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Un « marxisme militant » à la Libération (1) 
1 juillet 2026

Un « marxisme militant » à la Libération (1) 

« Que pensez-vous de Jules Moch ? »


Dans une série de trois articles précédemment parus dans Contretemps, Laurent Lévy a dressé le portrait du « marxisme du PCF » à l’époque de sa déstalinisation. Dans les deux articles qui suivent, il propose les éléments d’un « prequel » à cette histoire en donnant à voir le genre de marxisme qui régnait dans ce parti à la Libération, à l’époque du stalinisme triomphant.

Ce premier article évoque la conception très politique du marxisme au PCF dans les années 1944-1948. Le second, Le savant et la simple ouvrière, l’illustrera par un cas particulier, la théorie des « deux sciences » qui se déploie de 1949 à 1951.

L’éthique de « l’Homme communiste »

Prenant la suite des Cahiers du bolchevisme, revue fondée en 1924 et dont la publication avait été interrompue en 1942, les Cahiers du communisme voient le jour dès 1944, avec une première livraison datée « premier trimestre 1944 », antérieure à « l’insurrection nationale » qu’envisagent alors les communistes. La question du marxisme est abordée dans un article de Jacques Duclos.

Duclos, s’il fut toute sa vie un « dirigeant éminent du PCF » ainsi que l’indique sa pierre tombale dans le carré du parti communiste au Père Lachaise, n’a jamais été théoricien. Il était plutôt un orateur et un propagandiste, en plus d’être un homme d’appareil fidèle, discipliné et efficace. Ce qu’il dit ici du marxisme est à cet égard caractéristique.

En 1944, il est un dirigeant strictement politique, en lien avec les organisations de base du Parti. Le fait qu’il mobilise des considérations « philosophiques » à l’heure précise où les communistes entendent préparer « l’insurrection nationale » peut sembler, avec le recul, quelque peu étrange ; c’est en réalité un aspect central de ce qui peut, pour les communistes, mobiliser au mieux les militants dans ce moment de tous les dangers.

Dans un paragraphe de son article intitulé « Le Parti, école de courage », il cite un long extrait du livre de Marx La lutte des classes en France (ce qui indique que, changeant pourtant régulièrement de « planque », parfois dans l’urgence, il juge utile de garder avec lui ce genre de livres interdits…)Il définit « l’Homme communiste » dont traite son article d’abord sur des considérations morales : « Les hommes qui sont venus prendre place dans les rangs de notre Parti, qu’ils soient ouvriers, paysans ou intellectuels, ont vécu et vivent dans une ambiance d’honnêteté politique, de courage, d’action, et d’émulation fraternelle qui les a marqués de son empreinte. » Il en vient ensuite à ce qui selon lui le caractérise ; et c’est là que le marxisme, la « doctrine » va trouver sa place. Il commence par affirmer :

« Les ennemis du Parti […] essayent d’expliquer [la] fidélité des communistes à leur Parti, à leur doctrine, à leurs dirigeants par une sorte d’anéantissement de toute personnalité par une obéissance aveugle. Rien de plus faux […]. Notre Parti, fondé sur une base scientifique, le marxisme-léninisme, n’est pas un Parti de « suivisme ». Il n’est pas un Parti de discussions creuses et stériles détachées de la vie et des tâches de l’heure, il est le Parti de l’approfondissement et de l’enrichissement doctrinal au contact de la vie et dans l’action. »

Ce texte s’adresse à des militantes et militants sur le point de déclencher l’insurrection. Il faut leur donner les moyens, dans leurs rapports avec leurs camarades de combat et pour les recruter, de leur faire comprendre en quoi les communistes sont différents et irremplaçables – et de s’en persuader eux-mêmes. Et ce qui les distingue, ce n’est pas seulement leur courage physique dans la lutte, c’est le fait d’être guidés par une « théorie scientifique », le marxisme-léninisme. Duclos évoque ainsi « de grands intellectuels, honneur et fierté, de notre Parti, qui avouent avoir trouvé dans la doctrine marxiste-léniniste des éléments de connaissance plus approfondis de certains aspects de leur travail scientifique », et soutient que « grâce à cette doctrine des travailleurs sont devenus de magnifiques conducteurs d’hommes, capables de trouver seuls, au milieu des difficultés, la voie à suivre pour défendre les intérêts du peuple. »

Il cite longuement un extrait de l’Histoire du Parti communiste (bolchevik) de l’URSS, ouvrage soviétique sur lequel on reviendra, qui lui aussi l’accompagne donc dans ses déplacements de planque en planque : « Ce qui fait la force de la théorie marxiste-léniniste, dit cet extrait, c’est qu’elle permet au Parti de s’orienter dans une situation donnée, de comprendre la liaison interne des événements au milieu desquels il se trouve, de prévoir la marche des événements. » On ne peut en aucun cas, « considérer la théorie marxiste-léniniste comme un recueil de dogmes, comme un catéchisme, comme un Credo et les marxistes comme des pédants farcis de textes. » Duclos tire enfin du livre cette formule empruntée sans le dire à Lénine, citant lui-même Engels[1] : « La théorie marxiste-léniniste n’est pas un dogme, mais un guide pour l’action. » Cette dernière phrase, fait partie de ces formules presque rituelles dans le discours communiste, dès qu’il s’agit de théorie. Bien souvent, elle est utilisée pour dire : les marxistes ne sont pas là pour ratiociner les questions théoriques, mais pour agir ; c’est d’abord à cela que doit servir leur théorie.

Tel est aussi l’usage fait, en en déformant et le texte et la portée, de la fameuse onzième thèse sur Feuerbach[2] de Marx ainsi reformulée : « La théorie matérialiste, a dit Marx, ne peut se borner à expliquer le monde, elle doit encore le transformer » On est assez loin de la marxologie savante avec cette formulation. Là où Marx évoquait, non « la théorie matérialiste » mais le travail effectif des philosophes classiques, pour mettre en évidence ses limites, entraînant l’obligation de faire autre chose que de la philosophie, Duclos assigne à « la théorie matérialiste » elle-même la fonction de transformer le monde. Cela serait, à prendre la formule au pied de la lettre, bien peu matérialiste. Mais ce qu’évoque Duclos, sous le nom de « théorie matérialiste » utilisée comme synonyme de « marxisme », ce n’est en réalité pas à proprement parler la théorie : c’est le communisme, en tant que pratique militante révolutionnaire.

« Tous adversaires du marxisme »

« Le véritable marxiste […] ne se juge marxiste qu’à partir du moment où il lui semble pouvoir mériter l’épithète enthousiasmante de « stalinien ». » C’est dans l’éditorial, non signé, du premier numéro de La Nouvelle critique, revue que lance le parti communiste français en décembre 1948, que l’on trouve cette sentence définitive. Son auteur est le jeune philosophe communiste Jean Kanapa[3], son premier rédacteur en chef. La formule détonnerait aujourd’hui ; mais en 1948, pour un homme comme Kanapa, le nom de Staline est simplement celui du dirigeant de fait du mouvement communiste international, l’incarnation du combat dont il est depuis deux ou trois ans un militant dévoué et intransigeant. Être « stalinien », pour lui comme pour tous ses camarades, c’est ni plus ni moins être communiste.

Ce que dit ce passage de l’éditorial, en d’autres termes, est que l’on ne peut se dire marxiste que si l’on est communiste, si l’on est militant du parti communiste. Encore cela n’est-il pas tout : il faut « pouvoir mériter » cette épithète. Être communiste, pour beaucoup de militants, et singulièrement pour Kanapa, cela n’est pas seulement être membre du parti communiste : c’est en outre le fruit d’un effort permanent pour être digne de cet engagement ; on doit s’efforcer d’êtrevraiment communiste : il s’agit d’un engagement existentiel, qui comporte au moins deux aspects indissociables, de comportement et d’étude.

Si le marxisme ne s’identifie pas au communisme et même si c’est souvent le cas, il en est un élément essentiel. Les communistes doivent donc veiller à la stricte orthodoxie doctrinale et sont toujours tentés de voir derrière toute référence hors de leurs rangs à Marx ou au marxisme une tentative révisionniste : puisqu’on ne peut être marxiste sans être communiste, c’est nécessairement sur des déformations, des révisions ou des trahisons du marxisme que s’appuient ceux qui prétendent s’en réclamer en dehors du Parti. Or, le parti communiste n’a pourtant jamais été le seul à le faire. Le marxisme, qui est le fond commun du mouvement socialiste en général, n’a par exemple pas été explicitement abandonné par la SFIO, et est revendiqué par divers auteurs, personnalités et courants de gauche.

En septembre 1946, les Cahiers du communisme publient un article relatif au congrès de la SFIO où s’opposaient le courant incarné par Léon Blum et celui, se réclamant explicitement du marxisme, animé par Guy Mollet, qui deviendra à cette occasion le leader du parti. Cet article, signé par Alain Signor[4] n’est pas centré sur les débats politiques de ce congrès. Intitulé Après le congrès socialiste, il porte pour sous-titre Tous adversaires du marxisme. Évoquant les débats doctrinaux internes du parti socialiste, l’auteur ironise : « Seuls des naïfs pouvaient penser que le congrès socialiste donnerait le spectacle d’une discussion doctrinale sérieuse [et que] la théorie marxiste présiderait désormais aux destinées de la SFIO. » Il affirme :

« Les socialistes de la base réfléchiront sans aucun doute au fait qu’adversaires et soi-disant partisans du marxisme aient pu s’accorder sur une motion finale. Le simple bon sens les conduira à la conclusion que la querelle doctrinale qu’ils avaient prise au sérieux n’était qu’une querelle de mots entre dirigeants, une mise en scène destinée à leur cacher l’abandon de la doctrine de Marx par les uns comme par les autres. »

Parlant plus spécialement des thèses défendues en la matière par Blum, il considère qu’il « s’est livré à une attaque en règle des fondements mêmes du marxisme […] en accumulant des contre-vérités criantes », auxquelles ses contradicteurs n’auraient pas répondu avec assez de vigueur. Alors même que dans son discours, Blum avait validé le principe d’une gestion loyale des intérêts de la bourgeoisie par la SFIO, ce n’est pas d’abord dans ses positions ou ses choix politiques que Signor voit son « révisionnisme », mais dans une question philosophique : son refus de reconnaître, aux côtés du « matérialisme historique » de Marx, un « matérialisme dialectique » que le leader socialiste attribue à Lénine et Staline.

Sous l’influence du courant « soi-disant » marxiste dirigé par Guy Mollet, la motion finale du congrès socialiste reconnaît pourtant les deux notions, ainsi que celle de « socialisme scientifique », mais c’est sans rejet explicite et argumenté des positions philosophiques de Blum. C’est là ce que dénonce le commentateur communiste : la simple résignation de Blum à cette motion finale lui semble prouver l’hypocrite hérésie théorique de cette dernière. « Tout se tient, affirme Signor ; en niant la connexion du matérialisme dialectique et du matérialisme historique, Blum tente de justifier ses appréciations réactionnaires sur celui-ci. » Les positions politiques de Blum sont considérées comme de simples conséquences de ses positions philosophiques :

« Comme tout s’enchaîne, Léon Blum se dresse d’avance contre un renversement des alliances, […] contre l’unité des forces démocratiques. » Son vote de la motion finale ferait ainsi rejaillir sur l’ensemble de la SFIO ce « révisionnisme ».

Blum avait lancé au cours du congrès à ses camarades : « Allez-vous faire dépendre le socialisme d’une philosophie ? » Pour les communistes, la question est en elle-même scandaleusement absurde. Le marxisme comporte selon eux, en bonne doctrine, trois « parties constitutives », philosophique, économique et politique[5], et elles sont indissociables. C’est le grand reproche qu’adresse donc Alain Signor à Guy Mollet : il ne prétend pas, au nom de son marxisme, réfuter les positions de Blum ; il affirme au contraire « qu’il ne saurait être institué un débat au fond pour la doctrine socialiste. » Mollet affirme : « les différences qui nous séparent sont moins sérieuses que tout ce qui nous unit », et récuse la « vieille querelle du socialisme idéaliste et du socialisme scientifique. » Pour les communistes :  

« On ne peut dire plus nettement que l’on est d’accord sur le fond réactionnaire des théories de Blum […]. Il n’y a pas et il ne saurait y avoir deux espèces de socialisme : un socialisme idéaliste et un socialisme scientifique. Il n’y en a qu’un, et ce socialisme c’est le socialisme scientifique. Tout le reste n’a rien à voir avec le socialisme. »

Ces polémiques pourraient paraître anecdotiques. On les évoque ici pour ce qui nous conduit de plain-pied dans la question des rapports existant alors, pour le PCF, entre le marxisme et la politique communiste : le cœur du désaccord avec les prises de position de Léon Blum apparaît comme une question philosophique : le marxisme repose-t-il sur le « matérialisme dialectique » ? Et le reproche fait à la majorité socialiste, qui répond pourtant positivement à cette question, est de ne pas assez dénoncer la réponse négative de Blum : le parti communiste se confère ainsi à lui-même le statut de seul gardien vigilant de la vérité du marxisme.

La violence de la critique du parti socialiste, et en particulier de Blum, ne fera que redoubler dans les années qui suivent ; on la retrouvera dans l’éditorial déjà cité de Jean Kanapa au premier numéro de La Nouvelle critique, alors que commence la Guerre froide – et que le socialiste Jules Moch a fait tirer sur les mineurs grévistes. Mais elle ne va pas sans paradoxe en 1946 : sur le plan politique en effet, communistes et socialistes sont alors alliés et siègent ensemble au gouvernement. Mieux : le PCF milite alors pour la construction d’un Parti Ouvrier Français (POF) par la fusion des deux organisations, et s’emploie même déjà à créer des sections locales de ce nouveau parti.

On peut donc s’étonner de ce qu’une défense trop modérée du « matérialisme dialectique » suffise à déclencher une telle charge. Bien sûr, celle-ci est assurément surdéterminée par la vivacité de certains désaccords, comme ceux qui se font jour au sein de la CGT où la minorité s’apprête, derrière Léon Jouhaux à fomenter la scission de Force Ouvrière. Sans doute certains débats internes au PCF, certaines nuances explicites ou implicites dans l’analyse politique à l’intérieur même de la direction trouvent-elles là l’occasion de se manifester. C’est ainsi qu’on lit dans cet article certaines formulations à propos des questions stratégiques peu compatibles avec les réflexions qu’exprimera deux mois plus tard Maurice Thorez, secrétaire général du Parti dans une interview donnée au Times de Londres.

Car contrairement à une idée volontiers admise, le PCF n’est pas, même en ces temps de stalinisme triomphant, un bloc homogène, et la présence d’un article dans la revue de son Comité central ne reflète pas nécessairement une opinion soupesée et approuvée par l’ensemble de la direction. Mais cette question du matérialisme marxiste est un point d’orthodoxie. Plus encore que celles qui touchent à la stratégie et à la tactique politique, aux mots d’ordres et orientations, à la ligne du Parti, elle est au cœur de la culture marxiste partagée dans le parti communiste, de ce qui permet aux communistes de se rassurer sur les fondements « scientifiques » de leur politique, au point de revêtir un caractère identitaire.

Cette conception d’un marxisme juxtaposant et articulant « matérialisme dialectique et matérialisme historique » est précisément celle théorisée dans un texte de Staline portant ce titre, inséré dans l’Histoire du PC (b) de l’URSS, mais également diffusé à part sous forme de brochure, et massivement utilisé dans les cours de philosophie dispensés aux militants. Cette Histoire est qualifiée dans les encarts publicitaires insérés dans la presse communiste de « livre fondamental que chaque militant doit lire ». Elle constitue, depuis sa parution et encore avec sa réédition après-guerre, le socle de la culture marxiste des communistes.

Marxisme et bouteilles incendiaires

Autre exemple, après la dénonciation d’un « soi-disant » marxisme socialiste, celle d’un penseur appartenant à un autre courant du mouvement ouvrier qui même plus marginal préoccupe de façon récurrente en cette période les communistes : le trotskisme, évoqué dans de nombreuses publications, dans des termes divers mais toujours dénonciateurs jusqu’à l’injure et la calomnie. Dans le n°11 de La Pensée (mars-avril 1947), Jean Canale[6] publie une recension du livre de Pierre Naville[7] Psychologie, marxisme, matérialisme, essais critiques[8], sous le titre Marxisme authentique et marxisme abâtardi ?

Canale évoque à peine ce qui constitue le cœur, l’objet même du livre de Naville, la psychologie et son analyse marxiste. Il se borne sur ce point à dire en quelques mots : « Les conceptions que M. Naville développe à propos de psychologie n’ont rien de bien nouveau : elles avaient été exposées avant 1939 par Georges Politzer[9] et Henri Wallon. » Autrement dit par deux théoriciens communistes. Quant au reste :

« L’ouvrage comprend un certain nombre de critiques sur divers ouvrages de « révision » du marxisme parus avant 1939 […] ; suivent quelques critiques de détail à propos d’auteurs marxistes : Henri Lefebvre, Marcel Prenant, René Maublanc. »

C’est là, dans les reproches adressés à des marxistes communistes – les trois cités – assimilés à divers « révisionnistes » oubliés, c’est même plus précisément dans cette assimilation, que Canale voit l’objectif essentiel de Naville : « Ce qui se dégage du livre – en dépit des précautions oratoires –, c’est qu’il n’y a guère aujourd’hui qu’un seul « vrai » marxiste, M. Naville, tous les autres ayant sombré dans le bourbier de l’idéalisme ou du matérialisme petit-bourgeois. » Or, pour Canale, c’est Naville le faussaire : « Il nous a donné l’exemple assez comique du résultat auquel peut arriver un intellectuel bourgeois qui aurait une connaissance livresque très poussée du marxisme, mais serait incapable […] de le faire passer de la théorie à la pratique. »

La critique portée au marxisme de Naville est donc d’abord politique. Il ne s’agit pas de juger de la validité de ses thèses quant au fond, de son travail théorique, mais de son attitude à l’égard de la politique. Si Canale lui reconnaît, fût-ce à titre de précaution oratoire, une connaissance sérieuse de la théorie marxiste, c’est selon lui le passage « de la théorie à la pratique » qui lui ferait défaut, ce qui le réduirait à n’être qu’un « intellectuel bourgeois ». Cet oubli de la pratique n’est certes pas revendiqué par Naville, mais Canale considère qu’il « ne se souvient que par intermittence que la politique est une partie intégrante de la science, et que c’est à elle qu’il appartient de résoudre, théoriquement et pratiquement, les problèmes fondamentaux qui se posent à l’humanité de notre temps. »

Même s’il retient que le « problème de la validité scientifique du matérialisme dialectique […] se tranche essentiellement sur les champs de bataille des nations et des classes », Naville pêcherait en contestant que « le marxisme, et sa philosophie en particulier (le matérialisme dialectique), aient fait des progrès dans le monde depuis dix ou vingt ans. » En bref, ce qui fait de Naville un « intellectuel bourgeois », ce n’est ni de récuser le marxisme, ni d’ignorer son rapport étroit avec l’activité politique, c’est de ne pas reconnaître la vitalité du marxisme contemporain, matérialisé dans le mouvement communiste. Et la réponse de Canale est une expression très parlante de la façon dont, de son côté, il juge de cette vitalité :

« Ainsi, la formation et les progrès des Partis communistes dans le monde, l’édification du socialisme sur un sixième du globe, la victoire de la stratégie stalinienne dans la guerre nationale sont choses négligeables pour M. Naville ! Est-ce donc que les progrès politiques du marxisme n’ont pour lui aucune valeur, dès lors qu’ils sont réalisés par l’Union soviétique et les Partis communistes ? »

La preuve de la vitalité du marxisme serait donc pour Canale à chercher dans les succès qu’il attribue aux politiques des partis communistes. Naville fait pourtant porter sa critique sur des points plus théoriques : « Les auteurs marxistes, dit-il, se contentent de généralités philosophiques, voire métaphysiques, deviennent des conservateurs de formules et non point des inventeurs de formes vivantes. » À ce grief, Canale objecte une argumentation saisissante ; si son premier point peut apparaître banal, le second expose d’une manière inattendue l’idée qu’il se fait du marxisme, et des rapports entre la théorie et la pratique.

Ce premier point porte sur ce que Naville qualifie de « généralités philosophiques » que Canale assimile à l’enseignement de masse : « la diffusion du marxisme […] est une des tâches politiques essentielles des intellectuels marxistes de notre temps, car la lutte idéologique est un aspect de la lutte politique. » Il illustre ce propos par un exemple : « Il n’est pas sûr que certains de nos amis auraient eu raison, de 1935 à 1939, de négliger cette diffusion pour se consacrer à des travaux purement scientifiques. » Sans doute songe-t-il là à un Politzer ou à un Solomon, ultérieurement résistants fusillés par les nazis, et à leur rôle d’éducateurs à l’Université ouvrière.

L’argument suivant, plus original, est plus significatif : « On peut douter aussi que Frédéric Joliot, en 1944, eût fait davantage progresser le marxisme par des recherches physiques qu’en fabriquant des bouteilles incendiaires pour les FFI[10] ». Ce n’est qu’après cet exemple stupéfiant, dans lequel d’une part le travail scientifique de physicien, mais d’autre part et plus encore la fabrication de « bouteilles incendiaires », c’est-à-dire la contribution matérielle à l’insurrection parisienne et aux combats de la Libération, seraient de nature à faire « progresser le marxisme », qu’il conseille à Naville, quant à l’« invention de formes vivantes », de « jeter un coup d’œil sur les œuvres de Staline, sur celles des savants soviétiques, ou, pour revenir au domaine, qui lui est plus familier, de la psychologie française, sur les œuvres d’Henri Wallon. »

Naville lui-même n’est certes pas tendre avec le marxisme du PCF. Sur un point particulier, Canale se sent tenu d’en faire la remarque, comme piqué au vif. « La critique du matérialisme dialectique, dit Naville, n’est pas seulement venue de ses adversaires prédestinés… C’est jusque dans les rangs de ses adeptes d’hier que se déclarent des révisionnismes sans contenu ni substance. » Il explicite : pour lui  le rationalisme est une idéologie petite-bourgeoise, étrangère à la dialectique, mais « toutes les ruses lui sont bonnes, en particulier celle qui consiste à se camoufler sous l’étiquette du rationalisme moderne. » Il évoque ici le sous-titre de la revue dans laquelle s’exprime précisément Jean Canale. « Voilà donc La Pensée, s’insurge ce dernier, accusée d’être dupe (ou complice ?) de « petits bourgeois » camouflés ! ».

Canale reproche également dans le même esprit à Naville de dire que « ceux qui disent que le marxisme est un humanisme ne sont que des « opportunistes » ». Or, répond-il, « nous avons le droit et le devoir de rendre aux deux mots de rationalisme et d’humanisme leur véritable sens et de les revendiquer pour le marxisme, en situant celui-ci dans le prolongement des grands courants d’idées que les philosophies bourgeoises d’aujourd’hui ont trahis. »

Pour Canale, « le seul contenu positif des attaques de M. Naville, c’est un anti-communisme systématique, joint à la prétention d’être le seul interprète authentique du marxisme », ce qu’il commente ainsi : « C’est la tactique ordinaire du trotskisme que d’attaquer le marxisme « dégénéré », le marxisme « abâtardi » par les communistes et de rejoindre ainsi, par la gauche, prétend-il, les attaques de tous les hommes de droite. » Il conclut donc :

« La morale de cette histoire, c’est que, pour être marxiste, il ne suffit pas d’avoir étudié le marxisme dans les livres; il faut aussi le mettre en pratique. Faute de quoi, on risque de n’y rien comprendre et de mettre en circulation, en guise de marxisme, certains préjugés qui n’ont rien de commun avec lui, même s’ils ont cours dans quelques cénacles d’intellectuels à la mode. »

Cette conclusion résume une conception du marxisme qui, si elle durera longtemps, restitue assez bien celle que s’en font les intellectuels et militants communistes à la Libération. Le marxisme, que l’on faisait progresser hier en fabriquant des bouteilles incendiaires dans les sous-sols parisiens, doit à présent assurer sa propre défense, dans la pratique politique du parti communiste, contre les usurpateurs et idéologues de tous bords.

Matérialisme dialectique et matérialisme historique

Le PCF se trouve à la Libération, après la saignée qui l’a privé de penseurs comme Politzer, Solomon, Nizan et bientôt Mougin dans les basses eaux de son potentiel théorique, et le phénomène est accru par la difficulté après guerre de se procurer les livres classiques du marxisme, disparus aux temps de l’Occupation. Dans les Cahiers du communisme de décembre 1944, il est indiqué :

« Les hitlériens et leurs agents vichyssois ont dispersé aux quatre vents toutes les bibliothèques marxistes. Or, plus que jamais l’opinion est avide de connaître cette doctrine qui inspire les hommes de progrès, cependant que les nouveaux adhérents du Parti ont besoin de connaître ces idées grâce auxquelles grandit en France l’influence communiste. »

Le Capital de Marx, par exemple, n’est disponible, et même très relativement, que dans l’édition Costes dont la traduction est fautive. Il est toutefois possible dès 1945, grâce aux efforts consentis à cette fin par le PCF, de se procurer certains titres essentiels auprès du Centre de Diffusion du Livre dépendant de lui. De Marx et Engels : Manifeste du parti communiste. De Marx : Salaires, prix et profits – premier ouvrage de Marx réédité par le PCF, dès 1944 ; Le 18 brumaire de Louis Bonaparte La guerre civile en France Misère de la philosophie La lutte des classes en France. D’Engels : Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande Socialisme utopique et socialisme scientifique Le rôle de la violence dans l’histoire. De Lénine : La maladie infantile du communisme L’impérialisme, stade suprême du capitalisme Karl Marx et sa doctrine L’État et la révolution. De Staline : Des principes du léninisme Matérialisme dialectique et matérialisme historique L’Homme, le capital le plus précieux Le marxisme et la question nationale et coloniale. Bientôt viendront les Études philosophiques de Marx et Engels, recueil de textes qui restera dans des éditions diverses l’un des points forts du catalogue des Éditions sociales. Cet effort remarquable ne met toutefois en tout que moins de 1500 pages à la disposition du public.

Sans rival L’Histoire du PC(b) de l’URSS, avec ses 400 pages, présentée dans le mouvement communiste comme le « chef-d’œuvre du marxisme-léninisme », directement importée d’Union Soviétique, est largement diffusée. Les superlatifs ne manquent pas dans la presse communiste pour le qualifier. Georges Cogniot – qui lui avait déjà consacré dans la même revue, comme on le verra, un long texte sans nuance en 1939 – évoque par exemple, dans un article de La Pensée consacré à son 10e anniversaire[11], une « encyclopédie des connaissances fondamentales qui constituent la sagesse de notre siècle et font sa puissance de libération » et se perd en envolées lyriques :

« Ici les lois de l’histoire et de la logique, celles de la science économique et de la politique sont présentées sous l’aspect le plus concret, le plus vivant, […] dans ces pages où s’exprime un savoir tout objectif, vainqueur des superstitions, des routines, des résignations indignes, vainqueur de la lâche renonciation à comprendre et à maîtriser le réel dans le domaine où le réel est la chair et le sang de l’homme […] L’Histoire du PC (b) nous enseigne une vérité qui, parce qu’elle s’est emparée des dizaines de millions d’hommes, est devenue irrésistible énergie. »

Son chapitre sur le matérialisme dialectique et le matérialisme historique, dont on a vu qu’il était également diffusé en brochure sous la signature de Staline, est comme on l’a dit le véritable socle de la philosophie marxiste telle qu’elle est conçue et comprise par les communistes à cette époque – et le restera très au-delà. C’est lui qui permet de comprendre leur manière de penser, leurs cadres intellectuels, leur attitude générale lorsqu’ils analysent les réalités dans lesquelles ils agissent. Un « matérialisme » réduit à un scientisme positiviste, une dialectique résumée en quatre « lois », formules stéréotypées que l’on peut plaquer par simples citations sur la réalité, l’ensemble permettant de donner une impression rassurante de rigueur à tout raisonnement.

Il s’agit de faire valoir que la politique des communistes possède un fondement scientifique, qu’ils disposent d’une théoriequi les met à l’abri des errements politiques, et leur permet de résister à la pression idéologique de leurs adversaires. Et cette théorie, c’est ce marxisme, rebaptisé « marxisme-léninisme » depuis que, après la mort de Lénine, Staline a voulu être considéré comme l’héritier légitime de la pensée du leader incontesté de la révolution.

Alors que le marxisme, dans sa diversité fondée sur les écrits de Marx et d’Engels, mais aussi de Kautsky et en Russie de Plekhanov demeurait le bien commun de larges secteurs du mouvement ouvrier et socialiste, le nouveau syntagme permettait l’affirmation d’une nouvelle orthodoxie. Être « marxiste » ne suffisait plus ; ne pouvaient légitimement se réclamer de Marx que ceux qui revendiquaient en outre l’héritage d’un Lénine dûment embaumé et dont le culte organisé par Staline, préfigurait le sien.

Être « marxiste » supposait donc de s’approprier les schématisations exposées par Staline, à coups de citations et de simplifications tendant à l’ossification d’une théorie jusque-là vivante, et en multipliant les formules dénonçant le « dogmatisme » en quoi consisterait la résistance aux improvisations politiques du nouveau dirigeant : le véritable critère de l’orthodoxie marxiste devient vite l’approbation de la politique du groupe dirigeant du PCUS.

Le « rationalisme moderne »

Les Cahiers du communisme sont le principal organe théorique dont dispose le parti communiste. Mais on a vu qu’il dispose également d’une revue moins directement politique, conçue comme une vitrine prestigieuse de ce que peuvent produire ses intellectuels et ceux qui lui sont d’une manière ou d’une autre proches : La Pensée, revue du rationalisme moderne. Créée dans l’immédiat avant guerre, son programme était précisément dans ce sous-titre qui fera sursauter Naville, et qui constituait un genre de définition du marxisme à destination des intellectuels français dans l’esprit du Front populaire.

Définir le marxisme comme « rationalisme moderne », c’était insister sur sa filiation avec les grandes traditions progressistes de la pensée française. Pour beaucoup d’intellectuels français, le « marxisme » apparaissait en effet comme relevant d’une tradition importée : d’Allemagne, bien sûr, mais aussi sous son nom nouveau de « marxisme-léninisme » de la lointaine Russie arriérée. La France, c’est pour eux le pays de Descartes et celui des Lumières du XVIIIe siècle. Lorsque, en 1939, les communistes se sont associés avec force aux célébrations des 150 ans de la Révolution, ils entendaient affirmer et mettre en évidence qu’ils en étaient les continuateurs légitimes : le grand historien Albert Mathiez, brièvement membre du Parti au tout début des années 1920, avait ouvert la voie en comparant élogieusement bolcheviques et jacobins.

Marx et Lénine l’avaient dit : les matérialistes français du XVIIIe siècle, les socialistes français du suivant, avaient été parmi les « sources » de leur doctrine. Cela facilite grandement le tournant « national » que prend la rhétorique du PCF avec le Front populaire. Il peut légitimement se réclamer de cette filiation, contrebattant ainsi le discours selon lequel il serait dans la vie politique française un greffon importé de la lointaine Russie. C’est un point sur lequel les communistes insisteront souvent. Ainsi, en décembre 1946 un article du philosophe Roger Garaudy dans les Cahiers du communismesera-t-il intitulé Les sources françaises du marxisme-léninisme. Il y dira sans autre forme de procès :

« Le communisme est sorti du mouvement de l’esprit français. Si Marx et Engels lui ont donné sa structure scientifique définitive, si, après eux, Lénine et Staline en ont fait l’instrument de la résurrection nationale de la Russie, il n’en demeure pas moins que le communisme est né du trésor de pensée rationaliste et d’action révolutionnaire, de la France du XVIIIe siècle de la France de 89, de 48 et de 71. »

Les directeurs de La Pensée, lors de sa fondation en 1939 et que l’on retrouvera lorsqu’elle reparaîtra à la Libération, sont Georges Cogniot et Paul Langevin : un duo qui pourrait sembler improbable mais qui a sa logique.

Georges Cogniot, né en 1901, est alors dans le parti communiste un personnage à bien des égards central, homme d’appareil à la fois original et caractéristique de ce que peut être ce parti, d’une fidélité sans faille à son orientation politique quelle qu’elle soit. Normalien, professeur agrégé de lettres, polyglotte (il maîtrise, outre le français, l’anglais, l’allemand, l’espagnol et le russe), il devient un dirigeant national et international du syndicalisme enseignant, avant de devenir un cadre du Komintern. Après guerre, il sera le plus fidèle et le plus durable des collaborateurs de Maurice Thorez dont il sera très proche (il enseignera le latin et le grec à ses enfants…). Bourreau de travail, Cogniot se pique d’un certain encyclopédisme, multipliant les centres d’intérêt et les domaines d’étude en amateur éclairé, tour à tour et parfois simultanément philosophe, historien du mouvement ouvrier, théoricien de la politique, des institutions ou de l’éducation : il sera à ce dernier titre le principal rédacteur à la Libération du projet Langevin-Wallon de réforme de l’enseignement scolaire. Il aime la fréquentation des « grands intellectuels », tout particulièrement s’ils sont membres ou proches du parti communiste.

Paul Langevin est de ceux-là. Né en 1871, physicien mondialement réputé, antifasciste de toujours, il est le prototype du compagnon de route du parti communiste, auquel il donnera son adhésion après l’exécution de son gendre Jacques Solomon. D’un point de vue philosophique, il est un vieux rationaliste, matérialiste, et adhère au fil du temps au matérialisme dialectique que Solomon et ses amis politiques lui font découvrir, et qui lui semble une manière élégante d’exprimer la portée philosophique des découvertes de la physique moderne[12]. Une telle personnalité ouvre à la revue bien des portes dans le monde intellectuel progressiste.

L’orientation de la revue est très axée sur la popularisation de la science et du rationalisme, dans des textes dont l’inspiration marxiste est parfois implicite ou souterraine. La première livraison comporte ainsi des articles sur La physique moderne et le déterminisme, par Paul Langevin lui-même, La philosophie et les mythes, par Georges Politzer, Sang royal, étude de l’hémophilie dans les familles royales d’Europe, par le grand biologiste communiste britannique J.-B. Haldane, mais aussi La résurrection des modes anciens dans la musique moderne, par le compositeur Charles Koechlin, La notion de nombre, par le mathématicien Paul Labérenne, une chronique sur l’histoire des techniques par Jacques Hamelin, une autre sur l’histoire de l’Espagne par Pierre Vilar – historien marxiste, compagnon de route du parti communiste – ou encore sur l’histoire médiévale, sur la philosophie de Bertrand Russell, ou sur l’économie soviétique.

Le biologiste Marcel Prenant, qui sera un dirigeant de la Résistance armée, donne une recension d’un livre de Julius Schaxel, biologiste allemand réfugié en Union soviétique, sur Léninisme et biologie. La seconde et dernière livraison de l’avant-guerre est de la même veine, avec un article sur Génétique, racisme et faits sociaux, par Marcel Prenant[13] ou Qu’est-ce que le rationalisme ? par Georges Politzer, qui publie également son grand article Dans la cave de l’aveugleLes Ondes de probabilité, par Jacques Solomon qui donne aussi un article original et pertinent sur les économistes de l’école de Lausanne, ou La nouvelle phylogénie, par Jacques Monod, futur prix Nobel de médecine. Pierre Vilar et Albert Soboul donnent quant à eux une chronique sur La Révolution française vue à travers les expositions historiques.

Georges Cogniot, de son côté, publie dans ce dernier numéro de 1939 une étude sur Les problèmes philosophiques dans l’Histoire du parti communiste de l’Union Soviétique, attribuant par ce compagnonnage une dimension de haute valeur théorique à ce livre, qualifié de « véritable encyclopédie du mouvement politique le plus avancé de notre époque ». Il insiste sur sa grande diffusion, bien au-delà des membres et sympathisants du parti communiste : « C’est un fait que ce livre, vendu à plus de douze millions d’exemplaires dans son original russe, a atteint, parmi les 150 000 premiers acheteurs de la traduction française, des milliers d’intellectuels[14] » – intellectuels dont il souligne l’importance pour les communistes.

Le but de la revue est ainsi mis en évidence : il s’agit d’amener au communisme les intellectuels progressistes et de normaliser la place culturelle de celui-ci. Bien sûr, Cogniot en vient au fil de son article – qui représente quinze pages de la revue – à valoriser l’œuvre philosophique de Lénine et de Staline, en présentant les thèses du Matérialisme et empiriocriticisme du premier et du Matérialisme dialectique et matérialisme historique du second, dans des termes qu’il pense de nature à convaincre les intellectuels progressistes français, cibles de la revue, que le marxisme est bien la forme moderne du rationalisme dans lequel ils se reconnaissent.

La reprise à la Libération de La Pensée s’inscrit dans la continuation de ces premiers numéros, soulignée par les hommages rendus aux collaborateurs disparus sous les balles nazies, et dont l’action dans la Résistance avait illustré « l’union de la théorie et de la pratique ».

Un philosophe qu’on ne présente pas

Parmi les théoriciens marxistes d’avant-guerre, membres du parti communiste, qui survivent à la Libération, le plus important est sans doute le philosophe Henri Lefebvre. Né en 1901, membre du PCF depuis 1928, ami de jeunesse de Politzer dont il avait été le condisciple à la Sorbonne, capitaine des FFI, il a déjà à cette époque une œuvre remarquable à son actif. À la fin de l’année 1947, Jean Kanapa ouvre sous le titre Henri Lefebvre ou la philosophie vivante la chronique philosophique qu’il lui consacre dans La Pensée par ces mots :

« Je ne crois pas qu’il soit nécessaire de « présenter » au public Henri Lefebvre, comme on présente dans un salon un inconnu aux curieux. Car Henri Lefebvre n’est pas un inconnu. Il n’était déjà pas un inconnu avant la guerre : La Conscience mystifiée, l’introduction aux Morceaux choisis de K. Marx, les introductions aux Morceaux choisis de Hegel et aux Cahiers de Lénine sur la dialectique de Hegel, et surtout Le Matérialisme dialectique (qui vient d’être réédité), tous ces ouvrages de grande classe avaient déjà placé H. Lefebvre au premier rang des philosophes contemporains. »[15]

Après avoir évoqué ce Lefebvre d’avant-guerre dont il affirme que « toute une partie de la jeunesse estudiantine [lui] doit d’avoir repris goût à la philosophie », Kanapa passe en revue les publications nouvelles – ou récemment rééditées – du philosophe, dans des termes extrêmement élogieux, rappelant au passage que leur auteur a participé aux combats de la Résistance et a trouvé le moyen d’y produire ces œuvres importantes : L’Existentialisme, « livre éclatant, écrit d’une plume si alerte qu’on le lit comme on lit le compte rendu d’un procès » ; Le Matérialisme dialectique, naguère interdit « par les Allemands, pas bêtes », dont Kanapa, après avoir rappelé son grand succès d’avant-guerre, ajoute « qu’il présente un tableau bien ordonné du matérialisme dialectique sous tous ses aspects ».

S’il précise que sa lecture est parfois ardue, son auteur n’ayant, à l’époque où il l’avait écrit, « pas encore trouvé ce langage clair et aisé qu’il possède maintenant », il considère néanmoins que « Le Matérialisme dialectique, tel qu’il est (c’est-à-dire presque parfait), constitue le meilleur ouvrage de propédeutique au marxisme. » La lecture de ces remarques pourrait sembler étrange à la lecture de ce qu’en écrivit plus tard Henri Lefebvre, qui note en effet dans son livre de mémoires La Somme et le reste[16] : « Ce fut autour de ce livre la conspiration du silence. Elle s’étendit, fait extrêmement important et significatif, aux Morceaux choisis de Hegel et aux Cahiers de Lénine sur la dialectique de Hegel. » La mémoire semble en l’occurrence avoir fait défaut au philosophe.

Suivent des recensions fouillées du Descartes que Lefebvre vient de publier, ainsi que de son récent Critique de la vie quotidienne, puis, toute aussi élogieuse, d’un court Marx, et enfin une recension enthousiaste d’un autre nouvel ouvrage, « le plus important peut-être, celui qui suscitera le plus de louanges et de critiques – et surtout la plus grande émulation de travail collectif, constructif, sur l’ensemble de la philosophie ». Ce livre, premier et l’un des deux seuls publiés par Lefebvre jusqu’aux années 1980 dans les éditions du parti communiste[17], est Logique formelle et logique dialectique, conçu comme étant le premier tome d’une œuvre monumentale devant en comporter huit et s’intituler À la lumière du matérialisme dialectique, « sorte de traité général de philosophie marxiste où tous les problèmes philosophiques, toutes les questions, tous les détails doivent être envisagés. »

« Il ne s’agit pas, tient à préciser Kanapa, d’un ouvrage fondamentalement polémique » Au contraire, il « se présente comme un travail volontairement universitaire, délibérément utilisable (et avec quel profit !) par quiconque. » Il s’agit pour Henri Lefebvre « de mettre au point, de mettre à jour la philosophie traditionnelle, de la rajeunir par l’apport, qu’il faudra quand même bien se décider à reconnaître, du matérialisme dialectique. » Kanapa ne développe pas dans cette chronique sa lecture de l’ouvrage, mais en dit assez pour montrer son enthousiasme : Lefebvre apparaît bien pour ce jeune philosophe militant comme un phare dans la philosophie marxiste de son temps.

Il y reviendra quelques mois plus tard. Au printemps 1948, sa chronique dans La Pensée est consacrée à trois questions : « Un débat sur la logique en URSS[18], la Logique d’Henri Lefebvre, les interprètes de Hegel. » La mise côte à côte des deux premières parties de cet article ne manque pas d’intérêt quand on sait que c’est précisément les critiques qui seront peu après émises en URSS sur le livre de Lefebvre qui conduiront bientôt à son retrait des ventes par les Éditions sociales et à l’abandon de l’ambitieux projet dont il constituait la première partie, première étape dans la rupture entre Lefebvre et le Parti. Le deuxième volume, Méthodologie des sciences était à paraître, et Kanapa en fait l’annonce. Il restera dans les tiroirs[19].

« L’essai de Logique de Lefebvre, dit Kanapa, n’est pas plus un traité de logique au sens ordinaire du mot que Le Capital n’est un simple traité d’économie… Le Capital, pour son élaboration, exigeait une Logique, fût-elle (mais elle ne le fut d’ailleurs pas !) implicite ; la Logique de Lefebvre, dans son développement explicite, conduira au Capital. »

Kanapa va jusqu’à affirmer que « l’essai de Logique de Lefebvre apporte d’emblée une vue d’ensemble (en même temps que fondamentale) sur le matérialisme dialectique. Tout le marxisme est déjà présent (parfois explicitement) dans cet ouvrage que son titre pourrait faire croire partiel. » Et de préciser : « Son intention n’est pas dogmatique. Autrement serait-il marxiste ? »

L’éloge sans mélange de Lefebvre par Kanapa en 1947-1948 donne une idée de l’état d’esprit de celui qui animera quelques mois plus tard la revue du marxisme militant au sein de laquelle il défendra la « théorie des deux sciences[20] » au nom de laquelle le livre qu’il défend ici avec enthousiasme sera condamné. C’est encore une époque de grand optimisme : à plusieurs reprises, il évoque le succès public de la Logique de Lefebvre, qui tendrait déjà à supplanter les manuels classiques de logique parmi les étudiants. À l’heure où les communistes viennent d’être évincés du gouvernement, où la situation sociale est marquée par une agitation très vive, où explosent de véritables « émeutes de la faim » ainsi que de grandes grèves comme celle des mineurs, qui prennent un tour quasi insurrectionnel et sont très brutalement réprimées, où la CGT subit une scission avec la création de FO, où les communistes, sans être proprement marginalisés, sont de plus en plus isolés, où commence la Guerre froide, avec d’importantes troupes étasuniennes stationnant en France, Kanapa semble considérer que la place du marxisme dans la culture française est acquise et n’ira qu’en progressant.

Pour autant, sa propre approche du marxisme est à certains égards différente de celle de Lefebvre. Notant que le livre de ce dernier, conçu comme un ouvrage universitaire n’est, bien que publié par les éditions du Parti, pas rédigé comme un livre « partisan », il précise entre parenthèses : « on emploie le mot péjorativement d’habitude – je me demande d’ailleurs pourquoi ». Cette parenthèse en dit très long sur sa propre conception de la philosophie. Homme de parti, il tient la philosophie comme un instrument de parti ; être « partisan » est une qualité pour un philosophe communiste – les autres étant d’ailleurs eux aussi partisans, mais sans l’avouer. Lorsqu’il note que l’ouvrage de Lefebvre n’est pas « fondamentalement polémique », c’est un éloge ambigu, comme si cette caractéristique était une ruse permettant de pénétrer les milieux universitaires plus qu’une qualité intrinsèque. Et s’il précise qu’il n’est pas « aveuglé, hanté, obsédé par un marxisme à courte vue, dogmatique et unilatéral », il veut surtout dire que les adversaires du marxisme ne pourront pas reprocher au livre d’être tout cela : en somme il apprécie le fait que Lefebvre fasse passer comme en fraude dans la tête des étudiants, au nez et à la barbe de la Faculté, le matérialisme dialectique qui est pour lui au cœur du marxisme.

Le « marxisme militant »

Fin 1948 paraît le n°1 de la Nouvelle critique, revue du marxisme militant. Jean Kanapa en devient le premier rédacteur en chef.

Il était né en 1921 dans une famille de la bourgeoisie juive (son père était un petit banquier d’affaires) avec laquelle il avait rompu à peine adulte, et s’était enthousiasmé pour le communisme dans sa première jeunesse. Il avait tenté de rejoindre le Parti pendant l’Occupation sans y parvenir, et sa santé fragile l’avait empêché de participer activement aux combats de la Libération. Il est dans l’immédiat après guerre proche de Sartre (dont il avait été l’élève au lycée), qu’il frappe par son intransigeance partisane : il sera le modèle de son personnage de jeune idéaliste, Hugo, dans sa pièce Les mains sales, parue en 1948. Agrégé de philosophie en 1943, il adhère au parti communiste en 1946, année où il publie un premier roman, salué par Aragon mais qui ne connaîtra pas un grand succès, non plus que ses romans suivants.

Il écrit épisodiquement dans La Pensée, et édite aux Éditions sociales les œuvres de Politzer – en particulier sa critique dévastatrice de Bergson, La fin d’une parade philosophique, et La Sainte famille existentialiste d’Henri Mougin. Lui-même fait paraître sur cette philosophie, en 1947, un livre critique : L’existentialisme n’est pas un humanisme, dont La Pensée rendra compte en disant qu’après les livres de Mougin et de Lefebvre, il porte « sur le terrain de la polémique, le coup de grâce à M. Sartre et à ses acolytes[21] » : les ponts sont bien rompus avec son ancien professeur. Kanapa écrit ainsi, faisant référence au « troisième parti » que Sartre veut promouvoir : « Il n’y a pas trois partis dans la lutte de l’homme avec son histoire : il y en a deux. On est dedans ou dehors, pour ou contre, pour demain ou pour hier, pour les hommes ou pour les mots, pour la libération ou pour la mystification. » Et plus loin : « C’est qu’il n’y a pas de philosophie pure. […] Il n’y a que des philosophes en chair et en os qui vivent, parlent et prêchent. C’est que toute philosophie a ses conséquences terriblement présentes, réelles, dont le philosophe est responsable. »

Il fait très vite valoir son tempérament ferme et son enthousiasme militant pour travailler dans le secteur intellectuel du parti communiste, sous la houlette de Laurent Casanova, proche collaborateur de Thorez chargé entre autres de l’activité du Parti parmi les intellectuels.

Casanova est un homme autoritaire, parfois hautain et distant, intellectuel brillant et d’une grande culture, docteur en droit, qui deviendra un dirigeant de premier plan du PCF jusqu’à son éviction en 1961. Il a rejoint le Parti avant guerre, sous l’influence de son épouse, Danielle Casanova, dirigeante de la jeunesse communiste qui sera assassinée à Auschwitz. Danielle Casanova est devenue une icône, une légende, un genre de Jeanne d’Arc communiste, donnant son nom à d’innombrables avenues de la banlieue rouge, et son mari hérite pour une part de ce prestige. Il mise gros sur Kanapa, dont il apprécie le caractère entier, la relative raideur morale, l’ironie acérée, le style vigoureux, la rigueur intellectuelle parfois cassante, et l’indéfectible esprit de parti assorti d’un certain sectarisme théorique.

Kanapa avait le projet de lancer une revue théorique et culturelle, ouverte à des auteurs extérieurs au Parti : quelque chose de plus populaire et plus militant que La Pensée à laquelle il collaborait, mais avec un esprit voisin, la même volonté de gagner au Parti des secteurs du monde intellectuel de gauche. Mais en avril 1948, les Cahiers du communisme exposent :

« Comme le remarquait déjà Maurice Thorez […], « le déchaînement des attaques réactionnaires s’accompagne toujours d’une violente offensive idéologique. » Devant le Comité Central réuni en septembre 1947, Étienne Fajonrappelait, qu’en conséquence, il y avait nécessité impérieuse à mener une « bataille idéologique incessante contre la réaction ». »

En conséquence, il est annoncé que « pour répandre et pousser plus avant […] notre propre doctrine, nos propres raisons et nos propres explications – une nouvelle revue va voir le jour, dans le courant du mois de mai. » Cette « revue philosophique », dont le principe avait été adopté par le le Secrétariat du Parti le 1er mars sur proposition de Laurent Casanova, c’est la Nouvelle critique. La même réunion du Secrétariat s’était penchée sur les difficultés générales de la presse communiste. C’est sans doute pour cela que la parution de la nouvelle revue sera retardée par rapport à cette annonce : elle attendra encore quelques mois, son premier numéro paraissant en décembre. Sa présentation dans les Cahiers du communisme précise :

« Son contenu sera varié et combatif ; son but sera le renforcement de notre front idéologique.  […] La Nouvelle Critique ne sera pas une revue destinée aux seuls intellectuels ; elle s’adressera aussi bien à tous les militants désireux de parfaire leur éducation idéologique, de se mettre au courant de l’état présent de la bataille idéologique […]. La Nouvelle Critique ne s’adressera pas aux seuls militants communistes, mais aussi à tous les esprits honnêtes de notre pays, chaque jour plus nombreux, chaque jour plus révoltés par l’audace d’une réaction qui bafoue la Résistance et les résistants, menace notre indépendance nationale, viole les lois de la plus élémentaire démocratie. »

C’est cette nouvelle revue conçue comme un instrument d’une lutte idéologique sans concession, que Laurent Casanova charge Jean Kanapa d’animer : dix ans durant, il s’attellera à cette tâche avec zèle. On entre alors dans la Guerre froide, et il importe que sur le front des idées comme sur le terrain plus concret des luttes politiques et sociales, les communistes soient à la hauteur. Ce sera le rôle dévolu à cette revue du marxisme militant et à son jeune rédacteur en chef.

Dès son premier numéro, c’est bien une revue de Guerre froide qui se donne à lire. L’éditorial rédigé par Kanapa est à cet égard exemplaire. Il taille dans le vif. On en a extrait plus haut une formule. Ce n’était qu’un détail, significatif mais non essentiel du texte dans son ensemble. Le rédacteur en chef donne libre cours à sa violence verbale dans l’exposé de ses certitudes, présentées comme autant d’évidences, pour les besoins de la « bataille idéologique incessante » qu’il convient de mener, à la fois contre la pensée réactionnaire et pour la diffusion du marxisme.

Il y aurait pour Kanapa une « grave erreur d’appréciation » à en conclure que la revue « ne s’adresse qu’aux seuls intellectuels marxistes, voire de façon plus générale, au seul prolétariat en lutte. » Cette manière de dire que le prolétariat en lutte serait une catégorie généralisant celle d’intellectuels marxistes est en elle-même un programme : pour l’auteur, les intellectuels marxistes, ce sont les communistes, c’est-à-dire l’avant-garde du prolétariat, et non simplement les marxistes qui exercent des professions ou des fonctions intellectuelles.

Les hommes honnêtes

La revue, est-il exposé, s’adresse donc aux « hommes honnêtes » – la formule est de Laurent Casanova – qui peuvent s’allier avec le « prolétariat français » pour le combat dans sa « revendication d’ensemble ». Et cette revendication d’ensemble, en cette fin 1948 porte selon l’éditorial un nom, c’est « l’indépendance nationale ». Le parti communiste raisonne dans la foulée des combats de la Résistance, dont les luttes du jour seraient « comme le prolongement ». Le thème qu’il mobilise est celui selon lequel, depuis son éviction du gouvernement, la France ferait l’objet d’une tentative quasi coloniale de la part des États-Unis, dont le Plan Marshall serait l’instrument, et dont les effets seraient l’invasion culturelle, économique et morale d’un impérialisme guerrier, dont la domination de la France serait un marchepied pour engager la guerre contre l’Union soviétique.

C’est là la petite musique qui résonne en fanfare dans tout le texte de présentation de la revue, qui s’étire sur dix-huit pages. C’est dans ce combat pour l’indépendance que le prolétariat « se trouve spontanément des alliés dont la fermeté est à la mesure de leur sincérité et qui jettent dans son combat patriotique quotidien le poids de leur talent, de leur solidarité, et surtout de leur honnêteté. » Dès la grande grève des mineurs de 1947, « une foule déjà imposante d’hommes honnêtes, républicains, démocrates et patriotes, comprit que la condition de la défense de la démocratie et de l’indépendance nationale était, sur ces points, l’alliance sincère avec le prolétariat, seule classe porteuse aujourd’hui de ces valeurs.»

Les mots « honnête » ou « honnêteté » reviennent vingt fois dans le texte. Ils constituent le véritable fil rouge de ce qui permet la fameuse alliance recherchée – et donc le lectorat visé par la nouvelle revue du marxisme militant. De la part des catégories sociales intermédiaires, de la part des intellectuels, ne pas s’allier avec le prolétariat est en somme une manifestation de malhonnêteté. Quant aux « hommes honnêtes » :

« Leur détermination se voit aujourd’hui renforcée par l’enseignement qu’ils peuvent tirer de la grande grève des mineurs; ils constatent en effet que ces travailleurs luttèrent pour sauvegarder les conquêtes sociales et nationales qu’ils ont remportées, pour empêcher que les nationalisations ne deviennent la jouissance d’un capitalisme d’État au service des trusts français, tout prêts à les abandonner demain aux trusts étrangers. Ils constatent que, contre le bloc sans fissure des travailleurs résolus – et ceci malgré une scission syndicale imposée de l’extérieur –, un gouvernement non-représentatif a employé des procédés de terreur policière et militaire qui évoquent ceux du fascisme. »

Ce dernier point n’est pas un détail. Les Compagnies républicaines de sécurité nouvellement créées, les CRS, sous l’autorité du ministre de l’Intérieur socialiste Jules Moch, avaient en effet tiré sur les grévistes, et l’on avait vu sur les murs des villes du bassin minier apparaître ce slogan qui reviendra sous forme de folklore vingt et un ans plus tard : « CRS = SS ». Mais ceux qui, en 1947, écrivaient cela sur les murs sortaient de la nuit de l’Occupation et avaient pour la plupart connu la répression sauvage des grèves de 1941. Il est difficile de comprendre l’esprit de la Guerre froide qui débute alors si l’on oublie sa proximité avec la guerre mondiale qui vient de s’achever. La mémoire est vive de l’Occupation, de l’arrivée triomphante des armées alliées à Paris, des combats de la Résistance et de ses martyrs, dont chaque camp tient la comptabilité, des échos de Stalingrad et de la marche de l’Armée rouge sur Berlin, de l’épuration, à la fois violente et incomplète, et aussi d’Hiroshima et de Nagasaki. Cette mémoire immédiate compose un cocktail idéologique explosif qui donne leur caractère aux rhétoriques de la période.

Ce qui domine dans l’esprit des communistes, avec la question de l’indépendance et comme en corollaire avec elle, c’est celle des risques de guerre. La « lutte pour la Paix » sera pour toute la période absolument centrale dans l’ethos communiste, et ce d’autant plus que la nouvelle guerre qui risque de survenir, celle que préparent selon les communistes les États-Unis, c’est la guerre contre l’Union soviétique.

Ainsi, les « hommes honnêtes » sont-ils mobilisés par « la défense conjointe de la Résistance et de la Paix. » L’éditorialiste de la Revue du marxisme militant l’explique ainsi par une formule où s’exprime son art de la synthèse : « C’est que la réhabilitation des traîtres et la préparation d’une guerre antinationale sont une seule et même chose, et qu’elles soulèvent d’une même indignation tous les patriotes. » Avec ces « hommes honnêtes », et pour favoriser leur union avec la classe ouvrière, la Nouvelle critique se veut donc un lieu de dialogue. Ce dialogue, les communistes « souhaitent le voir se poursuivre, s’approfondir – s’affermir dans la reconnaissance de la nécessité d’une authentique fraternité d’armes de tous ceux qui, communistes ou non communistes, se rangent dans le camp démocratique et anti-impérialiste. »

Ces considérations politiques pourraient sembler éloignées de l’idée de marxisme militant qui est la raison d’être de la revue. L’éditorial y vient :

« Exactement de la même façon que les jugements politiques et l’action politique du Parti Communiste Français sont en vérité recevables par tout individu honnête, c’est-à-dire qui, sans préjugés de classe et sans aveuglement volontaire, accepte d’ouvrir les yeux et de reconnaître les faits et la leçon de ces faits, exactement de la même façon l’appréciation et l’explication que donne la critique marxiste de la situation idéologique actuelle et des œuvres (de tous genres) nées en son sein doivent être recevables et admissibles pour tout esprit honnête et sincère. »

Mais il faut bien à un moment où à un autre préciser ce que c’est que cette « honnêteté » si sollicitée. Le développement consacré à cette définition est riche de signification : « L’honnêteté intellectuelle n’est pas pour nous un brevet assez vague que nous décernerions selon les besoins de la cause. » Elle est à chercher dans « la volonté délibérée et constante de ne pas tricher avec la marche ascendante des masses, […] avec les besoins, les raisons et les exigences de cette marche. » Ainsi, le fameux « honnête homme » est-il « celui qui reconnaît et qui se détermine en fonction de la vérité que constitue la progression historique des masses laborieuses nationales en lutte pour l’émancipation économique, sociale, politique et idéologique ». Et si « il faut beaucoup plus que la reconnaissance de cette vérité pour être marxiste ; il n’en faut pas plus pour être un honnête homme. » L’éditorialiste a beau citer des cas (Vercors ou Julien Benda parmi d’autres), on voit que la marge est étroite entre être « un honnête homme » et être tout simplement au minimum un compagnon de route du parti communiste, seule force politique ou idéologique à se référer comme à un fait à cette « marche ascendante des masses » que sa vision du marxisme lui fait précisément prendre comme telle.

Casanova, souvent paraphrasé par le texte, y est également souvent et longuement cité. Une de ces citations[22] est très instructive :

« L’une des habiletés courantes des idéologues de la réaction – lorsqu’ils s’adressent à des intellectuels qu’ils savent honnêtes – consiste à s’efforcer d’obtenir d’eux qu’ils se détournent de l’expérience pratique vécue par le peuple et des leçons que cette expérience enseigne. Or, ce qui constitue la racine même de cette solution que les communistes donnent des problèmes idéologiques, c’est cette constatation que les fils de notre peuple ont répondu par avance et préalablement à tout débat de caractère philosophique à la question posée sur la qualité d’homme qui convient à notre temps. »

« Préalablement à tout débat de caractère philosophique » : c’est dans le texte que cette formule est soulignée. Ce qu’il évoque, c’est ainsi, quant à la morale, un genre de marxisme spontané des « masses ». Il poursuit :

« Non seulement cette constatation […] règle tous les faux problèmes de l’ »engagement », mais encore, à partir de l’expérience pratique vécue par le peuple, il est possible de définir un certain nombre de valeurs morales propres à notre temps et à notre pays. Et ceci ne vaut pas seulement pour les valeurs morales, mais aussi pour les valeurs culturelles. »

On note au passage la manière dont sont évoqués les « faux problèmes » de l’engagement, de même qu’avait été évoquée plus haut la question de la responsabilité : ce sont les thèmes que le marxisme militant entend disputer à l’existentialisme triomphant de la période, en leur donnant une interprétation « matérialiste ». Au-delà de l’analyse, qui peut sembler rétrospectivement bien optimiste, ce dont il s’agit est de lutte idéologique, et même théorique. La Nouvelle critique, sous la houlette de Kanapa, sera le porte-voix de ces conceptions de Casanova.

Ce qui les gêne

Le style de la revue sera marqué d’une certaine raideur tranchante, à la limite de la superbe méprisante à l’égard de tout ce qui s’écarte de ses conceptions. Le souci d’amener au marxisme et au communisme les « honnêtes hommes » sera limité par la définition donnée de ce public : en gros, un public convaincu sur l’essentiel, et auquel il ne reste qu’un pas à franchir, comme des dizaines de milliers de gens l’ont fait au cours des trois années précédentes. Une démarche en quelque sorte opposée, mais peut-être en un sens complémentaire, à celle de La Pensée.

« La Nouvelle critique, annonce-t-on ainsi, ne passera donc pas son temps à courir après l’originalité, le bizarre, l’étrange, le surprenant à tout prix. Elle ne se complaira pas dans la délectation morose du malsain ; elle prise fort, au contraire, la santé de l’esprit. [Elle] ne se sent pas le besoin de faire, comme les idéologues décadents en mal d’originalité et de gloriole, de tapageurs manifestes d’écoles, contre-manifestes et professions de (mauvaise) foi. Nous avons notre Manifeste; il est vieux de cent ans, mais il a pour lui la jeunesse de l’avenir. Et la vérité du présent. Ce qui gêne au plus haut point les modernes marchands de soupe idéologique. »

Tout est dit de cette posture dans le passage suivant sur ce qui gêne le plus dans le marxisme, le seul, le vrai marxisme, celui dont le parti communiste est le porteur exclusif et légitime, ces « marchands de soupe idéologique » qui semblent constituer un spectre si large que la cible de la revue, le camp de « l’homme honnête », s’en trouve drastiquement diminuée :

« Oui, il les gêne que le marxisme soit […] une doctrine militante, et non un matériel de spéculations désintéressées, un catalogue de références mortes sur quoi l’on puisse bâtir les échafaudages conceptuels les plus gratuits. Il les gêne surtout que le marxisme soit une doctrine conquérante. Que ne peuvent-ils biffer d’un trait de plume l’existence et les victoires de l’Union Soviétique, la lutte et les succès du mouvement ouvrier animé par le marxisme dans le monde entier ! Il les gêne que le marxisme ne meure pas avec Marx, mais qu’on ne puisse aujourd’hui revendiquer le titre de marxiste sans se réclamer aussi de Lénine et de Staline, sans compter aussi avec l’immense apport théorique du léninisme et du stalinisme à la doctrine de Marx-Engels. À la rigueur, ils accueilleraient bien Marx (et surtout « le jeune Marx », comme ils disent), voire Engels ; mais fi de Lénine ! Certain, plus habile, adopte quand même Lénine, mais n’entend point prononcer le nom de Staline. »

C’est ici que s’insère la formule déjà citée sur « l’épithète enthousiasmante de « stalinien » ». Et c’est ici qu’apparaît en pleine lumière le fait que l’ennemi, si c’est bien sûr l’impérialisme fauteur de guerre et ennemi de l’indépendance nationale, si c’est bien sûr les « trusts » capitalistes, c’est aussi, et c’est peut-être pour la revue d’abord et surtout, les intellectuels de la gauche non communiste, surtout s’ils se réclament eux-mêmes du marxisme ou tentent de l’adapter à leurs propres convictions et conceptions théoriques : dès lors qu’ils sont sceptiques sur la politique soviétique, dès lors qu’ils ne considèrent pas les communistes comme l’avant-garde de la classe ouvrière, ils sont des faussaires à dénoncer. On en a vu des exemples plus haut.

L’idéologie réactionnaire, pour la Nouvelle critique, repose sur le mensonge, « qui n’est que l’expression de son irrémédiable déchéance. » Et si cette idéologie est bien partagée, ce sont des socialistes ou des intellectuels de gauche qui en sont les principaux porteurs :

« Les idéologues de la réaction mentent purement et simplement. Au mensonge de Daniel Mayer chantant les vertus autonomistes de Force Ouvrière pendant qu’il verse à cette officine quarante millions, répond le mensonge de Paulhan assimilant frauduleusement Romain Rolland à Jouhandeau. Au mensonge de Jules Moch accusant les grévistes d’être des agents du Kominform dans le même temps que son domestique préféré Jouhaux prend les ordres de Marshall devant une table bien garnie, répond le mensonge innombrable des Merleau-Ponty, des Nadeau, des Estienne, des Caillois, des Rémy et des Raymond Aron, réinventant éternellement les Mystères du Kremlin. »

L’éditorialiste insiste sur le fait que c’est bien de « mensonges » qu’il parle, et pas d’analyses faussées par l’illusion. C’est un jugement moral qu’il porte, et qu’il porte avec une violence verbale qui exclut tout échange : il n’y a là aucune ouverture à la discussion, à l’argumentation théorique :

« Nous parlons de mensonge et non de mystification. Car si la mystification est la déformation idéologique inconsciente de la réalité, les porte-parole de la réaction déchue […] se sont fait une règle du truquage délibéré de la vérité. Tous ces hommes, Moch et David Rousset, Truman et François Mauriac, Bidault et Jean-Paul Sartre, Blum et André Malraux, et tous ceux-là, écrivains, journalistes, qui se mettent avec plus ou moins de cynisme à la remorque des intérêts des industriels américains, tous ces hommes ne sont pas de pauvres petits individus bernés par une idéologie qu’ils subiraient malgré eux […]. Ils ne sont pas les instruments inconscients de la grande peur capitaliste, les jouets malheureux de contradictions objectives dont ils n’apercevraient ni le mécanisme caché, ni les obscures racines. […] Les ordres qu’ils exécutent leur sont clairs, les intentions qu’ils servent leur sont connues. Ils ne sont pas mystifiés le moins du monde. Ils mentent. Et savent qu’ils mentent. Et mentent parce qu’ils savent leurs mensonges utiles à leurs maîtres. »

Cet éditorial fait masse commune des intellectuels et des politiques, des socialistes et des gaullistes, des existentialistes et des marxistes non orthodoxes, et l’annonce est claire : la Nouvelle critique « les dénoncera tous impitoyablement ». Elle montrera « que les constructions « théoriques » des penseurs à la mode ne relèvent point de l’esprit de principe, mais de la nécessité pour la réaction de se couvrir d’un paravent, d’une excuse. » Il est ajouté que le même principe vaudra en matière de critique littéraire et artistique.

« Que pensez-vous de Jules Moch ? »

Dès le premier numéro, ce programme commence à être mis en œuvre. On y trouve en particulier un véritable réquisitoire de Jean-Toussaint Desanti contre celui qui avait été naguère l’un de ses maîtres à penser, Maurice Merleau-Ponty : Le philosophe et le prolétaire[23]. Comme Kanapa, Desanti brûle ses vaisseaux.

L’itinéraire de Desanti est particulièrement significatif de celui de bien des « marxistes militants » de cette époque. Né en 1914, normalien en 1935, s’il fréquente durant ses études des milieux marxistes et lit Marx et Lénine, c’est d’abord vers d’autres horizons que se dirige sa formation intellectuelle : la logique, vers laquelle l’oriente Jean Cavaillès et la phénoménologie à laquelle l’initie Maurice Merleau-Ponty. C’est dans la Résistance qu’il adhère, en 1943, au parti communiste. Son entrée dans le marxisme à la Libération est liée à son recrutement à la Nouvelle critique, alors qu’en tant que philosophe il travaillait toujours aux questions de la logique et des mathématiques – auxquelles il reviendra après une sorte de parenthèse de dix ans.

L’article n’est pas exclusivement dirigé contre Merleau-Ponty[24], mais à travers lui, contre les philosophes qui contestent le « primat de la pratique », et singulièrement de la pratique politique, sur la pure abstraction philosophique. Il s’agit d’une critique de l’inaction, particulièrement dommageable de la part d’auteurs qui se réclament parfois, plus ou moins, sinon de Marx d’un certain Marx, le « jeune » Marx, dont Desanti dit que pour eux, il aurait en un sens cessé d’être marxiste, c’est-à-dire fidèle à lui-même, en écrivant le Manifeste du parti communiste :

« Ils sont pleins de bonnes intentions : ils ne « demandent pas mieux que d’être marxistes » […] Mais il y a ces satanés communistes, cette satanée Union Soviétique, qui viennent tout gâcher et leur donner mauvaise conscience. Et alors, comment faire pour être d’accord jusqu’au bout ? Ils veulent bien être marxistes : mais il leur faut un marxisme sur mesure, dans lequel ils puissent s’installer et jouir en paix de leurs propres pensées. Que les communistes viennent les tirer de leur sommeil par des questions précises (« Que pensez-vous de Jules Moch ? Que pensez-vous de la grève des mineurs ? ») et les voici qui fuient d’un air effrayé. »

Par sa manière d’aborder la critique philosophique à travers la question politique, Desanti apparente sa démarche à celle du Politzer de La fin d’une parade philosophique, ou du Nizan de Les chiens de garde. Pour lui, les préoccupations de Merleau-Ponty « signent l’acte d’abdication d’un intellectuel face au monde d’aujourd’hui et aux actes que ce monde attend. » À ces préoccupations, il oppose l’analyse politique de la réalité, spontanément assimilée par la classe ouvrière : « La situation qui paraît si confuse à M. Merleau-Ponty, apparaît en revanche fort claire au prolétariat ; sa lutte revendicative a, objectivement, un sens […] à la fois national et universel. La grève héroïque des mineurs en est un exemple éclatant. »

On ne saurait mieux décrire la conception communiste d’une philosophie de parti : « La vérité est que bien des intellectuels venus de la bourgeoisie, ayant lu Marx un peu tard, ne reconnaissent pas aujourd’hui le prolétariat. Ils en gardent une vue abstraite. » Ils ne considèrent autrement dit que « la notion de prolétariat », et non le prolétariat bien réel qui agit devant eux. « Or il se trouve que le prolétariat réel n’est pas conforme à cette notion qu’ils en ont. Le prolétariat a lutté et forgé comme il a pu, à travers la lutte, les instruments de cette lutte, les syndicats, les partis communistes. » C’est ainsi à travers un genre de leçon de politique que Desanti entend donc administrer à Merleau-Ponty une leçon de philosophie, sollicitant pour cela la manière dont Merleau-Ponty lui-même évoque les questions politiques. C’est sa manière, sobre et calme, au pire ironique, de s’inscrire dans le projet de la Nouvelle critique d’un marxisme militant.

*

[Article suivant : Le savant et la simple ouvrière]

Notes

[1]Lénine, Lettres sur la tactique (1917), citant Engels, Lettre à Sorge, 29 novembre 1886.

[2]« Les philosophes n’ont fait qu’interpréter diversement le monde, ce qui importe, c’est de le transformer. » (traduction de Gilbert Badia, dansKarl Marx et Friedrich Engels, L’idéologie allemande, Éditions sociales, 1976, et Études philosophiques, idem).

[3]Sur Jean Kanapa, voir Gérard Streiff : Jean Kanapa, 1921-1978 – Une histoire singulière du PCF (L’Harmattan, 2001) et Le Puzzle Kanapa, La Déviation, 2021.

[4]Né en 1905. Instituteur, ancien résistant, député, membre du Comité central, membre de la direction des Cahiers du communisme, Signor était connu pour son hostilité au parti socialiste, ce qui se traduit dans son article.

[5]Lénine, reprenant une formule de Kautsky, avait intitulé l’une de ses brochures, populaire parmi les communistes, Les trois sources et les trois parties constitutives du marxisme.

[6]Il s’agit de Jean Suret-Canale, n’utilisant à cette époque qu’une partie de son patronyme. Né en 1921, ancien résistant il est alors jeune agrégé de géographie et professeur au lycée de Dakar. Il deviendra plus tard un africaniste reconnu et sera un temps membre du Comité central du PCF.

[7]Ancien surréaliste, sociologue, exclu du PCF en 1928, animateur ou militant depuis les années 1930 de diverses mouvances d’orientation trotskiste.

[8]Éditions Marcel Rivière, 1947.

[9]À noter que dans la seconde édition de son livre, Pierre Naville publie en annexe une longue et élogieuse étude initialement parue en 1946, sur le travail psychologique de Politzer,

[10]Canale évoque ici les « cocktails Joliot-Curie », expression démarquée des célèbres « cocktails Molotov ». Il s’agit de bouteilles incendiaires sans mèche, mises au point pat Joliot en 1944.

[11]Georges Cogniot, Le dixième anniversaire de l’Histoire du Parti communiste (bolchévik) de l’URSS et nos problèmes, La Pensée n°22, janvier-février 1949. Cogniot évoque dans son article le livre comme étant de Staline, bien qu’il soit présenté comme l’œuvre collective d’une commission de travail.

[12]Il écrira peu après : « J’ai conscience de n’avoir bien compris celles de la physique qu’à partir du moment où j’ai eu connaissance des idées fondamentales du matérialisme dialectique » (La Pensée, 1947, n°12)

[13]Voir article suivant

[14]On pourra lire dix ans plus tard dans la Nouvelle critique que ce livre aurait en outre été traduit en quarante-cinq langues…

[15]Jean Kanapa, Henri Lefebvre ou la philosophie vivante, La Pensée, n°15, nov.-déc. 1947.

[16]La Nef, 1959. Réédition Economica, 2008.

[17]L’autre est le recueil Contribution à l’esthétique (Éditions sociales, 1953).

[18]En évoquant ce débat, Kanapa insiste sur le caractère extraordinaire que revêt pour lui le fait qu’il ait pu avoir lieu au moment où la guerre faisait rage et où l’Union soviétique était dans son ensemble sujette aux difficultés et aux privations les plus terribles.

[19]Il sera publié en 2002 par les éditions Economica. Logique formelle, logique dialectique sera réédité par les Éditions sociales en 1982, avec une nouvelle préface de l’auteur. Elles publieront en outre en 1986 un nouvel ouvrage de Lefebvre, Le retour de la dialectique.

[20]Voir article suivant

[21]Guy Leclerc, L’existentialisme n’est pas un humanisme, rubrique « Polémiques » de La Pensée, n°16, janvier-février 1948.

[22]Tirées de son rapport au congrès de Strasbourg, le XIe Congrès du PCF, en juin 1947, dont on a cité plus haut le rapport de Maurice Thorez.

[23]Cet article, signé comme tous ses autres de la même période Jean Desanti, a été repris dans un volume édité aux PUF en 2008 qui, sous le titre Une pensée captive, reprend, avec une préface de Maurice Caveing et diverses annexes ou notes complémentaires, tous les articles publiés par l’auteur dans la Nouvelle critique de 1948 à 1956, date à laquelle il met fin à sa collaboration à la revue.

[24]Il y reviendra sept ans plus tard de manière circonstanciée et plus théorique dans une contribution, Retour à Berkeley, dans ouvrage collectif, Roger Garaudy, Georges Cogniot, Maurice Caveing, Jean-Toussaint Desanti, Jean Kanapa, Victor Leduc et Henri Lefebvre, avec une lettre de Georg Lukacs,  Mésaventures de l’anti-marxisme – Les malheurs de M. Merleau-Ponty.

1 juillet 2026

Un « marxisme militant » à la Libération (1) 

Dans une série de trois articles précédemment parus dans Contretemps, Laurent Lévy a dressé le portrait du « marxisme du PCF » à l’époque de sa déstalinisation. Dans les deux articles qui suivent, il propose les éléments d’un « prequel » à cette histoire en donnant à voir le genre de marxisme qui régnait dans ce parti à la Libération, à l’époque du stalinisme triomphant.

Ce premier article évoque la conception très politique du marxisme au PCF dans les années 1944-1948. Le second, Le savant et la simple ouvrière, l’illustrera par un cas particulier, la théorie des « deux sciences » qui se déploie de 1949 à 1951.

L’éthique de « l’Homme communiste »

Prenant la suite des Cahiers du bolchevisme, revue fondée en 1924 et dont la publication avait été interrompue en 1942, les Cahiers du communisme voient le jour dès 1944, avec une première livraison datée « premier trimestre 1944 », antérieure à « l’insurrection nationale » qu’envisagent alors les communistes. La question du marxisme est abordée dans un article de Jacques Duclos.

Duclos, s’il fut toute sa vie un « dirigeant éminent du PCF » ainsi que l’indique sa pierre tombale dans le carré du parti communiste au Père Lachaise, n’a jamais été théoricien. Il était plutôt un orateur et un propagandiste, en plus d’être un homme d’appareil fidèle, discipliné et efficace. Ce qu’il dit ici du marxisme est à cet égard caractéristique.

En 1944, il est un dirigeant strictement politique, en lien avec les organisations de base du Parti. Le fait qu’il mobilise des considérations « philosophiques » à l’heure précise où les communistes entendent préparer « l’insurrection nationale » peut sembler, avec le recul, quelque peu étrange ; c’est en réalité un aspect central de ce qui peut, pour les communistes, mobiliser au mieux les militants dans ce moment de tous les dangers.

Dans un paragraphe de son article intitulé « Le Parti, école de courage », il cite un long extrait du livre de Marx La lutte des classes en France (ce qui indique que, changeant pourtant régulièrement de « planque », parfois dans l’urgence, il juge utile de garder avec lui ce genre de livres interdits…)Il définit « l’Homme communiste » dont traite son article d’abord sur des considérations morales : « Les hommes qui sont venus prendre place dans les rangs de notre Parti, qu’ils soient ouvriers, paysans ou intellectuels, ont vécu et vivent dans une ambiance d’honnêteté politique, de courage, d’action, et d’émulation fraternelle qui les a marqués de son empreinte. » Il en vient ensuite à ce qui selon lui le caractérise ; et c’est là que le marxisme, la « doctrine » va trouver sa place. Il commence par affirmer :

« Les ennemis du Parti [...] essayent d’expliquer [la] fidélité des communistes à leur Parti, à leur doctrine, à leurs dirigeants par une sorte d’anéantissement de toute personnalité par une obéissance aveugle. Rien de plus faux […]. Notre Parti, fondé sur une base scientifique, le marxisme-léninisme, n’est pas un Parti de "suivisme". Il n’est pas un Parti de discussions creuses et stériles détachées de la vie et des tâches de l’heure, il est le Parti de l’approfondissement et de l’enrichissement doctrinal au contact de la vie et dans l’action. »

Ce texte s’adresse à des militantes et militants sur le point de déclencher l’insurrection. Il faut leur donner les moyens, dans leurs rapports avec leurs camarades de combat et pour les recruter, de leur faire comprendre en quoi les communistes sont différents et irremplaçables – et de s’en persuader eux-mêmes. Et ce qui les distingue, ce n’est pas seulement leur courage physique dans la lutte, c’est le fait d’être guidés par une « théorie scientifique », le marxisme-léninisme. Duclos évoque ainsi « de grands intellectuels, honneur et fierté, de notre Parti, qui avouent avoir trouvé dans la doctrine marxiste-léniniste des éléments de connaissance plus approfondis de certains aspects de leur travail scientifique », et soutient que « grâce à cette doctrine des travailleurs sont devenus de magnifiques conducteurs d’hommes, capables de trouver seuls, au milieu des difficultés, la voie à suivre pour défendre les intérêts du peuple. »

Il cite longuement un extrait de l’Histoire du Parti communiste (bolchevik) de l’URSS, ouvrage soviétique sur lequel on reviendra, qui lui aussi l’accompagne donc dans ses déplacements de planque en planque : « Ce qui fait la force de la théorie marxiste-léniniste, dit cet extrait, c’est qu’elle permet au Parti de s’orienter dans une situation donnée, de comprendre la liaison interne des événements au milieu desquels il se trouve, de prévoir la marche des événements. » On ne peut en aucun cas, « considérer la théorie marxiste-léniniste comme un recueil de dogmes, comme un catéchisme, comme un Credo et les marxistes comme des pédants farcis de textes. » Duclos tire enfin du livre cette formule empruntée sans le dire à Lénine, citant lui-même Engels[1] : « La théorie marxiste-léniniste n’est pas un dogme, mais un guide pour l’action. » Cette dernière phrase, fait partie de ces formules presque rituelles dans le discours communiste, dès qu’il s’agit de théorie. Bien souvent, elle est utilisée pour dire : les marxistes ne sont pas là pour ratiociner les questions théoriques, mais pour agir ; c’est d’abord à cela que doit servir leur théorie.

Tel est aussi l’usage fait, en en déformant et le texte et la portée, de la fameuse onzième thèse sur Feuerbach[2] de Marx ainsi reformulée : « La théorie matérialiste, a dit Marx, ne peut se borner à expliquer le monde, elle doit encore le transformer » On est assez loin de la marxologie savante avec cette formulation. Là où Marx évoquait, non « la théorie matérialiste » mais le travail effectif des philosophes classiques, pour mettre en évidence ses limites, entraînant l’obligation de faire autre chose que de la philosophie, Duclos assigne à « la théorie matérialiste » elle-même la fonction de transformer le monde. Cela serait, à prendre la formule au pied de la lettre, bien peu matérialiste. Mais ce qu’évoque Duclos, sous le nom de « théorie matérialiste » utilisée comme synonyme de « marxisme », ce n’est en réalité pas à proprement parler la théorie : c’est le communisme, en tant que pratique militante révolutionnaire.

« Tous adversaires du marxisme »

« Le véritable marxiste […] ne se juge marxiste qu’à partir du moment où il lui semble pouvoir mériter l’épithète enthousiasmante de "stalinien". » C’est dans l’éditorial, non signé, du premier numéro de La Nouvelle critique, revue que lance le parti communiste français en décembre 1948, que l’on trouve cette sentence définitive. Son auteur est le jeune philosophe communiste Jean Kanapa[3], son premier rédacteur en chef. La formule détonnerait aujourd’hui ; mais en 1948, pour un homme comme Kanapa, le nom de Staline est simplement celui du dirigeant de fait du mouvement communiste international, l’incarnation du combat dont il est depuis deux ou trois ans un militant dévoué et intransigeant. Être « stalinien », pour lui comme pour tous ses camarades, c’est ni plus ni moins être communiste.

Ce que dit ce passage de l’éditorial, en d’autres termes, est que l’on ne peut se dire marxiste que si l’on est communiste, si l’on est militant du parti communiste. Encore cela n’est-il pas tout : il faut « pouvoir mériter » cette épithète. Être communiste, pour beaucoup de militants, et singulièrement pour Kanapa, cela n’est pas seulement être membre du parti communiste : c’est en outre le fruit d’un effort permanent pour être digne de cet engagement ; on doit s’efforcer d’êtrevraiment communiste : il s’agit d’un engagement existentiel, qui comporte au moins deux aspects indissociables, de comportement et d’étude.

Si le marxisme ne s’identifie pas au communisme et même si c’est souvent le cas, il en est un élément essentiel. Les communistes doivent donc veiller à la stricte orthodoxie doctrinale et sont toujours tentés de voir derrière toute référence hors de leurs rangs à Marx ou au marxisme une tentative révisionniste : puisqu’on ne peut être marxiste sans être communiste, c’est nécessairement sur des déformations, des révisions ou des trahisons du marxisme que s’appuient ceux qui prétendent s’en réclamer en dehors du Parti. Or, le parti communiste n’a pourtant jamais été le seul à le faire. Le marxisme, qui est le fond commun du mouvement socialiste en général, n’a par exemple pas été explicitement abandonné par la SFIO, et est revendiqué par divers auteurs, personnalités et courants de gauche.

En septembre 1946, les Cahiers du communisme publient un article relatif au congrès de la SFIO où s’opposaient le courant incarné par Léon Blum et celui, se réclamant explicitement du marxisme, animé par Guy Mollet, qui deviendra à cette occasion le leader du parti. Cet article, signé par Alain Signor[4] n’est pas centré sur les débats politiques de ce congrès. Intitulé Après le congrès socialiste, il porte pour sous-titre Tous adversaires du marxisme. Évoquant les débats doctrinaux internes du parti socialiste, l’auteur ironise : « Seuls des naïfs pouvaient penser que le congrès socialiste donnerait le spectacle d’une discussion doctrinale sérieuse [et que] la théorie marxiste présiderait désormais aux destinées de la SFIO. » Il affirme :

« Les socialistes de la base réfléchiront sans aucun doute au fait qu’adversaires et soi-disant partisans du marxisme aient pu s’accorder sur une motion finale. Le simple bon sens les conduira à la conclusion que la querelle doctrinale qu’ils avaient prise au sérieux n’était qu’une querelle de mots entre dirigeants, une mise en scène destinée à leur cacher l’abandon de la doctrine de Marx par les uns comme par les autres. »

Parlant plus spécialement des thèses défendues en la matière par Blum, il considère qu’il « s’est livré à une attaque en règle des fondements mêmes du marxisme […] en accumulant des contre-vérités criantes », auxquelles ses contradicteurs n’auraient pas répondu avec assez de vigueur. Alors même que dans son discours, Blum avait validé le principe d’une gestion loyale des intérêts de la bourgeoisie par la SFIO, ce n’est pas d’abord dans ses positions ou ses choix politiques que Signor voit son « révisionnisme », mais dans une question philosophique : son refus de reconnaître, aux côtés du « matérialisme historique » de Marx, un « matérialisme dialectique » que le leader socialiste attribue à Lénine et Staline.

Sous l’influence du courant « soi-disant » marxiste dirigé par Guy Mollet, la motion finale du congrès socialiste reconnaît pourtant les deux notions, ainsi que celle de « socialisme scientifique », mais c’est sans rejet explicite et argumenté des positions philosophiques de Blum. C’est là ce que dénonce le commentateur communiste : la simple résignation de Blum à cette motion finale lui semble prouver l’hypocrite hérésie théorique de cette dernière. « Tout se tient, affirme Signor ; en niant la connexion du matérialisme dialectique et du matérialisme historique, Blum tente de justifier ses appréciations réactionnaires sur celui-ci. » Les positions politiques de Blum sont considérées comme de simples conséquences de ses positions philosophiques :

« Comme tout s’enchaîne, Léon Blum se dresse d’avance contre un renversement des alliances, […] contre l’unité des forces démocratiques. » Son vote de la motion finale ferait ainsi rejaillir sur l’ensemble de la SFIO ce « révisionnisme ».

Blum avait lancé au cours du congrès à ses camarades : « Allez-vous faire dépendre le socialisme d’une philosophie ? » Pour les communistes, la question est en elle-même scandaleusement absurde. Le marxisme comporte selon eux, en bonne doctrine, trois « parties constitutives », philosophique, économique et politique[5], et elles sont indissociables. C’est le grand reproche qu’adresse donc Alain Signor à Guy Mollet : il ne prétend pas, au nom de son marxisme, réfuter les positions de Blum ; il affirme au contraire « qu’il ne saurait être institué un débat au fond pour la doctrine socialiste. » Mollet affirme : « les différences qui nous séparent sont moins sérieuses que tout ce qui nous unit », et récuse la « vieille querelle du socialisme idéaliste et du socialisme scientifique. » Pour les communistes :  

« On ne peut dire plus nettement que l’on est d’accord sur le fond réactionnaire des théories de Blum […]. Il n’y a pas et il ne saurait y avoir deux espèces de socialisme : un socialisme idéaliste et un socialisme scientifique. Il n’y en a qu’un, et ce socialisme c’est le socialisme scientifique. Tout le reste n’a rien à voir avec le socialisme. »

Ces polémiques pourraient paraître anecdotiques. On les évoque ici pour ce qui nous conduit de plain-pied dans la question des rapports existant alors, pour le PCF, entre le marxisme et la politique communiste : le cœur du désaccord avec les prises de position de Léon Blum apparaît comme une question philosophique : le marxisme repose-t-il sur le « matérialisme dialectique » ? Et le reproche fait à la majorité socialiste, qui répond pourtant positivement à cette question, est de ne pas assez dénoncer la réponse négative de Blum : le parti communiste se confère ainsi à lui-même le statut de seul gardien vigilant de la vérité du marxisme.

La violence de la critique du parti socialiste, et en particulier de Blum, ne fera que redoubler dans les années qui suivent ; on la retrouvera dans l’éditorial déjà cité de Jean Kanapa au premier numéro de La Nouvelle critique, alors que commence la Guerre froide – et que le socialiste Jules Moch a fait tirer sur les mineurs grévistes. Mais elle ne va pas sans paradoxe en 1946 : sur le plan politique en effet, communistes et socialistes sont alors alliés et siègent ensemble au gouvernement. Mieux : le PCF milite alors pour la construction d’un Parti Ouvrier Français (POF) par la fusion des deux organisations, et s’emploie même déjà à créer des sections locales de ce nouveau parti.

On peut donc s’étonner de ce qu’une défense trop modérée du « matérialisme dialectique » suffise à déclencher une telle charge. Bien sûr, celle-ci est assurément surdéterminée par la vivacité de certains désaccords, comme ceux qui se font jour au sein de la CGT où la minorité s’apprête, derrière Léon Jouhaux à fomenter la scission de Force Ouvrière. Sans doute certains débats internes au PCF, certaines nuances explicites ou implicites dans l’analyse politique à l’intérieur même de la direction trouvent-elles là l’occasion de se manifester. C’est ainsi qu’on lit dans cet article certaines formulations à propos des questions stratégiques peu compatibles avec les réflexions qu’exprimera deux mois plus tard Maurice Thorez, secrétaire général du Parti dans une interview donnée au Times de Londres.

Car contrairement à une idée volontiers admise, le PCF n’est pas, même en ces temps de stalinisme triomphant, un bloc homogène, et la présence d’un article dans la revue de son Comité central ne reflète pas nécessairement une opinion soupesée et approuvée par l’ensemble de la direction. Mais cette question du matérialisme marxiste est un point d’orthodoxie. Plus encore que celles qui touchent à la stratégie et à la tactique politique, aux mots d’ordres et orientations, à la ligne du Parti, elle est au cœur de la culture marxiste partagée dans le parti communiste, de ce qui permet aux communistes de se rassurer sur les fondements « scientifiques » de leur politique, au point de revêtir un caractère identitaire.

Cette conception d’un marxisme juxtaposant et articulant « matérialisme dialectique et matérialisme historique » est précisément celle théorisée dans un texte de Staline portant ce titre, inséré dans l’Histoire du PC (b) de l’URSS, mais également diffusé à part sous forme de brochure, et massivement utilisé dans les cours de philosophie dispensés aux militants. Cette Histoire est qualifiée dans les encarts publicitaires insérés dans la presse communiste de « livre fondamental que chaque militant doit lire ». Elle constitue, depuis sa parution et encore avec sa réédition après-guerre, le socle de la culture marxiste des communistes.

Marxisme et bouteilles incendiaires

Autre exemple, après la dénonciation d’un « soi-disant » marxisme socialiste, celle d’un penseur appartenant à un autre courant du mouvement ouvrier qui même plus marginal préoccupe de façon récurrente en cette période les communistes : le trotskisme, évoqué dans de nombreuses publications, dans des termes divers mais toujours dénonciateurs jusqu’à l’injure et la calomnie. Dans le n°11 de La Pensée (mars-avril 1947), Jean Canale[6] publie une recension du livre de Pierre Naville[7] Psychologie, marxisme, matérialisme, essais critiques[8], sous le titre Marxisme authentique et marxisme abâtardi ?

Canale évoque à peine ce qui constitue le cœur, l’objet même du livre de Naville, la psychologie et son analyse marxiste. Il se borne sur ce point à dire en quelques mots : « Les conceptions que M. Naville développe à propos de psychologie n’ont rien de bien nouveau : elles avaient été exposées avant 1939 par Georges Politzer[9] et Henri Wallon. » Autrement dit par deux théoriciens communistes. Quant au reste :

« L’ouvrage comprend un certain nombre de critiques sur divers ouvrages de "révision" du marxisme parus avant 1939 […] ; suivent quelques critiques de détail à propos d’auteurs marxistes : Henri Lefebvre, Marcel Prenant, René Maublanc. »

C’est là, dans les reproches adressés à des marxistes communistes – les trois cités – assimilés à divers « révisionnistes » oubliés, c’est même plus précisément dans cette assimilation, que Canale voit l’objectif essentiel de Naville : « Ce qui se dégage du livre – en dépit des précautions oratoires –, c’est qu’il n’y a guère aujourd’hui qu’un seul "vrai" marxiste, M. Naville, tous les autres ayant sombré dans le bourbier de l’idéalisme ou du matérialisme petit-bourgeois. » Or, pour Canale, c’est Naville le faussaire : « Il nous a donné l’exemple assez comique du résultat auquel peut arriver un intellectuel bourgeois qui aurait une connaissance livresque très poussée du marxisme, mais serait incapable […] de le faire passer de la théorie à la pratique. »

La critique portée au marxisme de Naville est donc d’abord politique. Il ne s’agit pas de juger de la validité de ses thèses quant au fond, de son travail théorique, mais de son attitude à l’égard de la politique. Si Canale lui reconnaît, fût-ce à titre de précaution oratoire, une connaissance sérieuse de la théorie marxiste, c’est selon lui le passage « de la théorie à la pratique » qui lui ferait défaut, ce qui le réduirait à n’être qu’un « intellectuel bourgeois ». Cet oubli de la pratique n’est certes pas revendiqué par Naville, mais Canale considère qu’il « ne se souvient que par intermittence que la politique est une partie intégrante de la science, et que c’est à elle qu’il appartient de résoudre, théoriquement et pratiquement, les problèmes fondamentaux qui se posent à l’humanité de notre temps. »

Même s’il retient que le « problème de la validité scientifique du matérialisme dialectique […] se tranche essentiellement sur les champs de bataille des nations et des classes », Naville pêcherait en contestant que « le marxisme, et sa philosophie en particulier (le matérialisme dialectique), aient fait des progrès dans le monde depuis dix ou vingt ans. » En bref, ce qui fait de Naville un « intellectuel bourgeois », ce n’est ni de récuser le marxisme, ni d’ignorer son rapport étroit avec l’activité politique, c’est de ne pas reconnaître la vitalité du marxisme contemporain, matérialisé dans le mouvement communiste. Et la réponse de Canale est une expression très parlante de la façon dont, de son côté, il juge de cette vitalité :

« Ainsi, la formation et les progrès des Partis communistes dans le monde, l’édification du socialisme sur un sixième du globe, la victoire de la stratégie stalinienne dans la guerre nationale sont choses négligeables pour M. Naville ! Est-ce donc que les progrès politiques du marxisme n’ont pour lui aucune valeur, dès lors qu’ils sont réalisés par l’Union soviétique et les Partis communistes ? »

La preuve de la vitalité du marxisme serait donc pour Canale à chercher dans les succès qu’il attribue aux politiques des partis communistes. Naville fait pourtant porter sa critique sur des points plus théoriques : « Les auteurs marxistes, dit-il, se contentent de généralités philosophiques, voire métaphysiques, deviennent des conservateurs de formules et non point des inventeurs de formes vivantes. » À ce grief, Canale objecte une argumentation saisissante ; si son premier point peut apparaître banal, le second expose d’une manière inattendue l’idée qu’il se fait du marxisme, et des rapports entre la théorie et la pratique.

Ce premier point porte sur ce que Naville qualifie de « généralités philosophiques » que Canale assimile à l’enseignement de masse : « la diffusion du marxisme […] est une des tâches politiques essentielles des intellectuels marxistes de notre temps, car la lutte idéologique est un aspect de la lutte politique. » Il illustre ce propos par un exemple : « Il n’est pas sûr que certains de nos amis auraient eu raison, de 1935 à 1939, de négliger cette diffusion pour se consacrer à des travaux purement scientifiques. » Sans doute songe-t-il là à un Politzer ou à un Solomon, ultérieurement résistants fusillés par les nazis, et à leur rôle d’éducateurs à l’Université ouvrière.

L’argument suivant, plus original, est plus significatif : « On peut douter aussi que Frédéric Joliot, en 1944, eût fait davantage progresser le marxisme par des recherches physiques qu’en fabriquant des bouteilles incendiaires pour les FFI[10] ». Ce n’est qu’après cet exemple stupéfiant, dans lequel d’une part le travail scientifique de physicien, mais d’autre part et plus encore la fabrication de « bouteilles incendiaires », c’est-à-dire la contribution matérielle à l’insurrection parisienne et aux combats de la Libération, seraient de nature à faire « progresser le marxisme », qu’il conseille à Naville, quant à l’« invention de formes vivantes », de « jeter un coup d’œil sur les œuvres de Staline, sur celles des savants soviétiques, ou, pour revenir au domaine, qui lui est plus familier, de la psychologie française, sur les œuvres d’Henri Wallon. »

Naville lui-même n’est certes pas tendre avec le marxisme du PCF. Sur un point particulier, Canale se sent tenu d’en faire la remarque, comme piqué au vif. « La critique du matérialisme dialectique, dit Naville, n’est pas seulement venue de ses adversaires prédestinés… C’est jusque dans les rangs de ses adeptes d’hier que se déclarent des révisionnismes sans contenu ni substance. » Il explicite : pour lui  le rationalisme est une idéologie petite-bourgeoise, étrangère à la dialectique, mais « toutes les ruses lui sont bonnes, en particulier celle qui consiste à se camoufler sous l’étiquette du rationalisme moderne. » Il évoque ici le sous-titre de la revue dans laquelle s’exprime précisément Jean Canale. « Voilà donc La Pensée, s’insurge ce dernier, accusée d'être dupe (ou complice ?) de "petits bourgeois" camouflés ! ».

Canale reproche également dans le même esprit à Naville de dire que « ceux qui disent que le marxisme est un humanisme ne sont que des "opportunistes" ». Or, répond-il, « nous avons le droit et le devoir de rendre aux deux mots de rationalisme et d’humanisme leur véritable sens et de les revendiquer pour le marxisme, en situant celui-ci dans le prolongement des grands courants d’idées que les philosophies bourgeoises d’aujourd’hui ont trahis. »

Pour Canale, « le seul contenu positif des attaques de M. Naville, c’est un anti-communisme systématique, joint à la prétention d’être le seul interprète authentique du marxisme », ce qu’il commente ainsi : « C’est la tactique ordinaire du trotskisme que d’attaquer le marxisme "dégénéré", le marxisme "abâtardi" par les communistes et de rejoindre ainsi, par la gauche, prétend-il, les attaques de tous les hommes de droite. » Il conclut donc :

« La morale de cette histoire, c’est que, pour être marxiste, il ne suffit pas d’avoir étudié le marxisme dans les livres; il faut aussi le mettre en pratique. Faute de quoi, on risque de n’y rien comprendre et de mettre en circulation, en guise de marxisme, certains préjugés qui n’ont rien de commun avec lui, même s’ils ont cours dans quelques cénacles d’intellectuels à la mode. »

Cette conclusion résume une conception du marxisme qui, si elle durera longtemps, restitue assez bien celle que s’en font les intellectuels et militants communistes à la Libération. Le marxisme, que l’on faisait progresser hier en fabriquant des bouteilles incendiaires dans les sous-sols parisiens, doit à présent assurer sa propre défense, dans la pratique politique du parti communiste, contre les usurpateurs et idéologues de tous bords.

Matérialisme dialectique et matérialisme historique

Le PCF se trouve à la Libération, après la saignée qui l’a privé de penseurs comme Politzer, Solomon, Nizan et bientôt Mougin dans les basses eaux de son potentiel théorique, et le phénomène est accru par la difficulté après guerre de se procurer les livres classiques du marxisme, disparus aux temps de l’Occupation. Dans les Cahiers du communisme de décembre 1944, il est indiqué :

« Les hitlériens et leurs agents vichyssois ont dispersé aux quatre vents toutes les bibliothèques marxistes. Or, plus que jamais l’opinion est avide de connaître cette doctrine qui inspire les hommes de progrès, cependant que les nouveaux adhérents du Parti ont besoin de connaître ces idées grâce auxquelles grandit en France l’influence communiste. »

Le Capital de Marx, par exemple, n’est disponible, et même très relativement, que dans l’édition Costes dont la traduction est fautive. Il est toutefois possible dès 1945, grâce aux efforts consentis à cette fin par le PCF, de se procurer certains titres essentiels auprès du Centre de Diffusion du Livre dépendant de lui. De Marx et Engels : Manifeste du parti communiste. De Marx : Salaires, prix et profits – premier ouvrage de Marx réédité par le PCF, dès 1944 ; Le 18 brumaire de Louis Bonaparte La guerre civile en France Misère de la philosophie La lutte des classes en France. D’Engels : Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande Socialisme utopique et socialisme scientifique Le rôle de la violence dans l’histoire. De Lénine : La maladie infantile du communisme L’impérialisme, stade suprême du capitalisme Karl Marx et sa doctrine L’État et la révolution. De Staline : Des principes du léninisme Matérialisme dialectique et matérialisme historique L’Homme, le capital le plus précieux Le marxisme et la question nationale et coloniale. Bientôt viendront les Études philosophiques de Marx et Engels, recueil de textes qui restera dans des éditions diverses l’un des points forts du catalogue des Éditions sociales. Cet effort remarquable ne met toutefois en tout que moins de 1500 pages à la disposition du public.

Sans rival L’Histoire du PC(b) de l’URSS, avec ses 400 pages, présentée dans le mouvement communiste comme le « chef-d’œuvre du marxisme-léninisme », directement importée d’Union Soviétique, est largement diffusée. Les superlatifs ne manquent pas dans la presse communiste pour le qualifier. Georges Cogniot – qui lui avait déjà consacré dans la même revue, comme on le verra, un long texte sans nuance en 1939 – évoque par exemple, dans un article de La Pensée consacré à son 10e anniversaire[11], une « encyclopédie des connaissances fondamentales qui constituent la sagesse de notre siècle et font sa puissance de libération » et se perd en envolées lyriques :

« Ici les lois de l’histoire et de la logique, celles de la science économique et de la politique sont présentées sous l’aspect le plus concret, le plus vivant, [...] dans ces pages où s’exprime un savoir tout objectif, vainqueur des superstitions, des routines, des résignations indignes, vainqueur de la lâche renonciation à comprendre et à maîtriser le réel dans le domaine où le réel est la chair et le sang de l’homme […] L’Histoire du PC (b) nous enseigne une vérité qui, parce qu’elle s’est emparée des dizaines de millions d’hommes, est devenue irrésistible énergie. »

Son chapitre sur le matérialisme dialectique et le matérialisme historique, dont on a vu qu’il était également diffusé en brochure sous la signature de Staline, est comme on l’a dit le véritable socle de la philosophie marxiste telle qu’elle est conçue et comprise par les communistes à cette époque – et le restera très au-delà. C’est lui qui permet de comprendre leur manière de penser, leurs cadres intellectuels, leur attitude générale lorsqu’ils analysent les réalités dans lesquelles ils agissent. Un « matérialisme » réduit à un scientisme positiviste, une dialectique résumée en quatre « lois », formules stéréotypées que l’on peut plaquer par simples citations sur la réalité, l’ensemble permettant de donner une impression rassurante de rigueur à tout raisonnement.

Il s’agit de faire valoir que la politique des communistes possède un fondement scientifique, qu’ils disposent d’une théoriequi les met à l’abri des errements politiques, et leur permet de résister à la pression idéologique de leurs adversaires. Et cette théorie, c’est ce marxisme, rebaptisé « marxisme-léninisme » depuis que, après la mort de Lénine, Staline a voulu être considéré comme l’héritier légitime de la pensée du leader incontesté de la révolution.

Alors que le marxisme, dans sa diversité fondée sur les écrits de Marx et d’Engels, mais aussi de Kautsky et en Russie de Plekhanov demeurait le bien commun de larges secteurs du mouvement ouvrier et socialiste, le nouveau syntagme permettait l’affirmation d’une nouvelle orthodoxie. Être « marxiste » ne suffisait plus ; ne pouvaient légitimement se réclamer de Marx que ceux qui revendiquaient en outre l’héritage d’un Lénine dûment embaumé et dont le culte organisé par Staline, préfigurait le sien.

Être « marxiste » supposait donc de s’approprier les schématisations exposées par Staline, à coups de citations et de simplifications tendant à l’ossification d’une théorie jusque-là vivante, et en multipliant les formules dénonçant le « dogmatisme » en quoi consisterait la résistance aux improvisations politiques du nouveau dirigeant : le véritable critère de l’orthodoxie marxiste devient vite l’approbation de la politique du groupe dirigeant du PCUS.

Le « rationalisme moderne »

Les Cahiers du communisme sont le principal organe théorique dont dispose le parti communiste. Mais on a vu qu’il dispose également d’une revue moins directement politique, conçue comme une vitrine prestigieuse de ce que peuvent produire ses intellectuels et ceux qui lui sont d’une manière ou d’une autre proches : La Pensée, revue du rationalisme moderne. Créée dans l’immédiat avant guerre, son programme était précisément dans ce sous-titre qui fera sursauter Naville, et qui constituait un genre de définition du marxisme à destination des intellectuels français dans l’esprit du Front populaire.

Définir le marxisme comme « rationalisme moderne », c’était insister sur sa filiation avec les grandes traditions progressistes de la pensée française. Pour beaucoup d’intellectuels français, le « marxisme » apparaissait en effet comme relevant d’une tradition importée : d’Allemagne, bien sûr, mais aussi sous son nom nouveau de « marxisme-léninisme » de la lointaine Russie arriérée. La France, c’est pour eux le pays de Descartes et celui des Lumières du XVIIIe siècle. Lorsque, en 1939, les communistes se sont associés avec force aux célébrations des 150 ans de la Révolution, ils entendaient affirmer et mettre en évidence qu’ils en étaient les continuateurs légitimes : le grand historien Albert Mathiez, brièvement membre du Parti au tout début des années 1920, avait ouvert la voie en comparant élogieusement bolcheviques et jacobins.

Marx et Lénine l’avaient dit : les matérialistes français du XVIIIe siècle, les socialistes français du suivant, avaient été parmi les « sources » de leur doctrine. Cela facilite grandement le tournant « national » que prend la rhétorique du PCF avec le Front populaire. Il peut légitimement se réclamer de cette filiation, contrebattant ainsi le discours selon lequel il serait dans la vie politique française un greffon importé de la lointaine Russie. C’est un point sur lequel les communistes insisteront souvent. Ainsi, en décembre 1946 un article du philosophe Roger Garaudy dans les Cahiers du communismesera-t-il intitulé Les sources françaises du marxisme-léninisme. Il y dira sans autre forme de procès :

« Le communisme est sorti du mouvement de l’esprit français. Si Marx et Engels lui ont donné sa structure scientifique définitive, si, après eux, Lénine et Staline en ont fait l’instrument de la résurrection nationale de la Russie, il n’en demeure pas moins que le communisme est né du trésor de pensée rationaliste et d’action révolutionnaire, de la France du XVIIIe siècle de la France de 89, de 48 et de 71. »

Les directeurs de La Pensée, lors de sa fondation en 1939 et que l’on retrouvera lorsqu’elle reparaîtra à la Libération, sont Georges Cogniot et Paul Langevin : un duo qui pourrait sembler improbable mais qui a sa logique.

Georges Cogniot, né en 1901, est alors dans le parti communiste un personnage à bien des égards central, homme d’appareil à la fois original et caractéristique de ce que peut être ce parti, d’une fidélité sans faille à son orientation politique quelle qu’elle soit. Normalien, professeur agrégé de lettres, polyglotte (il maîtrise, outre le français, l’anglais, l’allemand, l’espagnol et le russe), il devient un dirigeant national et international du syndicalisme enseignant, avant de devenir un cadre du Komintern. Après guerre, il sera le plus fidèle et le plus durable des collaborateurs de Maurice Thorez dont il sera très proche (il enseignera le latin et le grec à ses enfants…). Bourreau de travail, Cogniot se pique d’un certain encyclopédisme, multipliant les centres d’intérêt et les domaines d’étude en amateur éclairé, tour à tour et parfois simultanément philosophe, historien du mouvement ouvrier, théoricien de la politique, des institutions ou de l’éducation : il sera à ce dernier titre le principal rédacteur à la Libération du projet Langevin-Wallon de réforme de l’enseignement scolaire. Il aime la fréquentation des « grands intellectuels », tout particulièrement s’ils sont membres ou proches du parti communiste.

Paul Langevin est de ceux-là. Né en 1871, physicien mondialement réputé, antifasciste de toujours, il est le prototype du compagnon de route du parti communiste, auquel il donnera son adhésion après l’exécution de son gendre Jacques Solomon. D’un point de vue philosophique, il est un vieux rationaliste, matérialiste, et adhère au fil du temps au matérialisme dialectique que Solomon et ses amis politiques lui font découvrir, et qui lui semble une manière élégante d’exprimer la portée philosophique des découvertes de la physique moderne[12]. Une telle personnalité ouvre à la revue bien des portes dans le monde intellectuel progressiste.

L’orientation de la revue est très axée sur la popularisation de la science et du rationalisme, dans des textes dont l’inspiration marxiste est parfois implicite ou souterraine. La première livraison comporte ainsi des articles sur La physique moderne et le déterminisme, par Paul Langevin lui-même, La philosophie et les mythes, par Georges Politzer, Sang royal, étude de l’hémophilie dans les familles royales d’Europe, par le grand biologiste communiste britannique J.-B. Haldane, mais aussi La résurrection des modes anciens dans la musique moderne, par le compositeur Charles Koechlin, La notion de nombre, par le mathématicien Paul Labérenne, une chronique sur l’histoire des techniques par Jacques Hamelin, une autre sur l’histoire de l’Espagne par Pierre Vilar – historien marxiste, compagnon de route du parti communiste – ou encore sur l’histoire médiévale, sur la philosophie de Bertrand Russell, ou sur l’économie soviétique.

Le biologiste Marcel Prenant, qui sera un dirigeant de la Résistance armée, donne une recension d’un livre de Julius Schaxel, biologiste allemand réfugié en Union soviétique, sur Léninisme et biologie. La seconde et dernière livraison de l’avant-guerre est de la même veine, avec un article sur Génétique, racisme et faits sociaux, par Marcel Prenant[13] ou Qu'est-ce que le rationalisme ? par Georges Politzer, qui publie également son grand article Dans la cave de l’aveugleLes Ondes de probabilité, par Jacques Solomon qui donne aussi un article original et pertinent sur les économistes de l’école de Lausanne, ou La nouvelle phylogénie, par Jacques Monod, futur prix Nobel de médecine. Pierre Vilar et Albert Soboul donnent quant à eux une chronique sur La Révolution française vue à travers les expositions historiques.

Georges Cogniot, de son côté, publie dans ce dernier numéro de 1939 une étude sur Les problèmes philosophiques dans l’Histoire du parti communiste de l’Union Soviétique, attribuant par ce compagnonnage une dimension de haute valeur théorique à ce livre, qualifié de « véritable encyclopédie du mouvement politique le plus avancé de notre époque ». Il insiste sur sa grande diffusion, bien au-delà des membres et sympathisants du parti communiste : « C’est un fait que ce livre, vendu à plus de douze millions d’exemplaires dans son original russe, a atteint, parmi les 150 000 premiers acheteurs de la traduction française, des milliers d’intellectuels[14] » – intellectuels dont il souligne l’importance pour les communistes.

Le but de la revue est ainsi mis en évidence : il s’agit d’amener au communisme les intellectuels progressistes et de normaliser la place culturelle de celui-ci. Bien sûr, Cogniot en vient au fil de son article – qui représente quinze pages de la revue – à valoriser l’œuvre philosophique de Lénine et de Staline, en présentant les thèses du Matérialisme et empiriocriticisme du premier et du Matérialisme dialectique et matérialisme historique du second, dans des termes qu’il pense de nature à convaincre les intellectuels progressistes français, cibles de la revue, que le marxisme est bien la forme moderne du rationalisme dans lequel ils se reconnaissent.

La reprise à la Libération de La Pensée s’inscrit dans la continuation de ces premiers numéros, soulignée par les hommages rendus aux collaborateurs disparus sous les balles nazies, et dont l’action dans la Résistance avait illustré « l’union de la théorie et de la pratique ».

Un philosophe qu’on ne présente pas

Parmi les théoriciens marxistes d’avant-guerre, membres du parti communiste, qui survivent à la Libération, le plus important est sans doute le philosophe Henri Lefebvre. Né en 1901, membre du PCF depuis 1928, ami de jeunesse de Politzer dont il avait été le condisciple à la Sorbonne, capitaine des FFI, il a déjà à cette époque une œuvre remarquable à son actif. À la fin de l’année 1947, Jean Kanapa ouvre sous le titre Henri Lefebvre ou la philosophie vivante la chronique philosophique qu’il lui consacre dans La Pensée par ces mots :

« Je ne crois pas qu’il soit nécessaire de "présenter" au public Henri Lefebvre, comme on présente dans un salon un inconnu aux curieux. Car Henri Lefebvre n’est pas un inconnu. Il n’était déjà pas un inconnu avant la guerre : La Conscience mystifiée, l’introduction aux Morceaux choisis de K. Marx, les introductions aux Morceaux choisis de Hegel et aux Cahiers de Lénine sur la dialectique de Hegel, et surtout Le Matérialisme dialectique (qui vient d'être réédité), tous ces ouvrages de grande classe avaient déjà placé H. Lefebvre au premier rang des philosophes contemporains. »[15]

Après avoir évoqué ce Lefebvre d’avant-guerre dont il affirme que « toute une partie de la jeunesse estudiantine [lui] doit d’avoir repris goût à la philosophie », Kanapa passe en revue les publications nouvelles – ou récemment rééditées – du philosophe, dans des termes extrêmement élogieux, rappelant au passage que leur auteur a participé aux combats de la Résistance et a trouvé le moyen d’y produire ces œuvres importantes : L’Existentialisme, « livre éclatant, écrit d’une plume si alerte qu’on le lit comme on lit le compte rendu d’un procès » ; Le Matérialisme dialectique, naguère interdit « par les Allemands, pas bêtes », dont Kanapa, après avoir rappelé son grand succès d’avant-guerre, ajoute « qu’il présente un tableau bien ordonné du matérialisme dialectique sous tous ses aspects ».

S’il précise que sa lecture est parfois ardue, son auteur n’ayant, à l’époque où il l’avait écrit, « pas encore trouvé ce langage clair et aisé qu’il possède maintenant », il considère néanmoins que « Le Matérialisme dialectique, tel qu’il est (c'est-à-dire presque parfait), constitue le meilleur ouvrage de propédeutique au marxisme. » La lecture de ces remarques pourrait sembler étrange à la lecture de ce qu’en écrivit plus tard Henri Lefebvre, qui note en effet dans son livre de mémoires La Somme et le reste[16] : « Ce fut autour de ce livre la conspiration du silence. Elle s’étendit, fait extrêmement important et significatif, aux Morceaux choisis de Hegel et aux Cahiers de Lénine sur la dialectique de Hegel. » La mémoire semble en l’occurrence avoir fait défaut au philosophe.

Suivent des recensions fouillées du Descartes que Lefebvre vient de publier, ainsi que de son récent Critique de la vie quotidienne, puis, toute aussi élogieuse, d’un court Marx, et enfin une recension enthousiaste d’un autre nouvel ouvrage, « le plus important peut-être, celui qui suscitera le plus de louanges et de critiques – et surtout la plus grande émulation de travail collectif, constructif, sur l’ensemble de la philosophie ». Ce livre, premier et l’un des deux seuls publiés par Lefebvre jusqu’aux années 1980 dans les éditions du parti communiste[17], est Logique formelle et logique dialectique, conçu comme étant le premier tome d’une œuvre monumentale devant en comporter huit et s’intituler À la lumière du matérialisme dialectique, « sorte de traité général de philosophie marxiste où tous les problèmes philosophiques, toutes les questions, tous les détails doivent être envisagés. »

« Il ne s’agit pas, tient à préciser Kanapa, d’un ouvrage fondamentalement polémique » Au contraire, il « se présente comme un travail volontairement universitaire, délibérément utilisable (et avec quel profit !) par quiconque. » Il s’agit pour Henri Lefebvre « de mettre au point, de mettre à jour la philosophie traditionnelle, de la rajeunir par l’apport, qu’il faudra quand même bien se décider à reconnaître, du matérialisme dialectique. » Kanapa ne développe pas dans cette chronique sa lecture de l’ouvrage, mais en dit assez pour montrer son enthousiasme : Lefebvre apparaît bien pour ce jeune philosophe militant comme un phare dans la philosophie marxiste de son temps.

Il y reviendra quelques mois plus tard. Au printemps 1948, sa chronique dans La Pensée est consacrée à trois questions : « Un débat sur la logique en URSS[18], la Logique d’Henri Lefebvre, les interprètes de Hegel. » La mise côte à côte des deux premières parties de cet article ne manque pas d’intérêt quand on sait que c’est précisément les critiques qui seront peu après émises en URSS sur le livre de Lefebvre qui conduiront bientôt à son retrait des ventes par les Éditions sociales et à l’abandon de l’ambitieux projet dont il constituait la première partie, première étape dans la rupture entre Lefebvre et le Parti. Le deuxième volume, Méthodologie des sciences était à paraître, et Kanapa en fait l’annonce. Il restera dans les tiroirs[19].

« L’essai de Logique de Lefebvre, dit Kanapa, n’est pas plus un traité de logique au sens ordinaire du mot que Le Capital n’est un simple traité d’économie… Le Capital, pour son élaboration, exigeait une Logique, fût-elle (mais elle ne le fut d’ailleurs pas !) implicite ; la Logique de Lefebvre, dans son développement explicite, conduira au Capital. »

Kanapa va jusqu’à affirmer que « l’essai de Logique de Lefebvre apporte d’emblée une vue d’ensemble (en même temps que fondamentale) sur le matérialisme dialectique. Tout le marxisme est déjà présent (parfois explicitement) dans cet ouvrage que son titre pourrait faire croire partiel. » Et de préciser : « Son intention n’est pas dogmatique. Autrement serait-il marxiste ? »

L’éloge sans mélange de Lefebvre par Kanapa en 1947-1948 donne une idée de l’état d’esprit de celui qui animera quelques mois plus tard la revue du marxisme militant au sein de laquelle il défendra la « théorie des deux sciences[20] » au nom de laquelle le livre qu’il défend ici avec enthousiasme sera condamné. C’est encore une époque de grand optimisme : à plusieurs reprises, il évoque le succès public de la Logique de Lefebvre, qui tendrait déjà à supplanter les manuels classiques de logique parmi les étudiants. À l’heure où les communistes viennent d’être évincés du gouvernement, où la situation sociale est marquée par une agitation très vive, où explosent de véritables « émeutes de la faim » ainsi que de grandes grèves comme celle des mineurs, qui prennent un tour quasi insurrectionnel et sont très brutalement réprimées, où la CGT subit une scission avec la création de FO, où les communistes, sans être proprement marginalisés, sont de plus en plus isolés, où commence la Guerre froide, avec d’importantes troupes étasuniennes stationnant en France, Kanapa semble considérer que la place du marxisme dans la culture française est acquise et n’ira qu’en progressant.

Pour autant, sa propre approche du marxisme est à certains égards différente de celle de Lefebvre. Notant que le livre de ce dernier, conçu comme un ouvrage universitaire n’est, bien que publié par les éditions du Parti, pas rédigé comme un livre « partisan », il précise entre parenthèses : « on emploie le mot péjorativement d’habitude – je me demande d’ailleurs pourquoi ». Cette parenthèse en dit très long sur sa propre conception de la philosophie. Homme de parti, il tient la philosophie comme un instrument de parti ; être « partisan » est une qualité pour un philosophe communiste – les autres étant d’ailleurs eux aussi partisans, mais sans l’avouer. Lorsqu’il note que l’ouvrage de Lefebvre n’est pas « fondamentalement polémique », c’est un éloge ambigu, comme si cette caractéristique était une ruse permettant de pénétrer les milieux universitaires plus qu’une qualité intrinsèque. Et s’il précise qu’il n’est pas « aveuglé, hanté, obsédé par un marxisme à courte vue, dogmatique et unilatéral », il veut surtout dire que les adversaires du marxisme ne pourront pas reprocher au livre d’être tout cela : en somme il apprécie le fait que Lefebvre fasse passer comme en fraude dans la tête des étudiants, au nez et à la barbe de la Faculté, le matérialisme dialectique qui est pour lui au cœur du marxisme.

Le « marxisme militant »

Fin 1948 paraît le n°1 de la Nouvelle critique, revue du marxisme militant. Jean Kanapa en devient le premier rédacteur en chef.

Il était né en 1921 dans une famille de la bourgeoisie juive (son père était un petit banquier d’affaires) avec laquelle il avait rompu à peine adulte, et s’était enthousiasmé pour le communisme dans sa première jeunesse. Il avait tenté de rejoindre le Parti pendant l’Occupation sans y parvenir, et sa santé fragile l’avait empêché de participer activement aux combats de la Libération. Il est dans l’immédiat après guerre proche de Sartre (dont il avait été l’élève au lycée), qu’il frappe par son intransigeance partisane : il sera le modèle de son personnage de jeune idéaliste, Hugo, dans sa pièce Les mains sales, parue en 1948. Agrégé de philosophie en 1943, il adhère au parti communiste en 1946, année où il publie un premier roman, salué par Aragon mais qui ne connaîtra pas un grand succès, non plus que ses romans suivants.

Il écrit épisodiquement dans La Pensée, et édite aux Éditions sociales les œuvres de Politzer – en particulier sa critique dévastatrice de Bergson, La fin d’une parade philosophique, et La Sainte famille existentialiste d’Henri Mougin. Lui-même fait paraître sur cette philosophie, en 1947, un livre critique : L’existentialisme n’est pas un humanisme, dont La Pensée rendra compte en disant qu’après les livres de Mougin et de Lefebvre, il porte « sur le terrain de la polémique, le coup de grâce à M. Sartre et à ses acolytes[21] » : les ponts sont bien rompus avec son ancien professeur. Kanapa écrit ainsi, faisant référence au « troisième parti » que Sartre veut promouvoir : « Il n’y a pas trois partis dans la lutte de l’homme avec son histoire : il y en a deux. On est dedans ou dehors, pour ou contre, pour demain ou pour hier, pour les hommes ou pour les mots, pour la libération ou pour la mystification. » Et plus loin : « C’est qu’il n’y a pas de philosophie pure. […] Il n’y a que des philosophes en chair et en os qui vivent, parlent et prêchent. C’est que toute philosophie a ses conséquences terriblement présentes, réelles, dont le philosophe est responsable. »

Il fait très vite valoir son tempérament ferme et son enthousiasme militant pour travailler dans le secteur intellectuel du parti communiste, sous la houlette de Laurent Casanova, proche collaborateur de Thorez chargé entre autres de l’activité du Parti parmi les intellectuels.

Casanova est un homme autoritaire, parfois hautain et distant, intellectuel brillant et d’une grande culture, docteur en droit, qui deviendra un dirigeant de premier plan du PCF jusqu’à son éviction en 1961. Il a rejoint le Parti avant guerre, sous l’influence de son épouse, Danielle Casanova, dirigeante de la jeunesse communiste qui sera assassinée à Auschwitz. Danielle Casanova est devenue une icône, une légende, un genre de Jeanne d’Arc communiste, donnant son nom à d’innombrables avenues de la banlieue rouge, et son mari hérite pour une part de ce prestige. Il mise gros sur Kanapa, dont il apprécie le caractère entier, la relative raideur morale, l’ironie acérée, le style vigoureux, la rigueur intellectuelle parfois cassante, et l’indéfectible esprit de parti assorti d’un certain sectarisme théorique.

Kanapa avait le projet de lancer une revue théorique et culturelle, ouverte à des auteurs extérieurs au Parti : quelque chose de plus populaire et plus militant que La Pensée à laquelle il collaborait, mais avec un esprit voisin, la même volonté de gagner au Parti des secteurs du monde intellectuel de gauche. Mais en avril 1948, les Cahiers du communisme exposent :

« Comme le remarquait déjà Maurice Thorez […], "le déchaînement des attaques réactionnaires s’accompagne toujours d’une violente offensive idéologique." Devant le Comité Central réuni en septembre 1947, Étienne Fajonrappelait, qu’en conséquence, il y avait nécessité impérieuse à mener une "bataille idéologique incessante contre la réaction". »

En conséquence, il est annoncé que « pour répandre et pousser plus avant […] notre propre doctrine, nos propres raisons et nos propres explications – une nouvelle revue va voir le jour, dans le courant du mois de mai. » Cette « revue philosophique », dont le principe avait été adopté par le le Secrétariat du Parti le 1er mars sur proposition de Laurent Casanova, c’est la Nouvelle critique. La même réunion du Secrétariat s’était penchée sur les difficultés générales de la presse communiste. C’est sans doute pour cela que la parution de la nouvelle revue sera retardée par rapport à cette annonce : elle attendra encore quelques mois, son premier numéro paraissant en décembre. Sa présentation dans les Cahiers du communisme précise :

« Son contenu sera varié et combatif ; son but sera le renforcement de notre front idéologique.  […] La Nouvelle Critique ne sera pas une revue destinée aux seuls intellectuels ; elle s’adressera aussi bien à tous les militants désireux de parfaire leur éducation idéologique, de se mettre au courant de l’état présent de la bataille idéologique […]. La Nouvelle Critique ne s’adressera pas aux seuls militants communistes, mais aussi à tous les esprits honnêtes de notre pays, chaque jour plus nombreux, chaque jour plus révoltés par l’audace d’une réaction qui bafoue la Résistance et les résistants, menace notre indépendance nationale, viole les lois de la plus élémentaire démocratie. »

C’est cette nouvelle revue conçue comme un instrument d’une lutte idéologique sans concession, que Laurent Casanova charge Jean Kanapa d’animer : dix ans durant, il s’attellera à cette tâche avec zèle. On entre alors dans la Guerre froide, et il importe que sur le front des idées comme sur le terrain plus concret des luttes politiques et sociales, les communistes soient à la hauteur. Ce sera le rôle dévolu à cette revue du marxisme militant et à son jeune rédacteur en chef.

Dès son premier numéro, c’est bien une revue de Guerre froide qui se donne à lire. L’éditorial rédigé par Kanapa est à cet égard exemplaire. Il taille dans le vif. On en a extrait plus haut une formule. Ce n’était qu’un détail, significatif mais non essentiel du texte dans son ensemble. Le rédacteur en chef donne libre cours à sa violence verbale dans l’exposé de ses certitudes, présentées comme autant d’évidences, pour les besoins de la « bataille idéologique incessante » qu’il convient de mener, à la fois contre la pensée réactionnaire et pour la diffusion du marxisme.

Il y aurait pour Kanapa une « grave erreur d’appréciation » à en conclure que la revue « ne s’adresse qu’aux seuls intellectuels marxistes, voire de façon plus générale, au seul prolétariat en lutte. » Cette manière de dire que le prolétariat en lutte serait une catégorie généralisant celle d’intellectuels marxistes est en elle-même un programme : pour l’auteur, les intellectuels marxistes, ce sont les communistes, c’est-à-dire l’avant-garde du prolétariat, et non simplement les marxistes qui exercent des professions ou des fonctions intellectuelles.

Les hommes honnêtes

La revue, est-il exposé, s’adresse donc aux « hommes honnêtes » – la formule est de Laurent Casanova – qui peuvent s’allier avec le « prolétariat français » pour le combat dans sa « revendication d’ensemble ». Et cette revendication d’ensemble, en cette fin 1948 porte selon l’éditorial un nom, c’est « l’indépendance nationale ». Le parti communiste raisonne dans la foulée des combats de la Résistance, dont les luttes du jour seraient « comme le prolongement ». Le thème qu’il mobilise est celui selon lequel, depuis son éviction du gouvernement, la France ferait l’objet d’une tentative quasi coloniale de la part des États-Unis, dont le Plan Marshall serait l’instrument, et dont les effets seraient l’invasion culturelle, économique et morale d’un impérialisme guerrier, dont la domination de la France serait un marchepied pour engager la guerre contre l’Union soviétique.

C’est là la petite musique qui résonne en fanfare dans tout le texte de présentation de la revue, qui s’étire sur dix-huit pages. C’est dans ce combat pour l’indépendance que le prolétariat « se trouve spontanément des alliés dont la fermeté est à la mesure de leur sincérité et qui jettent dans son combat patriotique quotidien le poids de leur talent, de leur solidarité, et surtout de leur honnêteté. » Dès la grande grève des mineurs de 1947, « une foule déjà imposante d’hommes honnêtes, républicains, démocrates et patriotes, comprit que la condition de la défense de la démocratie et de l’indépendance nationale était, sur ces points, l’alliance sincère avec le prolétariat, seule classe porteuse aujourd’hui de ces valeurs.»

Les mots « honnête » ou « honnêteté » reviennent vingt fois dans le texte. Ils constituent le véritable fil rouge de ce qui permet la fameuse alliance recherchée – et donc le lectorat visé par la nouvelle revue du marxisme militant. De la part des catégories sociales intermédiaires, de la part des intellectuels, ne pas s’allier avec le prolétariat est en somme une manifestation de malhonnêteté. Quant aux « hommes honnêtes » :

« Leur détermination se voit aujourd’hui renforcée par l’enseignement qu’ils peuvent tirer de la grande grève des mineurs; ils constatent en effet que ces travailleurs luttèrent pour sauvegarder les conquêtes sociales et nationales qu’ils ont remportées, pour empêcher que les nationalisations ne deviennent la jouissance d’un capitalisme d’État au service des trusts français, tout prêts à les abandonner demain aux trusts étrangers. Ils constatent que, contre le bloc sans fissure des travailleurs résolus – et ceci malgré une scission syndicale imposée de l’extérieur –, un gouvernement non-représentatif a employé des procédés de terreur policière et militaire qui évoquent ceux du fascisme. »

Ce dernier point n’est pas un détail. Les Compagnies républicaines de sécurité nouvellement créées, les CRS, sous l’autorité du ministre de l’Intérieur socialiste Jules Moch, avaient en effet tiré sur les grévistes, et l’on avait vu sur les murs des villes du bassin minier apparaître ce slogan qui reviendra sous forme de folklore vingt et un ans plus tard : « CRS = SS ». Mais ceux qui, en 1947, écrivaient cela sur les murs sortaient de la nuit de l’Occupation et avaient pour la plupart connu la répression sauvage des grèves de 1941. Il est difficile de comprendre l’esprit de la Guerre froide qui débute alors si l’on oublie sa proximité avec la guerre mondiale qui vient de s’achever. La mémoire est vive de l’Occupation, de l’arrivée triomphante des armées alliées à Paris, des combats de la Résistance et de ses martyrs, dont chaque camp tient la comptabilité, des échos de Stalingrad et de la marche de l’Armée rouge sur Berlin, de l’épuration, à la fois violente et incomplète, et aussi d’Hiroshima et de Nagasaki. Cette mémoire immédiate compose un cocktail idéologique explosif qui donne leur caractère aux rhétoriques de la période.

Ce qui domine dans l’esprit des communistes, avec la question de l’indépendance et comme en corollaire avec elle, c’est celle des risques de guerre. La « lutte pour la Paix » sera pour toute la période absolument centrale dans l’ethos communiste, et ce d’autant plus que la nouvelle guerre qui risque de survenir, celle que préparent selon les communistes les États-Unis, c’est la guerre contre l’Union soviétique.

Ainsi, les « hommes honnêtes » sont-ils mobilisés par « la défense conjointe de la Résistance et de la Paix. » L’éditorialiste de la Revue du marxisme militant l’explique ainsi par une formule où s’exprime son art de la synthèse : « C’est que la réhabilitation des traîtres et la préparation d’une guerre antinationale sont une seule et même chose, et qu’elles soulèvent d’une même indignation tous les patriotes. » Avec ces « hommes honnêtes », et pour favoriser leur union avec la classe ouvrière, la Nouvelle critique se veut donc un lieu de dialogue. Ce dialogue, les communistes « souhaitent le voir se poursuivre, s’approfondir – s’affermir dans la reconnaissance de la nécessité d’une authentique fraternité d’armes de tous ceux qui, communistes ou non communistes, se rangent dans le camp démocratique et anti-impérialiste. »

Ces considérations politiques pourraient sembler éloignées de l’idée de marxisme militant qui est la raison d’être de la revue. L’éditorial y vient :

« Exactement de la même façon que les jugements politiques et l’action politique du Parti Communiste Français sont en vérité recevables par tout individu honnête, c’est-à-dire qui, sans préjugés de classe et sans aveuglement volontaire, accepte d’ouvrir les yeux et de reconnaître les faits et la leçon de ces faits, exactement de la même façon l’appréciation et l’explication que donne la critique marxiste de la situation idéologique actuelle et des œuvres (de tous genres) nées en son sein doivent être recevables et admissibles pour tout esprit honnête et sincère. »

Mais il faut bien à un moment où à un autre préciser ce que c’est que cette « honnêteté » si sollicitée. Le développement consacré à cette définition est riche de signification : « L’honnêteté intellectuelle n’est pas pour nous un brevet assez vague que nous décernerions selon les besoins de la cause. » Elle est à chercher dans « la volonté délibérée et constante de ne pas tricher avec la marche ascendante des masses, […] avec les besoins, les raisons et les exigences de cette marche. » Ainsi, le fameux « honnête homme » est-il « celui qui reconnaît et qui se détermine en fonction de la vérité que constitue la progression historique des masses laborieuses nationales en lutte pour l’émancipation économique, sociale, politique et idéologique ». Et si « il faut beaucoup plus que la reconnaissance de cette vérité pour être marxiste ; il n’en faut pas plus pour être un honnête homme. » L’éditorialiste a beau citer des cas (Vercors ou Julien Benda parmi d’autres), on voit que la marge est étroite entre être « un honnête homme » et être tout simplement au minimum un compagnon de route du parti communiste, seule force politique ou idéologique à se référer comme à un fait à cette « marche ascendante des masses » que sa vision du marxisme lui fait précisément prendre comme telle.

Casanova, souvent paraphrasé par le texte, y est également souvent et longuement cité. Une de ces citations[22] est très instructive :

« L’une des habiletés courantes des idéologues de la réaction – lorsqu’ils s’adressent à des intellectuels qu’ils savent honnêtes – consiste à s’efforcer d’obtenir d’eux qu’ils se détournent de l’expérience pratique vécue par le peuple et des leçons que cette expérience enseigne. Or, ce qui constitue la racine même de cette solution que les communistes donnent des problèmes idéologiques, c’est cette constatation que les fils de notre peuple ont répondu par avance et préalablement à tout débat de caractère philosophique à la question posée sur la qualité d’homme qui convient à notre temps. »

« Préalablement à tout débat de caractère philosophique » : c’est dans le texte que cette formule est soulignée. Ce qu’il évoque, c’est ainsi, quant à la morale, un genre de marxisme spontané des « masses ». Il poursuit :

« Non seulement cette constatation […] règle tous les faux problèmes de l’"engagement", mais encore, à partir de l’expérience pratique vécue par le peuple, il est possible de définir un certain nombre de valeurs morales propres à notre temps et à notre pays. Et ceci ne vaut pas seulement pour les valeurs morales, mais aussi pour les valeurs culturelles. »

On note au passage la manière dont sont évoqués les « faux problèmes » de l’engagement, de même qu’avait été évoquée plus haut la question de la responsabilité : ce sont les thèmes que le marxisme militant entend disputer à l’existentialisme triomphant de la période, en leur donnant une interprétation « matérialiste ». Au-delà de l’analyse, qui peut sembler rétrospectivement bien optimiste, ce dont il s’agit est de lutte idéologique, et même théorique. La Nouvelle critique, sous la houlette de Kanapa, sera le porte-voix de ces conceptions de Casanova.

Ce qui les gêne

Le style de la revue sera marqué d’une certaine raideur tranchante, à la limite de la superbe méprisante à l’égard de tout ce qui s’écarte de ses conceptions. Le souci d’amener au marxisme et au communisme les « honnêtes hommes » sera limité par la définition donnée de ce public : en gros, un public convaincu sur l’essentiel, et auquel il ne reste qu’un pas à franchir, comme des dizaines de milliers de gens l’ont fait au cours des trois années précédentes. Une démarche en quelque sorte opposée, mais peut-être en un sens complémentaire, à celle de La Pensée.

« La Nouvelle critique, annonce-t-on ainsi, ne passera donc pas son temps à courir après l’originalité, le bizarre, l’étrange, le surprenant à tout prix. Elle ne se complaira pas dans la délectation morose du malsain ; elle prise fort, au contraire, la santé de l’esprit. [Elle] ne se sent pas le besoin de faire, comme les idéologues décadents en mal d’originalité et de gloriole, de tapageurs manifestes d’écoles, contre-manifestes et professions de (mauvaise) foi. Nous avons notre Manifeste; il est vieux de cent ans, mais il a pour lui la jeunesse de l’avenir. Et la vérité du présent. Ce qui gêne au plus haut point les modernes marchands de soupe idéologique. »

Tout est dit de cette posture dans le passage suivant sur ce qui gêne le plus dans le marxisme, le seul, le vrai marxisme, celui dont le parti communiste est le porteur exclusif et légitime, ces « marchands de soupe idéologique » qui semblent constituer un spectre si large que la cible de la revue, le camp de « l’homme honnête », s’en trouve drastiquement diminuée :

« Oui, il les gêne que le marxisme soit […] une doctrine militante, et non un matériel de spéculations désintéressées, un catalogue de références mortes sur quoi l’on puisse bâtir les échafaudages conceptuels les plus gratuits. Il les gêne surtout que le marxisme soit une doctrine conquérante. Que ne peuvent-ils biffer d’un trait de plume l’existence et les victoires de l’Union Soviétique, la lutte et les succès du mouvement ouvrier animé par le marxisme dans le monde entier ! Il les gêne que le marxisme ne meure pas avec Marx, mais qu’on ne puisse aujourd’hui revendiquer le titre de marxiste sans se réclamer aussi de Lénine et de Staline, sans compter aussi avec l’immense apport théorique du léninisme et du stalinisme à la doctrine de Marx-Engels. À la rigueur, ils accueilleraient bien Marx (et surtout « le jeune Marx », comme ils disent), voire Engels ; mais fi de Lénine ! Certain, plus habile, adopte quand même Lénine, mais n’entend point prononcer le nom de Staline. »

C’est ici que s’insère la formule déjà citée sur « l’épithète enthousiasmante de "stalinien" ». Et c’est ici qu’apparaît en pleine lumière le fait que l’ennemi, si c’est bien sûr l’impérialisme fauteur de guerre et ennemi de l’indépendance nationale, si c’est bien sûr les « trusts » capitalistes, c’est aussi, et c’est peut-être pour la revue d’abord et surtout, les intellectuels de la gauche non communiste, surtout s’ils se réclament eux-mêmes du marxisme ou tentent de l’adapter à leurs propres convictions et conceptions théoriques : dès lors qu’ils sont sceptiques sur la politique soviétique, dès lors qu’ils ne considèrent pas les communistes comme l’avant-garde de la classe ouvrière, ils sont des faussaires à dénoncer. On en a vu des exemples plus haut.

L’idéologie réactionnaire, pour la Nouvelle critique, repose sur le mensonge, « qui n’est que l’expression de son irrémédiable déchéance. » Et si cette idéologie est bien partagée, ce sont des socialistes ou des intellectuels de gauche qui en sont les principaux porteurs :

« Les idéologues de la réaction mentent purement et simplement. Au mensonge de Daniel Mayer chantant les vertus autonomistes de Force Ouvrière pendant qu’il verse à cette officine quarante millions, répond le mensonge de Paulhan assimilant frauduleusement Romain Rolland à Jouhandeau. Au mensonge de Jules Moch accusant les grévistes d’être des agents du Kominform dans le même temps que son domestique préféré Jouhaux prend les ordres de Marshall devant une table bien garnie, répond le mensonge innombrable des Merleau-Ponty, des Nadeau, des Estienne, des Caillois, des Rémy et des Raymond Aron, réinventant éternellement les Mystères du Kremlin. »

L’éditorialiste insiste sur le fait que c’est bien de « mensonges » qu’il parle, et pas d’analyses faussées par l’illusion. C’est un jugement moral qu’il porte, et qu’il porte avec une violence verbale qui exclut tout échange : il n’y a là aucune ouverture à la discussion, à l’argumentation théorique :

« Nous parlons de mensonge et non de mystification. Car si la mystification est la déformation idéologique inconsciente de la réalité, les porte-parole de la réaction déchue […] se sont fait une règle du truquage délibéré de la vérité. Tous ces hommes, Moch et David Rousset, Truman et François Mauriac, Bidault et Jean-Paul Sartre, Blum et André Malraux, et tous ceux-là, écrivains, journalistes, qui se mettent avec plus ou moins de cynisme à la remorque des intérêts des industriels américains, tous ces hommes ne sont pas de pauvres petits individus bernés par une idéologie qu’ils subiraient malgré eux […]. Ils ne sont pas les instruments inconscients de la grande peur capitaliste, les jouets malheureux de contradictions objectives dont ils n’apercevraient ni le mécanisme caché, ni les obscures racines. […] Les ordres qu’ils exécutent leur sont clairs, les intentions qu’ils servent leur sont connues. Ils ne sont pas mystifiés le moins du monde. Ils mentent. Et savent qu’ils mentent. Et mentent parce qu’ils savent leurs mensonges utiles à leurs maîtres. »

Cet éditorial fait masse commune des intellectuels et des politiques, des socialistes et des gaullistes, des existentialistes et des marxistes non orthodoxes, et l’annonce est claire : la Nouvelle critique « les dénoncera tous impitoyablement ». Elle montrera « que les constructions "théoriques" des penseurs à la mode ne relèvent point de l’esprit de principe, mais de la nécessité pour la réaction de se couvrir d’un paravent, d’une excuse. » Il est ajouté que le même principe vaudra en matière de critique littéraire et artistique.

« Que pensez-vous de Jules Moch ? »

Dès le premier numéro, ce programme commence à être mis en œuvre. On y trouve en particulier un véritable réquisitoire de Jean-Toussaint Desanti contre celui qui avait été naguère l’un de ses maîtres à penser, Maurice Merleau-Ponty : Le philosophe et le prolétaire[23]. Comme Kanapa, Desanti brûle ses vaisseaux.

L’itinéraire de Desanti est particulièrement significatif de celui de bien des « marxistes militants » de cette époque. Né en 1914, normalien en 1935, s’il fréquente durant ses études des milieux marxistes et lit Marx et Lénine, c’est d’abord vers d’autres horizons que se dirige sa formation intellectuelle : la logique, vers laquelle l’oriente Jean Cavaillès et la phénoménologie à laquelle l’initie Maurice Merleau-Ponty. C’est dans la Résistance qu’il adhère, en 1943, au parti communiste. Son entrée dans le marxisme à la Libération est liée à son recrutement à la Nouvelle critique, alors qu’en tant que philosophe il travaillait toujours aux questions de la logique et des mathématiques – auxquelles il reviendra après une sorte de parenthèse de dix ans.

L’article n’est pas exclusivement dirigé contre Merleau-Ponty[24], mais à travers lui, contre les philosophes qui contestent le « primat de la pratique », et singulièrement de la pratique politique, sur la pure abstraction philosophique. Il s’agit d’une critique de l’inaction, particulièrement dommageable de la part d’auteurs qui se réclament parfois, plus ou moins, sinon de Marx d’un certain Marx, le « jeune » Marx, dont Desanti dit que pour eux, il aurait en un sens cessé d’être marxiste, c’est-à-dire fidèle à lui-même, en écrivant le Manifeste du parti communiste :

« Ils sont pleins de bonnes intentions : ils ne "demandent pas mieux que d’être marxistes" […] Mais il y a ces satanés communistes, cette satanée Union Soviétique, qui viennent tout gâcher et leur donner mauvaise conscience. Et alors, comment faire pour être d’accord jusqu’au bout ? Ils veulent bien être marxistes : mais il leur faut un marxisme sur mesure, dans lequel ils puissent s’installer et jouir en paix de leurs propres pensées. Que les communistes viennent les tirer de leur sommeil par des questions précises ("Que pensez-vous de Jules Moch ? Que pensez-vous de la grève des mineurs ?") et les voici qui fuient d’un air effrayé. »

Par sa manière d’aborder la critique philosophique à travers la question politique, Desanti apparente sa démarche à celle du Politzer de La fin d’une parade philosophique, ou du Nizan de Les chiens de garde. Pour lui, les préoccupations de Merleau-Ponty « signent l’acte d’abdication d’un intellectuel face au monde d’aujourd’hui et aux actes que ce monde attend. » À ces préoccupations, il oppose l’analyse politique de la réalité, spontanément assimilée par la classe ouvrière : « La situation qui paraît si confuse à M. Merleau-Ponty, apparaît en revanche fort claire au prolétariat ; sa lutte revendicative a, objectivement, un sens […] à la fois national et universel. La grève héroïque des mineurs en est un exemple éclatant. »

On ne saurait mieux décrire la conception communiste d’une philosophie de parti : « La vérité est que bien des intellectuels venus de la bourgeoisie, ayant lu Marx un peu tard, ne reconnaissent pas aujourd’hui le prolétariat. Ils en gardent une vue abstraite. » Ils ne considèrent autrement dit que « la notion de prolétariat », et non le prolétariat bien réel qui agit devant eux. « Or il se trouve que le prolétariat réel n’est pas conforme à cette notion qu’ils en ont. Le prolétariat a lutté et forgé comme il a pu, à travers la lutte, les instruments de cette lutte, les syndicats, les partis communistes. » C’est ainsi à travers un genre de leçon de politique que Desanti entend donc administrer à Merleau-Ponty une leçon de philosophie, sollicitant pour cela la manière dont Merleau-Ponty lui-même évoque les questions politiques. C’est sa manière, sobre et calme, au pire ironique, de s’inscrire dans le projet de la Nouvelle critique d’un marxisme militant.

*

[Article suivant : Le savant et la simple ouvrière]


Notes

[1]Lénine, Lettres sur la tactique (1917), citant Engels, Lettre à Sorge, 29 novembre 1886.

[2]« Les philosophes n’ont fait qu’interpréter diversement le monde, ce qui importe, c’est de le transformer. » (traduction de Gilbert Badia, dansKarl Marx et Friedrich Engels, L’idéologie allemande, Éditions sociales, 1976, et Études philosophiques, idem).

[3]Sur Jean Kanapa, voir Gérard Streiff : Jean Kanapa, 1921-1978 – Une histoire singulière du PCF (L’Harmattan, 2001) et Le Puzzle Kanapa, La Déviation, 2021.

[4]Né en 1905. Instituteur, ancien résistant, député, membre du Comité central, membre de la direction des Cahiers du communisme, Signor était connu pour son hostilité au parti socialiste, ce qui se traduit dans son article.

[5]Lénine, reprenant une formule de Kautsky, avait intitulé l’une de ses brochures, populaire parmi les communistes, Les trois sources et les trois parties constitutives du marxisme.

[6]Il s’agit de Jean Suret-Canale, n’utilisant à cette époque qu’une partie de son patronyme. Né en 1921, ancien résistant il est alors jeune agrégé de géographie et professeur au lycée de Dakar. Il deviendra plus tard un africaniste reconnu et sera un temps membre du Comité central du PCF.

[7]Ancien surréaliste, sociologue, exclu du PCF en 1928, animateur ou militant depuis les années 1930 de diverses mouvances d’orientation trotskiste.

[8]Éditions Marcel Rivière, 1947.

[9]À noter que dans la seconde édition de son livre, Pierre Naville publie en annexe une longue et élogieuse étude initialement parue en 1946, sur le travail psychologique de Politzer,

[10]Canale évoque ici les « cocktails Joliot-Curie », expression démarquée des célèbres « cocktails Molotov ». Il s’agit de bouteilles incendiaires sans mèche, mises au point pat Joliot en 1944.

[11]Georges Cogniot, Le dixième anniversaire de l’Histoire du Parti communiste (bolchévik) de l’URSS et nos problèmes, La Pensée n°22, janvier-février 1949. Cogniot évoque dans son article le livre comme étant de Staline, bien qu’il soit présenté comme l’œuvre collective d’une commission de travail.

[12]Il écrira peu après : « J'ai conscience de n’avoir bien compris celles de la physique qu’à partir du moment où j’ai eu connaissance des idées fondamentales du matérialisme dialectique » (La Pensée, 1947, n°12)

[13]Voir article suivant

[14]On pourra lire dix ans plus tard dans la Nouvelle critique que ce livre aurait en outre été traduit en quarante-cinq langues…

[15]Jean Kanapa, Henri Lefebvre ou la philosophie vivante, La Pensée, n°15, nov.-déc. 1947.

[16]La Nef, 1959. Réédition Economica, 2008.

[17]L’autre est le recueil Contribution à l’esthétique (Éditions sociales, 1953).

[18]En évoquant ce débat, Kanapa insiste sur le caractère extraordinaire que revêt pour lui le fait qu’il ait pu avoir lieu au moment où la guerre faisait rage et où l’Union soviétique était dans son ensemble sujette aux difficultés et aux privations les plus terribles.

[19]Il sera publié en 2002 par les éditions Economica. Logique formelle, logique dialectique sera réédité par les Éditions sociales en 1982, avec une nouvelle préface de l’auteur. Elles publieront en outre en 1986 un nouvel ouvrage de Lefebvre, Le retour de la dialectique.

[20]Voir article suivant

[21]Guy Leclerc, L’existentialisme n’est pas un humanisme, rubrique « Polémiques » de La Pensée, n°16, janvier-février 1948.

[22]Tirées de son rapport au congrès de Strasbourg, le XIe Congrès du PCF, en juin 1947, dont on a cité plus haut le rapport de Maurice Thorez.

[23]Cet article, signé comme tous ses autres de la même période Jean Desanti, a été repris dans un volume édité aux PUF en 2008 qui, sous le titre Une pensée captive, reprend, avec une préface de Maurice Caveing et diverses annexes ou notes complémentaires, tous les articles publiés par l’auteur dans la Nouvelle critique de 1948 à 1956, date à laquelle il met fin à sa collaboration à la revue.

[24]Il y reviendra sept ans plus tard de manière circonstanciée et plus théorique dans une contribution, Retour à Berkeley, dans ouvrage collectif, Roger Garaudy, Georges Cogniot, Maurice Caveing, Jean-Toussaint Desanti, Jean Kanapa, Victor Leduc et Henri Lefebvre, avec une lettre de Georg Lukacs,  Mésaventures de l’anti-marxisme – Les malheurs de M. Merleau-Ponty.

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

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3 juillet 2026

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