Des œuvres majeures de Lénine d’avant 1917, telles que Le Développement du Capitalisme en Russie (1899) ou bien L’impérialisme, stade suprême du capitalisme (1916) font un usage important des statistiques. Pourtant, peu de travaux non-soviétiques ont examiné l’utilisation spécifique de cet outil, et ceux qui existent nous renseignent peu sur le contexte et le sens politique de son déploiement.
Cet article cherche à amorcer une compréhension systématique de la pratique léninienne de la statistique. Au prisme de Lénine et l’arme du langage (2024) de Jean-Jacques Lecercle, nous verrons que Lénine utilise les statistiques dans une volonté de vérité scientifique, et comme arme de destruction de ses adversaires.
Les analyses de Lénine sont par la suite condensées dans des mots d’ordre à destination des masses. Partant, Lénine nous montre en tant que militants qu’une utilisation intensive de la statistique peut ne pas être monopolisée par les partis sociaux-démocrates et bourgeois : autant par ses succès que ses imprécisions involontaires, Lénine a montré, à défaut de pouvoir produire lui-même des statistiques de construction marxiste, qu’il est possible d’utiliser des statistiques subverties de l’appareil d’État comme arme et guide d’action du parti ouvrier.
La statistique comme outil d’analyse du temps long et de la conjoncture
Il s’agit en premier lieu de situer l’usage des statistiques dans les temporalités d’analyse de Lénine.
Lecercle situe trois temporalités d’intervention du langage chez Lénine, que sont le temps long, la conjoncture et le moment :
- Temps long : temps de la succession de modes de production différents (esclavagisme, féodalisme et capitalisme). C’est le temps de la théorie et des principes de la science matérialiste historique ;
- Conjoncture : adaptation des principes et concepts matérialistes historiques aux réalités nationales et temporelles concrètes. Ce temps correspond pour Lénine à celui de la stratégie du programme maximal socialiste à atteindre dans le contexte d’une Russie dont le développement capitaliste est moins avancé que les pays occidentaux. C’est le temps de la stratégie et de l’organisation du parti ;
- Moments : instants de la réaction immédiate dont l’avenir de la révolution dépend. L’insurrection d’Octobre ou bien le traité de Brest-Litovsk entrent par exemple dans cette catégorie. Si la conjoncture commande d’avancer dans la direction du programme maximal, le moment est le lieu des avancées et des reculs temporaires. C’est le temps de la tactique.
À chacune de ces temporalités correspond tendanciellement un type d’écrit : les grands traités théoriques, tel que le Développement du capitalisme en Russie, correspondent au temps long, tandis que les écrits programmatiques comme Le programme agraire de la social-démocratie dans la première révolution russe de 1905-1907 correspondent plutôt à la conjoncture. Les discours, tracts et articles, par lesquels les mots d’ordre se diffusent, correspondent au moment.
Chez Lénine, la statistique est surtout convoquée dans les écrits consacrés au temps long et à la conjoncture, mais quasiment jamais dans les moments. Les statistiques servent principalement au Lénine théoricien et organisateur de parti, et donc seulement indirectement à celui qui agite les masses, ce dernier devant condenser ses analyses de la situation dans des mots d’ordre percutants.
Nous synthétisons ce propos dans un tableau directement repris à Lecercle, auquel nous ajoutons les ouvrages et mots d’ordre que nous souhaitons traiter dans cet article.
Tableau 1
| Temporalité | Temps long | Conjoncture | Moment |
| Programme communiste | Principes | Stratégie | Tactique |
| Type d’énoncé | Traités | Brochures | Tracts, discours, articles |
| Jeux de langage | Concepts | Thèses | Mots d’ordre |
| Rôle de Lénine | Idéologue/ Théoricien | Organisateur | Agitateur |
| Ouvrage/ mot d’ordre étudié dans notre article | Le Développement du capitalisme en Russie (1899) | Le programme agraire de la social-démocratie dans la première révolution russe de 1905-1907(1907) | « Nationalisation des terres » |
Ainsi, notre article étudie l’application de l’outil statistique au cas particulier de la question du rôle de la paysannerie dans la révolution. Si Le Développement du capitalisme en Russie conclut à un capitalisme prégnant dans la ruralité, et donc à la création d’un prolétariat rural potentiellement en lutte contre une bourgeoisie de grands propriétaires (koulaks), Le programme agraire du POSDR, notamment à la suite de la révolution de 1905, montre un Lénine qui amende ce constat, en l’adaptant à la conjoncture. Le programme agraire se conclut sur la proposition de mot d’ordre de « Nationalisation des terres » pour le parti.
Les analyses statistiques sont donc condensées dans le mot d’ordre, qui constitue la véritable interface du parti avec les masses. Si ces analyses s’avèrent justes, le mot d’ordre est d’autant mieux ajusté aux aspirations des masses et à l’objectif révolutionnaire à atteindre. Inversement, et nous le verrons, si l’analyse s’avère imprécise, le mot d’ordre produit peut s’en trouver moins efficace dans son pouvoir mobilisateur.
Le temps long : estimer par les statistiques la transition de la Russie vers le capitalisme
Le Développement du capitalisme en Russie paraît en 1899 alors que Lénine a un peu moins de 30 ans. L’ouvrage est le fruit de trois années de travaux de compilation de statistiques et d’analyses, alors qu’il se trouve en exil. Harding (1983) estime que Lénine a dû lire et assimiler environ 500 ouvrages de statistiques pour ce travail. Par ce traité, il participe à une violente controverse entre marxistes et penseurs populistes russes (narodniks) au sujet de l’entrée de la Russie dans le capitalisme.
Les marxistes, notamment par la voix de Gueorgui Plekhanov, estiment l’entrée de la Russie dans le capitalisme déjà entamée et sur la voie d’une forte progression. Ils considèrent alors non pas la paysannerie comme sujet révolutionnaire, mais plutôt la classe ouvrière en pleine expansion.
Les narodniks, et en particulier Vorontsov[1], soutiennent pour leur part que l’accumulation déjà visible est en réalité vouée à stagner. Cette stagnation serait le fait autant d’un manque de débouchés intérieurs, induit par un appauvrissement trop important de la paysannerie, que de débouchés extérieurs, du fait de marchés internationaux saturés par les puissances capitalistes avancées. Vorontsov énonce par ailleurs que la commune paysanne (mir) est restée résiliente, et ce malgré sa prise en étau entre d’une part une noblesse encore puissante, et d’autre part les famines imputables aux exportations massives de grain. Pour Vorontsov, c’est par conséquent la revitalisation de la commune paysanne qui doit être investie, et qui constitue la voie russe vers le socialisme, sans passer par le capitalisme.
La controverse a en partie été alimentée par des statistiques, et en particulier celles des zemstvos[2]. Les zemstvos sont des assemblées provinciales décentralisées créées en 1864 dans le contexte des Grandes Réformes d’Alexandre II, dont l’abolition du servage en 1861 fait partie. Elles ont notamment été missionnées par l’État d’opérer un suivi quantitatif des populations locales pour des raisons fiscales et militaires. Cela dit, plusieurs des statisticiens des zemstvos étaient populistes et radicaux[3]. Il en résulte la perte de contrôle de cet appareil statistique par le régime tsariste, et une finesse de description de la paysannerie russe unique au monde, en particulier à partir des années 1880[4]. Selon Stanziani (1991), quatre types d’enquête, sur base de questionnaires et d’entretiens avec les paysans, peuvent être distingués : les études fiscales sur la valeur des domaines, l’organisation de la production des communes rurales, enquêtes « par feu » (i.e.par foyer) et « statistiques courantes » sur l’état des cultures.
À son tour, Lénine va utiliser dans Le Développement du Capitalisme en Russie les statistiques des zemstvos (Cf. figure 1), quoique de façon beaucoup plus exhaustive que Plekhanov, pour battre en brèche l’un des principaux arguments des narodniks : celui de l’impossibilité pour la Russie de développer un marché intérieur à même d’offrir un débouché suffisant pour le capital russe.
Figure 1

Pour Lénine, et de façon contre-intuitive, l’appauvrissement de la paysannerie russe ne constitue pas un facteur bloquant pour l’apparition d’un marché intérieur, mais sa condition de possibilité même. Comment expliquer ce phénomène ? Dans le premier chapitre du traité, Lénine explique[5] que le paysan appauvri a d’autant plus de chances d’être aliéné de ses moyens de subsistance. Cette séparation entre le paysan et ses moyens de subsistance crée un marché intérieur lui-même composé de deux sous-marchés :
- Le marché des moyens de production : le paysan pauvre n’a pas d’autre choix que de vendre sa terre aux koulaks ou aux entrepreneurs. Cette terre devient du capital, capital qui pour être valorisé doit consommer des matières premières, des outils et des machines. Ainsi se crée une demande de moyens de production, et donc en direction du secteur industriel qui les produit ;
- Le marché des biens de consommation : les paysans détachés de leurs terres ne peuvent plus compter sur de l’autoconsommation, et deviennent salariés. Ils sont donc contraints d’utiliser leur revenu pour leur subsistance, créant une demande de biens de consommation.
Pour Lénine, il s‘agit donc de démontrer non seulement que les paysans s’appauvrissent, mais aussi que cette paupérisation conduit à une concentration des terres et du capital entre les mains des paysans aisés, qui ne se contentent plus d’être riches, mais deviennent des capitalistes. En d’autres termes, un processus de différenciation entre paysans riches et paysans pauvres s’opère au sein de la paysannerie, processus indispensable à l’émergence d’un marché intérieur et, par conséquent, au développement du capitalisme en Russie.
La description de ce processus se fonde sur divers ouvrages de compilation des statistiques des zemstvos, et dont le travail d’analyse se concentre sur le chapitre 2.
Dans ce chapitre, Lénine est amené à répondre point par point aux arguments des narodniks. L’un des principaux points techniques à battre en brèche est l’utilisation de moyennes « fictives » par la plupart des statisticiens populistes, notamment F.A. Chtcherbina[6]. Elles cachent en effet la différenciation, et donc la création de deux pôles opposés au sein de la paysannerie. Lénine cherche alors à identifier des regroupements qui permettraient de pouvoir comparer des groupes homogènes (Kotz & Seneta, 1990). Prenons un exemple avec un tableau que Lénine publie pour la province de Tauride[7], et qu’il reprend à V.E. Postnikov :
Tableau 2 – Tableau disponible au chapitre 2 du Développement du capitalisme en Russie

Ici, nous voyons que les paysans aisés, ensemençant plus de 50 dessiatines[8], sont largement mieux dotés que les autres groupes, avec par exemple près de deux fois plus de bêtes de traits que le groupe précédent (première colonne). En comparant ces ordres de grandeur avec les moyennes en bas du tableau, Lénine souhaite également montrer à quel point celles-ci sont trompeuses pour saisir la dynamique de la paysannerie : par exemple, alors qu’en moyenne 15% des foyers sont sans bête de trait dans le district du Dniepr, la proportion passe à 48% pour les foyers ensemençant moins de 5 dessiatines, et à seulement 0,03% pour ceux ensemençant plus de 50 dessiatines.
Lénine a également utilisé des enquêtes sur les budgets paysans comme méthode d’analyse. Kotz et Seneta (1990) décrivent cette approche, dont nous reprenons ici les principaux points. Ils soulignent notamment que Lénine a critiqué Krivenko et Chtcherbina pour avoir classé les paysans dans l’une de leurs enquêtes, menée sur 24 budgets dans l’ujezd d’Ostogrojsk, selon des catégories juridiques (anciens paysans d’État et anciens paysans de seigneurs). Cette approche a entraîné des variations socio-économiques importantes au sein de chaque groupe. Lénine a donc décidé de regrouper les budgets et de proposer une nouvelle classification, répartissant les paysans en trois catégories : prospères (6), moyens (11) et pauvres (7). Un autre débat a porté sur la représentativité de l’échantillon étudié par rapport au reste de l’ujezd. Chtcherbina a soutenu que l’échantillon était en moyenne plus prospère que les autres foyers, sur la base des tailles de lot de terre qui leur étaient attribuées. Lénine a contesté cette méthode et a préféré une classification basée sur le nombre d’animaux de trait. Cette approche lui a permis d’établir une correspondance claire entre l’échantillon et le reste de l’ujezd, suggérant une différenciation paysanne.
Finalement, Lénine synthétise à la fin du chapitre tous ses résultats dans un immense diagramme, malheureusement assez peu lisible dans la forme :
Figure 2 – Diagramme présent au chapitre 2 du Développement du capitalisme en Russie

Le diagramme illustre la part de différents groupes de foyers paysans, classés par niveau de richesse, pour chaque colonne.
Deux groupes de foyers paysans peuvent être distingués :
- Les points reliés par des traits pointillés représentent les 50 % de foyers paysans les plus pauvres. Le sens de lecture est celui de l’ordonnée à gauche, qui commence en bas par 0.
- Les points reliés par des traits pleins représentent les 20 % de foyers paysans les mieux dotés. Le sens de lecture est celui de l’ordonnée à droite, qui commence en haut par 0.
Les points sont numérotés individuellement en fonction du district ou groupe de district auquel ils appartiennent.
En confrontant ces deux groupes paysans aux variables indiquées dans les colonnes, Lénine souhaite non seulement montrer qu’une différenciation au sein de la paysannerie existe, mais que cette différenciation permet la création d’un marché de biens de consommation, et d’un marché de biens de production.
Prenons l’exemple de la variable « Terres données en location », correspondant à la première colonne du diagramme. On observe que les points des groupes de paysans riches et pauvres sont concentrés en haut du diagramme. Cela indique que la quasi-totalité des terres mises en location proviennent des foyers paysans pauvres. Pour un foyer, louer ses terres implique une séparation temporaire entre le paysan et son moyen de production, et donc son moyen d’autoconsommation. Les paysans pauvres seraient donc plus susceptibles d’utiliser leurs revenus pour acheter des biens de consommation sur le marché.
En revanche, les deux dernières colonnes, qui se réfèrent aux ménages employant de la main-d’œuvre salariée et utilisant des « instruments perfectionnés », affichent des points très bas dans le diagramme. Cela montre d’une part que les ménages les plus aisés sont largement surreprésentés parmi ceux qui emploient de la main-d’œuvre salariée, d’autre part que ces mêmes ménages aisés concentrent la majeure partie des outils agricoles complexes et des machines. De tels indicateurs suggèrent que les paysans riches deviendraient capitalistes, au détriment des paysans les plus pauvres, en voie de dépossession de leurs moyens de subsistance.
Si la démonstration de Lénine est brillante à plusieurs égards, certaines limites sont à relever. Au-delà des problèmes d’hétérogénéité et de représentativité des données manipulées par Lénine, Kingston-Mann (1983) note par exemple, à juste titre, qu’elles sont principalement statiques : elles ne permettent pas de rendre compte de la vitesse d’évolution de la différenciation paysanne décrite par Lénine.
Ceci peut être à la source d’erreurs, et notamment celle d’avoir sous-estimé la résilience effective de la commune paysanne, ou mir. Cette entité tient en effet grâce à des caractéristiques uniques à la suite de l’abolition du servage, puisque ce ne sont non pas les paysans qui rachetaient leur terre à titre individuel aux seigneurs, mais bien la commune dans son ensemble. La norme qui en découlait était donc un système de partage de terres et de solidarité instauré, qui rattachait bien plus le paysan à sa commune qu’à une classe.
Analyse de la conjoncture et réévaluation de l’état d’avancement du capitalisme en Russie : les statistiques comme outils de mise à jour de la stratégie politique
Dès les troubles de 1902, nous pouvons voir un Lénine plus nuancé par rapport à ses conclusions précédemment exposées, selon lesquelles la ruralité russe serait définitivement entrée dans un rapport de classe capitaliste. L’année 1902 voit en effet de grandes jacqueries éclater à Poltava et Kharkov, lors desquelles la lutte des paysans n’est tournée non pas dans la direction des koulaks, mais bien des grands domaines seigneuriaux, héritage de la féodalité. Ces grands domaines sont pillés et occupés dans la perspective d’une appropriation définitive de leurs terres. La tendance semble se confirmer lors de la Révolution de 1905, lors de laquelle koulaks, paysans pauvres et moyens semblent faire bloc sur des revendications anti-féodales.
Après la répression des soulèvements de 1905, l’Empire russe, sous l’impulsion de Stolypine, cherche à répondre à la fois à la crise politique et à stimuler le développement économique du pays. Dès 1906, une série de réformes agraires est mise en place. L’objectif principal est d’abolir le mir, dans l’espoir d’intégrer davantage l’agriculture russe au capitalisme et de réduire la radicalité des paysans en leur permettant d’accéder à la propriété individuelle.
C’est précisément dans ce contexte que Lénine écrit la brochure du Programme agraire en 1907, et qu’il utilise la statistique comme outil de réactualisation de ses analyses. Cette brochure exprime parfaitement la dialectique existante entre temps long, conjoncture et moment : saisissant les moments des révoltes et troubles de 1902-1905, Lénine pose l’analyse de la conjoncture consistant à dire que si l’entrée de la Russie dans le capitalisme a bien commencé sur le temps long, elle est moins avancée qu’initialement prévue, eu égard au caractère encore dominant de la propriété seigneuriale dans la ruralité :
« Nous voyons ici, tout d’abord, l’énorme prépondérance de la grande propriété foncière : 619 000 petits propriétaires (jusqu’à 50 dessiatines) ne possèdent que 6 500 000 dessiatines. Deuxièmement, nous voyons de vastes latifundia : 699 propriétaires possèdent près de 30 000 dessiatines chacun ! 28 000 propriétaires possèdent un total de 62 000 000 de dessiatines, soit 2 227 dessiatines chacun. L’écrasante majorité de ces latifundia appartient à la noblesse, à savoir 18 102 domaines (sur 27 833) et 44 471 994 dessiatines de terre, c’est-à-dire plus de 70 % de la superficie totale des latifundia. Le caractère médiéval de la propriété foncière est révélé de manière frappante par ces données. [Nous qui soulignons] »[9]
En termes d’approche statistique, les deux premiers chapitres consistent en la présentation des Statistiques de la propriété foncière de 1905, publiées par le Comité central des statistiques. Ces données sont certes moins granulées que celles des zemstvos, mais couvrent une plus grande partie du territoire russe. Nous retrouvons-là encore une utilisation subversive des statistiques par Lénine : il utilise les données de l’Empire russe ses propres réformes agraires.
Loin d’être progressistes, les réformes de Stolypine risquent d’engager la Russie sur une voie « prussienne » du capitalisme. Les anciens domaines seigneuriaux, qui ne sont pas touchés par la réforme agraire, se transformeraient progressivement en grandes propriétés capitalistes (Junkers). Lénine s’appuie sur les statistiques du début du programme pour démontrer que la concentration massive des terres entre les mains des domaines seigneuriaux constitue la condition préalable à une telle évolution.
Loin de rendre au Tsar ce qui est au Tsar, Lénine subvertit les statistiques de l’Empire par regroupements et redénominations de catégories. Ces nouveaux groupes statistiques sont par exemple nommés « Paysannerie ruinée, détruite par les domaines féodaux », « Latifundia féodale » ou « bourgeoisie paysanne et propriété capitaliste » (tableau 3).
Tableau 3 – Tableau disponible au chapitre 2 du Programme agraire
| Groupe | Nombre d’exploitations (millions) | Superficie totale (millions dess.) | Moyenne dess. par propriété |
| Paysannerie ruinée, écrasée par l’exploitation féodale | 10.5 | 75 | 7 |
| Paysannerie moyenne | 1 | 15 | 15 |
| Bourgeois paysans et propriété capitaliste | 1.5 | 70 | 46.7 |
| Latifundiaféodale | 0.03 | 70 | 2 333 |
Face à cette voie prussienne du capitalisme agraire, Lénine propose, de façon peut-être contre-intuitive de prime abord, une voie américaine : l’objectif serait de nationaliser les terres et de les mettre à disposition des paysans, qui ne seraient dès lors plus entravés par une rente seigneuriale. Cette voie serait l’assurance d’un développement rapide du capitalisme dans la ruralité, et par conséquent de la destruction des vestiges du féodalisme.
Le mot d’ordre que propose Lénine à la lumière de cette analyse est donc celui de « Nationalisation des terres ».
Savoir saisir le moment grâce à une accumulation passée de données
Pour autant, même au moment de l’écriture du Programme agraire en 1907, Lénine persiste dans l’idée que le mir est voué à disparaître sur le temps long. La preuve en est une réédition du Développement du capitalisme en Russie en 1908, auquel sont ajoutées les statistiques des recensements militaires des chevaux de 1888-1891 et 1896-1900. L’indicateur de la possession de chevaux par foyers permet d’obtenir un indice sur l’appauvrissement des masses paysannes. Ces statistiques montrent une augmentation d’une période à l’autre de la proportion de foyers n’ayant pas de chevaux, passant de 27,3% à 29,2%, ainsi qu’une augmentation de la proportion totale de chevaux détenus par les 20% de foyers les plus aisés (de 52,6% à 53,2%). Kingston-Mann fait remarquer que ces évolutions sont en réalité faibles, contrairement à ce que souhaite montrer Lénine.
Ainsi, si le mot d’ordre de la « nationalisation des terres » se rapproche des aspirations paysannes, il en reste désajusté puisqu’il ignore la résilience du mir et l’attachement dont les paysans peuvent en avoir. En l’occurrence, même les réformes agraires, quoique fortement ralenties par l’assassinat de Stolypine en 1911, n’ont fait qu’entamer le mir : le consensus historiographique estime que seules 10% à 15% des terres ont fini par se détacher de leur commune.
Cependant, nous pensons que l’accumulation de données par Lénine jusqu’à présent lui a permis d’acquérir une connaissance approfondie de la paysannerie, au moins sur le plan quantitatif. Nous soutenons que cela lui permet par la suite d’être plus précis dans la compréhension des moments et la réévaluation de la conjoncture.
Nous prenons l’exemple de l’abandon du mot d’ordre de la « nationalisation des terres ». Ce mot d’ordre, réapparu dans les Thèses d’Avril 1917, change d’intentionnalité par rapport à 1907, et vise à lancer une première collectivisation sous contrôle des soviets locaux et à améliorer l’approvisionnement des villes. Cependant, il a été progressivement abandonné. Cette inflexion semble avoir été définitivement actée lors de la publication du « mandat type rédigé d’après 242 mandats » en août, synthèse des revendications de la paysannerie russe. Lénine analyse ce mandat dans un article du n°6 du Rabotchi, paru le 11 septembre. Il est intéressant de noter qu’il demande dès le début de son article au Soviet des paysans de publier des informations détaillées sur ces 242 mandats, afin de déterminer leur provenance et de contextualiser leurs revendications en fonction des statuts de propriété, des régions ayant connu ou non le servage, et de la composition ethnique de ces régions. Lénine conclut ce paragraphe ainsi :
« L’étude scientifique de la documentation exceptionnellement précieuse des mandats paysans est impossible sans ces données complètes. Or, nous, marxistes, devons nous attacher de toutes nos forces à l’étude scientifique des faits sur lesquels se base notre politique. A défaut d’une meilleure documentation, le Relevé des mandats (…) reste, tant qu’on n’y a pas démontré quelque inexactitude de fait, un document unique en son genre qui doit se trouver, nous le répétons, entre les mains de tout membre de notre parti. »[10]
Cet extrait montre le souci de Lénine de fonder les décisions du parti sur une empirie recherchée, quand cela est possible. Dans la continuité de son utilisation intensive de statistiques sur la question paysanne, il semble d’autant plus réceptif à l’accueil d’un élément empirique nouveau, ici les mandats paysans.
C’est cette démarche qui a permis à Lénine de comprendre les véritables aspirations des paysans. Entre février et octobre 1917, ceux-ci avaient déjà commencé à exproprier les terres seigneuriales sans attendre de réforme agraire, expropriation initiée au sein même du mir. Le virage tactique de Lénine semble concrétisé au moment de la signature du Décret sur la Terre en novembre 1917. Ce décret, privilégiant la socialisation de la terre plutôt que sa nationalisation, était en phase avec les aspirations des paysans. Il a permis, du moins temporairement, au pouvoir bolchevik de s’assurer la neutralité bienveillante des masses rurales dans un moment crucial pour la révolution socialiste.
Notes
Biographie :
Avrekh, M. (2017). On the uses of Russian statistics: A response to Alessandro Stanziani’s “European Statistics, Russian Numbers and Social Dynamics, 1861–1914”. Slavic Review, 76(1), 45-51.
Harding, N. (1983). Lenin’s political thought. Macmillan. (Original publié en 1977). http://archive.org/details/leninspoliticalt0000hard
Kingston-Mann, E. (1983). Lenin and the problem of Marxist peasant revolution. Oxford University Press. https://books.google.fr/books?id=CwuZgOqUgDsC
Kotz, S., & Seneta, E. (1990). Lenin as a statistician: A non-Soviet view. Journal of the Royal Statistical Society: Series A (Statistics in Society), 153(1), 73-94. https://doi.org/10.2307/2983097
Lecercle, J.-J. (2024). Lénine et l’arme du langage. La Fabrique. https://lafabrique.fr/lenine-et-larme-du-langage/
Lenin, V. I. (1972). The agrarian programme of social-democracy in the first Russian revolution, 1905-1907. In Lenin collected works (Vol. 13, pp. 217-429). Progress Publishers. (Original écrit en 1907, publié en 1917). https://www.marxists.org/archive/lenin/works/1907/agrprogr/index.htm
Lénine, V. I. (1966a). Le développement du capitalisme en Russie : Le processus de formation d’un marché intérieur pour la grande industrie. Dans Œuvres (Vol. 3, pp. 21-608). Éditions du Progrès. (Original publié en 1899). https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1899/03/developpement_capitalisme_russie/index.htm
Lénine, V. I. (1966b). Les tâches du prolétariat dans la présente révolution (Thèses d’Avril). Dans Œuvres (Vol. 24, pp. 19-26). Éditions du Progrès. (Original publié en 1917). https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/04/vil19170407.htm
Lénine, V. I. Pages du journal d’un publiciste (Paysans et ouvriers). WikiRouge. (Original publié en 1917) https://wikirouge.net/texts/fr/Pages_du_journal_d%27un_publiciste_(Paysans_et_ouvriers)
Marie, J.-J. (2023). Lénine. Tallandier.
Markevich, A., & Zhuravskaya, E. (2017). A quantitative approach to the Russian past: A comment on “European Statistics, Russian Numbers and Social Dynamics, 1861–1914” by Alessandro Stanziani. Slavic Review, 76(1), 37-44.
Markevich, A., & Zhuravskaya, E. (2018). The economic effects of the abolition of serfdom: Evidence from the Russian Empire. American Economic Review, 108(4-5), 1074-1117.
Mespoulet, M. (2001). Statistique et révolution en Russie : Un compromis impossible (1880-1930). Presses universitaires de Rennes. https://books.openedition.org/pur/22002
Sorlin, P. (1964). Lénine et le problème paysan en 1917. Annales, 19(2), 250-280. https://doi.org/10.3406/ahess.1964.421142
Stanziani, A. (1991). Statisticiens, zemstva et État dans la Russie des années 1880. Cahiers du Monde russe et soviétique, 32(4), 445-467.
Werth, N. (1998). Histoire de l’Union soviétique. Presses Universitaires de France.
Wheatcroft, S. (2020). The younger Lenin and statistical thinking before the revolution and during the creation of TsSU and Gosplan. Acta Slavica Iaponica, 40, 65-84.
Cartographie :
Kessler, Gijs and Andrei Markevich, Electronic Repository of Russian Historical Statistics, 18th – 21st centuries, https://ristat.org/, Version I (2020) Кесслер Хайс и Маркевич Андрей, Электронный архив Российской исторической статистики, XVIII – XXI вв., [Электронный ресурс] : [сайт]. — Режим доступа: https://ristat.org/, Версия I (2020)
[1] Le Destin du capitalisme en Russie (1882).
[2] Voir l’utilisation de ces statistiques notamment dans Nos différends (1885) de Gueorgui Plekhanov.
[3] Pour une description plus détaillée de la trajectoire des statisticiens des zemstvos en tant que groupe socio-professionnel, et notamment leur intégration dans le TsSU et le Gosplan, voir Statistique et révolution en Russie : un compromis impossible (1880-1930) (2001) de Martine Mespoulet.
[4] Leur finesse est telle qu’elles sont aujourd’hui numérisées pour traitement économétrique (cf. https://ristat.org/), donnant un souffle nouveau à la cliométrie en Russie. Cette approche pose toutefois la question de la nécessaire prudence de manipulation de ce genre de données, question centrale lors de la controverse entre Stanziani (2017), Avrekh (2017) et Markevich et Zuraskaya (2017).
[5] En réalité, le développement de Lénine en la matière est bien plus complexe et profond, et repose sur une lecture attentive des trois livres du Capital. Nous ne pouvons pas l’exposer de façon exhaustive ici, mais pour une entrée en matière, voir le chapitre de Harding (1983) intitulé Theoritical Basis – The Economic and Social analysis.
[6] « M. Chtcherbina additionne tous ces chiffres, il divise le total par le nombre des exploitations et il obtient ainsi le prix « moyen » des fermages. Il va jusqu’à calculer quelle est la dépense « moyenne » consacrée à la « réparation des capitaux ». Dieu seul sait ce que cela signifie. » Le développement du capitalisme en Russie. 1899. Édition numérique par le Marxists Internet Archive. https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1899/dcr/index.htm. (p.112)
[7] Combinaison de l’actuelle Crimée et des oblasts de Kherson et de Zaporijjia.
[8] Ancienne métrique utilisée dans l’Empire russe. 1 dessiatine = 1,09 hectares
[9] Lenin, V. I. (1972). The agrarian programme of social-democracy in the first Russian revolution, 1905-1907. In Lenin collected works (Vol. 13, pp. 217-429). Progress Publishers. (Original écrit en 1907, publié en 1917). https://www.marxists.org/archive/lenin/works/1907/agrprogr/index.htm
