« Une profondeur de cruauté abyssale. » C’est en ces termes que le journaliste de l’hebdomadaire Jeune Afrique décrit la chaîne privée du réseau Telegram qu’il a infiltrée. Elle est tenue par un vétéran du groupe mercenaire Wagner qui ne cache pas ses sympathies néonazies. « Oncles blancs en Afrique », c’est son nom, montre des scènes de mutilation, de torture, de profanation de cadavres, allant jusqu’au cannibalisme. Tout cela est accompagné de commentaires racistes, où les Africains sont désignés comme « charbons » ou « nègres », et la communauté peule, perçue comme ennemie, traitée de « tribus puantes ». Cette chaîne payante, fermée depuis la publication du reportage, attirait un public fasciné par l’ultraviolence et enthousiasmé de voir que l’on peut tuer des Africains en toute impunité.
Au-delà de l’horreur, on peut se demander quelles fonctions peuvent remplir ces actes de cruauté, quelles sont les conséquences de ces pratiques sur le déroulement du conflit, et enfin tenter d’appréhender l’intérêt de la junte à maintenir ses relations avec ce groupe.
Bien qu’officiellement Wagner ait quitté le Mali le 6 juin 2025 pour être remplacé par Africa Corps, dépendant directement du ministère russe de la Défense, la dénomination Wagner est utilisée non seulement par commodité de lecture mais aussi, et surtout, parce que ce changement n’a eu aucune répercussion tangible sur le terrain. En effet, près de 80 % des unités d’Africa Corps sont composées d’anciens miliciens de Wagner. La façon de mener la guerre et les relations avec les Forces armées maliennes (les FAMa) n’ont, contrairement à ce que l’on aurait pu s’attendre, aucunement changé. Preuve en sont les massacres dans les vallées d’Ighacher Seddine, Iblil et Ibdakan, au nord du Mali, où 19 civils ont été exécutés, dont certains brûlés vifs, ou encore l’attaque d’un véhicule par un drone, provoquant la mort de plusieurs passagers, dont des enfants.
Quelques rappels
En janvier 2013, le président malien de l’époque, Dioncounda Traoré, fait appel à la France pour stopper l’avancée d’une colonne de djihadistes vers les villes de Sévaré et de Mopti. François Hollande, alors président de la République, déclenche l’opération Serval. Cette dernière est saluée par la quasi-totalité des observateurs comme un succès. La réalité est pourtant bien différente. La grande facilité avec laquelle les militaires français ont mené à bien leur opération s’explique par le refus des djihadistes de mener un combat frontal qu’ils auraient perdu, préférant s’éparpiller et se fondre parmi les populations.
Forte de ce succès apparent, à l’été 2014, une nouvelle opération est lancée, beaucoup plus ambitieuse car elle s’étend principalement sur trois pays, le Mali, le Niger et le Burkina Faso, et surtout se donne comme objectif d’éradiquer le terrorisme. En dépit d’un accroissement des troupes allant jusqu’à 5 000 hommes, l’opération Barkhane s’enlise. Dans le même temps, une mobilisation massive se déroule dans les pays sahéliens contre l’incapacité des gouvernements à résoudre les problèmes sécuritaires ; la France est également vivement critiquée.
Sur ce fond de tensions sociales, une junte militaire avec à sa tête Assimi Goïta, Modibo Koné et Sadio Camara prend le pouvoir le 19 août 2020, promettant de mettre fin aux attaques djihadistes. Moctar Ouane sera nommé Premier ministre et renversé neuf mois plus tard par la junte actuelle ; c’est ce que l’on appelle le coup d’État dans le coup d’État. Il lui est reproché d’avoir tenté d’écarter du gouvernement Modibo Koné et Sadio Camara.
Ce dernier jouera un rôle décisif dans la venue des mercenaires de Wagner en décembre 2021. L’opération Barkhane, la Task Force Takuba de l’Union européenne et la mission onusienne MINUSMA prennent fin dans cette même période. Quant aux forces rebelles, elles se recomposent. On trouve le JNIM (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans), affilié à Al-Qaida, l’État islamique et le FLA (Front de libération de l’Azawad), regroupant les indépendantistes et autonomistes du nord du pays.
Avant le Mali, l’entreprise d’Evgueni Prigojine est déjà présente sur le continent, en République centrafricaine (RCA) en 2018 et en Libye en 2019, en soutien à l’un des deux camps, celui du maréchal Haftar. En 2019, le gouvernement mozambicain fait appel aux services de Wagner pour sécuriser la région de Cabo Delgado contre les attaques des djihadistes qui mettent en péril le projet gazier et pétrolier de plusieurs multinationales dont TotalEnergies. Les mercenaires russes ne restent que quelques mois, après avoir subi une défaite cinglante.
Le côté obscur de la Force
De nombreux rapports d’organisations de défense des droits humains ont mis en exergue les comportements violents des mercenaires russes à l’encontre des populations civiles. En République centrafricaine, où Wagner est aux prises avec les rebelles, notamment ceux de la Coalition des patriotes pour le changement, une milice dirigée par l’ancien dictateur Bozizé, les enquêtes et témoignages rendent compte d’une violence extrême contre les populations : personnes arrêtées et torturées, exécutions de sang-froid, violences sexuelles commises contre les femmes.
Au Mali, si la situation des droits humains était déjà très préoccupante, elle s’est fortement détériorée en nombre de victimes et surtout en cruauté, comme en témoignent les différentes vidéos postées sur les réseaux sociaux par les mercenaires eux-mêmes.
Les principales études montrent une sorte d’addiction à la violence, que l’on pourrait comparer à l’addiction à la drogue, où les consommateurs ont besoin de doses de plus en plus fortes. Des experts parlent d’« agression appétitive ». En effet, certains membres de Wagner présents au Mali ont participé à d’autres conflits comme en Syrie ou en Libye, ou sont parfois d’anciens prisonniers condamnés pour des crimes de sang. D’autres travaux corroborent ces analyses, tout en prenant soin de ne pas opposer les raisons politiques de la violence, qui vise à intimider, contrôler et soumettre les populations, et les motivations individuelles de recherche de plaisir dans la souffrance d’autrui.
Les travaux de Mitton Kieran sur la guerre civile au Sierra Leone, notamment son livre Rebels in a Rotten State, en sont un exemple. Le Revolutionary United Front, une milice dirigée par Foday Sankoh, s’est distingué par une cruauté extrême, avec l’emploi d’enfants soldats qui terrorisent les populations, procèdent à des amputations de prisonniers, avec parfois des actes de cannibalisme.
Dans cette recherche, Mitton Kieran distingue trois raisons qui génèrent la violence. La première est une réponse à l’humiliation, réelle ou anticipée, c’est-à-dire une projection de ce qui pourrait arriver si l’adversaire devenait dominant. Cette humiliation ne concerne pas uniquement l’individu, mais aussi sa structure d’appartenance. Ainsi, les pertes subies par les mercenaires de Wagner dans les nombreux accrochages, ou des défaites notoires comme celle de Tinzaouatène en juillet 2024, relèvent de ce registre de l’humiliation. D’autant que l’ennemi, qui a eu le dessus dans ces batailles, est généralement méprisé par une idéologie raciste.
La déshumanisation de l’adversaire, que l’on observe dans la plupart des guerres, reste une condition sine qua non pour mener des politiques de terreur contre les populations. Pour les hommes de Wagner, là encore, le racisme ajoute une justification puissante dans le déni d’humanité. On peut d’ailleurs rapprocher cette déshumanisation de celle qui régna au moment de la colonisation. Un rapport de 1903 mentionne que deux agents coloniaux français à Fort-Crampel, actuellement Kaga-Bandoro en République centrafricaine, pour fêter le 14 juillet, en guise de spectacle, font exploser un bâton de dynamite accroché à un prisonnier africain.
Enfin, la troisième raison est que ces violences extrêmes permettent la socialisation du groupe par une culpabilité partagée et introduisent de nouvelles règles morales qui remplacent progressivement celles établies par les sociétés en temps de paix.
Le racisme est omniprésent, y compris vis-à-vis des Africains au côté des troupes russes sur le front en Ukraine, où ils sont considérés comme de la « chair à canon ». Comme l’écrivent Thierry Vircoulon et Horacio Givone dans une note de décembre 2025 :
« Au front, ils sont soumis à des conditions de combat extrêmement difficiles : manque de nourriture, mauvais traitements, absence de permissions, absence de soutien médical et exposition constante à l’artillerie, aux mines et aux drones ukrainiens. Ils servent parfois d’“appâts humains” pour détecter les positions ennemies ».
Une vidéo montre un soldat ougandais avec une mine antichar autour du cou, obligé sous la menace d’une arme et sous un flot continu d’injures racistes à piéger un repère ukrainien.
La terreur au nom de la lutte contre… le terrorisme
L’explication de la violence extrême par des considérations psychologiques et sociologiques n’est qu’une dimension. L’autre est politique et découle d’un choix de traiter cette crise sous l’angle exclusif du militarisme. Cela implique une violence dirigée contre les djihadistes et les communautés suspectées d’être en accord avec eux, en particulier les Peuls et les Touaregs, à tel point que Wagner a exécuté, dans la commune de Takalote, dans la région de Kidal, des Touaregs imghads dont certains faisaient partie du Groupe autodéfense touareg Imghad et alliés (GATIA), une milice loyaliste pro-Bamako.
Cette violence est aussi dirigée contre ceux qui sont accusés d’aider les djihadistes, c’est-à-dire ceux qui acceptent, en général sous la contrainte, de commercer avec eux, ou simplement les villages qui consentent à se plier aux règles imposées par les islamistes. Au final, pour les miliciens du groupe russe, la présence de djihadistes dans les environs implique la complicité des populations.
L’exemple de Moura est à cet égard emblématique. Connue pour son grand marché, la ville voit les combattants de la Katiba Macina, dirigée par Amadou Koufa, venir régulièrement s’y ravitailler, prononcer des prêches et faire pression sur les habitants pour qu’ils se conforment aux règles prescrites, notamment le port du voile pour les femmes et de la barbe pour les hommes. Du 27 au 31 mars 2022, la cité de 10 000 habitants va être encerclée par les FAMa et leurs supplétifs russes. Ils vont se livrer à un véritable massacre de la population. Des hélicoptères tirent sur la foule présente au marché. Les hommes sont arrêtés et séparés en trois groupes : terroristes, suspectés d’être terroristes et complices des terroristes. Les personnes du premier groupe sont exécutées immédiatement ; les critères sont l’appartenance à la communauté peule ou le port de la barbe. La nuit, une grande partie de la ville est entourée de fils électriques à haute tension ; certains, tentant de fuir, seront électrocutés. Les prisonniers emmenés seront torturés et au moins une cinquantaine de femmes et de jeunes filles seront violées. Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, dans son rapport, évalue le nombre de morts à 500, dont une vingtaine de femmes et sept enfants.
D’autres massacres importants ont eu lieu, perpétrés par les FAMa et Wagner. On peut citer, dans la région de Ségou, ceux de Danguèrè Wotoro, de Robinet El Ataye, de Goma Koura, et, dans la région de Mopti, les tueries de Gassel, de Guelledjé, de Diankabou ; au nord du Mali, Sambani, Abeïbara, le cercle de Goundam, la vallée du Tilemsi. Au total, ce sont des centaines de civils, hommes, femmes et enfants, assassinés au nom de la lutte contre le terrorisme, qui obligent les populations à se mettre ostensiblement aux côtés des forces maliennes, sans que celles-ci soient en capacité de les protéger contre les éventuelles représailles des combattants du JNIM ou de l’État islamique.
Cette politique de la terreur est d’autant plus forte lorsque les mercenaires ont subi des attaques meurtrières. La politique de représailles touche alors de manière indiscriminée les populations des villages situés aux abords du lieu où se sont déroulés les guets-apens. Un exemple est le massacre de Hombori. Près de la ville, un véhicule militaire saute sur une mine artisanale, provoquant la mort d’un mercenaire. Le convoi se dirige alors vers la cité et tire sur les personnes se trouvant au marché. Des prisonniers sont faits ; certains subiront des tortures, d’autres seront exécutés. Le rapport de la MINUSMA fait état de 50 morts, tous civils. Des faits identiques se sont produits à Sossobé, Séguéla, Ouenkoro, Trabakoro ou Keibané.
Le ruissellement de la violence
Les conséquences sont dramatiques pour les populations civiles. D’après l’ONG Armed Conflict Location & Event Data (ACLED) sur la période de décembre 2021 au 31 juillet 2022, 71 % des victimes civiles sont attribuées à des actions impliquant Wagner. Compte tenu du départ de la MINUSMA, des expulsions des ONG et du musellement de la presse, il est difficile d’actualiser le nombre des exactions. Les femmes payent un lourd tribut. Elles sont victimes de violences sexuelles massives, comme le note un responsable humanitaire du camp de Mbera, en Mauritanie :
« Nous constatons qu’une majorité de femmes, notamment de l’ethnie peule, arrivées en Mauritanie depuis le début de 2024, disent avoir été victimes de viols et/ou de violences au Mali. »
Les conséquences délétères le sont aussi pour les FAMa. Le travail des informateurs de l’armée malienne devient problématique. La confiance, qui dans ce domaine est un élément indispensable, est brisée. Les villageois qui, auparavant, collaboraient de manière discrète avec les forces maliennes en indiquant les mouvements des djihadistes, sont désormais apeurés et gardent le silence. Les agissements désordonnés, impulsifs et violents des hommes de Prigojine mettent en danger les informateurs disséminés sur le territoire.
Sous l’effet des agissements de Wagner, on observe une augmentation de la brutalisation des FAMa contre les civils. Cette armée était loin d’être exemplaire en matière de respect des droits humains ; certaines unités n’hésitaient pas à procéder à des exécutions sommaires de masse, comme à Sévaré ou à Nantaka et Kobaka. Cependant, de nombreux experts observent une concomitance entre la forte recrudescence des actes de violence contre les civils et l’arrivée des supplétifs russes. Certains n’hésitent pas à former les militaires des FAMa pour créer des IED (Improvised Explosive Devices), engins explosifs artisanaux qui causent surtout la mort parmi les civils. Cette pratique était déjà employée en Libye, allant jusqu’à cacher les IED dans des jouets d’enfants. Ce ruissellement de la violence confirme la mise en place d’une stratégie de la terreur, ainsi que l’indique l’ACLED :
« Cependant, la brutalité et l’instauration d’un climat de terreur parmi les civils constituent également un élément central de la stratégie de Wagner au Mali, avec des tactiques inédites employées par les forces partenaires de l’État malien. Ces tactiques incluent la torture, les exécutions sommaires, les décapitations, l’éjection de prisonniers d’avions et le piégeage de cadavres. »
Enfin, les effets délétères du recours à Wagner se font sentir aussi à l’intérieur même de l’armée malienne. Ont déjà été évoquées les difficultés grandissantes pour les FAMa d’obtenir des renseignements, les rendant aveugles. D’autres griefs peuvent être mentionnés : le refus des mercenaires de collaborer avec la hiérarchie malienne, les interventions précipitées et désordonnées qui coûtent cher en vies humaines pour les soldats maliens sans être accompagnées de résultats positifs. L’ONG The Sentry estime que, depuis l’arrivée du groupe de Prigojine, le nombre de décès parmi les militaires maliens a doublé. À cela s’ajoute la transformation d’une partie des emprises des FAMa en centres de torture, avec une interdiction faite aux militaires maliens d’y pénétrer :
« Les hommes de Wagner mènent leurs opérations de manière autonome et arrêtent eux-mêmes les gens sur le terrain. Les FAMa [Forces armées maliennes] n’ont pas leur mot à dire, confirme un officier malien sous couvert d’anonymat. Quand ils en ont fini avec leurs prisonniers, ils les libèrent ou les remettent aux FAMa qui prennent le relais, soit en les gardant et en judiciarisant leur statut, soit en les libérant. »
Les chaînes de commandement sont désorganisées. Des exemples ont été donnés sur les emprunts de matériel de l’armée malienne par les hommes de Wagner, notamment des véhicules, sans prévenir et a fortiori sans autorisation, empêchant ainsi des interventions urgentes.
Le niveau de solde entre Russes et Maliens est une cause d’acrimonie, tout comme la priorité systématiquement accordée aux mercenaires au détriment des militaires maliens pour les opérations de rapatriement sanitaire restreinte en raison des pénuries de carburant. Le racisme qui règne parmi les hommes de Prigojine à l’encontre des soldats maliens, considérés au pire comme des incapables ou des couards, au mieux comme de simples subordonnés indépendamment des grades, nourrit une forte animosité entre les deux structures. Pour l’ONG The Sentry :
« Il n’est donc pas surprenant que, dans les bases abritant des combattants de Wagner, les commandants de la FAMA ne craignent pas seulement les groupes armés terroristes ; ils redoutent également d’éventuels affrontements entre les agents de Wagner et leurs propres troupes. »
La destruction de la société malienne
Les conséquences sont néfastes pour les civils, pour l’armée malienne, mais aussi pour le pays dans son ensemble, au vu de la stratégie adoptée par Wagner dans le centre du pays, fief de la Katiba Macina. Elle repose sur la collaboration avec une milice ethnique, les Dan Nan Amassagou, qui s’autoproclament défenseurs des Dogons. Ce groupe armé est connu pour de nombreuses exactions : attaques de villages, massacres, pillages et racket. Il agit aussi violemment contre les membres de la communauté peule, soupçonnée de sympathies pour les islamistes. Wagner recrute parmi les membres de Dan Nan Amassagou, leur fournit des armes et même les insignes du groupe russe.
Cette pratique a déjà été utilisée en République centrafricaine, où Wagner a armé et entraîné une milice communautaire zandé, les Azandé Ani Kpi Gbé (AAKG), appelés d’ailleurs par la population les « Wagner noirs ». Au-delà des nombreux crimes dont ils se sont rendus coupables, ils se sont désormais retournés contre les autorités centrafricaines et Wagner, notamment pour des motifs financiers. Désormais, le président Faustin-Archange Touadéra doit faire face aux attaques d’une nouvelle milice bien entraînée et bien armée.
Si ce type de risque n’est pas (encore) avéré au Mali, cette politique d’ethnicisation du conflit, en assimilant des communautés entières aux djihadistes, a déjà des effets dramatiques dans les villages, où des violences intercommunautaires ont lieu et rendent de plus en plus difficiles les processus de paix. Les violences extrêmes que connaît le pays ne peuvent avoir que des effets dévastateurs. Pour Sara Liwerant :
« En effet, lors de leur réalisation, la transgression que constitue le meurtre devient “norme” et fonde un projet de société sur l’organisation de la mise à mort. En d’autres termes, ces violences remettent en question l’acception même de transgression et de déviance au sens où, comme mode de gestion politique, elles élaborent une nouvelle normativité ».
Ce qui est valable pour un groupe peut l’être aussi pour un pays.
Cette situation de chaos, dont les hommes de Wagner sont en partie responsables, ne peut que les intéresser. C’est une garantie de maintenir leur activité et, pour les autorités russes, une façon de garder leur influence sur le pouvoir malien. Les conditions de financement d’Africa Corps demeurent, peu ou prou, celles de Wagner, et sont pour la junte un sujet de préoccupation. Ainsi, alors que Bamako avait des difficultés pour honorer le paiement mensuel, qui d’après les experts serait autour de 10 millions de dollars par mois, les mercenaires de Wagner ne sont pas intervenus lorsque le JNIM, le 17 septembre 2024, a mené des attaques contre la capitale et son aéroport international. Il a fallu près de neuf heures de combat pour que les hommes de Wagner se décident à intervenir.
Tant pour Wagner que pour Africa Corps, ces structures n’ont aucun intérêt à ce que la situation s’améliore. Bien au contraire, un état d’instabilité dans le pays et un pouvoir menacé sont les meilleurs gages de la pérennisation de leur activité.
« En tant qu’entité à but lucratif, Wagner a tout intérêt à ce qu’un niveau d’instabilité gérable se maintienne, justifiant ainsi la pérennité de sa présence. Ces accords impliquant souvent un accès accru de la Russie aux ressources, des ventes d’armes et un renforcement de son influence politique, les intérêts russes en Afrique sont, de manière cynique, favorisés par l’instabilité persistante », écrit Joseph Siegle.
Une junte affaiblie, divisée et dépendante
Sadio Camara, actuel ministre de la Défense, est considéré comme l’homme de Moscou. Il était d’ailleurs prêt à accepter les exigences financières de Prigojine, qui souhaitait l’adoption du même modèle économique que celui qui régit l’activité de Wagner en République centrafricaine, à savoir la mainmise sur les principales mines du pays.
En effet, le groupe russe y détient l’essentiel des richesses, allant des mines de diamants jusqu’à la brasserie de bière. Assimi Goïta, le président de la transition, bien informé, était réticent à offrir des actifs au groupe russe, en dépit des manœuvres de Camara, prêt à octroyer la mine d’or de Bakolobi. Goïta préférait exercer des pressions financières sur les entreprises minières occidentales pour régler les factures de Wagner. Cela a créé de fortes divisions au sein de la junte entre Camara et Goïta, qui se poursuivent à coups de purges dans l’armée, mais aussi d’arrestations parmi les civils.
Les difficultés financières de la junte et l’arrivée d’Africa Corps ont rebattu les cartes. Le président malien doit accepter de céder l’exploitation de plusieurs sites comme Balandougou, Koyoko et Yanfolila. Plusieurs témoignages évoquent une descente d’Africa Corps à la mine d’Intahaka, le plus vaste site d’orpaillage artisanal.
Désormais, la situation est telle que la junte se trouve dépendante du mercenariat russe, sans que cela représente une garantie de sécurité pour le pouvoir. Ce dernier a été fortement ébranlé par la nouvelle stratégie du JNIM, qui consiste à imposer un embargo sur les grandes villes maliennes, notamment Bamako. La seule solution militaire pour desserrer l’étau est l’accompagnement des convois de camions-citernes de carburant, une opération coûteuse et risquée. La réticence de l’armée malienne à participer à ces opérations se conjugue avec celle des hommes d’Africa Corps.
L’impunité pour les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité commis par les mercenaires est le prix de la dépendance de la junte à l’égard de Wagner. Lors du coup d’État, les colonels promettaient une efficacité accrue face aux attaques des djihadistes. Les faits parlent d’eux-mêmes : les résultats ne sont pas au rendez-vous et pour cause, il n’y a pas de différence de fond avec la politique de l’ancien gouvernement d’Ibrahim Boubacar Keïta, accompagné de l’opération Barkhane, dans l’approche du problème. Les deux privilégient des réponses sécuritaires et militaires au détriment de solutions sociales et politiques, comme l’écrit Étienne Fakaba Sissoko dans un article sur le bilan de Wagner au Sahel :
« Enfin, contrairement à l’idée largement véhiculée par les autorités, le passage de Barkhane à Wagner ne constitue pas une rupture stratégique, mais une continuité dans la délégation de la violence à des acteurs externes, au service d’un État incapable d’assurer lui-même la sécurité. La différence tient dans le mode de mise à distance du droit : Barkhane opérait sous surveillance démocratique, Wagner dans l’ombre. Mais dans les deux cas, la solution militaire reste privilégiée, au détriment des mécanismes politiques, institutionnels ou communautaires de résolution des conflits. »
Pourtant, à de multiples occasions, les populations n’ont cessé de demander l’ouverture d’un dialogue permettant de retrouver le chemin de la paix. La voie choisie par la junte a été toute autre : celle du sang et des larmes.
