Alexandre Laumonier, 6|5, © Zones sensibles, 2014.

 

Au début il y avait 6. 6 tout court. Un « livre uppercut », dixit Article11, qui avait contribué à le faire connaître en juin 2013, quelques mois après sa sortie (« Le bûcher des traders »), avant de publier dans la foulée une interview passionnante avec son auteur (« Après la crise de 2007, il fallait trouver une nouvelle vache à lait »). Depuis, non seulement le livre a fait son chemin, mais il a reparu cette année sous une nouvelle mouture, double et en quelque sorte réversible : 6|5. Sur la page consacrée au livre sur le site de l’éditeur, vous trouverez plusieurs choses, dont le début de 6. Ce qui suit est le début de 5. Dans l’ouvrage, le texte est précédé de cette épigraphe : « Le prix Nobel, c’est une bouée de sauvetage lancée à un nageur qui a déjà atteint la rive. » (G. B. Shaw)

 

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1 | les surfeurs

 

«?Je suis informaticien avec un solide bagage en mathématiques. J’ai coécrit le programme de notre système de transactions à haute fréquence – on le surnomme “la Machine”. J’arrive au bureau vers 7 heures du matin, bien avant l’ouverture de la Bourse. Mes collègues et moi devons vérifier et revérifier tous les ordinateurs avant le début des transactions. Leur volume quotidien est tel qu’il est vital de s’assurer que tout a été correctement pris en compte au début et à la fin des transactions. Pendant la journée, notre équipe surveille la Machine au fil de ses achats et de ses ventes, à des milliers de reprises. Je prends dix minutes pour déjeuner, le temps de filer jusqu’au trottoir d’en face pour acheter un sandwich et revenir.

« Imaginez que les transactions boursières soient des vagues. Notre compagnie est un surfeur qui recherche une vague, la chevauche l’espace d’un instant, et la quitte avant qu’elle ne se brise. Nos ordinateurs achètent et vendent quotidiennement des dizaines de milliers d’actions, et ne les conservent que pour un laps de temps infime, parfois inférieur à une minute. Aucun être humain, isolé ou en groupe, n’est capable d’assurer le volume de transactions qu’effectuent les ordinateurs sur les places boursières internationales à l’heure actuelle. Ce n’est pas une tâche qu’on a retirée aux humains pour la confier à des ordinateurs – c’est quelque chose d’absolument inédit. »

« Nous veillons constamment à ce qu’il n’y ait ni bug, ni interférence, ni signe d’activités erronées. Si la Machine se déréglait pendant ne serait-ce qu’une seconde, le nombre de transactions qu’elle effectuerait pendant ce laps de temps resterait considérable. Il faut donc la surveiller le plus attentivement possible, c’est capital. On reconnaît un bon programme à ses performances pendant les opérations habituelles, mais aussi à ses réactions face à des situations imprévues. Il faut toujours s’assurer qu’il y a plusieurs dispositifs de sécurité intégrés à la Machine. »

« La tension monte légèrement quand on approche 16?h?30, l’heure de la fermeture du marché. Si l’on veut corriger des erreurs après cela, il faut attendre la réouverture, ce qui peut coûter cher. Le vrai stress survient quand la machine a une réaction inhabituelle et que l’on ignore s’il s’agit d’un bug interne ou si ça provient du marché. Pour des programmeurs comme moi, il est essentiel de faire preuve d’humilité. Il faut toujours se dire qu’on est potentiellement responsable de l’erreur. Si vous êtes arrogant et que vous rejetez la faute sur un bug ou sur des facteurs externes, il y a de fortes chances que vous ne remarquiez pas vos propres erreurs. »

« Comment réussir dans les transactions à haute fréquence?? On peut recourir à la force brute. Plus votre ordinateur est rapide, plus votre programme sera réactif. On parle ici de millisecondes, donc même la vitesse de la lumière est importante. Une autre ligne de force tient à la qualité du programme en lui-même. Une partie de mon travail consiste à tenter de l’améliorer en ?permanence, de le faire travailler plus vite, plus efficacement. »

« Améliorer la logique du programme peut rapporter très gros. Vous pouvez utiliser un ordinateur plus puissant et accélérer le code à 100?%, mais l’ordinateur aurait été plus rapide si vous n’aviez pas eu d’abord à entrer cette ligne de code supplémentaire. »

« Et puis il y a l’algorithme en tant que tel, la boîte noire qui décide des achats et des ventes et du moment auquel les effectuer. Ici, le terme clé est “corrélation”. Nous puisons toutes nos données dans un ensemble d’actions réduit et nous traquons les corrélations. Par exemple, quand Vodafone grimpe, Deutsche Telekom fera probablement de même, parce qu’ils font partie de la même branche. Notre modèle a des centaines de variables, et nous recherchons quotidiennement de nouveaux schémas. »

« Tout cela est extrêmement complexe et n’a rien à voir avec l’analyse de la valeur ou de la puissance de telle ou telle compagnie. C’est une question de schémas de transactions ?historiques que nous exploitons pour nous projeter dans le futur. »

« On est parfois témoin de phénomènes étranges. L’un d’entre eux a été baptisé le “cygne noir”. C’était un événement complètement nouveau, imprévu et inédit qu’on n’aurait jamais pu anticiper – puisqu’il n’était jamais survenu auparavant, il n’était donc jamais apparu dans les schémas historiques. Un autre aspect curieux, c’est qu’il y a de plus en plus de sociétés semblables à la nôtre, ce qui fait que, lorsque nous analysons les mouvements du marché, nous devons prendre en compte les activités de ces compagnies et les inclure dans notre modèle. Et pendant ce temps, les autres compagnies font la même chose, et l’on se retrouve dans un cas de figure de type “ils savent que nous savons qu’ils savent…”. »

« J’ai toujours aimé les mathématiques, leur précision, leur beauté. Soit le résultat est juste, soit il est faux. Il est donc assez étonnant que je me retrouve à travailler dans un domaine mathématique où il n’est question que de corrélations et d’approximations. L’exactitude n’a pas sa place ici.?»

Rares sont les témoignages, aussi intenses, venant d’êtres humains condamnés à la plus basse humilité lorsqu’ils se retrouvent face à des écrans géants où défilent des milliards de dollars. De la même manière que les pilotes de drone contrôlent de loin des machines de guerre, les informaticiens observent à distance le théâtre des opérations algorithmiques que sont devenus les marchés, où des hordes de surfeurs plus ou moins agressifs tentent toutes de trouver la vague la plus parfaite.

Dans un autre entretien, un Français ayant travaillé dans la salle de marché d’une banque raconte avoir vu un jour un de ses collègues se jeter précipitamment sur le câble d’alimentation de son ordinateur, probablement en raison de ce que l’on appelle un fat finger, une erreur de frappe qui peut s’avérer fatale lorsqu’un ordre d’achat de 100 titres devient subitement un ordre d’achat de 1?000 titres, ou lorsqu’un ordre passé pour une valeur de 10?000 dollars se transforme en un ordre d’une valeur de 100?000 dollars. Toutefois, débrancher une machine est un geste à la fois merveilleux et désespéré, typique de l’irrationalité humaine, puisque le délai de transmission de l’information entre les neurones de l’informaticien et ses muscles est beaucoup trop long par rapport au délai de transmission de l’ordre erroné. Avant même que les muscles ne puissent réagir à une impulsion neuronale, le temps de latence des transmissions entre les marchés fait que l’ordre fautif aura largement eu le temps de traverser l’Atlantique pour atterrir par exemple dans mon ancien bureau de Mahwah, dans le New Jersey. Errare humanum est, perseverare diabolicum.

Ces témoignages sont régulièrement recueillis par un journaliste hollandais en poste à Londres, Joris Luyendijk, qui les publie sur un blog du Guardian intitulé «?Voices of Finance?» où l’on peut régulièrement lire des entretiens avec ces voix sans visage venues de la City. Le témoignage évoquant les surfeurs algorithmiques suscita évidemment quelques commentaires peu amènes («?Déprimant. Une personne possédant de tels talents devrait faire quelque chose d’utile?», ce à quoi un autre internaute répondit?: «?L’économie globale est quelque chose?»), et même si les virulentes réactions frôlant l’insulte personnelle furent censurées, ces commentaires poussèrent le journaliste à recontacter son informateur pour lui demander de réagir à cette vague de mécontentement.

L’informaticien révéla que s’il n’avait évidemment pas pu parler de cette interview à ses collègues – les témoignages recueillis par «?Voices of Finance?» sont anonymes –, il avait néanmoins envoyé l’adresse du blog à ses parents et à quelques proches, lesquels lui répondirent deux choses?: l’une plutôt positive?: «?On se fait enfin une idée de ton travail?» – l’informateur travaille pour un fonds d’investissement alternatif –, et l’autre franchement négative?: «?Tout le monde te déteste.?»

«?Écoutez, je n’ai pas honte de ce que je fais?», répondit-il, ajoutant que «?si d’autres ont pu choisir de consacrer leurs talents à l’amélioration du système de santé anglais, je suis content pour eux. Fort heureusement, nous vivons dans un pays où chacun peut faire de tels choix?». Sur le fait de «?ne rien apporter?à la société?», l’informaticien rétorqua?: «?Est-ce qu’un vendeur de voitures d’occasion contribue à la société?? Après tout, il n’améliore en rien la voiture, il ne fait que gagner de l’argent, qui correspond à la différence entre ce que les acheteurs et les vendeurs sont prêts à accepter.?»

«?Les gens peuvent dire “tout est la faute des banques” ou “tout est la faute des ordinateurs”?», poursuit-il. «?Je ne suis pas d’accord avec ces deux affirmations. Je pense que les krachs font simplement parties du système. C’est la raison pour laquelle vous entendez toujours “c’est le pire krach depuis…”. Certains disent?: “D’accord, le capitalisme s’accompagne de krachs, mais les technologies informatiques provoquent la plupart d’entre eux, et ce sont les pires krachs que nous ayons eus jusqu’ici”. Ma foi?», ajoute-t-il avec un argument imparable, «?regardez simplement les deux plus grands krachs de l’histoire, celui de 1929 à Wall Street et la crise des subprimes en 2007?: aucun des deux n’a été engendré, ni aggravé, par les ordinateurs. […] Le capitalisme est la survie du plus fort, et parfois ce n’est pas beau.?»

L’année 2013 dura 31?557?600?000 millisecondes, mais il se passa tellement de choses durant chacune de ces millisecondes que retracer l’activité des marchés financiers à la milliseconde près, et ce pour une année entière, serait totalement vain, et surtout rigoureusement impossible?: même avec des supercalculateurs à 33,86 pétaflops de puissance de calcul (la puissance maximale d’un ordinateur en 2014), il faudrait plusieurs mois, voire davantage, pour retracer les mouvements de tous les surfeurs du monde, sachant que beaucoup de choses peuvent être dissimulées dans une seule petite milliseconde.

Aucune île artificielle ne pointa à l’horizon des océans en 2013 – les marchés ont toujours leurs pied-à-terre dans des centres de traitement de données anonymes, localisés en banlieue de New York, de Chicago ou de Londres.

Aucun câble transatlantique reliant la City à Wall Street n’a été mis en service en 2013. L’inauguration de Project Express, le nouveau câble en fibre optique à 300 millions de dollars de la division Global Financial Network d’Hibernia, qui devait permettre aux traders en silicium de gagner 5 millisecondes et quelques microsecondes, annoncé pour le premier semestre 2013, a été reportée aux calendes grecques pour des raisons technico-géopolitiques?: pour élaborer le câble, Hibernia avait choisi un sous-traitant chinois du nom d’Huawei. Or Huawei était sous les radars des autorités américaines, qui soupçonnaient la compagnie, dirigée par des politiciens et des militaires chinois haut placés, d’avoir quelque appétit pour le cyberespionnage. Les relations financières sino-américaines n’étant pas des plus simples, et un ingénieur américain d’origine chinoise ayant été condamné en septembre 2012 pour avoir volé plus de 10?000 fichiers de codes de la plateforme électronique du Chicago Mercantile Exchange afin de les exporter en Chine, les autorités américaines redoutèrent que l’Empire du milieu puisse, d’une manière ou d’une autre, être informé de ce que transportaient les fibres optiques – les données des transactions financières. Elles décidèrent donc que toute compagnie américaine travaillant avec Huawei n’obtiendrait plus aucun marché sur le sol américain, ce qui poussa bien évidemment Hibernia à changer de fournisseur fissa, au grand bonheur d’Emerald Networks, un concurrent dont aucun sous-traitant n’était chinois et qui annonça un nouveau câble tout aussi performant pour l’été 2014.

(Les tensions politiques et judiciaires engendrées par les marchés financiers et les banques furent particulièrement mises en évidence en mars 2013, au Sénat américain. Lorsque le ministre de la Justice américain, Eric Holder, fut interrogé par un sénateur lors d’une audition concernant la banque hsbc – grâce à l’une de ses filiales mexicaines, elle avait blanchi des millions de dollars de cartels de la drogue, mais la justice américaine avait décidé de passer un accord à l’amiable plutôt que d’engager des poursuites –, le ministre fut obligé d’avouer, un peu gêné, que si ces grandes banques étaient poursuivi en justice, «?cela aurait un impact sur l’économie nationale, voire peut-être sur l’économie mondiale?». Autrefois, l’expression pour désigner les banques était too big to fail – trop grosses pour faire faillite, mais cela fut invalidé en 2007?; aujourd’hui, la nouvelle devise est too big to jail – trop grosses pour aller en prison. Ce que le plus haut responsable de la justice signifiait à demi-mot, en bafouillant devant les sénateurs américains, c’était que les banques échappaient désormais de facto au droit, et donc à la démocratie – mais curieusement, il y eut bien peu d’humains pour s’en émouvoir.)

Aucun krach éclair n’a eu lieu en 2013 – même si un collectif de chercheurs a publié en septembre 2013 dans la célèbre revue Nature un article intitulé « Abrupt rise of new machine ecology beyond human response time », révélant que pas moins de 18?520 krachs ultrarapides avaient eu lieu entre 2006 et 2011 («?ultrarapide?» signifie «?en moins de 650 millisecondes?»). L’article dont le brouillon circulait sur Internet depuis plus d’un an fut accueilli avec scepticisme par les fins connaisseurs des plateformes électroniques, objectant que ces 18?520 événements n’étaient pas des krachs mais simplement un épiphénomène général lié à la nouvelle microstructure des marchés?: il faut désormais s’habituer à ces «?cygnes noirs?» qui surgissent ici et là en quelques millisecondes, avant de disparaître tout aussi rapidement – la société Apple en fit par exemple les frais le 25 janvier 2013, lorsque sa cotation plongea de 2% à 16?h?29, avant de revenir à la normale quelques secondes avant la fermeture du marché à 16?h?30.

 

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