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Pour une politique émancipatrice de la réduction des risques
12 mai 2026

Pour une politique émancipatrice de la réduction des risques


Qu’est-ce qu’une politique de gauche sur la question des drogues ? Depuis 50 ans la politique de gauche en la matière est fondée sur un balancier entre répression et traitement de l’addiction comme maladie. En dépassant ce cadre à partir du principe de réduction des risques et de la place qu’il accorde aux personnes concernées, il est possible de dessiner les contours d’une politique des drogues émancipatrice et solidaire.

Ce texte est une version développée d'un article paru dans la revue Révolutions écosocialistes.

La réduction des risques (RDR) est aujourd’hui un pilier des politiques publiques à destination des usagers de drogues. Elle s’incarne dans des pratiques telles que la distribution de matériel stérile, les traitements par agonistes opioïdes, les salles de consommation à moindre risque, la prévention des overdoses ou l’accompagnement psycho-social. Issue d’un tournant dit pragmatique dans la lutte contre le VIH/sida dans les années 1980, afin de limiter les contaminations, elle apparaît comme un modèle de rationalité sanitaire et de respect des droits humains.

Qu’est-ce que la réduction des risques ? En France, les politiques sur les drogues s’articulent autour d’un balancier entre la répression et le soin. Ce mouvement s’incarne dans la 31 décembre 1970 qui considère la personne qui consomme des drogues à la fois comme un malade qu’il faut soigner et comme un délinquant qu’il faut punir. Dans les deux cas, la consommation de drogues doit disparaître. En résulte des dispositions tels que les amendes forfaitaires délictuelles ou les injonctions thérapeutiques. Dépassant ce mouvement, le concept de réduction des risques part du principe que des personnes peuvent faire le choix de consommer des drogues, ou peuvent ne pas être en mesure d’arrêter leur consommation, et qu’elles doivent donc disposer des moyens de le faire sans se mettre en danger. La réduction des risques désigne donc l’ensemble des stratégies et des outils à disposition des personnes qui consomment des drogues afin de réduire les complications sanitaires, sociales ou psychologiques liées à la consommation de drogues. Elle est souvent représentée par les outils permettant de réduire la transmission des infections tels que les seringues propres ou les roule ta paille, ainsi que par des dispositifs emblématiques comme les salles de consommation à moindre risque. La réduction des risques est depuis 2016 une politique de santé inscrite aux articles L-3411-7 à 9 du code de la santé publique, dont l’application dans un contexte répressif et particulièrement stigmatisant pour les personnes qui consomment des drogues reste complexe.

Mais cette présentation consensuelle masque les contradictions politiques qui traversent la RDR depuis ses débuts. Construite comme un compromis entre santé publique et contrôle social, elle a été intégrée au cœur d’un dispositif de gestion des usages, sans remettre en cause les rapports de domination qui les structurent.

C’est pourquoi il est aujourd’hui urgent de poser la question suivante : comment penser une réduction des risques de gauche ? C’est-à-dire une RDR qui ne se contente pas de réduire les dommages individuels, mais qui s’attaque aux structures sociales qui les produisent. Une RDR qui relie santé, autonomie et émancipation collective. Une RDR qui ne soit pas l’habillage sanitaire d’une politique d’ordre, mais un outil de lutte contre l’exploitation, le racisme et la marginalisation.

Une histoire entre survie, autosupport et contrôle institutionnel

La RDR en France est née dans l’urgence d’une catastrophe : celle de l’épidémie de VIH dans les années 1980. Face à la flambée des contaminations chez les personnes qui consomment des drogues injectables, des acteurs communautaires et médicaux ont mis en place des dispositifs de distribution de seringues, y compris dans l’illégalité. Cette dynamique précède l’institutionnalisation : la vente libre de seringues n’est autorisée qu’avec le décret du 13 mai 1987 (dit décret Barzach), qui abroge l’interdiction de 1972, puis est pérennisée en 1989. Dès cette période, des associations diffusent des outils de prévention directement à destination des personnes qui consomment des drogues.

Cette logique de réduction des dommages, d’abord en rupture avec la logique prohibitionniste, a fini par être partiellement intégrée dans le champ institutionnel au début des années 1990. Le plan gouvernemental du 21 septembre 1993 marque un premier tournant, avec le financement de places de méthadone (un traitement face à l’addiction aux opioïdes) par exemple. En 1994, plusieurs circulaires autorisent la prescription de méthadone en centres spécialisés, puis une conférence de presse de Simone Veil en juillet 1994 décline des mesures de réduction des risques (programmes d’échange, réseaux ville-hôpital, extension des traitements). Cette dynamique aboutit en 1995 à un cadre officiel, avec le décret du 17 mars et l’autorisation de mise sur le marché de la méthadone.1

Cette institutionnalisation s’est faite dans un contexte de fortes tensions politiques. Au début des années 1990, les politiques oscillent entre ouverture sanitaire et durcissement répressif. Le plan Quilès-Broussard (1992-1993) s’accompagne d’opérations policières visant les personnes qui consomment des drogues et les associations qui les accompagnent2. Ces contradictions illustrent la double logique qui traverse la RDR française : une reconnaissance sanitaire progressive, mais constamment limitée par des impératifs d’ordre public.

Ainsi, cette reconnaissance n’a jamais été complète. La RDR reste cantonnée aux marges du système de santé. Elle est sous-financée, sous-dotée, régulièrement menacée. En 2026, le secteur médico-social de l’addictologie, comme l’ensemble du secteur associatif, traverse une crise aiguë : pénurie de personnels, réduction des budgets, manque de reconnaissance3. Sur ce dernier point, l’exemple du centre d’accueil pour usagers de drogues de l’association AIDES à Paris est parlant. Face à une mobilisation de riverains hostiles aux dispositifs de réduction des risques, l’Agence régionale de santé d’Île-de-France a décidé de fermer l’accueil physique du centre en avril 2025. Les acteurs de la RDR sont appelés à faire plus avec moins, à gérer des publics toujours plus précarisés, dans des conditions de plus en plus dégradées.

La légitimation publique de la RDR doit souvent reposer sur des arguments d’utilité sociale (réduction des nuisances, baisse des coûts de santé, tranquillité publique) plutôt que sur des principes de justice ou de droits. En mars 2026, une tribune de la Fédération des acteurs de la solidarité et de la Fédération Addiction décrivait ainsi la solidarité comme « une réponse pour la tranquillité des villes »4. Les salles de consommation à moindre risque, par exemple, restent en France sous statut expérimental depuis 2016, malgré des résultats largement positifs souligné par un rapport de l’INSERM en 2021 puis conjoint de l’IGAS et de l’IGA en 2025. Leur maintien dépend aussi de leur capacité à prouver qu’elles ne dérangent pas.

Dès lors, la RDR risque de devenir un instrument de neutralisation politique en réduisant les effets les plus violents de la répression sans remettre en cause l’architecture prohibitionniste. Elle gère la misère sans la combattre et rend les usages plus sûrs mais pas nécessairement plus libres. Elle pacifie là où il faudrait politiser.

L’usager de drogues : figure politique de la marginalité

Le traitement politique des drogues repose sur un double dynamique : répression des marges et tolérance des élites. Alors que la consommation de drogues est largement répandue dans toutes les classes sociales, ce sont les usagers précaires, racisés, jeunes, sans-abri, qui concentrent la violence policière, judiciaire, sociale. Le cas de l’amende forfaitaire délictuelle qui sanctionne la consommation de stupéfiant en est un exemple marquant. Dès 2020, un collectif associatif soulignait qu’il « est largement documenté depuis des années que ce sont certaines catégories de consommat.rices.eurs qui sont régulièrement interpellés, en particulier les personnes racisées ou issues des quartiers, les classes favorisées se faisant livrer leurs produits, hors des radars de la police de rue »5

Ce n’est pas un hasard. Le stigmate de la drogue fonctionne comme un vecteur de contrôle social. Il permet de désigner certains groupes comme déviants, dangereux, inadaptés. Il justifie leur éloignement, leur enfermement, leur invisibilisation. Il reconduit les frontières raciales et de classe dans l’espace urbain.

À Paris, par exemple, la construction médiatique et policière de la « figure du crack » a glissé d’un dealer antillais dans les années 1990 à un consommateur sénégalais dans les années 2020. Ce déplacement n’est pas anodin : il montre comment la drogue est utilisée pour racialiser les politiques de gestion de l’espace public. Les opérations de « nettoyage » de la colline du crack, les expulsions, les arrêtés anti-circulation (un arrêté de la préfecture de police de Paris est en vigueur depuis juin 2023 portant interdiction des regroupements d’usagers de crack dans de nombreuses rues du Nord de Paris), tout concourt à faire du consommateur un problème d’ordre public, non un sujet de soin ou de droit.

La RDR, dans ce contexte, est souvent utilisée comme outil de pacification. Elle permet de gérer les symptômes sans interroger les causes. Elle fournit du matériel de consommation, des traitements de substitution, parfois un hébergement, mais ne dit rien des logiques de stigmatisation et des causes des risques pris par les usagers de drogues.

Penser une réduction des risques de gauche, c’est refuser cette dépolitisation. C’est affirmer que les risques liés aux drogues ne sont pas d’abord un problème sanitaire ou sécuritaire, mais un révélateur de la violence sociale. Il est ainsi possible à ce sujet de citer Jean-Pierre Couteron qui parle d’une société addictogène. Ce concept désigne un environnement social qui favorise structurellement les conduites addictives en fragilisant les liens sociaux, en augmentant les vulnérabilités et en promouvant une culture de l’immédiateté et de la performance.6

Les consommations de drogues sont donc un phénomène social et la réduction des risques qui y répond ne peut donc être que politique. Une réduction des risques de gauche doit donc reconnaître que les usagers sont des sujets politiques, porteurs d’une expérience située de la marginalisation, et qu’ils doivent être au centre des politiques qui les concernent.

Que faire à gauche pour changer la politique des drogues ?

La gauche française, dans ses différentes composantes, reste souvent mal à l’aise avec la question des drogues. Même les forces les plus progressistes hésitent à porter un discours clair sur la dépénalisation, la légalisation, la reconnaissance des droits des usagers. Le sujet est perçu comme électoralement risqué et moralement ambigu.

On observe alors un discours souvent paradoxal : la consommation de drogues est dénoncée comme aliénante, comme symptôme d’un mal-être, voire comme marqueur de l’individualisme néolibéral. Elle est pensée comme un problème à résoudre, un comportement à corriger, une dérive à prévenir. La logique reste hygiéniste, paternaliste et centrée sur la réduction de la consommation.

Or, cette approche empêche de voir que les usages de drogues peuvent être ambivalents, multiples, parfois politiques. Ils peuvent être une manière de survivre dans un monde capitaliste dont la pression devient invivable, une stratégie d’auto-soin, une pratique festive, un refus des normes productivistes, une tentative d’échapper à la douleur ou à la violence. Ces différents aspects de la consommation de drogue sont abordés dans les forums d’autosupport d’usagers de drogues tel que psychoactif.org. Ils peuvent aussi être douloureux, marqué par l’addiction. Mais dans tous les cas, ils méritent d’être entendus, accompagnés, non jugés.

Une gauche véritablement émancipatrice devrait défendre le droit à l’usage sans le promouvoir, l’accès à des produits sûrs, à des soins dignes, à l’information, à l’autonomie. Elle devrait soutenir les formes d’auto-organisation des usagers, reconnaître les savoirs expérientiels (connaissances et savoirs-faire issus de l’expérience vécue des personnes qui consomment des drogues)7, promouvoir la régulation de toutes les substances hors du cadre capitaliste, y compris quand il est reproduit par les trafiquants de drogues. Elle devrait aussi lier cette lutte à celle contre la précarité, le racisme, la psychiatrisation forcée, la casse des services publics.

Politiser la RDR : auto-support, désinstitutionalisation, émancipation

Il existe une autre histoire de la RDR que celle institutionnelle présentée plus haut : celle portée par les personnes qui utilisent des drogues elles-mêmes. Depuis les années 1990, en France, des collectifs comme Asud, Act Up, Techno Plus, ou Psychoactif, ont développé une RDR par et pour les usagers, fondée sur l’auto-support, la transmission horizontale, la critique du système de soins et du système pénal.

À l’international, des exemples comme le Drug User Liberation Front à Vancouver qui a organisé un magasin de vente à prix coutant de drogues vérifiées sans produits de coupe pour lutter contre la crise des overdoses8, les Cannabis Social Clubs catalans fondé sur des principes d’autogestion, d’autoproduction et de partage, montrent qu’il est possible de bâtir des modèles alternatifs de soin, de production, de partage, hors des logiques marchandes et répressives. Au Pays-Bas, les junkiebonden, des associations d’usagers de drogues prenant acte du refus du gouvernement de les aider à préserver leur santé, ont émergé dès les années 1980 comme une réponse à la stigmatisation et à la marginalisation des usagers de drogues, y compris en organisant eux-mêmes des programmes de traitements par agonistes opioïdes9. Ils ont milité pour des politiques plus humaines et ont contribué à des initiatives telles que les programmes d’échange de seringues et les traitements de substitution. Ces actions ont été cruciales pour la mise en œuvre de politiques de réduction des risques aux Pays-Bas.

Ces pratiques posent les bases d’une RDR politique, non centrée sur la réduction des dommages individuels mais sur la transformation collective des conditions d’existence. Elles reposent sur des principes d’entraide, de justice sociale, de désinstitutionnalisation des savoirs et des pratiques de soin.

La RDR de gauche s’inspire de ces expériences pour construire un horizon politique émancipateur. Elle soutient les collectifs d’usagers, valorise leurs savoirs, exige la levée des interdictions, la fin de la répression, la gratuité des traitements, l’accès universel aux droits. Elle milite sur les drogues comme de manière générale pour une santé publique non gestionnaire, mais démocratique, transformatrice, ancrée dans les luttes.

Conclusion

La réduction des risques n’est pas neutre. Elle est traversée par des choix politiques, des tensions et des contradictions. Elle peut être un outil de pacification sociale ou un levier d’émancipation. Elle peut accompagner l’ordre établi ou contribuer à le subvertir.

Dans sa forme institutionnelle, la RDR française est trop souvent cantonnée à une gestion technicienne de la marginalité. Elle réduit les risques mais ne réduit pas l’injustice.

C’est pourquoi la réduction des risques de gauche est nécessaire. Une RDR qui assume sa conflictualité, sa radicalité, son ancrage dans les luttes sociales. Une RDR qui ne soigne pas seulement les individus, mais qui cherche à transformer les structures qui les oppriment. Une RDR qui n’a pas peur de dire que le problème n’est pas l’usage, mais la misère, la répression, l’exploitation.

C’est là, peut-être, l’avenir d’une politique des drogues vraiment progressiste : non pas réduire les dommages d’un monde injuste, mais faire émerger un autre monde, plus juste.

Notes

1 Histoire et principes de la RDR, Médecins du monde, 2013

2 Anne Coppel, Chronologie de la réduction des risques en France, www.annecoppel.fr

3 Mal être au travail : les équipe en souffrance, Revue ARP n°10, 2026

4 POINT DE VUE. « La solidarité, une réponse pour la tranquillité des villes », Ouest-France, mars 2026

5 Amende forfaitaire pour usage de drogues : une illusoire fermeté pour de réels effets pervers, Communiqué de presse interassociatif, 30 juillet 2020

6 Jean-Pierre Couteron. « Société et addiction ». Le Sociographe, 2012/3 n° 39, 2012. p.10-16.

7 Nicolas Chottin, Véra Manoukian, Savoirs expérientiels en addictologie : un peu d’histoire…, Fédération Addiction, 2026

8 DULF face à la justice : défendre la vie plutôt que criminaliser la prévention, Association des intervenants en dépendance du Québec, 2025

9 A brief history of drug user self-organisation, International Drug Policy consortium, 2017

12 mai 2026

Pour une politique émancipatrice de la réduction des risques

Qu’est-ce qu’une politique de gauche sur la question des drogues ? Depuis 50 ans la politique de gauche en la matière est fondée sur un balancier entre répression et traitement de l’addiction comme maladie. En dépassant ce cadre à partir du principe de réduction des risques et de la place qu’il accorde aux personnes concernées, il est possible de dessiner les contours d’une politique des drogues émancipatrice et solidaire.

Ce texte est une version développée d'un article paru dans la revue Révolutions écosocialistes.

La réduction des risques (RDR) est aujourd’hui un pilier des politiques publiques à destination des usagers de drogues. Elle s’incarne dans des pratiques telles que la distribution de matériel stérile, les traitements par agonistes opioïdes, les salles de consommation à moindre risque, la prévention des overdoses ou l’accompagnement psycho-social. Issue d’un tournant dit pragmatique dans la lutte contre le VIH/sida dans les années 1980, afin de limiter les contaminations, elle apparaît comme un modèle de rationalité sanitaire et de respect des droits humains.

Qu’est-ce que la réduction des risques ? En France, les politiques sur les drogues s’articulent autour d’un balancier entre la répression et le soin. Ce mouvement s’incarne dans la 31 décembre 1970 qui considère la personne qui consomme des drogues à la fois comme un malade qu’il faut soigner et comme un délinquant qu’il faut punir. Dans les deux cas, la consommation de drogues doit disparaître. En résulte des dispositions tels que les amendes forfaitaires délictuelles ou les injonctions thérapeutiques. Dépassant ce mouvement, le concept de réduction des risques part du principe que des personnes peuvent faire le choix de consommer des drogues, ou peuvent ne pas être en mesure d’arrêter leur consommation, et qu’elles doivent donc disposer des moyens de le faire sans se mettre en danger. La réduction des risques désigne donc l’ensemble des stratégies et des outils à disposition des personnes qui consomment des drogues afin de réduire les complications sanitaires, sociales ou psychologiques liées à la consommation de drogues. Elle est souvent représentée par les outils permettant de réduire la transmission des infections tels que les seringues propres ou les roule ta paille, ainsi que par des dispositifs emblématiques comme les salles de consommation à moindre risque. La réduction des risques est depuis 2016 une politique de santé inscrite aux articles L-3411-7 à 9 du code de la santé publique, dont l’application dans un contexte répressif et particulièrement stigmatisant pour les personnes qui consomment des drogues reste complexe.

Mais cette présentation consensuelle masque les contradictions politiques qui traversent la RDR depuis ses débuts. Construite comme un compromis entre santé publique et contrôle social, elle a été intégrée au cœur d’un dispositif de gestion des usages, sans remettre en cause les rapports de domination qui les structurent.

C’est pourquoi il est aujourd’hui urgent de poser la question suivante : comment penser une réduction des risques de gauche ? C’est-à-dire une RDR qui ne se contente pas de réduire les dommages individuels, mais qui s'attaque aux structures sociales qui les produisent. Une RDR qui relie santé, autonomie et émancipation collective. Une RDR qui ne soit pas l’habillage sanitaire d’une politique d’ordre, mais un outil de lutte contre l’exploitation, le racisme et la marginalisation.

Une histoire entre survie, autosupport et contrôle institutionnel

La RDR en France est née dans l’urgence d’une catastrophe : celle de l’épidémie de VIH dans les années 1980. Face à la flambée des contaminations chez les personnes qui consomment des drogues injectables, des acteurs communautaires et médicaux ont mis en place des dispositifs de distribution de seringues, y compris dans l’illégalité. Cette dynamique précède l’institutionnalisation : la vente libre de seringues n’est autorisée qu’avec le décret du 13 mai 1987 (dit décret Barzach), qui abroge l’interdiction de 1972, puis est pérennisée en 1989. Dès cette période, des associations diffusent des outils de prévention directement à destination des personnes qui consomment des drogues.

Cette logique de réduction des dommages, d’abord en rupture avec la logique prohibitionniste, a fini par être partiellement intégrée dans le champ institutionnel au début des années 1990. Le plan gouvernemental du 21 septembre 1993 marque un premier tournant, avec le financement de places de méthadone (un traitement face à l’addiction aux opioïdes) par exemple. En 1994, plusieurs circulaires autorisent la prescription de méthadone en centres spécialisés, puis une conférence de presse de Simone Veil en juillet 1994 décline des mesures de réduction des risques (programmes d’échange, réseaux ville-hôpital, extension des traitements). Cette dynamique aboutit en 1995 à un cadre officiel, avec le décret du 17 mars et l’autorisation de mise sur le marché de la méthadone.1

Cette institutionnalisation s’est faite dans un contexte de fortes tensions politiques. Au début des années 1990, les politiques oscillent entre ouverture sanitaire et durcissement répressif. Le plan Quilès-Broussard (1992-1993) s’accompagne d’opérations policières visant les personnes qui consomment des drogues et les associations qui les accompagnent2. Ces contradictions illustrent la double logique qui traverse la RDR française : une reconnaissance sanitaire progressive, mais constamment limitée par des impératifs d’ordre public.

Ainsi, cette reconnaissance n’a jamais été complète. La RDR reste cantonnée aux marges du système de santé. Elle est sous-financée, sous-dotée, régulièrement menacée. En 2026, le secteur médico-social de l’addictologie, comme l’ensemble du secteur associatif, traverse une crise aiguë : pénurie de personnels, réduction des budgets, manque de reconnaissance3. Sur ce dernier point, l’exemple du centre d’accueil pour usagers de drogues de l’association AIDES à Paris est parlant. Face à une mobilisation de riverains hostiles aux dispositifs de réduction des risques, l’Agence régionale de santé d’Île-de-France a décidé de fermer l’accueil physique du centre en avril 2025. Les acteurs de la RDR sont appelés à faire plus avec moins, à gérer des publics toujours plus précarisés, dans des conditions de plus en plus dégradées.

La légitimation publique de la RDR doit souvent reposer sur des arguments d’utilité sociale (réduction des nuisances, baisse des coûts de santé, tranquillité publique) plutôt que sur des principes de justice ou de droits. En mars 2026, une tribune de la Fédération des acteurs de la solidarité et de la Fédération Addiction décrivait ainsi la solidarité comme « une réponse pour la tranquillité des villes »4. Les salles de consommation à moindre risque, par exemple, restent en France sous statut expérimental depuis 2016, malgré des résultats largement positifs souligné par un rapport de l’INSERM en 2021 puis conjoint de l’IGAS et de l’IGA en 2025. Leur maintien dépend aussi de leur capacité à prouver qu’elles ne dérangent pas.

Dès lors, la RDR risque de devenir un instrument de neutralisation politique en réduisant les effets les plus violents de la répression sans remettre en cause l’architecture prohibitionniste. Elle gère la misère sans la combattre et rend les usages plus sûrs mais pas nécessairement plus libres. Elle pacifie là où il faudrait politiser.

L’usager de drogues : figure politique de la marginalité

Le traitement politique des drogues repose sur un double dynamique : répression des marges et tolérance des élites. Alors que la consommation de drogues est largement répandue dans toutes les classes sociales, ce sont les usagers précaires, racisés, jeunes, sans-abri, qui concentrent la violence policière, judiciaire, sociale. Le cas de l’amende forfaitaire délictuelle qui sanctionne la consommation de stupéfiant en est un exemple marquant. Dès 2020, un collectif associatif soulignait qu’il « est largement documenté depuis des années que ce sont certaines catégories de consommat.rices.eurs qui sont régulièrement interpellés, en particulier les personnes racisées ou issues des quartiers, les classes favorisées se faisant livrer leurs produits, hors des radars de la police de rue »5

Ce n’est pas un hasard. Le stigmate de la drogue fonctionne comme un vecteur de contrôle social. Il permet de désigner certains groupes comme déviants, dangereux, inadaptés. Il justifie leur éloignement, leur enfermement, leur invisibilisation. Il reconduit les frontières raciales et de classe dans l’espace urbain.

À Paris, par exemple, la construction médiatique et policière de la « figure du crack » a glissé d’un dealer antillais dans les années 1990 à un consommateur sénégalais dans les années 2020. Ce déplacement n’est pas anodin : il montre comment la drogue est utilisée pour racialiser les politiques de gestion de l’espace public. Les opérations de « nettoyage » de la colline du crack, les expulsions, les arrêtés anti-circulation (un arrêté de la préfecture de police de Paris est en vigueur depuis juin 2023 portant interdiction des regroupements d’usagers de crack dans de nombreuses rues du Nord de Paris), tout concourt à faire du consommateur un problème d’ordre public, non un sujet de soin ou de droit.

La RDR, dans ce contexte, est souvent utilisée comme outil de pacification. Elle permet de gérer les symptômes sans interroger les causes. Elle fournit du matériel de consommation, des traitements de substitution, parfois un hébergement, mais ne dit rien des logiques de stigmatisation et des causes des risques pris par les usagers de drogues.

Penser une réduction des risques de gauche, c’est refuser cette dépolitisation. C’est affirmer que les risques liés aux drogues ne sont pas d’abord un problème sanitaire ou sécuritaire, mais un révélateur de la violence sociale. Il est ainsi possible à ce sujet de citer Jean-Pierre Couteron qui parle d’une société addictogène. Ce concept désigne un environnement social qui favorise structurellement les conduites addictives en fragilisant les liens sociaux, en augmentant les vulnérabilités et en promouvant une culture de l’immédiateté et de la performance.6

Les consommations de drogues sont donc un phénomène social et la réduction des risques qui y répond ne peut donc être que politique. Une réduction des risques de gauche doit donc reconnaître que les usagers sont des sujets politiques, porteurs d’une expérience située de la marginalisation, et qu’ils doivent être au centre des politiques qui les concernent.

Que faire à gauche pour changer la politique des drogues ?

La gauche française, dans ses différentes composantes, reste souvent mal à l’aise avec la question des drogues. Même les forces les plus progressistes hésitent à porter un discours clair sur la dépénalisation, la légalisation, la reconnaissance des droits des usagers. Le sujet est perçu comme électoralement risqué et moralement ambigu.

On observe alors un discours souvent paradoxal : la consommation de drogues est dénoncée comme aliénante, comme symptôme d’un mal-être, voire comme marqueur de l’individualisme néolibéral. Elle est pensée comme un problème à résoudre, un comportement à corriger, une dérive à prévenir. La logique reste hygiéniste, paternaliste et centrée sur la réduction de la consommation.

Or, cette approche empêche de voir que les usages de drogues peuvent être ambivalents, multiples, parfois politiques. Ils peuvent être une manière de survivre dans un monde capitaliste dont la pression devient invivable, une stratégie d’auto-soin, une pratique festive, un refus des normes productivistes, une tentative d’échapper à la douleur ou à la violence. Ces différents aspects de la consommation de drogue sont abordés dans les forums d’autosupport d’usagers de drogues tel que psychoactif.org. Ils peuvent aussi être douloureux, marqué par l’addiction. Mais dans tous les cas, ils méritent d’être entendus, accompagnés, non jugés.

Une gauche véritablement émancipatrice devrait défendre le droit à l’usage sans le promouvoir, l’accès à des produits sûrs, à des soins dignes, à l’information, à l’autonomie. Elle devrait soutenir les formes d’auto-organisation des usagers, reconnaître les savoirs expérientiels (connaissances et savoirs-faire issus de l’expérience vécue des personnes qui consomment des drogues)7, promouvoir la régulation de toutes les substances hors du cadre capitaliste, y compris quand il est reproduit par les trafiquants de drogues. Elle devrait aussi lier cette lutte à celle contre la précarité, le racisme, la psychiatrisation forcée, la casse des services publics.

Politiser la RDR : auto-support, désinstitutionalisation, émancipation

Il existe une autre histoire de la RDR que celle institutionnelle présentée plus haut : celle portée par les personnes qui utilisent des drogues elles-mêmes. Depuis les années 1990, en France, des collectifs comme Asud, Act Up, Techno Plus, ou Psychoactif, ont développé une RDR par et pour les usagers, fondée sur l’auto-support, la transmission horizontale, la critique du système de soins et du système pénal.

À l’international, des exemples comme le Drug User Liberation Front à Vancouver qui a organisé un magasin de vente à prix coutant de drogues vérifiées sans produits de coupe pour lutter contre la crise des overdoses8, les Cannabis Social Clubs catalans fondé sur des principes d’autogestion, d’autoproduction et de partage, montrent qu’il est possible de bâtir des modèles alternatifs de soin, de production, de partage, hors des logiques marchandes et répressives. Au Pays-Bas, les junkiebonden, des associations d’usagers de drogues prenant acte du refus du gouvernement de les aider à préserver leur santé, ont émergé dès les années 1980 comme une réponse à la stigmatisation et à la marginalisation des usagers de drogues, y compris en organisant eux-mêmes des programmes de traitements par agonistes opioïdes9. Ils ont milité pour des politiques plus humaines et ont contribué à des initiatives telles que les programmes d'échange de seringues et les traitements de substitution. Ces actions ont été cruciales pour la mise en œuvre de politiques de réduction des risques aux Pays-Bas.

Ces pratiques posent les bases d’une RDR politique, non centrée sur la réduction des dommages individuels mais sur la transformation collective des conditions d’existence. Elles reposent sur des principes d’entraide, de justice sociale, de désinstitutionnalisation des savoirs et des pratiques de soin.

La RDR de gauche s’inspire de ces expériences pour construire un horizon politique émancipateur. Elle soutient les collectifs d’usagers, valorise leurs savoirs, exige la levée des interdictions, la fin de la répression, la gratuité des traitements, l’accès universel aux droits. Elle milite sur les drogues comme de manière générale pour une santé publique non gestionnaire, mais démocratique, transformatrice, ancrée dans les luttes.

Conclusion

La réduction des risques n’est pas neutre. Elle est traversée par des choix politiques, des tensions et des contradictions. Elle peut être un outil de pacification sociale ou un levier d’émancipation. Elle peut accompagner l’ordre établi ou contribuer à le subvertir.

Dans sa forme institutionnelle, la RDR française est trop souvent cantonnée à une gestion technicienne de la marginalité. Elle réduit les risques mais ne réduit pas l’injustice.

C’est pourquoi la réduction des risques de gauche est nécessaire. Une RDR qui assume sa conflictualité, sa radicalité, son ancrage dans les luttes sociales. Une RDR qui ne soigne pas seulement les individus, mais qui cherche à transformer les structures qui les oppriment. Une RDR qui n’a pas peur de dire que le problème n’est pas l’usage, mais la misère, la répression, l’exploitation.

C’est là, peut-être, l’avenir d’une politique des drogues vraiment progressiste : non pas réduire les dommages d’un monde injuste, mais faire émerger un autre monde, plus juste.

Notes

1 Histoire et principes de la RDR, Médecins du monde, 2013

2 Anne Coppel, Chronologie de la réduction des risques en France, www.annecoppel.fr

3 Mal être au travail : les équipe en souffrance, Revue ARP n°10, 2026

4 POINT DE VUE. « La solidarité, une réponse pour la tranquillité des villes », Ouest-France, mars 2026

5 Amende forfaitaire pour usage de drogues : une illusoire fermeté pour de réels effets pervers, Communiqué de presse interassociatif, 30 juillet 2020

6 Jean-Pierre Couteron. « Société et addiction ». Le Sociographe, 2012/3 n° 39, 2012. p.10-16.

7 Nicolas Chottin, Véra Manoukian, Savoirs expérientiels en addictologie : un peu d’histoire…, Fédération Addiction, 2026

8 DULF face à la justice : défendre la vie plutôt que criminaliser la prévention, Association des intervenants en dépendance du Québec, 2025

9 A brief history of drug user self-organisation, International Drug Policy consortium, 2017

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

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