
Extrait du chapitre 2 : Pour la beauté du geste
« On imagine plus aisément la fin du monde que celle du capitalisme. » Cette phrase, qui revient sans cesse dans les discussions militantes, traduit le sentiment d’impuissance qui accompagne souvent le militantisme quotidien et peut pousser à la résignation. Comment transformer la société lorsqu’on ne sait plus quoi faire ? Comment croire à un happy end quand, à l’horizon, nous ne distinguons que le désastre ? Au moment où l’Europe basculait dans le fascisme, Walter Benjamin décrivait la révolution comme un frein d’urgence, capable d’arrêter le train avant qu’il ne se fracasse contre le mur. Il semblerait qu’aujourd’hui, les trains automatiques n’aient plus de freins : ne reste que l’attente du crash final.
Oraison funèbre d’un futur déjà mort
Tout le monde s’est mis à croire au No Alternative de Margaret Thatcher : la classe ouvrière a été vaincue par la force dans les années 1980, l’URSS est morte, triomphe du capitalisme, fin de l’histoire. Les révolutions du XXe siècle ont toutes été défaites, par la bureaucratisation, des tournants autoritaires ou des contre-révolutions. Ne reste qu’un monde en miettes qu’il ne serait plus souhaitable de changer, sauf à répéter les catastrophes. Pour Daniel Bensaïd, c’est ce bilan qui a construit un imaginaire collectif de l’impossibilité. Nous ne sommes même plus en capacité de penser qu’un événement singulier permettra de modifier le cours des choses. Dès lors, nous devrions nous contenter de « révolutions miniatures1 ». On atteint là le « degré zéro de la pensée stratégique », cherchant tant bien que mal à faire exister quelques fractures au sein de la domination. Les moyens ne sont plus justifiés par une fin et se suffisent à eux-mêmes. Résister devient un impératif catégorique2.
L’impuissance collective qui s’est donnée à voir pendant le mouvement des Gilets jaunes, crise sociale majeure de ce début de siècle, en est le parfait exemple. Le 5 décembre 2018, tandis que partout les manifestant·es débordent la police et qu’à Paris, ils et elles frôlent les grilles de l’Élysée, le soir venu, on rentre chez soi. Dans les semaines qui suivent, des assemblées se structurent sur tout le territoire et écrivent des cahiers de doléances, des coordinations nationales sont mises en place. Malgré cette auto-organisation spontanée, jamais le mouvement n’arrivera à reproduire l’acte du 5 décembre ni à dépasser le stade de la révolte. Cette impuissance est le marqueur d’une absence de stratégie : on croit la victoire impossible, donc on ne pense pas la prise du pouvoir. S’il a ouvert une crise de régime qui ne s’est toujours pas résorbée, l’événement est retombé. Définitivement, on ne sait pas comment passer au stade supérieur. Paradoxe de la situation : depuis 2016, les mouvements sociaux s’enchaînent et renouvellent les générations militantes. À chaque situation, espoir et résignation se déploient, simultanément.
Rien d’étonnant à cela : ne plus penser la transformation sociale via un événement politique s’inscrit dans la logique même du néolibéralisme. À l’heure où tout accélère, où tout est filmé, diffusé, streamé, tout devient événement et donc rien n’est plus jamais événement : « La loi de l’accélération mêle et confond les temps naguère distincts de l’événement et de sa diffusion. La vidéosphère fabrique à la fois l’événement et l’information, sa divulgation fait désormais l’événement. L’image l’emporte sur la chose. La représentation, la présence. Avec la production à la chaîne de simulacres événementiels, à force de manchettes et de scoops, l’inflation de nouvelles dévalue l’événement lui-même. Rien ne surprend plus, ni n’étonne3. » Ces mots de Daniel Bensaïd, écrits il y a plus de vingt ans, résonnent particulièrement après trois années de génocide à Gaza streamé en direct, qui ont autant banalisé la mort de masse que créé un sentiment d’impuissance généralisé.
L’émergence des réseaux sociaux comme espace de diffusion des discours politiques impacte la manière de concevoir le militantisme. Façonnés par des grandes entreprises ils ont pour objectif de générer du profit via la rapidité de diffusion des informations, l’éphémère, le buzz et l’accaparement de l’attention, grâce à des placements de produit et la promotion de contenus payants. Pour être visible, il faut donc que le discours produit suive l’algorithme, même s’il s’agit d’un contenu militant. Cela implique de se positionner sur tout, tout le temps. On s’indigne puis on passe à autre chose. Cette logique déborde l’espace numérique. Lorsque Gérald Darmanin est nommé ministre de l’Intérieur en juillet 2020, des manifestations féministes rassemblant plusieurs milliers de personnes se déroulent dans différentes villes de France : il n’est pas question d’accepter l’ascension d’un homme accusé de viol. Et ensuite ? On part en vacances et la mobilisation se délite. Évidemment, la colère reste. Mais la colère seulement. Dans le flux incessant d’informations et de micro-événements quotidiens, où s’accumulent jour après jour des sources différentes de révolte, on ne sait plus quoi faire. Tout nous indigne, rien ne nous indigne. À nouveau, on zappe et on passe à autre chose.
Autre conséquence de la perte de confiance en la possibilité de transformer la société, la résistance devient un acte de conservation4. À mesure que disparaît l’horizon des possibles, on milite de plus en plus par devoir de mémoire, témoignage d’une espérance perdue. Ne reste donc qu’un devoir moral, routinisé et encadré par une politique gestionnaire. Cela se traduit dans les nouveaux mouvements sociaux par la multiplication d’événements qui se cantonnent à rendre visible telle ou telle cause. Ainsi n’y a-t-il jamais eu autant de journées de mobilisations qu’aujourd’hui, qui s’empilent sans cohérence ni croisement : jour de la visibilité homosexuelle, de la visibilité lesbienne, bi, trans, marche annuelle contre les violences sexistes et sexuelles, marche des fiertés, pride des banlieues, journée contre le racisme, commémorations en tout genre, jour du souvenir trans… Les occasions de témoigner augmentent au même rythme qu’on se résigne à ne gérer que le temps présent, condamné·es à des lendemains funestes.
Ces journées, parfois préparées pendant plusieurs mois, représentent pour certaines organisations l’essentiel de l’activité militante. Mais quid de l’avant et de l’après ? Les réflexions de fond sont évacuées au profit de discussions cycliques sur l’événement à venir. On recommence sans cesse, dans un éternel jour de la marmotte inclusif. On pourrait ainsi croire qu’à force d’organiser en permanence le même événement, les groupes militants sont désormais rodés et n’ont pas besoin de passer des mois à débattre du parcours, de la place du « cortège calme » ou de la composition du cortège de tête. Il n’en est rien et chaque année, on recommence à zéro. Pour les personnes qui y participent, ces journées de visibilité permettent aussi de témoigner. Témoigner d’une présence, d’une solidarité, dire qu’on était là, qu’on soutient, qu’on se sent concerné. Prendre en photo la plus belle pancarte, la poster sur les réseaux sociaux. Il ne pourrait de toute façon pas en être autrement : être visible, c’est toujours être vu par quelqu’un. Les personnes « non concernées » ont le devoir moral d’être là, sous peine d’être taxées de mauvaises alliées. Transformée en public passif, la masse des personnes politisées doit donner corps à ces journées. Cette gestion routinière des luttes dépasse largement le cadre des nouveaux mouvements sociaux. Chaque mois de septembre, les directions syndicales organisent une « rentrée sociale », c’est-à-dire une journée de grève censée ouvrir le bal, mais qui, en réalité, ressemble généralement davantage à la Dernière danse de Kyo qu’au Preview de Bad Bunny : si le chanteur portoricain n’a pas peur d’essayer, à nouveau, pour voir ce qui se passera ensuite, le groupe français, lui, promettait une ultime danse, avant l’ombre et l’indifférence.
Cette danse posthume se rejoue malheureusement à chaque mouvement de lutte face aux contre-réformes des retraites qui ponctuent l’agenda politique depuis trente ans. Le 6 janvier 2023, la Première ministre Élisabeth Borne annonce une réforme du système de retraite qui prévoit l’augmentation de l’âge de départ à la retraite. Entre le 19 janvier et le 8 juin, la France voit se déployer le plus important mouvement social depuis plusieurs décennies, avec la participation de millions de personnes aux journées de grèves. Pourtant, à aucun moment la victoire n’a semblé être atteignable. Si certains syndicats (CGT, FSU, Solidaires) ont cherché à s’organiser au-delà des journées de grève éparses, cela n’a pas abouti. Car au-delà de la paralysie de l’intersyndicale, c’est l’ensemble du monde militant qui n’a pas su comment faire. En dehors de quelques secteurs, l’auto-organisation sur les lieux de travail n’a pas été réellement efficace. De même, aucune autre organisation n’a pris d’initiative suffisamment préparée pour gagner. En particulier les mouvements féministes, qui participaient à la mobilisation, n’ont pas su peser, ce qui s’est notamment vu le 8 mars 2023.
Depuis plus de cent ans, cette date est une journée de lutte féministe et, dans le sillage des mobilisations féministes latino-américaines et espagnoles, elle est devenue une journée de grève féministe internationale. En France, elle est préparée nationalement par le collectif unitaire Grève féministe, qui regroupe les syndicats, partis politiques et associations traditionnelles, et par la Coordination féministe, qui réunit l’essentiel des organisations féministes ayant émergé dans l’après #MeToo. En janvier 2023, cette dernière se donne pour objectif de faire du 8 mars un moment clé pour une potentielle généralisation de la grève. Le calendrier semble favorable. Le 7 mars, une journée de grève appelée par l’intersyndicale est suivi par 3,5 millions de personnes selon la CGT, un record. Le 8, plusieurs centaines de milliers de personnes manifestent à nouveau, formant la plus grande mobilisation féministe ayant jamais eu lieu en France. Pourtant, ni la Coordination féministe ni Grève féministe n’ont su se saisir de cette dynamique pour tenter de déborder l’encadrement initial et appeler à une généralisation de la grève le 9 mars.
Au-delà de cet événement spécifique, c’est sans cesse la même partition résistance/résignation qui se rejoue. Le 10 septembre 2025, le mouvement Bloquons tout s’élève contre le budget d’austérité et pour de meilleures conditions de vie. Rapidement à gauche, tout le monde s’en empare et des centaines de milliers de personnes y participent. Un début d’auto-organisation semble pointer son nez. Quelques jours plus tard, l’intersyndicale appelle à une journée de grève, là encore réussie. Et ensuite ? Rien. L’intersyndicale temporise, les franges autonomes pestent, mais n’agissent pas. On a perdu. Mais a-t-on seulement essayé ? Ici se pose la question même de la prise d’initiative. À l’instar de l’empilement des journées de visibilité, le mouvement social est traversé par une tendance à ne jamais sortir de sa zone de confort : les syndicats appellent à la grève, les mouvements féministes et LGBT+ à des journées de visibilité, les autonomes aux blocages, les partis politiques aux élections. On résiste pour résister, sans y croire réellement. Pour la beauté du geste. L’impuissance collective ressemble alors à l’enterrement grandeur nature de l’émancipation, où chacun·e attend patiemment son tour pour déclamer sa propre oraison funèbre.
