Une vague sans précédent de baisses et suppressions de subventions touche durement les associations départementales du Planning Familial et le secteur associatif en général. Association historique luttant pour les droits des femmes et des minorité·es et sur les thématiques liées à la sexualité, le Planning est depuis plusieurs années la cible de l’extrême droite et d’une partie du gouvernement. Pourtant, à l’heure où l’extrême droite pourrait bien accéder au pouvoir – aidée par un vote notamment issu des classes populaires rurales – le rôle politique d’associations comme le Planning Familial est significatif.
***
Saisir la crise de la reproduction en pratique
Les théories de la reproduction sociale (TRS) ont connu une visibilité particulière ces dernières années dans le paysage intellectuel et féministe francophone (Koechlin, 2019). Parmi elles, c’est la thématique de la crise de la reproduction sociale ou crise du care, théorisée par la philosophe américaine Nancy Fraser (Fraser, 2025), qui semble le mieux caractériser l’impasse dans laquelle est entré le capitalisme comme système politico-économique.
La logique des TRS est la suivante : il s’agit de mettre en avant la nécessité de tout ce qui se joue en « arrière-plan » de la stricte économie capitaliste – c’est-à-dire la reproduction sociale (Vogel, 2023). Celle-ci est périodiquement cannibalisée par le capitalisme lui-même pour accumuler du profit, mettant ainsi en danger la survie d’ a minima toute la classe productrice.
En d’autres termes, pour aller travailler et générer de la valeur, encore faut-il que le/la travailleur/travailleuse ait ingéré la quantité d’aliments correspondant à l’effort fourni, bénéficié d’un certain temps de sommeil, soit maintenu dans un état de santé compatible avec l’exercice de ses fonctions ; soit un ensemble de tâches relevant du travail domestique ou du travail du care, caractérisé par le concept englobant detravail reproductif, souvent encadré et en partie pris en charge par le service public.
Historiquement, ce travail est assigné, au sein du foyer comme en dehors, à des femmes et à un salariat féminin. Pourtant, l’ensemble de ce qui permet donc la reproduction sociale est aujourd’hui menacé. Ces secteurs par nature non rentables sont externalisés par l’ État, amenant à une privatisation et à une marchandisation de ce qui est finalement nécessaire à la survie de tous et toutes.
Plus concrètement, et pour commencer à situer ce qui nous intéresse ici, cette crise secoue plusieurs niveaux de la reproduction, de manière à reconfigurer significativement la vie et les modes de vie sur toute une partie du territoire et chez toute une partie de la population. Régulièrement au centre des préoccupations, la question est également reprise par l’extrême droite, qui prétend s’adresser particulièrement aux classes populaires rurales.
L’implantation et la prolifération de thématiques réactionnaires en ruralité justifie une inquiétude grandissante, avec un vote en progression pour les candidats de l’extrême droite aux élections ; même si cette implantation ne se traduit pas encore par la prise massive de municipalités affichées comme telles.
Légitimement, reconquérir à gauche ces territoires et fractions des classes populaires est devenu une préoccupation centrale dans la période, posant la question des conditions d’émergence d’une gauche radicale ancrée sur tout le territoire qui permettrait le recul de l’extrême droite en ruralité. Bien que les thématiques entourant les conditions de la reproduction sociale aient été visibilisées ces dernières années – via la mobilisation des Gilets Jaunes, ou encore lors de la crise COVID en 2020 – le constat que nous faisons ici est la secondarisation persistante de ces enjeux en termes de stratégie politique, que ce soit pour faire gagner la gauche, où faire perdre l’extrême droite.
Pour entrer dans le vif du sujet, il nous semble que prétendre s’adresser correctement aux classes populaires rurales nécessite dans un premier temps de prendre la mesure de la crise qui traverse ces territoires, au travers de la reproduction, afin d’en tirer des conséquences dans un deuxième temps pour notre camp et notre action politique.
Une crise comblée par la droite ?
Le retrait des services publics en milieu rural a transformé, pour les personnes concernées, les processus de « l’identification des coupables des difficultés rencontrées » (Deville, 2022). En matière de santé, la notion de « désert médical » s’est largement imposée dans le vocabulaire commun ces dernières années. Derrière ce terme, le constat est simple : une partie de la population vit dans des territoires où l’offre en matière de santé est rare. Il ne s’agit pas d’une spécificité rurale, les quartiers populaires de grandes villes, ou encore la banlieue parisienne sont également confronté aux déserts médicaux (voir sur ces question les travaux de Laure Pitti).
La distance au monde médical est par conséquent importante – d’autant qu’il n’existe souvent peu ou pas de solution de transport pour se rendre dans les quelques services de santé encore disponibles dans ces départements – ce qui renforce évidemment les inégalités de santé. La problématique nous semble d’autant plus importante, que ces territoires sont également de plus en plus confrontés à l’absence d’équipes syndicales constituées dans les entreprises ou sur les zones d’emploi, permettant de freiner la marge toujours plus importante réalisée par le patronat sur les conditions de travail, et la santé en général (Carbonnier, 2025).
En bref, le fait que les salarié·es les plus exposé·es à des conditions de travail pathogènes sont aussi les plus matériellement éloigné·es des services de santé, n’est pas une nouveauté et concerne depuis longtemps une partie des travailleur·euses (nous pensons notamment aux travailleur·euses sans-papiers), mais se généralise structurellement dans les territoires concentrant les populations les plus précaires.
Cependant, privatisation de la reproduction oblige, ces « déserts » sont en réalité comblés à biens des endroits. Déjà, par une doctrine médicale individualisante qui justifie et naturalise cette situation : occulter la responsabilité du travail dans les cas de cancers est bien utile pour ne pas avoir à financer un système de santé en conséquence (Marchand, 2022 ; Cingolani, 2001). Ensuite, par le développement d’une offre de soin privée, qui ne donne pas accès à des prises en charge par la sécurité sociale, où qui laisse la part belle à des dépassements d’honoraires relevant de mutuelles privées.
En se développant partout sur le territoire, ces offres de soin aggravent des inégalités d’accès à la santé déjà bien présentes. Mais aussi, le vaste développement de la médecine parallèle et des para-sciences sur ces territoires vient combler de manière douteuse le vide en matière de santé publique. Dans toute une partie de la ruralité, les errances médicales induites par la distance au monde médical sont ainsi prises en charge par une myriade de para-sciences et de « spécialistes » qui s’en revendiquent de manière à fournir une réponse directe à la souffrance psychique et des corps.
Par exemple, lors d’une enquête conduite « hors les murs » de l’institution, en ruralité, dans l’ouest de la France, les sociologues Claire Lemêtre et Sophie Orange ont constaté que la prise en charge des difficultés scolaires des enfants était effectuée par des praticien·nes non-conventionnel·les comme des « sophrologues, kinésiologues, hypnothérapeutes, coachs intuitifs, magnétiseurs, énergéticiens, médiums, etc » (Lemêtre et Orange, 2023). L’enjeu ici est une distance, voire une contestation légitime du monde médical et de l’État, en grande partie due aux politiques catastrophiques de l’État en matière de prévention[1], amenant à une adhésion plus ou moins affirmée à des modes de pensée alternatifs.
L’ampleur de cette question a été particulièrement visible lors des mouvements anti-pass sanitaire courant 2021, matérialisant, sur une période récente le désenchantement pour la médecine d’une partie des classes populaires, et la proximité possible de ces courants avec l’extrême droite (souvenons-nous de la présence de Civitas, entre autres, lors des manifestations anti-pass).
En outre, l’éloignement de l’offre de soin conventionnelle sur ces territoires s’articule à un éloignement de plus en plus effectif de l’école publique. Rien de nouveau sous le soleil que de souligner que de nouvelles classes ferment tous les ans, sur tout le territoire, depuis des années, voire même des écoles entières, créant ce qu’on nomme dorénavant des « déserts scolaires ». A nouveau, ce désert est là encore public. Une offre d’écoles privées en tout genre s’implante à la place, notamment en ruralité, dans des territoires où les difficultés en termes de transport peuvent rendre bien moins contraignant le choix du privé (Merle, 2025).
Évidemment, ni la consultation de praticien·nes alternatifs en matière de santé, ni la scolarisation de ses enfants dans des écoles privées, n’amènent mécaniquement et de façon absolue à une politisation à l’extrême droite. Toutefois, nous pouvons relever que ces alternatives au soin conventionnel et à l’école publique sont largement investies par des courants proches de l’extrême droite (Merle, 2025), qui s’immisce dans un rapport critique à l’État, à la médecine, aux sciences, et plus généralement aux experts, qui gouvernent de loin ; et dans des formes d’adhésion à des courants notamment essentialisants et individualisants.
Les polémiques entourant la mise en place des programmes PRODAS (PROgramme de Développement Affectif et Social) et EVAR(S) (Education à la vie relationnelle, affective (et à la sexualité)), dans les écoles du premier et second degré, en sont de belles démonstrations. Alors que ces programmes sont absolument nécessaires à la santé publique et à la prévention des violences sexistes et sexuelles – notamment chez les enfants, tant ils permettent de dépister les cas d’inceste – ceux-ci sont depuis quelques années régulièrement au cœur de polémiques.
L’extrême droite milite effectivement activement contre, via des associations de parents d’élèves (on pense à Parents Vigilants ou SOS Education ; voir la cartographie de N’autre Ecole sur le sujet), largement aidée par la galaxie des « soins alternatifs » la plus critique de l’État et la plus essentialiste[2] ; ce qui participe à imposer ses thématiques à large échelle, en particulier dans les territoires où elle a des relais, et dans une large part de la population (y compris de gauche).
Que ce soit dans notre militantisme où lors d’enquêtes en ruralité, nous avons-nous-mêmes été confrontées à un large relais de discours essentialistes anti-EVAR(S)-PRODAS, entre autres par des commerçant·es pourtant non affilié·es à l’extrême droite mais appartenant aux sphères des soins alternatifs, et à une reprise partielle de ces discours y compris dans des sphères de gauche. Bien que l’implantation du Rassemblement National, où de Reconquête, ne se traduise donc pas encore par la prise de municipalité dans ces territoires (et que leur discours sur les thématiques relatives au soin et à l’éducation soit assez pauvre), leurs relais sur le terrain sont bien déjà présents.
Ceux-ci travaillent de fait à l’hégémonie de l’extrême droite, en implantant leurs idées par des structures de la reproduction sociale et via des mécanismes pourtant déjà bien identifiés par l’École de Francfort (Adorno, 1994). Pour ces philosophes (empreints de psychanalyse) il s’agissait de comprendre où pouvait se trouver les germes du fascisme en interrogeant notamment le « besoin d’autorité » des individu·es.
Sans situer exactement ce qui nous intéresse dans ce besoin d’autorité – qui amènerait les individu·es, isolé·es face aux conditions impersonnelles et brutales du marché, à s’en remettre à des « superstitions secondaires » et où aux « prophètes du mensonge » (Löwenthal et Guterman, 2019) – nous relevons tout de même que les superstitions secondaires et leurs acteur·ices, portent idéologiquement des manières de faire et de voir la société, et peuvent être à la fois des réponses concrètes au retrait objectif des services publics et des courroies de transmission pour des thématiques réactionnaires.
Reconquérir durablement les ruralités
Face à un État qui n’assume plus les dépenses nécessaires à un service public couvrant l’entièreté du territoire, tout n’est pourtant pas perdu, certaines structures sont même devenues plus qu’essentielles. L’associatif remplit ainsi un rôle difficile : à la fois absolument nécessaire à la vie, et dans une situation critique consécutive aux baisses voire aux suppressions de subventions[3].
En ruralité, l’éloignement des services publics, doublé des difficultés d’accès aux offres privées, rendent indispensable le recours aux structures associatives, même si celles-ci, de plus en plus fragilisées, disparaissent en partie. Pour donner un exemple parlant, les clubs de sport et notamment de football, pris en tenaille entre une financiarisation de plus en plus importante des principales fédérations sportives, et des subventions en berne, disparaissent ou cèdent à des regroupements, raréfiant par-là l’offre sportive de proximité. L’associatif, secteur de la reproduction palliatif à la crise (Simonet, 2024) est donc lui-même en danger.
Dans ces conditions, on imagine aisément comment cette crise redéfinit le rôle des prolétaires devenues centrales dans les réflexions sur la grève, le blocage de l’économie, le renouvellement syndical, en l’occurrence les femmes. La crise du care se caractérise par un double mouvement : i) celui de marchandiser et privatiser la reproduction sociale, créant de fait de nouveaux secteurs économiques et imposant des objectifs de rentabilité dans ce qu’il reste de public ; ii) et celui de ramener une partie de la reproduction, auparavant prise en charge par l’État (ou l’associatif), dans les foyers, renforçant l’assignation des femmes de classes populaires – les classes supérieures ayant les moyens de recourir aux offres privées – au travail reproductif en général, dans la société comme dans les foyers.
Dans des territoires où la désindustrialisation est aboutie, où les gares ont fermé et où le principal employeur peut être l’hôpital public, on imagine totalement de quelle manière le rôle des salariées féminines du tertiaire (public et privé) devient central.
De la même manière, la crise de la reproduction renforçant l’éloignement aux services de santé dans des territoires vieillissants et exposés à des cancérogènes professionnels où environnementaux, le rôle des salariées telles que les aides à domicile est plus qu’essentiel. Lorsque les services de santé publics ne sont pas accessibles, et typiquement dans des cas de maladies graves, ce sont souvent les femmes issues de l’entourage proche, et du maillage salarial féminin local, qui prennent en charge l’assistance aux malades[4].
Pourtant, et malgré cette centralité effective, le rôle des femmes en ruralité semble invisibilisé. La littérature existante peut avoir l’air de se concentrer sur le rôle historique de structures masculines assurant la reproduction, les sociabilités et les socialisations politiques en ruralités (Renahy, 2005, 2024 ; Coquard, 2018, 2019 ; Mischi, 2016)[5].
Une lecture pressée peut ainsi avoir à tendance à mettre de côté le vaste rôle joué par les femmes dans ces territoires. Car, quand les dernières usines ont fermé, quand les dernières sections de partis politiques de gauche ont disparu, quand les dernières unions locales CGT se sont dissoutes, ce sont bien les femmes qui tiennent la campagne, pour reprendre le titre de la très bonne enquête de Sophie Orange et Fanny Renard (Orange et Renard, 2022).
Comme les deux sociologues l’avancent, que ce soit par leurs dispositions genrées, leur formation professionnelle, la structure du marché de l’emploi local et leurs investissements dans la vie municipale et associative, les femmes sont centrales dans la vie des dernières campagnes actives. Dans cette perspective, et alors que l’implantation de la gauche en ruralité se raréfie, au profit de l’extrême droite, certaines structures associatives, féminines et féministes, semblent être les dernières formations se positionnant ouvertement à gauche à intervenir dans certains villages, où le vote semble acquis à l’extrême droite.
En étudiant les interventions PRODAS/EVARS dans des école rurales, d’associations départementales comme le Planning Familial, tout en s’informant sur les résultats aux élections présidentielles des villages où ces associations interviennent, il est aisé de se rendre compte que le Planning représente le dernier acteur de gauche intervenant dans ces localités. Il le fait à partir de ses interventions dans les écoles, ses permanences délocalisées, ses stands lors de moments festifs ou forums.
Loin d’être anecdotique, ce constat invite à saisir la manière dont le rôle de ce type de structure peut être central dans la période. Alors même que les interventions PRODAS/EVARS – prise en charge par l’État et les acteurs de l’Éducation nationale[6] – peuvent être une thématique de crispation à même de créer des alliances propices à la diffusion d’idées d’extrême droite, les interventions du Planning Familial (régulièrement visé par les droites) représentent un levier efficace afin de dissiper les craintes sur ces programmes et de limiter la propagande diffusée par l’extrême droite.
En ce sens, et bien qu’il ne soit pas possible d’évaluer correctement son impact, il y a fort à parier que l’activité du Planning Familial – que ce soit en ruralité, par les accompagnements, où par son activité militante auprès d’autres acteur·ices de gauche – a un impact non nul pour empêcher la propagation de discours réactionnaires concernant l’éducation à la vie affective et sexuelle, l’avortement ou encore les transitions de genre.
En outre, il convient de rappeler que le Planning Familial est aussi une structure dont la mission principale est de faciliter l’accès à la santé reproductive (sous toutes ses formes), en intervenant sur cette thématique via divers leviers, ce qui lui donne, dans des territoires éloignés des structures de santé, une importance substantielle.
Aussi, et sans vouloir faire une liste exhaustive en nommant les différentes missions du Planning, ajoutons tout de même que comme le pointait l’Humanité il y a quelques semaines[7], une majorité des féminicides sont commis en ruralité, et qu’en parallèle, certains accueils de jours pour femmes et certains centres de santé sexuelle et centres d’interruption volontaire de grossesse sont encore gérés par des associations du Planning (ce qui relève d’acquis conséquents du mouvement féministe).
Pour tout dire, il semble que l’importance de structures comme le Planning Familial, agissant sur des thématiques de santé reproductive, ou encore de violences sexistes et sexuelles, soit même largement constatée par les droites. Outre le fait qu’elles militent activement pour supprimer les subventions des associations départementales du Planning ou pour l’interdiction des interventions du Planning dans les écoles, les droites tentent d’implanter des associations agissant sur les mêmes thématiques en assumant plus clairement un discours réactionnaire.
Récemment, et en parallèle d’un vaste mouvement de définancement des associations départementales du Planning, nous avons ainsi pu apprendre via Mediapart, que l’association d’éducation à la sexualité Lift, financée par Pierre-Edouard Sterin, tente de se placer à l’école publique en capitalisant sur l’application disparate des directives du ministère en matière d’EVAR(S)[8]. A nouveau, rien d’anecdotique ici, l’association compte déjà parmi ses financeurs publics la région Auvergne-Rhône-Alpes ![9]
De la même manière, l’association Familya, association anti-IVG qui se propose d’agir sur les thématiques conjugales, a ouvert récemment ses portes à Orléans, tout à côté de l’antenne du Planning Familial local (touché durement par les coupes de leurs subventions), et touche déjà de l’argent public issu de collectivités territoriales[10].
Que disons-nous alors à partir de là ? Que les associations, en particulier peut être celles agissant sur des thématiques similaires à celles du Planning Familial, sont absolument centrales dans la période. Souvent secondarisées dans le même temps que tout ce qui entoure finalement le domaine de la reproduction sociale – et par conséquent les femmes – le militantisme associatif est néanmoins à la fois le dernier acteur de gauche encore bien présent, mais aussi le plus à même à participer aux resocialisations politiques à gauche, car agissant sur le domaine le moins abstrait possible – la vie.
Certes, il ne s’agit pas de « la grande politique » (mais existe-t-elle seulement ?). Rappelons néanmoins que la droite prend le terrain que la gauche lui laisse, notamment en continuant de faire comme si ces structures n’étaient que subsidiaires dans le quotidien des gens. Dans ses travaux consacrés au PCF, à la CGT et aux classes populaires rurales, Julian Mischi met en avant la manière dont des structures telles que l’associatif pouvaient relever d’une importance particulière pour la socialisation politique à gauche.
Dans le même sens, et tout au long de ses travaux, celui-ci ne cesse de mettre en avant la manière dont un Parti Communiste réellement ancré politiquement sur l’ensemble du territoire, n’a pu exister qu’à partir de ses militant·es, notamment syndicaux, reconnu·es pour leur activité sur leurs lieux de travail, comme dans la cité. Précisément, les listes communistes dans des petites municipalités permettaient de politiser les gens car elles incarnaient directement une confrontation de classe entre des syndicalistes d’un côté, et les notables locaux de l’autre (Mischi, 2016, 2025).
Par conséquent, l’une des leçons que nous devrions tirer de l’histoire du PCF pour notre période, c’est bien que le rejet de formes de « basisme » par l’investissement syndical et associatif, est simpliste – en témoigne le cas du Planning Familial à l’intersection de biens des dynamiques – et qu’en réalité, l’investissement dans des structures comme celles de l’associatif, qui prennent en charge et politisent la reproduction sociale, semble être une condition indépassable pour l’émergence d’une gauche radicale réellement ancrée.
Tirer toutes les implications de la crise du care
Dans la lignée des militant·es et chercheur·euses qui ont mis au centre la question de la reproduction sociale, puis de la syndicalisation et de la politisation des salarié·es du care et du tertiaire, pour espérer obtenir des victoires et faire perdre l’extrême droite, nous affirmons qu’il faut désandrocentrer le travail (Simonet, 2024 ; Gallot et Harari-Kermadec, 2024), mais sous toutes ses formes.
Penser un « capitalisme élargi », c’est finalement affirmer que reconstruire le syndicalisme – au travers de campagnes de syndicalisation des salarié·es essentiel·les et les plus précaires – n’est pas seulement nécessaire pour reconstruire la gauche, mais aussi pour maintenir la vie, sur les lieux de travail comme en dehors. De la même manière, la reconstruction du secteur associatif, et l’investissement en son sein semblent obligatoire pour maintenir la vie, et espérer réellement gagner.
Au cœur de ces « élargissements » se nichent en fait une partie des nœuds qui permettent aujourd’hui à l’extrême droite de trouver des relais, et de construire son hégémonie. La secondarisation persistante de ces enjeux à gauche, et des structures qui les accompagnent – c’est-à-dire l’associatif voire le syndicalisme – ne contribue pas à une guerre de position en notre faveur qui permettrait à la gauche de construire son hégémonie sur tout le territoire (Douet, 2025). En d’autres termes, plutôt que de subalterniser les structures associatives et syndicales de gauche aux tactiques des « grandes formations politiques », notamment lors des élections, il s’agirait peut-être d’affirmer que leur place est centrale dans la période.
Evidemment, ce sont des conclusions relativement simplistes qui sont exposées, mais qui invitent à faire les choses dans l’ordre. En dehors des grands temps politiques (mouvements sociaux d’ampleur, élections), ce sont les syndicats (Béroud, 2025) et les associations qui politisent la vie en fournissant les clés d’une critique sociale accessible au plus grand nombre, car leur travail se déploie à la base, depuis le quotidien. Les relais face à l’extrême droite deviennent rares, construisons ceux que nous avons, reconstruisons ceux que nous n’avons plus, et n’oublions pas que notre hégémonie ne pourra s’élever sans les solides fondements que sont les structures d’implantations locales.
Bibliographie
ADORNO Theodor W., 1994, The stars down to earth and other essays on the irrational in culture, Routledge classics, 10p.
BEROUD Sophie, « Les syndicats, vecteurs possibles de politisation à gauche ? », dans Talpin Julien (dir.), 2025, Nouveau peuple, nouvelle gauche, Editions Amsterdam, 227-240 p.
CARBONNIER Clément, 2025, Toujours moins ! L’obsession du coût du travail ou l’impasse stratégique du capitalisme français, Paris, La Découverte (coll.Economie Politique), 184 p.
CINGOLANI Patrick, 2001, « Le risque, entre sentiment public et vice privé », Mouvements, 2001, vol. 14, no 2, p. 55‑60.
COQUARD Benoît, 2018, « Faire partie de la bande. Le groupe d’amis comme instance de légitimation d’une masculinité populaire et rurale », Genèses, vol. 111, no 2, p. 50-69.
COQUART Benoît, 2019, Ceux qui restent. Faire sa vie dans les campagnes en déclin, Paris, La Découverte (coll. « L’envers des faits »), 216 p.
DOUET Yohann, « Lutte hégémonique et classes populaires rurales. Le combat antifasciste à la lumière de Gramsci », Contretemps, octobre 2024.
DUBESSAY Nadège, « Pourquoi 50% des féminicides ont lieu en milieu rural ? », L’Humanité, 13 octobre 2025, accessible en ligne < https://www.humanite.fr/societe/violences-conjugales/pourquoi-50-des-feminicides-ont-lieu-en-milieu-rural>
FRASER Nancy, 2025, Le capitalisme est un cannibalisme, Marseille, Agone, 288 p.
GALLOT Fanny et HARARI-KERMADEC Hugo, 2024, « Désandrocentrer la contestation : féminismes et travail reproductif », L’Homme & la Société, no 220, 117-139p.
KOECHLIN Aurore, 2019, La révolution féministe, Paris, Editions Amsterdam, 176 p.
LEMETRE Fanny et ORANGE Sophie, 2023, « Glissements de terrain. La remise en question des frontières scientifiques dans une enquête sociologique », Zilsel, no2, 159-184 p.
LÖWENTHAL Leo, GUTERMAN Norbert, 2019, Les prophètes du mensonge. Etude sur l’agitation fasciste aux Etats-Unis. Paris, La Découverte (coll. SH/Théorie critique), 272 p.
MARCHAND Anne, 2022, Mourir de son travail aujourd’hui. Enquête sur les cancers professionnels, Paris, Éditions de l’Atelier, 320 p.
MARLIER Fanny, « Un organisme d’éducation à la sexualité financé par Stérin place ses pions à l’école publique », Mediapart, 3 octobre 2025, accessible en ligne < https://www.mediapart.fr/journal/france/031025/un-organisme-d-education-la-sexualite-finance-par-sterin-place-ses-pions-l-ecole-publique> 3
MERLE Pierre, 2025, L’enseignement privé, Paris, La Découverte (coll. Repères sociologiques), 128 p.
MISCHI Julian, 2016, Le Bourg et l’Atelier. Sociologie du combat syndical, Marseille, Agone (coll. « L’ordre des choses »), 399 p.
MISCHI Julian, 2025, Les élus du coin : Une histoire sociale du pouvoir municipal (XXe-XXIe siècle), Paris, Presses de sciences po, 366 p.
ORANGE Sophie et RENARD Fanny, 2022, Des femme qui tiennent la campagne, Paris, La Dispute, 216 p.
PERETTI-WATEL Patrick, MOATTI Jean-Paul, 2009, Le principe de prévention. Le culte de la santé et ses dérives, Paris, Le Seuil (coll. « La République des idées »), 104 p
RENAHY Nicolas, 2010, Les gars du coin. Enquête sur une jeunesse rurale, Paris, La Découverte (coll. « Sciences humaines et sociales »), 288 p.
RENAHY Nicolas, 2024, Jusqu’au bout. Vieillir et résister dans le monde ouvrier, Paris, La Découverte (coll. « L’envers des faits »), 208 p.
ROUDIER-VALAUD Cindy, « « Vous soutenez un lieu avec une approche intégriste » : la subvention du CCAS d’Orléans au centre Familya contestée », La République du Centre, 11 décembre 2025, accessible en ligne : < https://www.larep.fr/orleans-45000/actualites/vous-soutenez-un-lieu-avec-une-approche-integriste-la-subvention-du-ccas-d-orleans-au-centre-familya-contestee_14797558/>
SIMONET Maud, 2024, L’imposture du travail. Désandrocentrer le travail pour l’émanciper, Paris, 10/18 (coll. Amorce), 96 p.
VOGEL Lise, 2022, Le marxisme est l’oppression des femmes : Vers une théorie unitaire, Paris, Editions sociales (coll. Les éclairées), 350 p.
Notes
[1] Nous nous contenterons ici simplement de dire que le modèle de prévention en vigueur repose sur des comportements supposés et non réels et qu’il n’est par conséquence pas efficace, en plus d’être culpabilisant pour les individu·es (Peretti-Watel, Moatti, 2009). Par ailleurs, les informations contradictoires données par les instances étatiques, typiquement lors de la crise COVID (nous pensons par exemple aux masques en tissus) n’ont sans doute pas aidé à susciter la confiance dans le protocole sanitaire.
[2] Cette cartographie réalisée par N’autre Ecole/ Questions de classe(s), illustre parfaitement la manière dont ces différentes sphères interagissent entre elles dans leur militantisme anti-EVARS.
[3] Par ailleurs, le « crise » touchant les structures militantes courantes (syndicats, partis politiques) touche aussi les structures associatives.
[4] Voir à ce sujet, la mise en avant du travail de care réalisé par les femmes, dans l’enquête d’Anne Marchand sur les cancers professionnels et leur reconnaissance.
[5] Nous renvoyons toutefois à l’enquête de Yaëlle Amsellem-Mainguy (Les filles du coin. Vivre et grandir en milieu rural. Ed Presses de Sciences Po), ou encore à la thèse de Maëva Durand (Les invisibles : enquête localisée sur le rapport au politique des femmes de classes populaires) consacrée à la politisation des femmes des classes populaires en ruralité, pour lire sur la question féminine en ruralité.
[6] On sait que la prévention est tendanciellement moins efficace, voire suscite de l’opposition, lorsqu’elle est prise en charge directement par l’Etat et ses acteur·ices. Sur ce sujet, voir les travaux de Patrick Peretti-Watel.
[7] DUBESSAY Nadège, « Pourquoi 50% des féminicides ont lieu en milieu rural ? », l’Humanité, 13 octobre 2025.
[8] MARLIER Fanny, « Un organisme d’éducation à la sexualité financé par Stérin place ses pions à l’école publique », Mediapart, 3 octobre 2025.
[9] Ibid
[10] ROUDIER-VALAUD Cindy, « « Vous soutenez un lieu avec une approche intégriste » : la subvention du CCAS d’Orléans au centre Familya contestée », La République du Centre.
