Le quartier Nueva York fait partie de la ville portuaire de Berisso, situé au nord-est de la province de Buenos Aires. Berisso tient son nom de Juan Berisso qui y a ouvert la première usine de salaison de viande. Entre 1903 et 1983, c’est autour des deux plus grands abattoirs et entrepôts frigorifiques d’Argentine que s’est construite la ville. Un premier entrepôt est ouvert par une entreprise anglaise, ensuite deux entreprises argentines Swift et Armour reprennent l’activité et construisent de nouvelles usines. Ces entrepôts frigoriques sont des usines de transformation et de conservation de viande, activité économique centrale en Argentine. Son territoire est très propice à l’élevage de bétail, en particulier dans les vastes étendues de terres agricoles de la Pampa autour de Buenos Aires. Durant les périodes de guerre en Europe, l’Argentine exporte massivement de la viande, transformée en conserve et envoyée pour nourrir les armées via l’estuaire du Rio de la Plata.
« La ciudad de los inmigrantes »

Dans ce contexte industriel en essor, l’État argentin, dans une volonté de construction de l’État-Nation sans les peuples natifs, encourage l’immigration européenne pour occidentaliser et « blanchiser » le pays (Bayer, 2006). La ville de Berisso devient alors « la ville des immigrants » : dans les années 1930, de nombreux immigrants venant des pays d’Europe de l’Est comme la Pologne ou la Slovaquie, et d’Italie s’installent pour travailler dans les entrepôts frigorifiques de Berisso. Ils et elles viennent de régions très pauvres d’Europe ou fuient la guerre, c’est une immigration de travailleur·euses dont beaucoup sont des militants communistes et anarchistes. Ces personnes ont participé ici à construire un mouvement syndical et politique puissant. Dans cette effervescence syndicale, des figures déterminantes de la lutte politique argentine émergent comme Cipriano Reyes ou Doña María.
Durant l’« âge d’or » de Nueva York – l’avenue principale de Berisso – environ 2 500 personnes circulent chaque jour dans ses rues, qui s’étendent à peine sur six pâtés de maison. Dans ce quartier, les maisons sont agencées en « conventillos », couloir très étroit qui mène à une multitude d’appartements, jusqu’à trente. Les travailleurs employés dans les entrepôts se relayaient pour dormir : comme les journées de travail duraient 12 heures, les lits étaient toujours occupés par quelqu’un, d’où̀ leur nom de « lits chauds ».
Ces quartiers sont des espaces où la vie communautaire et ouvrière était centrale. Les différentes communautés d’immigrants ont fortement influencé la vie culturelle de Berisso, avec notamment de nombreuses fêtes où s’entremêlaient des danses traditionnelles.

La fin de l’âge d’or
Dans les années 1990, l’Argentine connait une succession de réformes néo-libérales sous la présidence de Carlos Menem, notamment une politique massive de privatisations. Il réussit dans un premier temps à limiter l’hyperinflation du pays mais ce modèle est fondé sur une structure économique fragile. Le peso est alors indexé sur le dollaret l’ouverture aux importations affaiblit l’industrie nationale, entraînant une perte de compétitivité des exportations argentines. C’est dans ce contexte que la production industrielle baisse fortement à Berisso. Vers les années 1990, le port et la raffinerie locale YPF ont été privatisés, ce qui a entrainé́ des licenciements massifs.
Pourtant dans les années 2010 le port est agrandi et modernisé, laissant présager de nouvelles perspectives d’emploi. C’est dans ce cadre que le NTC (Nouveau Terminal à Conteneurs) s’est installé́ à Berisso, un chantier considéré comme l’un des plus importants d’Amérique Latine. Les jeunes qui habitent aujourd’hui le quartier Nueva York ont grandi en écoutant les récits de celles et ceux qui ont vécu l’essor industriel à Berisso, et ils vivent désormais la mise en place du NTC ainsi que ses espoirs d’embauche. Mais peu d’emplois ont été créés dans le quartier : les infrastructures mécanisées de ce port ne nécessitent que très peu d’employés, très spécialisés. Berisso n’a jamais retrouvé son potentiel productif ni les emplois qui y étaient liés.
Pourtant, cette construction a énormément changé l’environnement de Berisso : la digue côtière et le port sont venus remplacer un champ, l’accès à la rivière et la rivière elle-même ont été bétonnés. En surélevant le sol, des déversoirs ont été ajoutés inondant les maisons en contrebas en temps de pluie.
Les piqueteros
Les piqueteros émergent suite à la crise économique en Argentine des années 1990 et se consolident lors de la crise de 2001. Les piqueteros naissent en réaction à une baisse importante de la production, à une hausse considérable du chômage et à une forte baisse des revenus sous le gouvernement de Menem. Les mouvements de travailleurs au chômage : « Movimientos de Trabajadores Desempleados » (MTD) sont les acteurs principaux des piqueteros.
Les piqueteros sont une forme de protestation propre à l’Argentine de cette époque, qui s’apparente à des blocages de route. Les barrages se situaient sur les voies où circulait une grande partie du carburant de YPF (entreprise pétrolière argentine) : en bloquant ces routes, les militant.es paralysaient non seulement la circulation générale, mais aussi l’approvisionnement économique du pays. Les objectifs sont : « réduire les profits, les accès et attaquer les puissants » comme nous le dit un des militant.es de la Mansión Obrera.
Le prix des produits de première nécessité explose. Les voisins s’organisent, préparent les repas et mangent ensemble lors de « ollas populares » (soupes populaires).
« J’ai inventé Péron »
Au centre de la ville, où les ouvriers passaient pour aller travailler, se trouve le foyer social. Celui-ci et bien d’autres ont été inaugurés en Argentine par le premier gouvernement de Juan Perón. Eva Perón, sa femme, a mené à bien le projet des foyers sociaux avec pour objectif de promouvoir les loisirs et le sport dans tout le pays. En effet, le gouvernement de l’époque cherchait à s’approprier les politiques d’assistance menées par l’Église et à devenir l’acteur unique de l’aide sociale et de l’assistance.
Berisso a été gouvernée en grande majorité par le péronisme de 1983 à aujourd’hui, à l’exception d’une seule période où la PRO (Propuesta Republicana, coalition de partis argentins de centre droit et de droite, fondée le 25 mai 2005)a gouverné. Le péronisme est un parti et un mouvement large qui comprend plusieurs courants politiques, de droite comme de gauche, qui s’est construit autour de la figure centrale de Juan Péron. Avant d’arriver au pouvoir, Péron est un militaire. De 1943 à 1945, il est ministre du Travail et construit sa base politique : il se rapproche du monde syndical et met en place des politiques sociales étatiques inédites en Argentine, comme les congés payés ou des hausses salariales. Ces mesures, spécifiquement destinées aux classes ouvrières argentines contribuent à lui garantir un fort soutien populaire.
Perón est arrêté en 1945 car ses réformes sociales et sa popularité croissante inquiètent les secteurs conservateurs de l’armée et les élites. Pour exiger sa libération, ses contacts syndicaux et le mouvement ouvrier organisent une mobilisation massive, dont l’un des points de départ est le sud de Buenos Aires. L’une des plus importantes marches pour exiger la libération de Perón part de Berisso jusqu’à la Place de mai, à Buenos Aires. Cipriano Reyes, qui était l’un des leaders syndicaux de Berisso, clamait « j’ai inventé Perón », car c’est à partir de cette mobilisation pour la liberté que Perón va devenir l’une des figures politiques les plus influentes d’Argentine, et sera ensuite élu président en 1946.
Mansión Obrera
Au milieu de la rue Nueva York, se trouve un grand arc en ciment avec écrit : « Mansión de Obreros – 1920 » (Maison des ouvriers – 1920). Originellement, l’idée de l’architecte Wilde était de construire des logements ouvriers dans la logique hygiéniste, regroupés en îlots afin d’héberger les nombreux travailleurs attirés par les offres d’emploi liées aux activités industrielles des entrepôts de Berisso. Le projet n’a finalement pas pu aboutir.

Le centre culturel de la Mansión Obrera est créé en 2006, dans un contexte déjà propice aux expériences organisationnelles.
En effet, lors de la dictature en Argentine de 1976 à 1983, des ateliers éducatifs avaient lieu sur les terrains de football, les terrains vagues et dans les foyers du quartier. En 2002, ce sont des habitants du quartier, dont beaucoup avaient fréquenté ces ateliers dans les années 1980, qui ont formé le Movimiento des Trabajaradores Desempleados (MTD) de Berisso pour s’organiser face au taux de chômage élevé qui touchait tout le pays (Dagnino Contini, 2024).
En 2007 un voisin du quartier qui entretenait de très bonnes relations avec les membres du MTD a cédé une partie de son local pour le développement des activités de la Mansión Obrera. Depuis lors, des ateliers éducatifs et culturels sont organisés avec des enfants, des jeunes et des adultes. Ce sont des espaces de participation communautaire, de résistance, de transmission d’une culture populaire. Au travers des années différents types d’ateliers ont été organisés : sérigraphie, menuiserie, électricité ou encore émission de radio. Depuis 2018, les jeunes et les adultes du quartier peuvent poursuivre leurs études secondaires avec le programme du Bachillerato Popular Mansión Obrera (lycée populaire Mansión Obrera), dont la majorité sont des femmes, vivant dans le quartier. Pourtant, la pandémie et les confinements ont empêché l’accès aux ateliers, et depuis moins de personnes participent qu’avant. L’élection de Milei n’a fait que renforcer cette dynamique car les travailleur·euses de la Mansión, pour subvenir à leurs besoins, doivent maintenant enchaîner plusieurs emplois et peuvent investir moins de temps dans l’organisation des ateliers et des cours.
Actualités
Après l’élection de Milei en 2023, les militant·es de la Mansión Obrera nous expliquent les conséquences concrètes qu’ont ces politiques ultra-libérales sur la vie des classes populaires, et comment elles impactent les liens sociaux dans le quartier.
Ils nous expliquent que l’une des raisons pour lesquelles la mobilisation sociale ne prend pas à l’heure actuelle est que la classe moyenne ne souffre pas autant de l’inflation que lors de la crise de 2001, et elle ne se mobilise donc pas contre le gouvernement de Milei : d’une certaine manière, elle parvient à maintenir son pouvoir d’achat. Sous le dernier gouvernement péroniste, l’inflation avait atteint environ 130 % par an, suscitant de fortes inquiétudes. Le discours de Milei s’est alors construit autour de la réduction du déficit et de la lutte contre l’inflation, au prix de politiques de licenciements massifs et d’une hausse du chômage, qui frappent en premier lieu les populations les plus précaires.
Profitant de la perte de confiance du peuple en l’État et la politique, Milei favorise ouvertement les grandes entreprises, en faisant croire que les très riches vont finir par redistribuer les richesses, la fameuse théorie du ruissèlement : si vous donnez de l’argent aux riches, les riches auront tellement d’argent qu’ils en feront profiter tout le monde. Au final, les pauvres n’en voient pas la couleur. De plus, cela donne lieu à des tensions au sein des classes populaires, notamment une mise en compétition sur le reversement des aides sociales qui sont de plus en plus limitées ; pour que le responsable de la crise ne soit plus l’entrepreneur ou le président, mais le voisin. Ainsi vous avez peu, et si vous le partagez avec votre voisin vous craignez d’avoir moins. Et si votre voisin a peu et que vous n’avez pas ce peu, vous préférez que votre voisin ne l’ait pas.
Les travailleurs de la Mansión Obrera rappellent que les gouvernements néolibéraux, les gouvernements dictatoriaux, cherchent à anéantir les liens sociaux, à anéantir la solidarité, à anéantir la camaraderie, afin qu’il ne reste plus que des individualités.
En Argentine, actuellement, la proportion des personnes endettées ne cesse d’augmenter dont la plupart s’endette pour se nourrir. Avant, à Berisso, la communauté était un espace d’organisation, notamment pour partager la nourriture. Même s’il y a toujours des soupes populaires, les liens d’entraide entre habitants se sont affaiblis. Des espaces communautaires comme ceux de la Mansión, qui est né de l’histoire ouvrière de ce quartier, sont précieux et essentiels car ils permettent de récréer des liens sociaux et de la solidarité.
Sources :
Dagnino Contini, A. (2024). Entre fantasmas y promesas. Un analisis sobre sentidos del trabajo en las narrativas de jovenes del barrio Nueva York de Berisso, Thèse de doctorat, Faculté de Lettres et Sciences de l’Éducation, Université nationale de La Plata, La Plata.
Dagnino Contini, A. (2017), Nueva York : la calle viva, poncencia en los IX Jornadas de Jóvenes Investigadores, Instituto de Investigaciones Gino Germani.
Bayer, O. (Éd.). (2006). Historia de la crueldad argentina. Tomo I: Julio Argentino Roca. Ediciones del Centro Cultural de la Cooperación Floreal Gorini.
