en général. Ils peuvent se moquer du triste spectacle de Your Party, la nouvelle formation lancée par les anciens députés de la gauche travailliste Jeremy Corbyn et Zarah Sultana, qui a rapidement sombré dans les petites manœuvres et les querelles internes.

Le grand succès initial de Starmer avait été dans la gestion du parti : gagner suffisamment de membres travaillistes « corbynistes » pour prendre la tête du Labour en 2020, puis utiliser l’appareil du parti pour évincer la gauche. La force de celle-ci dans le parti reste aujourd’hui très réduite, ou du moins étouffée.

Pourtant, la percée des Verts, sous la direction de Zack Polanski, désormais au coude-à-coude avec le Labour dans les sondages nationaux, montre que les courants sur lesquels le corbynisme s’est élevé reviennent sans cesse, même sous une direction différente et peut-être plus efficace. La longue montée, heurtée, d’un défi de gauche au New Labour — ponctuée par l’invasion de l’Irak en 2003 et par le mouvement anti-austérité de l’après-crise, mais aujourd’hui surtout par Gaza — a produit des dizaines de milliers de militants et de militantes, majoritairement jeunes, mais aussi un électorat bien plus large pour lequel voter travailliste n’a plus rien d’automatique.

L’ampleur du vote vert le 26 février contredit l’idée selon laquelle tout cela ne concernerait que des diplômés déclassés. Hannah Spencer, plombière de métier, n’en fait elle-même pas partie. Pourtant, l’effondrement de Starmer montre que le Labour suit aujourd’hui la même trajectoire que les socialistes français et les sociaux-démocrates allemands : l’effritement de l’ancienne base ouvrière d’un parti historique, l’aliénation des nouveaux militants de gauche et des jeunes, et l’affaiblissement de sa prétention à être une force naturelle capable d’unir ces groupes. Partout en Europe, cela a plutôt eu tendance à produire de la fragmentation qu’un simple « remplacement » ; et le système électoral majoritaire britannique ajoutera lui aussi ses propres obstacles.

Il se peut que les liens avec Peter Mandelson, figure du New Labour et ami de Jeffrey Epstein, arrêté à Londres le 23 février 2026, provoquent finalement la chute de Starmer. Une telle collusion autour d’un milliardaire pédophile n’a rien d’anodin. Mais il ne faut pas non plus ignorer l’effet du génocide à Gaza et du soutien des élites britanniques à Israël, incarnation même de la déchéance morale dans laquelle Starmer est enlisé. Contrairement à ce que suggèrent souvent les médias britanniques, l’électorat musulman ne vote pas uniquement « pour la Palestine ». Mais la défense de l’indéfendable par Starmer constitue aussi une excellente raison de s’opposer à lui — et, de fait, une raison que partagent la plupart des Britanniques.

Starmer, trotskyste dans sa jeunesse, a pris la tête du Labour en 2020 en promettant une forme atténuée de corbynisme, avant de devenir le premier ministre travailliste le plus à droite à ce jour. Son grand succès a été d’éteindre ce qui subsistait de la rébellion corbyniste, en la rejetant hors du parti. Mais cette victoire organisationnelle n’a jamais suscité de véritable enthousiasme pour son projet.

Aujourd’hui, une grande partie de la gauche, ainsi que sa base sociale la plus mobilisée, s’est regroupée chez les Verts. Pour les socialistes restés au Labour, le départ de Starmer ne saurait tarder. Encore faudrait-il que cela ouvre un chemin crédible vers le retour au succès.

*

Article publié initialement dans Jacobin. Traduit de l’anglais pour Contretemps par Christian Dubucq.

18 mars 2026

Élections partielles au Royaume-Uni : le parti travailliste mérite entièrement sa défaite

Au Royaume-Uni, l’élection partielle du jeudi 26 février 2026 à Gorton et Denton (circonscription du Grand Manchester, dans le nord-ouest de l’Angleterre) a été une victoire historique pour les Verts. Le premier ministre travailliste Keir Starmer a chassé Corbyn et la gauche de son parti, et il voit maintenant sa base électorale s’effondrer.

Keir Starmer a accédé à la tête du Labour en avril 2020 en promettant une sorte de corbynisme édulcoré, pour finalement devenir le premier ministre travailliste le plus à droite à ce jour.

La nouvelle de la victoire des Verts à l’élection partielle de Gorton et Denton est tombée à 4 h 30 du matin, mais les excuses des perdants étaient déjà prêtes. Le Parti travailliste avait subi une défaite typique d’un parti au pouvoir, tout en ayant mené une « campagne positive », a estimé sa vice-cheffe, Lucy Powell. Les soutiens de Reform UK, le parti de Nigel Farage, ont affirmé qu’ils avaient remporté le vote « de la classe ouvrière », mais qu’ils avaient été battus par des « islamistes » « sectaires » et par des maris musulmans faisant pression sur le vote de leurs épouses.

Certaines de ces explications ne tenaient pas vraiment debout. La campagne soi-disant « positive » du Labour avait notamment accusé les Verts d’encourager les écoliers à prendre de l’héroïne. Le parti avait aussi fabriqué un faux groupe de vote tactique par photomontage, accompagné de graphiques de sondages expliquant aux électeurs qu’il s’agissait d’un « duel à deux » avec Reform UK — en excluant donc les Verts, qui ont finalement gagné largement, avec 40 % des voix.

Il était tout aussi difficile de comprendre la thèse d’un vote musulman « sectaire » en faveur d’une candidate blanche dans un parti écologiste dirigé par un leader gay et juif. Des commentateurs sur Sky News et GB News (deux chaînes de télévision d’information britanniques, la seconde étant plus marquée à droite) ont pourtant repris ces affirmations, insinuant aussi que les musulmans de Manchester ne seraient tout simplement pas issus de la classe ouvrière, ou que les femmes musulmanes auraient pu voter pour un parti de droite anti-immigration sans la pression indue de leurs maris.

La candidate verte Hannah Spencer l’a emporté avec plus de dix points d’avance, dans une élection qui était moins serrée qu’il n’y paraissait. Les partis au pouvoir perdent souvent les élections partielles, certes, mais celle-ci a eu lieu à peine dix-huit mois après l’arrivée au pouvoir de Keir Starmer, à un moment où le soutien national au Labour s’est effondré. Ce n’était pas tant une « surprise » qu’un instantané de la tendance nationale, avec le Labour et des conservateurs exsangues débordés de chaque côté.

Starmer est profondément impopulaire. Une grande partie de cette impopularité tient à sa personne. Tandis que ses admirateurs centristes n’en finissent pas d’invoquer son image pragmatique de « Monsieur Raisonnable » — se demandant aujourd’hui s’il n’est pas simplement trop respectable pour être accepté par les électeurs à « l’ère du populisme » — le problème réside peut-être plutôt dans le fait qu’il piétine ce qui est encore largement perçu comme les valeurs du Labour.

Depuis sa victoire aux élections de 2024 — avec un tiers des voix et deux tiers des sièges — il a systématiquement adopté des positions anti-immigration et une austérité mesquine afin de séduire les conservateurs. Il a parlé des « dégâts incalculables » causés par l’immigration et promis que les sacrifices d’aujourd’hui produiraient plus tard de la croissance économique, mais pas tout de suite. Cela n’a pas marché.

Les médias de droite dépeignent Starmer en « socialiste » autoritaire et ultra-woke. Mais depuis sa victoire laborieuse de 2024 contre des conservateurs usés, il s’est révélé incapable de rallier à la fois l’électorat ouvrier plus âgé et les générations plus jeunes, plus progressistes, en âge de travailler.

Dans le même temps, Starmer a aussi perdu une part importante du soutien de l’électorat musulman britannique. La presse a rapporté qu’une source travailliste haut placée, restée anonyme, avait décrit les démissions de conseillers municipaux hostiles à la ligne du parti sur Gaza comme le fait de « se débarrasser des puces » (« shaking off the fleas »). Par ailleurs, le recul récent du Labour dans les sondages nationaux — tombé à 18 % dans deux sondages publiés fin février 2026 — ne se confond pas avec la progression de Reform UK.

Le Labour, qui conserve encore une majorité parlementaire massive, est-il capable de se ressaisir et d’empêcher Farage de devenir premier ministre ? Une voie de sortie possible — remplacer Starmer par le populaire maire de Manchester, Andy Burnham — a été au moins temporairement bloquée lorsque le conseil dirigeant du Labour, autrement dit les alliés de Starmer, a refusé à Andy Burnham l’autorisation de se présenter dans cette élection partielle.

Malgré son passé de New Labour, Burnham aurait certainement mené une meilleure campagne que celle effectivement menée par le Labour, probablement davantage centrée sur l’orientation nationale et des sujets comme le coût de la vie. Mais la dynamique des Verts compte aussi, et elle ne sera pas facilement récupérée par le Labour si et quand Starmer sera évincé.

Les alliés de Starmer peuvent toujours rabâcher les accusations d’« antisémitisme » au sein du Parti vert ou de la gauche en général. Ils peuvent se moquer du triste spectacle de Your Party, la nouvelle formation lancée par les anciens députés de la gauche travailliste Jeremy Corbyn et Zarah Sultana, qui a rapidement sombré dans les petites manœuvres et les querelles internes.

Le grand succès initial de Starmer avait été dans la gestion du parti : gagner suffisamment de membres travaillistes « corbynistes » pour prendre la tête du Labour en 2020, puis utiliser l’appareil du parti pour évincer la gauche. La force de celle-ci dans le parti reste aujourd’hui très réduite, ou du moins étouffée.

Pourtant, la percée des Verts, sous la direction de Zack Polanski, désormais au coude-à-coude avec le Labour dans les sondages nationaux, montre que les courants sur lesquels le corbynisme s’est élevé reviennent sans cesse, même sous une direction différente et peut-être plus efficace. La longue montée, heurtée, d’un défi de gauche au New Labour — ponctuée par l’invasion de l’Irak en 2003 et par le mouvement anti-austérité de l’après-crise, mais aujourd’hui surtout par Gaza — a produit des dizaines de milliers de militants et de militantes, majoritairement jeunes, mais aussi un électorat bien plus large pour lequel voter travailliste n’a plus rien d’automatique.

L’ampleur du vote vert le 26 février contredit l’idée selon laquelle tout cela ne concernerait que des diplômés déclassés. Hannah Spencer, plombière de métier, n’en fait elle-même pas partie. Pourtant, l’effondrement de Starmer montre que le Labour suit aujourd’hui la même trajectoire que les socialistes français et les sociaux-démocrates allemands : l’effritement de l’ancienne base ouvrière d’un parti historique, l’aliénation des nouveaux militants de gauche et des jeunes, et l’affaiblissement de sa prétention à être une force naturelle capable d’unir ces groupes. Partout en Europe, cela a plutôt eu tendance à produire de la fragmentation qu’un simple « remplacement » ; et le système électoral majoritaire britannique ajoutera lui aussi ses propres obstacles.

Il se peut que les liens avec Peter Mandelson, figure du New Labour et ami de Jeffrey Epstein, arrêté à Londres le 23 février 2026, provoquent finalement la chute de Starmer. Une telle collusion autour d’un milliardaire pédophile n’a rien d’anodin. Mais il ne faut pas non plus ignorer l’effet du génocide à Gaza et du soutien des élites britanniques à Israël, incarnation même de la déchéance morale dans laquelle Starmer est enlisé. Contrairement à ce que suggèrent souvent les médias britanniques, l’électorat musulman ne vote pas uniquement « pour la Palestine ». Mais la défense de l’indéfendable par Starmer constitue aussi une excellente raison de s’opposer à lui — et, de fait, une raison que partagent la plupart des Britanniques.

Starmer, trotskyste dans sa jeunesse, a pris la tête du Labour en 2020 en promettant une forme atténuée de corbynisme, avant de devenir le premier ministre travailliste le plus à droite à ce jour. Son grand succès a été d’éteindre ce qui subsistait de la rébellion corbyniste, en la rejetant hors du parti. Mais cette victoire organisationnelle n’a jamais suscité de véritable enthousiasme pour son projet.

Aujourd’hui, une grande partie de la gauche, ainsi que sa base sociale la plus mobilisée, s’est regroupée chez les Verts. Pour les socialistes restés au Labour, le départ de Starmer ne saurait tarder. Encore faudrait-il que cela ouvre un chemin crédible vers le retour au succès.

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Article publié initialement dans Jacobin. Traduit de l’anglais pour Contretemps par Christian Dubucq.

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

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