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GOURANIER, Mélanie, REBUCINI, Gianfranco, VÖRÖS, Florian, dossier « Hégémonie », Genre, Sexualité et Société, n° 13 | printemps 2015, mis en ligne le 01 juin 2015. URL : http://gss.revues.org/3530

 

Penser l’hégémonie

Après des décennies de mise à l’écart des espaces intellectuels français, le penseur communiste italien Antonio Gramsci est aujourd’hui au cœur d’une actualité éditoriale et scientifique dense. La publication d’une anthologie desCahiers de prison en 2012, la tenue du colloque international « Gramsci Renaissance » en 2013, et le numéro spécial « Gramsci » de la revue Actuel Marx paru en 2015 en témoignent. Ce « moment gramscien » (Thomas, 2009) coexiste avec une intensification de la traduction culturelle des cultural studieset des subaltern studies ; deux traditions critiques qui, depuis les marges de l’ex-Empire britannique, ont proposé des relectures féministes et postcoloniales du concept d’hégémonie. La transposition de la notion d’hégémonie vers les études de genre passe surtout par l’élaboration du concept de « masculinité hégémonique », dont la principale auteure, Raewyn Connell, a récemment été traduite en Français (2014).

Ce dossier propose un panorama critique des usages du concept d’hégémonie dans les études de genre1. Les huit articles qui le composent reviennent sur les débats qui accompagnent la transposition depuis les années 1980 de ce concept marxiste vers les questions de genre et discutent sa plus-value par rapport à d’autres théories du pouvoir. À partir et au-delà de la « masculinité hégémonique », cette introduction présente trois des principaux apports du concept d’hégémonie : une attention à l’historicité et à la dynamique de l’ordre social, une analyse matérialiste de l’idéologie, et une pensée stratégique de la complexité sociale.

Historicité et dynamique de l’ordre social

Le concept d’hégémonie invite à penser l’ordre social en termes de transformation historique plutôt qu’en termes de reproduction sociale. Cela ouvre d’abord à une conception non essentialiste et dynamique des rapports de pouvoir. Remplacer les questionnements sur « la virilité » par l’analyse des rapports entre masculinités « hégémoniques », « complices », « marginalisées » et « subordonnées » (Connell et Messerschmidt 2005 ; Connell, 2014) participe de l’effort féministe d’historicisation et de dénaturalisation du patriarcat. Si l’emploi du terme de virilité s’explique, notamment en histoire, pour des questions de source (Sohn, 2009), sa portée critique est limitée. La virilité, telle qu’elle est souvent employée dans les sciences sociales, désigne essentiellement une masculinité visible : elle décrit des propriétés telles que la force physique, la violence ou l’autorité, sans historiciser leur valeur. La virilité apparaît dès lors comme une qualité sans histoire, définissant un sexe masculin universellement stable. Par ailleurs, la focalisation sur les qualités visibles participe de la problématisation exclusive de certaines expressions de la masculinité : on songe moins à parler de la virilité des banquiers, des professeurs d’université ou des employés de bureau que de celle des boxeurs ou des manutentionnaires. L’emploi du terme de virilité pour qualifier les masculinités « de protestation » (Connell, 2014, 112-120) peut participer de la disqualification et du contrôle social des hommes des classes populaires, notamment lorsqu’ils sont catégorisés comme non blancs. Pointer seulement la masculinité considérée comme trop visible et trop expressive (ou pas assez) a ensuite pour effet d’invisibiliser les masculinités normalisées et donc d’empêcher leur étude. L’étude des « masculinités hégémoniques » consiste inversement à étudier le processus (jamais achevé) d’institutionnalisation de certaines pratiques et représentations de la masculinité.

Les rapports de genre sont à la fois produits et « producteurs de l’histoire » (Connell, 2014, 80). Dans un article paru pour la première fois en 2001 et traduit dans ce dossier par Hugo Bouvard, Demetriakis Demetriou propose une clarification et une critique de la proposition de Connell selon laquelle le « changement est une dialectique émergeant à l’intérieur des rapports de genre » (Connell, 2014, 53). Son travail de clarification passe par la distinction entre l’hégémonie externe, soit l’institutionnalisation de la domination sur les femmes et hégémonie interne, soit l’institutionnalisation de la domination sur d’autres hommes. D’un point de vue féministe, l’hégémonie interne est secondaire : ce n’est qu’un « moment stratégique » d’unification du groupe des hommes afin d’assurer l’hégémonie externe. Demetriou invite à repenser le fonctionnement de l’hégémonie interne en insistant sur le processus d’hybridation et d’appropriation par lequel des pratiques et des représentations de la masculinité jadis subordonnées et marginalisées en viennent à être assimilées à un « bloc hégémonique masculin ». Le déplacement est important. Il ne s’agit plus seulement de penser les masculinités subalternes comme une menace pour l’hégémonie, mais comme parties prenantes de son fonctionnement. L’identification de ce mécanisme permet à Demetriou de repenser le lien entre la visibilité gaie dans la culture commerciale et l’émergence des mouvements de libération des femmes : à partir des années 1970, des pratiques corporelles gaies (comme les soins du corps par exemple) sont réappropriées par un nouveau modèle de masculinité hégémonique d’apparence plus douce. En s’accaparant certaines qualités de la marge, ce « nouvel homme » désarme la critique féministe. Des recherches plus récentes ont montré que la volonté de groupes d’hommes de transformer leur propre rapport à la masculinité afin de parvenir à un ethos non violent, sensible et empathique est souvent ambivalente (Bachman, 2014 ; Gourarier, 2012), entre aspirations égalitaires et ruse de la raison patriarcale.

Revenant sur sa formulation initiale du concept de masculinité hégémonique, Raewyn Connell propose dans ce dossier un article inédit, traduit par Joëlle Marelli, dans lequel elle accorde une place centrale à l’histoire, et tout particulièrement à l’histoire de l’impérialisme et du colonialisme. Si Gramsci avait élaboré la notion d’hégémonie pour analyser les sociétés capitalistes avancées ouest-européennes, où la coercition s’accompagne toujours d’un effort de persuasion et de construction de consensus, Connell montre que cette théorie du pouvoir n’est pas mécaniquement applicable aux « autres » de la modernité occidentale. Elle revient sur le présupposé d’une stabilisation de l’ordre de genre partagé par la majorité des analyses en termes de « masculinité hégémonique » produites dans les pays du Nord. Mobilisant des travaux de chercheurs et de chercheuses provenant des Suds, elle montre comment l’expérience des sociétés colonisées permet un décentrement qui conduit à relativiser l’importance des processus de stabilisation : le colonialisme est avant tout une force destructrice. Cette approche permet notamment de ne plus considérer les violences masculines envers les femmes comme l’expression d’une culture locale (figée et exotisée) de la domination masculine, mais plutôt de les penser en relation avec la déstabilisation perpétuelle imposée par l’impérialisme et les réformes néolibérales.

Analyse féministe matérialiste de l’idéologie

Un second intérêt du concept d’hégémonie est d’ouvrir à un renouvellement des analyses féministes matérialistes de l’idéologie. Gramsci envisageait les « idéologies historiquement organiques » comme des forces constituantes de l’hégémonie d’une classe sociale, d’une coalition politique et d’un mode d’organisation des relations sociales. Dans ce processus de construction de l’hégémonie, les forces matérielles (les « contenus ») sont indissociables de leurs « formes » idéologiques (Barrett, 1980, 52), et inversement. L’abandon dans le sillage de Gramsci de la métaphore architecturale « base (économique) / superstructure (culturelle) » (Williams 2009, 37 ; Lecercle, à paraître) ouvre sur un « marxisme sans garanties » (Hall, 1996) qui rompt avec l’idée de la « détermination en dernière instance » des idéologies par les rapports de production et de reproduction. Poser l’autonomie relative du front idéologique permet d’étudier, au-delà des schémas de causalité univoque, la relation complexe entre les groupes dominants et les idées dominantes. Traduisant ce principe vers les études de genre, Christine Beasley a mis en garde contre la confusion qui s’installe parfois dans les écrits de Raewyn Connell entre trois acceptions du concept de « masculinité hégémonique » (Beasley, 2008, 88) : d’abord en tant que mécanisme politique de production du consensus, ensuite en tant que version dominante (la plus diffusée ou la plus légitime) de la masculinité, enfin en tant que groupe des hommes en position socialement dominante. Pour montrer l’importance de maintenir en tension ces trois différents niveaux de réalité, Beasley prend l’exemple de la « virilité » populaire : si les hommes de la classe ouvrière ne sont évidemment pas en possession des outils de production et des appareils idéologiques d’État, la masculinité musclée ouvrière est couramment constituée, notamment à travers la médiatisation des sports et loisirs masculins, en un idéal culturel à même de produire de la solidarité entre hommes, au-delà des clivages de classe (ibid, 90).

L’hégémonie fonctionne moins sur le principe du consentement des subalternes que sur celui de l’endiguement [containment] (Grossberg, 1996, 162) par lequel la classe dirigeante s’efforce de produire un « sens commun ». Cette tension entre imagination subalterne et endiguement hégémonique est analysée dans ce dossier par Valerio Coladonato au sujet du culte féminin de l’acteur italo-américain Rudolph Valentino. Au danger représenté par l’érotisation du corps masculin par un public féminin lors de la période muette du cinéma hollywoodien, l’industrie cinématographique opposera, selon une stratégie d’ »endiguement du plaisir féminin », le modèle du film « classique » (années 1930 à 1960), basé sur une discipline spectatorielle et centré autour du regard masculin [male gaze].

Les rapports sociaux n’existent pas indépendamment de leur médiation idéologique et les représentations médiatiques constituent des lieux de ré-imagination constante et évolutive des réalités sociales. Dans sa réflexion stratégique sur la manière de parvenir à une hégémonie prolétarienne dans les sociétés capitalistes avancées d’Europe occidentale, Antonio Gramsci soulignait l’importance des formes extra-étatiques de pouvoir et en particulier du front culturel (Keucheyan, à paraître). Les cultural studies reprennent cette approche de l’hégémonie comme forme historiquement située de conflictualité politique ouverte par l’avènement des industries culturelles et d’une culture de masse (Grossberg, 1996, 162). La culture populaire est le lieu d’une « politique des représentations » dont l’enjeu est l’imposition de certaines vérités relatives au « sexe » et à la « race » (Maigret, Macé, 2005 ; Bourcier 2006 ; Quemener, 2014). L’article de Keivan Djavadzadeh s’inscrit dans cette tradition pour penser la signification politique de l’appropriation féminine des codes masculins dugangsta-rap. Plutôt que comme une simple reproduction d’une vision du monde patriarcale, il invite à réévaluer cette appropriation comme une forme de subversion : le style gangsta devient le lieu de l’affirmation d’une puissance sexuelle féminine noire, aussi bien contre l’emprise sexuelle des hommes que contre le modèle dominant de la féminité blanche.

Interroger la dialectique de l’idéel et du matériel conduit, par ailleurs, à une réflexion sur la place des corps dans la construction de l’hégémonie. L’encastrement de l’idéologie dans les pratiques et dans l’expérience vécue est notamment saisie par Raewyn Connell à travers l’entretien biographique et le récit des pratiques « bio-réflexives » qui engendrent les corps des hommes. Ces pratiques sont décrites comme « onto-formatives », au sens où elles « créent la réalité dans laquelle nous vivons » (Connell, 2014, 57). L’analyse par Delphine Moraldo de la rhétorique de la conquête dans les autobiographies d’hommes alpinistes français et britanniques illustre cette place centrale du corps dans la construction de la masculinité hégémonique. L’historienne Anne-Marie Sohn (2009) a montré, par son analyse des jugements des tribunaux français, l’émergence au cours du xixe siècle d’un nouveau « régime de masculinité » valorisant davantage la maîtrise de soi que le recours à la violence physique. Dans son étude des manuels de civilité espagnols, toujours au xixe siècle, Marie Walin associe Foucault à Gramsci pour penser ensemble le « gouvernement des autres » et le « gouvernement de soi ». Elle insiste sur l’importance de la discipline du corps des hommes pour la production d’une nouvelle hégémonie. « Se tenir droit » et « trouver le point d’équilibre » sont des dispositions corporelles censées permettre l’adhésion des hommes à un projet de société libéral construit autour d’un modèle de masculinité hégémonique. Cet idéal libéral d’autodiscipline s’est en partie transformé au xxie siècle en une valorisation néolibérale de la flexibilité. L’enquête par entretien et observation menée par Ingrid Voléry et Simona Tersigni dans des centres d’animation pour garçons et filles agé-e-s de 9 à 13 ans met en effet au jour un nouveau modèle de masculinité hégémonique basé sur la flexibilité et l’adaptabilité des corps, auxquelles est opposée un contre-modèle de masculinité « rigide », incarné par la figure du « lascar ».

« Les hommes ne peuvent s’imaginer que dirigeant et contrôlant les femmes » (Mathieu, 2013, 152) : en 1985, soit la même année que la première formulation du concept de masculinité hégémonique (Carrigan, Connell, Lee, 1985), Nicole-Claude Mathieu inaugurait dans « Quand céder n’est pas consentir » une réflexion sur l’adhésion idéologique des hommes au patriarcat. Cette réflexion était alors placée sous l’égide d’une « analyse matérialiste de la conscience » (Mathieu, 2013, 204). Contre celles et ceux qui indexent mécaniquement les visions du monde sur les positions dans les rapport sociaux, l’anthropologue féministe insistait sur le fait que « si l’on peut – dans un rapport d’exploitation donné – parler d’une position objective de classe pour les dominants et d’une position objective de classe pour les dominés, on ne retrouve pas cette opposition simple dans le champ de la conscience » (Mathieu, 2013, 129). Les recherches sur la « masculinité hégémonique » présentées dans ce dossier poursuivent ce projet d’analyse matérialiste de la « conscience dominante » (Cervulle, 2013), en ouvrant la boîte noire des contradictions internes à la « classe des hommes ».

Une pensée stratégique de la complexité sociale

Le concept gramscien d’hégémonie ouvre enfin à une pensée stratégique de la complexité sociale. Si Ernesto Laclau et Chantal Mouffe (2009) ont brillamment souligné l’importance analytique du concept pour penser le politique, l’hégémonie, en tant que processus historique, se réactualise par effet de condensation de rapports de force qui agissent simultanément aux niveaux économique, politique et culturel. Une transformation de l’ordre de genre implique une réorganisation générale de la société et un projet hégémonique ne se réalise que dans la mesure où ils se « connecte » (Hall, 1996, 43) à des forces matérielles.

Les exemples historiques présentés dans les articles de Marie Walin et de Félix Boggio Éwanjé-Épée montrent comment le processus de construction de l’hégémonie doit affronter une série de difficultés et de résistances imputables à des luttes idéologiques, mais aussi à l’organisation politique et aux contraintes économiques. Concernant la société espagnole du xixe siècle, Marie Walin analyse un projet libéral d’imposition d’un nouveau modèle de masculinité viades manuels de civilité et l’éducation publique. Elle montre comment ce projet de démocratisation de l’école, duquel dépend la réalisation du processus hégémonique, se heurte au manque de volonté de l’État de se doter d’infrastructures adéquates, ainsi qu’à une situation économique désastreuse. Pour la période postrévolutionnaire bolchevique en Russie au cours de laquelle le pouvoir léniniste tente de bâtir une nouvelle hégémonie, Félix Boggio Éwanjé-Épée identifie deux logiques contradictoires concernant la réorganisation de la sexualité et du genre : la démocratisation et le productivisme. Il explique comment cette tension a débouché sur un échec du processus de construction de l’hégémonie prolétarienne. La clôture du moment de la « révolution sexuelle » soviétique s’explique d’un côté par la fermeture politique stalinienne et de l’autre par la dévastation économique de l’État soviétique après la période de la Nouvelle politique économique (NEP). L’hégémonie que l’on essayait de construire laissa alors place à la violence.

Loin de réduire ou de subordonner le genre à la classe ou le culturel à l’économique – à la manière d’un certain marxisme « néo-conservateur » (Butler, 2001) – le concept d’hégémonie permet d’envisager le genre à la fois dans sa relative autonomie et dans son imbrication avec d’autres modes de stratification sociale et de domination. Gramsci pense ensemble les concepts d’ « hégémonie » et de « groupes sociaux subalternes ». Ce dernier permet de dépasser une vision du monde social limitée à la classe et ouvre à la prise en compte de tous les groupes sociaux opprimés et assignés « aux marges de l’histoire » (Gramsci, 1975, C25)2. Penser le genre en termes d’hégémonie permet à la fois de réfléchir aux positions différentielles des groupes subalternes par rapport à l’ordre de genre et à l’articulation complexe entre les différents rapports sociaux. Dans leur article, Simona Tersigni et Ingrid Voléry proposent de repenser le rapport entre genre et âge : « les passages d’âge peuvent ouvrir des crises dans l’hégémonie qu’on s’efforce de réduire, tout en donnant à voir les mécanismes par lesquels la masculinité hégémonique se perpétue » (Tersigni et Voléry, infra). Les rapports sociaux et l’agentivité des groupes subalternes sont, chez Gramsci, indissociables de la question de l’État (Frosini, 2015) et des institutions qui constituent les « mailles du pouvoir » (Tersigni et Voléry,op.cit.). Le concept d’hégémonie fait alors sortir l’État et ses institutions de leur prétendue neutralité vis-à-vis des demandes d’émancipation des groupes subalternes, comme le souligne l’article de Félix Boggio Éwanjé-Épée.

Le tournant postcolonial dans l’étude des masculinités hégémoniques – longuement décrit et commenté par Raewyn Connell dans ce dossier – permet de penser des positions dominantes à différentes échelles analytiques et d’appliquer ce concept à l’étude des migrations (Farges, 2014), de la circulation des catégories sexuelles (Rebucini, 2013) et de la compétition internationale entre élites financières (Le Renard, 2014). Suivant cette perspective, Keivan Djavadzadeh montre comment la masculinité gangsta, tout en étant hégémonique à l’échelle d’un secteur de production musicale, est également une masculinité de protestation contre le racisme systémique. L’hypermasculinité des rappeurs noirs, même si elle semble reproduire « les signes extérieurs les plus visibles de la masculinité hégémonique » (Djavadzadeh, infra) blanche, et parce qu’elle est produite à l’intérieur et à l’encontre des politiques de domination raciales, demeure subalterne.

La routinisation de son usage dans les études de genre réduit parfois le concept d’hégémonie à sa dimension descriptive, aux dépens de sa visée stratégique (Ciavolella, 2015) par laquelle les sciences sociales deviennent un outil pour la construction d’une autre hégémonie. Cette autre hégémonie, libérée de ses pendants de coercition et de violence demeure, pour Gramsci, de l’ordre de l’ « hypothèse »3. Gramsci pense à la transition vers une autre hégémonie comme à « un laboratoire pédagogique » dans lequel les groupes sociaux subalternes engagés dans différents tactiques d’auto-libération de l’emprise des politiques hégémoniques sont appelés « à se défaire des habits de la subalternité et à découvrir des nouvelles formes de convivialité, de mutualité et d’auto-détermination collective » (Thomas, 2013, 33). Parce qu’il désigne aussi un horizon de transformation politique ouvert, le concept d’hégémonie partage un air de famille avec les traditions féministes, queer et décoloniales qui, se fondant sur la tactique des identités, conçoivent la stratégie comme un long processus d’alliances. Gloria Anzaldúa (2011), par exemple, pense à un moment tactique d’affirmation des différences au travers de la constitution d’identités propres pour rompre avec la culture dominante, mais elle pense aussi la lutte stratégique pour un « nouveau monde » comme un processus d’unification, de dépassement des différences, ce qu’elle appelle amour.

 

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Sommaire du numéro

Présentation

Mélanie Gourarier, Gianfranco Rebucini et Florian Vörös

Penser l’hégémonie 

 

Traduction

Raewyn Connell

Hégémonie, masculinité, colonialité

Demetrakis Z. Demetriou

La masculinité hégémonique : lecture critique d’un concept de Raewyn Connell 

 

Articles

Marie Walin

« Criar hombres y no fieras », civilité et construction d’une masculinité hégémonique (Espagne, 1787-1868) 

Félix Boggio Éwanjé-Épée

L’hégémonie au regard des politiques sexuelles et nationales du socialisme bolchévik dans la Russie révolutionnaire

Ingrid Voléry et Simona Tersigni

La masculinité hégémonique au crible de l’âge. Ce que les espaces d’animation fréquentés par les 9-13 ans nous disent des masculinités du capitalisme avancé

Delphine Moraldo

Les conquérants de l’inutile. Expression et diffusion d’un modèle de masculinité héroïque dans l’alpinisme français d’après-guerre

Valerio Coladonato

Genre et formes d’hégémonie dans les études sur les stars [Texte intégral]

Keivan Djavadzadeh

Trouble dans le gangsta-rap : quand des rappeuses s’approprient une esthétique masculine

Varia

Gabrielle Richard

Taire ou exposer la diversité sexuelle ? Impacts des normes de genre et de l’hétéronormativité sur les pratiques enseignantes

Fabienne Malbois et Léonore Cabin

Quand Bradley Manning devint Chelsea. De la NBC à Wikipédia, l’espace public comme scène d’une transition de genre

 

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références

références
1 Cette introduction, comme le numéro dans son ensemble, se focalise davantage sur le genre que sur la sexualité. Pour une tentative de théorie queer de l’hégémonie voir (Castro Varela et al. 2011)
2 Nous choisissons d’adopter un système de citation des Cahiers de prison de Gramsci selon l’usage plus répandu. Nous citons donc la version italienne de 1975, suivi par le numéro du cahier (C) et quand il est nécessaire du numéro de paragraphe (§) et de la page. La version française de Robert Paris publiée aux éditions Gallimard suit cette numérotation.
3 Nous faisons référence ici aux discussions contemporaines autour de l’ »hypothèse communiste » lancée par Alain Badiou (2009), mais qui a engagé des échanges serrés parmi les intellectuels de la gauche critique internationale, entre autres Toni Negri, Slavoj Zizek, Daniel Bensaïd.