Sexualités et politique : le pari du flou. Réponse à Sandra Lucbert
Dans ce texte, Houria Bouteldja répond à la lettre que lui a adressée Sandra Lucbert et qui a été publiée le 4 septembre 2025 dans Contretemps sous le titre « Le net et le flou. Lettre à Houria Bouteldja ».
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J’aurais aimé ouvrir cette lettre par un compliment à la hauteur de celui que tu m’as fait mais cela passerait pour de la flagornerie car je ne te connais pas assez. Plus justement, je ne connais pas ton œuvre. Je sais que tu es connue et — je crois — reconnue pour tes écrits sur la littérature et la psychanalyse, mais en ces matières, je suis une bille. Pas compétente pour estimer ta « valeur », et encore moins ce que tu serais susceptible de m’apporter. Je t’ai écoutée parler littérature politique à Hors-Série mais je n’ai pas su si j’avais appris quelque chose. J’ai mis ça sur le compte de mon ignorance. En revanche, j’ai eu beaucoup de plaisir à suivre un débat que tu as fait avec Dany et Raz. J’ai découvert une femme vivante, puissante et ferrée. Ce qui a forcé mon admiration. Ce que je sais, c’est que tu fais partie d’une gauche droite dans ses bottes, qui ne s’excuse ni de sa radicalité ni de son engagement anti-impérialiste comme en témoigne ton compagnonnage avec Révolution Permanente. Il ne m’en fallait pas plus — car l’anti-impérialisme est pour moi la mère des batailles — pour penser que ta lettre méritait réponse. D’abord, pour des raisons bassement narcissiques. Quand une figure respectée de la « vraie » gauche m’interpelle en toute « camaraderie », ça me flatte. Ensuite parce que la lettre est publiée sur Contretemps, un site sérieux, ce qui lui donne d’emblée un crédit quelles que soient ses qualités réelles. Enfin, parce qu’elle était attendue. Chez ceux qui l’espéraient, elle a fait l’effet d’un baume. Je retiens la réaction de François Bégaudeau qui a le mérite de la concision : « Le texte de Lucbert est un chef d’œuvre du genre. Il est d’une justesse absolue ».
Mais tu l’as peut-être vu. D’autres ont été plus circonspects. Certains gênés.
J’en suis.
Dans cette lettre composée de 27 points, tu bavardes. Avec style, mais tu bavardes quand même. Tu crois apporter une contribution originale alors que tu ne fais que réciter la litanie de toutes celles et ceux qui t’ont précédée dans cet exercice depuis que, début des années 2010, la nouvelle est tombée : 1/ On ne nait pas LGBT (ou queer), on le devient. 2/ Il existe un impérialisme sexuel blanc. Ce qui a eu pour effet de mettre en PLS tout le Landernau de la gauche progressiste française et de nous faire perdre des alliés. Cela, je pourrais te le pardonner car là n’est pas ton crime. Ce qui passe moins, c’est ton aplomb. Dire que tu me traites comme une maîtresse d’école traite son élève manquerait de pertinence car une institutrice est légitime à donner des leçons et j’admets humblement pouvoir être ton élève en quelque domaine. Je crains, et crois bien que ça m’ennuie de le dire, que tu ne te comportes comme une blanche vis-à-vis d’une indigène inachevée.
Entends ceci : je déteste plus que tout utiliser cette arme paralysante dont les indigènes abusent pour faire taire les critiques et prendre le dessus sur n’importe quel Blanc sans avoir à livrer bataille. Aussi te qualifier de blanche, sous ma plume, ne sera pas gratuit. Il me couterait en effet de t’assigner ainsi sans le prouver. Reçois donc cette lettre comme une démonstration.
Tu te déplaces ? Moi non plus
Points 2 et 4. Deux points, deux contre-vérités.
D’abord, tu félicites mon « coming-out » communiste. Non seulement je saurais me déplacer, mais en plus je serais dans la bonne direction. Or la seule conversion réelle que je me connaisse, c’est celle à la nation révolutionnaire et au patriotisme internationaliste qui me vaut, comme tu le sais, quelques quolibets. S’agissant de mon « déplacement » vers le communisme, tu te trompes. Tu confonds deux moments : l’objectif (le communisme) et la stratégie pour l’atteindre. Il faut être un sujet post-colonial (ou nous avoir lus sérieusement) pour savoir le lourd contentieux qui sépare les indigènes de la gauche en général et des socialo-communistes en particulier. Il faut avoir subi toutes les compromissions du communisme réel avec l’État racial pendant l’histoire coloniale, avoir subi le communisme et le socialisme municipal des années 1980, le laïcardisme et l’islamophobie forcenés de presque toute la gauche des années 2000, pour comprendre qu’il était hautement risqué et complètement contre-productif, malgré la solide formation marxiste de la plupart des initiateurs de l’Appel des Indigènes, de nous revendiquer « communistes ». Si nous avons rechigné à porter cette étiquette plus qu’encombrante, c’est qu’il a d’abord fallu poser nos conditions et croiser le fer avec cette gauche dialectiquement identifiée par nous comme « alliée principale » ET « adversaire premier ». Il était illusoire d’espérer gagner en crédibilité vis-à-vis de indigènes sans rompre nos chaînes. Plus on combattait la gauche, plus on grandissait au regard des non-Blancs. Plus on creusait la distance, plus on gagnait en respect. Il aura fallu attendre 2019, et la marche contre l’islamophobie, pour que la gauche de rupture retrouve grâce aux yeux d’une partie de l’opinion indigène. C’est-à-dire quatorze ans. Quatorze ans pendant lesquels aucun d’entre nous ne se sera aventuré sur le territoire de cette gauche honnie. Mais ce pas de la FI (pour ne pas la nommer) vers nous n’a pas suffi pour franchir le Rubicon. Pour cela, il a fallu attendre 2025. L’année de cet échange avec toi. Soit vingt ans depuis l’Appel des Indigènes. Dans l’ordre, nous avons attendu que la FI donne plus de gages[1], mais les progrès de la gauche blanche ne sont pas les seuls facteurs de notre « déplacement ». On peut y ajouter, comme facteur externe, le résistible mais réel risque fasciste, mais aussi des facteurs internes : la quasi-défaite des expériences politiques endogènes. Par exemple, celle de l’islam politique qui a donné le pire (terrorisme) comme le meilleur (résistance au colonialisme) à l’extérieur et de l’islam citoyen à l’intérieur. Non pas que nous, décoloniaux, nous faisions beaucoup d’illusions sur l’option dite « islamiste » ou « islamique » que nous savions (sauf exception) souvent libérale et inconsistante. Là aussi, il a fallu attendre non pas la fin de ce cycle (car l’islam politique existe toujours) mais son crépuscule. C’est la contre-révolution coloniale en réaction aux révolutions arabes qui a sonné le glas de cette utopie née de la résistance anticoloniale dans les années 1930. C’est fin 2024 que, personnellement, je situe la fin symbolique de cette alternative : lorsque Joulani, tout fraichement passé de « djihadiste anti-occidental » à « combattant de la liberté », se range du côté des impérialistes. Le mérite de cette reddition, c’est qu’elle nous a permis d’en finir avec nos derniers scrupules. Et puisque la FI avait fait exploser les cadres organisationnels de l’antiracisme politique tout en intégrant, bien que partiellement, ses apports, nos coquetteries anti-gauche devenaient obsolètes.
Pour te la faire courte : nous avons attendu que l’indigène soit acculé, que toutes les portes se referment sur lui — trahison par la plupart des régimes nés des indépendances, défaite des alternatives nées de ces traitrises, érosion des solutions libérales (celle incarnée par Macron au début de son premier mandat) et émergence d’une gauche de rupture. Il a fallu que l’indigène soit dos au mur pour que nous abattions nos cartes, non sans « l’excuse » que Mélenchon avait fait ses preuves et non sans avoir accolé le mot « décolonial » à « communisme » tant il nous importe de marquer la distance vis-à-vis de sa version BBR. Que ce soit clair : ce « déplacement » n’est pas un pas vers un lieu où vous seriez déjà et où vous auriez la mansuétude de nous attendre. Ce lieu, c’est celui de la transformation de la gauche à laquelle l’antiracisme politique a contribué et où il vous a poussés. Pour ce qui me concerne, je ne suis que le poste avancé de cette trajectoire. Je devance mon peuple d’une foulée (avant-garde) et je lui obéis en même temps (arrière-garde). Quand je fais cette proposition de communisme décolonial, l’indigène est mûr ou, pour le dire avec les mots de Malcolm X, je me suis assise à une table où mon assiette était enfin garnie.
Voilà pour mon « déplacement ». Venons-en au tien.
Tu dis que je vous ai déplacés. Si par « nous » tu entends « gauche radicale », ce n’est pas faux si on prend en compte ses progrès dans la prise en compte du racisme d’État Mais pour ce qui te concerne, toi personnellement, je crois que tu te méprends. Tu ne te déplaces pas. Tu résistes. Je développerai plus loin mais je peux déjà « révéler » trois traits saillants de cette résistance qui constitueront les trois parties de ma réponse :
— Le premier c’est que tu ne lis pas, que tu lis mal ou alors que tu t’estimes naturellement armée pour te confronter à moi sans avoir à te former sur le travail théorique des décoloniaux. C’est ton droit mais tu prends des risques.
— Le deuxième c’est que tu cherches ton reflet dans notre miroir. Tu adoubes les indigènes qui ont l’heur de te ressembler. À travers ton discours, qui est ultra-dominant dans les milieux d’extrême gauche, c’est tout une couche sociale qui parle, celle des progressistes blancs des classes moyennes supérieures ravis de se voir reconnus par leurs « homologues » des minorités raciales et inversement. Je postule que cette reconnaissance mutuelle n’est rien d’autre que l’inscription des deux parties dans le champ de l’idéologie dominante de la gauche blanche.
— Enfin, et surtout, tu es hors-sujet. En effet, tu passes l’essentiel de ta démonstration à parler de genre et de sexualité quand mon intervention porte essentiellement sur les contradictions à résoudre pour construire un bloc hégémonique. Tu parles idéologie quand je parle stratégie. La sexualité n’est ici qu’un nœud qu’il faut défaire pour penser une stratégie de conquête et d’hégémonisation. Or, ce nœud a été fait par les Blancs et plutôt que le desserrer, ta lettre s’emploie à le resserrer.
Avant d’entrer dans le vif du sujet, j’aimerais rappeler le cadre théorique général qui est le mien. Le mouvement décolonial n’a aucun problème éthique avec l’homosexualité ou les formes d’union formelles ou informelles entre personnes de même sexe. Nous savons que les formes sociales de sexualité ne sont pas régies par les forces naturelles mais produites par des forces historiques. Nous savons aussi qu’il n’y a pas de stabilité des catégories sexuelles. Elles évoluent constamment au fil des transformations sociales et économiques. Nous savons que les rapports homosexuels spécifiques ont toujours existé dans les sociétés précoloniales et qu’ils existent toujours sous des formes ou d’autres dans les sociétés post-coloniales. À ce titre, le « mariage pour tous » ne provoque aucune désapprobation morale chez nous. Le modèle hétérosexuel, un homme/une femme, n’ayant rien de « naturel », on a raison d’en critiquer la normativité et l’universalité. Il en va de même de tous les autres schémas. Le mariage homosexuel promu comme légitime depuis 2014 est une forme conjoncturelle et historiquement située, correspondant à des besoins spécifiques d’une population donnée. C’est pourquoi nous nous sommes bien gardés de le soutenir car il nous est apparu être une revendication des couches moyennes et supérieures blanches. Or, en tant que groupes racialisés et par conséquent situés au plus bas de l’échelle sociale, il nous paraît indigne de nous battre pour des plus dotés que nous, d’abord parce que la réciproque n’est pas vraie mais aussi parce qu’il est des formes d’union non blanches, comme la polygamie, qui ne trouvent aucun espace de légitimation dans le débat public. Si d’un point de vue décolonial, aucune forme d’union ne doit avoir de primat sur les autres, il est cependant clair que le mariage homosexuel va primer sur le mariage polygame africain, pourtant encore pratiqué, bien que clandestinement, dans l’Hexagone. Posé en ces termes, on voit bien que le problème n’est pas tant la qualité des formes de vies sociales (fluidité vs binarité) mais quelles sont celles qui sont conjoncturellement rendues légitimes par le pouvoir blanc et celles qui sont réprouvées, réprimées, criminalisées. Avant de défendre les unions homosexuelles des enfants d’Africains, il conviendrait décolonialement de défendre les unions polygyniques de leurs parents. Mais comme j’entends déjà des cris d’effroi, je m’arrête là non sans avoir posé le cadre du débat.
1- Tu ne lis pas, tu lis mal. Ou alors tu ne nous prends pas au sérieux
Point 5. « Genre et sexualité : en attente de traitement. »
Es-tu sérieuse ?
Mon premier article sur le genre date de la préhistoire de mon engagement, soit avant l’existence du PIR. Il a été publié dans Politis le 4 mars 2004. Il portait sur la question croisée de la race et du genre[2]. Le deuxième, en octobre 2004 sur Oumma.com. Il traitait de l’instrumentalisation coloniale du voile et du genre déjà identifiée par Fanon. Avec le PIR, de très nombreux textes sur le genre et la critique de l’intersectionnalité ont suivi[3]. Celui sur l’impérialisme sexuel à partir de 2013. Depuis, il y en a eu pléthore[4]. Ceux sur les masculinités subalternes à partir de 2014 mais plus sérieusement en 2017[5]. Mes deux livres à La Fabrique traitent tous les deux du genre et de la sexualité.
Point 26. Tu m’opposes à des féministes comme Laura Rita Segato que pourtant je cite dans mes textes. Contrairement à moi, elle saurait articuler féminicides et logiques capitalistes. Sans blague ? En postulant que je méprise d’emblée le féminisme matérialiste, tu m’insultes mais tu insultes aussi La Fabrique, mes éditeurs étrangers ainsi que les universités qui m’invitent. Crois-tu vraiment qu’ils se fourvoieraient avec une militante aussi inconsistante, qui ignorerait l’existence de ce féminisme en général et des féminismes décoloniaux en particulier ? S’ils me publient ou m’invitent, c’est justement parce que je me suis battue pour opposer une approche théorique et politique décoloniale à la vague libérale et culturaliste du féminisme mainstream. Si tu tapes « Féminisme décolonial + Houria Bouteldja » sur un moteur de recherche, tu découvriras que ces textes sont traduits dans une multitude de langues. Tu découvriras aussi que — bien que je ne me dise pas féministe — je fais partie de la même tradition que Rita Segato.
2- Tu es blanche
Points 6 et 7. Je ne t’apprends pas qu’un propos descriptif n’est pas un propos prescriptif. Constater une réaction conservatrice, ce n’est pas la justifier et encore moins l’encourager. Je persiste à dire que le conservatisme est l’une des manifestations défensives d’un corps social agressé et non pas nécessairement la manifestation d’une stase identitaire culturelle rétrograde attendant d’être libérée d’elle-même. Fanon lui-même disait que l’autoconservation (plutôt que le conservatisme) était l’une des étapes du processus décolonial. Mais je veux être honnête. La Houria qui fait l’analyse de cette situation le fait objectivement, mais la Houria qui fait partie de ce groupe participe à cette défense. J’ai toujours dit qu’il fallait comprendre et accompagner la part lumineuse de l’indigène qui résiste. Je ne me situe pas à l’extérieur de mon peuple. J’en suis. Un pied dedans, un pied dehors. C’est-à-dire sur la ligne de crête. Je sais qu’entre un certain conservatisme romantique (que Benjamin soutenait) et la réaction, il n’y a qu’un pas, et que notre déchéance morale est une hypothèse sérieuse. C’est pour cela que le défi décolonial est celui d’un funambule. Tu me rétorqueras que les indigènes s’identifiant comme LGBT font partie de mon peuple. Ce à quoi je répondrai par l’affirmative, sauf que, je le répète, j’ai un pied dedans et un pied dehors. Comme militante décoloniale, je ne me laisse jamais emprisonner par les indigènes que je sais intégrationnistes, que ce soit ceux qui résistent en prenant le risque de la réaction (les homophobes) ou ceux qui adhèrent aux modèles blancs sans les interroger (les progressistes). Si je fais le choix de soutenir plutôt ceux qui refusent le modèle LGBT, c’est pour soutenir les résistances muettes qui sont de race et de classe. Mais ce n’est pas la seule raison. En tant que fanonienne, j’ai une aversion pour l’imitation, mal dont nous, indigènes, sommes incurables. Aussi, quand je vois des modèles alternatifs qui s’inventent et qui échappent aux besoins de l’État, mon réflexe, c’est de les soutenir et non de les combattre aveuglément. Je m’explique : au terme « violentés » tu opposes « offense », ce qui rabat mon argumentaire sur une dimension morale qui ne concernerait que « certains » indigènes. Ma question serait alors : toi, Sandra Lucbert, es-tu capable de penser l’articulation du moral et du politique dans un contexte post-colonial où l’indigène est écrasé ? Le fait que ce soit « moral » et que cela ne concerne que « certains » justifie-t-il de démissionner de cet angle mort-là ? Certes, il s’agit d’une question de mœurs mais le terrain est politique. Et contrairement à ce que tu prétends, ce ne sont pas « certains » mais la majorité qui ne se reconnaissent pas dans les catégorisations sexuelles de la blanchité y compris les personnes pratiquant l’homosexualité, sinon pourquoi la Pride des banlieues serait-elle un évènement ? Il ne m’échappe pas cependant qu’entre ces deux pôles, la grande majorité non-blanche réfractaire à ces catégorisations et la minorité favorable, les choses ne sont pas figées. Je suis bien consciente de l’existence de mondes entre ces deux possibilités car ils sont nombreux ceux qui entrent dans ce modèle-là tout en le questionnant et en négociant constamment des allers-retours. Je dirais même que chez les nouvelles générations (les plus citadines et les plus dotées socialement), les choses évoluent sensiblement vers l’adhésion à ces discours identitaires, c’est-à-dire vers toi. Faut-il s’en féliciter ? Ce n’est pas à toi que je vais poser la question, occupée que tu es à accueillir avec les honneurs ceux de mes coreligionnaires qui atteignent enfin ton rivage. Je la pose aux lecteurs. Pour s’en féliciter, il faudrait considérer la politisation de la sexualité, la revendication identitaire LGBT et la visibilité comme un horizon indépassable, la seule voie pour l’émancipation. Pourtant, le bien-fondé de la politique de « visibilité » interroge. Comme le rappelle Marc Aziz Michael, qui a vertement critiqué l’injonction à mener une telle politique en contexte palestinien, des auteurs aussi éminents que Michel Foucault ont depuis longtemps montré l’association entre visibilité et domination. L’invention de la sexualité au 19e siècle a participé au fondement du programme étatique visant à rendre visibles, et donc gérables, les désirs de la population. Par ce biais, l’État intervient violemment dans la vie de famille et les sexualités entrent sous le contrôle du marché de la consommation et de la police. Une citation sera plus éloquente : « Le pouvoir disciplinaire s’exerce en se rendant invisible ; en revanche il impose à ceux qu’il soumet un principe de visibilité obligatoire. Dans la discipline, ce sont les sujets qui ont à être vus. Leur éclairage assure l’emprise du pouvoir qui s’exerce sur eux. C’est le fait d’être vu sans cesse, de pouvoir toujours être vu, qui maintient dans son assujettissement l’individu disciplinaire ».[6] L’invisibilité des sexualités des quartiers, au contraire, leur permet d’échapper au contrôle.[7] Il est ainsi plus difficile pour le pouvoir capitaliste d’appréhender une multitude de sujets invisibles et mécontents qui sèment constamment le trouble. Et ce, alors que les habitants des banlieues constituent précisément la cible privilégiée de l’action répressive de l’État.
Et malgré cela, il faudrait adhérer à la lecture progressiste de l’histoire, passer par toutes les étapes par lesquelles vous êtes passés (on se demande pourquoi ?) et arriver là où vous êtes, vous (êtes-vous seulement heureux ?). Et s’opposer à cet état de fait relèverait d’une nostalgie réactionnaire qui idéaliserait le monde précolonial. Pourtant, de très nombreuses études d’anthropologues prouvent au contraire l’échec de l’universalisation de la dualité hétéro/homo. Selon Joseph Massad, « C’est précisément l’échec de l’universalisation de la dualité hétéro/homo qui intrigue tant les anthropologues occidentaux blancs et qui appelle l’intervention des internationales gay et straight, qui ont pour mission de transformer le monde en une copie de l’Euro-Amérique ».[8] J’ajouterais que ce sont ces résistances qui poussent les institutions à soutenir les Prides. À la lumière de ce qui précède, il ne te viendrait pas à l’esprit que peut-être, il y aurait d’autres possibles, que d’autres peuples ou populations les ont expérimentés dans le passé, que ceux-ci continuent de tenir à des formes qui n’ont pas encore été détruites par le rouleau compresseur occidental ? Mais pire que ça, tu n’envisages pas une seconde que — peut-être — ce serait à vous de faire marche-arrière et d’apprendre de nous. Voire même de nous rejoindre dans le monde de l’invisible et, pour reprendre Edouard Glissant, de l’opacité. Si tu veux savoir, je pense que le mouvement LGBT est lui-même arrivé à la fin d’un cycle, qu’il s’essouffle, et même qu’il n’a plus grand chose à offrir depuis que l’État racial intégral l’a vampirisé. Nombreuses sont les critiques queers qui appellent à refuser la captation de ces identités par la machine étatique et même à dépasser ces dernières. Aussi, je te pose cette question : pourquoi devrions-nous aller en pèlerinage quand tout le monde en revient ? Pourquoi au moment où le mouvement LGBT est le plus compromis avec l’État racial et le libéralisme, où les critiques contre l’homonationalisme et le pinkwashing fusent de toutes part[9], où même l’idée de coming out est devenue has-been, faut-il que les indigènes prennent le chemin de ce qui est déjà une impasse ? Pourquoi alors qu’ils inventent ou réinventent des formes propres et alternatives, qu’ils échappent aux catégorisations étriquées, irréductibles « au sexe roi », faut-il leur opposer ce régime « éclairé » de la sexualité, quand les leurs esquivent les processus de standardisation ? Pourquoi, alors qu’ils refusent, à juste titre, l’invention blanche de cette binarité hétéro/homo comme mode d’organisation de leur identité, et qu’ils refusent de considérer leurs désirs sexuels comme l’expression de leur vérité la plus intime, faut-il minorer, voire mépriser cette expérience qui peut devenir redoutable face à la pulsion de contrôle de l’État ? Pourquoi tout simplement ne pas inverser les rôles ? C’est eux qui enseignent, c’est vous qui apprenez ?
Points 7 à 13. Le fait que tu lises les saynètes comme dérivant l’une de l’autre (« parallélisme producteur de sens », la croisière = la Pride) ou que, selon toi, j’« agiterais une figure de la décadence », ne m’appartient pas. Dire que la question du genre chez moi « a rétréci aux dimensions du lavage progressiste » est un procès d’intention. J’ai le droit en revanche de ne me préoccuper que de cet aspect-là, avec la possibilité d’en écarter certaines dimensions, sans que celles-ci ne soient réduites à un simple tiers-exclu. Pour ma part, j’assume de pouvoir articuler le moral et le politique. L’exemple de la croisière n’est pas subsumable à un simple transfert de la division du travail à la question post-coloniale. Ce n’est pas juste matérialiste. C’est une violence symbolique, un clash entre des mondes et une épreuve pour le staff tunisien confronté à une « situation de frontière[10] » qui a des implications énormes sur les plans individuels, collectifs et politiques. Le genre et la sexualité sont des motifs de crispation identitaire et de panique morale qui ont des effets dans les déterminations politiques, que ce soit dans le Sud global ou dans les périphéries du Nord. Les raisons ? Je laisse la férue de psychanalyse nous en expliquer les ressorts mais, pour ma part, je ne m’intéresse qu’aux effets. J’assume donc de vouloir défaire les nœuds à partir de cette problématique. Si ce qui crispait les indigènes était une marche sur le climat ou contre le chômage, je m’attellerais à penser une stratégie à partir de ces points-là, mais tu conviendras que personne ne pense honnêtement qu’il y aurait un nœud à défaire ici. Quant à ton reproche selon lequel j’aurais trop hâtivement déclaré que dans Beaufs et Barbares on ne trouvera « aucune trace du primat de la race sur la classe (ou sur le genre) », car selon toi « le genre se trouve [chez moi] de fait sous le primat de la race et de la classe », je voudrais te rappeler que le genre et la sexualité sont utilisés contre les indigènes à des fins civilisationnelles. Je ne peux que constater que tu méconnais le rôle de la sexualité comme outil de domination et de contrôle racial entre les mains des pouvoirs coloniaux. En ignorant cela, tu remplaces une analyse politique des rapports de race, d’État et d’impérialisme par un culturalisme moral fondé sur des images et des affects abstraits, tout en te contentant de me prêter un « primat de la race » et ce, sans examiner la manière dont le pouvoir organise la sexualité comme instrument de gouvernement racial. C’est pourtant bien autour du nœud de la race que se joue l’unité nationale et impérialiste contre les indigènes du dehors et ceux du dedans, le staff tunisien et les habitants de Saint Denis. Là-bas, à coups d’aides européennes au développement qu’on coupe aussitôt que les États du Sud ne se conforment pas à l’agenda sexuel du Nord, ici à coups de campagnes médiatiques contre tel joueur de foot basané qui refuserait de porter un brassard LGBT ou tel imam qui émettrait des doutes sur la licéité de l’homosexualité.
Point 14. J’ai fait erreur sur la date. La Pride dont je parlais n’est pas la première mais celle de 2022 et celle à propos de laquelle nous avons publié un article dans la revue Nous intitulé « La Pride des Banlieues ou la domestication des sexualités barbares ». Nous y étions. Comme à celle de 2023, où nos constats étaient sensiblement les mêmes. Nous n’apprenons pas sous ta plume que la Pride « articulait » les questions de sexualité aux questions sociales ou anti-impérialistes puisque nous l’avons relevé dans notre reportage. Mais cela ne change rien au fond du problème qui est le suivant et que tu contournes allègrement : pourquoi les Prides sont-elles autorisées ou encouragées alors que les manifestations antiracistes et anti-impérialistes sont réprimées ? Mieux pourquoi sont-elles financées quand l’idée de subventionner une marche contre l’islamophobie ou les violences policières provoquerait un énorme scandale ? Pourquoi les programmes scolaires ont-ils intégrés les questions du genre et des sexualités, questions devenues des priorités, alors que l’islamophobie et la Palestine en sont absentes voire suspectes au point de provoquer des signalements à la police ? Pourquoi existe-t-il des interventions dans les collèges du 93 sur l’homophobie quand ces mêmes institutions sont ultra-islamophobes ? Connais-tu les travaux de Simon Massei qui souligne le caractère raciste de ces dispositifs où le public indigène est particulièrement visé[11] ? C’est quand même l’éléphant au beau milieu de la pièce. En quoi les LGBT indigènes seraient-ils dispensés de répondre à cette question ? Le droit de manifester en tant que LGBT à Saint-Denis annulerait-il la responsabilité de se situer par rapport à l’agenda du pouvoir blanc ? Si tu avais lu Louisa Yousfi, tu aurais compris que « l’histoire nous enseigne toujours à quel point l’instrumentalisation des luttes dépend moins de l’assentiment de ceux qui les mènent que du contexte politique dans lesquelles elles sont menées ». Enfin, et ce sera ma dernière remarque sur ce point : pourquoi à Saint-Denis ou à la Courneuve ? Je m’explique : admettons que la condition des homosexuels en France soit le fait des structures hétérosexistes de l’État, auquel cas c’est à Paris que doivent avoir lieu ces Prides, éventuellement à des dates différées de la Pride officielle pour en contester l’eurocentrisme. Mais elles ont lieu en banlieue. On ne peut alors qu’en déduire que le problème vient des habitants des quartiers. Il y a alors confusion : tu dis que ces Prides articulent genre, classe et race. À la bonne heure ! Mais qui visent-elles ? Lorsqu’elles dénoncent le racisme et le mal-logement, les choses sont claires. C’est bien l’État. Mais lorsqu’il s’agit du genre et de la sexualité, on vise qui ? L’État ou la population ? Si c’est l’État, pourquoi le 93 ? Tu vois la contradiction ? De deux choses l’une : soit l’État est responsable de l’oppression sexuelle, auquel cas ces Prides doivent marcher à Paris ou dans les centres-villes où se concentre le pouvoir blanc, soit l’oppression vient des indigènes, et dans ce cas il est légitime de marcher en banlieue. Mais ce point-là, il faut l’assumer franchement et ne pas tergiverser. C’est pourtant ce que font ces Prides. Cette contradiction est tout sauf innocente. Du point de vue des soutiens institutionnels ou de la gauche blanche, la raison en est simple : les Prides pavent le chemin de la gentrification de la petite ceinture pour attirer les classes moyennes blanches qui conditionnent leur « déplacement » à un confort social et idéologique. Au Naturalia, à la fromagerie et aux pistes cyclables, il conviendrait désormais d’ajouter la Pride. On comprend que dans ce paysage, la mosquée fasse un peu tache et sa fermeture, un dégât collatéral. Du point de vue des initiateurs, le motif est différent. Ils sont manifestement attirés par les formes d’émancipation libérale où l’intérêt individuel prime sur l’intérêt collectif. C’est pourquoi ils ne se trompent pas de lieu. Ce sont bien leurs familles et leur population d’appartenance qu’ils veulent convertir au modèle d’émancipation blanc. C’est leur droit le plus absolu. Mais il leur revient de nous expliquer, s’ils tiennent à rester ancrés dans le camp de la subversion, comment ils comptent se démarquer du pouvoir qui lui aussi veut faire plier ces familles, les soumettre à ce modèle et si possible les dégager ? Last but not least, ils ne pourront pas se prétendre décoloniaux. Adopter le modèle identitaire LGBT, c’est de fait appartenir à la gauche blanche. Ce n’est pas un problème en soi, de très nombreux indigènes, pour ne pas dire la majorité politisée parmi ces derniers, sont dans ce cas. Mais il est bon de clarifier ce point.
Point 15. La Pride intra-muros ne nous a pas du tout échappé. Lorsque les mouvements ouvriers, féministes ou LGBT blancs orientent leur agenda vers une perspective anti-impérialiste, nous n’avons plus d’exigences politiques à leur égard. Nous en prenons acte. Mais il va de soi que cette radicalisation se paye. Par exemple à Montréal en août dernier, une Pride radicale a eu lieu, aux cris de « Free Palestine » pour contester, sur ses lieux, la Pride officielle soutenue par la ville et injectée de l’argent des banques et d’organismes aux mains pleines du sang des Palestiniens. Les manifestants ont été chassés par la police à coups de bombes lacrymogènes et de matraques : l’État protège l’establishment LGBT contre les queers qui sortent de ce logiciel. Tu as donc raison de rappeler que la Pride intra-muros a perdu ses principaux financeurs. Mais le progressisme étant perfusé par le capital, il est facile de fermer les robinets. Par exemple, Trump a révoqué les bureaux Diversité, Équité et Inclusion dans les universités : le problème ce n’est pas juste le fascisme mais aussi les identity politics qui ont pris en otage les subalternes en accrochant leur destin au capital. Si les LGBT anti-impérialistes se font sucrer leurs subventions, ça ne prouve qu’une chose : ils sont sur le bon chemin. Mais je te rappelle que tout cela se passe dans l’espace du champ politique blanc. Ces LGBT prennent leurs responsabilités. Ce qui est leur honneur, mais ils portent leurs valises, pas les nôtres. Quant à l’affiche de la Pride de 2025 qui a fait votre fierté et provoqué l’ire des sionistes et des islamophobes, chez nous elle a fait l’effet d’une douche froide. Tu as encore beaucoup à apprendre de la notion d’espace-temps parce que, vois-tu, nous ne l’aurions jamais promue quelles qu’aient été ses bonnes intentions. Comprends bien : on peut tout à fait la défendre face aux fachos. Nous ne nous trompons pas de cible. Les fachos et la macronie sont nos ennemis, pas la Pride blanche antiraciste. En revanche, nous avons le droit de ne pas nous y reconnaitre parce que si nous, nous n’aimons pas cette affiche, ce n’est pas pour les mêmes raisons qu’eux. Eux n’aiment pas ce qu’il y a de nous dedans et nous nous n’aimons pas ce qu’on veut faire de nous dedans. Notre discours est multiforme mais pas duplice en fonction des positionnalités et des paramètres en place qui changent d’un contexte d’interlocution à l’autre. Nous savons trop bien ce qui se cache derrière cette inclusivité. Certes, il y a du progrès dans l’antiracisme politique, dans l’opposition au génocide à Gaza, mais il y a une contrepartie : adhérer au modèle sexuel blanc. Résultat : une femme voilée sur l’affiche officielle de la Pride, c’est du toc. Ça sonne aussi faux que le dernier rap de Médine sur les VSS. Or, nous, nous militons pour notre intégrité. Nous irons à vous tels que nous sommes — en gros — et pas tels que vous nous rêvez. Lorsque nous nous asseyons à cette fameuse table devant cette fameuse assiette, nous voulons aussi qu’elle soit garnie… à notre goût. Tu te souviens ? La politique des mains sales.
Points 16 et 23. Tu commets deux erreurs grossières concernant l’insurrection de Stonewall et de la lutte des Combahee River Collective. Sans parler de Kollontaï.
La première, c’est le recours simplet à leur image d’Épinal. Tu as raison de rappeler l’origine insurgée et racialisée de Stonewall, mais tout le monde sait que les prides ne sont plus du tout ce que tu décris et qu’elles ont presque immédiatement été récupérées par la blanchité libérale. Tu évoques des femmes noires et trans. C’est anachronique. Elles ne se sont jamais revendiquées trans. Au contraire, cette identité est née dans la classe moyenne des années 1990 contre la génération Stonewall qui s’identifiait par des mots aujourd’hui disparus proches de « travestis ».
La deuxième, c’est que tu crois m’impressionner (ou impressionner les lecteurs ?) avec l’évocation de ces luttes devenues — à raison — emblématiques alors que ça fait quinze ans que j’assiste aux messes des universités euro-américaines, toutes biberonnées à l’intersectionnalité, qui ne cessent de totémiser ces deux expériences et en font le point zéro de l’émancipation collective des non-blancs, les références ultimes et indépassables. Tu ne t’imagines pas à quel point j’en ai ma claque de cette fétichisation des luttes queers non blanches (surtout quand on sait à quel point la Million Man March dont on fête les trente ans cette année est totalement invisibilisée). En effet, ton usage du référent américain ne fait qu’universaliser une forme de politisation sexuelle née d’un contexte spécifique — celui des luttes noires et queers aux États-Unis — sans interroger suffisamment les conditions propres à la France post-coloniale : mémoire des violences sexuelles du temps des colonies, prostitution et viols coloniaux en terre d’islam, universalisme blanc, laïcité raciste, islamophobie, sur-virilisation des hommes, résistances culturelles et cultuelles des victimes… Tu homogénéises les sexualités des mondes non blancs au prétexte qu’ils seraient « racisés » sans prendre en compte les structures coloniales françaises et leurs prolongements contemporains. Mais la théorie décoloniale est toujours située dans des espace-temps déterminés. La sexualité des non-Blancs étasuniens d’hier n’est pas celle des Musulmans et des Noirs de France d’aujourd’hui.
Point 25. Ah ! mais, je vois que tu en as conscience et tu me sors ton Joker. Les Lesbiennes of Color (LOCs) qui auraient pris au sérieux le phénomène homonationaliste au point d’articuler leur lutte à celle des réfugiés. Soit. Mais aujourd’hui, à part Caroline Fourest, tout le monde prend en compte l’homonationalisme. So what ? Sais-tu en revanche que les LOCs ont vertement critiqué la première Pride des banlieues, en 2019 ? Voici ce qu’elles disaient :
« Nous ne pouvons accepter que Saint-Denis soit la vitrine d’un pinkwashing à la française qui derrière une pseudo-visibilité laisse intactes les conséquences des politiques racistes, sexistes et capitalistes, qui broient la vie de nos familles, de nos communautés, de nos ami.e.s et camarades, ici et ailleurs. Dans cette façon d’investir Saint-Denis et LA banlieue, nous ne pouvons voir autre chose q’’un désir de s’acheter une bonne conscience et, par la même occasion, l’histoire de nos luttes. »
Ou alors :
« Être visibles le samedi 9 juin, mais avec quels objectifs et quelles conséquences pour nos luttes, nos communautés et nos sœurs qui ne sont pas protégées tout le reste de l’année ? Nos expériences de vie sont celles de lesbiennes issues des migrations post-coloniales, exilées, réfugiées, prises dans des réseaux communautaires et familiaux de solidarités complexes qui ne sauraient être réduites à la seule rhétorique du coming-out et de la visibilité publique. »
Point 22. Partant du postulat que je serais une incorrigible romantique, tu m’opposes à Marx et Engels « qui ne se sont pas trompés de direction ». « On ne peut, dis-tu, revenir sur ce qui a été modifié par la révolution anthropologique de l’individualisme. Il faut modifier depuis elle ». Manque de pot, pour moi, c’est la base. Ce principe est au coeur de mes préoccupations. Voici je que je disais dans une autre intervention de cette même université d’été : « Ma mère, comme je vous l’ai dit, voudrait que je sois meilleure musulmane. Mais moi je déteste la démagogie. Je veux assumer pleinement ce que je suis. Et je le répète, je suis une femme moderne. Je ne peux pas faire semblant d’être autre chose. Je suis enracinée dans une nouvelle anthropologie qui est celle de la modernité, celle qui a créé des individus et qui a détruit toutes les autres formes d’anthropologies. Si je voulais me la jouer plus musulmane que je ne le suis, je tomberais dans le folklore. Et le folklore ne trompe personne ». Tu vois, Marx et Engels n’ont plus qu’à aller se rhabiller. Quant à Kollontaï et le sacrifice de la révolution féministe sur l’autel de la révolution communiste, que dire ? Ce sanglot long et monotone, d’une certaine manière, c’est pire que Stonewall et le Combahee River Collective, puisqu’il me poursuit autant dans les campus américains qu’en France. Non pas que Kollontaï se soit trompée. Bien au contraire. C’est juste que la comparaison avec nous ne résiste à aucune analyse matérielle. Jusque dans les années 1970, les forces communistes étaient puissantes. Qu’on reproche à des organisations de cette ampleur d’avoir négligé les rapports entre genre, production et reproduction, c’est mérité. Mais quel rapport avec nous qui sommes moqués pour nous réunir dans des cabines téléphoniques ? Le risque de la division que redoutaient tant les communistes est le privilège des formations organisées. Pour partager cette préoccupation, encore faut-il exister. Il ne t’aura pas échappé, j’espère, que l’existence politique des indigènes est toujours précaire, surtout en période de fascisation. De plus, comment faire de la question du genre un axe de mobilisation quand même les axes les plus consensuels (Islamophobie, violences policières, Palestine) échouent à construire l’unité ? Comment ajouter l’articulation de classe, de genre ou de sexualité quand la première nous vient sur un mode paternaliste et les deux autres sur un mode civilisationnel et sont de ce fait rejetés ? Et surtout, comment justifier de prioriser les femmes ou les homos sur les hommes ? Si ces derniers sont vraiment, comme je le pense, les victimes sacrificielles de l’ordre blanc, c’est à partir d’eux que les décoloniaux doivent penser une stratégie et non à partir des victimes préférées des progressistes blancs, dont pourtant personne chez nous ne dénie la peine à vivre. C’est donc naturellement à partir de la géographie des affects produits par cette situation que nous sommes tout particulièrement préoccupés par la réception de la Pride par ces hommes que la « férocité blanche » rêve en eunuques au prétexte qu’ils seraient une menace pour leur entourage. Si tu étais moins autocentrée, tu saurais qu’il faut prendre le problème dans l’autre sens. Nos hommes ne sont pas vos hommes. C’est parce qu’ils sont des sous-hommes menacés d’émasculation qu’ils risquent de devenir un danger pour les leurs (ou pour eux-mêmes), pas le contraire.
Point 24. Si tu fais la synthèse des réponses aux points 6, 7, 16 et 23, tu devrais pouvoir comprendre pourquoi je me dispense de commenter le poème de Pat Parker. Je trouve cependant cocasse la manière dont tu le brandis comme un trophée au moment où aucune série Netflix, aucun blockbuster, aucun Disney n’échappe à un cahier des charges « inclusif » et au moment où le cinéma français – qu’on ne peut pas soupçonner d’islamo-bolchévisme — est en pamoison devant le dernier film de Hafsia Herzi dont l’héroïne est une lesbienne musulmane. « Blatant » est le mot.
3- Tu es hors sujet
Point 17 à 22 + 27. Le nœud masculin. C’est cette malédiction qui m’a poussée dans la vie militante : nos frères sont du gibier à flics. Dans l’article de Politis de 2004, j’ai dès le départ conditionné toute action féministe à une proposition compensatoire en direction des hommes. Car mis à part leur castration dont on fait les sœurs complices (et aujourd’hui les homos), aucune offre politique ne leur est faite. J’ai toujours pensé que le reste de la communauté paierait le prix de cette humiliation par un backlash masculiniste et forcément homophobe. Il ne t’a pas échappé que c’est précisément ce backlash que je redoute dans mon intervention « Bye-bye Jane Fonda », car c’est lui qui pourrait contribuer à précipiter la ruine des « démocraties » euro-américaines, le progressisme libéral étant, selon nous, l’une des antichambres du fascisme. Or, tu as beaucoup interprété ma vision supposément décadente des saynètes, mais tu fuis les problématiques que je soulevais. Tu as royalement méprisé des situations que j’ai pourtant décrites explicitement. Tu ne dis rien sur l’humiliation des habitants du 93 et du dispositif autoritaire/progressiste islamophobe qui leur interdit de manifester leur désapprobation – droit dont les opposants blancs au « Mariage pour tous » ont abusé jusqu’à provoquer des violences physiques contre la police ou ses soutiens. Tu ne te préoccupes pas de ce que peut signifier leur état de passivité dans un contexte de fascisme chirurgical. Et tu sembles complètement indifférente aux effets délétères pourtant déjà observables. Le fait par exemple que les non-Blancs « empêchés » peuvent succomber aux appels de la droite, dans le cadre d’une alliance réactionnaires-indigènes. Ou, par exemple, que certaines franges des quartiers ont pu rejoindre la droite catholique de la « Manif pour tous » pour défendre le modèle de la famille hétéro-patriarcale. À un autre niveau, le mouvement « Égalité et Réconciliation » a su agréger des éléments de l’extrême droite et de l’indigénat sur une base antiprogressiste. En fait, tu te fous complètement de l’objet de l’intervention qui consiste à tenter de conjurer (en théorie) ce funeste destin. Visiblement, pour toi, horizon et stratégie se confondent. Ton horizon ici c’est l’émancipation des LGBT, ta stratégie c’est l’émancipation des LGBT. Tu montes sur un toit et tu cris urbi et orbi que tu défends les LGBT. J’envie ta vie franchement. Mais chez nous, ce n’est pas comme ça. Tu veux protéger les femmes et les homosexuels, tu vas devoir défendre les hommes. Tu veux abattre les structures hétérosexistes de l’État nation capitaliste, tu vas devoir légitimer le patriarcat indigène. Tu veux combattre l’homophobie des quartiers, tu vas devoir prôner le droit des Musulmans à être aussi réac que les Chrétiens. Tu veux combattre la suprématie blanche, tu vas devoir apprendre à aimer les petits-Blancs. Tu veux déconstruire le sionisme, tu vas devoir le comprendre comme une forme de dignité malheureuse. Tu veux combattre l’impérialisme français, tu vas défendre le patriotisme révolutionnaire, etc. En d’autres termes, il faut combattre le poison par le poison. Et contrairement à toi, je n’inverse pas les priorités : je ne prends pas les effets culturels pour la cause, là où l’enjeu est d’abord de transformer les conditions matérielles qui rendent possible la transformation des affects et donc l’émancipation. La seule victoire de ces Prides, c’est celle du progressisme blanc que la Macronie comme demain l’extrême-droite sauront recycler dans un homonationalisme d’État qui a déjà subverti et domestiqué les sexualités blanches. Seule une proposition décoloniale sera à même de défaire tous ces nœuds. C’est bien dans la critique radicale de l’impérialisme sexuel et de l’homo-racialisme que se trouve le salut des femmes et des homos des quartiers et pas dans un projet conscient ou inconscient de faire ployer des hommes traqués et dominés. Croire que tout cela va réduire la compétition entre les genres plutôt que d’amplifier les divisions, c’est au mieux naïf, au pire irresponsable.
Venons-en à la proposition stratégique que ta lettre m’oblige à clarifier, ce dont je te remercie. S’il y a bien un espace social blanc et un espace social non-blanc qui délimitent tout deux des espaces politiques distincts, cela pose la question de l’autonomie des espaces mais également de la compréhension mutuelle des espace-temps ainsi que la nécessaire élaboration d’une stratégie politique qui permette une convergence contre l’ennemi principal, là où certains plébiscitent le progrès et l’émancipation individuelle et où d’autres lui résistent. Cela nécessite avant tout que cet ennemi principal soit identifié. Appelons-le Macron ou plus abstraitement l’extrême-centre et pas les barbus et voilées « réactionnaires », « sexistes », « antimodernes » pour les uns ou les mouvements progressistes, féministes, pro-droits des homos pour les autres. S’il y a accord sur l’ennemi principal et respect des différents espace-temps (incluant ceux des classes populaires blanches), alors l’unité anticapitaliste et antiimpérialiste devra renoncer à universaliser les formes aujourd’hui hégémoniques d’identification sexuelles et laisser de la place aux pratiques « délinquantes », réfractaires à la normalisation et au consumérisme.Pour le dire clairement, un programme politique qui affirmerait se battre contre le capitalisme et assumerait de respecter autant les formes LGBT, queer, que les formes hétéros subalternes qu’il est urgent de ne plus assimiler au grand récit majoritaire sur le patriarcat, ou encore qui accepterait de composer avec l’invisible, le non-identifiable, le clandestin — le flou — sans privilégier les formes blanches — très nettes — sur les autres, ce programme serait, dans ce monde éclaté, la formule la plus raisonnable. Celle qui n’aura pas volé son nom de communisme décolonial.
Cette proposition peut-elle déboucher sur une Révolution communiste décoloniale comme tu sembles l’espérer ? Ça ne me semble pas suffisant mais Dieu seul sait. Moins ambitieuse, elle peut au moins couper l’herbe sous les pieds des démagogues (blancs et non blancs) qui pavent le chemin de l’extrême-droite. Comme elle peut renforcer la confiance entre la gauche de rupture et les différents peuples de France aussi discordants soient-ils. Et ce serait déjà pas mal.
Chère Sandra. Il faut conclure. J’espère avoir tenu ma promesse de ne pas t’avoir injustement assignée. En tout cas, je crois n’avoir esquivé aucune de tes critiques. Si tel était le cas, je reste ouverte au débat car, comme nous le savons toi, Marx, Engels et moi, l’avenir est à inventer.
Notes
[1] Ce qu’elle a fait en partie, par sa critique de l’État policier et son soutien à la Palestine depuis le 7 octobre.
[2] « La femme dans la pensée coloniale ».
[3] Voir : https://houriabouteldja.fr/intervention-dhouria-bouteldja-au-iveme-congres-international-du-feminisme-islamique/ ; https://houriabouteldja.fr/race-classe-et-genre-lintersectionalite-entre-realite-sociale-et-limites-politiques-2/ ; https://houriabouteldja.fr/feministes-ou-pas-penser-la-possibilite-dun-feminisme-decolonial-avec-james-baldwin-et-audre-lorde/ ; https://houriabouteldja.fr/race-classe-et-genre-une-nouvelle-divinite-a-trois-tetes-2/ ; https://houriabouteldja.fr/bat-ma-jrana-we-sebbah-y-guerguer-en-finir-avec-luniversalisme-blanc/ ; https://houriabouteldja.fr/feminismes-blancs-feminismes-non-blancs-quel-bilan-apres-laffaire-tariq-ramadan/ ; https://houriabouteldja.fr/de-linnocence-blanche-et-de-lensauvagement-indigene-ne-pas-reveiller-le-monstre-qui-sommeille/
[4] https://houriabouteldja.fr/universalisme-gay-homoracialisme-et-mariage-pour-tous/ ; https://houriabouteldja.fr/droit-de-reponse-a-street-press-et-rue89/ ; https://qgdecolonial.fr/lettre-de-madjid-ben-chikh-a-houria-bouteldja/ ; https://qgdecolonial.fr/lettre-dhouria-bouteldja-a-madjid-ben-chikh/
[5] https://houriabouteldja.fr/en-finir-avec-le-soralisme/ ; https://houriabouteldja.fr/defaire-luniversalite-du-feminisme-blanc-patriarcat-et-masculinites-subalternes/ ; https://qgdecolonial.fr/medine-roussel-et-hassani/
[6] Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Gallimard, 1975, p. 219-220.
[7] Cf. Mehammed Mack, Sexagon, Muslims, France, and the Sexualization of National Culture, Fordham University Press, 2017. Extraits traduits en français en ligne sur Contretemps, 28 juillet 2027.
[8] « L’empire de la ‘sexualité’ en question. Réponse de Joseph Massad à Philippe Colomb et Stéphane Lavignotte », Revue des Livres, n° 10, mars-avril 2013, p. 24 [en ligne].
[9] Cf. Gianfranco Rebucini, « Homonationalisme et impérialisme sexuel : politiques néolibérales de l’hégémonie », Raisons politiques, n° 49, 2013 [en ligne].
[10] Michel Agier, La condition cosmopolite. L’anthropologie à la preuve du piège identitaire, Paris, La Découverte, 2013.
[11] Simon Massei, « Le public scolaire face au discours égalitaire. Une réception entre genre, race et classe », Revue française de pédagogie, n° 217, 2022 [en ligne].
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