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Libertés académiques, extrême droite et bascule universitaire
14 mai 2026

Libertés académiques, extrême droite et bascule universitaire


À partir d’une analyse des libertés académiques Maxime Amblard montre comment contre-offensives réactionnaires et islamophobes, transformations managériales et logiques néolibérales convergent pour en restreindre l’exercice. Du contexte international à la situation française, il éclaire les mécanismes d’une mise au pas progressive du monde académique et interroge les conditions de possibilité des résistances à construire.

Avant la possible arrivée au pouvoir de l’extrême droite, ses idées se normalisent dans la société. Cette tendance a un impact très direct sur le monde académique et la recherche. Une manière de l’illustrer est de s’intéresser à la liberté académique dont l’analyse de son état nous informe sur la place prise par les discours d’extrême droite et nos capacités de résistance.

Dans la première partie, nous élaborerons sur la définition de la liberté académique et le lien avec le champ politique, après quoi nous reviendrons sur les attaques concrètes contre la liberté académique au niveau international avant de revenir sur le cas particulier de la France.

Définir la liberté académique, tout l’enjeu

La liberté académique apparaît peu dans l’ensemble des codes et législations. La notion de liberté académique est introduite dans le Code de l’éducation1 dans son article L. 952-2 : « Les enseignants-chercheurs, les enseignants et les chercheurs jouissent d’une pleine indépendance et d’une entière liberté d’expression dans l’exercice de leurs fonctions d’enseignement et de leurs activités de recherche, sous les réserves que leur imposent, conformément aux traditions universitaires et aux dispositions du présent code, les principes de tolérance et d’objectivité. » Ainsi, le principe de liberté académique implique de ses détenteurs et détentrices de rester fiables, honnêtes, respecteux·ses et responsables.

Le Code fait un pas de plus en poursuivant l’article avec : « Les libertés académiques sont le gage de l’excellence de l’enseignement supérieur et de la recherche français. Elles s’exercent conformément au principe à caractère constitutionnel d’indépendance des enseignants-chercheurs. »

Si le principe de la liberté académique existe, c’est parce que celle-ci est fondatrice du travail de recherche. Olivier Beaud précise que c’est la condition d’exercice du métier d’universitaire qui s’entend comme « la liberté de penser et d’enseigner sous l’égide de l’État mais en toute indépendance »2. Ce lien explicite entre État et liberté est au cœur de la problématique sur la liberté académique qui sont aujourd’hui en net recul3. Elle est également mentionnée dans la Loi de Programmation de la Recherche (LPR). Par ailleurs, la liberté académique ne dispose que de peu de protection professionnelle, contrairement à celles accordées aux journalistes (protection des sources) ou aux juges (avec l’indépendance des magistrats du siège).

Définir la liberté académique, plongée dans le métier

L’enseignement supérieur et la recherche (ESR) regroupe les questions d’enseignement post-bac et du développement de la recherche. Le principe est celui d’aller-retours directs entre les deux pour former au meilleur niveau, avec comme ambition l’universalisme et l’émancipation.

Les universitaires ont donc plusieurs missions : produire des nouveaux savoirs (la recherche), les transmettre (l’enseignement) et faire le lien avec la société. Cette dernière met en avant la nécessité de développer des savoirs critiques sur elle-même et son fonctionnement pour l’éclairer afin de construire une analyse réflexive. Une motion de 2024 du conseil d’administration de l’université Paris 8 débutait par une tentative de définition : « L’université est un lieu d’exercice d’une élaboration conceptuelle libre qui déconstruit les amalgames et contribue positivement à la vie démocratique du pays. »

Les nouveaux savoirs sont construits au travers de la disputatio entre pairs. Dans la scholastique médiévale, la disputatio avec la lectio formaient les principes du développement de l’enseignement et de la recherche. Des idées et de nouvelles conclusions sont avancées, puis critiquées par les pairs jusqu’à obtenir une version stable et consensuelle de la discussion. Les résultats n’ont de valeur que parce qu’ils font consensus au vu de l’avancée du développement des savoirs.

La liberté académique recouvre plusieurs questions qui peuvent néanmoins se résumer dans le choix laissé aux académiques de définir leurs objets de recherche, en dehors de ce qui est attendu par le grand public, les pouvoirs politiques, religieux ou économiques. Ainsi, développer de nouveaux savoirs présente un intérêt pour la société qui n’a pas besoin d’être explicité a priori par celles et ceux qui les portent.

Jean Zay, qui a été un acteur politique majeur pour l’éducation pendant le Front Populaire, est à l’origine de l’idée que les savant·es devaient être protégé·es par la société sans être enfermé·es dans leur tour d’ivoire. En septembre 1939, il a défini et orienté le CNRS, avec l’idée que la science était un sujet trop important pour en faire l’affaire d’un groupe isolé du reste de la société. Grande voix contre la montée du nazisme et du fascisme, il a payé de sa vie son activisme4.

Cependant, si les académiques ont le droit et la mission de s’exprimer sur la société, contrairement à la liberté d’expression, la liberté académique ne permet pas de dire n’importe quoi5. Pour l’une comme pour l’autre, il n’est pas acceptable de se mettre en défaut de la réglementation générale, par exemple en tenant des propos insultants. Mais pour aller plus loin, la liberté d’expression ne préjuge pas de la qualité de ce qui est exprimé, là où la liberté académique entend que ce qui est exprimé respecte les principes de la science et la validation par les pairs. Rogue ESR propose un excellent article de présentation sur l’éthique et la liberté académique6.

L’université est donc un lieu de débats et d’analyses critiques. Si on entend que l’université est constituée d’une communauté politique qui a des droits, alors la liberté académique s’étend à toute cette communauté, en incluant tous les membres de l’université dans la diversité des statuts et les étudiant·es.

Liberté positive et au singulier

S’il apparaît si difficile de définir directement la liberté académique, c’est probablement parce qu’elle pré-existe à la pratique académique. C’est en effet dans la nécessité d’échanges, et donc dans la pratique collective, que la construction et la diffusion des savoirs impliquent l’existence d’une pratique commune. Dans ce cas, la liberté académique s’appuie sur ce qui relève de cette pratique, tout en précisant ce qui en est exclut. Elle s’appuie donc sur la définition de ce qu’est l’Université et son rôle pour la société. Par ce biais, la liberté académique reste sujette à la perception extérieure de ce qui est attendu de l’Université.

Cette manière d’entrer dans la liberté académique explique pourquoi sa définition est d’une part si fragile (parce que non définie en droit, donc négativement), et d’autre part le jeu de tant d’intérêt politique (parce qu’elle justifie la vue sur ce qui est attendu des universitaires). Les mobilisations récentes tant nationales qu’internationales sur cet enjeu viennent justifier du caractère crucial de la liberté académique. D’un côté les universitaires souhaitent défendre leur pratique professionnelle, et de l’autre le politique souhaite rentabiliser la force de travail constituée par les universitaires.

Dans cette tension, la question de définir négativement ou positivement la liberté académique devient une étape majeure pour l’histoire des universités. Soit la liberté académique reste un droit négatif tenu par l’éthique universitaire, en faisant l’hypothèse que ce groupe serait capable de faire corps pour imposer cette définition, soit une définition s’impose à ce groupe par une définition en positif faisant prendre le risque d’une transformation en profondeur de sa position dans la société.

Un enjeu fondamental existe bien et explique les attaques portées par le gouvernement Trump dès son arrivée au pouvoir contre la science en général et les sciences environnementales et du climat en particulier, ou encore les discours contre les universitaires portés par les politiques, en particulier par l’extrême droite dans ses plans pour son arrivée au pouvoir. Face à ce risque, il apparaît utile de définir la liberté académique positivement en explicitant la frontière entre l’intérieur et l’extérieur du champ académique. Mais ouvrir la question de cette définition, c’est à la fois en permettre sa protection et en limiter son champ. C’est bien ouvrir la possibilité de limiter la liberté que de vouloir la garantir. Il apparaît nécessaire d’évaluer le risque pour justifier des actions.

Un autre axe de définition de la liberté académique est de la considérer comme un tout protecteur ou comme la somme de plusieurs libertés. La question peut se reformuler comme est-ce qu’il faut utiliser le singulier ou le pluriel pour parler de liberté académique ? On retrouve juridiquement plusieurs libertés qui participent à construire la pratique universitaire : liberté de recherche, liberté d’enseignement, liberté de publication, liberté d’expression, franchises académiques, etc. Si chacune est primordial à la définition de la liberté académique, refuser de considérer l’existence d’un concept irréductible dans la liberté académique au singulier apparaît comme la tentative de morcellement du concept pour mieux l’attaquer, niant l’autonomie et la responsabilité du chercheur·e.

Mais mettre en avant la liberté académique au singulier ne doit pas invisibiliser que toute attaque à l’une de ses parties reste une attaque contre elle-même. Il faut tout autant défendre les franchises universitaires que la liberté d’expression pour porter une liberté académique fortement protectrice. Bien souvent, les attaques, quelles que soient les groupes qui les portent, sont portées tout azimut sur le fond, la forme et les moyens.

Liberté académique et champ politique

L’une des difficultés est que la science s’élabore sur les faits. Or la période préfère les « faits alternatifs ». Un exemple surprenant est, sur les réseaux sociaux, la place prise par des prétendues théories comme celle qui avance que la Terre serait plate, au point de faire émerger le terme de « platisme »7.

Si le « fait alternatif » s’exprime simplement, l’argument scientifique se construit dans la complexité et nécessite du temps pour être déployé, temps qui fait largement défaut aux académiques. Si la liberté académique oblige les universitaires, c’est particulièrement par rapport à la question de la vérité. Or la post-vérité est la dénégation de cette vérité et elle ne peut que s’exprimer contre les universitaires. Ainsi, la post-vérité matérialise une posture anti-intellectuelle.

Face au risque d’être pris dans une conversation polarisée, les scientifiques se mettent en retrait en construisant des protections autour de leur domaine de compétence. Ce mouvement est encouragé sociétalement par l’idée d’une nécessaire neutralité axiologique8. Derrière ce concept réside le principe de la nécessité de ne pas biaiser la présentation scientifique par sa position, y compris politique. Il est même question de donner une définition de la liberté académique réduite9. Cette question est à l’origine d’un mouvement important dans le milieu académique, certain·es chercheur·es préférant se limiter pour ne pas risquer d’être pointé·es comme produisant de la mauvaise science, ou accusé·es d’avoir un agenda caché. Or la science a tout à gagner à être pensée et élaborée à partir d’un point de vue singulier10. Or si une neutralité est nécessaire, c’est bien celle des institutions dont la fonction est de constituer et garantir les conditions d’exercices de la science, et non celle des individus.

Une société qui produit ces effets sur les chercheur·es et la science est une société qui normalise la limitation de la liberté académique. C’est au nom d’une défense de la science que l’on attaque le travail scientifique, et c’est contre le risque prétendu d’avoir une science orientée politiquement que l’on participe à imposer un point de vue politique. Eric Fassin et Caroline Ibos explicitent cette situation en écrivant : « On accuse les minoritaires d’être majoritaires, comme si la domination était renversée par la magie des savoirs critiques. Et l’on reproche aux victimes de ces attaques leur posture victimaire : les vraies victimes, dans le monde universitaire comme dans la société en général, seraient en fait celles et ceux qui se sentent dépossédé·es de leurs privilèges. » Cet extrait est issu du chapitre introductif du recueil d’interventions Défense et illustration des libertés académiques11qui de manière très efficace illustre de nombreux enjeux de ces questions, tout comme la table ronde organisée dans le cadre du festival Allez Savoir, à Marseille en 202412.

On voit au travers de cette discussion que la liberté académique est un enjeu politique. Ne pas exiger une science autonome et située, c’est laisser la place non pas à une plus grande objectivité mais à imposer le discours majoritaire.

Que font les extrêmes droites à la liberté académique?

Nous n’avons pas l’ambition de faire ici un catalogue exhaustif des situations catastrophiques d’universitaires attaqués. Nous reprenons des exemples qui nous paraissent importants et illustratifs de l’état de la liberté académique dans le monde. On identifie que lorsqu’elles arrivent (légitimement) au pouvoir, les extrêmes droites s’en prennent toujours à la liberté académique et de deux manières.

D’abord elles s’attaquent très rapidement à des individus, et ce de manière très violente et coercitive. L’exemple de Pinar Selek13, sociologue et féministe, qui est emprisonnée en Turquie depuis 2021, nous montre comment l’acharnement judiciaire s’abat sur des universitaires. Fariba Adelkhah14, spécialiste du chiisme et de l’Iran post-révolutionnaire, a été condamnée en mai 2020 à une peine de prison de cinq ans en Iran, et finalement libérée en 2023. Enfin, Victor Dupont, sociologue français spécialiste des printemps arabes, a été arrêté pendant 3 semaines en Tunisie en octobre 2024, puis libéré. Les exemples sont nombreux partout dans tous les systèmes, des Etats-Unis de Trump à la Chine, en passant par la Russie.

Ensuite, les attaques sont portées sur un temps plus long, de l’ordre de la décennie, contre les systèmes de l’ESR, avant d’obtenir une transformation en profondeur. Elles débutent par une asphyxie budgétaire et une mise en concurrence avec le privé, parvenant à démontrer l’efficacité supposée de la privatisation des établissements. En parallèle, le système d’évaluation est modifié tout en étant transféré à des proches du pouvoir. Lorsque le cadre institutionnel est ainsi verrouillé, une limitation de l’accès est organisée d’abord aux étudiant·es étrangèr·es puis par une sélection économique (augmentation des frais d’inscription) avant de s’attaquer aux communautés de chercheur·es pour les disqualifier en attaquant leurs discours (contre le wokisme, etc.)15.

Le Canada est un exemple intéressant où le législateur a souhaité définir dans son droit la liberté académique et son périmètre d’exercice16 suite à une affaire de cyber-harcèlement d’une enseignante qui, dans un cours, avait utilisé le terme « nigger » pour illustrer son utilisation17. Cette démarche défriche les enjeux tout en mettant en avant la complexité des enjeux.

Sur le continent sud-américain, on retrouve l’Argentine de Javier Milei qui a mis en place une « loi de financement universitaire » plus que minimale, pour un coût dérisoire de 0.14% du PIB argentin, loi sur laquelle il a ensuite posé un véto. Actuellement 85% des enseignant·es et de 60% des personnels des universités en Argentine vivent en-dessous du seuil de pauvreté. Au Brésil, Jair Bolsonaro a multiplié les coupes budgétaires ciblant les universités publiques brésiliennes. Au niveau international, la plupart des universités sur les théâtres de guerre contemporains ont été rasées.

En Europe, les politiques d’extrême droite se développent très explicitement18, (AEF 2024).. La Hongrie est un exemple intéressant, déjà avancé, de transformation du système. Le système a porté la privatisation des établissements d’enseignement supérieur en se basant sur l’absence de définition de ce qu’est la liberté académique au niveau européen. Puis le gouvernement a mis en place une stratégie internationale avec nomination de responsables de plus en plus proches du pouvoir et modification des systèmes d’évaluation, sous l’argument de limiter les effets de la bibliométrie quand il s’agissait d’aller contre le principe de la disputatio.

La Pologne est moins avancée, mais a développé une stratégie similaire avec modification du système d’évaluation et modification du système de financement. De manière plus spécifique, en Italie, la Première Ministre Giorgia Meloni a porté plainte contre un chercheur italien pour diffamation suite à une conférence en 2022. Aux Royaume Uni et Pays-Bas, en 2024, l’entrée des étudiant·es internationaux a été très limitée. Enfin, en Suède, le gouvernent d’extrême droite a tout de suite mis en place une commission contre le wokisme à l’université. On voit dans cette suite d’exemples la diversité des pays qui sont le lieux de ces attaques.

La stratégie commune est la contestation d’un sujet de recherche, non intégré largement dans la société, par exemple l’intersectionnalité. Il permet de justifier une remise en cause globale du système. Cette focalisation permet d’imposer une conception idéologique comme nous l’avons discuté précédemment. L’enjeu n’est pas le sujet lui-même mais l’effet induit par la stigmatisation qui permet la disqualification de tout discours critique.

État des lieux en France

Pour faire le lien avec la dernière remarque, en France, la considération des campus universitaires a été transformée en vingt ans. Les universités bénéficient d’une exception, appelée franchises universitaires, qui limite l’autorisation d’accès des forces de l’ordre. Elles doivent recevoir explicitement la demande de la présidence pour pouvoir y pénétrer. L’idée est d’assurer la possibilité de développer une pensée critique en dehors de menaces autoritaires. Si de fait cette règle était toujours respectée, depuis quelques années les incursions des forces de l’ordre se multiplient, principalement lors des mobilisations étudiantes.

Pour les aspects plus institutionnels, il convient de reprendre le fonctionnement de l’ESR.

L’organisation de la recherche a subi une transformation en profondeur, passant de financements permanents de la recherche, permettant un plein déploiement de la liberté académique, à un financement optimisé par ce qu’on appelle des appels à projets. Sous couvert d’avoir une adaptation de la recherche aux besoins de la société, le politique introduit un biais de contrôle sur les objets de recherche en influençant le choix des thèmes développés, et par la même ceux qui sont mis de côté et invisibilisés. Et que faut-il penser de l’idée que le financement de la recherche passe par des financements privés, comme c’est déjà le cas avec les contrats de mécénat et la démultiplication de créations de filiales privées dans les universités ?

Outre cette attaque dont on peut faire remonter le long déploiement à la loi LRU 2007, on constate l’organisation du sous-financement, qui enserre la liberté académique dans un étau. Au début des années 2000 ce qu’on a appelé le processus de Lisbonne a normalisé l’organisation européenne de l’ESR, demandant de faire passer son financement à 3% du PIB. Attention, il s’agissait d’avoir 1% pour la partie publique et 2% pour la partie privée. Depuis cette époque, la France est bloquée en dessous des 2,5%, avec même une baisse ces dernières années. La part de l’ESR public est en dessous des 0,8%. Cette absence d’investissement n’est pas liée à la situation budgétaire actuelle, mais bien le fruit de décisions politiques contre le milieu académique sur des décennies et qui a des conséquences concrètes sur la recherche et son fonctionnement19.

En reprenant l’acception large de la liberté académique discutée en fin de première partie, les étudiant·es sont aussi concerné·es. Or nous avons découvert avec le Covid19 l’état social catastrophique de cette population.

Au-delà du financement, il est utile de s’intéresser au discours récents des politiques sur l’ESR .

Une première attaque directe a été portée par le président de l’époque, Nicolas Sarkozy et son fameux discours dans lequel il présentait les académiques comme entrés à l’université parce qu’il y avait de la lumière et du chauffage. Il faut comprendre qu’à ce moment-là, l’objectif est de disqualifier les académiques sur tous les champs.

En 2016, Manuel Vals déclarait qu’il en avait marre que la sociologie développe une culture de l’excuse sous prétexte d’interpréter et de comprendre le monde. C’est la première déclaration publique d’un personnel politique explicitement contre les académiques sur leurs travaux, et il se trouve qu’il s’agissait de sciences humaines et sociales.

En 2021, la ministre de l’ESR, Frédérique Vidal prétendait que l’université française était « gangrenée par l’islamo-gauchisme ». Ce qui se joue est la concrétisation de ce que la macronie a construit dès 2017, l’existence d’un récit national unique et homogène basé sur les « valeurs républicaines », valeurs non définies, qui ne peut souffrir d’aucun discours critique.

En 2024, le nouveau ministre de l’ESR, Patrick Hetzel, qui est un universitaire, est critiqué pour ses positions publiques contraires aux principes scientifiques. Mais surtout, il a été co-porteur en avril 2024 de la demande de création d’une enquête relative à l’entrisme idéologique et aux dérives islamo-gauchistes dans l’enseignement supérieur. Il passe ainsi à une attaque administrative de la liberté académique, exactement comme le pratique les régimes d’extrême droite à l’international. Sa volonté est donc de s’attaquer idéologiquement au développement de certaines thèses et travaux.

Le 14 novembre 2024, la Région Île-de-France exige la signature par les universités d’une charte pour verser des financements. On y retrouve la demande de respecter « le drapeau tricolore, l’hymne national, la devise de la République et tous les représentants de la République ». Ce qui est superfétatoire car déjà présent dans le Code de l’éducation, et illustre la volonté des politiques de s’attaquer à la liberté académique.

2025, accélération et bascule pour l’ESR

2025 aura été une année fondamentale pour la liberté académique. Les attaques se sont échelonnées sur toute l’année, avec une claire accélération ces derniers mois. Il faut garder à l’esprit que le ministre Philippe Baptiste, nommé en décembre 2024 après avoir été directeur de cabinet de Frédérique Vidal au ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche de 2017 à 2019, joue un rôle prépondérant dans la séquence, sinon par ses décisions, au moins par les directions qu’il impulse. A nouveau, sans prétendre à l’exhaustivité, quelques faits illustrent la situation de la liberté académique.

Le 11 février 2025, à 6h du matin, un collègue professeur des universités en mathématiques, s’est fait arrêté et menotté sur son lieu de vacances familiales et a été mis en garde à vue car suspecté d’avoir transmis des données sensibles à une puissance étrangère, la Chine. Pourquoi ? parce que son laboratoire est en ZRR (Zone à Régime Restrictif) qui ont vocation à protéger le potentiel scientifique national et sont soumis à la décision du Fonctionnaire Sécurité Défense (FSD). Ses relations scientifiques avec la Chine ont été jugées suspectes. Après trois jours de garde à vue, il a été libéré sans charge retenue mais doit rester à la disposition de la justice. Les ZRR ont à nouveau fait l’actualité en mai 2025 après le refus d’accès à un laboratoire d’une postdoctorante de nationalité française, refus jamais motivé, probablement pour son activité militante assumée sur le terrain écologique. Comment ne pas y voir l’institutionnalisation d’un moyen de pression juridique explicite sur les chercheur·es, d’autant plus quand ces zones tendent à se généraliser ?

Entre les deux, le 7 mars 2025 a été organisé la grande journée Stand Up For Science aux États-Unis et en soutien en Europe, et donc en France. Il s’agissait de se mobiliser contre les premières décisions du gouvernement Trump qui ont supprimé une part conséquente des budgets des universités, fondations et organismes de recherche ; en bannissant une liste de mots des publications ; et en portant atteinte aux données de la recherche par leur suppression. Tout dans cette description est une attaque inimaginable contre la liberté académique. Le soutien a été repris par les institutions de l’ESR française tant l’attaque a été vécue violemment.

Puis, le 4 septembre 2025 une tentative de réappropriation des concepts pour les vider de leur sens a été publié avec l’appel pour la liberté de savoir lancé par la présidente de Radio France et publié par le Figaro Vox, fondé sur le terme de liberté de savoir, s’ancrant tout à la fois dans le principe de liberté de la presse et de liberté académique. L’appel a été signé par de nombreuses personnalités nationales, lui conférant un caractère officiel, mais en l’absence d’assise conceptuelle. Loin d’apparaître comme l’ouverture nécessaire vers le monde scientifique, les enjeux avancés sont de fait au mieux approximatif, au pire ouvrent la possibilité d’affaiblir le fait scientifique.

Une autre stratégie s’est faite jour avec des stratégies de procédure bâillon. Il s’agit de procédure judiciaire abusives qui exigent temps et argent. Si ces attaques ne sont pas nouvelles, elles ont toujours cours et montrent combien les universitaires ne disposent que de trop peu de protection. A l’automne 2025, Mathias Rollot, docteur et maître de conférences HDR en architecture, a fait l’objet d’une plainte en diffamation d’une agence d’architecture pour un article de juin 2023 sur l’éco-blanchiment (stratégie à des fin de communication trompeuse d’arguments écologiques non avérés). L’affaire n’aura finalement pas lieu l’agence s’étant au final désistée.

Dans la séquence du mois de septembre 2025, Le Monde, journal établi dans le paysage de la presse nationale, a publié le 20 septembre un article à propos de la taxe Zucman où Bernard Arnault qualifie Gabriel Zucman de « militant d’extrême gauche » dont l’objectif est de « mettre à terre l’économie française ». Il s’agit bien d’une tentative supplémentaire de disqualification d’un résultat scientifique par une position d’autorité relayée dans le débat national, parce que les résultats de la recherche sont en contradiction avec des intérêts individuels.

Le 29 octobre 2025, le ministre Philippe Baptiste a été auditionné par la commission de la culture, de l’éducation, de la communication et du sport du Sénat. Au cours de cet échange, dans un entre soi porté au plus haut, le ministre s’est permis des propos insultants à l’égard des fonctionnaires qu’il est sensé défendre. Il a ainsi rapporté qu’il aurait dit aux président·es d’université « bande de nuls, déposez plus » (de projets à l’Europe), il a partagé que selon lui « les universités sont à la ramasse », pour enfin commenter la construction des budgets (que tout le monde sait massivement en déficit) « Il y a des difficultés (dans les universités), mais ce n’est pas Zola non plus ! ». Comment juger les propos disqualifiant du ministre en charge des académiques ?

L’automne se poursuit avec l’incroyable affaire du colloque au collège de France, prévu les 13 et 14 novembre 2025 et intitulé « La Palestine et l’Europe : poids du passé et dynamiques contemporaines ». Suite à l’action d’un groupe de lobbying, composé d’universitaires, et à un article paru dans un journal d’opinion (Le Point) contre sa tenue, le ministre est intervenu auprès de l’administrateur du collège de France qui a cédé en annulant le colloque. Il a néanmoins pu se tenir dans des conditions dégradées (en ligne et dans des locaux beaucoup moins adaptés). Cette décision est particulièrement grave en ce qu’elle entérine l’intercession du politique dans le débat scientifique, motivée par l’opinion.

Le cabinet du même ministre s’est malheureusement illustré à nouveau le 18 novembre 2025 en demandant aux présidences des universités et aux directions des organismes de recherche de transmettre un sondage préparé par le CEVIPOF pour analyser l’antisémitisme dans l’ESR. Ce questionnaire s’inscrit dans le programme de recherche contre l’antisémitisme lancé par le ministre. Le questionnaire est intrinsèquement problématique en ce qu’il est biaisé et scientifiquement mal formé. La procédure est elle-même problématique puisqu’un responsable hiérarchique se trouvait en situation de demander l’expression de position politique à ses subordonné·es. La polémique a permis l’abandon de ce fort mauvais outil, mais le mal est fait, l’opinion gardera l’image d’un conservatisme et un protectionnisme académiques là où il fallait justement œuvrer avec pertinence.

Enfin, comme nous l’avons mentionné précédemment les conditions matérielles d’exercices sont aussi une partie de définition de la liberté académique. Les statuts sont massivement attaqués avec une limitation de leur caractère pérenne (chaire, CPJ, vacataires, etc.). Plus encore, le ministère a annoncé vouloir négocier les budgets transmis aux universités non plus sur la charge de service public, mais au travers des COMP100% qui se proposent de regarder l’effet de l’investissement de chaque euro des établissements. Les universités sont bien au milieu de l’acte II de l’autonomie des universités voulu par le Président Macron. La pression faite sur la constitution des budgets pourraient amener les universités à revenir sur un aspect fondateur de l’université française et ce pour des raisons idéologiques, son caractère gratuit, en ouvrant la question des frais d’inscription. Cette solution est bien illusoire car la part concernée serait marginale au vu des budgets dont il est question. Le ministre propose de mettre cette question à la discussion dans des assises prévues début 2026, première attaque contre la liberté académique de la nouvelle année.

D’autres cas d’attaques massives, ou de décisions disciplinaires ou de justice sont en cours. Nous ne nous permettons pas de les commenter ici. Les observateur·ices habitué·es de l’ESR confirmeront que cette séquence est manifeste de l’intensification des attaques et de leur augmentation. Pour chacun de ces exemples, le bon fonctionnement du monde académique est mis à mal et porteur d’attaques directes à la liberté académique. Trouver les moyens de la renforcer devient un enjeu prépondérant.

Conclusion

Les dispositifs managériaux et néo-managériaux qui s’imposent dans l’ESR sont parfaitement en adéquation avec les ambitions des régimes autoritaires contre la liberté académique. Plusieurs actions (parfois concertées) visent à empêcher le travail académique dans sa complexité. Sur le plan matériel, en dehors du milieu académique lui-même, les universités ne sont pas assez considérées comme des lieux à défendre.

La tension est tellement forte20, que pour la première fois, la communauté scientifique se constitue en association pour mettre en place une charte de défense de la liberté académique au travers de l’Association Alia21. C’est une démarche à la fois nécessaire et inquiétante parce qu’en définissant, donc en posant des limites sur ce qu’est la liberté académique, elle se voie restreinte. En l’état, cette stratégie apparaît comme la meilleure des défenses.

La définition de la liberté académique échappe en partie à la tentative de législation parce qu’elle s’ancre dans la pratique. Si elle reste sujette au droit commum comme nous l’avons mentionné au début de ce texte et à l’éthique académique, elle échappe aux tentatives de normalisation qui émergent au travers de chartes ou de règlement, et impose à la communauté académique une réflexion et une conscience de ses enjeux.

En l’absence d’autres réactions, les académiques ne sont plus protégé·es, ce qui les plonge très directement dans le champ politique. Les porteuses et porteurs de la recherche sont en quête d’une place pour faire entendre leurs discours dans une société toujours plus autoritaire et répressive.

Remerciements

Ce texte rassemble de nombreuses idées échangées avec des collègues que je remercie chaleureusement, en particulier Caroline Gruson, Manuel Rebuschi, Fanny Gallot, Luc Pelissier et Pascal Maillard.

Notes

1 Code de l’Éducation (s. d.). https://www.legifrance.gouv.fr/codes/texte_lc/LEGITEXT000006071191/.

2 Beaud, Olivier (2021). Le savoir en danger, Menaces sur la liberté académique. Presses Universitaires de France – P.U.F.

3 Maury, Hadrien et Célian Godefroid (2023). « Les libertés académiques en recul ». In : LDH. url : %5Curl%7Bhttps://www.ldh- france.org/wp-content / uploads / 2023 / 11 / DL203 – Actualite – 7.-Les-libertes-academiques-en-recul.pdf%7D.

4 Guthleben, Denis (2024). « Jean Zay ? C’est la République ! » In : Le journal du CNRS. url : https://lejournal.cnrs.fr/billets/jean-zay-cest-la-republique.

5 Éric Fassin, « Libertés académiques et démocratie : tout dire, mais pas n’importe quoi », La Revue des droits de l’homme [En ligne], 26 | 2024,

6 Rogue (2021). Liberté et éthique académiques. https://rogueesr.fr/20211027/.

7 Dieguez S. et Wagner-Egger, P (2021). « Réflexions sur la forme de la Terre. Dans Baechler ». In : L’irrationnel aujourd’hui. url : https://doi.org/10.3917/herm.baech.2021.02.0323; Kyrou, Ariel (2023). « Des conspirations peuvent-elles cultiver un monde commun ? » In : Multitudes 2. url : shs.cairn.info/revue- multitudes-2023-2-page-127?lang=fr.

8 Pinto, Louis (2011). « Neutralité axiologique ». In : Savoir/Agir 16. url : https://doi.org/10.3917/sava.016.0109.

9 Fernandes, Camille (2023). « La liberté académique, une liberté spécifique ? » In : Revue des droits de l’homme 24.

10 Jouan, Marlène (2024). Le féminisme au secours de la science ? https://www.youtube.com/watch?v=ozVClc-6zTk.

11 Fassin, Éric et Caroline Ibos (2021). Défense et illustration des libertés académiques, Textes du colloque « La savante et le politique ». Médiapart.

12 Allez Savoir (2024). Qui a peur des sciences sociales ? https://www .youtube.com/watch?v=YVzfffSQpSE.

13https://pinarselek.fr/

14https://www.sciencespo.fr/fr/a-propos-de-fariba-adelkhah-ce-que-lon-sait/

15Les lecteurices intéressé·es par l’ESR pourront constater que la France est bien avancée dans ce processus de transformation.

16 Canada (2022). Loi sur la liberté académique dans le milieu universitaire. https://www . publicationsduquebec.gouv.qc.ca/fileadmin/Fichiers _ client / lois _ et _ reglements/LoisAnnuelles/fr/2022 /2022C21F.pdf.

17 Maillard, Pascal (2021). Liberté académique et justice sociale. https ://blogs . mediapart . fr/pascal – maillard/blog/211021/liberte-academique-et-justice-sociale-12.

18 AEF (2024). Hongrie Pologne comment l’extrême-droite s’attaque aux libertés académiques et à l’autonomie des établissements. https://www.aefinfo.fr/depeche/714761- hongrie-pologne-comment-l-extreme-droite-s-attaque-aux-libertes-academiques-et-a-l-autonomie-des-etablissements.

19On note par exemple une diminution du nombre de candidat·es aux postes de chargé·es de recherche et de maitre·sses de conférences

20https://societes-savantes.fr/publication-du-communique-de-limportance-pour-les-tutelles-de-defendre-la-liberte-academique/ ; Sociétés savantes (2024). De l’importance pour les tutelles de défendre la liberté académique. https://societes- savantes.fr/publication- du-communique-de-limportance-pour-les-tutelles-de- defendre-la-liberte-academique/.

21https://liberte-academique.fr/ ; ALIA (2024). Charte des libertés académiques. https://liberte-academique.fr/wp-content/uploads/2024/10/Charte-ALIA.pdf.

14 mai 2026

Libertés académiques, extrême droite et bascule universitaire

À partir d’une analyse des libertés académiques Maxime Amblard montre comment contre-offensives réactionnaires et islamophobes, transformations managériales et logiques néolibérales convergent pour en restreindre l’exercice. Du contexte international à la situation française, il éclaire les mécanismes d’une mise au pas progressive du monde académique et interroge les conditions de possibilité des résistances à construire.

Avant la possible arrivée au pouvoir de l’extrême droite, ses idées se normalisent dans la société. Cette tendance a un impact très direct sur le monde académique et la recherche. Une manière de l’illustrer est de s’intéresser à la liberté académique dont l’analyse de son état nous informe sur la place prise par les discours d’extrême droite et nos capacités de résistance.

Dans la première partie, nous élaborerons sur la définition de la liberté académique et le lien avec le champ politique, après quoi nous reviendrons sur les attaques concrètes contre la liberté académique au niveau international avant de revenir sur le cas particulier de la France.

Définir la liberté académique, tout l’enjeu

La liberté académique apparaît peu dans l’ensemble des codes et législations. La notion de liberté académique est introduite dans le Code de l’éducation1 dans son article L. 952-2 : "Les enseignants-chercheurs, les enseignants et les chercheurs jouissent d’une pleine indépendance et d’une entière liberté d’expression dans l’exercice de leurs fonctions d’enseignement et de leurs activités de recherche, sous les réserves que leur imposent, conformément aux traditions universitaires et aux dispositions du présent code, les principes de tolérance et d’objectivité." Ainsi, le principe de liberté académique implique de ses détenteurs et détentrices de rester fiables, honnêtes, respecteux·ses et responsables.

Le Code fait un pas de plus en poursuivant l’article avec : "Les libertés académiques sont le gage de l’excellence de l’enseignement supérieur et de la recherche français. Elles s’exercent conformément au principe à caractère constitutionnel d’indépendance des enseignants-chercheurs."

Si le principe de la liberté académique existe, c’est parce que celle-ci est fondatrice du travail de recherche. Olivier Beaud précise que c’est la condition d’exercice du métier d’universitaire qui s’entend comme "la liberté de penser et d’enseigner sous l’égide de l’État mais en toute indépendance"2. Ce lien explicite entre État et liberté est au cœur de la problématique sur la liberté académique qui sont aujourd’hui en net recul3. Elle est également mentionnée dans la Loi de Programmation de la Recherche (LPR). Par ailleurs, la liberté académique ne dispose que de peu de protection professionnelle, contrairement à celles accordées aux journalistes (protection des sources) ou aux juges (avec l’indépendance des magistrats du siège).

Définir la liberté académique, plongée dans le métier

L’enseignement supérieur et la recherche (ESR) regroupe les questions d’enseignement post-bac et du développement de la recherche. Le principe est celui d’aller-retours directs entre les deux pour former au meilleur niveau, avec comme ambition l’universalisme et l’émancipation.

Les universitaires ont donc plusieurs missions : produire des nouveaux savoirs (la recherche), les transmettre (l’enseignement) et faire le lien avec la société. Cette dernière met en avant la nécessité de développer des savoirs critiques sur elle-même et son fonctionnement pour l’éclairer afin de construire une analyse réflexive. Une motion de 2024 du conseil d’administration de l’université Paris 8 débutait par une tentative de définition : "L’université est un lieu d’exercice d’une élaboration conceptuelle libre qui déconstruit les amalgames et contribue positivement à la vie démocratique du pays."

Les nouveaux savoirs sont construits au travers de la disputatio entre pairs. Dans la scholastique médiévale, la disputatio avec la lectio formaient les principes du développement de l’enseignement et de la recherche. Des idées et de nouvelles conclusions sont avancées, puis critiquées par les pairs jusqu’à obtenir une version stable et consensuelle de la discussion. Les résultats n’ont de valeur que parce qu’ils font consensus au vu de l’avancée du développement des savoirs.

La liberté académique recouvre plusieurs questions qui peuvent néanmoins se résumer dans le choix laissé aux académiques de définir leurs objets de recherche, en dehors de ce qui est attendu par le grand public, les pouvoirs politiques, religieux ou économiques. Ainsi, développer de nouveaux savoirs présente un intérêt pour la société qui n’a pas besoin d’être explicité a priori par celles et ceux qui les portent.

Jean Zay, qui a été un acteur politique majeur pour l’éducation pendant le Front Populaire, est à l’origine de l’idée que les savant·es devaient être protégé·es par la société sans être enfermé·es dans leur tour d’ivoire. En septembre 1939, il a défini et orienté le CNRS, avec l’idée que la science était un sujet trop important pour en faire l’affaire d’un groupe isolé du reste de la société. Grande voix contre la montée du nazisme et du fascisme, il a payé de sa vie son activisme4.

Cependant, si les académiques ont le droit et la mission de s’exprimer sur la société, contrairement à la liberté d’expression, la liberté académique ne permet pas de dire n’importe quoi5. Pour l’une comme pour l’autre, il n’est pas acceptable de se mettre en défaut de la réglementation générale, par exemple en tenant des propos insultants. Mais pour aller plus loin, la liberté d’expression ne préjuge pas de la qualité de ce qui est exprimé, là où la liberté académique entend que ce qui est exprimé respecte les principes de la science et la validation par les pairs. Rogue ESR propose un excellent article de présentation sur l’éthique et la liberté académique6.

L’université est donc un lieu de débats et d’analyses critiques. Si on entend que l’université est constituée d’une communauté politique qui a des droits, alors la liberté académique s’étend à toute cette communauté, en incluant tous les membres de l’université dans la diversité des statuts et les étudiant·es.

Liberté positive et au singulier

S’il apparaît si difficile de définir directement la liberté académique, c’est probablement parce qu’elle pré-existe à la pratique académique. C’est en effet dans la nécessité d’échanges, et donc dans la pratique collective, que la construction et la diffusion des savoirs impliquent l’existence d’une pratique commune. Dans ce cas, la liberté académique s’appuie sur ce qui relève de cette pratique, tout en précisant ce qui en est exclut. Elle s’appuie donc sur la définition de ce qu’est l’Université et son rôle pour la société. Par ce biais, la liberté académique reste sujette à la perception extérieure de ce qui est attendu de l’Université.

Cette manière d’entrer dans la liberté académique explique pourquoi sa définition est d’une part si fragile (parce que non définie en droit, donc négativement), et d’autre part le jeu de tant d’intérêt politique (parce qu’elle justifie la vue sur ce qui est attendu des universitaires). Les mobilisations récentes tant nationales qu’internationales sur cet enjeu viennent justifier du caractère crucial de la liberté académique. D’un côté les universitaires souhaitent défendre leur pratique professionnelle, et de l’autre le politique souhaite rentabiliser la force de travail constituée par les universitaires.

Dans cette tension, la question de définir négativement ou positivement la liberté académique devient une étape majeure pour l’histoire des universités. Soit la liberté académique reste un droit négatif tenu par l’éthique universitaire, en faisant l’hypothèse que ce groupe serait capable de faire corps pour imposer cette définition, soit une définition s’impose à ce groupe par une définition en positif faisant prendre le risque d’une transformation en profondeur de sa position dans la société.

Un enjeu fondamental existe bien et explique les attaques portées par le gouvernement Trump dès son arrivée au pouvoir contre la science en général et les sciences environnementales et du climat en particulier, ou encore les discours contre les universitaires portés par les politiques, en particulier par l’extrême droite dans ses plans pour son arrivée au pouvoir. Face à ce risque, il apparaît utile de définir la liberté académique positivement en explicitant la frontière entre l’intérieur et l’extérieur du champ académique. Mais ouvrir la question de cette définition, c’est à la fois en permettre sa protection et en limiter son champ. C’est bien ouvrir la possibilité de limiter la liberté que de vouloir la garantir. Il apparaît nécessaire d’évaluer le risque pour justifier des actions.

Un autre axe de définition de la liberté académique est de la considérer comme un tout protecteur ou comme la somme de plusieurs libertés. La question peut se reformuler comme est-ce qu’il faut utiliser le singulier ou le pluriel pour parler de liberté académique ? On retrouve juridiquement plusieurs libertés qui participent à construire la pratique universitaire : liberté de recherche, liberté d’enseignement, liberté de publication, liberté d’expression, franchises académiques, etc. Si chacune est primordial à la définition de la liberté académique, refuser de considérer l’existence d’un concept irréductible dans la liberté académique au singulier apparaît comme la tentative de morcellement du concept pour mieux l’attaquer, niant l’autonomie et la responsabilité du chercheur·e.

Mais mettre en avant la liberté académique au singulier ne doit pas invisibiliser que toute attaque à l’une de ses parties reste une attaque contre elle-même. Il faut tout autant défendre les franchises universitaires que la liberté d’expression pour porter une liberté académique fortement protectrice. Bien souvent, les attaques, quelles que soient les groupes qui les portent, sont portées tout azimut sur le fond, la forme et les moyens.

Liberté académique et champ politique

L’une des difficultés est que la science s’élabore sur les faits. Or la période préfère les "faits alternatifs". Un exemple surprenant est, sur les réseaux sociaux, la place prise par des prétendues théories comme celle qui avance que la Terre serait plate, au point de faire émerger le terme de "platisme"7.

Si le "fait alternatif" s’exprime simplement, l’argument scientifique se construit dans la complexité et nécessite du temps pour être déployé, temps qui fait largement défaut aux académiques. Si la liberté académique oblige les universitaires, c’est particulièrement par rapport à la question de la vérité. Or la post-vérité est la dénégation de cette vérité et elle ne peut que s’exprimer contre les universitaires. Ainsi, la post-vérité matérialise une posture anti-intellectuelle.

Face au risque d’être pris dans une conversation polarisée, les scientifiques se mettent en retrait en construisant des protections autour de leur domaine de compétence. Ce mouvement est encouragé sociétalement par l’idée d’une nécessaire neutralité axiologique8. Derrière ce concept réside le principe de la nécessité de ne pas biaiser la présentation scientifique par sa position, y compris politique. Il est même question de donner une définition de la liberté académique réduite9. Cette question est à l’origine d’un mouvement important dans le milieu académique, certain·es chercheur·es préférant se limiter pour ne pas risquer d’être pointé·es comme produisant de la mauvaise science, ou accusé·es d’avoir un agenda caché. Or la science a tout à gagner à être pensée et élaborée à partir d’un point de vue singulier10. Or si une neutralité est nécessaire, c’est bien celle des institutions dont la fonction est de constituer et garantir les conditions d’exercices de la science, et non celle des individus.

Une société qui produit ces effets sur les chercheur·es et la science est une société qui normalise la limitation de la liberté académique. C’est au nom d’une défense de la science que l’on attaque le travail scientifique, et c’est contre le risque prétendu d’avoir une science orientée politiquement que l’on participe à imposer un point de vue politique. Eric Fassin et Caroline Ibos explicitent cette situation en écrivant : "On accuse les minoritaires d’être majoritaires, comme si la domination était renversée par la magie des savoirs critiques. Et l’on reproche aux victimes de ces attaques leur posture victimaire : les vraies victimes, dans le monde universitaire comme dans la société en général, seraient en fait celles et ceux qui se sentent dépossédé·es de leurs privilèges." Cet extrait est issu du chapitre introductif du recueil d’interventions Défense et illustration des libertés académiques11qui de manière très efficace illustre de nombreux enjeux de ces questions, tout comme la table ronde organisée dans le cadre du festival Allez Savoir, à Marseille en 202412.

On voit au travers de cette discussion que la liberté académique est un enjeu politique. Ne pas exiger une science autonome et située, c’est laisser la place non pas à une plus grande objectivité mais à imposer le discours majoritaire.

Que font les extrêmes droites à la liberté académique?

Nous n’avons pas l’ambition de faire ici un catalogue exhaustif des situations catastrophiques d’universitaires attaqués. Nous reprenons des exemples qui nous paraissent importants et illustratifs de l’état de la liberté académique dans le monde. On identifie que lorsqu’elles arrivent (légitimement) au pouvoir, les extrêmes droites s’en prennent toujours à la liberté académique et de deux manières.

D’abord elles s’attaquent très rapidement à des individus, et ce de manière très violente et coercitive. L’exemple de Pinar Selek13, sociologue et féministe, qui est emprisonnée en Turquie depuis 2021, nous montre comment l’acharnement judiciaire s’abat sur des universitaires. Fariba Adelkhah14, spécialiste du chiisme et de l’Iran post-révolutionnaire, a été condamnée en mai 2020 à une peine de prison de cinq ans en Iran, et finalement libérée en 2023. Enfin, Victor Dupont, sociologue français spécialiste des printemps arabes, a été arrêté pendant 3 semaines en Tunisie en octobre 2024, puis libéré. Les exemples sont nombreux partout dans tous les systèmes, des Etats-Unis de Trump à la Chine, en passant par la Russie.

Ensuite, les attaques sont portées sur un temps plus long, de l’ordre de la décennie, contre les systèmes de l’ESR, avant d’obtenir une transformation en profondeur. Elles débutent par une asphyxie budgétaire et une mise en concurrence avec le privé, parvenant à démontrer l’efficacité supposée de la privatisation des établissements. En parallèle, le système d’évaluation est modifié tout en étant transféré à des proches du pouvoir. Lorsque le cadre institutionnel est ainsi verrouillé, une limitation de l’accès est organisée d’abord aux étudiant·es étrangèr·es puis par une sélection économique (augmentation des frais d’inscription) avant de s’attaquer aux communautés de chercheur·es pour les disqualifier en attaquant leurs discours (contre le wokisme, etc.)15.

Le Canada est un exemple intéressant où le législateur a souhaité définir dans son droit la liberté académique et son périmètre d’exercice16 suite à une affaire de cyber-harcèlement d’une enseignante qui, dans un cours, avait utilisé le terme "nigger" pour illustrer son utilisation17. Cette démarche défriche les enjeux tout en mettant en avant la complexité des enjeux.

Sur le continent sud-américain, on retrouve l’Argentine de Javier Milei qui a mis en place une "loi de financement universitaire" plus que minimale, pour un coût dérisoire de 0.14% du PIB argentin, loi sur laquelle il a ensuite posé un véto. Actuellement 85% des enseignant·es et de 60% des personnels des universités en Argentine vivent en-dessous du seuil de pauvreté. Au Brésil, Jair Bolsonaro a multiplié les coupes budgétaires ciblant les universités publiques brésiliennes. Au niveau international, la plupart des universités sur les théâtres de guerre contemporains ont été rasées.

En Europe, les politiques d’extrême droite se développent très explicitement18, (AEF 2024).. La Hongrie est un exemple intéressant, déjà avancé, de transformation du système. Le système a porté la privatisation des établissements d’enseignement supérieur en se basant sur l’absence de définition de ce qu’est la liberté académique au niveau européen. Puis le gouvernement a mis en place une stratégie internationale avec nomination de responsables de plus en plus proches du pouvoir et modification des systèmes d’évaluation, sous l’argument de limiter les effets de la bibliométrie quand il s’agissait d’aller contre le principe de la disputatio.

La Pologne est moins avancée, mais a développé une stratégie similaire avec modification du système d’évaluation et modification du système de financement. De manière plus spécifique, en Italie, la Première Ministre Giorgia Meloni a porté plainte contre un chercheur italien pour diffamation suite à une conférence en 2022. Aux Royaume Uni et Pays-Bas, en 2024, l’entrée des étudiant·es internationaux a été très limitée. Enfin, en Suède, le gouvernent d’extrême droite a tout de suite mis en place une commission contre le wokisme à l’université. On voit dans cette suite d’exemples la diversité des pays qui sont le lieux de ces attaques.

La stratégie commune est la contestation d’un sujet de recherche, non intégré largement dans la société, par exemple l’intersectionnalité. Il permet de justifier une remise en cause globale du système. Cette focalisation permet d’imposer une conception idéologique comme nous l’avons discuté précédemment. L’enjeu n’est pas le sujet lui-même mais l’effet induit par la stigmatisation qui permet la disqualification de tout discours critique.

État des lieux en France

Pour faire le lien avec la dernière remarque, en France, la considération des campus universitaires a été transformée en vingt ans. Les universités bénéficient d’une exception, appelée franchises universitaires, qui limite l’autorisation d’accès des forces de l’ordre. Elles doivent recevoir explicitement la demande de la présidence pour pouvoir y pénétrer. L’idée est d’assurer la possibilité de développer une pensée critique en dehors de menaces autoritaires. Si de fait cette règle était toujours respectée, depuis quelques années les incursions des forces de l’ordre se multiplient, principalement lors des mobilisations étudiantes.

Pour les aspects plus institutionnels, il convient de reprendre le fonctionnement de l’ESR.

L’organisation de la recherche a subi une transformation en profondeur, passant de financements permanents de la recherche, permettant un plein déploiement de la liberté académique, à un financement optimisé par ce qu’on appelle des appels à projets. Sous couvert d’avoir une adaptation de la recherche aux besoins de la société, le politique introduit un biais de contrôle sur les objets de recherche en influençant le choix des thèmes développés, et par la même ceux qui sont mis de côté et invisibilisés. Et que faut-il penser de l’idée que le financement de la recherche passe par des financements privés, comme c’est déjà le cas avec les contrats de mécénat et la démultiplication de créations de filiales privées dans les universités ?

Outre cette attaque dont on peut faire remonter le long déploiement à la loi LRU 2007, on constate l’organisation du sous-financement, qui enserre la liberté académique dans un étau. Au début des années 2000 ce qu’on a appelé le processus de Lisbonne a normalisé l’organisation européenne de l’ESR, demandant de faire passer son financement à 3% du PIB. Attention, il s’agissait d’avoir 1% pour la partie publique et 2% pour la partie privée. Depuis cette époque, la France est bloquée en dessous des 2,5%, avec même une baisse ces dernières années. La part de l’ESR public est en dessous des 0,8%. Cette absence d’investissement n’est pas liée à la situation budgétaire actuelle, mais bien le fruit de décisions politiques contre le milieu académique sur des décennies et qui a des conséquences concrètes sur la recherche et son fonctionnement19.

En reprenant l’acception large de la liberté académique discutée en fin de première partie, les étudiant·es sont aussi concerné·es. Or nous avons découvert avec le Covid19 l’état social catastrophique de cette population.

Au-delà du financement, il est utile de s’intéresser au discours récents des politiques sur l’ESR .

Une première attaque directe a été portée par le président de l’époque, Nicolas Sarkozy et son fameux discours dans lequel il présentait les académiques comme entrés à l’université parce qu’il y avait de la lumière et du chauffage. Il faut comprendre qu’à ce moment-là, l’objectif est de disqualifier les académiques sur tous les champs.

En 2016, Manuel Vals déclarait qu’il en avait marre que la sociologie développe une culture de l’excuse sous prétexte d’interpréter et de comprendre le monde. C’est la première déclaration publique d’un personnel politique explicitement contre les académiques sur leurs travaux, et il se trouve qu’il s’agissait de sciences humaines et sociales.

En 2021, la ministre de l’ESR, Frédérique Vidal prétendait que l’université française était « gangrenée par l’islamo-gauchisme ». Ce qui se joue est la concrétisation de ce que la macronie a construit dès 2017, l’existence d’un récit national unique et homogène basé sur les "valeurs républicaines", valeurs non définies, qui ne peut souffrir d’aucun discours critique.

En 2024, le nouveau ministre de l’ESR, Patrick Hetzel, qui est un universitaire, est critiqué pour ses positions publiques contraires aux principes scientifiques. Mais surtout, il a été co-porteur en avril 2024 de la demande de création d’une enquête relative à l’entrisme idéologique et aux dérives islamo-gauchistes dans l’enseignement supérieur. Il passe ainsi à une attaque administrative de la liberté académique, exactement comme le pratique les régimes d’extrême droite à l’international. Sa volonté est donc de s’attaquer idéologiquement au développement de certaines thèses et travaux.

Le 14 novembre 2024, la Région Île-de-France exige la signature par les universités d’une charte pour verser des financements. On y retrouve la demande de respecter "le drapeau tricolore, l’hymne national, la devise de la République et tous les représentants de la République". Ce qui est superfétatoire car déjà présent dans le Code de l’éducation, et illustre la volonté des politiques de s’attaquer à la liberté académique.

2025, accélération et bascule pour l’ESR

2025 aura été une année fondamentale pour la liberté académique. Les attaques se sont échelonnées sur toute l’année, avec une claire accélération ces derniers mois. Il faut garder à l’esprit que le ministre Philippe Baptiste, nommé en décembre 2024 après avoir été directeur de cabinet de Frédérique Vidal au ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche de 2017 à 2019, joue un rôle prépondérant dans la séquence, sinon par ses décisions, au moins par les directions qu’il impulse. A nouveau, sans prétendre à l’exhaustivité, quelques faits illustrent la situation de la liberté académique.

Le 11 février 2025, à 6h du matin, un collègue professeur des universités en mathématiques, s’est fait arrêté et menotté sur son lieu de vacances familiales et a été mis en garde à vue car suspecté d’avoir transmis des données sensibles à une puissance étrangère, la Chine. Pourquoi ? parce que son laboratoire est en ZRR (Zone à Régime Restrictif) qui ont vocation à protéger le potentiel scientifique national et sont soumis à la décision du Fonctionnaire Sécurité Défense (FSD). Ses relations scientifiques avec la Chine ont été jugées suspectes. Après trois jours de garde à vue, il a été libéré sans charge retenue mais doit rester à la disposition de la justice. Les ZRR ont à nouveau fait l’actualité en mai 2025 après le refus d’accès à un laboratoire d’une postdoctorante de nationalité française, refus jamais motivé, probablement pour son activité militante assumée sur le terrain écologique. Comment ne pas y voir l’institutionnalisation d’un moyen de pression juridique explicite sur les chercheur·es, d’autant plus quand ces zones tendent à se généraliser ?

Entre les deux, le 7 mars 2025 a été organisé la grande journée Stand Up For Science aux États-Unis et en soutien en Europe, et donc en France. Il s’agissait de se mobiliser contre les premières décisions du gouvernement Trump qui ont supprimé une part conséquente des budgets des universités, fondations et organismes de recherche ; en bannissant une liste de mots des publications ; et en portant atteinte aux données de la recherche par leur suppression. Tout dans cette description est une attaque inimaginable contre la liberté académique. Le soutien a été repris par les institutions de l’ESR française tant l’attaque a été vécue violemment.

Puis, le 4 septembre 2025 une tentative de réappropriation des concepts pour les vider de leur sens a été publié avec l’appel pour la liberté de savoir lancé par la présidente de Radio France et publié par le Figaro Vox, fondé sur le terme de liberté de savoir, s’ancrant tout à la fois dans le principe de liberté de la presse et de liberté académique. L’appel a été signé par de nombreuses personnalités nationales, lui conférant un caractère officiel, mais en l’absence d’assise conceptuelle. Loin d’apparaître comme l’ouverture nécessaire vers le monde scientifique, les enjeux avancés sont de fait au mieux approximatif, au pire ouvrent la possibilité d’affaiblir le fait scientifique.

Une autre stratégie s’est faite jour avec des stratégies de procédure bâillon. Il s’agit de procédure judiciaire abusives qui exigent temps et argent. Si ces attaques ne sont pas nouvelles, elles ont toujours cours et montrent combien les universitaires ne disposent que de trop peu de protection. A l’automne 2025, Mathias Rollot, docteur et maître de conférences HDR en architecture, a fait l’objet d’une plainte en diffamation d’une agence d’architecture pour un article de juin 2023 sur l’éco-blanchiment (stratégie à des fin de communication trompeuse d’arguments écologiques non avérés). L’affaire n’aura finalement pas lieu l’agence s’étant au final désistée.

Dans la séquence du mois de septembre 2025, Le Monde, journal établi dans le paysage de la presse nationale, a publié le 20 septembre un article à propos de la taxe Zucman où Bernard Arnault qualifie Gabriel Zucman de « militant d’extrême gauche » dont l’objectif est de « mettre à terre l’économie française ». Il s’agit bien d’une tentative supplémentaire de disqualification d’un résultat scientifique par une position d’autorité relayée dans le débat national, parce que les résultats de la recherche sont en contradiction avec des intérêts individuels.

Le 29 octobre 2025, le ministre Philippe Baptiste a été auditionné par la commission de la culture, de l’éducation, de la communication et du sport du Sénat. Au cours de cet échange, dans un entre soi porté au plus haut, le ministre s’est permis des propos insultants à l’égard des fonctionnaires qu’il est sensé défendre. Il a ainsi rapporté qu’il aurait dit aux président·es d’université "bande de nuls, déposez plus" (de projets à l’Europe), il a partagé que selon lui "les universités sont à la ramasse", pour enfin commenter la construction des budgets (que tout le monde sait massivement en déficit) "Il y a des difficultés (dans les universités), mais ce n’est pas Zola non plus !". Comment juger les propos disqualifiant du ministre en charge des académiques ?

L’automne se poursuit avec l’incroyable affaire du colloque au collège de France, prévu les 13 et 14 novembre 2025 et intitulé "La Palestine et l’Europe : poids du passé et dynamiques contemporaines". Suite à l’action d’un groupe de lobbying, composé d’universitaires, et à un article paru dans un journal d’opinion (Le Point) contre sa tenue, le ministre est intervenu auprès de l’administrateur du collège de France qui a cédé en annulant le colloque. Il a néanmoins pu se tenir dans des conditions dégradées (en ligne et dans des locaux beaucoup moins adaptés). Cette décision est particulièrement grave en ce qu’elle entérine l’intercession du politique dans le débat scientifique, motivée par l’opinion.

Le cabinet du même ministre s’est malheureusement illustré à nouveau le 18 novembre 2025 en demandant aux présidences des universités et aux directions des organismes de recherche de transmettre un sondage préparé par le CEVIPOF pour analyser l’antisémitisme dans l’ESR. Ce questionnaire s’inscrit dans le programme de recherche contre l’antisémitisme lancé par le ministre. Le questionnaire est intrinsèquement problématique en ce qu’il est biaisé et scientifiquement mal formé. La procédure est elle-même problématique puisqu’un responsable hiérarchique se trouvait en situation de demander l’expression de position politique à ses subordonné·es. La polémique a permis l’abandon de ce fort mauvais outil, mais le mal est fait, l’opinion gardera l’image d’un conservatisme et un protectionnisme académiques là où il fallait justement œuvrer avec pertinence.

Enfin, comme nous l’avons mentionné précédemment les conditions matérielles d’exercices sont aussi une partie de définition de la liberté académique. Les statuts sont massivement attaqués avec une limitation de leur caractère pérenne (chaire, CPJ, vacataires, etc.). Plus encore, le ministère a annoncé vouloir négocier les budgets transmis aux universités non plus sur la charge de service public, mais au travers des COMP100% qui se proposent de regarder l’effet de l’investissement de chaque euro des établissements. Les universités sont bien au milieu de l’acte II de l’autonomie des universités voulu par le Président Macron. La pression faite sur la constitution des budgets pourraient amener les universités à revenir sur un aspect fondateur de l’université française et ce pour des raisons idéologiques, son caractère gratuit, en ouvrant la question des frais d’inscription. Cette solution est bien illusoire car la part concernée serait marginale au vu des budgets dont il est question. Le ministre propose de mettre cette question à la discussion dans des assises prévues début 2026, première attaque contre la liberté académique de la nouvelle année.

D’autres cas d’attaques massives, ou de décisions disciplinaires ou de justice sont en cours. Nous ne nous permettons pas de les commenter ici. Les observateur·ices habitué·es de l’ESR confirmeront que cette séquence est manifeste de l’intensification des attaques et de leur augmentation. Pour chacun de ces exemples, le bon fonctionnement du monde académique est mis à mal et porteur d’attaques directes à la liberté académique. Trouver les moyens de la renforcer devient un enjeu prépondérant.

Conclusion

Les dispositifs managériaux et néo-managériaux qui s’imposent dans l’ESR sont parfaitement en adéquation avec les ambitions des régimes autoritaires contre la liberté académique. Plusieurs actions (parfois concertées) visent à empêcher le travail académique dans sa complexité. Sur le plan matériel, en dehors du milieu académique lui-même, les universités ne sont pas assez considérées comme des lieux à défendre.

La tension est tellement forte20, que pour la première fois, la communauté scientifique se constitue en association pour mettre en place une charte de défense de la liberté académique au travers de l’Association Alia21. C’est une démarche à la fois nécessaire et inquiétante parce qu’en définissant, donc en posant des limites sur ce qu’est la liberté académique, elle se voie restreinte. En l’état, cette stratégie apparaît comme la meilleure des défenses.

La définition de la liberté académique échappe en partie à la tentative de législation parce qu’elle s’ancre dans la pratique. Si elle reste sujette au droit commum comme nous l’avons mentionné au début de ce texte et à l’éthique académique, elle échappe aux tentatives de normalisation qui émergent au travers de chartes ou de règlement, et impose à la communauté académique une réflexion et une conscience de ses enjeux.

En l’absence d’autres réactions, les académiques ne sont plus protégé·es, ce qui les plonge très directement dans le champ politique. Les porteuses et porteurs de la recherche sont en quête d’une place pour faire entendre leurs discours dans une société toujours plus autoritaire et répressive.

Remerciements

Ce texte rassemble de nombreuses idées échangées avec des collègues que je remercie chaleureusement, en particulier Caroline Gruson, Manuel Rebuschi, Fanny Gallot, Luc Pelissier et Pascal Maillard.

Notes

1 Code de l’Éducation (s. d.). https://www.legifrance.gouv.fr/codes/texte_lc/LEGITEXT000006071191/.

2 Beaud, Olivier (2021). Le savoir en danger, Menaces sur la liberté académique. Presses Universitaires de France - P.U.F.

3 Maury, Hadrien et Célian Godefroid (2023). « Les libertés académiques en recul ». In : LDH. url : %5Curl%7Bhttps://www.ldh- france.org/wp-content / uploads / 2023 / 11 / DL203 - Actualite - 7.-Les-libertes-academiques-en-recul.pdf%7D.

4 Guthleben, Denis (2024). « Jean Zay ? C’est la République ! » In : Le journal du CNRS. url : https://lejournal.cnrs.fr/billets/jean-zay-cest-la-republique.

5 Éric Fassin, « Libertés académiques et démocratie : tout dire, mais pas n’importe quoi », La Revue des droits de l’homme [En ligne], 26 | 2024,

6 Rogue (2021). Liberté et éthique académiques. https://rogueesr.fr/20211027/.

7 Dieguez S. et Wagner-Egger, P (2021). « Réflexions sur la forme de la Terre. Dans Baechler ». In : L’irrationnel aujourd’hui. url : https://doi.org/10.3917/herm.baech.2021.02.0323; Kyrou, Ariel (2023). « Des conspirations peuvent-elles cultiver un monde commun ? » In : Multitudes 2. url : shs.cairn.info/revue- multitudes-2023-2-page-127?lang=fr.

8 Pinto, Louis (2011). « Neutralité axiologique ». In : Savoir/Agir 16. url : https://doi.org/10.3917/sava.016.0109.

9 Fernandes, Camille (2023). « La liberté académique, une liberté spécifique ? » In : Revue des droits de l’homme 24.

10 Jouan, Marlène (2024). Le féminisme au secours de la science ? https://www.youtube.com/watch?v=ozVClc-6zTk.

11 Fassin, Éric et Caroline Ibos (2021). Défense et illustration des libertés académiques, Textes du colloque "La savante et le politique". Médiapart.

12 Allez Savoir (2024). Qui a peur des sciences sociales ? https://www .youtube.com/watch?v=YVzfffSQpSE.

13https://pinarselek.fr/

14https://www.sciencespo.fr/fr/a-propos-de-fariba-adelkhah-ce-que-lon-sait/

15Les lecteurices intéressé·es par l’ESR pourront constater que la France est bien avancée dans ce processus de transformation.

16 Canada (2022). Loi sur la liberté académique dans le milieu universitaire. https://www . publicationsduquebec.gouv.qc.ca/fileadmin/Fichiers _ client / lois _ et _ reglements/LoisAnnuelles/fr/2022 /2022C21F.pdf.

17 Maillard, Pascal (2021). Liberté académique et justice sociale. https ://blogs . mediapart . fr/pascal - maillard/blog/211021/liberte-academique-et-justice-sociale-12.

18 AEF (2024). Hongrie Pologne comment l’extrême-droite s’attaque aux libertés académiques et à l’autonomie des établissements. https://www.aefinfo.fr/depeche/714761- hongrie-pologne-comment-l-extreme-droite-s-attaque-aux-libertes-academiques-et-a-l-autonomie-des-etablissements.

19On note par exemple une diminution du nombre de candidat·es aux postes de chargé·es de recherche et de maitre·sses de conférences

20https://societes-savantes.fr/publication-du-communique-de-limportance-pour-les-tutelles-de-defendre-la-liberte-academique/ ; Sociétés savantes (2024). De l’importance pour les tutelles de défendre la liberté académique. https://societes- savantes.fr/publication- du-communique-de-limportance-pour-les-tutelles-de- defendre-la-liberte-academique/.

21https://liberte-academique.fr/ ; ALIA (2024). Charte des libertés académiques. https://liberte-academique.fr/wp-content/uploads/2024/10/Charte-ALIA.pdf.

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

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