Ce texte a été écrit à l’occasion d’un débat consacré à l’ouvrage collectif Marx & Foucault. Lectures, usages, confrontations (la Découverte, 2015), dirigé par Christian Laval, Luca Paltrinieri et Ferhat Taylan, au Lieu-dit, le 28 janvier 2015.

 

Les liens entre Marx et Foucault ont fait l’objet de peu d’analyses à ce jour. L’introduction de l’ouvrage en évoque quelques-unes, mais on s’aperçoit à cette occasion qu’elles sont peu nombreuses. C’est surprenant, car ces auteurs comptent parmi les théoriciens critiques les plus influents du 20e siècle. Il faudrait se livrer à des analyses bibliométriques précises, mais il y a peu de doute sur le fait qu’au sein des pensées critiques contemporaines, Marx et Foucault sont les références les plus fréquemment citées. Une première raison de saluer la parution de ce livre est donc qu’il vient combler un manque.   

Ce livre est important également parce qu’il peut faire l’objet d’une double lecture : une lecture académique ou de spécialiste de Marx et/ou de Foucault, mais aussi une lecture militante. Marx et Foucault renvoient à des œuvres au sens classique du terme, au sens de « la Pléiade », où Foucault vient d’ailleurs d’être introduit. Mais ces noms propres désignent aussi des expériences politiques de plus ou moins grande ampleur. C’est évident pour Marx : il n’y a pas si longtemps, près d’un tiers des habitants de la planète vivaient dans des régimes politiques qui se réclamaient – à tort ou à raison – de lui. Mais c’est également vrai de Foucault, qui a fait l’objet de multiples appropriations extra-académiques, par exemple par des collectifs féministes, dans le mouvement altermondialiste, ou encore en France par les intermittents du spectacle. « Changer le monde sans prendre le pouvoir », le fameux mot d’ordre altermondialiste, qui est aussi le titre d’un ouvrage de John Holloway1, a des accents clairement foucaldiens. Par son objet même, Marx & Foucault invite ainsi à mettre en question la distinction entre « lecture savante » et « lecture militante ».

Je prendrai pour point de départ une typologie proposée par Etienne Balibar dans sa contribution à l’ouvrage. Balibar affirme qu’il y a quatre façons de concevoir les rapports entre Marx et Foucault. Premièrement, l’ « articulation » : pour penser un problème donné, on emprunte des idées à Marx et Foucault, et on les combine de manière originale. C’est sans doute le procédé le plus courant dans les pensées critiques aujourd’hui. Deuxième possibilité, la « subsomption ». Dans ce cas, on s’installe résolument dans l’un ou l’autre des cadres théoriques, on est marxiste ou foucaldien, mais on puise chez l’autre auteur des idées que l’on intègre dans le cadre théorique dans lequel on se situe, moyennant des transformations plus ou moins substantielles. 

Troisième possibilité : ce que Balibar appelle la « méta-théorie ». Dans ce cas, on déclare que les œuvres de Marx et Foucault sont des expressions d’une même théorie sous-jacente, et on met au jour cette théorie, en montrant en quoi Marx et Foucault en sont des variantes possibles. Par exemple, on dira que Marx et Foucault sont deux penseurs de la modernité ou du pouvoir, et on indiquera en quoi. Enfin, quatrième possibilité, Marx et Foucault sont inconciliables, car leurs œuvres reposent sur des axiomatiques contradictoires. C’est la position de Balibar lui-même, qui admet néanmoins qu’un « voisinage » existe entre ces deux corpus aux fondements antinomiques.

Je voudrais livrer à la discussion deux autres possibilités pour penser les rapports entre Marx et Foucault, qui ne sont pas évoquées par Balibar, et qui ne sont pas ou moins présentes dans le livre. Ces deux possibilités s’ancrent dans la conjoncture politique actuelle. La première est que Marx et Foucault sont dépassés. Leurs idées demeurent opérantes dans une certaine mesure, mais quelque chose de fondamental a changé dans la structure des sociétés, qui affecte leur actualité à la baisse. La mort de Marx et de Foucault a souvent été annoncée par des secteurs de droite. Mais il existe aussi des positions de ce type au sein des pensées critiques contemporaines. Elles ont ceci d’intéressant qu’elles nous obligent à sortir des routines interprétatives, et à relire ces deux œuvres fondatrices de la gauche radicale différemment.

La deuxième possibilité – la sixième donc, si on suit la typologie de Balibar – est qu’on ne peut parler de Marx et Foucault sans partir de ce qui a eu lieu entre Marx et Foucault, à savoir les marxismes. Penser le lien entre Marx et Foucault suppose dans cette hypothèse de commencer par les marxismes, en tant qu’ils constituent l’actualisation indissociablement théorique et pratique des idées de Marx au 20e siècle. Le livre le fait en partie, puisqu’une section – passionnante – s’intitule « Foucault et les marxismes ». Mais il y a tout lieu d’approfondir cette piste de lecture. J’évoquerai en particulier ce qui pourrait être un « chapitre manquant » du livre : le chapitre consacré à Gramsci et Poulantzas. Gramsci inaugure à l’intérieur du marxisme une lignée spécifique, qui mène à Poulantzas, et qui a formulé à sa manière des problématiques que Foucault abordera par la suite. 

 

Marx, Foucault et l’anthropocène

Première hypothèse de lecture : Marx et Foucault sont dépassés, en l’occurrence par un événement qui casse l’histoire en deux, à savoir la crise environnementale, et l’entrée de l’humanité dans l’ « anthropocène ». Cet argument est énoncé par l’historien indien Dipesh Chakrabarty, un représentant des subaltern studies, qui a récemment écrit plusieurs textes marquants concernant l’écologie2. Il est surprenant de voir Marx et Foucault apparaître dans un débat consacré au changement climatique, et pourtant. Un point crucial est que Chakrabarty a subi l’influence des deux. La variante « américanisée » des subaltern studies qu’il représente se définit en bonne part par le double héritage du marxisme et de la french theory

Chakrabarty se livre à une comparaison entre les crises économiques et la crise écologique. Et il déclare ceci : « A la différence de ce qui se passe lors des crises du capitalisme, il n’y a pas ici [dans le cadre de la crise climatique] de canots de sauvetage pour les riches et les privilégies. » Les dominants se tirent toujours d’affaire lors des crises économiques. Mais ce ne sera pas le cas avec la crise écologique, car nul « canot de sauvetage » n’est disponible pour quitter la planète. Chakrabarty reconnaît volontiers que cette crise comporte une dimension de classe, en ce sens que son impact n’est pas distribué également dans la population. On ne subit pas les pollutions de la même manière selon que l’on est riche ou pauvre. Mais il affirme pourtant qu’elle transcende cette dimension de classe, qu’il s’agit d’une forme de crise nouvelle. Ainsi : « La crise actuelle a révélé certaines conditions d’existence de la forme de vie humaine qui n’ont pas de lien intrinsèque avec la logique des identités capitalistes, nationalistes ou socialistes. »

Pour Chakrabarty, la crise écologique échappe à l’analyse de classe de Marx. Car elle affecte non seulement les ouvriers et les paysans, les « subalternes » que prennent pour objet les subaltern studies, mais l’humanité dans son ensemble. L’ « anthropocène », l’âge où l’homme est devenu une force géologique influant sur les paramètres climatiques, voit ainsi l’efficacité théorique et politique de Marx amoindrie.

Il en va de même de l’efficacité de Foucault. La crise écologique, dit Chakrabarty, nous force à repenser la vieille question de l’humanisme, et notamment la célèbre controverse de l’ « antihumanisme » à laquelle Foucault, Althusser et quelques autres avaient pris part dans les années 1960 et 19703. Contre toute attente, ce débat en apparence daté resurgit dans le contexte de la crise environnementale. A l’époque du dérèglement climatique, affirme Chakrabarty, la survie de l’homme est réellement en danger, et non plus seulement théoriquement. Dans ces conditions, il n’est plus possible de spéculer abstraitement sur l’ « effacement » de l’homme, comme l’avait fait Foucault dans la célèbre conclusion de Les mots et les choses. Car cet effacement est devenu une possibilité réelle.

Pour Chakrabarty, la crise écologique impose pour la première fois de l’histoire de faire émerger les conditions d’une action commune de l’humanité à l’échelle de la planète, qui permettra de répondre au défi du réchauffement de la planète. Elle implique l’élaboration d’un nouvel humanisme, en rupture avec l’ « antihumanisme » structuraliste. L’événement anthropocène annonce ainsi non seulement la fin de la centralité de la lutte des classes, mais invalide toute pensée qui ne prendrait pas ce nouvel humanisme pour horizon.  

 

Marx & Foucault… Gramsci & Poulantzas

Voici une autre façon de concevoir le lien entre Marx et Foucault. On trouve dans le livre non seulement des analyses consacrées à Marx et Foucault, mais aussi aux rapports entre Foucault et les marxistes : Lukacs, Sartre et Althusser notamment. Entre Marx et Foucault, les marxismes ont eu lieu, et il n’est pas dit que l’on puisse réfléchir au lien entre Marx et Foucault en enjambant le « siècle des marxismes ». On pourrait cependant approfondir les analyses entamées par le livre en réfléchissant aux liens entre Marx, Foucault, Gramsci et Poulantzas. Pourquoi ces deux-là ?

Dès les années 1920 et 1930, Gramsci a anticipé une série de problématiques foucaldiennes, notamment tout ce qui concerne la part « extra-étatique » du pouvoir, ou les « micro-pouvoirs ». Mais il les a anticipées de l’intérieur du marxisme, dans le cadre d’une réflexion portant sur les évolutions du capitalisme, et l’incapacité des marxismes dominants de son temps à les appréhender. La lecture du Cahier de prison n° 22, intitulé « Américanisme et fordisme », est édifiante à cet égard. Les concepts d’ « hégémonie », d’ « Etat intégral », de « société civile » renvoient à la fois au renforcement de l’Etat moderne dans le contexte de la crise des années 1920 et 1930, et à la constitution de ce que Gramsci appelle des « appareils hégémoniques privés », qui sont extérieurs à l’Etat strictement conçu. Bob Jessop, parmi d’autres, a relevé la proximité des approches de Gramsci et de Foucault en la matière4.

Au passage, il existe une correspondance entre Foucault et le traducteur des Cahiers de prison en anglais, Joseph Buttigieg. Foucault écrit dans une lettre à Buttigieg, à propos de Gramsci : « C’est un auteur plus souvent cité que réellement connu. »5 On ne sait pas si Foucault avait lu Gramsci… Une investigation systématique des liens entre ces deux penseurs reste en tout cas à mener.

Poulantzas, quant à lui, est le premier marxiste à prendre Foucault au sérieux. Dans L’Etat, le pouvoir, le socialisme, il y a tout un livre dans le livre, qui est la discussion par Poulantzas des thèses de Foucault. Poulantzas critique certaines d’entre elles en s’appuyant sur le marxisme, mais il soumet également à critique certaines idées marxistes en s’appuyant sur Foucault. La thèse de la « productivité du pouvoir », l’idée que le pouvoir n’est pas seulement coercitif ou répressif, mais qu’il produit du social et des individus, est clairement reprise à son compte par Poulantzas.

Si Gramsci et Poulantzas sont des points de départ interprétatifs féconds, c’est également du fait de la conjoncture politique dans laquelle nous sommes plongés. En Europe aujourd’hui, la gauche radicale est au pouvoir ou aux portes du pouvoir dans deux pays : la Grèce avec Syriza, et l’Espagne avec Podemos. Le bilan de Syriza depuis une année n’est rien moins que catastrophique, mais peu importe ici. Il est intéressant de constater que dans leurs écrits et leurs interventions politiques, les dirigeants de Syriza et Podemos se réclament principalement de deux penseurs : Gramsci et Poulantzas.

L’institut de réflexion et de formation de Syriza (à l’origine de l’une de ses composantes, Synaspismos) se nomme par exemple Institut Poulantzas. Il est dirigé par le philosophe Aristidis Baltas, devenu ministre de la culture dans le gouvernement Tsipras. Plus généralement, la direction de Syriza est imprégnée des idées de Poulantzas, ou d’une certaine lecture de ses idées, et notamment de l’ « eurocommunisme » auquel souscrivait Poulantzas à la fin de sa vie6.  

Le livre de Pablo Iglesias récemment traduit en français montre que le chef de file de Podemos place son action sous l’autorité de Gramsci (et de la série télévisée Game of thrones…)7. La « bataille pour l’hégémonie culturelle » qu’il livre dans les médias espagnols se réclame – à tort ou à raison – de l’auteur des Cahiers de prison. Inigo Errejon, le secrétaire politique de Podemos, cite lui aussi fréquemment Gramsci. Il a récemment publié en espagnol un livre d’entretien avec Chantal Mouffe, la coauteure et compagne d’Ernesto Laclau. Laclau et Mouffe ont élaboré dans les années 1980 ce qui est sans doute l’interprétation de Gramsci la plus influente aujourd’hui.

La référence à Gramsci et à Poulantzas est donc politiquement opérante en Europe. Dans les pays où l’hégémonie du néolibéralisme est contestée à l’échelle d’un Etat entier, c’est principalement de Gramsci et de Poulantzas que se réclament ceux qui mènent la fronde. Il faudrait s’interroger sur les raisons de ce constat. Le fait que Gramsci et Poulantzas soient des penseurs de l’Etat, de sa capture et de sa transformation radicale, et non seulement des penseurs de la « résistance » au pouvoir, est une partie de l’explication. Quoiqu’il en soit, comme avec Chakrabarty et l’anthropocène, concevoir le rapport entre Marx et Foucault en partant de Gramsci et Poulantzas permet de s’assurer que l’interprétation de leurs idées est fermement branchée sur la conjoncture politique du moment.

 

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Image du bandeau : extrait de la couverture de Marx & Foucault.

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références   [ + ]

1. Voir John Holloway, Changer le monde sans prendre le pouvoir. Le sens de la révolution aujourd’hui, Paris, Syllepse, 2008.
2. Voir par exemple Dipesh Chakrabarty, « Le climat de l’histoire : quatre thèses », in Revue internationale des livres et des idées, n°15, 2010. Les deux citations qui suivent sont tirées de ce texte.
3. Pour une évocation de cette controverse, voir Daniel Bensaïd, « La mort d’Althusser. Un univers de pensée aboli », novembre 1990.
4. Voir par exemple Bob Jessop, State power, Londres, Polity, 2007.
5. Cité par Peter D. Thomas, The Gramscian Moment: Philosophy, Hegemony, and Marxism, Leiden, Brill, 2009, p. 12.
6. Voir Fabien Escalona, « Syriza, Podemos, et l’héritage eurocommuniste », Mediapart, 28 janvier 2015.
7. Voir Pablo Iglesias, La démocratie face à Wall Street, Paris, les Arènes, 2015.