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Penser à partir d’Exarcheia
16 juillet 2026

Penser à partir d’Exarcheia

À propos du livre de Victor Collet, « Vivre sans police »


Dans "Vivre sans police", publié en 2025 aux éditions Agone, Victor Collet propose une histoire orale d’Exarcheia, un quartier du centre-ville d’Athènes libéré de la présence policière pendant près d’une douzaine d’années.

Le livre s’ouvre sur un extrait de terrain racontant la manifestation du 6 décembre 2014, auquel l’auteur a assisté. Comme tous les ans, les militant·e·s et activistes des différentes tendances de la scène radicale grecque se mobilisent pour commémorer le meurtre d’Alexis Grigoropoulos, 16 ans, tué par la police en 2008 en plein cœur d’Exarcheia. Les rues du centre-ville d’Athènes s’enflamment sous les regards de touristes parfois venus spécialement pour assister à l’évènement.

Depuis quelques années, la médiatisation des émeutes qui secouent régulièrement le quartier attire en effet de nombreux anarcho-touristes venu·es goûter à une liberté depuis longtemps révolue en Occident. Certain·es s’engagent concrètement dans les luttes locales, mais la plupart se contentent d’assister aux affrontements du week-end et les vidéos d’attaques au Molotov qu’iels ramènent dans leurs pays alimentent à leur tour le mythe d’Exarcheia.

Une « histoire orale » des luttes

Si Victor Collet commence lui aussi son récit par une scène de riot porn, c’est pour mieux s’éloigner de cet imaginaire réducteur en traçant une histoire au fil des souvenirs et témoignages qu’il a collectés lors de ses différents séjours dans le quartier. Le récit qu’il propose s’appuie sur des communiqués officiels, des archives militantes, des documentaires et des articles de presse, mais surtout sur les discussions informelles et les entretiens qu’il a conduits pendant plusieurs années auprès de militant·es et d’activistes locaux, grecs ou étrangers, expatriés ou réfugiés. 

À partir de ces différentes sources, certains passages offrent une reconstitution très précise des évènements, comme celui du meurtre d’Alexis et des émeutes qui l’ont suivi. Le texte, très bien écrit, emporte la lectrice au cœur des évènements, dans la réalité du mouvement, en suivant l’alternance effrénée des débats, des conflits et des actions qui rythme les vies révolutionnaires.

Le titre du livre est à cet égard trompeur. Vivre sans police ne propose pas d’analyse sociologique de l’organisation des squats, des pratiques de prise de décision ou de règlement des conflits expérimentés par les différents groupes qui composent la nébuleuse d’Exarcheia. Ce qui intéresse l’auteur, c’est l’évolution du quartier lui-même une fois la police mise à distance. Alors que l’extension mondiale de la crise des subprimes ravage la Grèce, la révolte engendrée par le meurtre d’Alexis, soutenue par une partie de la population, dépasse les autorités publiques. 

Pour éviter l’embrasement, les forces de l’Ordre se retirent d’Exarcheia où elles ne reviendront qu’à la faveur de l’élection du capitaliste-conservateur Kyriakos Mitsotakis en juillet 2019. S’ensuit l’une des plus grandes vagues d’occupation urbaine qu’a connue l’Europe depuis les années 1980. Mais d’autres acteurs profitent également de la déprise de l’État : 

« commerçants qui surfent sur la renommée croissante du quartier pour capitaliser […], dealers ou mafieux se repaissant de ses soirées branchées, militants ou ultras parfois investis dans l’opaque business de la protection, des commerces aux occupations » (p. 20). 

C’est ainsi une histoire du temps présent, forgée par l’interaction entre des forces multiples et parfois contraires, que Victor Collet nous raconte d’un point de vue rare, celui de la scène politique radicale.

Le mythe Rouvikonas

De nombreux extraits de discussions et d’entretiens illustrent le récit des évènements par l’analyse qu’en font les militant·e·s et activistes. Les discours cités ne sont toutefois pas contextualisés : on ne sait pas grand-chose des personnes interrogées qui sont, pour ainsi dire, désincarnées. Le livre manque plus généralement d’explications sur les principes philosophiques, les modes d’organisation et les pratiques de base de l’anarchisme et des différents courants idéologiques présentés.

Dans son analyse de l’autodéfense anti-autoritaire et de ses dérives, Victor Collet aborde par exemple la question du positionnement des groupes féministes. Il raconte comment une vague de dénonciation d’agressions au sein du mouvement a conduit à la mise en place de « formes de résolution collective pour traiter, résoudre, réparer des situations de sexisme et des cas de violence… mais aussi pour en finir avec une pratique jusque-là très courante de la résolution des conflits : l’exclusion » (p. 226).

On se doute qu’il s’agit de propos rapportés, mais on peut s’interroger sur l’appartenance politique de celles et ceux qui les ont formulés. En effet, en Grèce comme partout ailleurs, le problème n’est pas l’exclusion des agresseurs, extrêmement rare, mais l’auto-exclusion des personnes agressées. Les militants et activistes, surtout s’ils revendiquent des faits d’armes tels que leur participation à des actions risquées ou un séjour en prison, s’ils ont un réseau d’amis solides ou dangereux, s’ils participent à des groupes majoritairement composés d’hommes cis ou virilistes, seront protégés et défendus par leurs camarades. Les personnes agressées n’ont alors généralement pas d’autre choix que le renoncement et la fuite. Dans ce contexte, l’exclusion d’un agresseur est perçue comme une victoire sur le système hétéro-patriarcal. Elle soulève certes de nombreux problèmes – notamment la possibilité pour l’agresseur de recommencer ailleurs –, mais il est peu probable que les collectifs qui ont expérimenté les procédures de justice évoquées par l’auteur aient voulu « en finir » purement et simplement avec cette pratique. 

On regrette également la sur-représentation des membres et soutiens de l’organisation Rouvikonas. Elle reflète le succès de la propagande internationale du groupe, très connu en France, notamment en raison des films-documentaires du réalisateur Yannis Youlountas et des nombreuses soirées de soutien qu’il a organisé à Paris et dans d’autres villes. Si Rouvikonas a effectivement joué un rôle important à Exarcheia de sa création en 2013 à la répression lancée par le gouvernement de Mitsotakis en 2019, il est politiquement problématique. La logique avant-gardiste de l’organisation, qui se présente dans ses communiqués comme le héraut de la résistance en Grèce, s’illustre par des actions coup de poing, systématiquement filmées et relayées sur les réseaux sociaux. 

Ces vidéos, tournées comme des « teasers de séries Netflix », mettent en scène des figures viriles et héroïques qui participent à l’exotisation d’Exarcheia. Cet attrait pour le spectacle contraste fortement avec les principes de l’anarchisme. L’organisation ne participe d’ailleurs pas aux luttes sociales avec le reste du mouvement. Plus encore, elle s’est spécialisée dans l’exercice de la violence contre d’autres groupes militants. 

De nombreux exemples se sont accumulés au fil des années. Je n’en donnerai qu’un, récent : le 2 décembre 2022, quarante membres de Rouvikonas, masqués et armés de casques de moto et de gants renforcés, interrompent une assemblée d’Indymédia au motif que le site a publié un texte salissant l’image de l’un de leurs membres, décédé. Sa compagne y raconte, depuis la prison où elle est incarcérée, leurs problèmes d’addiction et les violences domestiques (mutuelles) qui l’ont conduit à le tuer. Les participant·e·s à l’assemblée sont insulté·e·s et menacé·e·s de représailles physiques. 

Le message est clair : toute personne donnant une mauvaise image d’un membre de l’organisation est considérée comme un ennemi. Les réflexions (auto-)critiques sur les troubles psychologiques, l’addiction et l’oppression générée par le modèle hétéro-patriarcal et la famille traditionnelle ne les intéressent pas. Bien qu’ils s’en revendiquent, il paraît donc difficile de qualifier Rouvikonas d’organisation « anarcho-communiste » tant son fonctionnement et ses pratiques tendent à l’autoritarisme.

L’embourgeoisement des pays périphériques

Au-delà des imprécisions sur le fonctionnement interne de la scène radicale grecque, l’intérêt du livre réside dans l’analyse, très fine, de son interaction avec l’extérieur. Le décor dans lequel évoluent ses différent·e·s acteur·ice·s est celui d’une ville en mutation qui, à travers la crise économique et sa résolution, se rapproche de l’Europe bourgeoise, standardisée et sécuritaire. 

Comme le note l’auteur : « Exarcheia n’est jamais une histoire seulement locale, c’est une histoire nationale, voire internationale » (p. 25). Les sept chapitres du livre scandent l’évolution du quartier de l’effervescence générée par l’éloignement de la police au retour à l’Ordre facilité par les confinements du Covid-19. En fil rouge, les transformations économiques de la Grèce, un pays périphérique du capitalisme à la capitale réputée « non gentrifiable ».

Victor Collet propose notamment une analyse détaillée de la crise économique de 2008. Dans des pages très fortes, il décrit la violence sociale du programme de redressement économique imposé par l’Union Européenne et le Fonds monétaire international (FMI). L’austérité et la privatisation d’une large partie des institutions, terres, monuments et bâtiments publics, inaugurent « un basculement de civilisation » (p. 137). 

Les salaires, les pensions de retraite et les aides sociales bloquées pendant des mois et parfois même des années plongent des millions de personnes dans la pauvreté. Le taux de suicide explose. Et alors que la colère gronde et menace de renverser le régime, l’extrême droite est appelée à l’aide pour détourner l’attention des véritables responsables de la crise. Au sein de l’État et dans la rue, la haine se répand, contre l’étranger, contre l’anarchiste. 

En racontant cette histoire du point de vue des militant·e·s et des réfugié·e·s, l’auteur expose la cruauté générée par la collusion des médias, des politicien·ne·s et des organisations néo-nazies. Mais il témoigne aussi de l’effort de résistance qui unit le mouvement anarchiste et ravive la mémoire des luttes contre la dictature des colonels (1967-1974) dont Polytechnique, au cœur d’Exarcheia, est le symbole.

Si les forces anti-autoritaires arrivent à tenir la rue et à protéger Exarcheia et d’autres quartiers du centre d’Athènes de la brutalité fasciste, une menace plus insidieuse se fait peu à peu jour. Dans une analyse remarquable du capitalisme de plateforme, Victor Collet montre comment les populations de quartiers réputés non gentrifiables sont peu à peu poussées au départ. Contrairement à d’autres parties de la ville, Exarcheia est marquée par la diversité de ses habitant·e·s : anarchistes, réfugié·e·s, prolétaires, petits commerçants et notables s’y côtoient. 

Alors que la crise frappe le pays, Airbnb apparaît comme un moyen pour de nombreux ménages d’arrondir les fins de mois. Bientôt, les bourgeois locaux identifient la manne financière qui s’ouvre à eux. Rejoints par des investisseurs extérieurs au quartier, ils achètent des appartements et parfois des immeubles entiers pour les vouer à la location de courte durée. Et alors que les touristes affluent, les loyers augmentent et les habitant·e·s les moins fortuné·e·s quittent le quartier. Les grandes opérations d’expulsion des squats lancés par le premier gouvernement de Mitsotakis achèvent la transformation. Exarcheia s’embourgeoise, la police revient et le mouvement se déplace vers d’autres quartiers où la résistance se poursuit.

À travers les luttes contre l’État, la police et le fascisme, contre la mafia, pour l’accueil des réfugiés et contre la gentrification, Victor Collet nous donne à voir un mouvement vivant, en constante évolution, et qui, malgré les revers de fortune, n’est pas près de déposer les armes.

16 juillet 2026

Penser à partir d’Exarcheia

Dans "Vivre sans police", publié en 2025 aux éditions Agone, Victor Collet propose une histoire orale d’Exarcheia, un quartier du centre-ville d’Athènes libéré de la présence policière pendant près d’une douzaine d’années.

Le livre s’ouvre sur un extrait de terrain racontant la manifestation du 6 décembre 2014, auquel l’auteur a assisté. Comme tous les ans, les militant·e·s et activistes des différentes tendances de la scène radicale grecque se mobilisent pour commémorer le meurtre d’Alexis Grigoropoulos, 16 ans, tué par la police en 2008 en plein cœur d’Exarcheia. Les rues du centre-ville d’Athènes s’enflamment sous les regards de touristes parfois venus spécialement pour assister à l’évènement.

Depuis quelques années, la médiatisation des émeutes qui secouent régulièrement le quartier attire en effet de nombreux anarcho-touristes venu·es goûter à une liberté depuis longtemps révolue en Occident. Certain·es s’engagent concrètement dans les luttes locales, mais la plupart se contentent d’assister aux affrontements du week-end et les vidéos d’attaques au Molotov qu’iels ramènent dans leurs pays alimentent à leur tour le mythe d’Exarcheia.

Une « histoire orale » des luttes

Si Victor Collet commence lui aussi son récit par une scène de riot porn, c’est pour mieux s’éloigner de cet imaginaire réducteur en traçant une histoire au fil des souvenirs et témoignages qu’il a collectés lors de ses différents séjours dans le quartier. Le récit qu’il propose s’appuie sur des communiqués officiels, des archives militantes, des documentaires et des articles de presse, mais surtout sur les discussions informelles et les entretiens qu’il a conduits pendant plusieurs années auprès de militant·es et d’activistes locaux, grecs ou étrangers, expatriés ou réfugiés. 

À partir de ces différentes sources, certains passages offrent une reconstitution très précise des évènements, comme celui du meurtre d’Alexis et des émeutes qui l’ont suivi. Le texte, très bien écrit, emporte la lectrice au cœur des évènements, dans la réalité du mouvement, en suivant l’alternance effrénée des débats, des conflits et des actions qui rythme les vies révolutionnaires.

Le titre du livre est à cet égard trompeur. Vivre sans police ne propose pas d’analyse sociologique de l’organisation des squats, des pratiques de prise de décision ou de règlement des conflits expérimentés par les différents groupes qui composent la nébuleuse d’Exarcheia. Ce qui intéresse l’auteur, c’est l’évolution du quartier lui-même une fois la police mise à distance. Alors que l’extension mondiale de la crise des subprimes ravage la Grèce, la révolte engendrée par le meurtre d’Alexis, soutenue par une partie de la population, dépasse les autorités publiques. 

Pour éviter l’embrasement, les forces de l’Ordre se retirent d’Exarcheia où elles ne reviendront qu’à la faveur de l’élection du capitaliste-conservateur Kyriakos Mitsotakis en juillet 2019. S’ensuit l’une des plus grandes vagues d’occupation urbaine qu’a connue l’Europe depuis les années 1980. Mais d’autres acteurs profitent également de la déprise de l’État : 

« commerçants qui surfent sur la renommée croissante du quartier pour capitaliser […], dealers ou mafieux se repaissant de ses soirées branchées, militants ou ultras parfois investis dans l’opaque business de la protection, des commerces aux occupations » (p. 20). 

C’est ainsi une histoire du temps présent, forgée par l’interaction entre des forces multiples et parfois contraires, que Victor Collet nous raconte d’un point de vue rare, celui de la scène politique radicale.

Le mythe Rouvikonas

De nombreux extraits de discussions et d’entretiens illustrent le récit des évènements par l’analyse qu’en font les militant·e·s et activistes. Les discours cités ne sont toutefois pas contextualisés : on ne sait pas grand-chose des personnes interrogées qui sont, pour ainsi dire, désincarnées. Le livre manque plus généralement d’explications sur les principes philosophiques, les modes d’organisation et les pratiques de base de l’anarchisme et des différents courants idéologiques présentés.

Dans son analyse de l’autodéfense anti-autoritaire et de ses dérives, Victor Collet aborde par exemple la question du positionnement des groupes féministes. Il raconte comment une vague de dénonciation d’agressions au sein du mouvement a conduit à la mise en place de « formes de résolution collective pour traiter, résoudre, réparer des situations de sexisme et des cas de violence… mais aussi pour en finir avec une pratique jusque-là très courante de la résolution des conflits : l’exclusion » (p. 226).

On se doute qu’il s’agit de propos rapportés, mais on peut s’interroger sur l’appartenance politique de celles et ceux qui les ont formulés. En effet, en Grèce comme partout ailleurs, le problème n’est pas l’exclusion des agresseurs, extrêmement rare, mais l’auto-exclusion des personnes agressées. Les militants et activistes, surtout s’ils revendiquent des faits d’armes tels que leur participation à des actions risquées ou un séjour en prison, s’ils ont un réseau d’amis solides ou dangereux, s’ils participent à des groupes majoritairement composés d’hommes cis ou virilistes, seront protégés et défendus par leurs camarades. Les personnes agressées n’ont alors généralement pas d’autre choix que le renoncement et la fuite. Dans ce contexte, l’exclusion d’un agresseur est perçue comme une victoire sur le système hétéro-patriarcal. Elle soulève certes de nombreux problèmes – notamment la possibilité pour l’agresseur de recommencer ailleurs –, mais il est peu probable que les collectifs qui ont expérimenté les procédures de justice évoquées par l’auteur aient voulu « en finir » purement et simplement avec cette pratique. 

On regrette également la sur-représentation des membres et soutiens de l’organisation Rouvikonas. Elle reflète le succès de la propagande internationale du groupe, très connu en France, notamment en raison des films-documentaires du réalisateur Yannis Youlountas et des nombreuses soirées de soutien qu’il a organisé à Paris et dans d’autres villes. Si Rouvikonas a effectivement joué un rôle important à Exarcheia de sa création en 2013 à la répression lancée par le gouvernement de Mitsotakis en 2019, il est politiquement problématique. La logique avant-gardiste de l’organisation, qui se présente dans ses communiqués comme le héraut de la résistance en Grèce, s’illustre par des actions coup de poing, systématiquement filmées et relayées sur les réseaux sociaux. 

Ces vidéos, tournées comme des « teasers de séries Netflix », mettent en scène des figures viriles et héroïques qui participent à l’exotisation d’Exarcheia. Cet attrait pour le spectacle contraste fortement avec les principes de l’anarchisme. L’organisation ne participe d’ailleurs pas aux luttes sociales avec le reste du mouvement. Plus encore, elle s’est spécialisée dans l’exercice de la violence contre d’autres groupes militants. 

De nombreux exemples se sont accumulés au fil des années. Je n’en donnerai qu’un, récent : le 2 décembre 2022, quarante membres de Rouvikonas, masqués et armés de casques de moto et de gants renforcés, interrompent une assemblée d’Indymédia au motif que le site a publié un texte salissant l’image de l’un de leurs membres, décédé. Sa compagne y raconte, depuis la prison où elle est incarcérée, leurs problèmes d’addiction et les violences domestiques (mutuelles) qui l’ont conduit à le tuer. Les participant·e·s à l’assemblée sont insulté·e·s et menacé·e·s de représailles physiques. 

Le message est clair : toute personne donnant une mauvaise image d’un membre de l’organisation est considérée comme un ennemi. Les réflexions (auto-)critiques sur les troubles psychologiques, l’addiction et l’oppression générée par le modèle hétéro-patriarcal et la famille traditionnelle ne les intéressent pas. Bien qu’ils s’en revendiquent, il paraît donc difficile de qualifier Rouvikonas d’organisation « anarcho-communiste » tant son fonctionnement et ses pratiques tendent à l’autoritarisme.

https://www.youtube.com/watch?v=zqhlc2hwyQo

L’embourgeoisement des pays périphériques

Au-delà des imprécisions sur le fonctionnement interne de la scène radicale grecque, l’intérêt du livre réside dans l’analyse, très fine, de son interaction avec l’extérieur. Le décor dans lequel évoluent ses différent·e·s acteur·ice·s est celui d’une ville en mutation qui, à travers la crise économique et sa résolution, se rapproche de l’Europe bourgeoise, standardisée et sécuritaire. 

Comme le note l’auteur : « Exarcheia n’est jamais une histoire seulement locale, c’est une histoire nationale, voire internationale » (p. 25). Les sept chapitres du livre scandent l’évolution du quartier de l’effervescence générée par l’éloignement de la police au retour à l’Ordre facilité par les confinements du Covid-19. En fil rouge, les transformations économiques de la Grèce, un pays périphérique du capitalisme à la capitale réputée « non gentrifiable ».

Victor Collet propose notamment une analyse détaillée de la crise économique de 2008. Dans des pages très fortes, il décrit la violence sociale du programme de redressement économique imposé par l’Union Européenne et le Fonds monétaire international (FMI). L’austérité et la privatisation d’une large partie des institutions, terres, monuments et bâtiments publics, inaugurent « un basculement de civilisation » (p. 137). 

Les salaires, les pensions de retraite et les aides sociales bloquées pendant des mois et parfois même des années plongent des millions de personnes dans la pauvreté. Le taux de suicide explose. Et alors que la colère gronde et menace de renverser le régime, l’extrême droite est appelée à l’aide pour détourner l’attention des véritables responsables de la crise. Au sein de l’État et dans la rue, la haine se répand, contre l’étranger, contre l’anarchiste. 

En racontant cette histoire du point de vue des militant·e·s et des réfugié·e·s, l’auteur expose la cruauté générée par la collusion des médias, des politicien·ne·s et des organisations néo-nazies. Mais il témoigne aussi de l’effort de résistance qui unit le mouvement anarchiste et ravive la mémoire des luttes contre la dictature des colonels (1967-1974) dont Polytechnique, au cœur d’Exarcheia, est le symbole.

Si les forces anti-autoritaires arrivent à tenir la rue et à protéger Exarcheia et d’autres quartiers du centre d’Athènes de la brutalité fasciste, une menace plus insidieuse se fait peu à peu jour. Dans une analyse remarquable du capitalisme de plateforme, Victor Collet montre comment les populations de quartiers réputés non gentrifiables sont peu à peu poussées au départ. Contrairement à d’autres parties de la ville, Exarcheia est marquée par la diversité de ses habitant·e·s : anarchistes, réfugié·e·s, prolétaires, petits commerçants et notables s’y côtoient. 

Alors que la crise frappe le pays, Airbnb apparaît comme un moyen pour de nombreux ménages d’arrondir les fins de mois. Bientôt, les bourgeois locaux identifient la manne financière qui s’ouvre à eux. Rejoints par des investisseurs extérieurs au quartier, ils achètent des appartements et parfois des immeubles entiers pour les vouer à la location de courte durée. Et alors que les touristes affluent, les loyers augmentent et les habitant·e·s les moins fortuné·e·s quittent le quartier. Les grandes opérations d’expulsion des squats lancés par le premier gouvernement de Mitsotakis achèvent la transformation. Exarcheia s’embourgeoise, la police revient et le mouvement se déplace vers d’autres quartiers où la résistance se poursuit.

À travers les luttes contre l’État, la police et le fascisme, contre la mafia, pour l’accueil des réfugiés et contre la gentrification, Victor Collet nous donne à voir un mouvement vivant, en constante évolution, et qui, malgré les revers de fortune, n’est pas près de déposer les armes.

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

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