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Référendum en Italie : un coup d’arrêt à Giorgia Meloni qui en appelle d’autres
6 avril 2026

Référendum en Italie : un coup d’arrêt à Giorgia Meloni qui en appelle d’autres


Après plus de trois années au pouvoir, la présidente du Conseil italienne Giorgia Meloni semblait avoir stabilisé sa domination politique. Pourtant, la défaite qu’elle a subie lors du référendum des 22 et 23 mars 2026 sur la réforme de la justice rappelle qu’elle doit compter avec des résistances populaires, notamment au sein de la jeunesse.

« Je crois que c’est une victoire comparable à la lutte partisane ou à l’étroite victoire du référendum en faveur de la République contre la monarchie en 1946. » On excusera volontiers Giovanni Bachelet[1], l’un des visages de la campagne victorieuse du « non » lors du récent référendum italien sur la réforme de la justice, d’en avoir exagéré la portée. Là où ces combats d’autrefois ont jeté les bases de la Constitution italienne moderne, ce scrutin s’est borné à préserver le texte existant.

Mais les propos de Giovanni Bachelet – critique de longue date des offensives de Silvio Berlusconi contre l’institution judiciaire – mettaient aussi le doigt sur l’un des ressorts essentiels de ce résultat. Comme l’ont montré d’autres référendums avant lui, la majorité des Italiens supporte mal qu’un gouvernement mette à profit un mandat électoral éphémère pour retoucher le texte fondateur de la République.

L’issue demeurait difficile à prévoir. Il y a encore quelques mois, les sondages donnaient nettement en tête le camp du « oui » soutenu par Giorgia Meloni. Son gouvernement proposait de séparer les carrières des juges et des procureurs — interdisant ainsi qu’une même personne exerce successivement les deux fonctions — tout en instituant des organes de contrôle composés par tirage au sort plutôt que par élection.

Sans relever à proprement parler d’un coup de force, cette réforme visait néanmoins à museler l’expression politique de la magistrature, c’est-à-dire à neutraliser ce que les dirigeants de droite, depuis Berlusconi, perçoivent comme un corps gênant. Elle permettait aussi d’accomplir un vieux rêve du parti postfasciste de Meloni : prendre part à la (re)définition d’une Constitution initialement rédigée par les partis issus de la Résistance. Les ancêtres d’après-guerre de son parti défendaient déjà le tirage au sort contre ce qu’ils dénonçaient comme le « factionnalisme » des partis.

Après l’interdiction de publier des sondages dans les jours précédant le référendum — et malgré l’abondance de spéculations en ligne tirées des premiers chiffres de participation de dimanche et du lundi matin — le verdict final est sans appel : le « non » l’emporte nettement, avec plus de 54 % des suffrages exprimés et une participation d’environ 60 %. 

Ce taux de participation est supérieur à celui du plus récent référendum constitutionnel proposé par un gouvernement — ce scrutin de l’ère Covid qui avait largement approuvé la réduction du nombre de parlementaires — mais inférieur à celui du référendum de 2016 contre la réforme sur laquelle le Premier ministre libéral-centriste Matteo Renzi avait engagé, puis perdu, son mandat. À la différence du référendum de Renzi il y a dix ans, celui-ci ne provoquera pas la chute de la cheffe du gouvernement, Meloni. En revanche, il entame son image, désormais bien établie, d’invincibilité électorale. Il pourrait même affaiblir d’autres projets, déjà évoqués, de révision constitutionnelle.

Les raisons d’un revers

Le ministre de la Justice, Carlo Nordio, a pieusement assuré, une fois les résultats connus, que le gouvernement avait déployé de grands efforts pour expliquer une réforme qui, dès l’origine, avait quelque chose d’éminemment technique. Il est probable que le contenu même du projet soit resté obscur pour une large part de l’électorat. Une forte minorité des électeurs du « oui » a d’ailleurs déclaré à un institut de sondage avoir voté en raison du bien-fondé de la réforme, tandis que les électeurs du « non » invoquaient plus volontiers la défense de la Constitution ou la critique du pouvoir exécutif. 

Pourtant, le ton de la campagne laissait entendre que, pour beaucoup, il s’agissait moins d’un texte que d’un mandat accordé au gouvernement lui-même, voire à Meloni en personne. À la différence de l’époque où la Constitution fut rédigée, les Italiens d’aujourd’hui ne passent plus leurs soirées de semaine dans les réunions locales de partis de masse comptant des millions d’adhérents. Il n’en demeure pas moins que, dans ce référendum, parmi les principales forces politiques du pays, bien plus de 80 % des électeurs et des électrices ont voté « oui » ou « non » conformément à la position de leur parti de prédilection. 

Se posant volontiers en femme d’État européenne et en interlocutrice privilégiée de Trump sur la scène internationale, Meloni laisse d’ordinaire à des figures de second plan le soin de mener les batailles de politique intérieure. Cette fois, pourtant, elle a engagé son autorité personnelle. Elle a soutenu que l’échec de son projet de réforme judiciaire entraînerait « des condamnations surréalistes, la remise en liberté d’immigrés, de violeurs, de pédophiles, de trafiquants de drogue, et mettrait votre sécurité en danger ».

Des élus de Fratelli d’Italia ont diffusé des mèmes montrant des rangées serrées de musulmans en prière appelant à voter « non » ; des tabloïds proches du gouvernement, comme Libero, ont présenté la présence musulmane en Italie comme une « arme » entre les mains du camp du « non ». Les alliés de Meloni à la Lega ont, eux aussi, présenté ce scrutin comme une occasion « d’arrêter les juges amis des clandestins ». Ainsi, la réforme fut-elle dépeinte, non sans outrance, comme un moyen de permettre au gouvernement de durcir sa politique à l’égard des immigrés en entravant une magistrature réputée incurablement « rouge ».

Si cette rhétorique a galvanisé la base de droite, et tout particulièrement les cadres de Forza Italia, héritiers du défunt Berlusconi, elle n’a pas rallié la majorité des Italiens. Ce constat vient contredire certaines idées reçues sur la popularité du gouvernement. Depuis les élections générales de 2022, sa position dans les sondages s’est globalement maintenue. Meloni a renforcé son autorité au sein de la moitié droitière de l’électorat, Fratelli d’Italia a grignoté le soutien de ses alliés, et elle compte en outre de nombreux admirateurs parmi une poignée de petites formations centristes et élitaires bénéficiant d’une présence médiatique disproportionnée. 

Les tentatives récentes de la gauche d’organiser des référendums d’initiative populaire sur les droits liés à la citoyenneté ou sur le code du travail ont, elles, buté sur une faible participation. Pourtant, toute affirmation sur la popularité de Meloni doit aussi tenir compte d’une profonde fracture au sein de l’électorat. Quelques transfuges néolibéraux et bellicistes issus du centre gauche démocrate ont bien soutenu sa réforme ; mais dès lors que l’essentiel de la propagande de campagne présentait ce scrutin comme un choix entre le gouvernement et la magistrature — ou, plus simplement, comme un vote pour ou contre le gouvernement — l’issue dépendait nécessairement, pour une large part, du niveau de participation.

Il y avait certes bien des déséquilibres, et les premiers signaux d’une faible participation dans le Sud — conjugués à une forte mobilisation en Lombardie et en Vénétie, régions dominées par la droite — semblaient favoriser le « oui ». Mais le décompte final a dessiné un autre paysage : la participation a progressé dans les grandes villes et parmi les jeunes électeurs, qui ont massivement rejeté la réforme. 

Et maintenant ?

Même si nombre d’Italiens et d’Italiennes n’ont pas voté mécaniquement selon les consignes de parti, le résultat peut être lu, dans ses grandes lignes, comme un succès rare du fameux « camp large ». Celui-ci réunit notamment le Parti démocrate (PD), dont Elly Schlein est la secrétaire, le Mouvement 5 étoiles de l’ancien président du Conseil Giuseppe Conte — aussi hétéroclite qu’il se veut « progressiste » — ainsi que l’Alliance Verts-Gauche, plus nettement ancrée à gauche. Dans l’opposition depuis 2022, ces forces peinent jusqu’ici à porter de véritables coups à la coalition de Meloni. 

Ni les élections régionales ni le scrutin européen de 2024 n’avaient laissé penser qu’elle avait perdu l’initiative politique. Certes, ces partis s’adressent à des électorats fort différents — le Mouvement 5 étoiles est, dans l’ensemble, plus méridional et plus populaire tandis que l’électorat démocrate est plus âgé et a largement perdu sa base ouvrière — mais le résultat du référendum sera largement interprété comme une validation de leur alliance. Ou, pour le dire autrement, il leur épargne l’épreuve d’introspection qui aurait sans doute suivi une victoire du « oui » de Meloni.

Dès lors, une question se pose : ces forces sont-elles désormais en mesure de remporter les élections générales de 2027 ? Leur tâche pourrait être un peu facilitée si ce revers référendaire dissuadait le gouvernement Meloni de poursuivre d’autres réformes électorales déjà envisagées. Celui-ci a évoqué soit une réécriture en profondeur de la Constitution — avec l’introduction de l’élection directe du Premier ministre — soit un simple rééquilibrage du système électoral par voie parlementaire, afin de garantir à la coalition arrivée en tête une majorité de sièges.

De telles mesures sont largement perçues comme autant de moyens permettant au camp de droite de Meloni de conserver le pouvoir après 2027, même sans atteindre 50 % des voix. Pourtant, si une victoire au référendum sur la justice aurait évidemment conforté le gouvernement — et tel n’a pas été le cas — rien ne permet d’affirmer que la réforme électorale soit désormais définitivement enterrée. Peu d’indices laissent entrevoir une fracture entre les partis de la majorité susceptible de mettre en péril le leadership de Meloni. 

Depuis des années, d’affligeants laudateurs, dans les médias étrangers, présentent Meloni comme l’incarnation même de la volonté populaire italienne : une dirigeante pragmatique, pro-européenne, pro-Washington, mais aussi attentive aux aspirations profondes des classes populaires. C’était là pure propagande. Les performances économiques peu brillantes de l’Italie, l’attachement obstiné du gouvernement à un modèle de croissance fondé sur les bas salaires, et l’incapacité de Meloni à formuler une position cohérente sur la guerre actuelle contre l’Iran suffisent à montrer que ce « pragmatisme » ne peut convenir à tous. 

Il n’en reste pas moins qu’on ne distingue pas encore beaucoup de fissures dans la base de douze millions de votants qui avait porté Meloni en 2022. L’opposition demeure confrontée à la même tâche : mobiliser la grande masse des abstentionnistes, surtout après les dernières séquences de gouvernement austéritaire menées par les Démocrates. Dans ce référendum, nombre d’observateurs ont jugé remarquable qu’environ 60 % du corps électoral se soit déplacé. Mais dans un pays où la participation dépassait encore les 80 % il y a à peine quelques décennies, le « camp large » a encore fort à faire pour aller chercher les électeurs, en particulier parmi les catégories les plus modestes. 

Meloni a perdu. La petite cohorte de transfuges néolibéraux du centre gauche démocrate qui avaient soutenu sa réforme a perdu elle aussi. Les racistes qui voyaient dans cette réforme un moyen d’affaiblir les protections juridiques des personnes immigrées ont perdu. Ce référendum a peut-être même mis un coup d’arrêt à d’autres attaques contre la Constitution qui auraient pu suivre.

C’est là une bonne nouvelle pour les adversaires du gouvernement actuel et, plus largement, pour ceux qui s’opposent à la progression des partis d’extrême droite en Europe. Mais beaucoup reste à faire. Si la Constitution italienne promet de lever les obstacles à « la participation effective de tous les travailleurs à l’organisation politique, économique et sociale du pays », cet espoir paraît aujourd’hui plus éloigné du réel que jamais. Faire de cette promesse une perspective plus concrète, capable de parler à des électeurs et des électrices au-delà même de ceux qui ont voté « non » lors de ce référendum, constitue une tâche urgente pour le camp de la gauche dans son acception la plus large.

Publié initialement par Jacobin. Traduit de l’anglais pour Contretemps par Christian Dubucq.

Notes

[1] Giovanni Bachelet est le fils de Vittorio Bachelet, juriste, universitaire et figure de la Démocratie chrétienne italienne, assassiné par les Brigades rouges en 1980.

6 avril 2026

Référendum en Italie : un coup d’arrêt à Giorgia Meloni qui en appelle d’autres

Après plus de trois années au pouvoir, la présidente du Conseil italienne Giorgia Meloni semblait avoir stabilisé sa domination politique. Pourtant, la défaite qu’elle a subie lors du référendum des 22 et 23 mars 2026 sur la réforme de la justice rappelle qu’elle doit compter avec des résistances populaires, notamment au sein de la jeunesse.

« Je crois que c’est une victoire comparable à la lutte partisane ou à l’étroite victoire du référendum en faveur de la République contre la monarchie en 1946. » On excusera volontiers Giovanni Bachelet[1], l’un des visages de la campagne victorieuse du « non » lors du récent référendum italien sur la réforme de la justice, d’en avoir exagéré la portée. Là où ces combats d’autrefois ont jeté les bases de la Constitution italienne moderne, ce scrutin s’est borné à préserver le texte existant.

Mais les propos de Giovanni Bachelet – critique de longue date des offensives de Silvio Berlusconi contre l’institution judiciaire – mettaient aussi le doigt sur l’un des ressorts essentiels de ce résultat. Comme l’ont montré d’autres référendums avant lui, la majorité des Italiens supporte mal qu’un gouvernement mette à profit un mandat électoral éphémère pour retoucher le texte fondateur de la République.

L’issue demeurait difficile à prévoir. Il y a encore quelques mois, les sondages donnaient nettement en tête le camp du « oui » soutenu par Giorgia Meloni. Son gouvernement proposait de séparer les carrières des juges et des procureurs — interdisant ainsi qu’une même personne exerce successivement les deux fonctions — tout en instituant des organes de contrôle composés par tirage au sort plutôt que par élection.

Sans relever à proprement parler d’un coup de force, cette réforme visait néanmoins à museler l’expression politique de la magistrature, c’est-à-dire à neutraliser ce que les dirigeants de droite, depuis Berlusconi, perçoivent comme un corps gênant. Elle permettait aussi d’accomplir un vieux rêve du parti postfasciste de Meloni : prendre part à la (re)définition d’une Constitution initialement rédigée par les partis issus de la Résistance. Les ancêtres d’après-guerre de son parti défendaient déjà le tirage au sort contre ce qu’ils dénonçaient comme le « factionnalisme » des partis.

Après l’interdiction de publier des sondages dans les jours précédant le référendum — et malgré l’abondance de spéculations en ligne tirées des premiers chiffres de participation de dimanche et du lundi matin — le verdict final est sans appel : le « non » l’emporte nettement, avec plus de 54 % des suffrages exprimés et une participation d’environ 60 %. 

Ce taux de participation est supérieur à celui du plus récent référendum constitutionnel proposé par un gouvernement — ce scrutin de l’ère Covid qui avait largement approuvé la réduction du nombre de parlementaires — mais inférieur à celui du référendum de 2016 contre la réforme sur laquelle le Premier ministre libéral-centriste Matteo Renzi avait engagé, puis perdu, son mandat. À la différence du référendum de Renzi il y a dix ans, celui-ci ne provoquera pas la chute de la cheffe du gouvernement, Meloni. En revanche, il entame son image, désormais bien établie, d’invincibilité électorale. Il pourrait même affaiblir d’autres projets, déjà évoqués, de révision constitutionnelle.

Les raisons d’un revers

Le ministre de la Justice, Carlo Nordio, a pieusement assuré, une fois les résultats connus, que le gouvernement avait déployé de grands efforts pour expliquer une réforme qui, dès l’origine, avait quelque chose d’éminemment technique. Il est probable que le contenu même du projet soit resté obscur pour une large part de l’électorat. Une forte minorité des électeurs du « oui » a d’ailleurs déclaré à un institut de sondage avoir voté en raison du bien-fondé de la réforme, tandis que les électeurs du « non » invoquaient plus volontiers la défense de la Constitution ou la critique du pouvoir exécutif. 

Pourtant, le ton de la campagne laissait entendre que, pour beaucoup, il s’agissait moins d’un texte que d’un mandat accordé au gouvernement lui-même, voire à Meloni en personne. À la différence de l’époque où la Constitution fut rédigée, les Italiens d’aujourd’hui ne passent plus leurs soirées de semaine dans les réunions locales de partis de masse comptant des millions d’adhérents. Il n’en demeure pas moins que, dans ce référendum, parmi les principales forces politiques du pays, bien plus de 80 % des électeurs et des électrices ont voté « oui » ou « non » conformément à la position de leur parti de prédilection. 

Se posant volontiers en femme d’État européenne et en interlocutrice privilégiée de Trump sur la scène internationale, Meloni laisse d’ordinaire à des figures de second plan le soin de mener les batailles de politique intérieure. Cette fois, pourtant, elle a engagé son autorité personnelle. Elle a soutenu que l’échec de son projet de réforme judiciaire entraînerait « des condamnations surréalistes, la remise en liberté d’immigrés, de violeurs, de pédophiles, de trafiquants de drogue, et mettrait votre sécurité en danger ».

Des élus de Fratelli d’Italia ont diffusé des mèmes montrant des rangées serrées de musulmans en prière appelant à voter « non » ; des tabloïds proches du gouvernement, comme Libero, ont présenté la présence musulmane en Italie comme une « arme » entre les mains du camp du « non ». Les alliés de Meloni à la Lega ont, eux aussi, présenté ce scrutin comme une occasion « d’arrêter les juges amis des clandestins ». Ainsi, la réforme fut-elle dépeinte, non sans outrance, comme un moyen de permettre au gouvernement de durcir sa politique à l’égard des immigrés en entravant une magistrature réputée incurablement « rouge ».

Si cette rhétorique a galvanisé la base de droite, et tout particulièrement les cadres de Forza Italia, héritiers du défunt Berlusconi, elle n’a pas rallié la majorité des Italiens. Ce constat vient contredire certaines idées reçues sur la popularité du gouvernement. Depuis les élections générales de 2022, sa position dans les sondages s’est globalement maintenue. Meloni a renforcé son autorité au sein de la moitié droitière de l’électorat, Fratelli d’Italia a grignoté le soutien de ses alliés, et elle compte en outre de nombreux admirateurs parmi une poignée de petites formations centristes et élitaires bénéficiant d’une présence médiatique disproportionnée. 

Les tentatives récentes de la gauche d’organiser des référendums d’initiative populaire sur les droits liés à la citoyenneté ou sur le code du travail ont, elles, buté sur une faible participation. Pourtant, toute affirmation sur la popularité de Meloni doit aussi tenir compte d’une profonde fracture au sein de l’électorat. Quelques transfuges néolibéraux et bellicistes issus du centre gauche démocrate ont bien soutenu sa réforme ; mais dès lors que l’essentiel de la propagande de campagne présentait ce scrutin comme un choix entre le gouvernement et la magistrature — ou, plus simplement, comme un vote pour ou contre le gouvernement — l’issue dépendait nécessairement, pour une large part, du niveau de participation.

Il y avait certes bien des déséquilibres, et les premiers signaux d’une faible participation dans le Sud — conjugués à une forte mobilisation en Lombardie et en Vénétie, régions dominées par la droite — semblaient favoriser le « oui ». Mais le décompte final a dessiné un autre paysage : la participation a progressé dans les grandes villes et parmi les jeunes électeurs, qui ont massivement rejeté la réforme. 

Et maintenant ?

Même si nombre d’Italiens et d’Italiennes n’ont pas voté mécaniquement selon les consignes de parti, le résultat peut être lu, dans ses grandes lignes, comme un succès rare du fameux « camp large ». Celui-ci réunit notamment le Parti démocrate (PD), dont Elly Schlein est la secrétaire, le Mouvement 5 étoiles de l’ancien président du Conseil Giuseppe Conte — aussi hétéroclite qu’il se veut « progressiste » — ainsi que l’Alliance Verts-Gauche, plus nettement ancrée à gauche. Dans l’opposition depuis 2022, ces forces peinent jusqu’ici à porter de véritables coups à la coalition de Meloni. 

Ni les élections régionales ni le scrutin européen de 2024 n’avaient laissé penser qu’elle avait perdu l’initiative politique. Certes, ces partis s’adressent à des électorats fort différents — le Mouvement 5 étoiles est, dans l’ensemble, plus méridional et plus populaire tandis que l’électorat démocrate est plus âgé et a largement perdu sa base ouvrière — mais le résultat du référendum sera largement interprété comme une validation de leur alliance. Ou, pour le dire autrement, il leur épargne l’épreuve d’introspection qui aurait sans doute suivi une victoire du « oui » de Meloni.

Dès lors, une question se pose : ces forces sont-elles désormais en mesure de remporter les élections générales de 2027 ? Leur tâche pourrait être un peu facilitée si ce revers référendaire dissuadait le gouvernement Meloni de poursuivre d’autres réformes électorales déjà envisagées. Celui-ci a évoqué soit une réécriture en profondeur de la Constitution — avec l’introduction de l’élection directe du Premier ministre — soit un simple rééquilibrage du système électoral par voie parlementaire, afin de garantir à la coalition arrivée en tête une majorité de sièges.

De telles mesures sont largement perçues comme autant de moyens permettant au camp de droite de Meloni de conserver le pouvoir après 2027, même sans atteindre 50 % des voix. Pourtant, si une victoire au référendum sur la justice aurait évidemment conforté le gouvernement — et tel n’a pas été le cas — rien ne permet d’affirmer que la réforme électorale soit désormais définitivement enterrée. Peu d’indices laissent entrevoir une fracture entre les partis de la majorité susceptible de mettre en péril le leadership de Meloni. 

Depuis des années, d’affligeants laudateurs, dans les médias étrangers, présentent Meloni comme l’incarnation même de la volonté populaire italienne : une dirigeante pragmatique, pro-européenne, pro-Washington, mais aussi attentive aux aspirations profondes des classes populaires. C’était là pure propagande. Les performances économiques peu brillantes de l’Italie, l’attachement obstiné du gouvernement à un modèle de croissance fondé sur les bas salaires, et l’incapacité de Meloni à formuler une position cohérente sur la guerre actuelle contre l’Iran suffisent à montrer que ce « pragmatisme » ne peut convenir à tous. 

Il n’en reste pas moins qu’on ne distingue pas encore beaucoup de fissures dans la base de douze millions de votants qui avait porté Meloni en 2022. L’opposition demeure confrontée à la même tâche : mobiliser la grande masse des abstentionnistes, surtout après les dernières séquences de gouvernement austéritaire menées par les Démocrates. Dans ce référendum, nombre d’observateurs ont jugé remarquable qu’environ 60 % du corps électoral se soit déplacé. Mais dans un pays où la participation dépassait encore les 80 % il y a à peine quelques décennies, le « camp large » a encore fort à faire pour aller chercher les électeurs, en particulier parmi les catégories les plus modestes. 

Meloni a perdu. La petite cohorte de transfuges néolibéraux du centre gauche démocrate qui avaient soutenu sa réforme a perdu elle aussi. Les racistes qui voyaient dans cette réforme un moyen d’affaiblir les protections juridiques des personnes immigrées ont perdu. Ce référendum a peut-être même mis un coup d’arrêt à d’autres attaques contre la Constitution qui auraient pu suivre.

C’est là une bonne nouvelle pour les adversaires du gouvernement actuel et, plus largement, pour ceux qui s’opposent à la progression des partis d’extrême droite en Europe. Mais beaucoup reste à faire. Si la Constitution italienne promet de lever les obstacles à « la participation effective de tous les travailleurs à l’organisation politique, économique et sociale du pays », cet espoir paraît aujourd’hui plus éloigné du réel que jamais. Faire de cette promesse une perspective plus concrète, capable de parler à des électeurs et des électrices au-delà même de ceux qui ont voté « non » lors de ce référendum, constitue une tâche urgente pour le camp de la gauche dans son acception la plus large.

Publié initialement par Jacobin. Traduit de l’anglais pour Contretemps par Christian Dubucq.

Notes

[1] Giovanni Bachelet est le fils de Vittorio Bachelet, juriste, universitaire et figure de la Démocratie chrétienne italienne, assassiné par les Brigades rouges en 1980.

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

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