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(Re)découvrir Lukács
14 mars 2026

(Re)découvrir Lukács

À propos du livre d’Alix Bouffard


Dans ce texte, Daniel Süri propose une recension du livre "Découvrir Lukács" d’Alix Bouffard paru aux Éditions sociales en août 2025. Il souligne l'utilité de cet ouvrage et discute quelques aspects présentés par l’autrice de la trajectoire intellectuelle de Georg Lukács (1885-1971), tels que ses réflexions sur le « front unique » ou son concept de « reflètement ».

Dans la collection « Les Propédeutiques », les Éditions sociales publient régulièrement des ouvrages intitulés « Découvrir ». La structure de ces ouvrages est identique : le ou la responsable choisit des extraits de texte représentatifs, les commente et les faits suivre d’une courte bibliographie. Ces livres, au format poche et à la pagination tournant autour de 200 pages, deviennent ainsi d’utiles introductions à la pensée d’un·e auteur·e, à l’exposition d’une thématique ou d’un moment historique.

En s’attelant à faire découvrir Lukács, Alix Bouffard ne s’est pas simplifié la tâche. D’une part, parce que, comme elle le rappelle, il n’existe pas d’édition scientifique, dans quelque langue que ce soit, des œuvres de Georg Lukács. La seule édition comportant les textes essentiels, en allemand, n’a pas d’appareil critique ; l’édition française est lacunaire. D’autre part, même s’il y a une cohérence dans l’œuvre de Lukács, ses centres d’intérêt sont divers, allant de la philosophie et de l’histoire de la philosophie à la théorie politique et à l’esthétique, en passant par la théorie littéraire.

Malgré ces contraintes, le tour de force est réussi. On peut ainsi suivre dans ce petit ouvrage les principaux moments du développement de la pensée de Lukács et de son action lorsqu’il était membre actif de la direction du Parti communiste hongrois (en gros jusqu’à la fin des années 1920).

Il en ressort que le philosophe d’origine hongroise restera prioritairement comme un penseur du processus :

« […] dans l’ensemble des champs théoriques qu’il investit, Lukács cherche à penser les changements social et historique dans toutes ses dimensions, en montrant que l’instabilité du réel n’empêche ni d’appréhender les grandes transformations sociales passées ou en cours, ni de faire l’expérience de la façon dont la réalité sociale peut se figer et s’ossifier en affectant négativement notre expérience. » (p. 20)

Introducteur du concept de réification, champion de la totalité, il enrichira le débat sur la révolution, la conscience de classe, les sources intellectuelles du fascisme, la modernité, le roman ou le réalisme. En cela, son œuvre conserve une actualité certaine. Et comme Lukács n’est pas le premier penseur venu, ses réflexions peuvent encore stimuler les nôtres.

Au fil de notre lecture, nous avons rencontré ici et là quelques points à discuter ou relever. Commençons par les questions discutables, au sens plus rare du terme, c’est-à-dire que l’on peut discuter.

Les thèses Blum : vers un front unique ?

Dans son introduction, Alix Bouffard situe ainsi ce texte :

« Lukács signe sa dernière contribution explicitement politique à l’occasion de ses « Thèses Blum » de 1928, préparées en vue du deuxième congrès du Parti communiste hongrois. Il y développe une analyse de la situation hongroise et de la montée du fascisme, et prône une politique de front uni fondée sur une alliance entre la paysannerie et le prolétariat. Critiqué par une fraction concurrente au sein du PC hongrois, mais aussi par la Troisième Internationale elle-même, Lukács est poussé à produire une autocritique en 1929. Artificielle, cette autocritique acte néanmoins un renoncement authentique à l’exercice direct des responsabilités politiques — Lukács écrira à la fin de sa vie « Il m’a fallu avoir écrit les Thèses Blum pour m’apercevoir que je n’étais pas un homme politique » (p. 15). »

En réalité, le texte de Lukács est beaucoup moins clair qu’un simple plaidoyer pour un front uni (ou front unique), tel que le défendirent les 3ème et 4ème congrès de l’Internationale communiste. Il reconnut en 1967 avoir utilisé un langage plus à gauche que son contenu réel[1].

Mais alors, la teneur de ses thèses en devient par endroit complètement bancale. Il propose ainsi de former un front des travailleurs de gauche, tout en menant dans le même temps une scission du Parti social-démocrate ! Puisque, selon ses mots, la tâche fixée au Parti est la lutte contre la social-démocratie jusqu’à sa défaite et son anéantissement total…

On trouve ainsi un mélange de terminologie et de propositions typiques de la troisième période de l’Internationale (celle où les sociaux-démocrates sont les frères jumeaux du fascisme), avec les propositions propres du dirigeant hongrois et quelques références, pas toujours évidentes, aux 3ème et 4ème congrès de l’Internationale.

Sur ce dernier point, on remarquera que Giorgi Dimitrov, dans son rapport au 7ème congrès de l’Internationale communiste fera de même[2]. L’adoption de la politique des fronts populaires « antifascistes » s’y appuie sur le préalable d’un front unique ouvrier. Mais il s’agit alors bien plus de fonder une légitimité dans la continuité de la phraséologie que de mener une vraie politique dans ce sens, puisque ces fronts uniques ne verront jamais le jour.

Le texte de Lukács repose sur une idée prédominante : remplacer la revendication de « République socialiste des conseils » par celle de « dictature démocratique des ouvriers et paysans ». Il précise :

« La dictature démocratique, bien qu’elle n’aille pas dans son contenu concret, immédiat, au-delà de la société bourgeoise, est donc une forme dialectique de transition vers la révolution du prolétariat — ou vers la contrerévolution. »

Ce mot d’ordre fut celui des bolchéviques et de Lénine de 1905 à la révolution de 1917. Formule « algébrique » selon ce dernier, laissant au déroulement concret des événements le soin d’en préciser le contenu. Comme le note Michael Löwy :

« L’ensemble des Blum-Thesen était à la fois une prolongation de la ligne des années 1924-1927 et une préfiguration de la stratégie du Front populaire des années 1934—1938. Or, par rapport au Komintern, elles venaient à la fois trop tard et trop tôt ; elles allaient totalement à l’encontre du tournant ultra-sectaire de la « Troisième Période » (1928-1933) qui venait de commencer. Le résultat est que Lukács vit immédiatement s’abattre sur lui une formidable volée de bois vert, sous forme d’une « Lettre ouverte du Comité exécutif de l’Internationale communiste aux membres du Parti communiste hongrois », qui accusait les « thèses liquidationnistes du camarade Blum » de se situer du point de vue de la social-démocratie et de vouloir « combattre le fascisme sur le terrain de la démocratie bourgeoise ».

Résumer les thèses Blum par une proposition de front uni contre le fascisme, alors qu’elles peuvent aussi se lire comme une ébauche de front populaire en défense des droits démocratiques sans toucher au pouvoir économique de la bourgeoisie, ne rend pas justice aux ambiguïtés de ce texte de Lukács, lequel mélange deux options dont la dynamique est contraire : le front populaire, incluant une alliance avec certains secteurs de la bourgeoisie, comme en France et en Espagne, vise à canaliser dans le cadre de la société bourgeoise une montée révolutionnaire ; le front unique vise au contraire à stimuler cette montée et à la faire déboucher in fine, sans automatisme aucun, sur le renversement du pouvoir de la bourgeoisie.

Une découverte : le « reflètement »

Pour qui n’est pas spécialiste de la théorie esthétique, le huitième chapitre, intitulé « La vie quotidienne, l’art et la science », réserve une surprise, à savoir l’utilisation du concept de « reflètement » par Lukács.

Tiré de son « Esthétique », dernière grande œuvre parue de son vivant (en 1967), ce terme va au-delà de l’analyse de l’art pour tenter d’offrir une « étude du rapport pratique et théorique de l’humain à la réalité » (p. 129), selon la présentation d’Alix Bouffard. Le terme allemand de l’original est « Wiederspiegelung » et dénote, comme sa traduction, une dimension dynamique et active du rapport de la conscience et de ses représentations. Ce qui vient aussitôt interroger quelques fondements du matérialisme tel qu’entendu à l’époque :

« Comment conserver la thèse d’un primat de la matière sur la conscience tout en prenant au sérieux le rôle de cette dernière dans l’activité humaine ? Comment reconnaître la spécificité de chaque type de représentation humaine à partir d’un point de vue matérialiste ? Et quel peut être la fonction de l’œuvre d’art dans son rapport à la science et à la vie quotidienne ? ».

Ces questions entrent en partie en résonance avec un premier débat qui secoua le Parti bolchévique en 1909. Une partie de l’organisation avait été séduite par une théorie relativiste de la connaissance et de la vérité, l’empiriocriticisme. Lénine y répondu par son ouvrage « Matérialisme et empiriocriticisme[3] », dans lequel il se ralliait à la « théorie du reflet » défendue par Engels.

La controverse sur cette théorie fut relancée dans les années 1920 ; Lukács joua un rôle éminent dans cette relance, en particulier par ses critiques émises à la fin de son essai « La réification et la conscience de classe du prolétariat », paru dans « Histoire et conscience de classe ».

Très succinctement, cette théorie du reflet considère que les concepts de notre cerveau ne sont que les reflets des objets réels, ce qui connote une attitude trop contemplative et figée aux yeux de Lukács, pour qui la connaissance est toujours la connaissance d’un processus, d’un devenir des choses, qui ne se révèle que dans l’action consciente[4].

En recourant à cette notion de « reflètement », Lukàcs réitère son refus de toute conception mécaniste du reflet : « d’une part, le reflètement n’est jamais purement psychologique ou intellectuel, il renvoie à des pratiques et produits objectifs susceptibles d’être étudiés ; d’autre part, il apparaît et se développe historiquement en prenant des formes multiples » (p. 136). Voilà qui pourrait relancer le débat sur la relation dialectique entre objectivité et subjectivité…

Un socialisme démocratique très abstrait

Le choix du texte qui ouvre le onzième chapitre « Vers un socialisme démocratique » n’est peut-être pas des plus heureux s’agissant d’un ouvrage introductif. Tiré d’un livre intitulé « Socialisme et démocratisation » paru aux Éditions Messidor en 1989, cet extrait est très abstrait et d’une formulation assez lourde. Lukács y définit ainsi le socialisme :

« Le socialisme, première phase du communisme, apparaît alors comme une forme singulière dont l’économie, la socialité, ne peuvent se développer de manière appropriée que si, grâce aux participants à la pratique sociale, les formations sociales qui autrement leur font face de manière purement objective (et qui sont toujours, dans leur essence même, des processus auxquels appartiennent aussi leurs semblables), sans pouvoir jamais se défaire de leur objectivité, fonctionnent néanmoins dans leur essence, comme les résultats d’une activité humaine consciente d’elle-même et de sa socialité. »

Or, l’ouvrage est aussi intéressant parce que Lukàcs y formule une des critiques du stalinisme parmi les plus avancées qu’il ait prononcées. Il a lu la biographie de Trotsky par Isaac Deutscher et s’en est visiblement inspiré. Analysant le bureaucratisme, voire même la bureaucratisation de l’appareil politique et l’extinction de la démocratie des conseils, il frôle la définition de la bureaucratie comme couche sociale particulière aux intérêts distincts et le plus souvent opposés à ceux du prolétariat.

En même temps, il ne fait que la frôler. De là cette impression que Lukács oublie complètement les médiations[5] et que sa réflexion ne s’organise qu’autour du dipôle « socialisme » d’un côté et « individu » de l’autre — ou, pour reprendre les termes de la citation ci-dessus, « formation sociale » versus « participants à la pratique sociale ».

Cela renvoie justement au frôlement évoqué qui le maintient dans une perception de la victoire du stalinisme comme celle de la victoire d’un tacticien surdoué face à des rivaux manquant du sens « scientifico-historique » dont jouissait Lénine. Et non pas comme le résultat d’une évolution sociale et politique sur fond d’arriération de la Russie soviétique[6].

Ces quelques remarques critiques ne doivent pas jouer le rôle de l’arbre cachant la forêt. Répétons-le : Découvrir Lukàcs est une introduction qui remplit pleinement son objectif et permet de prendre connaissance des différentes facettes de la réflexion du penseur hongrois.


Notes

[1] Michael Löwy, Lukács et le stalinisme (1926-1929) p. 69 à 92, in Michael Löwy et Nikos Foufas, Dialogue sur Georg Lukács. Interventions et répliques, Orange, Éditions le Retrait, 2025

[2] Giorgi Dimitrov, « Rapport au 7ème Congrès de l’Internationale communiste : L’Offensive du fascisme et les tâches de l’Internationale communiste dans la lutte pour l’unité de la classe ouvrière contre le fascisme », 2 août 1935 in Œuvres choisies, Paris, Éditions sociales, 1952. Consulté en ligne : http://321ignition.free.fr/pag/fr/lin/pag_001/1935_07_25-08_21_IC_VII.htm

[3] Sur ce point on consultera : André Boetto, « Lénine, le réalisme et le reflet photographique », in La Pensée, n° 417, 2024/1, p. 63-72.

[4] « Toute attitude contemplative et purement cognitive se trouve en dernière analyse dans un rapport dualiste avec son objet, et la simple introduction de la structure ici reconnue dans n’importe quelle attitude autre que l’action du prolétariat – et la seule classe dans sa relation avec l’évolution d’ensemble peut être pratique – doit nécessairement engendrer une nouvelle mythologie conceptuelle, provoquer une rechute au niveau de la philosophie classique dépassée par Marx. Car toute attitude purement cognitive est entachée d’immédiateté ; autrement dit, elle se trouve en dernière analyse face à une série d’objets achevés qui ne peuvent être dissous en processus. », extrait de : Histoire et conscience de classe, Paris, Éditions de Minuit, 1970 p. 252,

[5] Ces médiations sont bien mises en avant dans le chapitre 4 « Organisation politique et processus révolutionnaire ». En revanche, elles sont absentes du chapitre 7 « La méthode de Staline et la déformation du marxisme ».

[6] « La signification du Thermidor soviétique commence à se préciser devant nous. La pauvreté et l’inculture des masses se concrétisent de nouveau sous les formes menaçantes du chef armé d’un puissant gourdin. Congédiée et flétrie autrefois, la bureaucratie est, de servante de la société, devenue maîtresse. En le devenant, elle s’est, socialement et moralement, éloignée à tel point des masses qu’elle ne peut plus admettre aucun contrôle sur ses actes et sur ses revenus. », extrait de : Léon Trotsky, « La Révolution trahie », in De la Révolution, Paris, Éditions de Minuit, 1963, p. 516.

14 mars 2026

(Re)découvrir Lukács

Dans ce texte, Daniel Süri propose une recension du livre "Découvrir Lukács" d’Alix Bouffard paru aux Éditions sociales en août 2025. Il souligne l'utilité de cet ouvrage et discute quelques aspects présentés par l’autrice de la trajectoire intellectuelle de Georg Lukács (1885-1971), tels que ses réflexions sur le « front unique » ou son concept de « reflètement ».

Dans la collection « Les Propédeutiques », les Éditions sociales publient régulièrement des ouvrages intitulés « Découvrir ». La structure de ces ouvrages est identique : le ou la responsable choisit des extraits de texte représentatifs, les commente et les faits suivre d’une courte bibliographie. Ces livres, au format poche et à la pagination tournant autour de 200 pages, deviennent ainsi d’utiles introductions à la pensée d’un·e auteur·e, à l’exposition d’une thématique ou d’un moment historique.

En s’attelant à faire découvrir Lukács, Alix Bouffard ne s’est pas simplifié la tâche. D’une part, parce que, comme elle le rappelle, il n’existe pas d’édition scientifique, dans quelque langue que ce soit, des œuvres de Georg Lukács. La seule édition comportant les textes essentiels, en allemand, n’a pas d’appareil critique ; l’édition française est lacunaire. D’autre part, même s’il y a une cohérence dans l’œuvre de Lukács, ses centres d’intérêt sont divers, allant de la philosophie et de l’histoire de la philosophie à la théorie politique et à l’esthétique, en passant par la théorie littéraire.

Malgré ces contraintes, le tour de force est réussi. On peut ainsi suivre dans ce petit ouvrage les principaux moments du développement de la pensée de Lukács et de son action lorsqu’il était membre actif de la direction du Parti communiste hongrois (en gros jusqu’à la fin des années 1920).

Il en ressort que le philosophe d’origine hongroise restera prioritairement comme un penseur du processus :

« […] dans l’ensemble des champs théoriques qu’il investit, Lukács cherche à penser les changements social et historique dans toutes ses dimensions, en montrant que l’instabilité du réel n’empêche ni d’appréhender les grandes transformations sociales passées ou en cours, ni de faire l’expérience de la façon dont la réalité sociale peut se figer et s’ossifier en affectant négativement notre expérience. » (p. 20)

Introducteur du concept de réification, champion de la totalité, il enrichira le débat sur la révolution, la conscience de classe, les sources intellectuelles du fascisme, la modernité, le roman ou le réalisme. En cela, son œuvre conserve une actualité certaine. Et comme Lukács n’est pas le premier penseur venu, ses réflexions peuvent encore stimuler les nôtres.

Au fil de notre lecture, nous avons rencontré ici et là quelques points à discuter ou relever. Commençons par les questions discutables, au sens plus rare du terme, c’est-à-dire que l’on peut discuter.

Les thèses Blum : vers un front unique ?

Dans son introduction, Alix Bouffard situe ainsi ce texte :

« Lukács signe sa dernière contribution explicitement politique à l’occasion de ses « Thèses Blum » de 1928, préparées en vue du deuxième congrès du Parti communiste hongrois. Il y développe une analyse de la situation hongroise et de la montée du fascisme, et prône une politique de front uni fondée sur une alliance entre la paysannerie et le prolétariat. Critiqué par une fraction concurrente au sein du PC hongrois, mais aussi par la Troisième Internationale elle-même, Lukács est poussé à produire une autocritique en 1929. Artificielle, cette autocritique acte néanmoins un renoncement authentique à l’exercice direct des responsabilités politiques — Lukács écrira à la fin de sa vie « Il m’a fallu avoir écrit les Thèses Blum pour m’apercevoir que je n’étais pas un homme politique » (p. 15). »

En réalité, le texte de Lukács est beaucoup moins clair qu’un simple plaidoyer pour un front uni (ou front unique), tel que le défendirent les 3ème et 4ème congrès de l’Internationale communiste. Il reconnut en 1967 avoir utilisé un langage plus à gauche que son contenu réel[1].

Mais alors, la teneur de ses thèses en devient par endroit complètement bancale. Il propose ainsi de former un front des travailleurs de gauche, tout en menant dans le même temps une scission du Parti social-démocrate ! Puisque, selon ses mots, la tâche fixée au Parti est la lutte contre la social-démocratie jusqu’à sa défaite et son anéantissement total…

On trouve ainsi un mélange de terminologie et de propositions typiques de la troisième période de l’Internationale (celle où les sociaux-démocrates sont les frères jumeaux du fascisme), avec les propositions propres du dirigeant hongrois et quelques références, pas toujours évidentes, aux 3ème et 4ème congrès de l’Internationale.

Sur ce dernier point, on remarquera que Giorgi Dimitrov, dans son rapport au 7ème congrès de l’Internationale communiste fera de même[2]. L’adoption de la politique des fronts populaires « antifascistes » s’y appuie sur le préalable d’un front unique ouvrier. Mais il s’agit alors bien plus de fonder une légitimité dans la continuité de la phraséologie que de mener une vraie politique dans ce sens, puisque ces fronts uniques ne verront jamais le jour.

Le texte de Lukács repose sur une idée prédominante : remplacer la revendication de « République socialiste des conseils » par celle de « dictature démocratique des ouvriers et paysans ». Il précise :

« La dictature démocratique, bien qu’elle n’aille pas dans son contenu concret, immédiat, au-delà de la société bourgeoise, est donc une forme dialectique de transition vers la révolution du prolétariat — ou vers la contrerévolution. »

Ce mot d’ordre fut celui des bolchéviques et de Lénine de 1905 à la révolution de 1917. Formule « algébrique » selon ce dernier, laissant au déroulement concret des événements le soin d’en préciser le contenu. Comme le note Michael Löwy :

« L’ensemble des Blum-Thesen était à la fois une prolongation de la ligne des années 1924-1927 et une préfiguration de la stratégie du Front populaire des années 1934—1938. Or, par rapport au Komintern, elles venaient à la fois trop tard et trop tôt ; elles allaient totalement à l’encontre du tournant ultra-sectaire de la « Troisième Période » (1928-1933) qui venait de commencer. Le résultat est que Lukács vit immédiatement s’abattre sur lui une formidable volée de bois vert, sous forme d’une « Lettre ouverte du Comité exécutif de l’Internationale communiste aux membres du Parti communiste hongrois », qui accusait les « thèses liquidationnistes du camarade Blum » de se situer du point de vue de la social-démocratie et de vouloir « combattre le fascisme sur le terrain de la démocratie bourgeoise ».

Résumer les thèses Blum par une proposition de front uni contre le fascisme, alors qu’elles peuvent aussi se lire comme une ébauche de front populaire en défense des droits démocratiques sans toucher au pouvoir économique de la bourgeoisie, ne rend pas justice aux ambiguïtés de ce texte de Lukács, lequel mélange deux options dont la dynamique est contraire : le front populaire, incluant une alliance avec certains secteurs de la bourgeoisie, comme en France et en Espagne, vise à canaliser dans le cadre de la société bourgeoise une montée révolutionnaire ; le front unique vise au contraire à stimuler cette montée et à la faire déboucher in fine, sans automatisme aucun, sur le renversement du pouvoir de la bourgeoisie.

Une découverte : le « reflètement »

Pour qui n’est pas spécialiste de la théorie esthétique, le huitième chapitre, intitulé « La vie quotidienne, l’art et la science », réserve une surprise, à savoir l’utilisation du concept de « reflètement » par Lukács.

Tiré de son « Esthétique », dernière grande œuvre parue de son vivant (en 1967), ce terme va au-delà de l’analyse de l’art pour tenter d’offrir une « étude du rapport pratique et théorique de l’humain à la réalité » (p. 129), selon la présentation d’Alix Bouffard. Le terme allemand de l’original est « Wiederspiegelung » et dénote, comme sa traduction, une dimension dynamique et active du rapport de la conscience et de ses représentations. Ce qui vient aussitôt interroger quelques fondements du matérialisme tel qu’entendu à l’époque :

« Comment conserver la thèse d’un primat de la matière sur la conscience tout en prenant au sérieux le rôle de cette dernière dans l’activité humaine ? Comment reconnaître la spécificité de chaque type de représentation humaine à partir d’un point de vue matérialiste ? Et quel peut être la fonction de l’œuvre d’art dans son rapport à la science et à la vie quotidienne ? ».

Ces questions entrent en partie en résonance avec un premier débat qui secoua le Parti bolchévique en 1909. Une partie de l’organisation avait été séduite par une théorie relativiste de la connaissance et de la vérité, l’empiriocriticisme. Lénine y répondu par son ouvrage « Matérialisme et empiriocriticisme[3] », dans lequel il se ralliait à la « théorie du reflet » défendue par Engels.

La controverse sur cette théorie fut relancée dans les années 1920 ; Lukács joua un rôle éminent dans cette relance, en particulier par ses critiques émises à la fin de son essai « La réification et la conscience de classe du prolétariat », paru dans « Histoire et conscience de classe ».

Très succinctement, cette théorie du reflet considère que les concepts de notre cerveau ne sont que les reflets des objets réels, ce qui connote une attitude trop contemplative et figée aux yeux de Lukács, pour qui la connaissance est toujours la connaissance d’un processus, d’un devenir des choses, qui ne se révèle que dans l’action consciente[4].

En recourant à cette notion de « reflètement », Lukàcs réitère son refus de toute conception mécaniste du reflet : « d’une part, le reflètement n’est jamais purement psychologique ou intellectuel, il renvoie à des pratiques et produits objectifs susceptibles d’être étudiés ; d’autre part, il apparaît et se développe historiquement en prenant des formes multiples » (p. 136). Voilà qui pourrait relancer le débat sur la relation dialectique entre objectivité et subjectivité…

Un socialisme démocratique très abstrait

Le choix du texte qui ouvre le onzième chapitre « Vers un socialisme démocratique » n’est peut-être pas des plus heureux s’agissant d’un ouvrage introductif. Tiré d’un livre intitulé « Socialisme et démocratisation » paru aux Éditions Messidor en 1989, cet extrait est très abstrait et d’une formulation assez lourde. Lukács y définit ainsi le socialisme :

« Le socialisme, première phase du communisme, apparaît alors comme une forme singulière dont l’économie, la socialité, ne peuvent se développer de manière appropriée que si, grâce aux participants à la pratique sociale, les formations sociales qui autrement leur font face de manière purement objective (et qui sont toujours, dans leur essence même, des processus auxquels appartiennent aussi leurs semblables), sans pouvoir jamais se défaire de leur objectivité, fonctionnent néanmoins dans leur essence, comme les résultats d’une activité humaine consciente d’elle-même et de sa socialité. »

Or, l’ouvrage est aussi intéressant parce que Lukàcs y formule une des critiques du stalinisme parmi les plus avancées qu’il ait prononcées. Il a lu la biographie de Trotsky par Isaac Deutscher et s’en est visiblement inspiré. Analysant le bureaucratisme, voire même la bureaucratisation de l’appareil politique et l’extinction de la démocratie des conseils, il frôle la définition de la bureaucratie comme couche sociale particulière aux intérêts distincts et le plus souvent opposés à ceux du prolétariat.

En même temps, il ne fait que la frôler. De là cette impression que Lukács oublie complètement les médiations[5] et que sa réflexion ne s’organise qu’autour du dipôle « socialisme » d’un côté et « individu » de l’autre — ou, pour reprendre les termes de la citation ci-dessus, « formation sociale » versus « participants à la pratique sociale ».

Cela renvoie justement au frôlement évoqué qui le maintient dans une perception de la victoire du stalinisme comme celle de la victoire d’un tacticien surdoué face à des rivaux manquant du sens « scientifico-historique » dont jouissait Lénine. Et non pas comme le résultat d’une évolution sociale et politique sur fond d’arriération de la Russie soviétique[6].

Ces quelques remarques critiques ne doivent pas jouer le rôle de l’arbre cachant la forêt. Répétons-le : Découvrir Lukàcs est une introduction qui remplit pleinement son objectif et permet de prendre connaissance des différentes facettes de la réflexion du penseur hongrois.


Notes

[1] Michael Löwy, Lukács et le stalinisme (1926-1929) p. 69 à 92, in Michael Löwy et Nikos Foufas, Dialogue sur Georg Lukács. Interventions et répliques, Orange, Éditions le Retrait, 2025

[2] Giorgi Dimitrov, « Rapport au 7ème Congrès de l’Internationale communiste : L’Offensive du fascisme et les tâches de l’Internationale communiste dans la lutte pour l’unité de la classe ouvrière contre le fascisme », 2 août 1935 in Œuvres choisies, Paris, Éditions sociales, 1952. Consulté en ligne : http://321ignition.free.fr/pag/fr/lin/pag_001/1935_07_25-08_21_IC_VII.htm

[3] Sur ce point on consultera : André Boetto, « Lénine, le réalisme et le reflet photographique », in La Pensée, n° 417, 2024/1, p. 63-72.

[4] « Toute attitude contemplative et purement cognitive se trouve en dernière analyse dans un rapport dualiste avec son objet, et la simple introduction de la structure ici reconnue dans n’importe quelle attitude autre que l’action du prolétariat – et la seule classe dans sa relation avec l’évolution d’ensemble peut être pratique – doit nécessairement engendrer une nouvelle mythologie conceptuelle, provoquer une rechute au niveau de la philosophie classique dépassée par Marx. Car toute attitude purement cognitive est entachée d’immédiateté ; autrement dit, elle se trouve en dernière analyse face à une série d’objets achevés qui ne peuvent être dissous en processus. », extrait de : Histoire et conscience de classe, Paris, Éditions de Minuit, 1970 p. 252,

[5] Ces médiations sont bien mises en avant dans le chapitre 4 « Organisation politique et processus révolutionnaire ». En revanche, elles sont absentes du chapitre 7 « La méthode de Staline et la déformation du marxisme ».

[6] « La signification du Thermidor soviétique commence à se préciser devant nous. La pauvreté et l'inculture des masses se concrétisent de nouveau sous les formes menaçantes du chef armé d'un puissant gourdin. Congédiée et flétrie autrefois, la bureaucratie est, de servante de la société, devenue maîtresse. En le devenant, elle s'est, socialement et moralement, éloignée à tel point des masses qu'elle ne peut plus admettre aucun contrôle sur ses actes et sur ses revenus. », extrait de : Léon Trotsky, « La Révolution trahie », in De la Révolution, Paris, Éditions de Minuit, 1963, p. 516.

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

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