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Ces moments où l’histoire oblige à souder les rangs
16 septembre 2026

Ces moments où l’histoire oblige à souder les rangs

À propos du roman « 2027. La mort du Vieux monde », de Sandro Sorel


Ludivine Bantigny discute un roman d’anticipation politique, « 2027. La mort du Vieux monde », premier livre de Sandro Sorel, paru récemment aux éditions La Brèche. Un roman militant au meilleur sens du terme, qui élargit l’horizon, décrit les espoirs et les joies sans taire les difficultés du combat pour cet autre monde libéré du capitalisme, possible et nécessaire.

Une fiction ! Enfin. Une fiction pour parler de 2027, de la campagne, mais surtout de tout ce qui déborde une campagne : les luttes, l’organisation, les collectifs, les alliances, la puissance que l’on construit et celle qui parfois échoue, ce qui vient après une élection et ce qui peut surgir malgré elle. 

C’est tout le pari de Sorel dans 2027. La mort du Vieux monde : faire de la littérature avec de la politique sans transformer le roman en tract, faire entrer dans le récit les débats stratégiques, les joies militantes, les défaites, les hésitations, les rapports de force, les chansons et même les querelles théoriques, et parvenir pourtant à raconter. Car ce livre est d’abord un roman, mais un roman lesté d’une connaissance très concrète de l’engagement politique. 

Cela se sent presque à chaque page : l’auteur est un militant de longue date, soucieux de transmission et, plus encore peut-être, soucieux de cette question que tant de textes militants contournent : comment gagner ? Et non comment avoir raison. Ni seulement comment être du bon côté. Gagner. Et chercher les voies de la victoire sans jamais céder pour autant à l’irénisme, à l’idéalisme ou à la naïveté. 

C’est précisément pourquoi nous avons besoin de récits comme celui-ci, de dispositifs narratifs capables de faire de la politique autrement, de desserrer ce que le présent impose comme horizon, de libérer un peu les imaginaires, de donner à voir autrement la force des luttes, mais aussi les joies, les amitiés, les liens qui se nouent lorsqu’on agit ensemble. Quelque chose d’original, de frais et de fort passe là. Aurore Koechlin l’écrit dans sa préface : ce livre pourrait « constituer une petite pierre dans l’édifice de la victoire ».

Une petite pierre, certes. Mais encore faut-il imaginer l’édifice. Et le roman ne choisit pas, pour cela, un départ confortable. Son premier geste est au contraire d’une violence sèche : nous sommes le 1er mai 2027 et Jean-Luc Mélenchon vient d’être assassiné. Ce n’est pas divulgâcher que de le dire. Il y aura d’autres morts, dont il faut taire ici les noms pour laisser aux lecteurices la tragique surprise de leur apparition. 

Des morts, donc. De la rage. Du deuil. Mais quelque chose d’autre se lève presque aussitôt, une énergie immense, comme si la mort elle-même pouvait devenir matière politique. Sur les pancartes : « on n’enterre pas une idée ». Et puisque les hommages figés ne suffisent pas, « mieux vaut une vie de lutte qu’une minute de silence ». Il faut sauver les morts, non pas les arracher magiquement à ce qui leur est arrivé, mais refuser qu’ils appartiennent seulement au passé. Comme chez Walter Benjamin, le futur peut entrer en collision avec ce passé et faire jaillir des étincelles.

Nous sommes donc en 2027, à peine plus loin qu’aujourd’hui. Nul besoin de science-fiction : le monde de Sorel est un monde que nous connaissons, un monde même que nous connaissons trop bien. Mais c’est précisément pour cela que la « politique-fiction » fonctionne. Elle déplace le réel de quelques centimètres, juste assez pour que ses potentialités deviennent visibles. Et surtout elle le fait sans devenir didactique, sans faire peser le poids d’une pédagogie lancinante. 

Les personnages existent autrement que comme les porte-voix d’une ligne politique, mais ont chair, histoire et contradictions. Khaila, par exemple, est une véritable « guerrière de la joie ». Et la joie, ici, compte autant que la justesse d’une analyse. C’est que le livre est drôle, souvent. Il pratique l’auto-dérision. Il sait que le militantisme peut être exaltant et problématique, magnifique et épuisant, généreux et quelquefois insupportable. 

Surtout, il ne se raconte pas d’histoire sur les milieux qu’il aime. On peut vouloir l’émancipation et reproduire des rapports de domination ; on peut défendre l’horizontalité et fabriquer de l’impuissance ; on peut se croire du bon côté et pourtant cesser d’écouter. Ce sont ces risques qu’il faut regarder dans les yeux, parce que les connaître est déjà une façon de les combattre.

Le premier chapitre porte à cet égard un très beau titre : « Le droit précieux de recommencer ». La formule est de Daniel Bensaïd. Elle dit à elle seule quelque chose de la patience révolutionnaire : la détermination sans l’illusion de la ligne droite, le courage sans la certitude, la ténacité de celles et ceux pour qui perdre n’abolit pas la nécessité d’agir. Militer, dans ce livre, c’est aussi cela : une façon de vivre sa vie avec intensité, de lui donner du sens. Mais pas en se condamnant à la grisaille. 

Le militantisme, c’est de l’action et des fêtes, de la théorie et de la musique. Alors chaque chapitre se laisse traverser par des chansons, et Sorel s’amuse beaucoup avec ce vieux patrimoine militant comme avec la variété. On entend des chants de lutte, mais aussi Johnny, Joe Dassin, Céline Dion, évidemment détournée : à « J’ai compris tous les mots » répond « J’ai compris tout Lénine ». Il faut bien que les militants cishet se rendent à l’évidence : « Le temps d’avant, c’était le temps d’avant ». 

Ces détournements ne s’inventent pas sous la plume de Sorel, ce sont les féministes révolutionnaires qui s’en sont régalées. On croise Quilapayún et Patti Smith, le Renaud d’Hexagone – « le fascisme c’est la gangrène, à Santiago comme à Paris » –, Dominique Grange – « Vous l’aurez voulu/Ça se passe dans la rue » –, la « Valse rouge » de la Chorale des lendemains. Car « une réunion sans chansons fin[it] toujours par sentir la défaite ». Alors on chante, on détourne, on rit, on n’hésite pas à « viser la lune toujours le poing levé ». 

La fête est politique elle aussi. Les écrits théoriques cohabitent avec les paillettes, les drag queens mettent de la couleur aux manifs, les vieux chants sont bricolés, les tubes retournés comme des gants : « C’est l’orgasme final ». Il y a des colleuses féministes, et pas question d’idéaliser les relations de genre au sein des milieux militants : certains hommes veulent si ostensiblement prouver qu’ils ont tout compris qu’ils en font « trop, toujours prêts à quémander leur médaille de mec bien ». 

Le roman sait aussi que l’essentiel de la politique ne se joue pas toujours dans les grands moments héroïques. Il y a les marchés, le porte-à-porte, les discussions en sortie d’école, toute cette matière obstinée et quotidienne du militantisme, rarement spectaculaire, sans laquelle rien ne se construit vraiment, durablement.

Puis le pays bascule. Le roman se déploie principalement entre Marseille et Paris, tout en laissant sentir ce qui se passe ailleurs, dans les petites villes comme dans les grandes, au moment où un immense soulèvement populaire commence à s’organiser après l’élection de Jordan Bardella. Là encore, on peut le dire sans gâcher la lecture : Bardella gagne, d’un petit point seulement. Et c’est précisément ce petit point qui compte. Car la victoire de l’extrême droite n’efface pas ce qui l’a précédée : une campagne populaire intense, puissante, dynamique dans tout le pays, notamment dans les quartiers populaires, portée par plusieurs générations. 

Quelque chose s’est construit lentement, patiemment, profondément. Cela n’a pas suffi, mais on y était presque. Cette proximité de la victoire rend la défaite plus amère, bien sûr ; elle la rend aussi politiquement explosive. Après les législatives et au vu de leurs résultats, Bardella nomme Raphaël Glucksmann Premier ministre dans un « gouvernement de concorde nationale », formule rassurante pour une opération qui l’est beaucoup moins : un gouvernement qui se prétend vaguement de gauche mais qui est en réalité de droite. 

À Marseille, les drapeaux claquent sous le mistral. Partout, un grand mouvement de résistance s’élance. Et presque aussitôt vient « la revanche des monstres ». L’article 16. Les pleins pouvoirs. La répression policière meurtrière. L’armée appelée en renfort, elle-même divisée. Mais le pays ne se couche pas. La population s’organise. Des comités de résistance populaire se coordonnent. Des assemblées apparaissent, « surgies des entrailles du pays ». Sorel ne raconte donc pas seulement l’autoritarisme mais ce qui peut lui faire face, et surtout comment cela pourrait prendre forme.

C’est dans cette histoire qu’Assia Badis devient l’un des très beaux personnages du roman. Elle a grandi dans un quartier populaire de Marseille, élevée par sa grand-mère. Sa mère est morte d’un cancer et, chez elles, on en parle peu : « Pas par indifférence, mais parce que certains chagrins prennent toute la place dès qu’on les nomme ». Assia était bonne élève mais elle n’avait pourtant pas été admise en classe prépa : le déterminisme social ne s’était pas laissé impressionner par ses résultats, « elle n’avait pas trouvé la porte de l’ascenseur ». 

Elle est amoureuse de Lise, militante elle aussi, intarissable sur l’histoire des luttes, capable de passer de la Commune au Front populaire et à Mai 68, parce que le présent ne s’invente jamais seul ; il lui faut des héritages, des récits, des expériences, des savoir-faire. Cette transmission est partout dans le livre, y compris grâce à l’apparition de personnages qui existent ou ont existé, comme Alain Krivine. Assia, elle, travaille comme vendeuse « chez Sandro » – d’accord – et milite avec une combativité qui n’exclut jamais le doute. 

Elle refuse le sectarisme. Elle hésite parfois sur les choix à faire, mais lorsqu’une décision est prise, elle s’efforce d’être cohérente avec elle-même et conséquente. Portée par l’ampleur du mouvement populaire et d’une campagne déterminée, elle devient députée, mais justement pas au sens où l’élection constituerait un aboutissement. Au contraire. Le mandat ne vaut que s’il est défini, contrôlé, et s’il oblige celle ou celui qui l’exerce à rendre compte – à rendre des comptes. 

C’est là que le livre est aussi vraiment intéressant : en refusant d’opposer abstraitement le pur et l’impur, la rue et les institutions, la verticalité et l’horizontalité, pour demander ce que l’on fait réellement de ces contradictions. Comment ne pas être incantatoire ? Comment être sur le terrain, de toutes les luttes et de tous les soutiens, auprès des grévistes d’une raffinerie comme de paysans d’une bergerie ? Comment conserver l’horizontalité sans en faire une religion ? Comment éviter qu’elle ne tourne à l’impuissance ? Et surtout comment passer d’une juxtaposition de mobilisations, toutes légitimes, toutes nécessaires, à une force capable de tenir ? C’est ici qu’apparaît une idée décisive : il faut construire un bloc, pas seulement additionner des causes. Quelque chose qui dure, qui lie, qui organise.

Alors le roman accélère. On entre dans le tourbillon du soulèvement : manifs sauvages, journées intersyndicales, grèves, occupations. Les lieux eux-mêmes changent de fonction et donc de nom. Les stades sont occupés ; à Marseille, le Vélodrome devient le « Rouge Vélodrome ». Se constituent des « stades de résistance populaire », des « scènes de résistance populaire » dans les mairies, les salles des fêtes et les théâtres, des « comités de résistance populaire ». 

Ce n’est plus seulement un mouvement de protestation : une autre société commence à s’organiser au sein même de la société. On s’y aide, on y discute, on y décide. La solidarité devient une question matérielle, et la stratégie aussi. Faut-il, par exemple, abandonner provisoirement les lieux occupés pour aller manifester, au risque de les retrouver cernés ou repris par la police ? La question pourrait sembler modeste ; elle contient pourtant tout le problème de la tactique : choisir, c’est toujours exposer quelque chose. 

Une démocratie directe s’installe ainsi peu à peu, jusqu’à constituer un véritable contre-pouvoir populaire. Car le roman insiste : il ne s’agit pas de s’en remettre à des élu-es. Il faut que le mouvement parte de la base et se donne ses propres structures. Cela ne signifie pas que toutes les divergences disparaissent. Mais il existe aussi, et le livre le rappelle avec force, des circonstances où l’unité devient une condition de survie politique : « il y a des moments où l’histoire oblige à souder les rangs ». 

Alors les occupations s’étendent aux lieux de production de l’information. Radio France et France Télévisions sont occupés ; LCP devient « La Chaîne populaire ». Des équipes de syndicalistes s’infiltrent chez Orange et SFR afin de déclencher l’envoi massif de messages à toute la population pour expliquer ce qui se passe. Le récit prend parfois la vitesse grisante d’une chronique insurrectionnelle, sans jamais prétendre que l’Histoire aurait enfin atteint son terme. Ce n’est pas le grand soir. C’est un grand soir parmi d’autres, ni le premier ni le dernier. Quelque chose du vieux monde meurt, mais rien n’est jamais si simple.

Et c’est là, peut-être, que le pari littéraire du livre apparaît dans sa singularité : peut-on vraiment faire un roman avec autant de questions politiques, parfois franchement théoriques ? Peut-on parler au détour d’une scène de la différence entre le féminisme matérialiste et la théorie de la reproduction sociale sans interrompre le récit ? Sorel tente le coup, parce qu’il refuse de séparer la théorie de la vie. 

Il y a des discussions, bien sûr, mais autour d’elles il y a de la joie, de la colère, du chagrin, beaucoup d’espoir. Il y a du deuil et de la fête. Des drapeaux rouges, verts, violets et noirs. Des œillets rouges aux barrières. Et même une étonnante scène sensuelle dans l’appartement du maire de New York, un amour polyphonique placé sous les auspices de l’« Éros ailé » pensé par Alexandra Kollontaï. 

Car l’émancipation qui remettrait toujours la vie à demain ne vaudrait pas grand-chose. Il faut, selon la belle formule de Maïakovski reprise dans le livre, « arracher la joie aux jours qui filent ». C’est aussi cela que raconte Sorel : une politique qui ne serait pas seulement affaire de sacrifice, de sérieux et d’endurance, mais aussi de désir, de plaisir et d’invention de formes de vie.

Le livre contient beaucoup. De l’histoire et du futur. Le long passé des luttes et les questions du présent. Les conflits qui traversent un mouvement, les tactiques qui opposent, les choix qu’il faut faire. Constituante ? Sabotages ? Que faut-il conserver, que faut-il rompre, jusqu’où pousser le processus ? Le récit finit par faire surgir une République sociale, mais sans numéro : ni Cinquième, ni même Sixième, car il ne s’agit plus simplement de modifier l’ordre institutionnel existant ou d’ajouter une République à la série. Celle-ci se veut radicalement différente. 

Vient la transition anticapitaliste. Une monnaie nouvelle apparaît, le médi puisqu’après la rupture avec le corset de l’Union européenne, une Union méditerranéenne des peuples s’est formée – l’internationalisme n’est pas oublié. Le roman avance encore dans le temps. Nous sommes en 2028. Puis en 2037. Il faut lire le livre pour savoir ce qui se passe alors. On peut cependant dévoiler ce détail réjouissant : Jean Castex est devenu un cheminot heureux…

Surtout, Sorel refuse de refermer son histoire sur l’image trop commode d’une société enfin réconciliée avec elle-même. Il le dit dans une phrase qu’il faut citer tout entière : 

« la révolution n’est jamais finie. Elle est permanente. Non par goût de l’agitation, mais parce que le monde lui-même ne s’arrête jamais de résister ». 

Voilà peut-être le cœur du livre. La victoire n’abolit ni les contradictions ni les conflits. La révolution n’est pas un moment pur après lequel on pourrait poser les outils, ranger les drapeaux et considérer que le travail est fait. Le monde résiste, les rapports de domination se recomposent, les institutions peuvent se figer, les organisations peuvent s’abîmer, et il faut sans cesse veiller à ce que l’on construit. 

C’est pourquoi cette politique-fiction est militante au meilleur sens du terme. Non parce qu’elle distribuerait les bons et les mauvais points ou qu’elle transformerait le roman en programme, mais parce qu’elle prend au sérieux une hypothèse devenue presque exotique dans notre imaginaire politique : celle d’une victoire. Et en la prenant au sérieux, elle décrit aussi tout ce qui la rend difficile. 

Les désaccords, le sectarisme, l’autoritarisme possible, les problèmes de mandat, les rapports de genre, les divergences tactiques. Rien n’est magique. Il faut être sur les marchés, faire du porte-à-porte, discuter devant les écoles, être en grève ou en soutenir, occuper, chanter, s’engueuler, apprendre l’histoire des luttes, transmettre, se réunir, recommencer. 

Et peut-être est-ce justement pour cela que le roman emporte : parce qu’il refuse de choisir entre la stratégie et la joie, entre le sérieux et les paillettes, entre Walter Benjamin, Daniel Bensaïd, Alexandra Kollontaï ou Maïakovski et Céline Dion détournée par des militantes féministes. Il sait aussi que les morts ne demandent pas seulement qu’on se souvienne d’eux et d’elles mais que l’on continue, que l’on recommence, que l’on sauve du passé ce qu’il contenait encore de promesses.

Voilà pourquoi 2027. La mort du Vieux monde fait quelque chose que la fiction politique contemporaine entreprend assez rarement : au lieu d’imaginer une fois de plus la catastrophe, l’effondrement ou l’avènement du pire, il ose raconter la construction d’une force, la possibilité d’une bifurcation. Il ne dit pas que ce sera facile. Il ne dit même pas que ça ressemblera à ça. Mais il remet en circulation une question que l’écrivain et poète socialiste William Morris posait déjà : « comment nous pourrions vivre ». 

Et rien que pour ça, pour cette capacité à faire tenir ensemble la théorie et l’humour, les défaites et les recommencements, la mémoire et l’invention du futur, ce roman fait penser, lutter et espérer.

16 septembre 2026

Ces moments où l’histoire oblige à souder les rangs

Ludivine Bantigny discute un roman d’anticipation politique, « 2027. La mort du Vieux monde », premier livre de Sandro Sorel, paru récemment aux éditions La Brèche. Un roman militant au meilleur sens du terme, qui élargit l’horizon, décrit les espoirs et les joies sans taire les difficultés du combat pour cet autre monde libéré du capitalisme, possible et nécessaire.

Une fiction ! Enfin. Une fiction pour parler de 2027, de la campagne, mais surtout de tout ce qui déborde une campagne : les luttes, l’organisation, les collectifs, les alliances, la puissance que l’on construit et celle qui parfois échoue, ce qui vient après une élection et ce qui peut surgir malgré elle. 

C’est tout le pari de Sorel dans 2027. La mort du Vieux monde : faire de la littérature avec de la politique sans transformer le roman en tract, faire entrer dans le récit les débats stratégiques, les joies militantes, les défaites, les hésitations, les rapports de force, les chansons et même les querelles théoriques, et parvenir pourtant à raconter. Car ce livre est d’abord un roman, mais un roman lesté d’une connaissance très concrète de l’engagement politique. 

Cela se sent presque à chaque page : l’auteur est un militant de longue date, soucieux de transmission et, plus encore peut-être, soucieux de cette question que tant de textes militants contournent : comment gagner ? Et non comment avoir raison. Ni seulement comment être du bon côté. Gagner. Et chercher les voies de la victoire sans jamais céder pour autant à l’irénisme, à l’idéalisme ou à la naïveté. 

C’est précisément pourquoi nous avons besoin de récits comme celui-ci, de dispositifs narratifs capables de faire de la politique autrement, de desserrer ce que le présent impose comme horizon, de libérer un peu les imaginaires, de donner à voir autrement la force des luttes, mais aussi les joies, les amitiés, les liens qui se nouent lorsqu’on agit ensemble. Quelque chose d’original, de frais et de fort passe là. Aurore Koechlin l’écrit dans sa préface : ce livre pourrait « constituer une petite pierre dans l’édifice de la victoire ».

Une petite pierre, certes. Mais encore faut-il imaginer l’édifice. Et le roman ne choisit pas, pour cela, un départ confortable. Son premier geste est au contraire d’une violence sèche : nous sommes le 1er mai 2027 et Jean-Luc Mélenchon vient d’être assassiné. Ce n’est pas divulgâcher que de le dire. Il y aura d’autres morts, dont il faut taire ici les noms pour laisser aux lecteurices la tragique surprise de leur apparition. 

Des morts, donc. De la rage. Du deuil. Mais quelque chose d’autre se lève presque aussitôt, une énergie immense, comme si la mort elle-même pouvait devenir matière politique. Sur les pancartes : « on n’enterre pas une idée ». Et puisque les hommages figés ne suffisent pas, « mieux vaut une vie de lutte qu’une minute de silence ». Il faut sauver les morts, non pas les arracher magiquement à ce qui leur est arrivé, mais refuser qu’ils appartiennent seulement au passé. Comme chez Walter Benjamin, le futur peut entrer en collision avec ce passé et faire jaillir des étincelles.

Nous sommes donc en 2027, à peine plus loin qu’aujourd’hui. Nul besoin de science-fiction : le monde de Sorel est un monde que nous connaissons, un monde même que nous connaissons trop bien. Mais c’est précisément pour cela que la « politique-fiction » fonctionne. Elle déplace le réel de quelques centimètres, juste assez pour que ses potentialités deviennent visibles. Et surtout elle le fait sans devenir didactique, sans faire peser le poids d’une pédagogie lancinante. 

Les personnages existent autrement que comme les porte-voix d’une ligne politique, mais ont chair, histoire et contradictions. Khaila, par exemple, est une véritable « guerrière de la joie ». Et la joie, ici, compte autant que la justesse d’une analyse. C’est que le livre est drôle, souvent. Il pratique l’auto-dérision. Il sait que le militantisme peut être exaltant et problématique, magnifique et épuisant, généreux et quelquefois insupportable. 

Surtout, il ne se raconte pas d’histoire sur les milieux qu’il aime. On peut vouloir l’émancipation et reproduire des rapports de domination ; on peut défendre l’horizontalité et fabriquer de l’impuissance ; on peut se croire du bon côté et pourtant cesser d’écouter. Ce sont ces risques qu’il faut regarder dans les yeux, parce que les connaître est déjà une façon de les combattre.

Le premier chapitre porte à cet égard un très beau titre : « Le droit précieux de recommencer ». La formule est de Daniel Bensaïd. Elle dit à elle seule quelque chose de la patience révolutionnaire : la détermination sans l’illusion de la ligne droite, le courage sans la certitude, la ténacité de celles et ceux pour qui perdre n’abolit pas la nécessité d’agir. Militer, dans ce livre, c’est aussi cela : une façon de vivre sa vie avec intensité, de lui donner du sens. Mais pas en se condamnant à la grisaille. 

Le militantisme, c’est de l’action et des fêtes, de la théorie et de la musique. Alors chaque chapitre se laisse traverser par des chansons, et Sorel s’amuse beaucoup avec ce vieux patrimoine militant comme avec la variété. On entend des chants de lutte, mais aussi Johnny, Joe Dassin, Céline Dion, évidemment détournée : à « J’ai compris tous les mots » répond « J’ai compris tout Lénine ». Il faut bien que les militants cishet se rendent à l’évidence : « Le temps d’avant, c’était le temps d’avant ». 

Ces détournements ne s’inventent pas sous la plume de Sorel, ce sont les féministes révolutionnaires qui s’en sont régalées. On croise Quilapayún et Patti Smith, le Renaud d’Hexagone – « le fascisme c’est la gangrène, à Santiago comme à Paris » –, Dominique Grange – « Vous l’aurez voulu/Ça se passe dans la rue » –, la « Valse rouge » de la Chorale des lendemains. Car « une réunion sans chansons fin[it] toujours par sentir la défaite ». Alors on chante, on détourne, on rit, on n’hésite pas à « viser la lune toujours le poing levé ». 

La fête est politique elle aussi. Les écrits théoriques cohabitent avec les paillettes, les drag queens mettent de la couleur aux manifs, les vieux chants sont bricolés, les tubes retournés comme des gants : « C’est l’orgasme final ». Il y a des colleuses féministes, et pas question d’idéaliser les relations de genre au sein des milieux militants : certains hommes veulent si ostensiblement prouver qu’ils ont tout compris qu’ils en font « trop, toujours prêts à quémander leur médaille de mec bien ». 

Le roman sait aussi que l’essentiel de la politique ne se joue pas toujours dans les grands moments héroïques. Il y a les marchés, le porte-à-porte, les discussions en sortie d’école, toute cette matière obstinée et quotidienne du militantisme, rarement spectaculaire, sans laquelle rien ne se construit vraiment, durablement.

Puis le pays bascule. Le roman se déploie principalement entre Marseille et Paris, tout en laissant sentir ce qui se passe ailleurs, dans les petites villes comme dans les grandes, au moment où un immense soulèvement populaire commence à s’organiser après l’élection de Jordan Bardella. Là encore, on peut le dire sans gâcher la lecture : Bardella gagne, d’un petit point seulement. Et c’est précisément ce petit point qui compte. Car la victoire de l’extrême droite n’efface pas ce qui l’a précédée : une campagne populaire intense, puissante, dynamique dans tout le pays, notamment dans les quartiers populaires, portée par plusieurs générations. 

Quelque chose s’est construit lentement, patiemment, profondément. Cela n’a pas suffi, mais on y était presque. Cette proximité de la victoire rend la défaite plus amère, bien sûr ; elle la rend aussi politiquement explosive. Après les législatives et au vu de leurs résultats, Bardella nomme Raphaël Glucksmann Premier ministre dans un « gouvernement de concorde nationale », formule rassurante pour une opération qui l’est beaucoup moins : un gouvernement qui se prétend vaguement de gauche mais qui est en réalité de droite. 

À Marseille, les drapeaux claquent sous le mistral. Partout, un grand mouvement de résistance s’élance. Et presque aussitôt vient « la revanche des monstres ». L’article 16. Les pleins pouvoirs. La répression policière meurtrière. L’armée appelée en renfort, elle-même divisée. Mais le pays ne se couche pas. La population s’organise. Des comités de résistance populaire se coordonnent. Des assemblées apparaissent, « surgies des entrailles du pays ». Sorel ne raconte donc pas seulement l’autoritarisme mais ce qui peut lui faire face, et surtout comment cela pourrait prendre forme.

C’est dans cette histoire qu’Assia Badis devient l’un des très beaux personnages du roman. Elle a grandi dans un quartier populaire de Marseille, élevée par sa grand-mère. Sa mère est morte d’un cancer et, chez elles, on en parle peu : « Pas par indifférence, mais parce que certains chagrins prennent toute la place dès qu’on les nomme ». Assia était bonne élève mais elle n’avait pourtant pas été admise en classe prépa : le déterminisme social ne s’était pas laissé impressionner par ses résultats, « elle n’avait pas trouvé la porte de l’ascenseur ». 

Elle est amoureuse de Lise, militante elle aussi, intarissable sur l’histoire des luttes, capable de passer de la Commune au Front populaire et à Mai 68, parce que le présent ne s’invente jamais seul ; il lui faut des héritages, des récits, des expériences, des savoir-faire. Cette transmission est partout dans le livre, y compris grâce à l’apparition de personnages qui existent ou ont existé, comme Alain Krivine. Assia, elle, travaille comme vendeuse « chez Sandro » – d’accord – et milite avec une combativité qui n’exclut jamais le doute. 

Elle refuse le sectarisme. Elle hésite parfois sur les choix à faire, mais lorsqu’une décision est prise, elle s’efforce d’être cohérente avec elle-même et conséquente. Portée par l’ampleur du mouvement populaire et d’une campagne déterminée, elle devient députée, mais justement pas au sens où l’élection constituerait un aboutissement. Au contraire. Le mandat ne vaut que s’il est défini, contrôlé, et s’il oblige celle ou celui qui l’exerce à rendre compte – à rendre des comptes. 

C’est là que le livre est aussi vraiment intéressant : en refusant d’opposer abstraitement le pur et l’impur, la rue et les institutions, la verticalité et l’horizontalité, pour demander ce que l’on fait réellement de ces contradictions. Comment ne pas être incantatoire ? Comment être sur le terrain, de toutes les luttes et de tous les soutiens, auprès des grévistes d’une raffinerie comme de paysans d’une bergerie ? Comment conserver l’horizontalité sans en faire une religion ? Comment éviter qu’elle ne tourne à l’impuissance ? Et surtout comment passer d’une juxtaposition de mobilisations, toutes légitimes, toutes nécessaires, à une force capable de tenir ? C’est ici qu’apparaît une idée décisive : il faut construire un bloc, pas seulement additionner des causes. Quelque chose qui dure, qui lie, qui organise.

Alors le roman accélère. On entre dans le tourbillon du soulèvement : manifs sauvages, journées intersyndicales, grèves, occupations. Les lieux eux-mêmes changent de fonction et donc de nom. Les stades sont occupés ; à Marseille, le Vélodrome devient le « Rouge Vélodrome ». Se constituent des « stades de résistance populaire », des « scènes de résistance populaire » dans les mairies, les salles des fêtes et les théâtres, des « comités de résistance populaire ». 

Ce n’est plus seulement un mouvement de protestation : une autre société commence à s’organiser au sein même de la société. On s’y aide, on y discute, on y décide. La solidarité devient une question matérielle, et la stratégie aussi. Faut-il, par exemple, abandonner provisoirement les lieux occupés pour aller manifester, au risque de les retrouver cernés ou repris par la police ? La question pourrait sembler modeste ; elle contient pourtant tout le problème de la tactique : choisir, c’est toujours exposer quelque chose. 

Une démocratie directe s’installe ainsi peu à peu, jusqu’à constituer un véritable contre-pouvoir populaire. Car le roman insiste : il ne s’agit pas de s’en remettre à des élu-es. Il faut que le mouvement parte de la base et se donne ses propres structures. Cela ne signifie pas que toutes les divergences disparaissent. Mais il existe aussi, et le livre le rappelle avec force, des circonstances où l’unité devient une condition de survie politique : « il y a des moments où l’histoire oblige à souder les rangs ». 

Alors les occupations s’étendent aux lieux de production de l’information. Radio France et France Télévisions sont occupés ; LCP devient « La Chaîne populaire ». Des équipes de syndicalistes s’infiltrent chez Orange et SFR afin de déclencher l’envoi massif de messages à toute la population pour expliquer ce qui se passe. Le récit prend parfois la vitesse grisante d’une chronique insurrectionnelle, sans jamais prétendre que l’Histoire aurait enfin atteint son terme. Ce n’est pas le grand soir. C’est un grand soir parmi d’autres, ni le premier ni le dernier. Quelque chose du vieux monde meurt, mais rien n’est jamais si simple.

Et c’est là, peut-être, que le pari littéraire du livre apparaît dans sa singularité : peut-on vraiment faire un roman avec autant de questions politiques, parfois franchement théoriques ? Peut-on parler au détour d’une scène de la différence entre le féminisme matérialiste et la théorie de la reproduction sociale sans interrompre le récit ? Sorel tente le coup, parce qu’il refuse de séparer la théorie de la vie. 

Il y a des discussions, bien sûr, mais autour d’elles il y a de la joie, de la colère, du chagrin, beaucoup d’espoir. Il y a du deuil et de la fête. Des drapeaux rouges, verts, violets et noirs. Des œillets rouges aux barrières. Et même une étonnante scène sensuelle dans l’appartement du maire de New York, un amour polyphonique placé sous les auspices de l’« Éros ailé » pensé par Alexandra Kollontaï. 

Car l’émancipation qui remettrait toujours la vie à demain ne vaudrait pas grand-chose. Il faut, selon la belle formule de Maïakovski reprise dans le livre, « arracher la joie aux jours qui filent ». C’est aussi cela que raconte Sorel : une politique qui ne serait pas seulement affaire de sacrifice, de sérieux et d’endurance, mais aussi de désir, de plaisir et d’invention de formes de vie.

Le livre contient beaucoup. De l’histoire et du futur. Le long passé des luttes et les questions du présent. Les conflits qui traversent un mouvement, les tactiques qui opposent, les choix qu’il faut faire. Constituante ? Sabotages ? Que faut-il conserver, que faut-il rompre, jusqu’où pousser le processus ? Le récit finit par faire surgir une République sociale, mais sans numéro : ni Cinquième, ni même Sixième, car il ne s’agit plus simplement de modifier l’ordre institutionnel existant ou d’ajouter une République à la série. Celle-ci se veut radicalement différente. 

Vient la transition anticapitaliste. Une monnaie nouvelle apparaît, le médi puisqu’après la rupture avec le corset de l’Union européenne, une Union méditerranéenne des peuples s’est formée – l’internationalisme n’est pas oublié. Le roman avance encore dans le temps. Nous sommes en 2028. Puis en 2037. Il faut lire le livre pour savoir ce qui se passe alors. On peut cependant dévoiler ce détail réjouissant : Jean Castex est devenu un cheminot heureux…

Surtout, Sorel refuse de refermer son histoire sur l’image trop commode d’une société enfin réconciliée avec elle-même. Il le dit dans une phrase qu’il faut citer tout entière : 

« la révolution n’est jamais finie. Elle est permanente. Non par goût de l’agitation, mais parce que le monde lui-même ne s’arrête jamais de résister ». 

Voilà peut-être le cœur du livre. La victoire n’abolit ni les contradictions ni les conflits. La révolution n’est pas un moment pur après lequel on pourrait poser les outils, ranger les drapeaux et considérer que le travail est fait. Le monde résiste, les rapports de domination se recomposent, les institutions peuvent se figer, les organisations peuvent s’abîmer, et il faut sans cesse veiller à ce que l’on construit. 

C’est pourquoi cette politique-fiction est militante au meilleur sens du terme. Non parce qu’elle distribuerait les bons et les mauvais points ou qu’elle transformerait le roman en programme, mais parce qu’elle prend au sérieux une hypothèse devenue presque exotique dans notre imaginaire politique : celle d’une victoire. Et en la prenant au sérieux, elle décrit aussi tout ce qui la rend difficile. 

Les désaccords, le sectarisme, l’autoritarisme possible, les problèmes de mandat, les rapports de genre, les divergences tactiques. Rien n’est magique. Il faut être sur les marchés, faire du porte-à-porte, discuter devant les écoles, être en grève ou en soutenir, occuper, chanter, s’engueuler, apprendre l’histoire des luttes, transmettre, se réunir, recommencer. 

Et peut-être est-ce justement pour cela que le roman emporte : parce qu’il refuse de choisir entre la stratégie et la joie, entre le sérieux et les paillettes, entre Walter Benjamin, Daniel Bensaïd, Alexandra Kollontaï ou Maïakovski et Céline Dion détournée par des militantes féministes. Il sait aussi que les morts ne demandent pas seulement qu’on se souvienne d’eux et d’elles mais que l’on continue, que l’on recommence, que l’on sauve du passé ce qu’il contenait encore de promesses.

Voilà pourquoi 2027. La mort du Vieux monde fait quelque chose que la fiction politique contemporaine entreprend assez rarement : au lieu d’imaginer une fois de plus la catastrophe, l’effondrement ou l’avènement du pire, il ose raconter la construction d’une force, la possibilité d’une bifurcation. Il ne dit pas que ce sera facile. Il ne dit même pas que ça ressemblera à ça. Mais il remet en circulation une question que l’écrivain et poète socialiste William Morris posait déjà : « comment nous pourrions vivre ». 

Et rien que pour ça, pour cette capacité à faire tenir ensemble la théorie et l’humour, les défaites et les recommencements, la mémoire et l’invention du futur, ce roman fait penser, lutter et espérer.

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

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