Programme
1. Où va le capitalisme ? (14h30)
- Benjamin Bürbaumer : Chine/Etats-Unis : capitalisme, mondialisation, impérialisme
- Isabelle Garo : Le capitalisme ou la vie
- Jean-Jacques Cadet : Capitalisme, expropriations et dépossessions. Le cas d’Haïti.
- Marlène Benquet : Les politiques de la finance : vers un capitalisme autoritaire
2. Marx féministe ? (16h)
- Arya Meroni : Quel marxisme queer ?
- Aurore Koechlin : Ni sans le marxisme, ni sans le féminisme
- Hourya Bentouhami : Marx et le féminisme
- Sophie Noyé : Repenser l’exploitation avec et contre Marx
3. Marx écologiste ? (17h30)
- Alexis Cukier : Marx écosyndicaliste ?
- Céline Marty : Marx décroissant ?
- Frédéric Monferrand : La crise écologique du marxisme
- Vincent Rissier : Une écologie marxiste contre l’impérialisme
Intervenant·es
– Marlène Benquet est directrice de recherche au CNRS, directrice adjointe de l’IRISSO, professeure attachée à PSL.
– Hourya Bentouhami est philosophe et professeure de philosophie sociale et politique à l’Université Toulouse–Jean Jaurès.
– Benjamin Bürbaumer est maître de conférences en économie. Il est spécialiste de l’économie politique internationale. Il a récemment publié Chine/Etats-Unis – le capitalisme contre la mondialisation (La Découverte, 2024). Il est membre du comité de rédaction de Contretemps
– Jean-Jacques Cadet est enseignant-chercheur au département de philosophie de l’ENS en Haïti (Université d’État d’Haïti).
Il est Directeur de programme au Collège International de Philosophie (Paris). Actuellement, il est chercheur postdoctoral au Laboratoire de Changement Social et Politique (LCSP) de l’Université Paris-Cité.
– Alexis Cukier est est maître de conférences en philosophie à l’université de Poitiers, membre du comité de rédaction de Contretemps. Il est co-auteur, notamment, de Découvrir le marxisme écologique (Les éditions sociales, 2025) et Travail, climat: même combat! (Le Bord de l’eau, 2025). Il est membre du comité de rédaction de Contretemps.
– Isabelle Garo est enseignante et philosophe, auteure de Communisme et stratégie (Amsterdam, 2019) Elle est membre du comité de rédaction de Contretemps.
– Aurore Koechlin est membre du comité de rédaction de Contretemps, elle est maîtresse de conférences en sociologie à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne. Elle est l’autrice de La norme gynécologique. Ce que la médecine fait au corps des femmes (Amsterdam, 2022), et de La révolution féministe(Amsterdam, 2019).
– Céline Marty est docteure et agrégée en philosophie et autrice de L’Ecologie libertaire d’André Gorz (PUF, 2025) et Découvrir Gorz (ES, 2025) et de Travailler moins pour vivre mieux (Dunod, 2021).
– Arya Meroni est journaliste, membre de la rédaction de Problematik et militante aux Inverti.e.s.
– Frédéric Monferrand est maître de conférences en philosophie à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Il est l’auteur, notamment de La nature du capital. Politique et ontologie chez le jeune Marx (Amsterdam, 2024) et, avec Juliette Farjat, Dictionnaire Marx (Ellipses, 2020).
– Sophie Noyé est docteure en science politique. Elle est enseignante et chargée de recherche à l’EFPP (Ecole de Formation PsychoPédagogique). Elle est chercheuse affiliée au LIEPP (Laboratoire Interdisciplinaire d’Evaluation des Politiques Publiques) à Sciences Po. Ses recherches portent notamment sur l’opposition et l’articulation entre les pensées féministes matérialistes et queer.
– Vincent Rissier est ingénieur de formation, militant à Révolution Permanente, membre du comité de Rédaction de la revue Armes de la critique et auteur de Contre l’écologie de guerre à La Dispute.
Trois textes de Marx
1. Où va le capitalisme ?
Marx, Le Capital, Livre 3, ch. 15 « Développement des contradictions internes de la loi de la baisse tendancielle du taux de profit », Editions sociales, édition en 3 vol., 1977, trad. G. Badia et alii, p. 244.
La production capitaliste tend sans cesse à dépasser ces limites qui lui sont immanentes, mais elles n’y parvient qu’en employant des moyens qui, de nouveau et à une échelle plus imposante, dressent devant elle les mêmes barrières.
La véritable barrière de la production capitaliste, c’est le capital lui-même : le capital et sa mise en valeur par lui-même apparaissent comme point de départ et point final, moteur et fin de la production ; la production n’est qu’une production pour le capital et non l’inverse : les moyens de production ne sont pas de simples moyens de donner forme, en l’élargissant sans cesse, au processus de la vie au bénéfice de la société des producteurs. Les limites qui servent de cadre infranchissable à la conservation et la mise en valeur de la valeur-capital reposent sur l’expropriation et l’appauvrissement de la grande masse des producteurs ; elles entrent donc sans cesse en contradiction avec les méthodes de production que le capital doit employer nécessairement pour sa propre fin, et qui tendent à promouvoir un accroissement illimité de la production, un développement inconditionné des forces productives sociales du travail, à faire de la production une fin en soi. Le moyen – développement inconditionné de la productivité sociale – entre perpétuellement en conflit avec la fin limitée : mise en valeur du capital existant. Si donc le mode de production capitaliste est un moyen historique de développer la force productive matérielle et de créer le marché mondial correspondant, il représente en même temps une contradiction permanente entre cette tâche historique et les rapports de production sociaux qui lui correspondent.
2. Marx féministe ?
Marx, Le Capital, livre 1, ch. 13 « La machinerie et la grande industrie », Paris, Les éditions sociales, 2016, trad. J.-P. Lefebvre, pp. 384-386.
Dans la mesure où la machinerie rend superflue la force musculaire, elle devient un moyen d’employer des travailleurs sans grande force musculaire, ou dont le développement corporel n’est pas arrivé à maturité, mais qui ont les membres plus souples. Les premiers mots de l’emploi capitaliste de la machinerie furent donc pour le travail des femmes et des enfants. Ce puissant moyen de remplacement du travail et des travailleurs se transforma ainsi aussitôt en un moyen d’augmenter le nombre des salariés par l’embrigadement de tous les membres de la famille ouvrière sous la dépendance immédiate du capital sans distinction de sexe ni d’âge. Non seulement le travail forcé pour le capitaliste usurpa la place des jeux d’enfants, mais il prit aussi celle du travail fait librement dans des limites morales au sein du cercle familial pour la famille elle-même.
La valeur de la force de travail était déterminée par le temps de travail nécessaire non seulement à la conservation de l’ouvrier adulte individuel, mais aussi à la conservation de la famille ouvrière. En jetant les membres de la famille ouvrière sur le marché du travail, la machinerie répartit la valeur de la force de travail de l’homme sur toute sa famille. Elle dévalue par conséquent sa force de travail. L’achat d ‘une famille parcellisée, par exemple, en quatre forces de travail coûte peut-être plus qu’autre fois l’achat de la force de travail du chef de famille, mais, en contrepartie, quatre jours de travail prennent la place d ‘un seul et son prix tombe dans la proportion de l’excédent du surtravail des quatre par rapport au surtravail d’un seul. Il faut maintenant que quatre personnes fournissent non seulement du travail au capital, mais aussi du surtravail, pour qu’une famille vive. C’est ainsi que, d’emblée, la machinerie, en élargissant le matériau humain exploitable qui est le champ d ‘exploitation le plus caractéristique du capital, élève en même temps le degré d’exploitation.
Elle révolutionne aussi de fond en comble la médiation formelle du rapport capitaliste, le contrat entre le travailleur et le capitaliste. Sur la base de l’ échange marchand, la première condition préalable était que le capitaliste et le travailleur se fissent face l’un l’autre en tant que personnes libres, en tant que possesseurs de marchandises indépendants, l’un d’argent et de moyens de production, l’autre de force de travail. Mais à présent le capital achète des mineurs ou des demi-mineurs. Autrefois le travailleur vendait une force de travail, la sienne, dont, en tant que personne formellement libre, il disposait. Il vend maintenant femme et enfant. II devient marchand d’esclaves.
3. Marx écologiste ?
Marx, Le Capital, livre 1, ch. 13 « La machinerie et la grande industrie », Les éditions sociales, 2016, trad. J.-P. Lefebvre, pp. 484-485.
C’est dans la sphère de l’agriculture que la grande industrie a l’effet le plus révolutionnaire, dans la mesure où elle anéantit ce bastion de l’ancien ne société qu’est le « paysan » et lui substitue l’ouvrier salarié. Les besoins de bouleversement et les oppositions au sein de la société rurale sont ainsi alignés sur ceux de la ville. Le mode d’exploitation le plus routinier et le plus irrationnel est remplacé par l’application technologique consciente de la science. Le mode de production capitaliste consomme la rupture du lien de parenté qui unissait initialement l’agriculture et la manufacture au stade infantile et non développé de l’une et de l’autre. Mais cette rupture crée en même temps les présupposés matériels d’une nouvelle synthèse à un niveau supérieur, de l’association de l’agriculture et de l’industrie sur la base des configurations propres qu’elles se sont élaborées en opposition l’une à l’autre. Avec la prépondérance toujours croissante de la population urbaine qu’elle entasse dans de grands centres, la production capitaliste amasse d’un côté la force motrice historique de la société et perturbe d’un autre côté le métabolisme entre l’homme et la terre, c’est-à-dire le retour au sol des composantes de celui-ci usées par l’homme sous forme de nourriture et de vêtements, donc l’éternelle condition naturelle d’une fertilité durable du sol. Elle détruit par là même à la fois la santé physique des ouvriers des villes et la vie intellectuelle des ouvriers agricoles. Mais en détruisant les facteurs d’origine simplement naturelle de ce métabolisme, elle oblige en même temps à instituer systématiquement celui-ci en loi régulatrice de la production sociale, sous une forme adéquate au plein développement de l’homme.
Dans l’agriculture comme dans la manufacture la mutation capitaliste du procès de production apparaît en même temps comme le martyrologue des producteurs, le moyen de travail apparaît comme le moyen d’assujettir, d’exploiter et d’appauvrir le travailleur, la combinaison sociale du procès de travail comme répression organisée de sa vitalité, de sa liberté, et de son autonomie d’individu (…). Et tout progrès de l’agriculture capitaliste est non seulement un progrès dans l’art de piller le travailleur, mais aussi dans l’art de piller le sol ; tout progrès dans l’accroissement de sa fertilité pour un laps de temps donné est en même temps un progrès de la ruine des sources durables de cette fertilité.
