Revenant sur la capitulation de Syriza en 2015 et sur le bilan des gouvernements « progressistes » espagnols, il entend montrer que la volonté de concilier une politique alternative et le respect des contraintes européennes prend le risque de reconduire l’austérité et de désarmer un gouvernement de gauche face aux attaques du capital.
À rebours d’un « réalisme budgétaire » soucieux de rassurer les marchés financiers et le capital, il défend un « réalisme de rupture » : préparer les moyens économiques et politiques de l’affrontement avec l’Union européenne pour ouvrir la voie à une transformation sociale et écologique fidèle au projet de rupture portée par la gauche radicale et insoumise.
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La possible victoire de LFI et de son candidat à l’élection présidentielle de l’an prochain ouvre (enfin !) la possibilité d’un débat stratégique en « grandeur réelle » dans la gauche radicale française*. Au sein de cet espace politique et intellectuel, les contributions de Cédric Durand (CD), que ce soit sur le capital fictif, l’Union européenne, ou, plus récemment, sur le « technoféodalisme » et la planification écologique, ont joué un rôle majeur et valu à leur auteur une place de premier plan au sein de l’économie hétérodoxe et dans l’élaboration programmatique au sein de la principale force de la gauche radicale, LFI.
Dans l’article publié le 17 août dernier en ligne dans Contretemps sous le titre alléchant de « Comment mener une politique écosocialiste en régime capitaliste ? », CD joue « cartes sur table ». Contrairement à ce que le titre pourrait laisser penser, le véritable objet de ce texte n’est pas tant de penser une telle politique « en régime capitaliste » mais quelque chose de bien plus situé et politiquement saillant, à savoir la ligne qu’un éventuel gouvernement LFI devrait suivre pour affronter les réactions que la mise en œuvre de son programme ne manquera pas de susciter.
CD est très clair sur ce point : « l’hostilité du capital », qui concentre un immense pouvoir économique dans les sociétés où nous vivons, est une donnée incontournable et quiconque prétend l’ignorer, ou penser qu’elle peut être aisément surmontée par un appel au volontarisme politique, s’expose à de graves déconvenues. Instruit par l’expérience de précédents gouvernements de gauche arrivés au pouvoir, il entend éviter à la fois le « renoncement » du tournant néolibéral sous le premier septennat de Mitterrand et la « déroute pure et simple » du gouvernement Syriza au cours de l’été 2015.
Sa démonstration est émaillée de références à des situations historiques telles que la politique des communistes chinois dans une province du nord lors de la guerre sino-japonaise et de la guerre civile qui s’en est suivie, ou les débats sur la planification aux débuts de la révolution cubaine dans lesquels s’est illustré, entre autres, l’économiste marxiste Charles Bettelheim. Nous les laisserons de côté dans ce qui suit, d’une part parce qu’elles renvoient à des contextes trop éloignés du nôtre pour pouvoir nous éclairer, et, de l’autre, parce qu’elles posent des questions théoriques qui demanderaient de longs développements impossibles à mener dans le cadre de ce texte1.
En fait, c’est avant tout le « spectre du désastre grec » qui hante les développements de CD, comme il hante du reste toute la gauche radicale européenne depuis cette fatidique année 2015. C’est pourquoi il fera l’objet de développements relativement fouillés. La leçon que CD en tire consiste dans ce qu’il désigne, avec un sens aigu de l’antiphrase, comme « le principe de Tsipras » : « Fonder une stratégie sur sa seule capacité à convaincre ses adversaires de changer d’orientation est une voie périlleuse ».
On est tentés de faire un pas de plus et dire que même ce petit mot de « seule » est de trop : car, à moins de vivre dans l’illusion idéologique d’un Jürgen Habermas, et de croire que les contradictions du monde social peuvent se résoudre par l’éthique de la discussion et le primat du meilleur argument, une stratégie de rupture réaliste avec l’ordre existant ne peut se fonder que sur la construction d’un rapport de force et en aucun cas sur la possibilité de « convaincre » un adversaire (de classe) en faisant preuve d’une capacité extra-ordinaire de « persuasion ».
Jusqu’ici, à cette réserve près, nous suivons le propos de CD. Rapidement, toutefois, une objection plus sérieuse surgit. Car il existe une variante de l’illusion du « vrai » Tsipras que CD nous semble partager. Dans le raisonnement de Tsipras, comme de celui de tant d’autres dirigeants de la gauche arrivés au pouvoir par la voie électorale, derrière l’invocation de la puissance des arguments rationnels et des vertus de la discussion, quelque chose de bien plus prosaïque était en jeu. A savoir la conviction qu’en faisant preuve préventivement de modération, l’adversaire acceptera de nous laisser atteindre nos objectifs, à condition de les ramener à un niveau « raisonnable », donc de les revoir à la baisse.
Insistons sur le mot « préventivement » : il ne s’agit pas de rejeter toute idée de compromis et/ou de considérer qu’elle est étrangère à la stratégie révolutionnaire – la charge de Lénine contre le refus « gauchiste » des compromis dans sa célèbre brochure restent à cet égard d’une parfaite actualité.
Ce qu’il s’agit, en revanche, de refuser, c’est, pour reprendre la formulation de Lénine, de se « lier les mains d’avance », que ce soit dans un sens « gauchiste », celui que vise la polémique du dirigeant bolchevik (« dire tout haut à un ennemi qui, pour l’instant, est mieux armé que nous, si nous allons lui faire la guerre et à quel moment »), ou dans un sens « droitier », qui consiste à croire que l’on peut désamorcer l’épreuve de force en acceptant d’emblée de se mouvoir dans un cadre supposément acceptable par l’adversaire. Or, l’expérience historique est, à cet égard, sans appel : des Fronts populaires des années 1930 jusqu’au Chili d’Allende, et bien sûr à la Grèce du premier gouvernement Syriza, loin d’empêcher l’écrasement, le repli et le modérantisme y ont conduit tout droit.
Il y a en effet des situations, où, contrairement à d’autres2, la configuration de l’affrontement de classe rend la recherche préventive du compromis synonyme de conduite d’échec. Or, et c’est l’objet des remarques, qui suivent, c’est précisément à cette impossibilité que conduit la proposition centrale de CD dans le texte qui nous occupe. De manière ramassée, elle peut s’énoncer ainsi : confronté à un niveau élevé de déficits et d’endettement publics, un gouvernement insoumis devra renoncer à une politique de relance budgétaire en acceptant, comme objectif prioritaire, de geler le niveau d’endettement (ratio dette/PIB) à son niveau actuel.
Cette adaptation aux contraintes fixées par les traités européens permettrait alors de faire d’une pierre deux coups : d’un côté, elle ôterait à la BCE le prétexte pour intervenir et exercer le type de chantage auquel elle s’est livrée au cours de la crise de 2015. De l’autre, elle rendrait possible la « nationalisation » partielle de la dette publique par une politique de rachat des titres actuellement détenus par des créanciers étrangers. La puissance publique, donc le gouvernement de gauche de rupture, serait ainsi protégée des attaques des marchés financiers internationaux.
Une fois ce cadre posé, CD défend la mise en œuvre de mesures standard des programmes de gauche (y compris social-démocrate) : hausse des salaires, taxation du capital et de la richesse pour dégager des marges budgétaires, et investissement public financé non par le budget mais par l’action d’acteurs publics (type Bpifrance ou Caisse des dépôts), action s’inscrivant elle-même dans un dispositif de planification écologique.
La conclusion qui en découle, implicitement mais clairement, est qu’il est possible d’avancer dans le sens d’une « politique écosocialiste » en restant dans le cadre des traités européens en évitant l’affrontement avec l’UE et même en assumant les objectifs énoncés dans le Pacte de stabilité actualisé, quitte à renégocier certaines modalités de leur mise en œuvre.
Cette proposition de CD nous semble à la fois illusoire et néfaste. Néfaste parce qu’elle concède trop par rapport aux objectifs d’une politique de rupture et aux urgences de la situation sociale. Elle ne peut que conduire à l’enlisement gestionnaire et à la déconnexion d’avec les exigences du bloc social qui se structure dans et autour de LFI. Illusoire aussi, parce qu’elle concède trop peu pour être acceptable aux adversaires de classe et/ou pour permettre de se défendre face à leurs attaques.
Comme nous le montrerons, loin de s’opposer à la démarche de Tsipras et d’autres gouvernements de la gauche d’accompagnement du néolibéralisme, elle ne fait que la prolonger. Dans les remarques qui suivent, nous procéderons d’abord à une analyse de son bilan de l’expérience grecque, puis nous aborderons la question de la politique économique adéquate au projet de la gauche de rupture, avec une référence particulière au cas espagnol. Nous conclurons par une proposition que nous nommerons le « principe d’un réalisme de rupture », qui consiste à se donner les moyens de mener l’inévitable affrontement avec l’UE.
Le spectre de la Grèce : « trahison », « capitulation », « défaite » ?
Pour des raisons qui sont propres à l’expérience de l’auteur de ces lignes mais aussi, et surtout, du fait de la place stratégique qu’elle occupe tant dans ce texte de CD que dans ses précédentes contributions, il nous faut revenir sur le bilan de l’expérience de ce qu’il qualifie de « déroute de Syriza ». De façon étonnante, CD refuse de qualifier cette déroute de « trahison » préférant parler de « défaite ». Peu avant, il est question de la « pantalonnade infligée par la Troïka (FMI, BCE, Eurogroupe) au gouvernement grec dirigé par Alexis Tsipras ». Voilà qui nous déporte vers le registre de la commedia dell’arte, peu compatible avec la caractérisation – bien plus adéquate – de « tragédie » que CD adopte quelques lignes plus tard.
Ce que ces formulations suggèrent, et qui pose problème, c’est que le gouvernement de Tsipras, et la direction de Syriza, n’apparaissent que comme des acteurs passifs à qui la Troïka « inflige » une déculottée. Voilà qui donne du crédit à l’autojustification avancée par Tsipras (et partagée par la quasi-totalité de la gauche radicale européenne de l’époque à l’exception notoire de Mélenchon et du Parti de Gauche) selon laquelle « il ne pouvait pas faire autrement ». Un argument qui, à tout le moins, décharge les dirigeants de Syriza de leur responsabilité dans un désastre que l’historien britannique Perry Anderson, peu porté à l’emphase, a comparé avec le vote, en août 1914, des crédits de guerre par la social-démocratie allemande.
Selon une approche « objectiviste », qui fait abstraction des intentions des acteurs, ce qui s’est passé en Grèce entre janvier et juillet 2015 apparaît incontestablement comme l’illustration la plus pure dans ce que, dans l’histoire de la gauche, on qualifie couramment de « trahison ». Comment, en effet, nommer autrement ce qui se passe lorsqu’un gouvernement élu avec un mandat parfaitement clair – dégager le pays de la cage de fer des deux Mémorandums signés par ses prédécesseurs avec la Troïka – en arrive, en à peine sept mois, à signer un troisième Mémorandum – pire encore que les deux précédents – et cela une semaine après le référendum historique du 5 juillet 2025, lors duquel à plus de 61% le peuple grec, pourtant soumis à un blocus financier total3, avait voté « non » au diktat de la Commission européenne ?
S’il s’avère factuellement fondé et entièrement justifié d’un point de vue politique, il est néanmoins vrai que le terme de « trahison » ne suffit pas à expliquer, donc à comprendre, ce qui s’est passé. Si on intègre dans l’équation les intentions des acteurs, la perspective analytique en sort modifiée. Tsipras et la majorité de la direction de Syriza ne furent pas des « traîtres » selon une conception simpliste qui ferait de leur action le résultat délibéré d’un plan conçu à l’avance.
Ils apparaissent plutôt comme des personnages faibles, voire pathétiques, contraints par les choix qu’ils ont fait de façon parfaitement consciente et dépassés par les conséquences de leur action. Des conséquences pourtant parfaitement prévisibles et qui découlaient de leur refus obstiné des options alternatives qui leur avaient été soumises au sein même de leur propre parti, à savoir un « plan B » incluant l’arrêt des remboursements de la dette et la sortie de l’euro.
Mais avant d’en venir là, il n’est sans doute pas inutile de rappeler qu’en 2015, CD lui-même voyait les choses différemment. Dans un texte de cette époque, publié dans ces colonnes, auquel il renvoie lui-même (mais dans une simple note de bas de page), il qualifiait la décision du gouvernement Tsipras de « reddition à la déraison néolibérale… d’autant plus choquante qu’elle eut lieu immédiatement après la magnifique victoire du non aux exigences de la Troïka lors du referendum du 5 juillet ». Dans le Dictionnaire des synonymes, la première entrée associée à « reddition » est « capitulation » et c’est bien de cela qu’il s’agit. CD situait alors la cause de cet échec dans « l’enthousiasme européiste » que (la majorité de) Syriza partageait avec la quasi-totalité de la gauche radicale européenne de l’époque, et qui l’a conduit à refuser avec obstination toute idée de plan B comportant l’option de sortie de l’euro.
C’est en faveur d’un tel plan, qui incluait le Grexit, qu’il plaidait de façon très argumentée dans ce même texte. Il en tirait alors une conclusion qui débordait le cadre de ce cas particulier :
« Un peuple qui entend rompre avec le néolibéralisme ne peut compter sur ses adversaires pour financer son économie. C’est la fameuse contrainte extérieure qui impose à tout pays désireux d’échapper à la souveraineté des marchés financiers de ne pas laisser filer son déficit commercial et de se protéger de la spéculation sur les marchés de capitaux. Dans le cadre de la zone euro, c’est en plus la nécessité de ne plus dépendre d’une banque centrale hostile pour assurer le fonctionnement normal de son système bancaire. Recouvrer la souveraineté monétaire est ainsi une condition nécessaire pour rompre avec les politiques d’austérité et engager des réformes structurelles tournées vers la justice sociale, la reconstruction de l’appareil productif et la transition écologique. »
Pour enfoncer le clou, CD concluait ce texte par une « leçon » qu’il formulait ainsi :
« Pour ne plus s’écraser dans l’insignifiant, la gauche doit s’arrimer solidement aux intérêts immédiats des subalternes, c’est-à-dire récuser l’austérité et préparer la sortie de la monnaie unique. Au défaitisme de l’autre Europe s’oppose la volonté de rompre ».
À notre sens, rien de ce qui s’est passé depuis ne justifie de changer ne serait-ce qu’une virgule de cette conclusion. Un gouvernement de gauche qui renoncerait par avance à affronter l’institution-clé de l’UE : la BCE – la Banque centrale européenne –, la seule qui dispose d’un véritable pouvoir de sanction, et à aller jusqu’à la rupture si (ou plutôt quand) celle-ci passera à l’offensive, se condamnerait à connaître le sort de Syriza.
Le véritable « principe de Tsipras »
Il reste toutefois à clarifier un point essentiel. Dans son récent texte, CD qualifie de « principe de Tsipras » une position inverse en réalité inverse de celle du « vrai » Tsipras. Dans son intervention à l’université d’été des collectifs décoloniaux, le 5 juillet dernier, il avait parlé de la « désinvolture » dont auraient fait preuve Tsipras et les dirigeants de Syriza et qui expliquerait, selon lui, leur échec.
Pourtant, même si elle peut s’appuyer sur une rhétorique (en apparence) volontariste qui a effectivement eu cours pendant la période en question, il s’agit là d’une lecture superficielle de la ligne suivie par Tsipras et ses proches. Lorsqu’ils parlaient à des auditoires plus restreints, les dirigeants de Syriza étaient explicites quant à leur véritable objectif, que résumait le terme de « compromis honorable », forgé par Giannis Dragasakis, le véritable « cerveau politique » de la direction de Syriza, et ministre de l’économie de janvier à août 2015. L’aboutissement de cette ligne fut le « programme de Thessalonique » avec lequel Syriza s’est présenté devant les électeurs et remporté les élections de janvier 20154.
Ce programme fut l’objet d’interprétations contradictoires. Souvent qualifié de modéré, loué aussi bien que critiqué pour cela, il fut également taxé, par les défenseurs de la thérapie de choc, de maximalisme. L’aile gauche de Syriza et, plus largement, les opposants à la ligne de Tsipras s’en sont réclamé pour dénoncer son abandon définitif lors de la capitulation de juillet 2015. En fait, il était le fruit d’un compromis interne : la direction du parti a fait des concessions à l’aile gauche en intégrant des mesures sociales emblématiques, en particulier les augmentations de salaire, dans un contexte où ceux-ci avaient été sauvagement amputés de plus d’un quart de leur montant nominal.
Mais l’essentiel de la ligne du « compromis honorable » a été préservé. Le raisonnement était, dans les grandes lignes, le suivant : nous allons montrer aux têtes de la Troïka que nous sommes des gens « raisonnables », et mettre sous le boisseau les éléments rupturistes du programme de Syriza. Nous leur épargnons ainsi l’aggravation d’une crise qui, sur le front de la dette, ne cesse d’ébranler l’édifice de l’euro et de l’UE. En contrepartie, ils nous laissent mettre en œuvre des mesures d’urgence, destinées à soulager une société brutalisée, sans remettre en cause les fondamentaux de la thérapie de choc déjà appliquée mais en repoussant un nouveau paquet de mesures austéritaires.
Comment s’est traduite cette démarche sur le plan des propositions économiques ? Commençons par ce qui était au fondement de la mise sous tutelle du pays par la Troïka. L’objectif d’ « annulation de la plus grande partie de la dette publique de la Grèce », revendication centrale de Syriza, qui reprend celle des mobilisations populaires de la période, est formellement maintenu. Mais le seul moyen indiqué pour y parvenir est la recherche d’un accord négocié avec les créanciers, sur le modèle de la conférence de Londres de 1953 qui a annulé la dette de l’Allemagne (de l’Ouest). La possibilité de suspendre le paiement de la dette en cas de refus des créanciers, qui figurait pourtant en toutes lettres dans le document approuvé par le congrès de Syriza de 2013, est mise sous le boisseau. C’est sans nul doute la concession stratégique, celle qui conditionne tout le reste5.
Quant aux mesures de politique sociale et économique, elles étaient ventilées en deux catégories : celles qui visaient à résoudre ce qui était qualifié de « crise humanitaire » en instaurant une sorte de « filet de sécurité » minimal ciblé sur les plus vulnérables (fourniture gratuite d’électricité, de médicaments et de transports publics, bons alimentaires, aide au chauffage etc.). Le vocable – hautement dépolitisant – d’ « humanitaire » ne devait d’ailleurs rien au hasard. Il a été choisi par la direction de Syriza pour faire passer auprès de la Troïka à titre d’exception le seul volet du programme auquel elle tenait véritablement et qui contrevenait au principe de « neutralité budgétaire ».
Ces mesures étaient complétées par des mesures de relance destinées à stimuler la demande des ménages, qui combinaient relèvement du salaire minimum à son niveau de 2010, extension de la couverture de l’indemnisation du chômage (sans objectifs chiffrés) et aménagement de la pression fiscale qui pesait sur les ménages et les petites entreprises (censées réduire les impayés et rapporter ainsi davantage de recettes). Les mesures de relance de l’emploi prévoyaient, outre le rétablissement de la législation du travail abrogée par les mémorandums, la création de 300 mille emplois dans tous les secteurs de l’économie, par des moyens qui n’étaient pas explicités mais qui incluaient des « partenariats public-privé ».
Le coût total de ces mesures était estimé à 12 milliards d’euros, soit 6% du PIB de la Grèce en 2015, certaines de ces dépenses devant s’étaler sur plusieurs années. Or, le programme de Thessalonique prévoyait de réaliser ces mesures avec des budgets à l’équilibre, qui avait déjà été atteint en 2014 pour le solde primaire (hors charge de la dette). Les 12 milliards nécessaires étaient censés provenir, pour moitié, d’une augmentation des rentrées fiscales résultant de la stimulation de la croissance, des facilités accordées aux particuliers et aux PME pour le remboursement de leurs dettes au fisc et de la lutte contre la fraude et l’évasion fiscales. Pour le volet de l’investissement public et de la relance de l’emploi, le financement renvoyait à l’hypothèse, encore plus hasardeuse que les précédentes, d’une réorientation des fonds européens alloués à la Grèce (fonds structurels et fonds du mécanisme européen de stabilité destinés à la recapitalisation des banques), réorientation qui présupposait l’accord des instances de l’UE (lequel ne sera bien entendu jamais accordé).
Ajoutons à cela, une autre concession majeure : l’abandon de la demande de nationalisation sous contrôle social du système bancaire, qui figurait dans le programme de Syriza de 2013. Seule était prévue la création d’une banque publique de développement, entourée de banques à mission spécifique (crédit aux agriculteurs et aux PME). Or, une telle nationalisation n’aurait entraîné aucun coût car les banques grecques, en situation de faillite dès le début de la crise, étaient déjà généreusement recapitalisées par des fonds publics. Mais l’État restait un actionnaire « muet », ayant cédé le contrôle des banques à un « Fonds de stabilité financière » placé sous la coupe de la Troïka. La prise de contrôle public aurait donc pu se faire par simple « activation » de ces actions.
Cette concession illustre le renoncement à se doter des moyens qui auraient permis de résister au chantage parfaitement prévisible exercé par la BCE et préparé le terrain à un retour à la monnaie nationale, seule riposte possible face à la restriction drastique, puis à l’arrêt complet de la fourniture en liquidité décidée par le BCE en février et juin 2015.
Supposées à « effet neutre » (sur le budget), les mesures prévues par le programme de Thessalonique étaient censées pouvoir s’appliquer sans recours à l’endettement supplémentaire, impossible compte tenu de l’exclusion du pays des marchés financiers, donc, comme le proclamait fièrement le texte, « indépendamment de la marche des négociations avec les créanciers et les instances supranationales ». En réalité, leur mise en œuvre était doublement dépendante de la volonté de la Troïka : d’une part, parce que les excédents primaires dégagés (0,4% du PIB en 2014) étaient très loin de suffire à honorer les remboursements de la dette, ce qui rendait le gouvernement grec toujours dépendant des tranches de prêts accordées par la Troïka, donc d’une solution consensuelle de la question de la dette. De l’autre, parce que, nous venons de le voir, le financement de la moitié du programme dépendait de fonds provenant de l’UE, donc du bon vouloir de celle-ci.
En fait, en renonçant à l’arme de la suspension du paiement de la dette, Syriza s’engageait à maintenir le cadre austéritaire des budgets à l’équilibre et excluait, implicitement mais irrévocablement, le retour à la monnaie nationale, option obligatoire en cas de suspension des versements à la Troïka. Les mémorandums prévoyaient en effet l’arrêt automatique des versements des prêts si la Grèce venait à faillir à ses engagements. Comme le disait avec lucidité CD dans son article de 2015, réfutant « ceux qui louvoi[yai]ent entre dans un ni-ni entre sortie de l’euro et soumission à la Troïka » et pensaient qu’il était « possible de séparer la question de la dette de celle de la monnaie », ce que « nous apprend précisément le dénouement du bras de fer entre l’UE et Syriza, c’est que ces deux questions sont strictement indissociables ».
Le retour du spectre grec
Le propre des spectres, on le sait, est qu’ils ne cessent de revenir, car ils sont en un sens « toujours-là », à hanter la réalité ordinaire en la doublant de cet « espace virtuel de la spectralité », comme le nommait Jacques Derrida, qui pointe vers l’irréductible possibilité de sa transformation6.
On pouvait croire la crise grecque reléguée à une simple page d’histoire. Il aura suffi d’une sortie du candidat de LFI appelant à « brûler [une partie de] la dette », sur fond de remontrée des taux souverains et de nervosité croissante des « marchés », pour que le spectre des années 2010-2015 fasse retour. Ces développements viennent confirmer que la leçon tirée par CD dans son texte de 2015 – l’indissociabilité de la question de la dette et de celle de l’euro – reste d’une parfaite actualité. Comment expliquer en effet que cette proposition de Mélenchon, très modérée pourtant, puisqu’elle ne porte que sur la partie de la dette déjà aux mains de la BCE (soit environ 18%) et ne lèse donc en rien les créanciers privés, ait ressuscité le spectre d’une crise de la dette et même d’une sortie de l’euro ?
C’est que, comme le rappelait récemment Frédéric Lordon, la dépendance des Etats aux marchés financiers pour les besoins de (re)financement de leur dette, dépendance gravée dans le marbre des traités européens et verrouillée par l’« indépendance » de la BCE (c’est-à-dire son entière dépendance vis-à-vis de ces mêmes marchés), est le mécanisme fondamental de disciplinarisation de leurs politiques budgétaires dans le sens d’une orthodoxie néolibérale, c’est-à-dire d’une austérité chronique. Les écarts ne sont tolérés que de façon temporaire (par exemple en suspendant le Pacte de stabilité pendant la période de la COVID) ou quand il s’agit des dépenses militaires, et seulement de celles-ci (activation de la clause dérogatoire nationale dans le cadre du plan ReArm Europe).
La proposition du candidat insoumis a pourtant été présentée de façon totalement déconnectée de toute sortie de l’euro : un jeu d’écriture suffirait à annuler les 18% de la dette française actuellement aux mains de la BCE, allégeant ainsi le ratio dette/PIB et redonnant une marge de manœuvre budgétaire à l’Etat. Mais, ce faisant, la BCE, ou plus exactement, la Banque de France, partie de l’eurosystème et soumise au cadre défini par Francfort, devrait activer son pouvoir de création monétaire. Par une voie détournée, elle contreviendrait ainsi à son principe fondateur qui lui interdit de financer directement les Etats. Même si, d’un point de vue strictement juridique, rien ne l’empêche d’annuler une dette qu’elle détient déjà, faire un pas dans ce sens, qui ne manquerait pas de déclencher des demandes similaires d’autres Etats-membres de la zone euro, équivaudrait à une remise en cause de la monnaie unique comme mécanisme disciplinaire.
Il s’agit donc de bien autre chose que d’un simple jeu d’écriture. Dans son apparente modération, cette proposition a soulevé la question du pouvoir de la BCE et ramené le spectre de demandes d’annulation de la dette que l’on croyait remisé au placard depuis la crise grecque. Et c’est bien la raison pour laquelle, elle a aussitôt suscité une levée de boucliers des « premiers concernés », soit, dans l’ordre chronologique, strict reflet en l’occurrence de l’ordre hiérarchique, les présidents respectifs de la Bundesbank Joachim Nagel, de la BCE Christine Lagarde et de la Banque de France Emmanuel Moulin. En plus des épouvantails plus ou moins fantaisistes qui ont été brandis (« illégal », « risque d’hyper-inflation », « opération blanche », mise en danger des banques commerciales, etc.), il est tout à fait caractéristique que des voix « autorisées » se soient empressées de parler de risque de « ‘Frexit’ » par les faits, sans même qu’il ait été décidé par les urnes », évoquant la remontée déjà amorcée des taux sur les titres de la dette publique française7. Une remontée que ne manquerait pas d’amplifier la mise en œuvre des mesures préconisées par Mélenchon, et même la simple possibilité de sa victoire dans les urnes.
L’équation impossible : concilier « réalisme budgétaire » et rupture avec l’austérité
Mais revenons à la proposition centrale de CD, plus exactement du CD de 2026 : en l’état actuel, écrit-il, « confronter les institutions européennes pour élargir l’espace fiscal dont dispose le pays… n’est pas l’option préférable ». Il évoque pour cela tout d’abord un argument d’ordre politique, à savoir l’ « hostilité à toute forme de désordre monétaire ou social d’une large frange des classes populaires, [qui] reflète l’absence d’un filet de sécurité économique privé minimal ou d’une capacité de mobilisation collective effective pour y faire face, [et] celle des classes moyennes, [motivée par] l’aspiration à jouir de son acquis ». Il ajoute que « lorsque Édouard Philippe annonce ‘’dans deux ans le FMI’’ si LFI prend le pouvoir, il souffle sur les braises d’une inquiétude qu’il faut éteindre ».
L’argument est pour le moins étrange : comment imaginer qu’on puisse mener « une politique écosocialiste en régime capitaliste », comme l’annonce le titre de ce texte, sans susciter la moindre « forme de désordre monétaire ou social » ? Plus grave encore, comment poser comme objectif premier l’apaisement des inquiétudes d’un électorat sensible aux discours d’Edouard Philippe au détriment des exigences du bloc populaire qui soutient la gauche de rupture ? Comment imaginer une quelconque politique de transformation de l’ordre des choses existant sans assumer la conflictualité qui accompagne inévitablement une telle entreprise ? Vouloir s’en dispenser n’équivaut-il pas à courir après le mirage d’une politique de rupture qui contournerait la rupture et ramènerait celle-ci à une variante de gestion social-libérale ?
Dire cela ne signifie pas naturellement qu’un futur gouvernement insoumis doit être indifférent aux inquiétudes de secteurs significatifs des classes populaires et (surtout) « moyennes » face à une période de turbulence. En ayant toutefois à l’esprit que ladite période a commencé depuis quelque temps déjà, avec la dégradation de la situation économique et, sur le plan politique, la lente agonie de la macronie et le discours de peur instillé à longueur de journée sur la « faillite » qui menacerait la France du fait de la dette.
Dans l’hypothèse d’une victoire de LFI, il existe néanmoins une panoplie de mesures de son programme susceptibles de se traduire en gains matériels immédiats pour la base sociale dont l’appui actif est indispensable pour le succès de cette politique de rupture – certaines sont d’ailleurs mentionnées dans la suite du texte de CD : relèvement des salaires, blocage des prix de produits de première nécessité, investissements massifs dans les services publics, mesures de justice fiscale. Sans faire du creusement du déficit un but en soi, l’idée qu’elles puissent être satisfaites en posant comme préalable le renoncement à une politique de relance semble parfaitement illusoire. La question qui se pose dès lors est celle des conditions économiques de leur mise en œuvre.
Ce qui nous amène aux arguments de CD sur ce terrain. Il faut, nous dit CD, éviter « l’incertitude engendrée par cette confrontation [avec la BCE] » car la France a déjà un niveau élevé d’endettement et de déficit budgétaire. Une politique keynésienne classique de relance budgétaire conduirait à augmenter le niveau d’endettement. Or, poursuit-il, « amplifier davantage la dépendance aux marchés financiers et à la BCE n’est pas forcément une bonne idée ». CD admet que, pour l’instant, la charge des intérêts de la dette est modérée mais il observe, à juste titre, que les taux remontent. Selon les estimations officielles, cette charge pourrait augmenter de 36% en 2026 par rapport à l’année précédente et atteindre près de 90% du budget de l’Education nationale, historiquement premier poste de dépense de l’État.
CD soutient les demandes qu’un gouvernement de gauche pourrait adresser en vue de parvenir à un « changement de rôle de la BCE et, en particulier, pour la mobilisation pleine de la puissance monétaire au service des impératifs de bifurcation écologique ». Mais il estime, là encore à juste titre, qu’il serait bien imprudent de s’en remettre à une réception favorable d’une telle demande. A l’évidence, il ne fait pas partie de ceux qui croient à une « autre Europe » – c’est un discours devenu du reste difficilement audible dans le contexte actuel. Il s’abstient toutefois de rappeler en quoi une telle réorientation contreviendrait aux traités européens, qui ne fixent qu’un seul objectif de politique économique à la BCE, à savoir une inflation inférieure à 2%. Pour faire face à cette difficulté, il avance cette proposition :
« Si la voie choisie n’est pas celle de la confrontation avec les institutions européennes, éteindre ces attaques suppose d’abord de communiquer de manière cohérente sur la trajectoire des finances publiques de manière à s’assurer que les autres détenteurs de la dette n’emboîtent pas le pas aux hedge funds ».
En quoi consiste cette « communication cohérente sur la trajectoire des finances publiques » ? Le premier des « 4 piliers » du scénario formulé en conclusion de son texte, en précise quelque peu les termes : il s’agit d’« adopter une posture de responsabilité fiscale » et, pour « la gauche » de « s’engage[r] à stabiliser le poids de la dette publique dès la campagne ».
Les termes sont soigneusement choisis pour ne pas heurter de front le lectorat de Contretemps, et plus largement, les partisans de cette « politique écosocialiste » affichée dans le titre du texte. Reste que la « stabilisation du poids de la dette » et la « trajectoire fiscale maîtrisée » ne sont pas autre chose que le vocable rabâché ad nauseam par les gouvernants et leurs cohortes d’experts. C’est même très exactement en quoi consistent les objectifs que déploie longuement le rapport des quatre experts mandatés par le gouvernement dans une « mission sur la transparence des finances publiques à l’horizon 2030 », dont les conclusions ont reçu l’appui des actuels ministres de l’Economie et de l’Action et des Comptes publics Roland Lescure et David Amiel8.
Pour atteindre l’objectif d’une stabilisation du ratio dette/PIB à l’horizon 2032, car d’ici 2030 « la poursuite de la hausse de la dette publique en proportion du PIB… semble inévitable »9, les auteurs de ce rapport officiel préconisent un « ajustement budgétaire à hauteur de 125 milliards d’euros », qu’ils font reposer sur un « partage des efforts », c’est-à-dire la combinaison d’« économies de dépenses » (sont explicitement pointées les dépenses sociales : retraites et santé), d’un « surcroît de recettes » et d’une « augmentation de la croissance »10. Ils sont également explicites sur le fait que cette trajectoire est dictée par les « engagements européens de la France », à savoir les objectifs de 3% de déficit budgétaire et de 60% de ratio dette/PIB réactualisés par le Pacte de stabilité réactualisé en 2024, qui aménage les mécanismes qui permettent de les atteindre :
« les États membres doivent désormais publier un plan budgétaire et structurel à moyen terme (PSMT) visant à amener le solde public à un niveau compatible avec la soutenabilité de la dette et à éviter des déficits excessifs »11.
La conformité aux objectifs de ce plan est l’objet des navettes entre la Commission européenne et les gouvernements français qui se sont succédés, dans le cadre du semestre budgétaire européen, à partir de juillet 2024, date à laquelle la France, en compagnie de 6 autres pays12, a été placée « en procédure de déficit excessif ». Cette procédure impose pendant la période d’ajustement une diminution de ratio dette/PIB de 1% par an et une réduction du déficit budgétaire structurel d’au-moins 0,5% par an. L’austérité permanente est, on le voit, au centre de ce mécanisme comme elle est au fondement des traités européens.
La proposition de CD équivaut donc à accepter les objectifs des plans d’ajustement budgétaire en cours. On peut même dire qu’en ne proposant pas d’horizon temporel précis à la stabilisation du rapport dette/PIB il va même potentiellement au-delà des objectifs officiels en matière de « consolidation budgétaire ». Sont validées du même coup les présupposés de « soutenabilité de la dette », en d’autres termes, le refus de remettre en cause sa légitimité, et de réduction des déficits comme condition d’une situation financière « saine ». On peut d’ores et déjà dire qu’elle contrevient à une mesure fondamentale du programme de LFI qui consiste à suspendre unilatéralement (par un vote du parlement français) les règles budgétaires et le semestre européen. Cette mesure est fondamentale en cela précisément qu’elle consiste à refuser de se lier les mains à l’avance quant à la politique qui sera suivie et à n’exclure aucune option qui permette de réaliser les engagements du programme, objectif auquel tous les autres doivent être subordonnés.
Peut-on pour autant dire que CD préconise directement une politique d’austérité ? Il est difficile de se faire une idée claire sur la base de ce texte dans la mesure où les arbitrages en matière de dépense publique qu’impliquent les objectifs de stabilisation du ratio dette/PIB et de « trajectoire fiscale maîtrisée » ne sont pas explicités. CD préconise une sorte de politique de relance en proposant de « mettre fin à l’austérité salariale » par une « hausse des bas salaires » (donc pas des autres, le seuil définissant le « bas salaire » restant indéterminé), d’augmenter les recettes par des mesures de justice fiscale qui permettront de « dégager des moyens… notamment pour les salaires des fonctionnaires, pour l’action écologique, pour l’innovation et la recherche et en faveur de la dignité des personnes » et par des investissements financés par des organismes publics opérant hors-budget.
Il s’agit, en d’autres termes, d’une relance stimulée avant tout par des mesures sans coût budgétaire, et, pour ce qui concerne le périmètre du budget, par des dépenses censées se financer intégralement par l’augmentation escomptée des recettes, sans creuser le déficit, et dans la limite autorisée par cette augmentation. CD entend ainsi montrer qu’il existe une marge pour atteindre les objectifs fixés par le Pacte de stabilité par d’autres modalités, socialement plus justes.
À ce stade, plusieurs questions restent en suspens. Par exemple, même strictement encadrée par l’augmentation des recettes, la croissance envisagée de la dépense publique est-elle compatible avec l’objectif de sa réduction qu’implique la « trajectoire maîtrisée » nécessaire à la stabilisation du ratio dette/PIB ? Le capital et les couches aisées vont-elles se plier sans broncher à des mesures de taxation et de restriction des aides publiques – a fortiori dans le contexte de libre circulation des capitaux imposé par les traités européens ? Y aurait-il une voie qui permettrait de résoudre la quadrature du cercle, c’est-à-dire d’atteindre la « responsabilité fiscale », donc réduire drastiquement les déficits et stabiliser le niveau d’endettement, tout en évitant l’austérité ?
L’Espagne de Pedro Sánchez, un modèle à suivre ?
La référence de CD à la politique des gouvernements de gauche au Mexique et en Espagne (« des pays gouvernés à gauche comme l’Espagne ou le Mexique ont substantiellement réduit leur ratio dette/PIB ») permet de préciser les choses. En effet, malgré les références séduisantes (à l’intention du lectorat de gauche radicale) aux communistes chinois des années 1940 ou à l’économiste marxiste Charles Bettelheim, c’est plutôt la politique du gouvernement Sánchez qui inspire les propositions de CD en matière de « responsabilité fiscale » : hausse du salaire minimum, investissements publics (financés en grande partie par les fonds européens), mesures fiscales redistributives et soutien ciblé aux ménages (sur le coût de l’énergie en particulier), réforme du marché de travail qui a réduit la part des contrats précaires.
Grâce à cette politique de relance, l’Espagne a pu à la fois réduire son ratio de dette publique et ses déficits budgétaires sans tour de vis austéritaire13 – même si la part des dépenses publiques dans le PIB reste à un étiage modeste, significativement inférieur à la moyenne de l’UE, en particulier à celui de la France, ou même de la Belgique, de la Hongrie et la Croatie. La clé de cette réussite réside dans la croissance qu’a connu le pays au cours des années post-pandémie, nettement supérieure à la moyenne européenne, en particulier française. C’est ce qui explique le fait que la politique des gouvernements espagnols serve actuellement de référence à des propositions politiques visant à rénover le logiciel social-démocrate, y compris, par exemple, le programme du PS présenté par Chloé Ridel14.
On serait tenté de dire qu’avec ces mesures de relance « budgétairement neutres », à l’exception de celles censées « résoudre la crise humanitaire », le programme de Thessalonique de Syriza analysé ci-dessus anticipait sur ses développements. Quoi qu’il en soit, il ne fait aucun doute qu’il existe une différence réelle entre la politique suivie outre-Pyrénées et celle des gouvernements français ou d’autres pays fidèles aux recettes néolibérales.
Faut-il pour autant faire du cas espagnol un modèle à la fois souhaitable et transposable pour la gauche de rupture ? Commençons par le souhaitable. Tout dépend bien sûr d’où l’on place la barre : gestion plus humaine de l’ordre néolibéral ou rupture avec celui-ci. Car si elle diffère de la brutalité néolibérale d’un Macron, la politique des gouvernements Sánchez n’a entraîné aucune modification structurelle du modèle économique du pays. Ainsi, le relèvement du salaire minimum n’a permis d’améliorer de façon significative que les bas salaires, seuls les 20% du bas de l’échelle ayant rattrapé entre 2019-2023 les pertes de la période 2010-2018.
Dans l’ensemble, l’Espagne demeure un pays de bas salaires15, avec un salaire moyen toujours inférieur en 2026 à son niveau de 2021 et une part des salaires dans le PIB inférieure en 2024 à son niveau de 2020 et même à celui du début des années 200016. Pour le dire autrement, la croissance relativement soutenue de l’Espagne ces dernières années a profité avant tout au capital et la progression des bas salaires s’est traduite par une redistribution interne au salariat.
Il faut souligner à quel point le modèle espagnol repose sur les bas salaires, qui concernent (là comme ailleurs) de façon disproportionnée les travailleur·ses immigré·es : selon diverses études, entre 2019 et 2025, la population de nationalité étrangère en âge de travailler a augmenté de 39% et compte pour les deux tiers de la hausse de la population active au cours de cette période. Cet apport expliquerait 47 % de la progression cumulée du PIB entre 2022 et 2025. Par ailleurs, malgré la croissance, le chômage demeure à un niveau élevé (10,1% en 2026, le 2e plus élevé en Europe), en particulier pour les jeunes (24,3%, au 3e rang européen). Les dépenses publiques de santé demeurent inférieures à la moyenne européenne (5,9% du PIB vs. 6,6%) et le problème du logement est devenu explosif, comme le montrent les récentes mobilisations contre les expulsions locatives, qui ont d’ailleurs conduit Sánchez à convoquer des élections anticipées.
La politique des gouvernements Sánchez a mis à profit les marges de manœuvre dégagées par la suspension provisoire des normes des traités européens lors de la période de la pandémie et des quelques années qui ont suivi. Un néolibéralisme à visage humain, certainement, mais pour la rupture il faudra clairement regarder dans une autre direction.
La question est maintenant de savoir si même cette étroite marge de manœuvre peut survivre au retour de ces normes que signe l’adoption du Pacte de stabilité et de croissance en 2024. Car, contrairement aux attentes optimistes de CD, qui diagnostiquait en 2020 la « seconde mort du néolibéralisme », l’orthodoxie néolibérale n’a pas tardé à faire retour. À l’égard de l’Espagne, la Commission de Bruxelles montre des signes croissants d’impatience et juge, dans son rapport de 2026 consacré à ce pays, que « les mesures détaillées dans le MTFSP [plan budgétaire structurel à moyen terme présenté par la gouvernement espagnol à la Commission] ne répondent que partiellement à ces défis » et que « des efforts supplémentaires seraient nécessaires pour respecter ses engagements budgétaires dans un contexte de fragmentation politique (aucun budget n’a été approuvé par le Parlement depuis 2023), d’augmentation des dépenses de défense et de pressions budgétaires persistantes liées au vieillissement de la population et aux choix politiques qui en découlent ».
La quadrature du cercle
Le retour de l’austérité impulsé par le Pacte de stabilité en vigueur n’a rien d’une mauvaise passe – c’est, au contraire, le relâchement de la période de pandémie qui était exceptionnel. Il rend de fait impraticable la combinaison d’un retour à l’orthodoxie budgétaire et l’adoption de mesures redistributives financées par l’impôt. Il est vrai que les traités européens ne s’opposent pas formellement à la hausse de la fiscalité du capital et des plus riches. Néanmoins, en vertu des fameuses « quatre libertés » qui guident l’intégration européenne depuis sa fondation, ils sanctuarisent la libre circulation des biens, des services et des capitaux.
Des exceptions sont prévues par l’article 66 pour le mouvement des capitaux mais elles ne peuvent être décidées que « dans des circonstances exceptionnelles » par le Conseil, uniquement sur proposition de l’UE et après consultation avec le BCE, le tout pour une durée qui ne peut excéder 6 mois. Il est donc exclu qu’un Etat-membre puisse décider d’une telle mesure unilatéralement. Et c’est bien une telle mesure qui figure en toutes lettres dans le programme de LFI. Dans la pratique, cela signifie que si le gouvernement d’un Etat-membre augmente les impôts sur le capital, celui-ci peut (menacer de) partir dans le pays voisin sans perdre l’accès au marché du pays dont il s’apprête à partir.
Comme le souligne Frédéric Lordon, « c’est bien pourquoi, dans les traités européens, l’article 63 de parfaite liberté des mouvements de capitaux est le joyau de la couronne. Les Allemands, pas si bêtes, savaient bien qu’on ne pourrait compter sur l’article 126 seul (l’article des 3 %-60 %), qui n’a pas plus de pouvoir disciplinaire que de l’encre sur du papier, et sur lequel on s’assiérait à la première occasion. On doubla alors le dispositif formel et impuissant de l’article 126 par le dispositif réel et tyrannique de l’article 63 : ce que la lettre des 3 %-60 % serait incapable de produire, ce serait la confrontation obligée aux marchés obligataires de l’article 63 qui s’en chargerait ».
La combinaison des normes budgétaires et des principes de la « concurrence libre et non faussée » aboutit ainsi à une situation qui ne laisse pas d’autre option pour atteindre l’ajustement budgétaire que la baisse des dépenses et des mesures fiscales qui frappent avant tout les plus faibles (du type relèvement de la TVA). En mettant en place des mécanismes qui s’appliquent de façon permanente, même en l’absence de pression des marchés financiers (et avec d’autant plus de force lorsque cette pression s’accroît), les traités institutionnalisent la paralysie de la fiscalité du capital au niveau européen.
On pourra objecter à cela que les autorités européennes se sont jusqu’à présent montrées accommodantes avec des niveaux d’endettement et de déficit public de la France largement supérieurs aux fameux 3/60 des traités. Or, conformément aux prescriptions du Pacte de croissance réformé, la Commission européenne a engagé en juin 2024 une procédure de mise sous déficit excessif de la France pour dépassement des seuils de déficit budgétaire et d’endettement public. Comme le précise le document officiel du gouvernement français de décembre 2024, « la Commission européenne a fixé une trajectoire de référence exigeante : un ajustement structurel qui représente 0,6 point de PIB par an en moyenne sur la période [2014-2030] »17.
Mais l’instabilité politique qui a suivi la dissolution de 2024, en d’autres termes l’absence d’une majorité parlementaire disposée à mettre en œuvre le choc austéritaire demandé par Bruxelles, a abouti à une baisse du déficit public d’à peine 0.8 point de PIB entre 2024 et 2026, voire même moitié moins selon les dernières prévisions gouvernementales qui prennent en compte la baisse attendue de la croissance. Et pourtant, nous savons quel est le coût social de cette austérité « adoucie », survenant après des années de désengagement de l’Etat, de sous-investissement alarmant et de mise à la diète de la fonction publique.
C’est ici qu’intervient un facteur sur lequel CD reste entièrement silencieux, à savoir l’explosion des dépenses militaires. Pourtant, voilà des chiffres qui, en matière d’espace budgétaire, donnent le vertige : entre le début du mandat de Macron et l’année en cours, les dépenses militaires (hors pensions) sont passées de 32 à 57,15 milliards, soit une augmentation de plus de 78% (et une hausse de 1,8% à 2,21% du PIB), avec une nette tendance à l’accélération. Certes, dans le cadre du plan ReArm Europe adoptée par la Commission européenne, qui prévoit des dépenses supplémentaires de 800 milliards d’euros d’ici 2030, les Etats-membres sont autorisés à déroger à la règle des 3% de déficit budgétaire, à hauteur de 1,5% de leur PIB pour une durée de 4 ans. Le réalisme budgétaire prôné par CD est-il compatible avec la poursuite de cette course aux armements ? Compte-t-il sur cette dérogation pour maintenir la « trajectoire de maîtrise des finances publiques » sans procéder à des coupes supplémentaires dans les dépenses sociales ?
Une chose paraît en tout cas certaine : ce que les autorités européennes et les marchés financiers ont accepté sans trop rechigner de la part de gouvernements macroniens n’a aucune chance de perdurer sous un gouvernement de gauche de rupture. Du côté des marchés financiers, qui mènent la danse en la matière, ce retournement est du reste déjà à l’œuvre, avec la hausse des taux sur les emprunts français, hausse alimentée par l’incapacité persistante des gouvernements français à rentrer dans les clous du Pacte de stabilité. Une incapacité d’autant plus grave que se profile à l’horizon une perspective bien plus sombre, pour ces mêmes marchés, à savoir l’éventualité, désormais plausible, d’une arrivée de la gauche radicale au pouvoir.
Le Financial Times, l’une des voix autorisées de la finance mondiale, constate dès le 27 août que « la France a remplacé l’Italie en tant que principale source d’inquiétude des investisseurs ». Citant de multiples analystes travaillant pour le compte d’acteurs financiers, le quotidien de la City souligne qu’ « alors que les deux pays doivent faire face à des négociations budgétaires délicates cet automne et à des élections l’année prochaine, l’attention des investisseurs s’est à nouveau portée sur la détérioration de la situation budgétaire de Paris et sur la probabilité croissante d’une victoire d’un candidat moins favorable aux marchés ». Quelques lignes plus loin, ce « candidat moins favorable aux marchés » est clairement désigné :
« Les derniers sondages indiquent qu’il est de plus en plus probable que Jean-Luc Mélenchon, candidat d’extrême gauche, se qualifie pour le second tour face à Marine Le Pen, candidate d’extrême droite, un scénario qu’Evelyne Gomez-Liechti [gestionnaire de portefeuilles multi-actifs du groupe financier Mizuho] a qualifié de ‘pire issue possible pour les marchés’ ».
Le 24 septembre, le niveau d’angoisse du Financial Times est clairement monté :
« L’inquiétude des investisseurs s’est accentuée, car les sondages laissent entrevoir que Mélenchon pourrait se hisser au second tour de l’élection présidentielle en mai, ce qui donnerait lieu à un duel avec la dirigeante d’extrême droite Marine Le Pen, dont les propositions ambitieuses en matière de fiscalité et de dépenses publiques contribueraient également à alourdir la dette ».
Depuis la publication de cet article, la candidate de l’extrême droite s’est empressée d’afficher son alignement avec les recettes austéritaires et la « continuité avec le macronisme » comme le relève, non sans gourmandise, le quotidien emblématique de l’ « extrême centre » français. Ce qui n’a nullement empêché, le spread (le différentiel entre le taux des titres français et allemands) de dépasser, le 18 septembre, le seuil symbolique des 100 points (1%), soit un niveau record depuis le pic de la crise de l’euro de 2012. Comme le souligne fort à propos Romaric Godin, « Le « spread » devient alors un moyen de contraindre le choix du printemps 2027 en exerçant ce que beaucoup vont estimer être un « principe de réalité », mais qui n’est en fait qu’un principe de domination. L’enjeu est ici fort simple : assurer la mise sous tutelle de l’État par le capital ».
Renationaliser la dette en « manipulant les forces du marché » ?
Jusqu’ici, loin de le contredire, la proposition centrale de CD nous est apparue comme une variante du « véritable principe de Tsipras » tel que nous l’avons analysé précédemment, à savoir obtenir le consentement des gardiens du temple de l’ordolibéralisme en acceptant le cadre fixé par les traités européens. Les fondamentaux sont identiques, notamment la non-remise en cause du principe du remboursement de la dette publique, dont le ratio a atteint celui de la Grèce en 2010 (120% du PIB), même si, malgré le discours propagé par les médias, la France est actuellement loin d’être exclue des marchés financiers. Les risques de retomber dans une gestion austéritaire et de tuer dans l’œuf l’expérience d’un gouvernement de gauche de rupture sont, nous pensons l’avoir montré, évidents.
Sur la dette apparaît néanmoins une différence significative, à première vue, entre les deux approches : abandonnant « l’arme du faible », c’est-à-dire le défaut de paiement, Tsipras prônait, nous l’avons vu, un règlement consensuel de la question de la dette, sur le modèle de l’accord de Londres de 1953 qui a annulé la moitié de la dette de l’Allemagne. CD ne croit guère, à juste titre, à une telle largesse de vues :
« S’il est juste », écrit-il, « de plaider au niveau européen pour un changement de rôle de la BCE… il ne faut pas remettre dans les mains des institutions européennes les conditions de possibilité d’une politique écosocialiste impulsée au niveau national ».
Il propose en conséquence de « manipuler les forces du marché » et d’ « être prêt à défaire les spéculateurs si nécessaire et sans l’aide de la BCE ». Le mécanisme qu’il préconise consiste à « inciter de manière coordonnée les acteurs nationaux à acheter davantage de la dette publique ». Ainsi, la Banque de France disposerait « d’une certaine latitude discrétionnaire dans ses achats d’actifs et dont elle peut user pour procéder à des achats de titres de la dette publique sur le marché secondaire ».
À cela viendraient s’ajouter les achats de dette sur le marché secondaire par des « entités publiques telles que les entreprises et institutions financières à capitaux publics », qui peuvent être « enjointes de placer des ordres pour venir défendre la dette publique », mais aussi par des acteurs privés, comme les banques et les assurances. Il deviendrait ainsi possible de transférer dans des mains d’acteurs nationaux la part (majoritaire : 56% au 4e trimestre 2025) de la dette actuellement entre les mains de créanciers étrangers. À défaut donc d’un circuit du Trésor, qui permettrait le financement de la dette par la Banque centrale nationale (comme ce fut le cas en France des années 1940 jusqu’aux années 1960), on aurait ainsi un mécanisme capable de résister à des attaques spéculatives sur la dette française.
Mais il y a un hic, et même un double hic. Tout d’abord, la « latitude » de la Banque de France en la matière paraît bien limitée. Le texte de l’Accord sur les actifs financiers nets (ANFA) auquel renvoie CD encadre de façon très stricte l’action des banques nationales faisant partie de l’Eurosystème. Il affirme le primat des objectifs de la politique monétaire unique, « compétence exclusive du Conseil des gouverneurs de la BCE », dont les décisions priment dans tous les cas sur celles des banques nationales18. Ainsi, en cas de divergence entre les objectifs de politique monétaire et les actions autorisées dans le cadre de l’accord, le Conseil peut trancher par une majorité des deux tiers (article 14.4 du Traité européen).
De plus, comme l’admet CD, « manipuler le marché pour défaire une attaque spéculative contre la dette publique de la France est la stratégie adéquate, à condition que l’objectif soit bien de conserver une trajectoire fiscale maîtrisée (nous soulignons) ». C’est donc plutôt le manipulateur en herbe qui risque de se retrouver manipulé que l’inverse. Risquons une métaphore : ce procédé revient à croire qu’on se dégage de l’emprise d’un maître-chanteur à condition de respecter le montant et les délais de paiement du tribut qu’il exige.
Plus fondamentalement, en l’absence d’un véritable circuit du Trésor, « renationaliser la dette » à la façon de CD signifie que la détention devienne majoritairement résidente. En soi, ceci n’a strictement aucun effet : la dette française est libellée en euro, la Banque de France fait partie de l’Eurosystème donc même si la majorité des obligations françaises était détenue par des résidents, ceux-ci pourraient vendre leurs titres. En cas de « crise de confiance », rien n’empêche, bien au contraire, les banques et les fonds français d’exiger des rendements plus élevés, tandis que d’autres investisseurs pourraient anticiper ces ventes et les amplifier. En bref, les banques et investisseurs institutionnels français se comporteront comme tous les autres de la planète.
Le mot « renationalisation » est ici trompeur dans la mesure où il laisse entendre qu’il s’agit d’une reprise de contrôle par la puissance publique, une option que l’architecture de la monnaie unique tout entière vise à exclure. Une véritable nationalisation de la dette souveraine implique un dispositif tout autre, à savoir un circuit du Trésor, et son corollaire, le contrôle des mouvements de capitaux (voir plus loin).
Le « principe de réalisme de rupture » : se préparer à l’inévitable confrontation
Il est des situations où chercher à contourner le moment de l’affrontement au nom d’une introuvable voie médiane est le chemin assuré vers la capitulation. Ce moment est précisément celui où se construit et se transforme le rapport de forces. Il peut aboutir à un compromis, par définition temporaire et instable, ou à une transformation plus profonde, en fonction de la configuration des rapports de force à l’issue d’une séquence d’affrontement.
Dans tous les cas, c’est le moment du conflit, de la lutte, qui permet d’élargir le champ des possibles concrets. Pour y parvenir, une stratégie adéquate est nécessaire. Elle consiste à fixer les « lignes rouges » et les priorités. Pour la gauche de rupture, la seule « ligne rouge » possible est celle de l’application des engagements de son programme. Ce qui implique d’inverser l’ordre des priorités tel que formulé par CD. Au lieu de fixer comme objectif premier l’apaisement des institutions européennes et des marchés financiers, et d’essayer d’aménager des marges de manœuvre compatibles avec le maintien de ce cadre, nous proposons un « principe de réalisme de rupture ».
L’objectif prioritaire devient alors la rupture avec l’austérité, pour réparer le saccage causé par des décennies de politique néolibérale et mettre en œuvre le socle du programme de LFI. Les arbitrages budgétaires sont subordonnés à cet objectif, qui implique la suspension immédiate du mécanisme du semestre européen, comme le prévoit le programme insoumis. En d’autres termes, creuser le déficit ne saurait être un tabou, ni, à l’inverse, un but en soi. Ces options doivent être évaluées en fonction du contexte et à l’aune des possibilités qu’elles offrent pour rompre avec les politiques d’austérité, la militarisation de l’économie et pour reconstruire un Etat social.
Mais une telle option ne peut que se heurter immédiatement à de puissantes résistances. D’autant plus puissantes, que des décennies de néolibéralisme autoritaire ont alimenté une radicalisation des classes capitalistes occidentales et renforcé leurs visées militaristes et impérialistes. Dès lors, dans l’hypothèse d’une présidence Mélenchon et d’un gouvernement insoumis, la question est celle des moyens d’(auto)défense face à l’attaque des marchés, aux pressions de Bruxelles et à l’arme nucléaire détenue par la BCE, à savoir l’arme monétaire.
Limitons-nous au problème central posé par CD : comment réagir à l’attaque prévisible des marchés financiers et, plus généralement, au double défi de la dette et des déficits publics. En fait, cette attaque a déjà commencé, avec la hausse des taux et la diffusion d’une ambiance de crise de la dette qui vise à prendre en otage la campagne présidentielle française. Mais elle connaîtra une amplification considérable si la gauche radicale l’emportait en 2027.
La réponse tient à deux mesures, qui figurent toutes deux dans le programme de LFI : la réinstauration d’un circuit du Trésor et le contrôle du mouvement des capitaux. La première consiste à contraindre les institutions financières publiques (ou parapubliques) ainsi que des entreprises publiques disposant de larges trésoreries à souscrire aux obligations d’Etat, contrainte qui peut aller jusqu’à couvrir la totalité des titres émis19. C’est tout autre chose que l’achat sur le marché secondaire pratiqué par les politiques d’assouplissement quantitatif de la BCE ou un simple transfert des titres entre les mains d’acteurs « nationaux » soumis aux lois des marchés.
Seule la recréation d’un tel circuit du Trésor, qui a existé en France à la sortie de la guerre et jusqu’aux années 196020 rend possible la déconnexion de la dépendance aux marchés financiers et le rétablissement de la souveraineté budgétaire. Elle n’implique pas de sortie immédiate de l’euro (dans la mesure où la Banque de France n’est pas réquisitionnée) mais elle entre en contradiction avec la machine disciplinaire des marchés et de la libre circulation des capitaux, dont l’accès aux titres de la dette se verrait restreint ou même barré.
Disposant d’un tel instrument, doublé d’un contrôle des mouvements de capitaux, là encore en totale effraction des traités, un gouvernement de gauche de rupture pourrait résister aux pressions de la BCE et mener une politique de relance budgétaire sans l’épée de Damoclès du chantage des marchés financiers. L’instauration de ce dispositif entraînerait à coup sûr une contre-attaque des institutions européennes, notamment sur le plan juridique, avec un recours à la Cour européenne de justice, qui poserait de nouveau la question de la désobéissance à ses décisions, synonyme de sortie de facto de l’UE.
Quid de la proposition d’annulation de la partie de la dette détenue par la BCE ? On sait d’ores et déjà qu’elle se heurte au refus catégorique de la BCE et de la Banque de France et il n’y a aucune chance pour que cette position change. Mais en formulant cette demande, le candidat de LFI a installé la question de la dette au centre du débat et préparé le terrain à une confrontation avec les institutions européennes21. Il reste toutefois à envisager la riposte à ce refus et aux pressions de la BCE sur le système bancaire français.
Un tel plan est proposé par Éric Toussaint, dans une récente publication, qui s’appuie sur ses interventions précédentes dans la crise de la dette de l’Equateur et de la Grèce. Il repose sur un diptyque : en cas de refus réitéré de la BCE d’accéder à la demande du gouvernement français, celui-ci lance un audit citoyen de la dette et suspend temporairement, sans préjuger des résultats de l’audit, les remboursements des titres détenus par l’Eurosystème lorsqu’ils arrivent à échéance. Cela forcera la BCE et l’Eurosystème à ouvrir un débat et une négociation. À l’issue de l’audit, la France peut décider démocratiquement de ses exigences concernant le traitement de la dette : restructuration avec une forte décote, annulation partielle ou totale. Rappelons que l’audit citoyen de la dette publique pour en évaluer la part illégitime est un mécanisme qui figurait dans le programme de LFI de 2022, et qui est repris dans les propositions pour le budget 2026 présentées par le groupe parlementaire de LFI.
Compte tenu du poids de la dette française, une telle suspension, combinée au large débat public de l’audit, ébranlerait profondément le système bancaire européen et porterait un coup décisif à l’autorité de la BCE. La sortie de l’euro se poserait, mais une sortie de la France de l’euro signerait la fin de l’euro. Sur ce point, la France n’est, en effet, pas la Grèce. D’un autre côté, son maintien dans l’euro dans des conditions d’affranchissement des contraintes de la monnaie unique et des traités, donc à une sécession de fait, équivaudrait à une déflagration lente. On voit difficilement comment l’architecture de la monnaie unique et des traités pourrait y survivre.
Une telle crise ouvrirait une fenêtre de tir à des forces de gauche de rupture dans d’autres pays européens même si aujourd’hui une telle possibilité paraît abstraite compte tenu de l’état de la gauche radicale à l’échelle du continent. On peut toutefois penser qu’une France gouvernée par une gauche de rupture déclencherait un séisme politique dont les conséquences à l’échelle continentale, et au-delà, ne peuvent qu’être immenses et, à l’étape actuelle, imprévisibles. Il faut être à la fois prêt à tenir bon face à un environnement hostile et parier sur un réveil populaire dépassant les frontières.
Quoi qu’il en soit, le « principe de réalisme de rupture » se ramène in fine à ceci : l’affrontement n’est pas affaire de choix, c’est l’adversaire qui l’impose dès lors qu’il sent que sa domination est un tant soit peu remise en cause. Et pour espérer l’emporter, il faut s’y préparer. Dès hier.
Notes :
* Je remercie pour leurs remarques et corrections dans l’élaboration de ce texte Benjamin Bürbaumer, Thierry Labica, Frédéric Lordon, Stefano Palombarini et Éric Toussaint. Il va de soi que je suis le seul responsable des positions qui y sont défendues.
1 Pour n’en citer qu’un seul, les références à Charles Bettelheim, qui défend un « calcul économico-social » comme base de la planification, nous semblent peu compatibles avec le « calcul en nature » inspiré d’Otto von Neurath que CD et Razmig Keucheyan proposent dans leur ouvrage Comment bifurquer. Les principes de la planification écologique (Paris, La Découverte/Zones, 2024), p. 92-105. Par ailleurs, les cas chinois et cubain renvoient, pour le premier, à une économie de guerre (qui permet une disciplinarisation des forces du marché hors de portée en temps de paix), et, pour le second, à une révolution ayant aboli l’essentiel de la propriété privée des moyens de production, soit autant de situations sans commune mesure avec celle que devra affronter une éventuelle présidence et gouvernement LFI dans la France de 2027.
2 A vrai dire le seul exemple véritablement pertinent est le compromis keynésien issu des rapports de forces tout à fait exceptionnels à l’échelle mondiale de l’après-guerre.
3 Rupture de la fourniture de liquidité par la BCE, banques entièrement fermées pour une durée indéterminée, maximum de retrait de 60 puis de 20 euros etc.
4 On trouvera la version française la plus complète de ce programme sur ce lien. Pour une version légèrement abrégée cf. mon ouvrage d’entretiens avec Alexis Cukier, La Grèce, Syriza et l’Europe néolibérale, Paris, La Dispute, 2025, p. 179-195.
5 Cf. l’analyse de ce virage par Éric Toussaint, « Comment Tsipras, avec le concours de Varoufakis, a tourné le dos au programme de Syriza », CADTM, 31 août 2017. Cette étude est reprise dans l’ouvrage d’Eric Toussaint, Capitulation entre adultes. Grèce 2025 : une alternative était possible, Syllepse, 2020, p. 25-53. Cf. particulièrement son témoignage personnel p. 46-47.
6 Jacques Derrida, Spectres de Marx. L’État de la dette, le travail du deuil et la nouvelle Internationale, Galilée, 1993, p. 32. Cf. également Daniel Bensaïd, « Spectres et messies de Derrida », danielbensaid.org.
7 Cf. également cet entretien avec Emmanuel Roman, DG du gérant d’actifs Pimco basé aux Etats-Unis, qui déclare à propos de la proposition du candidat insoumis : « La monnaie unique a été faite sur un contrat entre différents pays : si l’un commence à ne pas payer ses dettes, c’est l’explosion de l’euro, la fin de l’Union européenne » (Le Monde, 7 octobre 2026).
8 Cf. le rapport de Xavier Jaravel, Xavier Ragot, Jean-Luc Tavernier et Natacha Valla (juillet 2026) et le communiqué de presse du 15 juillet 2026 signé par Lescure et Amiel téléchargeables sur le site gouv.fr. Cette ligne a été aussitôt endossée par Jean Pisani-Ferry, ancien des cabinets de Strauss-Kahn et Sautter et parmi les stratèges de la campagne de Macron en 2017, qui s’est chargé de la présenter comme une proposition répondant à la « demande des marchés » laquelle consiste, selon lui, à exiger du « sérieux budgétaire » mais « pas d’austérité ». Cf. sa chronique dans Le Monde du 3 octobre 2026.
9 Les projections officielles de la Commission de Bruxelles datées de mai 2026, prévoient une augmentation significative du ratio dette/PIB jusqu’en 2028 avec une hypothèse de réduction du déficit d’un peu moins de 0,5% par an (qui ne s’est réalisée, en allant un peu au-delà, que pour 2025) et une hypothèse de croissance qui s’est d’ores et déjà révélée trop optimiste.
10 Xavier Jaravel, Xavier Ragot, Jean-Luc Tavernier et Natacha Valla, « Rapport », op. cit., p. 24.
11 Ibid., p. 22.
12 Soit l’Italie, la Belgique, la Hongrie, la Pologne, la Slovaquie et Malte. A partir de juillet 2026, la liste s’est élargie à l’Autriche, la Bulgarie, la Finlande et la Roumanie.
13 Cf. le bilan bienveillant dressé par deux économistes hétérodoxes espagnols : Jorge Uxó, Ignacio Álvarez, « In search of a new economic policy paradigm: the case of Spain », Review of Evolutionary Political Economy, vol. 7, 2026.
14 Comme le relève l’éditorial du Monde du 24 avril 2026 : « sur le volet économique et social, [le projet socialiste] regarde clairement davantage du côté de l’Espagnol Pedro Sánchez que du Britannique Tony Blair ». Un projet dont nous avons aussitôt appris qu’il n’engageait en rien le candidat qui sera soutenu par le parti à l’élection présidentielle.
15 Selon Eurostat, en 2025, le coût horaire du travail était de 26,4 euros en Espagne contre 44,3 en France, 45 en Allemagne et 32 en Italie.
16 Cf. Jorge Uxó, Ignacio Álvarez, « In search of a new economic policy paradigm… », art. cit., graphiques n° 10 et n° 11.
17 En fait, conformément au Pacte de stabilité révisé, pendant une période transitoire s’étendant entre 2025 et 2027 le calcul du déficit structurel exclut les charges d’intérêt supplémentaires enregistrées au cours de ces années. Pendant cette période ; la cible d’ajustement revient donc à un effort qui doit représenter au minimum 0,4 point de PIB/an.
18 Le Conseil de Francfort peut, par exemple, décider d’intervenir en cas de vente d’actifs financiers, « en tenant compte des conditions existantes sur les marchés, y compris les conséquences éventuelles de ventes massives d’actifs en période de turbulences ».
19 Cf. les propositions en ce sens de l’institut Intérêt général dans sa note 15 de mars 2021 Dette publique, en finir avec les manipulations. Episode III : Financer mieux et sortir de la coupe des marchés, p. 17-22.
20 Dans son ouvrage Etat et capital (Paris, Maspero, 1982), Suzanne de Brunhoff a analysé le démantèlement progressif du circuit du Trésor au cours des années 1960, et la dilution concomitante du caractère public d’institutions comme la Caisse des Dépôts, comme la conséquence d’une « dépolitisation des politiques de crédit », i.e. d’un désengagement de l’Etat au profit d’un capital financier ascendant. Elle note également que ce mouvement a été temporairement interrompu par les effets de mai 1968 : « Pour être provisoire, cette interruption n’a pas été accidentelle. Elle a montré l’effet sur les formes du financement des luttes politiques et sociales : dans le secteur financier public, le rapport entre les éléments les plus impliqués politiquement et les autres, varie suivant un ensemble de conditions comprenant la lutte de classe » (p. 83).
21 La proposition de Mélenchon, que reprend le programme actualisé de LFI pour 2027, est double : annulation de la part dette détenue par la BCE (« mettre au feu ») ou transformation en dette perpétuelle à taux nul (« frigo »). Les deux propositions ne sont pas équivalentes, comme l’explique Eric Toussaint : seule la première permet de réduire le stock de la dette et de relâcher l’emprise de la BCE. La seconde se contente de sortir les titres du marché, la BCE conservant le droit de sortir la dette du « frigo » : « une dette mise au frigo reste une dette et celui qui conserve la créance dispose d’une capacité d’action sur son devenir ». A noter que la version de 2022 du programme de L’Avenir en commun, sous le titre « Refuser le chantage : annuler la dette publique », ne mentionnait que la seconde proposition (celle du « frigo »). La mise en avant de l’« annulation », perceptible dans les discours de campagne du candidat insoumis, indique une volonté d’assumer une confrontation avec la BCE (donc avec l’UE) sur ce terrain.
