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« Plus Grande France » ou « Nouvelle France » ? À propos d’un concept insoumis
4 mai 2026

« Plus Grande France » ou « Nouvelle France » ? À propos d’un concept insoumis


La France Insoumise et Jean-Luc Mélenchon évoquent régulièrement ces derniers mois la « Nouvelle France », entre mot d’ordre politique et concept sociohistorique. Y a-t-il réellement nouveauté dans ce qu’est censé désigner la « nouvelle France » ? Vincent Bollenot analyse ici en historien cette notion.

Face à l’offensive raciste qui se déploie en France depuis plusieurs années, l’attitude des forces de gauche est variable. En parler ou l’occulter ? Préférer le silence voire tenir des discours hostiles à l’immigration (comme F. Ruffin récemment) pour séduire l’électorat du RN ou tenté par le RN ? Donner la priorité à d’autres enjeux mais effacer ainsi une dimension centrale du dispositif réactionnaire contemporain ?

La principale force électorale de gauche, la France Insoumise, a fait un autre choix, notamment depuis 2019 : celui de dénoncer le racisme et de lui opposer systématiquement un contre-discours. Dans la période plus récente, notamment aux dernières élections municipales, elle a aussi fait davantage de place à des militant·es issu·es de l’immigration postcoloniale.

En témoignent notamment les victoires d’Aly Diouara, de Bally Bagayoko ou encore d’Abdelkader Lahmar respectivement à la Courneuve, à Saint-Denis et à Vaulx-en-Velin, entre autres. Les attaques dont ces élu·es ont été victimes portent la trace à la fois d’un racisme violent et fortement ancré dans le champ politique français, et de l’hostilité féroce face au fait que des personnes racisé·es portent une voix de gauche, de rupture et antiraciste, sans s’excuser de ce qu’elles sont.

Pour la France Insoumise, ces élu·es incarnent une « Nouvelle France », une notion régulièrement utilisée par ses porte-parole, et en particulier par Jean-Luc Mélenchon, et qui fait hurler tous les réactionnaires. Doit-on considérer cette notion comme un simple outil de communication politique, face aux tenants d’une France qu’on voudrait figer dans le temps ? Ou comme un concept qui tente de désigner une certaine réalité de la France contemporaine ?

Dans cet article, l’historien Vincent Bollenot – spécialiste notamment des dispositifs de surveillance et de contrôle des colonisé·es – s’attache à décrypter certains impensés et limites de cette notion de « Nouvelle France », à partir d’une lecture historique critique des analyses de la France Insoumise.

***

Le 9 janvier dernier, en déplacement à Villeurbanne, Jean-Luc Mélenchon a présenté ses vœux à une assemblée de militant·es insoumis·es. L’occasion pour lui de galvaniser ses camarades à l’aube de l’enjeu municipal de 2026, mais aussi de poser les bases d’un discours programmatique pour les élections présidentielles de 2027. Dans une conférence énergique de près d’une heure, il a dessiné à grands traits les enjeux qu’il estime devoir figurer au centre de la future campagne insoumise.

Parmi les principaux éléments développés et largement relayé dans la presse, Jean-Luc Mélenchon est revenu sur l’importance de l’idée de « Nouvelle France », concept également présent dans l’introduction du programme insoumis pour 2027 corédigé par l’orateur, fréquemment évoqué dans les discours des porte-paroles du mouvement depuis l’automne, et largement discuté dans la séquence des élections municipales. À ce titre, l’élection de tête de listes racisés dans des villes de banlieue parisienne et lyonnaise – pensons aux victoires d’Abdelkader Lahmar à Vaulx-en-Velin ou de Bally Bagayoko à Saint Denis – a constitué une sorte de défense et illustration de cette stratégie politique, en particulier au vu des réactions d’un racisme inouï provoqué par leur victoire.

Le concept-clé de cette campagne et de la prochaine – la « nouvelle France » – peut en substance être synthétisé comme un retournement du stigmate. Il s’agit de présenter sous un jour mélioratif l’état de fait de la présence en France de différentes minorités politiques – populations racisées en particulier – pour dépasser l’état d’oppression et les discours de haine. De cet objectif, n’importe quel progressiste convaincu peut se féliciter sans nuance. S’il faut se féliciter que la question antiraciste soit mise au cœur des campagnes politiques – et tous les partis de gauche ne font pas cela – on peut être plus nuancé sur la notion même de nouvelle France telle que développée par Jean-Luc Mélenchon, qu’il convient donc de citer in extenso,présente ce concept :

La condition pour pouvoir être un seul peuple français, c’est d’accepter ce que nous sommes, comme nous le sommes, avec maintenant des enfants, des petits-enfants, des tontons, des tatas, des grands-pères et des grands-mères qu’on va voir au bled une fois par an. Ce sont nos familles et dès lors, vous devez accepter la vie comme elle est. Cela n’a pas de sens de pousser du bout du doigt les uns ou les autres au bord de l’assiette. Et ce que je suis en train de vous dire, nous l’avons théorisé en disant « Vous croyez que c’est la seule chose qui soit nouveau en France ? » Oui, c’est la Nouvelle France.

Mais la Nouvelle-France aussi, ce sont les femmes et leurs droits nouveaux. Qu’une génération en arrière, personne n’avait. La Nouvelle France, ce sont de nouvelles familles recomposées mais ce sont des familles, et ainsi de suite. La Nouvelle France, c’est ces gens qui ont tous changé d’endroit parce que le grand problème, si on considère que c’est un problème, mais la grande nouveauté du peuple français, ce n’est pas l’immigration venue de l’extérieur. La grande nouveauté, c’est l’immigration de l’intérieur. C’est-à-dire que tout le monde a changé de coin et qu’un Français sur deux n’habite plus à l’endroit où il est né ou dans le département où il est né. Que plus d’un étudiant sur deux ne continuera pas son existence là où il est né et là d’où il vient.

La France est un grand peuple mêlé de toutes sortes et nous sommes heureux comme ça. Nous n’avons pas des nostalgies désuètes à l’égard d’un passé qui de toute façon s’est évaporé à jamais. Il n’y a pas de France de souche. Il n’y a qu’une France actuelle immédiate, celle qui est là et qui veut être la France et qui ne peut l’être qu’à la condition de pouvoir s’aimer librement, se déplacer librement sans que sans arrêt on vous demande d’où vous venez comme une manière de vous demander qui vous seriez réellement.

Nous ne sommes rien d’autre que ces individus que vous voyez devant vous, ceux qui mangent avec vous, ceux dont les enfants s’entendent entre eux, vont et viennent et ne regardent pas dans le code de la nationalité de leurs grands-parents, ce qu’ils ont droit de faire quand ils s’aiment. Telle est la vérité supérieure du peuple français, sa volonté d’être le peuple français.

À la lecture, le « concept » de Nouvelle France mêle une série d’éléments qui n’ont pas forcément de rapport évident les uns avec les autres, certains relevant certes de la bonne intention mais pouvant charrier des présupposés problématiques.

« Nostalgies désuètes »

L’idée de Nouvelle France a été complétée le 22 janvier, lors d’un meeting à Toulouse par Jean-Luc Mélenchon lui-même, qui a fait allusion au concept du fasciste Renaud Camus et repris par Éric Zemmour de « grand remplacement », tentant, là-encore, de renverser le stigmate :

Nous avons besoin d’élections municipales qui puissent être une démonstration du niveau de conscience politique du peuple français dans sa diversité, de la capacité de nos listes à incarner la nouvelle France, celle du grand remplacement, celle de la génération qui remplace l’autre parce que c’est comme ça depuis la nuit des temps.

Si l’intuition de prendre l’extrême droite à son propre jeu et d’affirmer par la positive la nature « bigarrée » (sic) de la France contemporaine peut sembler séduisante voire enthousiasmante, du moins dans un moment d’offensive raciste dénonçant – plus ou moins explicitement – le caractère multiracial de la population vivant aujourd’hui en France, ces formulations posent pourtant une série de problèmes en ce qu’elles ne remettent pas en en cause les postulats anhistoriques des racistes.

Toute nostalgie se fondant sur le « regret mélancolique d’une chose, d’un état, d’une existence que l’on a eu(e) ou connu(e) » voire d’un « désir d’un retour dans le passé », la dénonciation de sa désuétude implique qu’une France blanche a bel et bien existé et qu’il serait seulement futile et irréaliste de regretter sa disparition. Il ne s’agit pas là seulement d’une erreur de vocabulaire : le concept de « nouvelle » France lui-même implique nécessairement que la France n’était pas ainsi – en l’occurrence « bigarrée » – par le passé.

L’introduction au programme de la France insoumise propose même une justification démographique à cette idée de nouveauté : « en 1958, un Français sur dix avait au moins un grand parent étranger. Désormais, c’est un sur quatre. Tant de Français, tant de Françaises ont des liens personnels intimes avec le vaste monde. »

Cette idée de nouveauté suppose ainsi une vision de l’histoire de France spécifiquement centrée sur l’Hexagone, qui ne prend pas au sérieux sa dimension impériale sur la longue durée, alors même que Jean-Luc Mélenchon se félicite régulièrement du fait que la France est « le seul pays présent sur cinq continents », héritage du colonialisme français1. En effet, si la « Nouvelle France » était le nom donné aux territoires sous domination française en Amérique du nord jusqu’au Traité de Paris de 1763, il convient ici d’évoquer un autre concept de l’histoire impériale française qui relativisera la nouveauté du précédent : celui de « plus grande France ».

Le 6 mai 1931, dans son discours d’inauguration de l’exposition coloniale internationale à Vincennes, le ministre des Colonies Paul Reynaud s’émerveille qu’« à cette minute, grâce au poste de Pontoise, inauguré hier, le son de la voix que vous entendez est écouté à Nouméa, à Hanoï, à Dakar, à Fort-de-France.2 »

Pour lui, comme pour les organisateurs de l’exposition, comme pour une partie du colonat, du gouvernement et de la population du pays colonisateur, l’empire est pensé comme une unité politique interactive et hiérarchisée. Une partie des colonisés investit également cet espace politique soit individuellement, en cherchant l’obtention de la citoyenneté ou d’un bon poste dans l’administration, soit collectivement, en prenant appui sur les prétentions universalistes de la France pour demander une départementalisation3.

Prendre au sérieux la dimension impériale de l’histoire de France permet ainsi de relativiser la nouveauté que représenterait la présence de populations racisées et à ce titre opprimées dans l’entité politique dont les institutions et les gouvernements se trouvent à Paris. En 1931, les territoires sous domination française comprenaient 60 millions d’habitants, la métropole ne comptant alors que 41,8 millions d’habitants (parmi lesquelles 2,9 millions d’étrangers et environ 110 000 colonisés, soit environ 7% de la population de métropole).

Formellement, la plupart de ces 60 millions de colonisés étaient française. En effet, leur nationalité française est reconnue, tout d’abord par le Sénatus-Consulte de 1865 concernant l’Algérie qui mentionne en son premier article que « l’indigène musulman est Français », tout en précisant qu’ils ne jouissent pas des droits de citoyens qu’ils ne peuvent obtenir que par… « naturalisation », une procédure d’obtention des droits civiques et politiques. Les conditions d’accession à la citoyenneté varient selon les territoires colonisés, mais elles tendent dans l’ensemble à supposer de longs délais de traitement et de nombreux refus, à exiger des documents d’état civil impossibles à produire pour des colonisés Néanmoins, certains territoires sous domination française connaissent une généralisation de la citoyenneté au nom d’une implantation française ancienne. C’est par exemple le cas de l’île de Sainte Marie, au large de Madagascar, ou des « quatre communes » du Sénégal (Dakar, Rufisque, Gorée et Saint-Louis). Dans ces localités, les habitants sont Français et citoyens4.

Par la suite, les territoires conquis et administrés par la France sont régis par une même dérogation au code civil – les codes de l’indigénat – généralisée à l’empire en 1887. Sous prétexte de « respect des traditions » des peuples colonisés ce « statut personnel » dérogeant au code civil organisait leur domination et leur exclusion de la vie politique institutionnelle. Formellement, les colonisés sont donc Français quoique non-citoyens (sauf pour ceux qui obtiennent la naturalisation, donc).

Après la Seconde Guerre mondiale, l’empire colonial devient l’Union française qui ménage une nouvelle forme de citoyenneté diminuée pour les colonisés désormais qualifiés de « citoyens de l’Union française ». En 1958, l’Union française est enfin remplacée par la Communauté française avant que la grande vague des indépendances ne sonne le glas de la domination politique sur la majorité des territoires jusqu’ici dominés par la France.

Or c’est précisément dans les décennies 1950 à 1970 que la croissance économique française repose sur le recours indispensable à l’immigration. La part d’immigrés en France remonte à environ 7% de la population dans la décennie 1970. En 1975, le sol français compte officiellement 711 000 Algériens, sans prendre en compte ceux qui ont opté pour la nationalité française après la guerre d’indépendance, en faisant le deuxième groupe de nationalité étrangère après les Portugais.

Ces années sont aussi celles de l’arrivée de réfugiés d’Asie du Sud-Est : au moins 130 000. Aux ex-immigrés coloniaux déjà présents dans l’Hexagone, viennent aussi s’ajouter les installations – parfois forcées – de résidents d’Outre-mer en métropole : entre 1963 et 1981, le Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’outre-mer (Bumidom), organise ainsi l’entrée dans l’Hexagone de 170 000 personnes.

Sur le plan qualitatif, la visibilité de l’immigration racisée en France n’a rien non plus de bien nouveau. Que l’on pense aux mobilisations suivant le décès tragique de quatre travailleurs sénégalais et un mauritanien dans un foyer informel à Aubervilliers le 1er janvier 1970 ; aux grèves de la faim et occupations d’églises en opposition aux circulaires Marcellin-Fontanet de 1972 ; aux meurtres d’Algériens à Marseille en 1973 ; aux grèves des OS immigrés dans de nombreuses usines automobiles au début des années 1980 ; à la Marche pour l’égalité et contre le racisme de l’automne 1983 ; au Front uni des immigrations et des quartiers populaires et tant d’autres batailles ; l’immigration et le racisme ont connu une longue histoire et de luttes en France5.

Contrairement à une idée reçue, y compris au sein des milieux militants, des luttes ont toujours été menées par des immigrés (sur les questions de travail, de logement, de droits, etc.). Dès lors, pourquoi ne pas s’appuyer sur cette histoire combative, prendre le passé impérial au sérieux et s’inscrire dans des luttes anciennes plutôt que de proposer un concept qui tend à reconduire implicitement et involontairement les présupposés racistes de nos adversaires ?

Enfin, la reconnaissance du caractère durablement multiracial du pays n’est guère qu’un premier pas s’il n’est pas accompagné par la mise en avant d’un programme (donc de propositions) et de luttes visant à démanteler les structures du racisme et à s’attaquer à ses mécanismes de reproduction. Dans une période d’offensive raciste, cela peut sembler « mieux que rien » mais il faut « faire mieux » : articuler les enjeux de reconnaissance (ou de dignité) avec des enjeux de redistribution (ou d’égalité).

« L’immigration de l’intérieur »

Plus surprenant encore dans un discours qui entend prendre à bras le corps la question du racisme est la mention par Jean-Luc Mélenchon de l’immigration de l’intérieur comme une « grande nouveauté » : « tout le monde a changé de coin et un Français sur deux n’habite plus à l’endroit où il est né ou dans le département où il est né. » Loin d’être un moment d’improvisation, ce propos provient tout droit de l’introduction corédigée par le leader de LFI : « En 1958, nous sortions tout juste d’un monde millénaire où l’on vivait et mourait à l’endroit où l’on était né. Maintenant plus d’un adulte français sur deux vit dans un département différent de celui où il est né. »

Cette affirmation pose en premier lieu un évident problème analytique : les frontières départementales n’ont en effet pas le même sens de nos jours qu’au milieu du XIXe siècle au vu des développements de technologies et d’infrastructures de transport ayant contribué à l’intégration nationale et mondiale de tout le territoire. Un autre indicateur est bien plus pertinent pour analyser les mobilités d’il y a un siècle : celui des migrations des campagnes vers les villes. Ce sont précisément ces migrations internes qui provoquaient les lamentations des conservateurs du XIXe siècle, qui s’effrayaient d’un « exode » rural – terme biblique catastrophiste choisi à dessein. C’est même ainsi que nait la « question sociale » assimilant les « classes laborieuses » ouvrières des villes à des « classes dangereuses ». Le paysan rural nait bon, l’ouvrier urbain le corrompt !

Mais surtout, cet amalgame pose un problème politique puisqu’il place sur le même plan – même si cela part d’une bonne intention – migrations intérieures et migrations extérieures, afin de relativiser les secondes. Or les deux ne reposent pas sur les mêmes structures, ne rencontrent pas les mêmes obstacles et n’impliquent pas les mêmes mobilisations. En effet, les migrations intérieures peuvent ponctuellement provoquer des réactions de défiance voire de racialisation, la ligne de couleur évoluant dans le temps6. Mais elles ne sont pas structurellement confrontées aux phénomènes aux multiples facettes de xénophobie, de racisme. Elles n’appellent donc pas les mêmes réponses politiques que les migrations extérieures qui, quant à elles, sont systématiquement dénoncées dans les discours dominants.

Là encore, l’amalgame de phénomènes politiques et sociaux différents pour se détacher d’une focale réactionnaire quant au fait migratoire est problématique en ce qu’il tend à relativiser les enjeux colossaux posés par la stigmatisation par les réactionnaires et au-delà des migrations dites extérieures, elles-mêmes plurielles. Pire, l’assimilation des migrations internes et externes peut avoir pour conséquence de relativiser voire de silencier la violence de l’expérience contemporaine des exilée-s, qui doivent affronter des politiques anti-migratoires à tous les niveaux.

*

En définitive, il est heureux de voir que LFI entend faire de la lutte antiraciste et du combat pour la dignité un enjeu de campagne. Chercher à reconnaître le fait multiracial et multiculturel dans une France qui subit une offensive raciste, notamment de la part de l’empire Bolloré, est un pas important, mais il faut le considérer comme un premier pas, supposant d’aller beaucoup plus loin pour mettre en cause le racisme comme système institutionnel d’exclusion, d’infériorisation et de discrimination, dont les effets sont multiples et structurels pour les groupes qui en sont l’objet. À cet égard, le livret antiraciste de LFI insiste sur le caractère systémique du racisme, même s’il reste à ce stade assez pauvre en termes de propositions matérielles7.

Par ailleurs, il n’est pas sûr que le concept de « Nouvelle France » remplisse toutes les missions que lui assigne la France insoumise, même s’il semble faire recette médiatiquement. Comme on a essayé de le montrer ici, parler de « Nouvelle France », bien que cela affole tous les réactionnaires, risque d’entériner implicitement le roman national qui dresse le tableau rétrospectif d’une France blanche, homogène et figée.

Non, le racisme et la présence de populations racisées en France ne sont pas de nouvelles donnes ; non la France n’était pas un pays blanc et européen au siècle dernier, et même pour se réjouir du fait que ce ne serait « plus » le cas, il serait bon de ne pas valider les découpages historiques des réactionnaires. Non, l’enjeu central n’est pas seulement symbolique (reconnaître un fait démographique) mais bien politique : celui de lutter contre la domination blanche en articulation avec le démantèlement du patriarcat, de l’exploitation capitaliste, du ravage écocidaire, de la domination validiste et de toutes les formes d’exploitation et d’oppression.

Il est ainsi dommage que, sur un enjeu à propos duquel la sphère insoumise est capable d’une production d’une grande qualité et face à l’urgence de ces luttes, un concept plus que discutable soit proposé.

Notes

1 On notera taquinement que dans ce discours, Jean-Luc Mélenchon s’indigne de « La France qui s’est déjà fait expulser d’Afrique » (en faisant allusion à son poids géopolitique affaibli durant les deux quinquennats d’Emmanuel Macron).

2 Il explique aussi dans ce discours que « les Français ne sont pas une race, mais une nation. Dès lors, ils ne parlent pas au nom d’une race, orgueilleux et cruel criterium, fossé infranchissable, mais au nom d’une civilisation humaine et douce dont le caractère est d’être universelle. »

3 C’est par exemple en ce sens que vont les premières mobilisations à la suite à la Première Guerre mondiale. Les « revendications du Peuple annamite » rédigées pour le Groupe des Patriotes Annamites par Nguyễn Ái Quấc (le futur Hồ Chí Minh) et adressées au président Woodrow Wilson et au gouvernement français lors de la conférence de Paris demandent ainsi en substance l’intégration de l’Indochine au droit commun français.

4 Florence Renucci, « L’accession des indigènes à la citoyenneté entre assimilation et réformisme : les mesures légales prises par l’Italie et la France en 1919 » dans Michel Ganzin (ed.), Sujet et citoyen: Actes du Colloque de Lyon (Septembre 2003), Aix-en-Provence, Presses universitaires d’Aix-Marseille, 2004, p. 393420 ; Moustapha Ndiaye, « L’exclusion des indigènes originaires des quatre communes de plein exercice du Sénégal de la citoyenneté française », Revue française de droit constitutionnel, 2019, vol. 117, no 1, p. 97118.

5 Voir le colloque tenu par l’Institut La Boétie en février dernier : https://institutlaboetie.fr/colloque-immigration-faire-face-a-la-submersion-xenophobe/

6 Marguerite Cognet, « « Trajectoire de la différence » des groupes ethnicisés, des « Auvergnats » aux « Antillais » », Revue Européenne des Migrations Internationales, 1999, vol. 15, no 2, p. 167187.

7 Notons que ce livret encourage à développer les études sur la colonisation française. Il indique aussi vouloir accorder le droit de vote aux élections locales, faciliter (sans préciser comment) les procédures de naturalisation, mettre en place un récépissé pour éviter les contrôles policiers racistes, encourager les campagnes de testing, créer un commissariat à l’égalité et encourager les entreprises à s’emparer de la lutte contre les discriminations. Ce programme est donc en l’état loin d’une véritable révolution mais constitue de nécessaires premiers pas.

4 mai 2026

« Plus Grande France » ou « Nouvelle France » ? À propos d’un concept insoumis

La France Insoumise et Jean-Luc Mélenchon évoquent régulièrement ces derniers mois la « Nouvelle France », entre mot d’ordre politique et concept sociohistorique. Y a-t-il réellement nouveauté dans ce qu’est censé désigner la « nouvelle France » ? Vincent Bollenot analyse ici en historien cette notion.

Face à l’offensive raciste qui se déploie en France depuis plusieurs années, l’attitude des forces de gauche est variable. En parler ou l’occulter ? Préférer le silence voire tenir des discours hostiles à l’immigration (comme F. Ruffin récemment) pour séduire l’électorat du RN ou tenté par le RN ? Donner la priorité à d’autres enjeux mais effacer ainsi une dimension centrale du dispositif réactionnaire contemporain ?

La principale force électorale de gauche, la France Insoumise, a fait un autre choix, notamment depuis 2019 : celui de dénoncer le racisme et de lui opposer systématiquement un contre-discours. Dans la période plus récente, notamment aux dernières élections municipales, elle a aussi fait davantage de place à des militant·es issu·es de l’immigration postcoloniale.

En témoignent notamment les victoires d’Aly Diouara, de Bally Bagayoko ou encore d’Abdelkader Lahmar respectivement à la Courneuve, à Saint-Denis et à Vaulx-en-Velin, entre autres. Les attaques dont ces élu·es ont été victimes portent la trace à la fois d’un racisme violent et fortement ancré dans le champ politique français, et de l’hostilité féroce face au fait que des personnes racisé·es portent une voix de gauche, de rupture et antiraciste, sans s’excuser de ce qu’elles sont.

Pour la France Insoumise, ces élu·es incarnent une « Nouvelle France », une notion régulièrement utilisée par ses porte-parole, et en particulier par Jean-Luc Mélenchon, et qui fait hurler tous les réactionnaires. Doit-on considérer cette notion comme un simple outil de communication politique, face aux tenants d’une France qu’on voudrait figer dans le temps ? Ou comme un concept qui tente de désigner une certaine réalité de la France contemporaine ?

Dans cet article, l’historien Vincent Bollenot – spécialiste notamment des dispositifs de surveillance et de contrôle des colonisé·es – s’attache à décrypter certains impensés et limites de cette notion de « Nouvelle France », à partir d’une lecture historique critique des analyses de la France Insoumise.

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Le 9 janvier dernier, en déplacement à Villeurbanne, Jean-Luc Mélenchon a présenté ses vœux à une assemblée de militant·es insoumis·es. L’occasion pour lui de galvaniser ses camarades à l’aube de l’enjeu municipal de 2026, mais aussi de poser les bases d’un discours programmatique pour les élections présidentielles de 2027. Dans une conférence énergique de près d’une heure, il a dessiné à grands traits les enjeux qu’il estime devoir figurer au centre de la future campagne insoumise.

Parmi les principaux éléments développés et largement relayé dans la presse, Jean-Luc Mélenchon est revenu sur l’importance de l’idée de « Nouvelle France », concept également présent dans l’introduction du programme insoumis pour 2027 corédigé par l’orateur, fréquemment évoqué dans les discours des porte-paroles du mouvement depuis l’automne, et largement discuté dans la séquence des élections municipales. À ce titre, l’élection de tête de listes racisés dans des villes de banlieue parisienne et lyonnaise – pensons aux victoires d’Abdelkader Lahmar à Vaulx-en-Velin ou de Bally Bagayoko à Saint Denis – a constitué une sorte de défense et illustration de cette stratégie politique, en particulier au vu des réactions d’un racisme inouï provoqué par leur victoire.

Le concept-clé de cette campagne et de la prochaine – la « nouvelle France » – peut en substance être synthétisé comme un retournement du stigmate. Il s’agit de présenter sous un jour mélioratif l’état de fait de la présence en France de différentes minorités politiques – populations racisées en particulier – pour dépasser l’état d’oppression et les discours de haine. De cet objectif, n’importe quel progressiste convaincu peut se féliciter sans nuance. S’il faut se féliciter que la question antiraciste soit mise au cœur des campagnes politiques – et tous les partis de gauche ne font pas cela – on peut être plus nuancé sur la notion même de nouvelle France telle que développée par Jean-Luc Mélenchon, qu’il convient donc de citer in extenso,présente ce concept :

La condition pour pouvoir être un seul peuple français, c’est d’accepter ce que nous sommes, comme nous le sommes, avec maintenant des enfants, des petits-enfants, des tontons, des tatas, des grands-pères et des grands-mères qu’on va voir au bled une fois par an. Ce sont nos familles et dès lors, vous devez accepter la vie comme elle est. Cela n’a pas de sens de pousser du bout du doigt les uns ou les autres au bord de l’assiette. Et ce que je suis en train de vous dire, nous l’avons théorisé en disant « Vous croyez que c’est la seule chose qui soit nouveau en France ? » Oui, c’est la Nouvelle France.

Mais la Nouvelle-France aussi, ce sont les femmes et leurs droits nouveaux. Qu’une génération en arrière, personne n’avait. La Nouvelle France, ce sont de nouvelles familles recomposées mais ce sont des familles, et ainsi de suite. La Nouvelle France, c’est ces gens qui ont tous changé d’endroit parce que le grand problème, si on considère que c’est un problème, mais la grande nouveauté du peuple français, ce n’est pas l’immigration venue de l’extérieur. La grande nouveauté, c’est l’immigration de l’intérieur. C’est-à-dire que tout le monde a changé de coin et qu’un Français sur deux n’habite plus à l’endroit où il est né ou dans le département où il est né. Que plus d’un étudiant sur deux ne continuera pas son existence là où il est né et là d’où il vient.

La France est un grand peuple mêlé de toutes sortes et nous sommes heureux comme ça. Nous n’avons pas des nostalgies désuètes à l’égard d’un passé qui de toute façon s’est évaporé à jamais. Il n’y a pas de France de souche. Il n’y a qu’une France actuelle immédiate, celle qui est là et qui veut être la France et qui ne peut l’être qu’à la condition de pouvoir s’aimer librement, se déplacer librement sans que sans arrêt on vous demande d’où vous venez comme une manière de vous demander qui vous seriez réellement.

Nous ne sommes rien d’autre que ces individus que vous voyez devant vous, ceux qui mangent avec vous, ceux dont les enfants s’entendent entre eux, vont et viennent et ne regardent pas dans le code de la nationalité de leurs grands-parents, ce qu’ils ont droit de faire quand ils s’aiment. Telle est la vérité supérieure du peuple français, sa volonté d’être le peuple français.

À la lecture, le « concept » de Nouvelle France mêle une série d’éléments qui n’ont pas forcément de rapport évident les uns avec les autres, certains relevant certes de la bonne intention mais pouvant charrier des présupposés problématiques.

« Nostalgies désuètes »

L’idée de Nouvelle France a été complétée le 22 janvier, lors d’un meeting à Toulouse par Jean-Luc Mélenchon lui-même, qui a fait allusion au concept du fasciste Renaud Camus et repris par Éric Zemmour de « grand remplacement », tentant, là-encore, de renverser le stigmate :

Nous avons besoin d'élections municipales qui puissent être une démonstration du niveau de conscience politique du peuple français dans sa diversité, de la capacité de nos listes à incarner la nouvelle France, celle du grand remplacement, celle de la génération qui remplace l'autre parce que c'est comme ça depuis la nuit des temps.

Si l’intuition de prendre l’extrême droite à son propre jeu et d’affirmer par la positive la nature "bigarrée" (sic) de la France contemporaine peut sembler séduisante voire enthousiasmante, du moins dans un moment d’offensive raciste dénonçant – plus ou moins explicitement – le caractère multiracial de la population vivant aujourd’hui en France, ces formulations posent pourtant une série de problèmes en ce qu’elles ne remettent pas en en cause les postulats anhistoriques des racistes.

Toute nostalgie se fondant sur le « regret mélancolique d’une chose, d’un état, d’une existence que l’on a eu(e) ou connu(e) » voire d’un « désir d'un retour dans le passé », la dénonciation de sa désuétude implique qu’une France blanche a bel et bien existé et qu’il serait seulement futile et irréaliste de regretter sa disparition. Il ne s’agit pas là seulement d’une erreur de vocabulaire : le concept de « nouvelle » France lui-même implique nécessairement que la France n’était pas ainsi – en l’occurrence « bigarrée » – par le passé.

L’introduction au programme de la France insoumise propose même une justification démographique à cette idée de nouveauté : « en 1958, un Français sur dix avait au moins un grand parent étranger. Désormais, c’est un sur quatre. Tant de Français, tant de Françaises ont des liens personnels intimes avec le vaste monde. »

Cette idée de nouveauté suppose ainsi une vision de l’histoire de France spécifiquement centrée sur l’Hexagone, qui ne prend pas au sérieux sa dimension impériale sur la longue durée, alors même que Jean-Luc Mélenchon se félicite régulièrement du fait que la France est « le seul pays présent sur cinq continents », héritage du colonialisme français1. En effet, si la « Nouvelle France » était le nom donné aux territoires sous domination française en Amérique du nord jusqu’au Traité de Paris de 1763, il convient ici d’évoquer un autre concept de l’histoire impériale française qui relativisera la nouveauté du précédent : celui de « plus grande France ».

Le 6 mai 1931, dans son discours d’inauguration de l’exposition coloniale internationale à Vincennes, le ministre des Colonies Paul Reynaud s’émerveille qu’« à cette minute, grâce au poste de Pontoise, inauguré hier, le son de la voix que vous entendez est écouté à Nouméa, à Hanoï, à Dakar, à Fort-de-France.2 »

Pour lui, comme pour les organisateurs de l’exposition, comme pour une partie du colonat, du gouvernement et de la population du pays colonisateur, l’empire est pensé comme une unité politique interactive et hiérarchisée. Une partie des colonisés investit également cet espace politique soit individuellement, en cherchant l’obtention de la citoyenneté ou d’un bon poste dans l’administration, soit collectivement, en prenant appui sur les prétentions universalistes de la France pour demander une départementalisation3.

Prendre au sérieux la dimension impériale de l’histoire de France permet ainsi de relativiser la nouveauté que représenterait la présence de populations racisées et à ce titre opprimées dans l’entité politique dont les institutions et les gouvernements se trouvent à Paris. En 1931, les territoires sous domination française comprenaient 60 millions d’habitants, la métropole ne comptant alors que 41,8 millions d’habitants (parmi lesquelles 2,9 millions d’étrangers et environ 110 000 colonisés, soit environ 7% de la population de métropole).

Formellement, la plupart de ces 60 millions de colonisés étaient française. En effet, leur nationalité française est reconnue, tout d’abord par le Sénatus-Consulte de 1865 concernant l’Algérie qui mentionne en son premier article que « l’indigène musulman est Français », tout en précisant qu’ils ne jouissent pas des droits de citoyens qu’ils ne peuvent obtenir que par… « naturalisation », une procédure d’obtention des droits civiques et politiques. Les conditions d’accession à la citoyenneté varient selon les territoires colonisés, mais elles tendent dans l’ensemble à supposer de longs délais de traitement et de nombreux refus, à exiger des documents d’état civil impossibles à produire pour des colonisés Néanmoins, certains territoires sous domination française connaissent une généralisation de la citoyenneté au nom d’une implantation française ancienne. C’est par exemple le cas de l’île de Sainte Marie, au large de Madagascar, ou des « quatre communes » du Sénégal (Dakar, Rufisque, Gorée et Saint-Louis). Dans ces localités, les habitants sont Français et citoyens4.

Par la suite, les territoires conquis et administrés par la France sont régis par une même dérogation au code civil – les codes de l’indigénat – généralisée à l’empire en 1887. Sous prétexte de « respect des traditions » des peuples colonisés ce « statut personnel » dérogeant au code civil organisait leur domination et leur exclusion de la vie politique institutionnelle. Formellement, les colonisés sont donc Français quoique non-citoyens (sauf pour ceux qui obtiennent la naturalisation, donc).

Après la Seconde Guerre mondiale, l’empire colonial devient l’Union française qui ménage une nouvelle forme de citoyenneté diminuée pour les colonisés désormais qualifiés de « citoyens de l’Union française ». En 1958, l’Union française est enfin remplacée par la Communauté française avant que la grande vague des indépendances ne sonne le glas de la domination politique sur la majorité des territoires jusqu’ici dominés par la France.

Or c’est précisément dans les décennies 1950 à 1970 que la croissance économique française repose sur le recours indispensable à l’immigration. La part d’immigrés en France remonte à environ 7% de la population dans la décennie 1970. En 1975, le sol français compte officiellement 711 000 Algériens, sans prendre en compte ceux qui ont opté pour la nationalité française après la guerre d’indépendance, en faisant le deuxième groupe de nationalité étrangère après les Portugais.

Ces années sont aussi celles de l’arrivée de réfugiés d’Asie du Sud-Est : au moins 130 000. Aux ex-immigrés coloniaux déjà présents dans l’Hexagone, viennent aussi s’ajouter les installations – parfois forcées – de résidents d’Outre-mer en métropole : entre 1963 et 1981, le Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’outre-mer (Bumidom), organise ainsi l’entrée dans l’Hexagone de 170 000 personnes.

Sur le plan qualitatif, la visibilité de l’immigration racisée en France n’a rien non plus de bien nouveau. Que l’on pense aux mobilisations suivant le décès tragique de quatre travailleurs sénégalais et un mauritanien dans un foyer informel à Aubervilliers le 1er janvier 1970 ; aux grèves de la faim et occupations d’églises en opposition aux circulaires Marcellin-Fontanet de 1972 ; aux meurtres d’Algériens à Marseille en 1973 ; aux grèves des OS immigrés dans de nombreuses usines automobiles au début des années 1980 ; à la Marche pour l'égalité et contre le racisme de l’automne 1983 ; au Front uni des immigrations et des quartiers populaires et tant d’autres batailles ; l’immigration et le racisme ont connu une longue histoire et de luttes en France5.

Contrairement à une idée reçue, y compris au sein des milieux militants, des luttes ont toujours été menées par des immigrés (sur les questions de travail, de logement, de droits, etc.). Dès lors, pourquoi ne pas s’appuyer sur cette histoire combative, prendre le passé impérial au sérieux et s’inscrire dans des luttes anciennes plutôt que de proposer un concept qui tend à reconduire implicitement et involontairement les présupposés racistes de nos adversaires ?

Enfin, la reconnaissance du caractère durablement multiracial du pays n’est guère qu’un premier pas s’il n’est pas accompagné par la mise en avant d’un programme (donc de propositions) et de luttes visant à démanteler les structures du racisme et à s’attaquer à ses mécanismes de reproduction. Dans une période d’offensive raciste, cela peut sembler « mieux que rien » mais il faut « faire mieux » : articuler les enjeux de reconnaissance (ou de dignité) avec des enjeux de redistribution (ou d’égalité).

« L’immigration de l’intérieur »

Plus surprenant encore dans un discours qui entend prendre à bras le corps la question du racisme est la mention par Jean-Luc Mélenchon de l’immigration de l’intérieur comme une « grande nouveauté » : « tout le monde a changé de coin et un Français sur deux n’habite plus à l’endroit où il est né ou dans le département où il est né. » Loin d’être un moment d’improvisation, ce propos provient tout droit de l’introduction corédigée par le leader de LFI : « En 1958, nous sortions tout juste d’un monde millénaire où l’on vivait et mourait à l’endroit où l’on était né. Maintenant plus d’un adulte français sur deux vit dans un département différent de celui où il est né. »

Cette affirmation pose en premier lieu un évident problème analytique : les frontières départementales n’ont en effet pas le même sens de nos jours qu’au milieu du XIXe siècle au vu des développements de technologies et d’infrastructures de transport ayant contribué à l’intégration nationale et mondiale de tout le territoire. Un autre indicateur est bien plus pertinent pour analyser les mobilités d’il y a un siècle : celui des migrations des campagnes vers les villes. Ce sont précisément ces migrations internes qui provoquaient les lamentations des conservateurs du XIXe siècle, qui s’effrayaient d’un « exode » rural – terme biblique catastrophiste choisi à dessein. C’est même ainsi que nait la « question sociale » assimilant les « classes laborieuses » ouvrières des villes à des « classes dangereuses ». Le paysan rural nait bon, l’ouvrier urbain le corrompt !

Mais surtout, cet amalgame pose un problème politique puisqu’il place sur le même plan – même si cela part d’une bonne intention – migrations intérieures et migrations extérieures, afin de relativiser les secondes. Or les deux ne reposent pas sur les mêmes structures, ne rencontrent pas les mêmes obstacles et n’impliquent pas les mêmes mobilisations. En effet, les migrations intérieures peuvent ponctuellement provoquer des réactions de défiance voire de racialisation, la ligne de couleur évoluant dans le temps6. Mais elles ne sont pas structurellement confrontées aux phénomènes aux multiples facettes de xénophobie, de racisme. Elles n’appellent donc pas les mêmes réponses politiques que les migrations extérieures qui, quant à elles, sont systématiquement dénoncées dans les discours dominants.

Là encore, l’amalgame de phénomènes politiques et sociaux différents pour se détacher d’une focale réactionnaire quant au fait migratoire est problématique en ce qu’il tend à relativiser les enjeux colossaux posés par la stigmatisation par les réactionnaires et au-delà des migrations dites extérieures, elles-mêmes plurielles. Pire, l’assimilation des migrations internes et externes peut avoir pour conséquence de relativiser voire de silencier la violence de l’expérience contemporaine des exilée-s, qui doivent affronter des politiques anti-migratoires à tous les niveaux.

*

En définitive, il est heureux de voir que LFI entend faire de la lutte antiraciste et du combat pour la dignité un enjeu de campagne. Chercher à reconnaître le fait multiracial et multiculturel dans une France qui subit une offensive raciste, notamment de la part de l’empire Bolloré, est un pas important, mais il faut le considérer comme un premier pas, supposant d’aller beaucoup plus loin pour mettre en cause le racisme comme système institutionnel d’exclusion, d’infériorisation et de discrimination, dont les effets sont multiples et structurels pour les groupes qui en sont l’objet. À cet égard, le livret antiraciste de LFI insiste sur le caractère systémique du racisme, même s’il reste à ce stade assez pauvre en termes de propositions matérielles7.

Par ailleurs, il n’est pas sûr que le concept de « Nouvelle France » remplisse toutes les missions que lui assigne la France insoumise, même s’il semble faire recette médiatiquement. Comme on a essayé de le montrer ici, parler de « Nouvelle France », bien que cela affole tous les réactionnaires, risque d’entériner implicitement le roman national qui dresse le tableau rétrospectif d’une France blanche, homogène et figée.

Non, le racisme et la présence de populations racisées en France ne sont pas de nouvelles donnes ; non la France n’était pas un pays blanc et européen au siècle dernier, et même pour se réjouir du fait que ce ne serait « plus » le cas, il serait bon de ne pas valider les découpages historiques des réactionnaires. Non, l’enjeu central n’est pas seulement symbolique (reconnaître un fait démographique) mais bien politique : celui de lutter contre la domination blanche en articulation avec le démantèlement du patriarcat, de l’exploitation capitaliste, du ravage écocidaire, de la domination validiste et de toutes les formes d’exploitation et d’oppression.

Il est ainsi dommage que, sur un enjeu à propos duquel la sphère insoumise est capable d’une production d’une grande qualité et face à l’urgence de ces luttes, un concept plus que discutable soit proposé.

Notes

1 On notera taquinement que dans ce discours, Jean-Luc Mélenchon s’indigne de « La France qui s’est déjà fait expulser d’Afrique » (en faisant allusion à son poids géopolitique affaibli durant les deux quinquennats d’Emmanuel Macron).

2 Il explique aussi dans ce discours que « les Français ne sont pas une race, mais une nation. Dès lors, ils ne parlent pas au nom d’une race, orgueilleux et cruel criterium, fossé infranchissable, mais au nom d’une civilisation humaine et douce dont le caractère est d’être universelle. »

3 C’est par exemple en ce sens que vont les premières mobilisations à la suite à la Première Guerre mondiale. Les « revendications du Peuple annamite » rédigées pour le Groupe des Patriotes Annamites par Nguyễn Ái Quấc (le futur Hồ Chí Minh) et adressées au président Woodrow Wilson et au gouvernement français lors de la conférence de Paris demandent ainsi en substance l’intégration de l’Indochine au droit commun français.

4 Florence Renucci, « L’accession des indigènes à la citoyenneté entre assimilation et réformisme : les mesures légales prises par l’Italie et la France en 1919 » dans Michel Ganzin (ed.), Sujet et citoyen: Actes du Colloque de Lyon (Septembre 2003), Aix-en-Provence, Presses universitaires d’Aix-Marseille, 2004, p. 393420 ; Moustapha Ndiaye, « L’exclusion des indigènes originaires des quatre communes de plein exercice du Sénégal de la citoyenneté française », Revue française de droit constitutionnel, 2019, vol. 117, no 1, p. 97118.

5 Voir le colloque tenu par l’Institut La Boétie en février dernier : https://institutlaboetie.fr/colloque-immigration-faire-face-a-la-submersion-xenophobe/

6 Marguerite Cognet, « « Trajectoire de la différence » des groupes ethnicisés, des « Auvergnats » aux « Antillais » », Revue Européenne des Migrations Internationales, 1999, vol. 15, no 2, p. 167187.

7 Notons que ce livret encourage à développer les études sur la colonisation française. Il indique aussi vouloir accorder le droit de vote aux élections locales, faciliter (sans préciser comment) les procédures de naturalisation, mettre en place un récépissé pour éviter les contrôles policiers racistes, encourager les campagnes de testing, créer un commissariat à l’égalité et encourager les entreprises à s’emparer de la lutte contre les discriminations. Ce programme est donc en l’état loin d’une véritable révolution mais constitue de nécessaires premiers pas.

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

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28 avril 2026

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