revue de critique communiste

revue de critique communiste

Vous lisez
Matraques d’hier et de demain
14 avril 2026

Matraques d’hier et de demain


Extension abusive de la catégorie de « terrorisme », disqualification en tant que « violence politique » de toute contestation un tant soit peu conséquente, répression tous azimuts des groupes sociaux les plus vulnérables et des mobilisations sociales qui en sont solidaires : l’idéologie sécuritaire bat son plein. À partir d’exemples principalement italiens, Piervittorio Milizia décrit ici, dans un texte rédigé avant le référendum perdu par Giorgia Meloni, des tendances autoritaires qui se déploient aussi en France et plus largement en Europe.

Lorsqu’on observe et commente l’actualité pendant un certain laps de temps, il devient assez facile d’apprendre à prévoir certaines dynamiques qui, inévitablement, finiront par définir l’orientation du débat public.

Par exemple, je sais avec certitude que, si près d’un millier de migrant·es se noient en Méditerranée en à peine deux semaines, nous – les gentils – nous indignerons, peut-être posterons-nous une story sur Instagram, puis l’affaire s’arrêtera là. De la même manière, je sais que si 60 000 personnes descendent dans la rue, il y aura quelques affrontements entre manifestant·es et police et que, indépendamment de leur gravité réelle, cela suffira pour qu’un gouvernement quelconque invoque la nécessité de nouvelles mesures sécuritaires.

Le point de départ de cette réflexion, pour être clair, est la grande manifestation qui s’est tenue à Turin le 31 janvier dernier contre l’expulsion forcée du centre social Askatasuna, depuis près de trente ans l’un des principaux lieux de rencontre et d’organisation de la gauche extraparlementaire italienne.

Mettons les choses au clair : je n’ai aucun intérêt à entrer dans le débat sur la légitimité de la violence politique, ni à répondre à celles et ceux qui, sans aucune honte, vont jusqu’à convoquer la mémoire du pauvre Cossiga – homme politique démocrate-chrétien devenu célèbre dans les années 1970 pour ses méthodes très dures de répression des manifestations – pour soutenir que les « violences » commises dans les rues de Turin étaient le fait d’« infiltrés ». D’autres (en fait, beaucoup trop de gens) s’y sont déjà essayés et poursuivre dans cette voie reviendrait, à mon avis, à passer complètement à côté du cœur du problème.

Raccommoder de vieilles ficelles rhétoriques

Par le passé, des événements de ce type étaient réduits à des déviances liées au malaise juvénile, à une stupide envie de tout casser, parfaitement résumée par l’interview – très célèbre en Italie et, à l’époque, immédiatement transformée en mème – du jeune homme enthousiaste à propos des affrontements survenus à Milan lors du cortège du 1er Mai 2015. En ce qui concerne les faits de Turin, en revanche, le ministre de l’Intérieur Matteo Piantedosi a adopté un tout autre ton et ne s’est pas privé de parler de « terrorisme urbain  » – une définition normalement utilisée pour désigner les groupes armés de gauche apparus entre les années 1960 et 1970, tels que les Tupamaros, Septembre noir, l’IRA ou les Brigades rouges.

Peu importe qu’un tel rapprochement n’ait strictement aucun sens sur le plan historique, politique ou même simplement logique ; la droite se mobilise pour exiger que la société entière fasse sa part dans la lutte contre le retour de ce fantôme du XXe siècle et l’accusation a été de nouveau utilisée par la presse pro-gouvernementale à peine une semaine plus tard pour désigner celles et ceux qui manifestaient à Milan contre l’organisation des Jeux olympiques d’hiver (et le centre-gauche, bien qu’il n’en retire aucun avantage politique, s’est prêté volontiers à ce jeu en se joignant au chœur des condamnations réactionnaires et sécuritaires). Le spectre en question, qu’on se comprenne bien, n’est toutefois pas celui de la lutte des classes, mais celui d’une violence générique, présentée comme absolument gratuite et vidée de tout contenu politique.

Cela, d’ailleurs, s’explique aisément comme un prétexte rhétorique typique de l’époque dans laquelle nous vivons, celle de la « fin de l’Histoire », un prétexte fondé sur la disqualification a priori de toute remise en cause du système en place : le capitalisme a gagné et there is no alternative. En raisonnant de la sorte, il devient en outre possible de nier toute légitimité à la soi-disant partie « antagoniste », qui passe du statut d’adversaire à celui de monstre, puis d’ennemi de la société tout entière. Pour paraphraser le groupe Indochine, la guerre est finie – leurs mauvais rêves aussi.

Ce qui devrait réellement inquiéter, c’est que cette tendance ne se limite pas aux événements les plus récents ; depuis plusieurs années déjà, la chronique italienne est ponctuellement remplie d’affaires judiciaires faisant explicitement référence à la catégorie du terrorisme. À commencer par le cas d’Alfredo Cospito, l’anarchiste placé au régime de détention dure en 2022 pour de vagues appels à la lutte partagés avec ses camarades, jusqu’à l’affaire plus récente de l’imam turinois Mohamed Shahin, frappé par un arrêté d’expulsion émis directement par le ministère de l’Intérieur pour avoir publiquement soutenu l’offensive du 7 octobre lors d’une manifestation en faveur de la Palestine. Plus emblématique encore est peut-être la situation de Mohammad Hannoun, président de l’Association des Palestiniens d’Italie, actuellement en détention provisoire pour financement présumé du Hamas sur la seule base d’enquêtes israéliennes déjà jugées peu fiables par la magistrature italienne.

Centres sociaux, anarchistes, militant·es pro-Palestine : tous tombent sous la définition arbitraire de « terroristes », donc tous déchets sociaux à réprimer, frapper, expulser, emprisonner à vie. On pourrait justement objecter que le gouvernement Meloni s’inscrit dans une tradition politique historiquement vouée à la répression de la dissidence et rappeler que l’accusation de terrorisme a toujours été utilisée comme un dispositif politico-judiciaire contre les oppositions dérangeantes – pour rester en Italie, l’exemple de manuel est celui du tristement célèbre « procès du 7 avril », par lequel on tenta d’imputer aux militant·es de l’Autonomie ouvrière les crimes des Brigades rouges.

Pour répondre à cette objection, il suffit toutefois de regarder le contexte européen dans son ensemble : malgré tout, le continent apparaît aujourd’hui bien plus uni qu’on ne le croit, du moins en ce qui concerne certaines tendances historiques majeures. En élargissant le regard, on constate immédiatement que, parmi les principaux pays de l’Union, l’Italie est sans doute celui dont le gouvernement est le plus ouvertement réactionnaire et peut-être le seul à faire des mesures sécuritaires une véritable raison d’être, similairement à Donald Trump dont le gouvernement italien partage la bataille contre les mouvements antifascistes et Francesca Albanese ; cela n’implique toutefois en aucun cas qu’ailleurs en Europe la répression soit significativement moins violente.

Les exemples ne manquent pas et, dans ce raisonnement, le cas le plus limpide est sans doute celui de la France. Depuis l’arrivée à la présidence du libéral-autoritaire Emmanuel Macron, le pays a été périodiquement traversé par d’immenses mouvements sociaux auxquels l’exécutif a toujours répondu avec une extrême brutalité, dans un climat d’omnipotence policière largement perçue. La situation est encore plus grave pour les personnes racisées, comme le montrent clairement l’adoption de lois ouvertement islamophobes justifiées par le prétendu « séparatisme islamique », ou encore la posture adoptée face aux protestations ayant éclaté en Nouvelle-Calédonie contre un projet de loi qui aurait marginalisé l’électorat autochtone – proclamation de l’état d’urgence sur l’île, blocage de TikTok et déportation vers la métropole de plusieurs leaders indépendantistes. Bref, il s’agit déjà d’une situation largement favorable à la diabolisation des forces politiques de gauche, abusivement déportées à l’« extrême gauche », sans besoin qu’il y ait le Rassemblement National au pouvoir.

Les choses ne vont guère mieux au Royaume-Uni, où le groupe d’action politique directe Palestine Action a été officiellement reconnu comme organisation terroriste par le gouvernement du travailliste Keir Starmer, entraînant un durcissement net des conditions de détention des militant·es emprisonné·es ; huit d’entre eux ont même entamé une grève de la faim en novembre, achevée il y a seulement quelques jours après des mois durant lesquels l’exécutif avait continué à refuser d’entendre leurs revendications.

La réponse aux mobilisations de solidarité avec la population de Gaza a également été d’une violence extrême en Allemagne et, toujours dans ce pays, se déroule depuis 2023 une série de procès visant des militant·es de gauche accusé·es sans fondement de faire partie d’une seule et même association de malfaiteurs les liant tous entre eux : la fantomatique « bande du marteau ». Parmi les prétendu·es membres figure Maja T., illégalement extradée vers la Hongrie, où, au moment même où j’écris ces lignes, elle a été condamnée à huit ans de prison pour des accusations similaires à celles qui avaient été portées contre l’actuelle députée européenne Ilaria Salis et le militant antifasciste italo-albanais Gino Abazaj.

Bref, que le pouvoir soit exercé par des forces politiques autoritaires ou par d’autres, plus traditionnelles, les choses ne changent pas fondamentalement : les dissident·es sont, une fois de plus, tous des terroristes. Cela, d’ailleurs, ne devrait pas surprendre ; des auteur·rices comme l’avocate Elsa Marcel ou l’historien italien Elio Catania ont clairement montré que de telles attitudes répressives sont en réalité cohérentes avec la pensée libérale et avec sa trajectoire historique des dernières décennies. Le résultat paradoxal est que les autoproclamés défenseurs de l’ordre et de la légalité se retrouvent, en fin de compte, à être les premiers et les plus sérieux adversaires de l’État de droit.

Par le passé, des abus aussi manifestes à l’encontre des populations européennes étaient difficilement revendiqués par les gouvernements comme des médailles à accrocher à leur poitrine et, plus généralement, les seules exceptions transversalement tolérées étaient celles dirigées vers l’extérieur – à savoir le durcissement incontrôlé des politiques migratoires et les violations du droit international, désormais pleinement normalisées au point que ces questions attirent rarement l’attention du grand public, si ce n’est pour provoquer un trouble sporadique, purement moral et dépourvu de profondeur dialectique, au sein de certaines composantes du libéralisme progressiste.

Une nouvelle torsion répressive et autoritaire

Il ne s’agit pas de spécificités isolées, mais de la confirmation que c’est précisément aux marges de la mondialisation, là où s’achève ce que le philosophe marxiste italien Domenico Losurdo appelait la « communauté des hommes libres », que le libéralisme révèle son visage le plus brutal, agressif et mortifère – l’espace de la nécropolitique, dans les mots de l’historien camerounais Achille Mbembe, qui constitue finalement la prolongation contemporaine de la dualité juridique typique des systèmes coloniaux. Ce qui est intéressant, à ce stade, est donc de constater qu’aujourd’hui cet espace s’est encore rétréci, jusqu’à pénétrer le cœur même de nos vies quotidiennes.

Cette torsion répressive et autoritaire ne surgit pas du néant et ne vise pas à éliminer une menace interne réelle – quand bien même l’Italie aurait connu, ces derniers mois, une légère augmentation des mobilisations sociales, aucune organisation ne semble aujourd’hui en mesure de faire émerger, sur ces bases, un véritable projet d’avenir. Ce qui la rend possible, au contraire, c’est la défaite déjà évoquée des mouvements de gauche, tandis que ce qui la rend nécessaire est la crise systémique extrêmement profonde qui traverse l’Occident libéral. Définir les choses ainsi revient à reconnaître que le contexte social et politique qui permet tout cela n’est pas si différent de celui qui a conduit à l’affirmation du trumpisme, interprétable comme une réaction face au bouleversement du contexte international et à la désagrégation progressive de l’impérialisme occidental.

En d’autres termes, il s’agit d’une manifestation de la manière dont l’Europe elle-même, qui se veut la championne de la plus pure et limpide démocratie libérale, se prépare à un futur affrontement global aux côtés des États-Unis, indépendamment de toute apparente incompréhension ou tension avec l’actuelle administration républicaine. Après tout, ces dernières années, les déclarations en ce sens se sont faites de plus en plus explicites et il est significatif qu’une figure comme la présidente de la Commission européenne – une fonction auparavant perçue comme presque symbolique – s’exprime désormais ouvertement dans cette direction.

Dans ce moment extrêmement délicat sur le plan politique, la gauche antagoniste n’est malheureusement en aucun cas une menace réelle ou potentielle, mais simplement un espace marginal parmi d’autres sur lequel exercer et expérimenter des dispositifs répressifs en vue de situations critiques futures bien plus graves. Comme les migrant·es ou les victimes des guerres jusqu’ici qualifiées de « missions de paix », la gauche est elle aussi devenue, pour le libéralisme européen décrépit – qu’il soit progressiste ou conservateur – un terrain sur lequel déployer sa force afin de montrer ses muscles et d’indiquer clairement que les temps ont changé. Il s’agit d’un prolongement de la même dynamique qui, depuis l’invasion russe de l’Ukraine, avait conduit à une obsession de la censure des positions considérées, à tort ou à raison, comme prorusses.

Beaucoup d’entre nous, à l’époque, y consentaient (après tout, pourquoi sympathiser avec un criminel de guerre comme Poutine ?) ; la guerre et le génocide à Gaza ont ensuite révélé le véritable visage de cette tendance, suivi par le soutien mal caché aux agressions au Venezuela et à l’Iran. L’étau se resserre et nous en sommes, inévitablement, exclu·es – tout simplement parce que nous ne sommes pas jugé·es mobilisables. À bien y regarder, même les technologies employées dans le domaine militaire sont les mêmes que celles utilisées pour la gestion des « nouveaux » ennemis intérieurs ; autrement dit, la stigmatisation n’est nullement seulement symbolique, mais implique de plus en plus des dispositifs de violence bien réelle.

De manière quelque peu polémique, on pourrait affirmer qu’en somme, face à sa propre crise systémique, le libéralisme réagit en transformant une partie de sa propre population en sujets coloniaux. D’ailleurs, dans ce jeu de massacre, nous sommes tombés dedans comme des novices. Très nombreux sont celles et ceux, à gauche, qui se sont illusionné·es, depuis l’époque des procès visant Giulio Andreotti et Silvio Berlusconi, en croyant que le pouvoir judiciaire pouvait, pour une raison quelconque, être notre allié et non, comme il l’est en réalité, un adversaire naturel.

Marx et Engels l’avaient déjà affirmé à la fin du XIXe siècle, en voyant dans le droit non pas une garantie universelle de justice et de protection contre les abus, mais un instrument de pouvoir parmi d’autres entre les mains de la bourgeoisie. Les deux philosophes allemands en avaient en particulier compris le rôle comme moyen de dissimuler la violence inhérente aux rapports entre classes sociales : pour être clair, la loi détermine une situation donnée et, en même temps, la fige dans le temps comme si elle était naturelle et inévitable.

De ce fait, le droit est tendanciellement peu affecté par les transformations de la société qu’il gouverne et c’est précisément pour cette raison qu’il peut, de temps à autre, sembler agir dans l’intérêt collectif – pensons au blocage des déportations de migrant·es vers l’Albanie ou à la mise sous surveillance du parti d’extrême droite allemand AfD. En disant cela, on ne veut toutefois pas omettre le rôle également progressiste joué par la bourgeoisie, « classe éminemment révolutionnaire », au cours de l’histoire ; il est donc nécessaire de souligner que le droit bourgeois a néanmoins constitué un progrès fondamental par rapport aux formes qui l’ont précédé.

Encore une fois, le problème est plutôt que la bourgeoisie est capable de formuler de grandes promesses d’émancipation, mais n’est pas, de par sa propre nature, en mesure de les tenir jusqu’au bout – même lorsque tout va bien et à plus forte raison dans les moments de crise. Le droit, la magistrature et l’État de surveillance demeurent ainsi ancrés dans l’ancien monde où le libéralisme fonctionnait encore, et ce n’est que pour cette raison qu’ils donnent parfois l’impression de s’opposer aux mesures les plus réactionnaires.

Qu’il soit bien clair qu’il ne s’agit là que d’une apparence : la normalité n’est pas celle de l’État luttant contre les fascismes, mais bien celle des 254 morts causées par la loi Reale de 1975 à 1989, des suicides provoqués des anarchistes Sole et Baleno, du G8 de Gênes du 2001, des 67 personnes tuées par la police depuis 2000, des suicides répétés en détention et des tortures au centre pénitentiaire pour mineurs Beccaria de Milan. Et cela en se limitant au seul cas italien.

Il apparaît ainsi clairement que le rôle prétendument progressiste des gardiens de la loi n’est qu’une illusion éphémère. Et pourtant, cela suffit encore à alimenter la plainte permanente des droites – normalement liée à la conviction que la liberté d’expression leur serait refusée, malgré leur omniprésence médiatique et leur domination du débat public, voire des espaces de discussion eux-mêmes – et à les pousser à réclamer une réforme de la justice au nom d’un garantisme entièrement autoréférentiel.

Il s’agit une fois de plus du cas de l’Italie, où le gouvernement de Meloni s’est fait le promoteur d’une réforme de la justice rejetée lors du référendum des 22 et 23 mars ; le projet a été présenté, en même temps, comme une défense contre les erreurs judiciaires et contre le laxisme face à la criminalité et, en particulier, à l’égard des immigrés. En réalité, l’objectif du gouvernement italien était précisément d’exercer un contrôle politique accru sur le travail des magistrats afin de protéger ses propres malversations (et ce n’est pas un hasard si cela renvoie directement aux anciens projets putschistes de l’ancienne loge P2) et d’orienter les enquêtes à son avantage – aujourd’hui contre les immigrés, demain on verra.

En somme, la droite se révèle une fois de plus championne d’un dualisme inconciliable lorsqu’il est question de droit. On l’a vu très clairement en France lorsque l’ancien président conservateur Nicolas Sarkozy a été transféré en prison pour purger une peine de cinq ans liée à des financements électoraux reçus pour la campagne présidentielle de 2007 de la part de Mouammar Kadhafi. Mais la prison n’est pas la même pour tout le monde : en plus d’avoir bénéficié d’un traitement pour le moins privilégié, garanti directement par le ministre de la Justice Gérald Darmanin en personne, il en est sorti au bout de trois semaines à peine.

Cela a suffi pour que Sarkozy se découvre une vocation littéraire et que paraissent, dès le début du mois de décembre, ses mémoires de prison, ironiquement intitulées Le Journal d’un prisonnier. L’ouvrage – qui s’est vendu à pas moins de cent mille exemplaires en moins d’une semaine sous l’effet d’une généreuse couverture médiatique – mérite d’être lu uniquement pour certains passages particulièrement comiques : le même homme qui, en tant que ministre de l’Intérieur, avait renforcé les politiques sécuritaires et durci les conditions de détention se plaint désormais de devoir demander du papier toilette aux surveillants ou de l’inconfort d’utiliser le téléphone de la cellule en restant obligatoirement debout.

Sarkozy, qui va jusqu’à affirmer, contre toute décence, avoir eu moins de droits que les autres détenus, raconte également s’être consacré à la lecture du Comte de Monte-Cristo et en vient à se comparer à Alfred Dreyfus, atteignant son apogée lorsqu’il affirme, de manière inexplicable, avoir interprété comme un signe de la Providence le fait que, lors de sa première nuit en cellule, un match du Paris-Saint-Germain passait à la télévision. Non content de cela, l’ancien président démontre n’avoir tiré que peu d’enseignements de son expérience carcérale en se disant prêt à rompre le cordon sanitaire contre le Rassemblement national de Marine Le Pen pour s’y allier. Comme on le disait plus haut : des jérémiades sans contenu.

L’impasse de l’ivresse légaliste

Mais où était la gauche française pendant que Sarkozy vivait de telles horreurs ? Elle célébrait son incarcération, précisément parce que, comme on l’a dit, elle vit encore dans l’illusion que la loi constitue un espace de confrontation neutre et qu’elle finira, tôt ou tard, par se tourner vers nous pour sauver la démocratie. Cette ivresse légaliste est d’ailleurs celle qui a conduit, après les événements de 2001, à la fracture entre la gauche modérée et celle des mouvements en Italie, une fracture qui s’est depuis tellement élargie que des thèmes comme les violences policières ou les droits des détenu·es ont pratiquement disparu du débat institutionnel.

Bien au contraire, le centre-gauche semble engagé dans une compétition avec la droite pour démontrer à quel point il est éloigné de ces positions et, dès que l’occasion se présente, il se montre toujours plus volontiers aux côtés des forces de l’ordre ou de l’ancien député condamné pour faillite frauduleuse Denis Verdini plutôt qu’aux côtés des manifestant·es – on l’a encore vu après les événements de Turin, malgré la documentation abondante de violences policières. Une stupidité politique manifeste, qui va de pair avec une absence totale d’humanité.

Après tout, nul besoin d’un effort particulier de radicalisme politique pour reconnaître que « des prisons surpeuplées et abandonnées à elles-mêmes, comme les prisons italiennes, ne sont pas un instrument exemplaire de punition, mais une institution antiméritocratique et hors-la-loi, qui met encore davantage en danger la sécurité des citoyens ». Des mots qui n’ont pas été prononcés par un quelconque anarcho-insurrectionnaliste, mais par l’ancien maire post-fasciste de Rome Gianni Alemanno, détenu à Rebibbia depuis le 31 décembre 2024 à la suite d’une condamnation dans le cadre du procès « Mafia Capitale ». Aussi évident soit-il qu’Alemanno mène la bataille pour des prisons plus humaines par pur intérêt personnel, il reste un fait : au moins fait-il quelque chose, tandis que nous nous contentons d’applaudir juges et policiers lorsque, pour une fois, ils infligent aux autres ce qu’ils nous infligent habituellement – comme cela s’est produit, toutes proportions gardées, pendant la période de la pandémie.

La situation d’Alemanno – et, pourquoi pas, celle de l’ancien terroriste nazi et aujourd’hui employé dans un journal de gauche pour parler de la situation critique des prisons Valerio Fioravanti – me rappelle de près un passage de Limonov dans lequel Emmanuel Carrère affirme qu’« une règle, atroce mais rarement démentie, veut que bourreaux et victimes finissent par échanger leurs rôles ». Pour ma part, je ne crois pas vraiment que les choses se passent ainsi et cela me semble être une simplification forcée, utile uniquement à légitimer le cynisme de l’auteur.

Je suis en revanche d’accord avec ce qui est affirmé à la ligne suivante : « il faut s’adapter rapidement, et ne pas avoir l’estomac délicat, pour rester toujours du côté de ces dernières ». Non pas parce que les bourreaux recèleraient une candeur intrinsèque à retrouver, mais parce que la liste des victimes peut s’allonger toujours davantage et, effectivement, elle le fait à une vitesse inquiétante. La faute la plus grave que nous pourrions commettre, à ce stade, serait de nous laisser prendre au dépourvu face à cette possibilité désormais bien réelle et de refuser de regarder en face le visage terrifiant que prend la réalité autour de nous – de plus en plus semblable aux mondes racistes et autoritaires des films Z de Costa-Gavras et Children of Men de Cuarón, juste pour faire une autre référence pop.

La répression des manifestations italiennes et, plus récemment, le théâtre politico-médiatique monté en France contre le militantisme antifasciste et La France Insoumise à la suite de la mort du néonazi Quentin Deranque s’inscrivent tous dans un dessein politique précis : l’ambition des gouvernements européens de trouver un moment de rupture, un « moment Charlie Kirk » qui légitime un resserrement accru contre toute forme de dissidence interne, le tout en préparation des conflits extérieurs de demain.

Dans ce contexte, on a largement dépassé la longue phase post-historique de l’égalisation polémique entre fascisme et communisme pour arriver à ce qui en constitue inévitablement l’étape suivante : l’acceptation d’éléments du discours de l’extrême droite et la mise de côté définitive de toute forme de contestation du capitalisme. La démocratie libérale ne meurt pas et personne n’est en train d’en trahir les valeurs, elle nous montre simplement son véritable visage cruel, violent et hypocrite. Il est naïf, dans ce sens, de se demander pourquoi la politique institutionnelle condamne à l’unisson l’antifascisme militant ou la solidarité avec la Palestine, tout en se taisant sur les agressions bien plus nombreuses et sérieuses de la police et des néofascistes : elles font naturellement partie du système et servent à en soutenir l’existence.

Au lieu de nous limiter à réclamer des enquêtes judiciaires qui blanchiraient les nôtres, nous devons nous faire trouver lucides et organisés face à cette métamorphose plus violente du capital. Car s’il est vrai que nous avons déjà perdu, peut-être n’avons-nous pas encore compris à quel point les prochaines matraques qui nous frapperont seront dures.

14 avril 2026

Matraques d’hier et de demain

Extension abusive de la catégorie de « terrorisme », disqualification en tant que « violence politique » de toute contestation un tant soit peu conséquente, répression tous azimuts des groupes sociaux les plus vulnérables et des mobilisations sociales qui en sont solidaires : l’idéologie sécuritaire bat son plein. À partir d’exemples principalement italiens, Piervittorio Milizia décrit ici, dans un texte rédigé avant le référendum perdu par Giorgia Meloni, des tendances autoritaires qui se déploient aussi en France et plus largement en Europe.

Lorsqu’on observe et commente l’actualité pendant un certain laps de temps, il devient assez facile d’apprendre à prévoir certaines dynamiques qui, inévitablement, finiront par définir l’orientation du débat public.

Par exemple, je sais avec certitude que, si près d’un millier de migrant·es se noient en Méditerranée en à peine deux semaines, nous – les gentils – nous indignerons, peut-être posterons-nous une story sur Instagram, puis l’affaire s’arrêtera là. De la même manière, je sais que si 60 000 personnes descendent dans la rue, il y aura quelques affrontements entre manifestant·es et police et que, indépendamment de leur gravité réelle, cela suffira pour qu’un gouvernement quelconque invoque la nécessité de nouvelles mesures sécuritaires.

Le point de départ de cette réflexion, pour être clair, est la grande manifestation qui s’est tenue à Turin le 31 janvier dernier contre l’expulsion forcée du centre social Askatasuna, depuis près de trente ans l’un des principaux lieux de rencontre et d’organisation de la gauche extraparlementaire italienne.

Mettons les choses au clair : je n’ai aucun intérêt à entrer dans le débat sur la légitimité de la violence politique, ni à répondre à celles et ceux qui, sans aucune honte, vont jusqu’à convoquer la mémoire du pauvre Cossiga – homme politique démocrate-chrétien devenu célèbre dans les années 1970 pour ses méthodes très dures de répression des manifestations – pour soutenir que les « violences » commises dans les rues de Turin étaient le fait d’« infiltrés ». D’autres (en fait, beaucoup trop de gens) s’y sont déjà essayés et poursuivre dans cette voie reviendrait, à mon avis, à passer complètement à côté du cœur du problème.

Raccommoder de vieilles ficelles rhétoriques

Par le passé, des événements de ce type étaient réduits à des déviances liées au malaise juvénile, à une stupide envie de tout casser, parfaitement résumée par l’interview – très célèbre en Italie et, à l’époque, immédiatement transformée en mème – du jeune homme enthousiaste à propos des affrontements survenus à Milan lors du cortège du 1er Mai 2015. En ce qui concerne les faits de Turin, en revanche, le ministre de l’Intérieur Matteo Piantedosi a adopté un tout autre ton et ne s’est pas privé de parler de « terrorisme urbain  » – une définition normalement utilisée pour désigner les groupes armés de gauche apparus entre les années 1960 et 1970, tels que les Tupamaros, Septembre noir, l’IRA ou les Brigades rouges.

Peu importe qu’un tel rapprochement n’ait strictement aucun sens sur le plan historique, politique ou même simplement logique ; la droite se mobilise pour exiger que la société entière fasse sa part dans la lutte contre le retour de ce fantôme du XXe siècle et l’accusation a été de nouveau utilisée par la presse pro-gouvernementale à peine une semaine plus tard pour désigner celles et ceux qui manifestaient à Milan contre l’organisation des Jeux olympiques d’hiver (et le centre-gauche, bien qu’il n’en retire aucun avantage politique, s’est prêté volontiers à ce jeu en se joignant au chœur des condamnations réactionnaires et sécuritaires). Le spectre en question, qu’on se comprenne bien, n’est toutefois pas celui de la lutte des classes, mais celui d’une violence générique, présentée comme absolument gratuite et vidée de tout contenu politique.

Cela, d’ailleurs, s’explique aisément comme un prétexte rhétorique typique de l’époque dans laquelle nous vivons, celle de la « fin de l’Histoire », un prétexte fondé sur la disqualification a priori de toute remise en cause du système en place : le capitalisme a gagné et there is no alternative. En raisonnant de la sorte, il devient en outre possible de nier toute légitimité à la soi-disant partie « antagoniste », qui passe du statut d’adversaire à celui de monstre, puis d’ennemi de la société tout entière. Pour paraphraser le groupe Indochine, la guerre est finie – leurs mauvais rêves aussi.

Ce qui devrait réellement inquiéter, c’est que cette tendance ne se limite pas aux événements les plus récents ; depuis plusieurs années déjà, la chronique italienne est ponctuellement remplie d’affaires judiciaires faisant explicitement référence à la catégorie du terrorisme. À commencer par le cas d’Alfredo Cospito, l’anarchiste placé au régime de détention dure en 2022 pour de vagues appels à la lutte partagés avec ses camarades, jusqu’à l’affaire plus récente de l’imam turinois Mohamed Shahin, frappé par un arrêté d’expulsion émis directement par le ministère de l’Intérieur pour avoir publiquement soutenu l’offensive du 7 octobre lors d’une manifestation en faveur de la Palestine. Plus emblématique encore est peut-être la situation de Mohammad Hannoun, président de l’Association des Palestiniens d’Italie, actuellement en détention provisoire pour financement présumé du Hamas sur la seule base d’enquêtes israéliennes déjà jugées peu fiables par la magistrature italienne.

Centres sociaux, anarchistes, militant·es pro-Palestine : tous tombent sous la définition arbitraire de « terroristes », donc tous déchets sociaux à réprimer, frapper, expulser, emprisonner à vie. On pourrait justement objecter que le gouvernement Meloni s’inscrit dans une tradition politique historiquement vouée à la répression de la dissidence et rappeler que l’accusation de terrorisme a toujours été utilisée comme un dispositif politico-judiciaire contre les oppositions dérangeantes – pour rester en Italie, l’exemple de manuel est celui du tristement célèbre « procès du 7 avril », par lequel on tenta d’imputer aux militant·es de l’Autonomie ouvrière les crimes des Brigades rouges.

Pour répondre à cette objection, il suffit toutefois de regarder le contexte européen dans son ensemble : malgré tout, le continent apparaît aujourd’hui bien plus uni qu’on ne le croit, du moins en ce qui concerne certaines tendances historiques majeures. En élargissant le regard, on constate immédiatement que, parmi les principaux pays de l’Union, l’Italie est sans doute celui dont le gouvernement est le plus ouvertement réactionnaire et peut-être le seul à faire des mesures sécuritaires une véritable raison d’être, similairement à Donald Trump dont le gouvernement italien partage la bataille contre les mouvements antifascistes et Francesca Albanese ; cela n’implique toutefois en aucun cas qu’ailleurs en Europe la répression soit significativement moins violente.

Les exemples ne manquent pas et, dans ce raisonnement, le cas le plus limpide est sans doute celui de la France. Depuis l’arrivée à la présidence du libéral-autoritaire Emmanuel Macron, le pays a été périodiquement traversé par d’immenses mouvements sociaux auxquels l’exécutif a toujours répondu avec une extrême brutalité, dans un climat d’omnipotence policière largement perçue. La situation est encore plus grave pour les personnes racisées, comme le montrent clairement l’adoption de lois ouvertement islamophobes justifiées par le prétendu « séparatisme islamique », ou encore la posture adoptée face aux protestations ayant éclaté en Nouvelle-Calédonie contre un projet de loi qui aurait marginalisé l’électorat autochtone – proclamation de l’état d’urgence sur l’île, blocage de TikTok et déportation vers la métropole de plusieurs leaders indépendantistes. Bref, il s’agit déjà d’une situation largement favorable à la diabolisation des forces politiques de gauche, abusivement déportées à l’« extrême gauche », sans besoin qu’il y ait le Rassemblement National au pouvoir.

Les choses ne vont guère mieux au Royaume-Uni, où le groupe d’action politique directe Palestine Action a été officiellement reconnu comme organisation terroriste par le gouvernement du travailliste Keir Starmer, entraînant un durcissement net des conditions de détention des militant·es emprisonné·es ; huit d’entre eux ont même entamé une grève de la faim en novembre, achevée il y a seulement quelques jours après des mois durant lesquels l’exécutif avait continué à refuser d’entendre leurs revendications.

La réponse aux mobilisations de solidarité avec la population de Gaza a également été d’une violence extrême en Allemagne et, toujours dans ce pays, se déroule depuis 2023 une série de procès visant des militant·es de gauche accusé·es sans fondement de faire partie d’une seule et même association de malfaiteurs les liant tous entre eux : la fantomatique « bande du marteau ». Parmi les prétendu·es membres figure Maja T., illégalement extradée vers la Hongrie, où, au moment même où j’écris ces lignes, elle a été condamnée à huit ans de prison pour des accusations similaires à celles qui avaient été portées contre l’actuelle députée européenne Ilaria Salis et le militant antifasciste italo-albanais Gino Abazaj.

Bref, que le pouvoir soit exercé par des forces politiques autoritaires ou par d’autres, plus traditionnelles, les choses ne changent pas fondamentalement : les dissident·es sont, une fois de plus, tous des terroristes. Cela, d’ailleurs, ne devrait pas surprendre ; des auteur·rices comme l’avocate Elsa Marcel ou l’historien italien Elio Catania ont clairement montré que de telles attitudes répressives sont en réalité cohérentes avec la pensée libérale et avec sa trajectoire historique des dernières décennies. Le résultat paradoxal est que les autoproclamés défenseurs de l’ordre et de la légalité se retrouvent, en fin de compte, à être les premiers et les plus sérieux adversaires de l’État de droit.

Par le passé, des abus aussi manifestes à l’encontre des populations européennes étaient difficilement revendiqués par les gouvernements comme des médailles à accrocher à leur poitrine et, plus généralement, les seules exceptions transversalement tolérées étaient celles dirigées vers l’extérieur – à savoir le durcissement incontrôlé des politiques migratoires et les violations du droit international, désormais pleinement normalisées au point que ces questions attirent rarement l’attention du grand public, si ce n’est pour provoquer un trouble sporadique, purement moral et dépourvu de profondeur dialectique, au sein de certaines composantes du libéralisme progressiste.

Une nouvelle torsion répressive et autoritaire

Il ne s’agit pas de spécificités isolées, mais de la confirmation que c’est précisément aux marges de la mondialisation, là où s’achève ce que le philosophe marxiste italien Domenico Losurdo appelait la « communauté des hommes libres », que le libéralisme révèle son visage le plus brutal, agressif et mortifère – l’espace de la nécropolitique, dans les mots de l’historien camerounais Achille Mbembe, qui constitue finalement la prolongation contemporaine de la dualité juridique typique des systèmes coloniaux. Ce qui est intéressant, à ce stade, est donc de constater qu’aujourd’hui cet espace s’est encore rétréci, jusqu’à pénétrer le cœur même de nos vies quotidiennes.

Cette torsion répressive et autoritaire ne surgit pas du néant et ne vise pas à éliminer une menace interne réelle – quand bien même l’Italie aurait connu, ces derniers mois, une légère augmentation des mobilisations sociales, aucune organisation ne semble aujourd’hui en mesure de faire émerger, sur ces bases, un véritable projet d’avenir. Ce qui la rend possible, au contraire, c’est la défaite déjà évoquée des mouvements de gauche, tandis que ce qui la rend nécessaire est la crise systémique extrêmement profonde qui traverse l’Occident libéral. Définir les choses ainsi revient à reconnaître que le contexte social et politique qui permet tout cela n’est pas si différent de celui qui a conduit à l’affirmation du trumpisme, interprétable comme une réaction face au bouleversement du contexte international et à la désagrégation progressive de l’impérialisme occidental.

En d’autres termes, il s’agit d’une manifestation de la manière dont l’Europe elle-même, qui se veut la championne de la plus pure et limpide démocratie libérale, se prépare à un futur affrontement global aux côtés des États-Unis, indépendamment de toute apparente incompréhension ou tension avec l’actuelle administration républicaine. Après tout, ces dernières années, les déclarations en ce sens se sont faites de plus en plus explicites et il est significatif qu’une figure comme la présidente de la Commission européenne – une fonction auparavant perçue comme presque symbolique – s’exprime désormais ouvertement dans cette direction.

Dans ce moment extrêmement délicat sur le plan politique, la gauche antagoniste n’est malheureusement en aucun cas une menace réelle ou potentielle, mais simplement un espace marginal parmi d’autres sur lequel exercer et expérimenter des dispositifs répressifs en vue de situations critiques futures bien plus graves. Comme les migrant·es ou les victimes des guerres jusqu’ici qualifiées de « missions de paix », la gauche est elle aussi devenue, pour le libéralisme européen décrépit – qu’il soit progressiste ou conservateur – un terrain sur lequel déployer sa force afin de montrer ses muscles et d’indiquer clairement que les temps ont changé. Il s’agit d’un prolongement de la même dynamique qui, depuis l’invasion russe de l’Ukraine, avait conduit à une obsession de la censure des positions considérées, à tort ou à raison, comme prorusses.

Beaucoup d’entre nous, à l’époque, y consentaient (après tout, pourquoi sympathiser avec un criminel de guerre comme Poutine ?) ; la guerre et le génocide à Gaza ont ensuite révélé le véritable visage de cette tendance, suivi par le soutien mal caché aux agressions au Venezuela et à l’Iran. L’étau se resserre et nous en sommes, inévitablement, exclu·es – tout simplement parce que nous ne sommes pas jugé·es mobilisables. À bien y regarder, même les technologies employées dans le domaine militaire sont les mêmes que celles utilisées pour la gestion des « nouveaux » ennemis intérieurs ; autrement dit, la stigmatisation n’est nullement seulement symbolique, mais implique de plus en plus des dispositifs de violence bien réelle.

De manière quelque peu polémique, on pourrait affirmer qu’en somme, face à sa propre crise systémique, le libéralisme réagit en transformant une partie de sa propre population en sujets coloniaux. D’ailleurs, dans ce jeu de massacre, nous sommes tombés dedans comme des novices. Très nombreux sont celles et ceux, à gauche, qui se sont illusionné·es, depuis l’époque des procès visant Giulio Andreotti et Silvio Berlusconi, en croyant que le pouvoir judiciaire pouvait, pour une raison quelconque, être notre allié et non, comme il l’est en réalité, un adversaire naturel.

Marx et Engels l’avaient déjà affirmé à la fin du XIXe siècle, en voyant dans le droit non pas une garantie universelle de justice et de protection contre les abus, mais un instrument de pouvoir parmi d’autres entre les mains de la bourgeoisie. Les deux philosophes allemands en avaient en particulier compris le rôle comme moyen de dissimuler la violence inhérente aux rapports entre classes sociales : pour être clair, la loi détermine une situation donnée et, en même temps, la fige dans le temps comme si elle était naturelle et inévitable.

De ce fait, le droit est tendanciellement peu affecté par les transformations de la société qu’il gouverne et c’est précisément pour cette raison qu’il peut, de temps à autre, sembler agir dans l’intérêt collectif – pensons au blocage des déportations de migrant·es vers l’Albanie ou à la mise sous surveillance du parti d’extrême droite allemand AfD. En disant cela, on ne veut toutefois pas omettre le rôle également progressiste joué par la bourgeoisie, « classe éminemment révolutionnaire », au cours de l’histoire ; il est donc nécessaire de souligner que le droit bourgeois a néanmoins constitué un progrès fondamental par rapport aux formes qui l’ont précédé.

Encore une fois, le problème est plutôt que la bourgeoisie est capable de formuler de grandes promesses d’émancipation, mais n’est pas, de par sa propre nature, en mesure de les tenir jusqu’au bout – même lorsque tout va bien et à plus forte raison dans les moments de crise. Le droit, la magistrature et l’État de surveillance demeurent ainsi ancrés dans l’ancien monde où le libéralisme fonctionnait encore, et ce n’est que pour cette raison qu’ils donnent parfois l’impression de s’opposer aux mesures les plus réactionnaires.

Qu’il soit bien clair qu’il ne s’agit là que d’une apparence : la normalité n’est pas celle de l’État luttant contre les fascismes, mais bien celle des 254 morts causées par la loi Reale de 1975 à 1989, des suicides provoqués des anarchistes Sole et Baleno, du G8 de Gênes du 2001, des 67 personnes tuées par la police depuis 2000, des suicides répétés en détention et des tortures au centre pénitentiaire pour mineurs Beccaria de Milan. Et cela en se limitant au seul cas italien.

Il apparaît ainsi clairement que le rôle prétendument progressiste des gardiens de la loi n’est qu’une illusion éphémère. Et pourtant, cela suffit encore à alimenter la plainte permanente des droites – normalement liée à la conviction que la liberté d’expression leur serait refusée, malgré leur omniprésence médiatique et leur domination du débat public, voire des espaces de discussion eux-mêmes – et à les pousser à réclamer une réforme de la justice au nom d’un garantisme entièrement autoréférentiel.

Il s’agit une fois de plus du cas de l’Italie, où le gouvernement de Meloni s’est fait le promoteur d’une réforme de la justice rejetée lors du référendum des 22 et 23 mars ; le projet a été présenté, en même temps, comme une défense contre les erreurs judiciaires et contre le laxisme face à la criminalité et, en particulier, à l’égard des immigrés. En réalité, l’objectif du gouvernement italien était précisément d’exercer un contrôle politique accru sur le travail des magistrats afin de protéger ses propres malversations (et ce n’est pas un hasard si cela renvoie directement aux anciens projets putschistes de l’ancienne loge P2) et d’orienter les enquêtes à son avantage – aujourd’hui contre les immigrés, demain on verra.

En somme, la droite se révèle une fois de plus championne d’un dualisme inconciliable lorsqu’il est question de droit. On l’a vu très clairement en France lorsque l’ancien président conservateur Nicolas Sarkozy a été transféré en prison pour purger une peine de cinq ans liée à des financements électoraux reçus pour la campagne présidentielle de 2007 de la part de Mouammar Kadhafi. Mais la prison n’est pas la même pour tout le monde : en plus d’avoir bénéficié d’un traitement pour le moins privilégié, garanti directement par le ministre de la Justice Gérald Darmanin en personne, il en est sorti au bout de trois semaines à peine.

Cela a suffi pour que Sarkozy se découvre une vocation littéraire et que paraissent, dès le début du mois de décembre, ses mémoires de prison, ironiquement intitulées Le Journal d’un prisonnier. L’ouvrage – qui s’est vendu à pas moins de cent mille exemplaires en moins d’une semaine sous l’effet d’une généreuse couverture médiatique – mérite d’être lu uniquement pour certains passages particulièrement comiques : le même homme qui, en tant que ministre de l’Intérieur, avait renforcé les politiques sécuritaires et durci les conditions de détention se plaint désormais de devoir demander du papier toilette aux surveillants ou de l’inconfort d’utiliser le téléphone de la cellule en restant obligatoirement debout.

Sarkozy, qui va jusqu’à affirmer, contre toute décence, avoir eu moins de droits que les autres détenus, raconte également s’être consacré à la lecture du Comte de Monte-Cristo et en vient à se comparer à Alfred Dreyfus, atteignant son apogée lorsqu’il affirme, de manière inexplicable, avoir interprété comme un signe de la Providence le fait que, lors de sa première nuit en cellule, un match du Paris-Saint-Germain passait à la télévision. Non content de cela, l’ancien président démontre n’avoir tiré que peu d’enseignements de son expérience carcérale en se disant prêt à rompre le cordon sanitaire contre le Rassemblement national de Marine Le Pen pour s’y allier. Comme on le disait plus haut : des jérémiades sans contenu.

L’impasse de l’ivresse légaliste

Mais où était la gauche française pendant que Sarkozy vivait de telles horreurs ? Elle célébrait son incarcération, précisément parce que, comme on l’a dit, elle vit encore dans l’illusion que la loi constitue un espace de confrontation neutre et qu’elle finira, tôt ou tard, par se tourner vers nous pour sauver la démocratie. Cette ivresse légaliste est d’ailleurs celle qui a conduit, après les événements de 2001, à la fracture entre la gauche modérée et celle des mouvements en Italie, une fracture qui s’est depuis tellement élargie que des thèmes comme les violences policières ou les droits des détenu·es ont pratiquement disparu du débat institutionnel.

Bien au contraire, le centre-gauche semble engagé dans une compétition avec la droite pour démontrer à quel point il est éloigné de ces positions et, dès que l’occasion se présente, il se montre toujours plus volontiers aux côtés des forces de l’ordre ou de l’ancien député condamné pour faillite frauduleuse Denis Verdini plutôt qu’aux côtés des manifestant·es – on l’a encore vu après les événements de Turin, malgré la documentation abondante de violences policières. Une stupidité politique manifeste, qui va de pair avec une absence totale d’humanité.

Après tout, nul besoin d’un effort particulier de radicalisme politique pour reconnaître que « des prisons surpeuplées et abandonnées à elles-mêmes, comme les prisons italiennes, ne sont pas un instrument exemplaire de punition, mais une institution antiméritocratique et hors-la-loi, qui met encore davantage en danger la sécurité des citoyens ». Des mots qui n’ont pas été prononcés par un quelconque anarcho-insurrectionnaliste, mais par l’ancien maire post-fasciste de Rome Gianni Alemanno, détenu à Rebibbia depuis le 31 décembre 2024 à la suite d’une condamnation dans le cadre du procès « Mafia Capitale ». Aussi évident soit-il qu’Alemanno mène la bataille pour des prisons plus humaines par pur intérêt personnel, il reste un fait : au moins fait-il quelque chose, tandis que nous nous contentons d’applaudir juges et policiers lorsque, pour une fois, ils infligent aux autres ce qu’ils nous infligent habituellement – comme cela s’est produit, toutes proportions gardées, pendant la période de la pandémie.

La situation d’Alemanno – et, pourquoi pas, celle de l’ancien terroriste nazi et aujourd’hui employé dans un journal de gauche pour parler de la situation critique des prisons Valerio Fioravanti – me rappelle de près un passage de Limonov dans lequel Emmanuel Carrère affirme qu’« une règle, atroce mais rarement démentie, veut que bourreaux et victimes finissent par échanger leurs rôles ». Pour ma part, je ne crois pas vraiment que les choses se passent ainsi et cela me semble être une simplification forcée, utile uniquement à légitimer le cynisme de l’auteur.

Je suis en revanche d’accord avec ce qui est affirmé à la ligne suivante : « il faut s’adapter rapidement, et ne pas avoir l’estomac délicat, pour rester toujours du côté de ces dernières ». Non pas parce que les bourreaux recèleraient une candeur intrinsèque à retrouver, mais parce que la liste des victimes peut s’allonger toujours davantage et, effectivement, elle le fait à une vitesse inquiétante. La faute la plus grave que nous pourrions commettre, à ce stade, serait de nous laisser prendre au dépourvu face à cette possibilité désormais bien réelle et de refuser de regarder en face le visage terrifiant que prend la réalité autour de nous – de plus en plus semblable aux mondes racistes et autoritaires des films Z de Costa-Gavras et Children of Men de Cuarón, juste pour faire une autre référence pop.

La répression des manifestations italiennes et, plus récemment, le théâtre politico-médiatique monté en France contre le militantisme antifasciste et La France Insoumise à la suite de la mort du néonazi Quentin Deranque s’inscrivent tous dans un dessein politique précis : l’ambition des gouvernements européens de trouver un moment de rupture, un « moment Charlie Kirk » qui légitime un resserrement accru contre toute forme de dissidence interne, le tout en préparation des conflits extérieurs de demain.

Dans ce contexte, on a largement dépassé la longue phase post-historique de l’égalisation polémique entre fascisme et communisme pour arriver à ce qui en constitue inévitablement l’étape suivante : l’acceptation d’éléments du discours de l’extrême droite et la mise de côté définitive de toute forme de contestation du capitalisme. La démocratie libérale ne meurt pas et personne n’est en train d’en trahir les valeurs, elle nous montre simplement son véritable visage cruel, violent et hypocrite. Il est naïf, dans ce sens, de se demander pourquoi la politique institutionnelle condamne à l’unisson l’antifascisme militant ou la solidarité avec la Palestine, tout en se taisant sur les agressions bien plus nombreuses et sérieuses de la police et des néofascistes : elles font naturellement partie du système et servent à en soutenir l’existence.

Au lieu de nous limiter à réclamer des enquêtes judiciaires qui blanchiraient les nôtres, nous devons nous faire trouver lucides et organisés face à cette métamorphose plus violente du capital. Car s’il est vrai que nous avons déjà perdu, peut-être n’avons-nous pas encore compris à quel point les prochaines matraques qui nous frapperont seront dures.

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

Ne vous arrêtez pas en si bon chemin !

Pour aller plus loin

Soutenez Contretemps

pour une revue critique et indépendante

Vos dons nous permettent de publier des analyses libres, sans publicité ni compromis. Chaque contribution est essentielle.

Inscrivez-vous
à la newsletter

Abonnez-vous à la newsletter de Contretemps et suivez nos analyses entretiens et débats critiques.

Partager l'article

Email
Facebook
LinkedIn
Telegram
WhatsApp
X