Citoyens clandestins, DOA, Folio policier, Gallimard, 2007, 8,60 euros.

Le Serpent aux mille coupures, DOA, Folio Policier, Gallimard, 2012, 240 pages, 5,95 euros.

Voir également l’entretien avec DOA publié sur notre site.

 

« Tant qu’un homme pourra mourir de faim à la porte d’un palais où tout regorge, il n’y aura rien de stable dans les institutions humaines ». Si ce constat dressé par Eugène Varlin n’a peut-être jamais connu une telle actualité, les classes possédantes, de leur côté, n’ont jamais fourni autant d’efforts pour éviter que leur domination puisse être remise en cause. Tout au long du XXeme siècle, parallèlement aux progrès des institutions démocratiques, de multiples structures se sont développées avec comme principal objectif la préservation de l’ordre social existant. Petit à petit, elles ont occupé une place de plus en plus importante dans notre imaginaire : depuis l’agence Pinkerton des dernières années du Far-West jusqu’à l’agence Mission Impossible d’Ethan Hunt en passant par le MI-6 de James Bond. Avec leurs opérations clandestines, leurs réseaux aux multiples ramifications, leurs coups fourrés et leurs ratés spectaculaires1, les services secrets sont devenus une source inépuisable de scénarii, pour le cinéma comme pour la littérature. L’agent secret est le bras armé de la raison d’Etat, ce rouage minuscule mais essentiel qui exerce ses talents dans les coulisses de la démocratie représentative et garantit qu’en période troublée, les équilibres mondiaux comme les hiérarchies sociales ne soient pas irrémédiablement bousculés.

Pourtant, les productions les plus intéressantes reposent sur des ressorts qui s’éloignent de l’imagerie traditionnelle dont la figure de James Bond représente le modèle par excellence. Deux séries par exemple ont très largement joué avec les frontières du genre : la trilogie Jason Bourne, popularisée par son adaptation cinématographique et le personnage campé par Matt Damon, et la série de bande dessinée XIII. Dans les deux cas, un agent frappé d’amnésie vient perturber la mécanique quotidienne et mettre au jour magouilles et autres complots. D’une certaine façon, les deux romans de DOA, Citoyens clandestins et Le Serpent aux mille coupures s’inscrivent dans cette dynamique du « grain de sable », tout en s’insérant et en renouvelant la tradition issue du néo-polar français.

 

Les services secrets à l’heure néolibérale

A l’heure de la domination de la finance mondialisée, la frontière entre l’espion et le mercenaire devient de plus en plus poreuse. Cette évolution prend sa source dans les nombreuses opérations clandestines organisées par la CIA à partir de la guerre du Viet-Nam et qui servent de toiles de fond à certains romans de James Ellroy et de Don Winslow2. La vaste offensive néolibérale lancée sous les auspices de Reagan et Thatcher n’a pas épargné le petit monde des officines étatiques, qui doivent s’aligner sur les standards de la gestion privée. Les économies de structure deviennent la règle, et la sous-traitance s’érige en modèle économique à part entière – les relations existant entre l’armée des Etats-Unis et Blackwater en sont le meilleur exemple. Dans le même mouvement, comme dans n’importe quelle entreprise, cette solution permet d’externaliser les risques. Rien ne résume mieux cet aspect que l’ultra-célèbre phrase concluant les ordres de mission qui parviennent aux agents de Mission Impossible : « Si vous ou l’un de vos agents était capturé ou tué, le Département d’État nierait avoir eu connaissance de vos agissements. Bonne chance ». Avec la chute de l’URSS et la victoire de la société de marché, l’agent secret prend alors son indépendance et monte sa petite entreprise, proposant ses talents et ses services aux plus offrants.

Lynx, l’un des personnages centraux du gros roman de DOA, Citoyens clandestins, est de fait une sorte d’autoentrepreneur spécialisé dans les opérations extralégales. La scène d’ouverture du roman nous plonge à ses côtés, en mars 2001, au cours d’une opération au Kosovo. Sa mission : préparer le terrain pour l’équipe des services secrets français chargée d’arrêter et d’exfiltrer le responsable d’une filière islamiste. Une opération tout ce qu’il y a de plus clandestin et illégal, mais on ne badine pas avec la sécurité nationale. Jusque-là, il s’agit ni plus ni moins que de l’activité extrajudiciaire banalisée par tout l’arsenal antiterroriste. Cependant, les choses se corsent rapidement, lorsque l’on apprend qu’un réseau terroriste aurait mis la main sur du matériel militaire chimique. Il s’agirait de deux bidons d’un gaz neurotoxique en provenance d’Irak. Suivant l’exemple de l’attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo, ce réseau se propose de disperser cet agent chimique en plein cœur de Paris. Ce qui inquiète réellement les autorités, c’est qu’il s’agit d’une production bien française, dans des fûts parfaitement identifiables, fournis dans les années 1980 afin de soutenir le grand ami – et excellent client – Saddam Hussein. Autant dire que tout est fait pour régler l’affaire dans la plus grande discrétion : la mise au jour de ces pratiques commerciales et diplomatiques pourraient gêner un certain nombre de personnalités, et éclabousser une bonne partie du complexe militaro-industriel national.

A partir de ce point, DOA développe un récit de grande ampleur qu’il fond dans la trame de notre réalité quotidienne, entre attentats du 11 septembre et explosion de l’usine AZF, à Toulouse. L’utilisation de titres de quotidiens nationaux, imbriqués dans le récit, vient soutenir le déroulement de l’intrigue qui voit se croiser, parmi une galerie de seconds rôles, quatre personnages principaux : Lynx, bien sûr, Amel, une jeune journaliste, Karim, un agent infiltré, et Servier, un consultant. Nous ne dévoilerons pas ici les différentes péripéties qui les attendent – cela gâcherait quelque peu le plaisir de la lecture – mais nous souhaitons mettre en avant quelques uns des points forts de cet ensemble romanesque que DOA annonce d’ores et déjà comme une trilogie.

 

Généalogie de la violence terroriste

Entre les mains de DOA, le polar (re)devient un outil d’exploration de notre société, et des conséquences de son insertion dans l’économie globalisée, celle du libre-échange et de la concurrence libre et non-faussée. Les marchandises circulent sans entraves, toutes les marchandises, y compris l’armement et des bidons de gaz neurotoxique. Par son style et son scénario, l’auteur parvient à embrasser l’ensemble de cette réalité, depuis l’enquête d’un agent infiltré dans le quartier de Belleville et chargé de suivre les activités d’un imam radical, jusqu’à l’obscur douanier surveillant le transit aux confins du désert irakien. Loin de se contenter d’un portrait de la violence générée par la réorganisation impérialiste du globe, il se plonge dans la généalogie de ce chaos, en particulier toutes ces relations fructueuses entretenues par les Etats démocratiques et leurs champions industriels, avec des régimes dictatoriaux. L’auteur ne se pose ni en juge ni en moralisateur, mais tout en s’efforçant de décrire la réalité de la façon la plus objective possible, il se penche sur l’origine des conflits actuels et les racines du terrorisme. Le polar vient explorer les coulisses du pouvoir sans pour autant sombrer dans les théories du complot. Il s’efforce de mettre en relation des éléments épars, de rassembler les pièces du vaste puzzle impérialiste contemporain. En cela, Citoyens clandestins et Le Serpent font immanquablement penser à ce que des auteurs comme Ellroy et Winslow ont produit de meilleur.

Il est ainsi également frappant de constater comment le fait de traiter des opérations clandestines d’un appareil d’Etat semble immanquablement conduire à la question du trafic de drogue. A la fois pourvoyeuses d’argent frais et d’armement, hors contrôle des élus parlementaires, elles sont devenues un auxiliaire incontournable du maintien de l’ordre impérial tout en étant profondément infiltrées dans l’économie réelle. Les milliards qu’elles doivent recycler transitent en continu dans les différentes structures bancaires et leurs processus de valorisation financière dernier cri. C’est bien cette réalité qui se télescope dans le second polar de DOA, avec l’irruption de nouveaux acteurs, issus des groupes paramilitaires colombiens : ces barons de la drogue, ultra-violents et surarmés, sont les produits directs de la politique clandestines de containment des différentes agences étatsuniennes en Amérique Latine. Après ça, il n’est plus question de croire que le « monde libre » représente un progrès ni même une avancée. Il repose sur des fondations tout aussi pourries que le « socialisme réellement existant ». Il en ressort que les Etats dits démocratiques portent une véritable responsabilité dans l’état du monde contemporain.

 

La société bourgeoise déligitimée

« Aujourd’hui, « notre » monde est (presque) aussi mauvais que le « leur ». Pire encore, lorsque le Héros combat l’Ennemi, il est non seulement parfaitement conscient de défendre une cause douteuse mais, de plus, il s’attend régulièrement à être trahi et poignardé dans le dos par ses commanditaires »3. Ce constat dressé par Ernest Mandel s’applique parfaitement au cycle romanesque de DOA. Qu’il s’agisse de Lynx, l’opérationnel free lance, ou encore du gendarme Massé du Réaux, l’un des personnages du Serpent aux mille coupures, tous deux doutent profondément de leur rôle et même, en ce qui concerne Massé du Réaux, de l’efficacité de son action. Alors que l’on donne la chasse à un terroriste en fuite – sur lequel il a peu d’infos – il ne peut que constater son impuissance à défendre une famille de vigneron dont le seul tort est que l’homme est noir. Cette transgression de l’ordre paysan ancien, considéré par ses tenants comme naturel et immémorial, est l’occasion de saccages et d’inscriptions toujours plus violents. Cet exemple illustre parfaitement la conclusion que donne Mandel : « Très graduellement, le héros se glisse à nouveau dans la peau du rebelle plutôt que dans celle du défenseur de la loi et de l’ordre »4. En fait, quasiment aucun des personnages principaux de ces deux romans n’échappe à cette dynamique.

Et c’est sans doute là que réside la clef de la fascination que procure Lynx auprès des lecteurs. Personnage double et complexe, violent, il évolue petit à petit et se détache de l’ordre dont il était l’un des défenseurs. Par ailleurs, comme les héros que sont XIII ou Bourne, il dispose des ressources aussi bien physiques que techniques pour « résister » à cette logique. Avec une double conséquence, que DOA met particulièrement bien en scène : il brise l’idée que le système est invincible et bat en brèche les représentations fatalistes dominantes. Et par ailleurs, il se révèle de taille à affronter des réseaux qui, tels de nouveaux seigneurs de la guerre, sont prêts à mettre en coupe réglée des populations entières.

Dans ce mouvement, c’est toute l’architecture de la légitimité de la société bourgeoise qui vole en éclat : les grandes valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité sont aussi froides et stériles que la pierre dans laquelle ces mots sont gravés. Au contraire, seuls comptent l’appât du gain et l’égoïsme le plus étriqué. Derrière le thriller, ces deux polars de DOA constituent une critique en règle de la société bourgeoise et de son insertion dans la compétition mondiale.

 

Vous l’aurez compris, on ne peut que chaudement recommander la lecture de ces deux ouvrages, pour leur ampleur, leur style et leur vigueur. La question principale reste entièrement ouverte : est-il possible de stopper cette course folle ? « La raison d’Etat », cette « chimère que le bon peuple ne doit jamais voir » est-elle capable de rétablir un certain ordre, ou bien sera-t-elle pire que le mal ? On attend impatiemment la conclusion de cette vasque fresque.

 

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références   [ + ]

1. Voir par exemple : http://www.lefigaro.fr/international/2012/11/02/01003-20121102ARTFIG00304-des-agents-de-la-dgse-repartent-penauds-de-bulgarie.php
2. Voir la recension « De la dope et des flingues », publiée dans l’hebdomadaire Tout est à nous ! n° 163, 27/09/2012.
3. Ernest Mandel, Meurtres exquis, Histoire sociale du roman policier, La Brèche, 1987, p. 151.
4. Ibid.