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Les dépossédés. À propos de La Grande méthode de Louisa Yousfi 
13 octobre 2026

Les dépossédés. À propos de La Grande méthode de Louisa Yousfi 


Œuvre littéraire hybride, à la croisée entre le récit autobiographique, l’essai politique et la méditation spirituelle, La Grande méthode de Louisa Yousfi livre une réflexion originale sur la condition des diasporas algérienne, arabes, et plus largement postcoloniales, en France. Esquissant une toile mêlant l’intime, l’histoire coloniale et les défis du temps présent, et au cœur de laquelle la Palestine est particulièrement manifeste, le livre est avant tout le récit d’une quête pour l’émancipation qu’Aimé Paris, dans cette recension, propose de discuter. C’est aussi l’occasion pour la revue Contretemps d’adresser son soutien entier à Louisa Yousfi face aux attaques minables de l’extrême droite. 

Le dernier ouvrage de Louisa Yousfi se présente sous forme d’un roman, écrit à la première personne ; ce n’est pas un essai politique, pas plus qu’un ouvrage proprement philosophique, et c’est ce qui donne certainement à l’auteur plus de droits, plus de force pour évoquer des sujets si imposants. De quoi parle ce roman ? De deuil, de sentiment d’exil et d’appartenance, d’islam aussi c’est vrai, mais aussi à notre avis, de subjectivités modernes, de générations perdues et désespérément en quête de sens.

Un livre sur la modernité occidentale

« You feel alone ? You’re not alone. » 

(Fka Twigs eusexua)

Au moment de la mort de son père, s’abat sur la narratrice de la grande méthode une sorte de terrible conscience du vide. La figure paternelle semblait de son vivant porter un héritage filial, civilisationnel, théologique qui se révèle aux yeux de la protagoniste au moment même où il lui échappe. Ne reste chez elle qu’une impression mêlée de douleur, de culpabilité, de mélancolie, et cette certitude : la vie menée par elle et sa génération est scandaleusement vaine, indigne, il manque à cette existence quelque chose d’essentiel : « quelque chose à préserver au-delà de leur vie physique, individuelle, absurde ».

 Quelque chose de sacré en somme. Et ce n’est évidemment pas un hasard si ce roman sur la mort du père commence par un chapitre sur le nom des nouveau-nés. D’une manière ou d’une autre, on peut dire que le sacré a toujours à voir avec ce qui transcende notre existence terrestre, autrement dit l’héritage et la transmission. Ce qui nous lie aux morts et, bientôt, aux enfants.     

« Pour faire de toi un vivant, il a fallu beaucoup de morts » écrit Louisa Yousfi à l’enfant à qui l’on cherche à faire comprendre qu’il ne vient pas de nulle part. Une formule qui, de par elle-même, nous fait comprendre qu’à travers la vie reçue, notre vie, se trouve sûrement « quelque chose à préserver » (c’est-à-dire à hériter et à transmettre), quelque chose au-delà des simples plaisirs terrestres et des satisfactions individuelles, quelque chose qui rende notre passage sur terre un peu moins absurde ?

La narratrice de la grande méthode est désormais habitée par cette conviction, ce « quelque chose » est là, qui doit faire sens, seulement voilà, trentenaire métropolitaine, issue de la deuxième génération d’immigration depuis l’Algérie, les formes rituelles nécessaires à la médiation avec le sacré n’ont plus rien de naturel pour elle. Et l’on pourrait penser que ce qui est vrai pour les personnes issues de l’immigration algérienne désigne une condition partagée par bien d’autres diasporas. Le personnage de Louisa Yousfi n’a pas les codes, elle, pas plus que la grande majorité de ses contemporains exilés en métropole, ne possède pas de véritable méthode dédiée au culte, aux rites de passage. Louisa Yousfi, comme des millions d’habitants des métropoles modernes, et contrairement à la majorité de la population humaine qui s’est succédé sur terre, ne sait pas exactement comment enterrer les morts, faire vivre la mémoire, faire naître les enfants et les protéger contre le mauvais sort, et en philosophe, Louisa Yousfi le sait : c’est du rituel que naît la foi. Voilà donc notre narratrice confronté à l’abysse : se peut-il vraiment que je ne croie en rien ?

Dans ce roman, Louisa Yousfi chronique un retour à la foi islamique ; ainsi le personnage en deuil, renoue avec sa filiation, son territoire et la religion qui y est associée, l’islam. Mais nous voudrions ici faire l’hypothèse que, contre l’avis de son autrice elle-même[1], que ce livre parle, à travers le témoignage d’une descendante de l’immigration algérienne liée à des racines musulmanes, de quelque chose de plus, quelque chose d’aujourd’hui partagé par des millions de contemporains.                                      
Nous voudrions en effet faire l’hypothèse que ce récit est un livre sur le monde occidental, la métropole et plus généralement sur la modernité.        


Ou peut-être plutôt qu’il pourrait l’être, que nous pourrions le tirer dans ce sens. Car comprenons-nous bien, il ne s’agit pas ici de découvrir a posteriori « ce qu’a réellement voulu dire » l’auteur, il ne s’agit pas non plus de diminuer la pertinence de son adresse très personnelle « aux siens », car comme elle le déclare elle-même, ce roman s’adresse aux personnes issues de l’immigration, et encore plus précisément aux personnes issues de l’immigration algérienne en France, et on ne saurait négliger toute la singularité et la puissance de ces parcours, tout le poids historique que porte cette génération d’Algériens vivant en France. Peut-être plutôt s’agirait-il de dire ce que pourrait devenir ce récit, ou ce que d’autre pourrait en faire. Car qu’on le veuille ou non, hasard et puissance de la littérature, les mots de Louisa Yousfi, ceux qui racontent un enterrement musulman, l’apprentissage de la langue arabe et le rapport « au bled », ont dépassé le public à qui il s’adresse[2].           

Et ce parce que ce livre n’est pas un livre sur l’ancrage, il n’est pas d’abord un livre sur l’appartenance, mais un livre sur l’exil. Ce récit n’est pas tant un récit sur l’Algérie que sur Paris, sur la manière dont on vit sans foi, sans rite et sans attache à Paris, un livre sur « ceux qui sont issus de la dépossession ».

Paris, comme toutes les grandes métropoles occidentales, est une ville d’exil. Ici encore entendons-nous bien, une distinction doit certes être faite entre les exilés venus à la nage, ceux venus en avion ou encore les « petits blancs » qui sont montés à la capitale en TER. Inutile de signaler l’évidente injustice qui sépare les conditions de ces métropolitains selon qu’ils possèdent un passeport ou non, selon qu’ils sont blancs ou non. Seulement permettons-nous de remarquer que dans certains quartiers populaires de Paris, se croisent et se rencontrent parfois une population diverse qui partage néanmoins dans son intimité un sentiment commun, se rapportant à quelque chose comme l’exil, qu’il soit rattaché à l’Algérie, la banlieue de Naples, la périphérie de Cholet ou au bocage normand.

À Paris, pour beaucoup d’entre nous, nous vivons loin de la terre qui nous a fait grandir, loin de notre famille, loin des normes sociales qui nous ont structurés. Ici on mène une vie banalement « physique, individuelle, absurde », ici, par bonheur souvent, nous ne sommes pas associés à un nom, une lignée, pas assignés à un corps de métier, non plus que contraints dans nos relations amoureuses. Et ce fameux « anonymat » de la métropole, conquête historique d’une génération, ne va pas sans un vertige proprement métaphysique.

Le monde des athées, la matière de la spiritualité.

La modernité a vu naître l’individu, depuis un processus historique long et laborieux et cet individu semble trouver sa forme achevée (monstrueuse ?) dans la métropole occidentale du XXIe siècle.
En deçà du processus proprement politique de ce phénomène se trouve un bouleversement matériel sans précédent. Le développement du capitalisme associé à la métropole a transformé les rapports sociaux et les modes de production plus rapidement que ce que l’humanité n’a jamais connu.

La modernité, dont l’individu et ses droits sont le produit le plus achevé, ne peut pas être analysée indépendamment de son assise métabolique et de son aspect technique[3]. De même que les sociétés monothéistes et leurs normes sociales ne sauraient être considérées en faisant abstraction de cette même matérialité. Partant, nous pouvons affirmer que les masses métropolitaines en exil ne subissent pas une crise de foi en vertu d’une sorte d’évolution de la spiritualité se déroulant dans un pur ciel métaphysique, mais bien plutôt que la doctrine libérale et individualiste qui leur sert de béquille idéologique est un substitut nécessaire (au sens fort) pour s’adapter à une transformation si radicale de leur environnement direct que les anciens paradigmes religieux ne peuvent plus habiter.

Louisa Yousfi le suggère lorsque, devant le constat de cette vie spirituellement réduite des masses métropolitaines, elle ne pointe rien d’autre que notre condition de « consommateurs passifs, aspirés par le confort moderne ». Voilà pourquoi nous voulons faire l’hypothèse que notre crise de foi comme celle de la narratrice de la grande méthode a quelque chose à voir avec ce qu’on appelle l’écologie ou plus simplement « le rapport à la terre ». Dans Terre et liberté[4], Aurélien Berlan parle du monde pré- ou non-capitaliste, comme celui où la conscience de l’interdépendance, vis-à-vis de la communauté humaine mais plus globalement de la communauté biotique, est toujours présente. Il y a bien sûr mille manières de vivre en commun, autant de manières que d’écosystèmes et de communautés, mais toutes partagent ce constat physique et matériel de l’interdépendance.     

Il a souvent été décrit comment, à travers l’agriculture par exemple, se sont historiquement façonnées les spiritualités, monothéistes ou non, partant de l’observation du phénomène de la croissance des plantes et du constat de la dépendance de la communauté humaine à son égard[5]. Mais que croire, dès lors que le soin et la subsistance, désormais intégralement marchandisés, semblent comme « venir de nulle part » ?

Dans la métropole moderne, ces liens étant relégués à une lointaine abstraction, l’individu semble se mouvoir librement, avec l’a priori qu’en somme « il ne doit rien à personne » si ce n’est à lui-même.

Et pourtant, rappelle la sagesse antique au personnage de Louisa Yousfi, depuis longtemps on dit que c’est Dieu qui donne. C’est en tout cas ce que semble suggérer le chapitre consacré à la superstition et au mauvais œil : la mauvaise conscience du personnage est rappelée aux règles qui prévalent (ou prévalaient) aussi bien dans les montagnes algériennes que dans le bocage mayennais[6], ignorer la dépendance fondamentale de l’individu vis-à-vis du créateur ou tout simplement de la fortune, exhiber trop largement une richesse acquise, étaler une réussite aux yeux des pairs comme si elle dépendait d’un quelconque mérite nous revenant, c’est s’exposer à des représailles douloureuses, au mauvais œil.           

Le père de Louisa Yousfi n’a peut-être pas lui-même grandi dans un village, mais beaucoup de ses ancêtres, comme beaucoup d’ancêtres de la jeunesse métropolitaine, étaient issus d’une civilisation qui n’a presque plus rien en commun avec le monde que nous habitons, le monde de gens qui, selon l’autrice, « connaissaient la valeur de la terre, la densité des pierres, la portée d’un nom transmis. » et dont ajoute-t-elle l’« existence même contredit la fiction moderne selon laquelle tout peut s’oublier, tout peut s’acheter ».         

Seulement, comme le dit Louisa Yousfi, « l’espèce s’est éteinte » ou presque. Cette remarque advient pour désigner le caractère de sa mère, une femme qui n’a cessé une seconde de sa vie de travailler pour les autres, de prendre soin des siens, une personne logiquement associée par Yousfi à une figure de sainteté. De ces gens qui, leur vie durant, au-delà de quelconque considération morale, n’auraient pas eu l’idée de « prendre du temps pour soi », de se réaliser en tant qu’individu, tant l’abnégation n’était pas une question d’éthique ou de choix mais un mode de survie, une nécessité matérielle. Figure de sainteté précisément parce qu’au-delà de sa simple reproduction « individuelle, physique » (absurde ?), ces gens portaient, souvent dans la douleur, quelque chose de plus qui les dépassait, quelque chose entre le devoir et le don.

Et comment ne pas être sensible aux mots de Yousfi lorsqu’elle se rappelle que la mémoire de nos ancêtres et de ce long passage de relais figure comme « une bénédiction, une ressource généreuse, la plus généreuse qui soit. Elle est la mémoire du chemin parcouru par tous avant soi. Qu’ils aient enduré avant nous tant de peine allège notre propre souffrance ».

Voilà donc un prélude profondément réactionnaire nous direz-vous : la peur du changement, l’idéalisation du passé, la recherche d’une normativité dans les ancêtres et dans la terre. Et vous aurez bien raison, c’est à peu de chose près ainsi que commencent les pires pamphlets réactionnaires.

Mais la question éthique, ou politique, se pose pourtant autrement, à savoir, une fois en être arrivé là, que décide-t-on de faire de ce constat et de ces sentiments ?

Après tout Louisa Yousfi, à travers la forme libre du roman, ne fait pas beaucoup plus que de livrer, et sublimer, une série d’émotions qui la traversent à travers le deuil comme la nostalgie, la colère et la tristesse. Sentiments que l’on peut rattacher à un constat matérialiste assez simple : le monde matériel de la foi n’est tout simplement plus le même monde matériel que celui du libéralisme et de l’individualité, et que ce décalage crée naturellement une sorte de rupture à combler, à soigner, des ponts à construire entre ces deux mondes.

Car faute de méthode, les subjectivités modernes sont vouées à souffrir un sentiment d’écartèlement cruel, faute de s’en remettre corps et âme à l’idéologie moderne, à l’acceptation pure et simple de notre condition, nous voici condamnés à errer tel le personnage de la grande méthode bloqué à la douane algérienne, comme « figé entre deux guichets ».

Les exilés en effet sont bien figés entre des injonctions ancestrales dans lesquelles ils ont grandi, et une impossibilité matérielle de les faire vivre dans ce monde. C’est ce que Yousfi désigne comme « notre norme secrète », où chacun de ses gestes à Paris, en territoire ennemi ou tout simplement étranger, est analysé par elles-mêmes au prisme d’un ailleurs, ce pourquoi « chaque fois que quelque chose de significatif nous arrivait en France le premier réflexe de ma mère était de prévenir la famille du bled, comme si elle en référait à une instance supérieure pour qu’elle valide ou non le choix envisagé ».

Doit-on nécessairement, pour traverser ces temps de changement, faire taire cette voix ? En finir avec cette « norme secrète » ? C’est en partie ce qu’un grand nombre de personnes, figées entre deux guichets, tentent de faire à travers d’interminables séances de psychothérapie, car que fait-on d’autre ici que de s’émanciper des injonctions des ancêtres pour réussir à avancer, construire une subjectivité toute neuve face à un monde tout neuf ! 

Louisa Yousfi semble nous répondre qu’une autre voie existe, que nous pouvons, et plus certainement devons trouver un autre chemin. Que le poids du passé n’est pas seulement inhibiteur mais qu’il peut aussi être une force, devant laquelle nous nous devons d’être dignes : « si les fantômes ne nous visitent pas la nuit ce n’est pas parce qu’ils n’existent pas, c’est parce que nous ne méritons pas d’être hantés ». 

De là découle-t-il nécessairement qu’il faille souhaiter que les mères et toutes les femmes après elle passent leur vie en cuisine, et qu’aussi violents que puissent être les pères, leurs paroles doivent être respectées comme une parole sacrée ? Autorisons-nous un instant à penser avec Louisa Yousfi, quelque chose de plus fin, et tout simplement de plus souhaitable.

« Notre maison brûle » : La foi à l’heure de l’anthropocène

« L’absolu de Dieu doit pouvoir se singulariser dans l’histoire »

L’image de la maison revient sans cesse au fil des pages de la grande méthode, semblant désigner cet espace d’appartenance, de vie communautaire, d’enracinement. Image de sécurité et de paix, elle est aussi très basiquement « ce dont on hérite et ce que l’on transmet » au fil des générations, des deuils et des contrats notariaux. Une approche plus naturaliste associera aisément l’image de la maison à celle de la terre, celle que l’on soigne, qui nourrit et qui protège, celle que l’on reçoit et qu’on donne au gré de notre passage sur terre. Or, un des chapitres de ce roman décrit la manière dont la famille endeuillée décide de vendre la maison familiale, un geste qui opère comme une concession des membres de la famille en exil – encore attachés à la maison comme une image, ultime signifiant de l’appartenance – à ceux des parents restés en Algérie et bien plus concernés pour leur part par l’aspect pratique, matériel et financier de ce bien familial. À travers ce geste de détachement, les exilés renoncent à un fantasme. Plus loin, un autre chapitre s’attache à décrire la manière dont un père sauve ses enfants de leur maison en proie aux flammes. Devant la peine que les enfants ressentent, devant le sentiment de perte, le narrateur déclare : « ce qui vient après ne sera pas une maison, ce sera un mouvement ».

C’est à notre avis dans cette image qu’il faut reconnaître l’ultime pertinence du geste de Louisa Yousfi, c’est ici que se trouve l’antidote à la pensée réactionnaire : penser la puissance créatrice de l’image de la maison une fois la maison perdue pour toujours. Louisa Yousfi ne propose pas de récit réactionnaire car elle sait bien qu’une grande partie de ce qui a été perdu l’est pour toujours, que le monde de la foi, celui du village, et de l’Holocène, ne reviendra pas. Partant, elle n’ignore pas la vacuité d’un geste qui consisterait à prôner un simple retour en arrière.

Dès lors, la méthode qu’elle cherche à développer tâche de prendre ce qu’il y a de puissant dans le passé, ce qu’il y a d’essentiel dans la foi, pour le faire vivre dans un monde radicalement différent, un monde en proie aux flammes et dont les catastrophes figurent comme seul horizon : notre monde.

Ainsi, il est assez clair que l’islam que retrouve Louisa Yousfi n’est pas réactionnaire. Car devant l’évidente inadéquation du dogme ancien et du monde nouveau, devant la tâche difficile des nouveaux croyants à faire vivre leur foi, il s’agit de reprendre le geste le plus progressiste de tous les grands monothéismes : le doute. L’islam de Louisa Yousfi est celui du doute, et aussi banalement que cela puisse paraître, de l’amour et du pardon :

« Le bon soupçon (devant la faute) consiste à préférer la miséricorde au flicage, à couvrir les fautes au lieu de les exhiber. Dieu aime ceux qui protègent. Il préfère le silence d’un cœur inquiet à l’éloquence d’un juge improvisé. Ne fait pas de l’islam un organe de contrôle, ni un code pénal ».

Un islam qui cherche à se repérer dans la métropole et bientôt dans les flammes, et qui, comme dans toute religion, prône la commisération, car comment juger nos pairs devant leurs égarements si l’on a soi-même conscience de l’immensité de la tâche qui nous est assignée ? Comment en vouloir même à ceux qui ont perdu la foi « à cause de la vie qu’ils ont menée », nous dit Louisa Yousfi.

Ce n’est donc pas un hasard si la substance de la foi de la grande méthode ne se trouve pas dans une série de dogmes, mais plutôt dans un grand silence, quelque chose entre le sentiment d’une profonde conviction et le doute, le cœur de la spiritualité ne se laisse pas saisir par les mots : « Ce que ton père a tu, ce qu’il a contourné, ce qu’il t’a apporté sans te le remettre. Voilà ce qui te revient, voilà ce que tu dois honorer ». La force du père de Louisa Yousfi est une force sourde. La force de toute cette génération « de saints » est une force muette. Elle est « un mouvement. »

 Dès lors, la communauté de Louisa Yousfi est d’une certaine manière plus étendue que la « oumma » au sens strict, puisqu’elle peut embrasser ceux d’entre nous qui, plutôt que de se rattacher à un dogme trop évidemment inadéquat à notre monde, ont le courage de continuer à chercher et à douter :

« Ceux qui prient, ceux qui espèrent en silence. (…) je parle de ceux qu’on pourrait appeler les impies croyants ».

Staying with the trouble

Dans un de ses ouvrages[7], Donna Haraway décrit l’Anthropocène comme « un monde sans refuge », un monde qui nous oblige à développer une éthique de circonstance, souple, à l’épreuve du feu. La philosophe nous invite ainsi à « habiter le trouble ». Mais là où Haraway, radicalement constructiviste, semble nous suggérer d’abandonner presque tous nos bagages et à « voyager léger », nous pourrions tout aussi bien penser qu’il nous faille « prendre quelque chose » de nos anciens refuges, ne serait-ce qu’une image, afin que ce quelque chose nous donne la force de traverser les tempêtes qui s’annoncent.

Voilà pourquoi, pour Louisa Yousfi, l’héritage n’est précisément pas une maison, mais une méthode : « cette grande méthode consiste à penser en pèlerin ».

Ici encore donc, permettons-nous d’élargir un peu l’adresse du récit de l’auteur, et d’affirmer qu’au temps des catastrophes, une population très large peut se sentir concernée par ces enjeux.

Des générations entières de jeunes métropolitains qui, devant le constat accablant de l’avenir qu’on leur offre, et le sentiment de pauvreté existentielle de leur vie en métropole, cherchent le salut à travers un « retour à la terre ». À ceux-là aussi nous devons rappeler que le siècle ne permet pas un simple « retour à la maison », et qu’aussi résiliente soit leur « écoconstruction », elle ne sera jamais définitivement à l’abri des mégafeux et de la montée des eaux. Ainsi déclare Yousfi, penser en pèlerin consiste à accepter que « les enfants d’aujourd’hui n’habiteront plus jamais, ils traverseront ».

Pour autant, et c’est là la force du récit de la grande méthode, penser en pèlerin, faire le deuil de l’espace sécurisant de la maison, n’implique pas une stricte adaptation, elle ne signifie pas l’acceptation du monde que l’on nous offre, dystopique et vidé de tout caractère sacré.

Car un regard matérialiste sur notre époque implique deux constats : celui de savoir que la foi après la perte de son monde ne reviendra pas inchangée, mais aussi, au regard de la simple évidence écologique, que le libéralisme est déjà mort, que le monde « sans contrainte » de l’athéisme et du capitalisme fossile ne fut qu’un rêve, une promesse qui n’aura pas duré plus de trois ou quatre décennies. Ainsi, si l’on accepte que ni le « capitalisme vert », ni le « communisme solaire » ne verront le jour, nous devons savoir que le monde de demain renouera avec la contrainte, la limite, que par conséquent il nous faudra à nouveau organiser l’interdépendance, des humains entre eux-mêmes et des humains avec la terre, et que de là renaîtra nécessairement quelque chose comme la foi.

Lorsque Louisa Yousfi écrit que « [l’] absolu de Dieu doit pouvoir se singulariser dans l’histoire » ces lignes résonnent pour nous comme une invitation à penser une sorte de « spiritualité matérialiste », une spiritualité tournée vers l’histoire1mais pas bloquée dans le passé, et dont l’espérance continue à être la force. 

Ernst Bloch, auteur du Principe espérance plaçait précisément au cœur des affects politiques l’image du « Heimat », littéralement celle de la maison[8], mais, contre l’esprit réactionnaire nazi dont il était contemporain, il a voulu penser ce désir de retour comme un mouvement vers le futur, un sentiment d’appartenance non réactionnaire. Il est touchant de lire la narratrice témoigner de ce que les voix du passé, la force qui l’habite, résonnent pour elle comme « les mots d’ordre d’une époque que je n’ai pas vécue comme si mes poumons connaissaient une chorale antérieure à ma naissance » (p. 136) et penser alors à cette formule de Bloch qui tente de résumer ce mouvement anachronique de la mélancolie non réactionnaire : « le royaume ainsi désigné de la liberté ne consiste donc forcément pas en un retour, mais en un exode, bien que vers ce pays auquel l’homme songe depuis toujours, vers ce pays dont le processus chante les louanges[9]»

Dès lors, il s’agit de comprendre que notre tâche, afin d’éviter l’écueil d’une foi réactionnaire, sera d’esquisser les formes que pourra prendre « cette norme secrète ». Car un simple rappel à la foi, aux valeurs de la famille et de la communauté ne pourrait évidemment pas valoir per se. Après tout, la famille Arnault ne semble pas avoir perdu, elle, le sens de la famille, non plus que la famille Bolloré le sens de la religion.

Inévitablement donc, nous devons reconnaître dans le particularisme affiché par Louisa Yousfi l’expression d’un phénomène qui vise à une certaine forme d’universel. Ainsi, la force du récit de Louisa Yousfi est celle de nous rappeler que l’amour universel ne fera pas l’économie du particulier, qu’il n’est pas d’amour de l’autre qui ne s’incarne pas dans un proche, pas d’amour de la vie sans amour des différentes formes et singularités qu’elle peut prendre. Pourtant il nous faut opérer un dernier retournement à ce récit. Et ce faisant, pourquoi pas retrouver nos repères par une sorte de « détour dialectique », en embrassant d’une manière renouvelée le vieil héritage du rêve communiste.

Aux critères essentiels des normes que pourrait prendre cette foi renouvelée devront nécessairement appartenir cette attention à la grande communauté des vaincus et des exploités, reconnaître dans l’attachement à une terre, à une plante, un parent, ou un héritage théologique, le sentiment d’appartenance et le désir de soin envers l’ensemble du vivant et envers les conditions nécessaires à son épanouissement, quelque chose entre le communisme et le vitalisme. D’ailleurs, ne peut-on pas retrouver chez certains militants de notre camp des figures d’abnégation, de bonté (de sainteté ?) tout à fait comparables aux ancêtres généreux et laborieux qui nous ont donné la vie ?

« La race c’est la classe » se répète Louisa Yousfi. La singularité d’une population opprimée doit être soigné, sa mobilisation prend nécessairement une forme singulière, recouvre une langue et un cortège d’images particulières, et à travers elle pointe en dernier lieu une appartenance plus vaste.  Car la tâche immense qui se pose à la narratrice de la grande méthode ne pourra s’accomplir qu’avec la grande classe des dépossédés, toutes celles et ceux capable d’entendre et répondre à « l’Appel », population diverse par essence, comme l’atteste le fait que Louisa Yousfi par son récit, a trouvé la force de toucher les beaufs autant que les barbares.

Conclusion : un récit problématique ? 

« Si tu refuses aux idées absurdes le droit de se présenter, jamais tu ne découvriras ce qui te manque encore »

Le récit de Louisa Yousfi a naturellement été l’objet de critiques de la part de militants progressistes, les enjeux qu’elle traite sont depuis longtemps trop polémiques pour que ce ne soit pas le cas. Mais nous voudrions pourtant penser que c’est bien la force de cette auteure que de nous livrer un discours proprement problématique. Quand Louisa Yousfi parle, il se passe quelque chose, et ce parce qu’elle s’éloigne des sentiers battus de la pensée de notre camp, elle prend le risque de nous donner à penser nos propres contradictions. La grande méthode de Louisa Yousfi est un récit problématique en ce qu’il nous révèle d’authentiques problèmes, il nous donne à penser plus loin que ce que nous avons l’habitude de faire.

Ainsi, lorsque la narratrice de la grande méthode s’adresse à un croyant dogmatique, se refusant à explorer l’espace de la contradiction et du doute, elle écrit :

« C’est là (au seuil du doute) que se perd le croyant trop scrupuleux. Celui qui se cramponne aux règles comme à un gouvernail, persuadé qu’il suffit de suivre le cap pour arriver à bon port… celui-là n’éprouve jamais la contradiction brûlante de la foi, s’il ne s’aventure pas dans le trouble, dans le paradoxe, dans le silence même, alors oui, celui-là, je le dis avec prudence mais fermeté : il frôle l’hérésie autant que celui qui nie tout mais cherche encore » 

Mais cette adresse au croyant dogmatique ne pourrait-elle pas se transposer mot pour mot à certains de nos camarades ? Ne peut-on pas penser que certaines prises de risque, certaines « sorties de route » puissent être absolument nécessaires à la poursuite de notre tâche ? Avec Louisa Yousfi donc, nous défendrons le caractère fertile de ce genre de tentative et répondrons à certains détracteurs :

« Si tu refuses aux idées absurdes le droit de se présenter, jamais tu ne découvriras ce qui te manque encore » 

Dans une récente intervention publique[10], Louisa Yousfi reprenait la sempiternelle question de la place de l’art en politique. Son récit est certainement la meilleure contribution qu’elle ait pu faire au débat, et en théoricienne du politique autant qu’en romancière, elle a pu dans la grande méthode rappeler la centralité des motifs discursifs dans les processus émancipateurs puisqu’après tout :

« La politique n’est pas l’art de gouverner les hommes mais celui de celui de reconnaître les images qui les font se lever » 


Notes

[1] Youtube : « Anti-racisme, mystique et guerre des récits… La Grande méthode, avec Louisa Yousfi » (Talkie-Wiwi), https://www.youtube.com/watch?v=Z4gLiFKw3SU

[2] De la même manière qu’un auteur comme Franz Fanon a pu voir sa critique décoloniale s’inscrire dans une tradition marxiste plus générale, voir https://www.contretemps.eu/biopolitique-revolutionnaire-fanon-extrait-renault

[3] Voir Pierre Charbonnier, Abondance et liberté, La Découverte, Paris, 2020.

[4] Aurélien Berlan, Terre et liberté, La lenteur, 2020.

[5] Gérard Nissim Amzallag, Les graines de l’au-delà. Domestiquer les plantes au Proche-Orient, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2023. 

[6] Jeanne Favret-Saada, Les mots, la mort, les sorts. La sorcellerie dans le bocage, Paris, Gallimard, 1977. 

[7] Donna J. Haraway, Staying with the Trouble: Making Kin in the Chthulucene, Durham, Duke University Press, 2016. 

[8] Ernst Bloch, Héritage de ce temps, Paris, Payot, 1978. 

[9] Ernst Bloch, Le Principe Espérance, vol. I, Paris, Gallimard, 1976. 

[10] Louisa Yousfi, Olivier Marboeuf, Olivier Neveux, « Révolution : Que peuvent l’art et la culture », youtube.

13 octobre 2026

Les dépossédés. À propos de La Grande méthode de Louisa Yousfi 

Œuvre littéraire hybride, à la croisée entre le récit autobiographique, l’essai politique et la méditation spirituelle, La Grande méthode de Louisa Yousfi livre une réflexion originale sur la condition des diasporas algérienne, arabes, et plus largement postcoloniales, en France. Esquissant une toile mêlant l’intime, l’histoire coloniale et les défis du temps présent, et au cœur de laquelle la Palestine est particulièrement manifeste, le livre est avant tout le récit d’une quête pour l’émancipation qu’Aimé Paris, dans cette recension, propose de discuter. C’est aussi l’occasion pour la revue Contretemps d’adresser son soutien entier à Louisa Yousfi face aux attaques minables de l’extrême droite. 

Le dernier ouvrage de Louisa Yousfi se présente sous forme d’un roman, écrit à la première personne ; ce n’est pas un essai politique, pas plus qu’un ouvrage proprement philosophique, et c’est ce qui donne certainement à l’auteur plus de droits, plus de force pour évoquer des sujets si imposants. De quoi parle ce roman ? De deuil, de sentiment d’exil et d’appartenance, d’islam aussi c’est vrai, mais aussi à notre avis, de subjectivités modernes, de générations perdues et désespérément en quête de sens.

Un livre sur la modernité occidentale

« You feel alone ? You’re not alone. » 

(Fka Twigs eusexua)

Au moment de la mort de son père, s’abat sur la narratrice de la grande méthode une sorte de terrible conscience du vide. La figure paternelle semblait de son vivant porter un héritage filial, civilisationnel, théologique qui se révèle aux yeux de la protagoniste au moment même où il lui échappe. Ne reste chez elle qu’une impression mêlée de douleur, de culpabilité, de mélancolie, et cette certitude : la vie menée par elle et sa génération est scandaleusement vaine, indigne, il manque à cette existence quelque chose d’essentiel : « quelque chose à préserver au-delà de leur vie physique, individuelle, absurde ».

 Quelque chose de sacré en somme. Et ce n’est évidemment pas un hasard si ce roman sur la mort du père commence par un chapitre sur le nom des nouveau-nés. D’une manière ou d’une autre, on peut dire que le sacré a toujours à voir avec ce qui transcende notre existence terrestre, autrement dit l’héritage et la transmission. Ce qui nous lie aux morts et, bientôt, aux enfants.     

« Pour faire de toi un vivant, il a fallu beaucoup de morts » écrit Louisa Yousfi à l’enfant à qui l’on cherche à faire comprendre qu’il ne vient pas de nulle part. Une formule qui, de par elle-même, nous fait comprendre qu’à travers la vie reçue, notre vie, se trouve sûrement « quelque chose à préserver » (c’est-à-dire à hériter et à transmettre), quelque chose au-delà des simples plaisirs terrestres et des satisfactions individuelles, quelque chose qui rende notre passage sur terre un peu moins absurde ?

La narratrice de la grande méthode est désormais habitée par cette conviction, ce « quelque chose » est là, qui doit faire sens, seulement voilà, trentenaire métropolitaine, issue de la deuxième génération d’immigration depuis l’Algérie, les formes rituelles nécessaires à la médiation avec le sacré n’ont plus rien de naturel pour elle. Et l’on pourrait penser que ce qui est vrai pour les personnes issues de l’immigration algérienne désigne une condition partagée par bien d’autres diasporas. Le personnage de Louisa Yousfi n’a pas les codes, elle, pas plus que la grande majorité de ses contemporains exilés en métropole, ne possède pas de véritable méthode dédiée au culte, aux rites de passage. Louisa Yousfi, comme des millions d’habitants des métropoles modernes, et contrairement à la majorité de la population humaine qui s’est succédé sur terre, ne sait pas exactement comment enterrer les morts, faire vivre la mémoire, faire naître les enfants et les protéger contre le mauvais sort, et en philosophe, Louisa Yousfi le sait : c’est du rituel que naît la foi. Voilà donc notre narratrice confronté à l’abysse : se peut-il vraiment que je ne croie en rien ?

Dans ce roman, Louisa Yousfi chronique un retour à la foi islamique ; ainsi le personnage en deuil, renoue avec sa filiation, son territoire et la religion qui y est associée, l’islam. Mais nous voudrions ici faire l’hypothèse que, contre l’avis de son autrice elle-même[1], que ce livre parle, à travers le témoignage d’une descendante de l’immigration algérienne liée à des racines musulmanes, de quelque chose de plus, quelque chose d’aujourd’hui partagé par des millions de contemporains.                                      
Nous voudrions en effet faire l’hypothèse que ce récit est un livre sur le monde occidental, la métropole et plus généralement sur la modernité.        


Ou peut-être plutôt qu’il pourrait l’être, que nous pourrions le tirer dans ce sens. Car comprenons-nous bien, il ne s’agit pas ici de découvrir a posteriori « ce qu’a réellement voulu dire » l’auteur, il ne s’agit pas non plus de diminuer la pertinence de son adresse très personnelle « aux siens », car comme elle le déclare elle-même, ce roman s’adresse aux personnes issues de l’immigration, et encore plus précisément aux personnes issues de l’immigration algérienne en France, et on ne saurait négliger toute la singularité et la puissance de ces parcours, tout le poids historique que porte cette génération d’Algériens vivant en France. Peut-être plutôt s’agirait-il de dire ce que pourrait devenir ce récit, ou ce que d’autre pourrait en faire. Car qu’on le veuille ou non, hasard et puissance de la littérature, les mots de Louisa Yousfi, ceux qui racontent un enterrement musulman, l’apprentissage de la langue arabe et le rapport « au bled », ont dépassé le public à qui il s’adresse[2].           

Et ce parce que ce livre n’est pas un livre sur l’ancrage, il n’est pas d’abord un livre sur l’appartenance, mais un livre sur l’exil. Ce récit n’est pas tant un récit sur l’Algérie que sur Paris, sur la manière dont on vit sans foi, sans rite et sans attache à Paris, un livre sur « ceux qui sont issus de la dépossession ».

Paris, comme toutes les grandes métropoles occidentales, est une ville d’exil. Ici encore entendons-nous bien, une distinction doit certes être faite entre les exilés venus à la nage, ceux venus en avion ou encore les « petits blancs » qui sont montés à la capitale en TER. Inutile de signaler l’évidente injustice qui sépare les conditions de ces métropolitains selon qu’ils possèdent un passeport ou non, selon qu’ils sont blancs ou non. Seulement permettons-nous de remarquer que dans certains quartiers populaires de Paris, se croisent et se rencontrent parfois une population diverse qui partage néanmoins dans son intimité un sentiment commun, se rapportant à quelque chose comme l’exil, qu’il soit rattaché à l’Algérie, la banlieue de Naples, la périphérie de Cholet ou au bocage normand.

À Paris, pour beaucoup d’entre nous, nous vivons loin de la terre qui nous a fait grandir, loin de notre famille, loin des normes sociales qui nous ont structurés. Ici on mène une vie banalement « physique, individuelle, absurde », ici, par bonheur souvent, nous ne sommes pas associés à un nom, une lignée, pas assignés à un corps de métier, non plus que contraints dans nos relations amoureuses. Et ce fameux « anonymat » de la métropole, conquête historique d’une génération, ne va pas sans un vertige proprement métaphysique.

Le monde des athées, la matière de la spiritualité.

La modernité a vu naître l’individu, depuis un processus historique long et laborieux et cet individu semble trouver sa forme achevée (monstrueuse ?) dans la métropole occidentale du XXIe siècle.
En deçà du processus proprement politique de ce phénomène se trouve un bouleversement matériel sans précédent. Le développement du capitalisme associé à la métropole a transformé les rapports sociaux et les modes de production plus rapidement que ce que l’humanité n’a jamais connu.

La modernité, dont l’individu et ses droits sont le produit le plus achevé, ne peut pas être analysée indépendamment de son assise métabolique et de son aspect technique[3]. De même que les sociétés monothéistes et leurs normes sociales ne sauraient être considérées en faisant abstraction de cette même matérialité. Partant, nous pouvons affirmer que les masses métropolitaines en exil ne subissent pas une crise de foi en vertu d’une sorte d’évolution de la spiritualité se déroulant dans un pur ciel métaphysique, mais bien plutôt que la doctrine libérale et individualiste qui leur sert de béquille idéologique est un substitut nécessaire (au sens fort) pour s’adapter à une transformation si radicale de leur environnement direct que les anciens paradigmes religieux ne peuvent plus habiter.

Louisa Yousfi le suggère lorsque, devant le constat de cette vie spirituellement réduite des masses métropolitaines, elle ne pointe rien d’autre que notre condition de « consommateurs passifs, aspirés par le confort moderne ». Voilà pourquoi nous voulons faire l’hypothèse que notre crise de foi comme celle de la narratrice de la grande méthode a quelque chose à voir avec ce qu’on appelle l’écologie ou plus simplement « le rapport à la terre ». Dans Terre et liberté[4], Aurélien Berlan parle du monde pré- ou non-capitaliste, comme celui où la conscience de l’interdépendance, vis-à-vis de la communauté humaine mais plus globalement de la communauté biotique, est toujours présente. Il y a bien sûr mille manières de vivre en commun, autant de manières que d’écosystèmes et de communautés, mais toutes partagent ce constat physique et matériel de l’interdépendance.     

Il a souvent été décrit comment, à travers l’agriculture par exemple, se sont historiquement façonnées les spiritualités, monothéistes ou non, partant de l’observation du phénomène de la croissance des plantes et du constat de la dépendance de la communauté humaine à son égard[5]. Mais que croire, dès lors que le soin et la subsistance, désormais intégralement marchandisés, semblent comme « venir de nulle part » ?

Dans la métropole moderne, ces liens étant relégués à une lointaine abstraction, l’individu semble se mouvoir librement, avec l’a priori qu’en somme « il ne doit rien à personne » si ce n’est à lui-même.

Et pourtant, rappelle la sagesse antique au personnage de Louisa Yousfi, depuis longtemps on dit que c’est Dieu qui donne. C’est en tout cas ce que semble suggérer le chapitre consacré à la superstition et au mauvais œil : la mauvaise conscience du personnage est rappelée aux règles qui prévalent (ou prévalaient) aussi bien dans les montagnes algériennes que dans le bocage mayennais[6], ignorer la dépendance fondamentale de l’individu vis-à-vis du créateur ou tout simplement de la fortune, exhiber trop largement une richesse acquise, étaler une réussite aux yeux des pairs comme si elle dépendait d’un quelconque mérite nous revenant, c’est s’exposer à des représailles douloureuses, au mauvais œil.           

Le père de Louisa Yousfi n’a peut-être pas lui-même grandi dans un village, mais beaucoup de ses ancêtres, comme beaucoup d’ancêtres de la jeunesse métropolitaine, étaient issus d’une civilisation qui n’a presque plus rien en commun avec le monde que nous habitons, le monde de gens qui, selon l’autrice, « connaissaient la valeur de la terre, la densité des pierres, la portée d’un nom transmis. » et dont ajoute-t-elle l’« existence même contredit la fiction moderne selon laquelle tout peut s’oublier, tout peut s’acheter ».         

Seulement, comme le dit Louisa Yousfi, « l’espèce s’est éteinte » ou presque. Cette remarque advient pour désigner le caractère de sa mère, une femme qui n’a cessé une seconde de sa vie de travailler pour les autres, de prendre soin des siens, une personne logiquement associée par Yousfi à une figure de sainteté. De ces gens qui, leur vie durant, au-delà de quelconque considération morale, n’auraient pas eu l’idée de « prendre du temps pour soi », de se réaliser en tant qu’individu, tant l’abnégation n’était pas une question d’éthique ou de choix mais un mode de survie, une nécessité matérielle. Figure de sainteté précisément parce qu’au-delà de sa simple reproduction « individuelle, physique » (absurde ?), ces gens portaient, souvent dans la douleur, quelque chose de plus qui les dépassait, quelque chose entre le devoir et le don.

Et comment ne pas être sensible aux mots de Yousfi lorsqu’elle se rappelle que la mémoire de nos ancêtres et de ce long passage de relais figure comme « une bénédiction, une ressource généreuse, la plus généreuse qui soit. Elle est la mémoire du chemin parcouru par tous avant soi. Qu’ils aient enduré avant nous tant de peine allège notre propre souffrance ».

Voilà donc un prélude profondément réactionnaire nous direz-vous : la peur du changement, l’idéalisation du passé, la recherche d’une normativité dans les ancêtres et dans la terre. Et vous aurez bien raison, c’est à peu de chose près ainsi que commencent les pires pamphlets réactionnaires.

Mais la question éthique, ou politique, se pose pourtant autrement, à savoir, une fois en être arrivé là, que décide-t-on de faire de ce constat et de ces sentiments ?

Après tout Louisa Yousfi, à travers la forme libre du roman, ne fait pas beaucoup plus que de livrer, et sublimer, une série d’émotions qui la traversent à travers le deuil comme la nostalgie, la colère et la tristesse. Sentiments que l’on peut rattacher à un constat matérialiste assez simple : le monde matériel de la foi n’est tout simplement plus le même monde matériel que celui du libéralisme et de l’individualité, et que ce décalage crée naturellement une sorte de rupture à combler, à soigner, des ponts à construire entre ces deux mondes.

Car faute de méthode, les subjectivités modernes sont vouées à souffrir un sentiment d’écartèlement cruel, faute de s’en remettre corps et âme à l’idéologie moderne, à l’acceptation pure et simple de notre condition, nous voici condamnés à errer tel le personnage de la grande méthode bloqué à la douane algérienne, comme « figé entre deux guichets ».

Les exilés en effet sont bien figés entre des injonctions ancestrales dans lesquelles ils ont grandi, et une impossibilité matérielle de les faire vivre dans ce monde. C’est ce que Yousfi désigne comme « notre norme secrète », où chacun de ses gestes à Paris, en territoire ennemi ou tout simplement étranger, est analysé par elles-mêmes au prisme d’un ailleurs, ce pourquoi « chaque fois que quelque chose de significatif nous arrivait en France le premier réflexe de ma mère était de prévenir la famille du bled, comme si elle en référait à une instance supérieure pour qu’elle valide ou non le choix envisagé ».

Doit-on nécessairement, pour traverser ces temps de changement, faire taire cette voix ? En finir avec cette « norme secrète » ? C’est en partie ce qu’un grand nombre de personnes, figées entre deux guichets, tentent de faire à travers d’interminables séances de psychothérapie, car que fait-on d’autre ici que de s’émanciper des injonctions des ancêtres pour réussir à avancer, construire une subjectivité toute neuve face à un monde tout neuf ! 

Louisa Yousfi semble nous répondre qu’une autre voie existe, que nous pouvons, et plus certainement devons trouver un autre chemin. Que le poids du passé n’est pas seulement inhibiteur mais qu’il peut aussi être une force, devant laquelle nous nous devons d’être dignes : « si les fantômes ne nous visitent pas la nuit ce n’est pas parce qu’ils n’existent pas, c’est parce que nous ne méritons pas d’être hantés ». 

De là découle-t-il nécessairement qu’il faille souhaiter que les mères et toutes les femmes après elle passent leur vie en cuisine, et qu’aussi violents que puissent être les pères, leurs paroles doivent être respectées comme une parole sacrée ? Autorisons-nous un instant à penser avec Louisa Yousfi, quelque chose de plus fin, et tout simplement de plus souhaitable.

« Notre maison brûle » : La foi à l’heure de l’anthropocène

« L’absolu de Dieu doit pouvoir se singulariser dans l’histoire »

L’image de la maison revient sans cesse au fil des pages de la grande méthode, semblant désigner cet espace d’appartenance, de vie communautaire, d’enracinement. Image de sécurité et de paix, elle est aussi très basiquement « ce dont on hérite et ce que l’on transmet » au fil des générations, des deuils et des contrats notariaux. Une approche plus naturaliste associera aisément l’image de la maison à celle de la terre, celle que l’on soigne, qui nourrit et qui protège, celle que l’on reçoit et qu’on donne au gré de notre passage sur terre. Or, un des chapitres de ce roman décrit la manière dont la famille endeuillée décide de vendre la maison familiale, un geste qui opère comme une concession des membres de la famille en exil - encore attachés à la maison comme une image, ultime signifiant de l’appartenance - à ceux des parents restés en Algérie et bien plus concernés pour leur part par l’aspect pratique, matériel et financier de ce bien familial. À travers ce geste de détachement, les exilés renoncent à un fantasme. Plus loin, un autre chapitre s’attache à décrire la manière dont un père sauve ses enfants de leur maison en proie aux flammes. Devant la peine que les enfants ressentent, devant le sentiment de perte, le narrateur déclare : « ce qui vient après ne sera pas une maison, ce sera un mouvement ».

C’est à notre avis dans cette image qu’il faut reconnaître l’ultime pertinence du geste de Louisa Yousfi, c’est ici que se trouve l’antidote à la pensée réactionnaire : penser la puissance créatrice de l’image de la maison une fois la maison perdue pour toujours. Louisa Yousfi ne propose pas de récit réactionnaire car elle sait bien qu’une grande partie de ce qui a été perdu l’est pour toujours, que le monde de la foi, celui du village, et de l’Holocène, ne reviendra pas. Partant, elle n’ignore pas la vacuité d’un geste qui consisterait à prôner un simple retour en arrière.

Dès lors, la méthode qu’elle cherche à développer tâche de prendre ce qu’il y a de puissant dans le passé, ce qu’il y a d’essentiel dans la foi, pour le faire vivre dans un monde radicalement différent, un monde en proie aux flammes et dont les catastrophes figurent comme seul horizon : notre monde.

Ainsi, il est assez clair que l’islam que retrouve Louisa Yousfi n’est pas réactionnaire. Car devant l’évidente inadéquation du dogme ancien et du monde nouveau, devant la tâche difficile des nouveaux croyants à faire vivre leur foi, il s’agit de reprendre le geste le plus progressiste de tous les grands monothéismes : le doute. L’islam de Louisa Yousfi est celui du doute, et aussi banalement que cela puisse paraître, de l’amour et du pardon :

« Le bon soupçon (devant la faute) consiste à préférer la miséricorde au flicage, à couvrir les fautes au lieu de les exhiber. Dieu aime ceux qui protègent. Il préfère le silence d’un cœur inquiet à l’éloquence d’un juge improvisé. Ne fait pas de l’islam un organe de contrôle, ni un code pénal ».

Un islam qui cherche à se repérer dans la métropole et bientôt dans les flammes, et qui, comme dans toute religion, prône la commisération, car comment juger nos pairs devant leurs égarements si l’on a soi-même conscience de l’immensité de la tâche qui nous est assignée ? Comment en vouloir même à ceux qui ont perdu la foi « à cause de la vie qu’ils ont menée », nous dit Louisa Yousfi.

Ce n’est donc pas un hasard si la substance de la foi de la grande méthode ne se trouve pas dans une série de dogmes, mais plutôt dans un grand silence, quelque chose entre le sentiment d’une profonde conviction et le doute, le cœur de la spiritualité ne se laisse pas saisir par les mots : « Ce que ton père a tu, ce qu’il a contourné, ce qu’il t’a apporté sans te le remettre. Voilà ce qui te revient, voilà ce que tu dois honorer ». La force du père de Louisa Yousfi est une force sourde. La force de toute cette génération « de saints » est une force muette. Elle est « un mouvement. »

 Dès lors, la communauté de Louisa Yousfi est d’une certaine manière plus étendue que la « oumma » au sens strict, puisqu’elle peut embrasser ceux d’entre nous qui, plutôt que de se rattacher à un dogme trop évidemment inadéquat à notre monde, ont le courage de continuer à chercher et à douter :

« Ceux qui prient, ceux qui espèrent en silence. (…) je parle de ceux qu’on pourrait appeler les impies croyants ».

Staying with the trouble

Dans un de ses ouvrages[7], Donna Haraway décrit l’Anthropocène comme « un monde sans refuge », un monde qui nous oblige à développer une éthique de circonstance, souple, à l’épreuve du feu. La philosophe nous invite ainsi à « habiter le trouble ». Mais là où Haraway, radicalement constructiviste, semble nous suggérer d’abandonner presque tous nos bagages et à « voyager léger », nous pourrions tout aussi bien penser qu’il nous faille « prendre quelque chose » de nos anciens refuges, ne serait-ce qu’une image, afin que ce quelque chose nous donne la force de traverser les tempêtes qui s’annoncent.

Voilà pourquoi, pour Louisa Yousfi, l’héritage n’est précisément pas une maison, mais une méthode : « cette grande méthode consiste à penser en pèlerin ».

Ici encore donc, permettons-nous d’élargir un peu l’adresse du récit de l’auteur, et d’affirmer qu’au temps des catastrophes, une population très large peut se sentir concernée par ces enjeux.

Des générations entières de jeunes métropolitains qui, devant le constat accablant de l’avenir qu’on leur offre, et le sentiment de pauvreté existentielle de leur vie en métropole, cherchent le salut à travers un « retour à la terre ». À ceux-là aussi nous devons rappeler que le siècle ne permet pas un simple « retour à la maison », et qu’aussi résiliente soit leur « écoconstruction », elle ne sera jamais définitivement à l’abri des mégafeux et de la montée des eaux. Ainsi déclare Yousfi, penser en pèlerin consiste à accepter que « les enfants d’aujourd’hui n’habiteront plus jamais, ils traverseront ».

Pour autant, et c’est là la force du récit de la grande méthode, penser en pèlerin, faire le deuil de l’espace sécurisant de la maison, n’implique pas une stricte adaptation, elle ne signifie pas l’acceptation du monde que l’on nous offre, dystopique et vidé de tout caractère sacré.

Car un regard matérialiste sur notre époque implique deux constats : celui de savoir que la foi après la perte de son monde ne reviendra pas inchangée, mais aussi, au regard de la simple évidence écologique, que le libéralisme est déjà mort, que le monde « sans contrainte » de l’athéisme et du capitalisme fossile ne fut qu’un rêve, une promesse qui n’aura pas duré plus de trois ou quatre décennies. Ainsi, si l’on accepte que ni le « capitalisme vert », ni le « communisme solaire » ne verront le jour, nous devons savoir que le monde de demain renouera avec la contrainte, la limite, que par conséquent il nous faudra à nouveau organiser l’interdépendance, des humains entre eux-mêmes et des humains avec la terre, et que de là renaîtra nécessairement quelque chose comme la foi.

Lorsque Louisa Yousfi écrit que « [l’] absolu de Dieu doit pouvoir se singulariser dans l’histoire » ces lignes résonnent pour nous comme une invitation à penser une sorte de « spiritualité matérialiste », une spiritualité tournée vers l’histoire1mais pas bloquée dans le passé, et dont l’espérance continue à être la force. 

Ernst Bloch, auteur du Principe espérance plaçait précisément au cœur des affects politiques l’image du « Heimat », littéralement celle de la maison[8], mais, contre l’esprit réactionnaire nazi dont il était contemporain, il a voulu penser ce désir de retour comme un mouvement vers le futur, un sentiment d’appartenance non réactionnaire. Il est touchant de lire la narratrice témoigner de ce que les voix du passé, la force qui l’habite, résonnent pour elle comme « les mots d’ordre d’une époque que je n’ai pas vécue comme si mes poumons connaissaient une chorale antérieure à ma naissance » (p. 136) et penser alors à cette formule de Bloch qui tente de résumer ce mouvement anachronique de la mélancolie non réactionnaire : « le royaume ainsi désigné de la liberté ne consiste donc forcément pas en un retour, mais en un exode, bien que vers ce pays auquel l’homme songe depuis toujours, vers ce pays dont le processus chante les louanges[9]»

Dès lors, il s’agit de comprendre que notre tâche, afin d’éviter l’écueil d’une foi réactionnaire, sera d’esquisser les formes que pourra prendre « cette norme secrète ». Car un simple rappel à la foi, aux valeurs de la famille et de la communauté ne pourrait évidemment pas valoir per se. Après tout, la famille Arnault ne semble pas avoir perdu, elle, le sens de la famille, non plus que la famille Bolloré le sens de la religion.

Inévitablement donc, nous devons reconnaître dans le particularisme affiché par Louisa Yousfi l’expression d’un phénomène qui vise à une certaine forme d’universel. Ainsi, la force du récit de Louisa Yousfi est celle de nous rappeler que l’amour universel ne fera pas l’économie du particulier, qu’il n’est pas d’amour de l’autre qui ne s’incarne pas dans un proche, pas d’amour de la vie sans amour des différentes formes et singularités qu’elle peut prendre. Pourtant il nous faut opérer un dernier retournement à ce récit. Et ce faisant, pourquoi pas retrouver nos repères par une sorte de « détour dialectique », en embrassant d’une manière renouvelée le vieil héritage du rêve communiste.

Aux critères essentiels des normes que pourrait prendre cette foi renouvelée devront nécessairement appartenir cette attention à la grande communauté des vaincus et des exploités, reconnaître dans l’attachement à une terre, à une plante, un parent, ou un héritage théologique, le sentiment d’appartenance et le désir de soin envers l’ensemble du vivant et envers les conditions nécessaires à son épanouissement, quelque chose entre le communisme et le vitalisme. D’ailleurs, ne peut-on pas retrouver chez certains militants de notre camp des figures d’abnégation, de bonté (de sainteté ?) tout à fait comparables aux ancêtres généreux et laborieux qui nous ont donné la vie ?

« La race c’est la classe » se répète Louisa Yousfi. La singularité d’une population opprimée doit être soigné, sa mobilisation prend nécessairement une forme singulière, recouvre une langue et un cortège d’images particulières, et à travers elle pointe en dernier lieu une appartenance plus vaste.  Car la tâche immense qui se pose à la narratrice de la grande méthode ne pourra s’accomplir qu’avec la grande classe des dépossédés, toutes celles et ceux capable d’entendre et répondre à « l’Appel », population diverse par essence, comme l’atteste le fait que Louisa Yousfi par son récit, a trouvé la force de toucher les beaufs autant que les barbares.

Conclusion : un récit problématique ? 

« Si tu refuses aux idées absurdes le droit de se présenter, jamais tu ne découvriras ce qui te manque encore »

Le récit de Louisa Yousfi a naturellement été l’objet de critiques de la part de militants progressistes, les enjeux qu’elle traite sont depuis longtemps trop polémiques pour que ce ne soit pas le cas. Mais nous voudrions pourtant penser que c’est bien la force de cette auteure que de nous livrer un discours proprement problématique. Quand Louisa Yousfi parle, il se passe quelque chose, et ce parce qu’elle s’éloigne des sentiers battus de la pensée de notre camp, elle prend le risque de nous donner à penser nos propres contradictions. La grande méthode de Louisa Yousfi est un récit problématique en ce qu’il nous révèle d’authentiques problèmes, il nous donne à penser plus loin que ce que nous avons l’habitude de faire.

Ainsi, lorsque la narratrice de la grande méthode s’adresse à un croyant dogmatique, se refusant à explorer l’espace de la contradiction et du doute, elle écrit :

« C’est là (au seuil du doute) que se perd le croyant trop scrupuleux. Celui qui se cramponne aux règles comme à un gouvernail, persuadé qu’il suffit de suivre le cap pour arriver à bon port... celui-là n’éprouve jamais la contradiction brûlante de la foi, s’il ne s’aventure pas dans le trouble, dans le paradoxe, dans le silence même, alors oui, celui-là, je le dis avec prudence mais fermeté : il frôle l’hérésie autant que celui qui nie tout mais cherche encore » 

Mais cette adresse au croyant dogmatique ne pourrait-elle pas se transposer mot pour mot à certains de nos camarades ? Ne peut-on pas penser que certaines prises de risque, certaines « sorties de route » puissent être absolument nécessaires à la poursuite de notre tâche ? Avec Louisa Yousfi donc, nous défendrons le caractère fertile de ce genre de tentative et répondrons à certains détracteurs :

« Si tu refuses aux idées absurdes le droit de se présenter, jamais tu ne découvriras ce qui te manque encore » 

Dans une récente intervention publique[10], Louisa Yousfi reprenait la sempiternelle question de la place de l’art en politique. Son récit est certainement la meilleure contribution qu’elle ait pu faire au débat, et en théoricienne du politique autant qu’en romancière, elle a pu dans la grande méthode rappeler la centralité des motifs discursifs dans les processus émancipateurs puisqu’après tout :

« La politique n’est pas l’art de gouverner les hommes mais celui de celui de reconnaître les images qui les font se lever » 


Notes

[1] Youtube : « Anti-racisme, mystique et guerre des récits... La Grande méthode, avec Louisa Yousfi » (Talkie-Wiwi), https://www.youtube.com/watch?v=Z4gLiFKw3SU

[2] De la même manière qu’un auteur comme Franz Fanon a pu voir sa critique décoloniale s’inscrire dans une tradition marxiste plus générale, voir https://www.contretemps.eu/biopolitique-revolutionnaire-fanon-extrait-renault

[3] Voir Pierre Charbonnier, Abondance et liberté, La Découverte, Paris, 2020.

[4] Aurélien Berlan, Terre et liberté, La lenteur, 2020.

[5] Gérard Nissim Amzallag, Les graines de l’au-delà. Domestiquer les plantes au Proche-Orient, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2023. 

[6] Jeanne Favret-Saada, Les mots, la mort, les sorts. La sorcellerie dans le bocage, Paris, Gallimard, 1977. 

[7] Donna J. Haraway, Staying with the Trouble: Making Kin in the Chthulucene, Durham, Duke University Press, 2016. 

[8] Ernst Bloch, Héritage de ce temps, Paris, Payot, 1978. 

[9] Ernst Bloch, Le Principe Espérance, vol. I, Paris, Gallimard, 1976. 

[10] Louisa Yousfi, Olivier Marboeuf, Olivier Neveux, « Révolution : Que peuvent l’art et la culture », youtube.

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

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