Selim Nadi s’est entretenu avec l’historien marxiste et militant révolutionnaire Ian Birchall, dont on pourra lire de nombreux textes ici, notamment sur les rapports entre la gauche communiste et la question coloniale. Fin observateur de la gauche révolutionnaire française (dans ses composantes organisées et intellectuelles), auteur de nombreux ouvrages (dont notamment un livre sur Sartre et l’extrême gauche), il revient sur les conditions de sa politisation radicale, son entrée dans le courant des International Socialists (qui deviendra le Socialist Workers Party), animé alors par Tony Cliff, son intérêt pour la France, l’incapacité des grandes organisations de gauche à mener une politique anticolonialiste et antiraciste conséquente (à l’exception sans doute du mouvement communiste avant la stalinisation), ou encore son rapport au trotskisme. 

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Pourriez-vous évoquer votre entrée dans le militantisme ? Il me semble que c’est à l’université que vous vous êtes réellement politisé, pourriez-vous revenir sur le parcours qui vous a mené du Labour Party aux International Socialists ?

Bien que j’ai commencé à explorer certaines idées socialistes alors que j’étais encore à l’école, et que j’ai été influencé par des écrivains tels que Sartre, c’est lorsque je suis entré à l’université d’Oxford, en 1958, que j’ai commencé à m’impliquer dans la politique de gauche. J’ai soutenu la campagne pour le désarmement nucléaire qui, au début des années 1960, pouvait mobiliser jusqu’à 100 000 personnes. Et à partir de là, j’ai également commencé à m’engager au sein du Labour Party.

C’était également l’époque de ce que l’on a appelé la « New Left ». Le Parti Communiste britannique a toujours été assez modeste, mais il avait certains intellectuels influents : après la crise de 1956, beaucoup d’anciens membres du Parti Communiste ont commencé à explorer de nouvelles idées et, en 1960, la New Left Review a été fondée. C’était un milieu intellectuel assez exaltant et j’ai commencé à fréquenter certains des très petits groupes marxistes existants. Leurs analyses me semblaient plus utiles pour expliquer et comprendre le monde moderne que celles de l’aile gauche du Labour Party par laquelle j’avais initialement été attirée. Fin 1962, j’ai rejoint les International Socialists dont un petit groupe — peut-être huit ou dix personnes — existait à Oxford.

 

Comment avez-vous rencontré Tony Cliff ? Vous avez écrit un livre sur lui (Tony Cliff: A Marxist for His Time) : quel était votre rapport intellectuel et politique à Cliff ?

Les International Socialists étaient un très petit groupe — environ une centaine de personnes — donc j’ai rencontré Cliff peu après y être entré. Cliff voulait que les nouveaux membres soient actifs, on m’a donc confié des tâches. Cliff était une personne remarquable — entièrement dévoué au projet révolutionnaire ; il semblait ne s’intéresser à rien d’autre qu’à la politique révolutionnaire. Mais il a eu une influence énorme sur moi et m’a aidé à forger ma compréhension du monde.

Premièrement, la théorie du capitalisme d’État était très importante ; il ne s’agissait pas seulement d’une théorie sur la Russie, mais d’un raisonnement sur ce qui constitue et ce qui ne constitue pas le socialisme. Celui-ci soulignait en particulier le fait que la propriété publique et le contrôle de l’économie ne représentaient aucunement le socialisme. Je crois que cela s’ancrait fortement dans la tradition de la vision qu’avait Lénine de l’État dans État et révolution.

Deuxièmement, Cliff était très réaliste — contrairement à certains trotskystes de l’époque, il ne pensait pas que le capitalisme était sur le point de s’effondrer. Il acceptait le fait que le boom d’après-guerre (les trente glorieuses) était réel et que, par conséquent, le réformisme était réellement enraciné dans l’expérience de la classe ouvrière.

 

Alors que vous étiez engagé contre la guerre du Vietnam, quel était votre rapport au tiers-mondisme des années 1970 ? Il me semble que, sur la question du Vietnam, vous aviez une approche différente de celle de Cliff ou encore de Michael Kidron. Pourriez-vous expliquer ce qui différenciait vos approches respectives ? En quoi ces approches reflétaient-elles une compréhension différente des réalités de l’impérialisme ?

Je ne pense pas qu’il faille accorder trop d’importance à cela. J’acceptais les analyses de Cliff et Kidron sur les développements dans le Tiers-Monde et je ne croyais pas que Cuba, l’Algérie, le Vietnam, etc. se dirigeaient vers le socialisme. Mais, comme beaucoup de gens de ma génération, j’étais en colère contre la brutalité de la guerre américaine au Vietnam.

J’étais engagé dans la création de la campagne de solidarité avec le Vietnam et j’ai essayé d’encourager les International Socialists à s’impliquer davantage dans cette campagne contre la guerre. En 1967-68, les choses étaient en train de changer et les International Socialists était très impliqués dans les grandes manifestations contre la guerre du Vietnam. Mais je ne pense pas qu’il y ait eu une différence au niveau théorique.

 

Récemment, les éditions Haymarket ont republié un recueil de textes de Kidron. Non seulement Kidron a joué un rôle majeur dans les International Socialists et leur journal International Socialism, mais Kidron était surtout un cartographe et un économiste. En quel sens ses travaux vous semblent-ils toujours pertinents ou, au contraire, dépassés ?

Kidron était un intellectuel remarquable et un individu extrêmement impressionnant. Dans les années 1960, il était surtout connu pour sa théorie de ce qu’il nommait l’ « économie permanente d’armement » (Permanent Arms Economy). Il s’agissait d’une tentative pour expliquer le long boom d’après-guerre du capitalisme occidental.

L’interprétation de Kidron a été assez largement critiquée et il est lui-même revenu sur ses positions initiales. Mais le grand mérite de son travail était que, contrairement à nombre de personnes à gauche, il reconnaissait la réalité de ce boom et le fait que celui-ci avait un effet réel sur la conscience de classe ; mais il affirmait également, contrairement à beaucoup de gens au sein du Labour Party, que le capitalisme n’avait pas changé de manière permanente et que tôt ou tard, le boom toucherait à sa fin. C’était extrêmement important pour nos perspectives, bien qu’il s’agisse d’un débat portant sur une période désormais révolue. Kidron a quitté les International Socialists en 1977 et s’est consacré à l’édition (Pluto Press).

À sa mort, en 2003, il a laissé derrière lui un manuscrit inachevé. Celui-ci couvrait un champ très ambitieux, englobant l’idéologie, le nationalisme et l’État ; son approche du capitalisme moderne tentait d’intégrer la science, la culture et la psychologie. Espérons que ce manuscrit soit rendu accessible en ligne, car je pense qu’il pourrait influencer une nouvelle génération de penseurs marxistes.

 

Pourriez-vous revenir sur l’éclatement du Socialist Workers Party (SWP) britannique ? Après 50 ans au sein de cette organisation, vous avez envoyé, en 2013, une lettre de démission au secrétariat national du parti. Dans cette lettre ouverte, vous revenez sur les succès du SWP (Anti-Nazi League, grève de mineurs, mouvement anti-guerre, antiracisme, lutte contre le sexisme…).

Pourtant, écrivez-vous, avec « les événements des dernières années » — les accusations de viol contre un cadre du parti — ainsi que l’incapacité de la direction du parti à faire face à cette situation, le SWP s’est embourbé politiquement — et a notamment perdu plusieurs centaines de membres. Dans quel état est aujourd’hui le SWP qui, avant cette « crise », constituait une force crédible au sein de la gauche radicale britannique ? Plus largement : quel est l’état de la gauche révolutionnaire en Grande-Bretagne ?

Je dois préciser que je ne peux que répondre partiellement à cette question. Pendant les trois dernières années, ma santé s’est détériorée et je n’ai pas pu participer à des meetings ou à des manifestations, ma connaissance de l’état de la gauche se base donc sur les dires d’autres camarades ainsi que sur ce que j’ai lu.

De manière générale, je suis assez pessimiste quant à l’état du SWP et de l’extrême-gauche en général. Le SWP continue d’exister et fait du bon travail ; il a des membres plus jeunes bien que j’ai l’impression qu’il reste dominé par les camarades plus anciens. Il me semble manquer de l’imagination et de l’approche innovante qu’il avait lorsque Cliff faisait encore partie de sa direction : nombre des meilleurs jeunes camarades ont quitté le parti en 2013. Son nombre réel de membres s’élève au mieux à mille, bien qu’il en revendique davantage.

Il me semble que sa pratique est, dans une large mesure, conservatrice : il continue de faire les mêmes choses qu’il a faites des années durant par le passé. Il continue d’insister sur la vente de journaux, bien que la presse imprimée soit globalement en déclin. Il met l’accent sur l’antiracisme (ce qui n’est pas une mauvaise chose en soi) et a été peu impliqué dans le mouvement contre le changement climatique (bien que cela puisse changer).

D’un point de vue organisationnel, il continue d’insister sur une version du « léninisme » adoptée en 1968, dans un monde très différent. D’un point de vue général, je pense que la progression de Corbyn a affaibli l’extrême-gauche : de jeunes gens qui, dix ans auparavant, auraient pu se tourner vers l’extrême-gauche, rejoignent désormais le Labour Party.

 

Comment percevez-vous les succès de Corbyn de ces dernières années ?

Corbyn est un phénomène assez rare dans le paysage politique britannique — ou même dans la politique en général — c’est un honnête homme. Ce n’est pas un révolutionnaire — bien qu’il ait travaillé avec des révolutionnaires, notamment contre la guerre en Irak. Mais il propose un programme modérément radical, et cela a provoqué un enthousiasme considérable, encourageant de nombreuses personnes, dont beaucoup de jeunes, à rejoindre le Labour Party, afin de le soutenir.

Il s’agissait incontestablement d’un phénomène positif, ouvrant la possibilité de diffuser les idées socialistes. Mais, dans le même temps, il y a eu d’importants problèmes avec l’expérience Corbyn. Premièrement, l’enthousiasme pour Corbyn était, en un sens, un signe de faiblesse : les opprimés et exploités soutenant Corbyn n’avaient ni la force ni la confiance pour lutter pour atteindre leurs objectifs, ils espéraient donc que Corbyn le fasse pour eux. Et, deuxièmement, il est impossible de s’emparer du Labour Party par en haut. La grande majorité des députés du Labour au Parlement ne soutiennent pas Corbyn et beaucoup sont prêts à tout, même à perdre une élection, afin de saboter ses chances.

La presse a mené une campagne virulente contre lui : le Guardian, le quotidien le plus à gauche, a mené une campagne féroce contre lui. Puis sont venues les accusations d’antisémitisme. Il y a de l’antisémitisme au sein du Labour Party et il doit être absolument condamné, mais il est très restreint et a été grandement exagéré par ceux qui voulaient affaiblir Corbyn. Mon sentiment est qu’il a tellement été porté atteinte à Corbyn, qu’il a tellement été forcé d’être sur la défensive, qu’il ne peut gagner une élection, et que même s’il y parvenait, il ne pourrait faire que peu de choses. Mais je me suis déjà trompé sur Corbyn par le passé et je peux encore me tromper.

 

Pourriez-vous revenir sur l’expérience de l’Anti Nazi League ? Comment expliquez-vous le succès de cette initiative ?

L’Anti Nazi League (ANL) a été l’un des grands succès de la gauche britannique dans les années 1970. Au milieu des années 1970, le National Front, une organisation ouvertement raciste était en train de devenir très forte ; il semblait plausible qu’elle puisse faire partie de la politique mainstream, comme allait le faire le Front National en France quelques années plus tard. Nous les avons affrontés dans les rues et les avons empêchés de défiler. Mais il était nécessaire de construire quelque chose de plus large, qui puisse offrir une réelle alternative à l’extrême-droite.

L’ANL a été mise sur pied à l’initiative du Socialist Workers Party, mais elle était bien plus large. Bien que certaines organisations d’extrême-gauche aient refusé d’en faire partie, nous avons attiré beaucoup de militants du Labour Party et avons organisé des groupes au sein des syndicats. Mais il y avait également une dimension culturelle, apportée par Rock Against Racism, qui avait été fondé plus tôt en opposition à des déclarations ouvertement racistes du musicien Eric Clapton.

Ainsi, en parallèle du travail plus directement politique, il y avait des concerts et des carnavals, rassemblant des musiciens blancs et noirs. Mon ami et camarade David Renton a écrit une formidable histoire de l’ANL, appelée Never Again, dont j’espère qu’elle sera traduite en français.

 

La majeure partie de votre travail est consacrée à la France. Vous avez écrit un livre sur Sartre (Sartre et l’extrême gauche française), de nombreux textes sur le PCF, mais aussi sur des figures révolutionnaires comme Babeuf ou Blanqui. Plus récemment, vous avez écrit un article sur Hadj Ali Abdelkader — membre du PCF et figure de proue du nationalisme révolutionnaire algérien. D’où vient cet intérêt particulier pour la gauche française ?

Cet intérêt remonte à ma jeunesse. À l’école puis à l’université, je me suis spécialisé dans l’étude des langues (le français et l’allemand). À plusieurs égards, il aurait été préférable que j’étudie l’histoire, mais l’histoire que j’apprenais à l’école (les rois et reines d’Angleterre) était très ennuyeuse, je trouvais donc l’étude des langues et de la littérature plus intéressante.

En 1961-62, j’ai passé un an en France, travaillant en tant qu’assistant dans une école. C’était la dernière année de la guerre d’Algérie. Je me trouvais dans une petite ville du Massif central, je n’étais donc pas réellement engagé dans des activités militantes, mais j’étais conscient de ce qui se passait et de la possibilité qu’il puisse y avoir une guerre civile en France. À l’époque, je ne comprenais sans doute pas grand-chose aux événements, mais cette période m’a toujours fascinée et j’ai essayé d’en savoir davantage. Lorsque j’ai rejoint les International Socialists, le fait que je connaisse des langues étrangères a impliqué que l’on me confie des responsabilités concernant les contacts internationaux.

Après 1968, nous avions des contacts étroits avec Lutte Ouvrière et j’ai aidé à organiser une conférence internationale avec LO. Par la suite, j’ai également eu des contacts avec la LCR ainsi qu’avec Révolution !/OCT. J’ai rencontré un certain nombre de camarades de divers courants de l’extrême-gauche française — Denis Berger, Jean-René Chauvin, Alain Krivine… Je me suis donc toujours intéressé à l’histoire française et particulièrement à l’histoire de la gauche française.

J’ai commencé à m’intéresser à Babeuf en 1989, au moment du bicentenaire de la Révolution française. J’ai été très impressionné par le travail de Daniel Guérin qui avait découvert des éléments de « révolution permanente » dans la Révolution française. Certains de mes propres camarades me critiquaient pour m’être écarté de l’orthodoxie. Lorsque j’ai commencé à regarder plus attentivement Babeuf, j’ai été surpris de voir quel penseur remarquable il avait été et à mesurer la valeur de son travail.

Je voulais particulièrement remettre en question ce que je percevais comme une vision essentiellement staliniste, selon laquelle Marx représentait un début absolu et il n’avait pas de « prédécesseurs » — on pensait qu’en considérant que Marx avait eu des prédécesseurs, l’originalité de sa contribution aurait été, en quelque sorte, niée. Je voulais insister sur le fait que Marx s’inscrivait dans un long processus historique et que c’était précisément sa capacité à s’inspirer et à apprendre de ses prédécesseurs qui constituait sa grandeur.

 

Vous avez consacré l’un de vos textes aux « fondateurs oubliés » du PCF — et notamment à ceux issus du syndicalisme révolutionnaire (surtout groupé autour de La Vie ouvrière). Pourriez-vous revenir sur l’importance qu’ont eue ces « fondateurs oubliés » sur des questions parfois considérées comme secondaires (féminisme, lutte anticoloniale,…) ?

Vous évoquez notamment le cas d’une figure comme Robert Louzon — qui est, selon moi, un personnage essentiel de l’anticolonialisme français — ou encore de Marthe Bigot, enseignante féministe. Comment expliquez-vous l’oubli de telles figures, y compris, me semble-t-il, au sein de la gauche radicale ?

Je pense que le reproche principal doit être adressé au stalinisme. Pendant de nombreuses années, le PCF affirmait être le parti des véritables héritiers de Lénine, ainsi, quiconque avait joué un rôle important dans l’histoire du parti, mais s’était montré critique vis-à-vis du stalinisme était tout simplement effacé de l’histoire. Je voudrais rajouter que les trotskystes ne sont pas tout à fait innocents à cet égard ; les opposants au stalinisme qui n’ont pas soutenu le trotskysme d’un point de vue organisationnel tendaient à être ignorés.

Ainsi, Pierre Monatte, une figure essentielle du syndicalisme d’avant-guerre, n’était pas d’accord avec Trotsky — qui disait qu’il avait « franchi le Rubicon » — et en conséquence, sa mémoire a très largement été perdue. Il en va de même pour Louzon ; je suis d’accord avec vous quant à son importance. À ma connaissance, il n’existe pas de biographie de Louzon, ce qui est vraiment dommage.

Ce n’est que récemment, maintenant que la Guerre Froide a sombré dans l’histoire, que des études importantes sur les premières années du PCF ont été écrites, notamment par François Ferrette et Julien Chuzeville. Bien que je reconnaisse la validité de certaines des critiques marxistes du syndicalisme révolutionnaire, je pense aussi qu’il comportait beaucoup de choses positives : aucune tendance n’avait le monopole de la vérité.

 

Une des idées phares de votre ouvrage sur Sartre est que, bien qu’il ait souvent été réduit au rôle de compagnon de route du PCF, son rapport à l’extrême-gauche française (et notamment aux trotskystes) est bien plus complexe. Pourriez-vous revenir sur ce point ? Quel rôle a joué l’expérience de Sartre au sein du Rassemblement Démocratique Révolutionnaire (RDR) de David Rousset et Georges Altman de ce point de vue ?

C’est après avoir lu pour la première fois Les Communistes et la paix — souvent réduit à un rapprochement avec le stalinisme — que j’ai remarqué que Sartre était familier de certaines des idées de la gauche trotskyste et qu’il lui semblait important de débattre avec eux. Cela m’a fasciné et j’ai essayé d’en savoir davantage sur les liens de Sartre avec l’extrême-gauche, un aspect que la plupart des historiens — parce qu’ils ne connaissaient rien au trotskysme ou le considéraient comme étant politiquement insignifiant — ont négligé.

J’ai découvert, grâce à la biographie de Sartre d’Annie Cohen-Solal, qu’à l’époque du RDR il avait co-écrit un document avec Jean-René Chauvin — un homme remarquable ayant survécu à Mauthausen, Auschwitz et Buchenwald. J’ai eu un entretien fascinant avec Chauvin qui m’a parlé de son activité avec Sartre. Est-ce que le RDR aurait pu réussir ? Je n’en sais rien — c’était une tentative courageuse d’organisation d’une gauche indépendante à la fois de Washington et de Moscou, mais peut-être que le contexte de la guerre froide le condamnait à l’échec.

Ce qui est certainement vrai, c’est que la situation n’a pas été aidée par l’attitude sectaire et négative des trotskystes, qui ont perdu environ la moitié de leurs membres en refusant de coopérer avec le RDR. D’un point de vue général, Sartre reste une figure importante à mes yeux, et si nous pouvons apprendre de ses erreurs, nous pouvons également beaucoup apprendre de ce qu’il a accompli. Un certain nombre d’ouvrages récents ont montré qu’il y avait beaucoup de choses positives dans l’héritage de Sartre – Camus et Sartre de Ronald Aronson, The Early Sartre and Marxism de Sam Coombes, Unfinished Projects de Paige Arthur[1].

 

Dans le livre sur lequel vous travaillez actuellement, qui revient sur les traditions authentiquement internationalistes au sein de la gauche française, vous avez consacré un chapitre entier à l’affaire Dreyfus. Dans quelle mesure les difficultés d’une partie de la gauche à se saisir de l’affaire Dreyfus ont-elles marqué le développement ultérieur de celle-ci vis-à-vis de la question raciale ?

Il existe une version du chapitre auquel vous vous référez sur mon site internet[2]. Très brièvement, je pense que la gauche a échoué concernant l’affaire Dreyfus, non pas parce qu’elle était antisémite (bien qu’il y ait certainement eu de l’antisémitisme à gauche), mais parce qu’elle n’avait pas développé de moyen de démontrer l’importance centrale de la classe dans la lutte contre le racisme.

La nécessité de développer une telle approche, dans la théorie comme dans la pratique, demeure une tâche essentielle pour la gauche. Et l’échec de la gauche en ce qui concerne Dreyfus l’a affaiblie pour les années suivantes. Ce sont les républicains mainstream qui ont pris les devants en défendant Dreyfus et en ont récolté les fruits. La figure principale était Georges Clemenceau, qui a courageusement défendu Dreyfus, mais qui, en devenant Premier ministre, a régulièrement envoyé l’armée tirer sur les ouvriers en grève.

 

Dans ce même livre, vous écrivez par ailleurs que l’année 1962 marque un tournant dans l’histoire française. Alors que le colonialisme était formellement terminé, il restait bon nombre de défis pour les internationalistes français — et notamment les nouvelles formes de l’impérialisme français.

Bien que vous reconnaissiez certains apports du tiers-mondisme français, vous pointez également certaines de ses limites. Pourriez-vous revenir sur ces limites ? Des figures intellectuelles et militantes importantes, aussi diverses que Tony Cliff ou Maxime Rodinson, étaient extrêmement critiques vis-à-vis du tiers-mondisme — tout en étant réellement impliquées dans les luttes anti-impérialistes.

J’accepte, en général, la critique du tiers-mondisme que j’ai apprise auprès de Tony Cliff, Michael Kidron et Nigel Harris. Je dirais, pour faire court, qu’il y a deux principaux éléments. Premièrement, que les luttes de libération nationale — bien qu’elles doivent être soutenues inconditionnellement — ne mènent pas nécessairement à l’instauration de régimes socialistes. Les expériences du Vietnam, de la Chine, de Cuba ou encore de l’Algérie montrent que de telles luttes culminent souvent par une certaine version du capitalisme d’État.

Deuxièmement, pour les révolutionnaires « l’ennemi principal est chez lui ». Dans les années 1960 et 1970, certains révolutionnaires ont consacré beaucoup de leur temps et de leur énergie à célébrer ce qu’ils voyaient comme des victoires dans d’autres partis du monde — Tony Cliff avait coutume d’appeler cela un « plaisir par procuration ». La chose la plus importante à faire pour les révolutionnaires était de lutter contre leur propre classe dirigeante.

Je crois que lorsqu’une délégation de communistes italiens a visité le Vietnam, Hô Chi Minh leur a dit que la chose la plus utile qu’ils puissent faire pour soutenir la lutte vietnamienne était de faire la révolution dans leur propre pays. Cet argument reste très pertinent. Il est, par exemple, important de faire campagne contre l’intervention étasunienne contre le Venezuela. Mais cela ne devrait pas signifier qu’il faille avoir une attitude acritique vis-à-vis du gouvernement de Maduro.

 

Dans nombre de vos textes, vous pointez les « problèmes » de la gauche française concernant la question raciale : comment percevez-vous l’évolution de cette gauche face au racisme au cours des dernières années ?

Je ne peux pas vraiment répondre à cette question. En raison de mes problèmes de santé, je n’ai pas pu venir en France au cours de ces dernières quatre années. J’ai été très impressionné par le livre de Jim Wolfreys, Republic of Islamophobia[3] et je suis assez largement d’accord avec les analyses qu’il y présente. Je pense, en particulier, qu’il est important d’avoir une approche critique de toute la tradition de la laïcité. Mais je ne peux pas vraiment en dire davantage.

 

Quel est, aujourd’hui, votre rapport intellectuel comme politique à la tradition trotskyste ?

J’ai été formé et j’ai évolué politiquement au sein de la tradition trotskyste, et c’est là que j’ai appris mon marxisme. Ainsi, je continue à m’identifier, en quelque sorte, à cette tradition. Si un staliniste, ou un partisan de l’aile droite du Labour Party, m’attaque en tant que trotskyste, je continuerai à dire « je suis trotskyste et j’en suis fier ». Trotsky était un grand penseur marxiste — la théorie de la révolution permanente, ses analyses du fascisme, ses écrits sur la culture : il y a beaucoup de choses qui sont encore d’une grande valeur. Pour ma génération, découvrir qu’il existait une tradition marxiste alternative au stalinisme était extrêmement important.

Néanmoins, je pense que la tradition trotskyste a été viciée dès le départ. À cause de son isolement et des attaques terribles des stalinistes, Trotsky a adopté une approche très défensive du marxisme ; pire encore, il a tenté d’imposer ses positions et analyses au mouvement et a exclu ceux qui n’étaient pas d’accord avec lui. En conséquence, d’authentiques révolutionnaires tels que Victor Serge ou Alfred et Marguerite Rosmer n’ont jamais rejoint la Quatrième Internationale.

Ainsi, toute l’histoire de la Quatrième Internationale est une histoire de scissions, chaque groupe revendiquant le monopole de la vérité. Il reste beaucoup de choses à apprendre de Trotsky, mais le « trotskysme » est mort.

 

Traduit de l’anglais par Sophie Coudray et Selim Nadi.

 

Notes

[1] Ronald Aronson, Camus et Sartre, amitié et combat, Alvik éditions, 2005 ; Sam Coombes, The Early Sartre and Marxism, Peter Lang, 2008 ; Paige Arthur, Unfinished Projects: Decolonization and the Philosophy of Jean-Paul Sartre, Verso, 2010.

[2] http://grimanddim.org/historical-writings/2018-fighting-antisemitism-the-dreyfus-experience/

[3] Jim Wolfreys,  Republic of islamophobia : the rise of respectable racism in France, Oxford University Press, 2018.

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