Pierre-Luc Abramson, Mondes nouveaux et Nouveau Monde – Les utopies sociales en Amérique latine au XIXe siècle, Les Presses du Réel, 2014, 408 pages.

 

Nos réflexions sur les Révolutions de 48 seraient incomplètes si nous n’évoquions pas le cas particulier du Péruvien Juan Bustamante. Certes, la modeste tentative de révolution dont il fut le protagoniste eut lieu bien après 1848, en 1867-1868. Cependant, le personnage est passionnant et il se rattache à un double titre au socialisme utopique et aux Révolutions de 48 : il est peut-être le seul péruvien de sa génération à avoir lu Flora Tristan (de cinq ans son aînée) et il fut le témoin des journées de juin 1848 à Paris et des événements de Berlin de la même année.

 

Une destinée sous le signe de Túpac Amaru

Bustamante est né en 1808 à Vilque, près de Puno, sur l’Altiplano, à 3 800 mètres d’altitude, d’un père créole d’Arequipa et d’une mère quéchua1. Par sa mère, il croyait descendre de la lignée des Túpac Amaru2. Cette ascendance est hautement improbable, vu le soin que les autorités vice-royales avaient mis à exterminer la parentèle et la progéniture du second de ces grands rebelles. Néanmoins, la propre petite-fille de Bustamante en était encore persuadée vers 19503. Aussi improbable fût-il, ce trait d’histoire familiale dut jouer un rôle important dans la vie de Bustamante, ainsi qu’aux yeux des indigènes qui le suivirent en 1867, lorsqu’il décida de prendre les armes. Par ailleurs, sa qualité de métis4 ne l’empêcha point d’être un homme fort riche. Il hérita de trois haciendas et augmenta encore sa fortune en se livrant au commerce des laines, ce qui lui permit, comme nous le verrons, de faire presque deux fois le tour du monde. Bustamante n’eut d’autres professeurs que son père et le curé du village. Dans une grande mesure, ce fut un autodidacte. Malgré ces quelques particularités, nous avons affaire en somme à un notable, comme son ancêtre supposé Túpac Amaru II, et qui le resta jusqu’à ce qu’il eût franchi le pas de la révolte, comme son ancêtre encore une fois. Pas de notable sans grade militaire – Bustamante était colonel – ni sans sinécure politique : il fut élu en 1839 député de Lampa. Par contre, le portrait devient insolite lorsque, en 1841, il décide de faire le tour du monde et qu’avant son départ il répartit les terres d’une de ses haciendas entre ses colonos (ses serfs) indigènes5.

Le tour du monde de Bustamante dura quatre ans. Il visita successivement Cuba, les États-Unis, l’Angleterre, la France, la Terre sainte, l’Inde, la Chine et le Chili. De retour en 1844, il publia un premier récit de voyage6, puis il repartit en 1848 pour un second périple consacré, cette fois-ci, à l’Europe exclusivement. Il visita, en effet, tout ce continent, sauf l’Espagne et l’Italie7.

On ne pouvait choisir de meilleure période pour voir dresser des barricades et vaciller les trônes. Il croisa la révolution à Paris et à Berlin. Ailleurs, il n’était question que d’elle. Notons aussi, pour l’anecdote, que Bustamante se fit, durant ce voyage, un ami qui devait devenir célèbre, Heinrich Schliemann. Il fit sa connaissance à Saint-Pétersbourg et il parcourut la ville et la région en sa compagnie. Au-delà de l’admiration qu’il dit avoir ressentie pour la vaste culture et la connaissance des langues du futur découvreur de Troie et de Mycènes8, on ne sait trop quel rôle a pu jouer cette amitié de plusieurs mois entre le futur « rédempteur » des Indiens et ce grand savant illuminé par la foi homérique. À Paris, à la fin de l’année 1849, il fit imprimer un récit de son second voyage, à l’attention de ses compatriotes9.

À partir de 1850, Bustamante s’engagea dans la politique péruvienne et milita dans les rangs du Parti libéral. Là encore, rien de bien scandaleux pour un notable, si ce n’est que – comme Bilbao qui vivait alors à Lima – il fut un des plus chaleureux partisans du maréchal Castilla. À deux reprises, il combattit pour instaurer et défendre un gouvernement qui abolit le tribut indigène et l’esclavage au Pérou10. Sous la présidence du libéral Juan Antonio Pezet, il obtint la récompense de ses loyaux services : il fut à nouveau député, puis, en 1863, intendant de police de la ville de Lima, où il se signala par ses travaux d’endiguement du Rimac (à ce titre, une rue porte son nom dans le quartier de San Martín), et, enfin, préfet de Cuzco en 1864. La préfecture de Bustamante fut de courte durée. Il lutta contre les abus dont étaient victimes les indigènes, et les intrigues de l’oligarchie locale réussirent à le faire révoquer. Il prit alors le parti du colonel Mariano Ignacio Prado, libéral lui aussi, mais qui s’était insurgé contre la politique d’abdication du président Pezet face à l’intervention militaire espagnole11. Installé à nouveau à Lima, il fonda à la fin de l’année 1866 la Sociedad amiga de los indios (la Société amie des Indiens [sic]), pour défendre les indigènes et mobiliser l’opinion éclairée en leur faveur. Ce fut la première association indigéniste de l’histoire du Pérou. Nous verrons plus loin la portée et les limites de cette oeuvre fondatrice.

Quelques mois plus tard, en février 1867, le pouvoir de Mariano Ignacio Prado fut menacé par un conservateur, le général Pedro Diez Canseco, que l’on accusait de vouloir rétablir l’esclavage et le tribut indigène. Bustamante prit alors la tête d’un soulèvement spontané des Quechuas et des Aymaras dans la province de Puno, dont le point de départ fut la petite ville de Huancané12, sur la rive nord du lac Titicaca. Ce soulèvement du reste avait commencé avant le pronunciamiento de Diez Canseco. Par ses manifestes, par le soutien que lui apporta le journal de Lima El Comercio, dirigé par son ami Manuel Amunátegui, il donna à la rébellion une dimension nationale – défense du gouvernement légitime – et un contenu social précis : abolition du tribut et des corvées (servicios personales), garanties légales et châtiment des abus13. Il fut secondé, dans cette aventure, par un ancien sous-préfet, Antonio Riveros. La situation fluctuante du pouvoir central n’empêcha pas les autorités locales de réagir efficacement. Le préfet de Puno fut plus tard accusé d’avoir demandé l’aide des troupes boliviennes. La répression fut particulièrement atroce. Le 2 janvier 1868, dans le village de Pusi, soixante-douze indigènes, les derniers fidèles de Bustamante, furent enfermés dans un local et asphyxiés volontairement. Leur chef fut torturé en public et décapité.

Alors commence pour Bustamante une seconde carrière. Pour les indigènes, il est entré dans la légende, une légende qui n’est pas sans rappeler celles de la mort d’Emiliano Zapata, mais qui au Pérou prend place dans la longue tradition du millénarisme indigène, du retour de l’Inca et de son règne de justice, dans ce que les anthropologues nomment le mythe de l’Inkarri. Son corps supplicié fut l’objet de phénomènes surnaturels, comme auparavant l’avaient été ceux des deux Túpac Amaru14. Sa dépouille s’est, dit-on, miraculeusement conservée et sa tombe, au cimetière de Pusi, fut jusqu’au début du XXe siècle un lieu de pèlerinage où les indigènes venaient déposer de petits billets consignant les injustices dont ils souffraient. En 1967, les restes de Bustamante et des soixante-douze victimes de la chambre à gaz furent pieusement réunis dans une seule tombe qui porte la mention énigmatique : Recuerdos del concejo para las almas del mundo. Año 1967 (Souvenirs du Conseil pour les âmes de ce monde. Année 1967)15. Quatre ans plus tard, en novembre 1971, l’historien Emilio Vásquez se rendit à Pusi pour sonder la mémoire collective des habitants de la communauté16. Son enquête lui permit de découvrir à quel point les comuneros de Pusi avaient gardé un souvenir exact et fidèle de Bustamante, à qui ils continuaient de donner son surnom quéchua de Mundo purikuj (le « coureur de mondes »). Les témoignages qu’il recueillit, notamment sur les circonstances de sa mort, étaient confirmés par des documents d’archives dont les gens de Pusi ne pouvaient avoir connaissance. Tel fut le destin ante et post mortem de Juan Bustamante.

 

Promenades dans Londres et mystères de Paris

Pour mieux le comprendre, il est indispensable de lire et d’analyser les textes qu’il a laissés et qui, malheureusement, sont difficiles à trouver, hors de la Bibliothèque nationale de Lima17. Ils fournissent de nombreux renseignements sur sa vie, sur sa psychologie et sur ses idées. La lecture de ses deux récits de voyage nous montre d’abord un homme sincèrement touché par la pauvreté devant laquelle il ressent la compassion du chrétien. L’esclavage à Cuba et aux États-Unis, la société anglaise ploutocratique et dure

aux pauvres, les soins dont on entoure les chevaux du roi à Hanovre et qui lui semblent une insulte à la misère humaine, nombreux sont ses motifs d’indignation. Le servage dans l’empire des tsars le scandalise particulièrement, mais, comme il ne manque ni d’humour ni de pudeur, il en fait l’apologie paradoxale, laissant entendre qu’il ne faut pas s’arrêter à la forme juridique d’une réalité universelle. Le lecteur péruvien a dû comprendre le clin d’œil : pour notre voyageur, le sujet du tsar autocrate n’est pas plus mal loti que le pseudo-citoyen indigène de la République péruvienne. Bustamante nous apparaît aussi dans ses textes comme un sage : il comprend les révoltes et les révolutions, mais il craint que le remède ne soit pire que le mal ; il sait aussi que l’égalité complète est du domaine du rêve. Après avoir comparé le sort des chevaux bien nourris à celui des travailleurs faméliques, il ajoute à regret : « Et pourtant il est nécessaire que le monde soit témoin de la différence entre l’opulence et la misère. L’égalité des fortunes est une élucubration qui ne peut échauffer que les têtes françaises18. » Pourtant, ce sage prendra les armes. Il partage du reste avec les Français une partie des élucubrations qu’il dénonce.

En effet, les récits de voyage attestent qu’à son éducation profondément chrétienne19 se superposent des lectures socialistes. Celles-ci sont probablement intervenues entre le premier et le second voyage, ainsi qu’en témoigne un changement significatif de terminologie : dans le premier récit, il manie la vieille locution espagnole de brazo laborioso – qui correspond au tiers-état français –, dans le second, il parle de « classe », classe moyenne et classe ouvrière20. Bustamante confesse qu’il a lu Les Mystères de Paris. Nous avons déjà eu l’occasion de dire l’importance qu’il faut accorder en Amérique latine à l’oeuvre d’Eugène Sue, comme vecteur de la sensibilité socialiste et romantique21. Son influence fut telle sur le voyageur qu’il déclare avoir visité, lors de son second périple, les bas-fonds de la capitale, déguisé en ouvrier parisien. De fait, Bustamante-Rodolphe aime à passer derrière le décor touristique, au-delà de la surface brillante des sociétés qu’il parcourt, pour connaître les difficultés de la vie quotidienne des populations. Partout, il visite les marchés, les écoles, les hôpitaux, les orphelinats et les prisons. Dans son premier livre, Viaje al viejo mundo, de 1845, il affirme : « Je m’attache toujours à connaître la vie de près, les us et coutumes du tiers-état [Bustamante écrit brazo laborioso e industrial], parce qu’en lui se trouve l’âme de l’humanité et qu’il est le vrai créateur de tous les biens dont elle jouit22

Dans Apuntes y observaciones… de 1849, il confirme : « Qui aurait dit qu’avant d’examiner les richesses des peuples, les prodiges des arts et des sciences […], moi je préfère découvrir l’activité humaine, la ténacité que met l’homme à pourvoir à ses premiers besoins et, par conséquent, la façon dont il répond à la nature, poussé par son instinct de conservation23

Bustamante exprime dans ce dernier passage une sorte de doctrine de la sociologie militante qui fait penser à celle que sa semi-compatriote Flora Tristan formule et expérimente dans son premier grand livre socialiste, Promenades dans Londres, publié en 184024. Il se trouve que Bustamante a lu ce livre et qu’il en est tellement imprégné que, lors de son second voyage, il visita Londres avec les yeux de Flora Tristan et en marchant dans ses traces. En effet, plusieurs passages du chapitre qu’il consacre à la capitale anglaise

dans ses Apuntes y observaciones sont repris mot pour mot aux chapitres I et II de Promenades dans Londres25. Ceci ne signifie pas qu’il n’a pas visité la ville et qu’il s’est contenté d’insérer clandestinement des passages de Flora Tristan dans son propre texte. Au contraire, il y a chez Bustamante une sympathique naïveté devant ce monde étrange que la Parisienne, bien sûr, ne partage pas : par exemple, son ébahissement lorsqu’il découvre le télégraphe ou la grande capacité des omnibus londoniens. Flora ne s’intéresse pas non

plus, comme lui, à la politique anglaise en Amérique latine ou à la machine de guerre britannique et elle n’a pas connu les mêmes mésaventures avec les cochers de fiacre.

Pour donner toute sa dimension à l’influence qu’a exercée Flora Tristan sur Bustamante, il faut considérer qu’il est improbable que ce dernier n’ait pas lu aussi Les Pérégrinations d’une paria, livre qui, rappelons-le, fut victime d’un autodafé à Arequipa et à Lima en 1840, ce qu’il ne pouvait guère ignorer26. Il faut aussi tenir compte du fait que Promenades dans Londres n’est pas une simple description de la situation du prolétariat anglais, mais qu’on y lit également une analyse du rôle des associations ouvrières et du mouvement chartiste, ainsi qu’un commentaire de l’oeuvre et de la doctrine de Robert Owen. Le livre de Flora Tristan fut pour cela apprécié de la plupart des écoles socialistes françaises et anglaises. Il fit de Londres, aux yeux de tout le socialisme utopique des années 1840, l’« enfer » du capitalisme industriel qui a plongé les travailleurs dans des abîmes de misère et d’exploitation. C’est exactement la vision de Juan Bustamante.

Sans la lecture des Promenades dans Londres, le voyageur péruvien ne nous aurait peut-être pas donné un récit aussi lucide des journées des 23 au 26 juin 1848, dont il fut le témoin à Paris27. Dans cette chronique qui relate les événements jour par jour et heure par heure, Bustamante affecte l’impartialité de l’étranger au-dessus de la mêlée. Il regrette les exactions commises de part et d’autre, mais il regrette aussi la dissolution des Ateliers nationaux à l’origine de l’insurrection ouvrière. De plus, il accuse tous les partis antirépublicains d’avoir jeté de l’huile sur le feu en fournissant des subsides aux insurgés. Ce témoignage, daté du 10 juillet 1848, fut écrit à chaud. Un peu plus tard, il ajouta une note pour dénoncer les calomnies (anthropophagie, mutilations, empoisonnements) dont les ouvriers furent l’objet28. Sa sensibilité ouvriériste, liée à ses lectures, et son désir d’objectivité l’ont finalement conduit à choisir son camp.

 

L’oeuvre indigéniste

Cette sensibilité à l’injustice, ainsi que sa connaissance des doctrines, jouent un rôle dans la fondation par Bustamante de la Sociedad amiga de los indios (Société amie des Indiens) en 1866, mais plus encore l’expérience acquise par un homme de l’Altiplano et les désillusions engendrées par la vanité du travail parlementaire pour la défense des Indiens. Pour constituer son association, placée sous l’invocation de Bartolomé de las Casas, il s’adresse à un certain nombre de personnalités qui s’étaient signalées par leur bienveillance ou leur compassion à l’égard des indigènes29. Lui-même se considéra dès lors comme un « rédempteur » des Indiens30. Ceux qui le rejoignirent dans cette entreprise étaient soit des intellectuels de la capitale, soit des militaires. Il y eut aussi un ecclésiastique, Francisco de Paula González Vigil31. Certains compagnons de Bustamante étaient des anciens préfets ou sous-préfets qui, comme lui, avaient été révoqués ou mutés pour avoir tenté de faire appliquer les lois.

Le premier document issu de la Société révèle une attitude fort paternaliste envers les Indiens. Il leur donne des conseils de bonne tenue vestimentaire, d’hygiène, de scolarisation des enfants et de respect des autorités, mais il leur rappelle aussi l’existence et la teneur des lois et règlements censés les protéger32. La Société insiste aussi sur le fait que, pour défendre leurs droits, les indigènes doivent absolument connaître le castillan. Parallèlement, la Société s’adressait aussi aux grands propriétaires de l’Intérieur, faisant appel

à leurs « sentiments philanthropiques » pour leur demander de bien vouloir « respecter la personne humaine » de ses protégés33. Dans l’ensemble, la politique de l’association se situait dans la perspective, qui était déjà celle de Bolívar, de l’instauration du salariat, en lieu et place de toutes les formes de servage héritées de l’époque coloniale et comme moyen d’intégration de l’indigène dans la vie civique des nouveaux États34. Elle n’était pas non plus favorable au maintien des ayllus (communautés indigènes) qu’elle considérait comme des obstacles à cette intégration35.

Malgré son réformisme timide et le discrédit que lui valut la participation de son fondateur à une action armée, la Sociedad amiga de los indios réussit à traîner devant les tribunaux les responsables du massacre de Pusi, en s’appuyant sur le témoignage d’un survivant, l’ancien second de Bustamante, Antonio Riveros. En dépit du non-lieu dont les criminels bénéficièrent, l’énergique campagne de presse menée par la Société doit être considérée comme un succès. L’« affaire Bustamante » marque l’entrée de l’indigénisme dans l’histoire du Pérou36.

Par ailleurs, il semble – selon Martín Monsalve Zanatti – que, pour des raisons tactiques, la Société ait fini par se rallier au maintien de la propriété collective indigène37. Son succès au-delà de Lima, les liens qu’elle sut tisser avec les communautés indiennes de la Puna sont peut-être la cause de cette évolution, à moins qu’elle n’ait dû changer d’orientation pour mieux mobiliser les Indiens et les rendre conscients de leurs intérêts. Dans ces conditions, on comprend pourquoi Juan Bustamante n’est pas le seul « ami des Indiens » à avoir pris la tête d’une rébellion indigène : un autre de ses affiliés, un pur Indien, Dámaso Castilla, assuma en 1870 le commandement des comuneros de Chicuito qui s’étaient soulevés, au sud du lac Titicaca, pour protester contre les corvées et tous les autres abus dont ils étaient victimes. La Sociedad amiga de los indios, fondée par Bustamante, était devenue une association subversive. Ses membres les plus modérés l’avaient abandonnée et elle fut contrainte de cesser ses activités en 1871.

Le personnage de Juan Bustamante nous permet donc de situer la naissance de l’indigénisme péruvien au confluent de l’idéologie quarante-huitarde et de la longue tradition des rébellions millénaristes indiennes dans les Andes. Bustamante, fils spirituel de Flora Tristan, annonce González Prada, Mariátegui ou Hugo Blanco, et prend place, en même temps, dans la lignée des Túpac Amaru. Bustamante, c’est aussi une rencontre entre la société rurale traditionnelle, avec sa mentalité et ses structures communautaires inscrites dans la longue durée, et une idéologie allogène issue du monde évolutif des villes38. L’Amérique latine est fertile en rencontres de ce genre, tels le zapatisme ou certains mouvements millénaristes brésiliens. Le Pérou lui-même, à la fin des années 1980, en vécut une nouvelle, qui fut tout aussi tragique : une rencontre entre mentalité millénariste et idéologie maoïste, incarnée par le mouvement Sendero luminoso (Sentier lumineux). La carrière et la personnalité du « rédempteur des Indiens » sont donc riches d’enseignements. Aussi valait-il la peine de tenter de le sortir de l’oubli presque total dans lequel il était tombé.

 

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références   [ + ]

1. Les trois sources de connaissance de la vie de Juan Bustamante sont : le livre d’Emilio Vásquez, La Rebelión de Juan Bustamante, Lima, Librería-editorial Juan Méjía Baca, 1976 ; l’introduction de Ricardo Arbulú Vargas à son anthologie des récits de voyage de Bustamante, Viaje al antiguo mundo, Lima, Primer festival del libro puneño, 1959 ; et, enfin, les nombreux passages où il parle de lui-même dans ses textes.
2. Túpac Amaru I (Felipe Túpac Amaru), dernier souverain de l’État néo-inca de Vilcabamba (dit aussi « de Vitcos »), exécuté en 1572. Túpac Amaru II ( José Gabriel Condorcanqui), lointain descendant du premier, chef de la plus vaste insurrection indigène de l’histoire de l’Amérique coloniale, exécuté en 1781.
3. R. Arbulú Vargas, op. cit., p. 9.
4. Bustamante parle de sa mère en ces termes : « Une femme de la même couleur que moi, car je ne ressemble en rien, ou si peu, à mon père originaire d’Espagne », R. Arbulú Vargas, op. cit., p. 18.
5. D’après le témoignage de sa petite fille recueilli par Emilio Vásquez, op. cit., p. 47.
6. Viaje al viejo mundo, por el peruano Juan Bustamante, natural del departamento de Puno. Lo dedica a sus compatriotas (Voyage dans l’Ancien Monde, par le péruvien Juan Bustamante originaire du département de Puno. Il dédie ce récit à ses compatriotes), Lima, Imp. de José MaríaMasías, 1845. Il existe une seconde éd. de la même année, sous le titre simplifié Viaje al antiguo mundo (même colophon). Bustamante est, avec Sarmiento, un des rares latinoaméricainsvisitant l’ancien monde et racontant son voyage. Ils font pendant aux nombreuxeuropéens qui parcoururent l’Amérique latine et laissèrent des récits.
7. Voici son itinéraire : Southampton, Londres, Southampton, Le Havre, Paris, Belgique, Hollande, Danemark, Norvège, Suède, Russie (Saint-Pétersbourg-Moscou-Saint-Pétersbourg), Varsovie, Berlin, Paris, et retour.
8. V. le récit de son second voyage : Apuntes y observaviones civiles, políticas y religiosas con las noticias adquiridas en este segundo viaje a la Europa, Notes et observations civiles, politiques et religieuses, accompagnées des nouvelles connaissances acquises lors de ce second en Europe, Paris, Imp. Lacrampe Son [sic] y Compañía, 1849, p. 457.
9. V. note précédente.
10. L’esclavage des noirs et le tribut indigène (impôt spécifique acquitté par les Indiens) furent maintes fois abolis et rétablis en Amérique du Sud, depuis leur première suppression par Bolivar.
11. En 1864, la flotte espagnole, commandée par l’amiral Pinzón, croisait au large du Pérou. Pour appuyer une demande d’indemnité présentée par des Espagnols, elle s’empara des îles Chincha, riches gisements de guano. Le président Pezet négocia la cession des îles Chincha contre la reconnaissance de l’indépendance péruvienne par l’Espagne.
12. La rébellion de Bustamante est connue, dans les histoires du Pérou, sous le nom de rebelión ou sublevación de Huancané.
13. V. deux manifestes de Bustamante, in Emilio Vásquez, op. cit., p. 163-168.
14. La tête exposée de Túpac Amaru I devenait chaque jour plus radieuse ; le vice-roi dut la faire enterrer. Le corps de Túpac Amaru II résista à l’écartèlement et chacun de ses membres enfin sectionné rejoignit miraculeusement un des quatre quartiers du Tahuantinsuyu. Tahuantinsuyu est le nom quéchua de l’empire des Incas. Il signifie précisément « empire des quatre quartiers ».
15. L’interprétation la moins aventurée est que le Conseil (Concejo) de la communauté de Pusi a voulu, par ce monument et cette inscription, rappeler à l’attention des vivants l’aspect exemplaire du combat de Bustamante et le fait que les âmes des victimes sont des âmes en peine qui courent encore le monde (almas de este mundo). La tombe ne porte ni son nom, ni celui de ses compagnons, comme si ce souvenir était encore tabou.
16. V. E. Vásquez, op. cit., chap. XV et XVI.
17. Juan Bustamante a écrit deux récits de voyage en Europe déjà cités : Viaje al viejo mundo et Apuntes y observaciones… Nous connaissons le premier grâce aux larges extraits qu’en donne R. Arbulú Vargas dans son anthologie et le second grâce à l’exemplaire qui existe à la Bibliothèque nationale de Madrid. Nous n’avons pu avoir communication de la brochure Lijera descripción que hace Juan Bustamante de su viaje a Carabaya y del estado actual de sus lavaderos y minerales (Rapide description que donne Juan Bustamante de son voyage à Carabaya et de l’état actuel de ses mines et de ses laveries de minerai), Arequipa, Imp. Francisco Ibánez y hermanos, 1850 ; ni de Los indios del Perú, Lima, Imp. J.M. Monterola, 1867 (recueil de ses articles indigénistes dans la presse liménienne).
18. Apuntes y observaciones…, p. 289.
19. De son éducation, il écrit : « Mon père eut la bonté de se charger lui-même de mon éducation ; c’est-à-dire qu’il eut à coeur de fixer, d’une manière indestructible, dans mon esprit toutes les maximes d’une religion fondée sur les psaumes de David, qu’il m’enseignait nuit et jour avec un tel soin que nombre d’entre eux sont gravés dans ma mémoire », Viaje al antiguo mundo, cit. par E. Vásquez, op. cit., p. 43.
20. Par exemple, p. 659 de Apuntes y observaciones
21. V. plus haut le sous-chap. « Un pathos romantique », au chap. I de la deuxième partie.
22. R. Arbulú Vargas, op. cit., p. 100.
23. Apuntes y observaciones…, p. 220.
24. Nous utilisons l’éd. établie et commentée par F. Bédarida, Paris, La Découverte-Maspéro, 1983.
25. V. en particulier les passages concernant la misère, les docks, le fog et le spleen.
26. V. plus haut le chap. V de la première partie, consacré à Flora Tristan.
27. En appendice à Apuntes y observaciones…, p. 613-662.
28. Ibid., p. 667-669.
29. V. la correspondance entre Bustamante et ces personnalités, in E. Vásquez, op. cit., p. 156-161.
30. Dans un article de 1866, Bustamante évoque les risques que courent ceux qui prennent la défense des Indiens. Il écrit : « C’est ce qui est arrivé au général Vargas Machuca, qui a été victime d’intrigues, de calomnies et d’injustices de la part de ceux qui vivent du travail de l’Indien. Il est arrivé la même chose à de nombreux fonctionnaires d’autorité et la même chose m’arrivera à moi. Mais, qu’importe ! Il n’y a pas de rédemption sans rédempteur [souligné par nous], ni vertu sans sacrifice. En avant ! », Los Indios del Perú, cit. par E. Vásquez, op. cit., p. 164.
31. Né en 1792 et mort en 1875. González Vigil est célèbre pour avoir consacré sa vie à revendiquer pour son pays le droit de Patronat. Il tenta aussi de faire canoniser Bartolomé de las Casas, la figure tutélaire de la Sociedad amiga de los indios. Il fut excommunié, interdit et ses livres furent mis à l’Index. Dans Páginas libres, déjà cité, l’indigéniste et anarchiste Manuel González Prada rend un hommage ému à González Vigil, dans lequel, étonnamment, il ne fait pas allusion à son rôle dans la fondation de la Sociedad amiga de los Indios.
32. V. l’adresse de la Société « à ses amis », in E. Vásquez, op. cit., p. 295 et sq.
33. V. l’ « invocation aux hacendados de la République », ibid. p. 196-197.
34. V. documents divers, ibid. p. 160-161.
35. V. projet de loi soutenu par la Sociedad amiga de los indios, en septembre 1867, ibid. p. 147.
36. Tous les documents concernant le procès et l’affaire en général sont reproduits en annexe par E. Vásquez dans son livre.
37. Martín Monsalve Zanatti, « Opinión pública, sociedad civil y la cuestión indígena : la Sociedad amiga de los indios 1867-1871 », in A contracorriente, a Journal of Social History and Literature in Latin America, Raleigh, North Carolina State University, automne 2009, vol. VII, n° 1, p. 211-245. V. particulièrement p. 224-232.
38. Sur ce genre de rencontre, v. P.-L. Abramson : « Sociétés rurales traditionnelles et idéologies allogènes dans le monde méditerranéen et latino-américain », in Iberica V, Paris, Université de Paris-Sorbonne, 1985, p. 257-265.