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Briser le bloc rural : neuf thèses sur la lutte contre l’extrême droite dans les ruralités hexagonales
9 juin 2026

Briser le bloc rural : neuf thèses sur la lutte contre l’extrême droite dans les ruralités hexagonales


La poussée électorale de l’extrême droite et la diffusion large de ses idées augure du pire en France. Heureusement, le mouvement social, qu’il s’organise hors ou à l’intérieur de partis politiques, résiste tant bien que mal et ravive les braises de l’antifascisme. Cependant, les zones rurales sont rarement mises en avant dans les discours de mobilisation contre l’extrême droite. Les auteurs soutiennent que cet angle mort de la lutte est à investir d’urgence.

Issus d’horizons disciplinaires (philosophie et agronomie) tout aussi différents que nos lieux de vie (ruraux et urbains), nous présentons ici des constats communs que nous souhaitions partager avec les familles politiques avec lesquelles nous avons des affinités (allant de l’autonomie libertaire à la gauche écologiste, en passant par le communisme révolutionnaire). Si nous mettons en avant La France Insoumise comme force centrale de la gauche institutionnelle, aucun de nous n’en est membre, même si nous pouvons en être plus ou moins proches.

Plus généralement, nous sommes convaincus que l’antifascisme impose de renforcer et d’élargir nos alliances à gauche, notamment entres les forces inscrites dans le jeu électoral et celles qui s’en démarquent.

1. Lutter contre la force de l’extrême droite dans les mondes ruraux et périurbains est l’une des tâches politiques les plus urgentes

Dans la tripartition des blocs qui s’est mise en place depuis la présidentielle de 2017, les votes des classes populaires se divisent pour l’essentiel entre le bloc d’extrême droite et le bloc de gauche (lui-même bien évidemment fragmenté). Or, plus la taille de l’agglomération baisse, plus le vote d’extrême droite progresse – la relation étant inverse pour la gauche. Cette dernière réunit un vote plus urbain tandis que l’extrême droite attire plus les voix des classes populaires des villages et des bourgs. Cela ne doit certes pas conduire à absolutiser la différence entre une France des métropoles et une France périphérique, comme le fait par exemple Christophe Guilluy[1].

Expliquer la force du RN dans les zones rurales et périurbaines par le simple fait que la France périphérique aurait été perdante de la mondialisation et aurait été abandonnée par l’État contrairement aux métropoles et aux banlieues crée une opposition caricaturale, que le RN peut en outre reprendre à son compte. Les travaux empiriques sur les ressorts du vote à l’extrême droite en milieu rural mettent du reste en évidence des logiques partiellement hétérogènes selon les territoires[2].

De plus, si des logiques racistes, latentes ou assumées, jouent en général un rôle central, elles ne sont assurément pas limitées aux classes populaires rurales : l’extrême droite a une base sociale interclassiste, et peut tout autant attirer les suffrages de la bourgeoisie urbaine (les votes Knafo à Paris, Allisio à Marseille et Ciotti à Nice, aux dernières municipales, le montrent). D’ailleurs, l’émergence de Reconquête, propre à conquérir un vote bourgeois et urbain, ainsi que le ralliement au RN de la droite de LR entraînée par Eric Ciotti, particulièrement dans le Sud-Est, semble répondre à la difficulté de parler d’une même voix à une base électorale très hétérogène.

Quoi qu’il en soit, reconnaître la force de l’extrême droite dans les classes populaires rurales et tâcher de lutter contre cette situation est indispensable, si l’on veut échapper au danger fasciste, si l’on aspire à unifier les classes populaires et si l’on cherche à mobiliser tous les groupes sociaux dominés et subalternes contre le système capitaliste.

2. La force de l’extrême droite en ruralité repose sur des logiques sociales profondes, formant un bloc rural

L’extrême droite parvient à obtenir des scores électoraux importants en ruralité même là où elle n’a pas d’implantation locale (ou du moins n’en avait pas jusqu’à récemment[3]). Cela montre qu’elle est favorisée par de nombreux facteurs et logiques sociales. Les ravages du capitalisme néolibéral (désindustrialisation, chômage, précarisation, érosion des organisations collectives, destruction des services publics, etc.) ont servi l’extrême droite de deux manières.

D’une part, elles ont produit une société où les membres des classes populaires sont perpétuellement mis en concurrence et où les solidarités collectives se réduisent à des cercles toujours plus restreints[4], ce que l’extrême droite peut retraduire politiquement avec l’idée de préférence nationale. D’autre part, l’exécution fidèle des politiques néolibérales par les différents partis de gouvernement ont servi le discours de l’extrême droite dans la mesure où elle est parvenue à se présenter comme antisystème, sans pour autant remettre en cause les fondamentaux du néolibéralisme.

S’ajoute à cela l’action idéologique des médias dominants et les discours des membres de ces partis de gouvernement qui sont de plus en plus compatibles, voire directement en accord, avec les discours d’extrême droite. Le vote de la loi immigration portée par le gouvernement en 2023, copie presque conforme d’un tract du RN, en est une illustration tragique.

Enfin, il existe de fortes affinités transclasses entre les classes populaires rurales et la petite bourgeoisie locale. Il y a une nette proximité dans les modes de vie, les sociabilités et les visions du monde entre les salariés de l’artisanat et des petites entreprises d’une part, les commerçants, les artisans et les petits patrons (même avec son propre patron, les liens de subordination étant plus incarnés personnellement dans les TPE-PME artisanales et agricoles). Des figures locales (cafetier, président du club de chasse, artisan à son compte qui a réussi, gros agriculteur, etc.), souvent issues de cette petite bourgeoisie, peuvent ainsi jouer le rôle de relais ou de leaders d’opinion qui vont influencer politiquement les classes populaires rurales et les tirer à droite, et souvent à l’extrême droite, laquelle peut devenir la norme localement. 

En raison donc de telles affinités transclasses et influences politiques diffuses, les classes populaires rurales sont liées à l’extrême droite par l’intermédiaire de la petite-bourgeoisie locale. C’est ce que nous appelons le « bloc rural », par analogie avec le « bloc agraire méridional » dont parlait Gramsci[5]. Ce dernier considérait en effet en effet que dans le Sud de l’Italie la masse des paysan·nes pauvres était liée socio-politiquement à la grande propriété foncière par l’intermédiaire de la petite bourgeoisie intellectuelle (prêtres, notaires, médecins, etc.). Cette dernière renforçait par son influence le conformisme social, tout cela maintenant la paysannerie dans la passivité politique et les séparant des autres subalternes comme les ouvrier·es du Nord.

3. La lutte contre l’extrême droite en ruralité demande une action politique de long terme : une guerre de position

En dépit de la force de l’extrême droite en ruralité, il serait désastreux de s’y résigner avec fatalisme : le « bloc rural » n’est en rien homogène et indestructible. Mais briser ce bloc demande de solidifier, voire de (re)construire, une présence militante locale à même de contrecarrer les différentes logiques sociales qui favorisent l’extrême droite.

Ce ne pourra être qu’une lutte longue, acharnée, difficile : ce que Gramsci appelle une « guerre de position ». Quelques années après sa mort, en 1945, ses ancien·nes camarades du Parti communiste italien avaient ainsi lancé le mot d’ordre, visant à lutter contre le poids politique du parti chrétien-démocrate s’appuyant sur l’influence sociale de l’Église : « une cellule du parti pour chaque clocher ».

Cette formule peut sembler aujourd’hui anachronique, voire utopique. Elle n’en indique pas moins la direction à emprunter : celle de la reconstruction d’une force émancipatrice implantée dans les masses, d’une manière moléculaire, aurait encore dit Gramsci[6]. Pour cela, il y a bien sûr du nouveau à créer, mais aussi, et peut-être surtout, de l’existant à mettre en relation et à articuler. Là où l’antifascisme urbain semble s’organiser et se coordonner à l’échelle nationale, les initiatives en milieu rural semblent en effet plus isolées, voire s’ignorer les unes les autres.

Pour briser le bloc rural et que les classes populaires rurales puissent s’engager massivement dans une dynamique émancipatrice, il serait profondément utile que leurs camarades urbain·es, doté·es de ressources propres à leur appartenance aux centres métropolitains, se positionnent en tant qu’allié·es. Cela signifie notamment soutenir les revendications propres des classes populaires rurales (telles qu’elles se sont exprimées notamment lors du mouvement des Gilets jaunes).

Cela impliquerait en outre d’aider à la visibilité et à la mise en avant de militant·es et collectifs militants locaux, ce que l’on pourrait appeler avec Gramsci des « intellectuel·les organiques » (dans le sens le plus large que l’on puisse donner à ce terme, tout·e militant·e pouvant être considéré·e comme un·e intellectuel·le).

Dire que la bataille politique en vue du renforcement des forces antifascistes en ruralité relève d’un processus lent ne doit pas faire oublier que certains moments sont plus décisifs que d’autres. Les élections municipales et leur campagne, marquée par un déferlement médiatique agressif des forces réactionnaires notamment à l’encontre de LFI, mais aussi de toutes les personnalités politiques encartées ou non qui ont su tenir les positions évidentes de la gauche (antifascisme, féminisme, anti-impérialisme, écologie, etc.), ont été de ces moments. La campagne et l’élection de 2027 en seront évidemment un autre, plus important encore.

4. La France insoumise peut être un acteur essentiel de la lutte contre le danger fasciste en ruralité

Dans la grande guerre de position antifasciste déjà en cours, LFI semble bel et bien représenter l’une des forces les plus à même d’offrir un relais institutionnel aux innombrables efforts quotidiens des personnes qui luttent sur le terrain[7].

Au sein des associations, des services publics, des collectifs citoyens ou révolutionnaires, chacun·e tente de protéger un peu d’humanité et d’égalité face à la violence institutionnelle et sociale à l’œuvre. Dans ce contexte, il serait aussi faux de penser qu’un mouvement comme LFI puisse exister sans cette énergie qui en est l’essence même, qu’à l’inverse d’affirmer que ce qui se passe à l’Assemblée nationale et dans les ministères n’impacte pas concrètement et durablement ces formes de luttes. En ce qui concerne les questions rurales, il suffit de penser à la loi dite Duplomb qui facilite l’industrialisation de l’agriculture et partiellement censurée par le Conseil constitutionnel sous la pression de la plus grande pétition jamais signée auprès de l’Assemblée nationale.

Bien qu’il ne traite pas spécifiquement des questions de ruralité en dehors de l’agriculture et de la forêt, le programme de l’Avenir en commun offre une perspective de débouché politique aux habitants des campagnes, par exemple sur la défense des services publics, qui restent une revendication centrale des classes populaires rurales. De plus, le livret « Ruralité »[8]de la campagne des présidentielle 2022 de LFI envisage bien une centralité des territoires ruraux dans la mise en œuvre de la planification écologique, ce qui est cohérent avec le projet communaliste prôné pour les élections municipales de 2026.

Ce sérieux programmatique s’accompagne cependant d’une stratégie de LFI visant – à raison – à mobiliser le « quatrième bloc », c’est-à-dire les secteurs de la population statistiquement les plus abstentionnistes (jeunesse, quartiers populaires, personnes racisées, etc.), mais en laissant de côté les classes populaires rurales.

5. LFI mène avec succès une politique en direction des classes populaires urbaines

Alors que la base sociale de LFI se trouvait initialement surtout dans les classes moyennes culturelles et les parties les plus organisées des classes populaires (mouvement syndical, secteur public, etc.), elle s’adresse dorénavant également aux habitant·es des quartiers populaires et aux classes populaires racisées.

Le tournant peut être daté de 2019 avec la participation à la manifestation contre l’islamophobie, et cette ligne politique s’est depuis traduite dans la lutte contre les violences policières, dans la dénonciation du génocide à Gaza ou encore dans la mise en avant de personnalités politiques racisées et issues des quartiers populaires, comme le sont plusieurs des nouveaux maires LFI (Bally Bagayoko, Ally Diouara, Idir Boumertit, etc.).

Cette politique est bien évidemment salutaire, au vu de l’abandon par le Parti socialiste de ces mêmes secteurs de la population, et de la difficulté des Écologistes à s’y adresser. Cette capacité de LFI à mobiliser des populations souvent à l’écart de la politique électorale est l’une des principales raisons pour lesquelles elle est aujourd’hui l’un des acteurs essentiels de la lutte contre le danger fasciste, dont ces populations seraient précisément les premières victimes.

Le problème est que cette stratégie tend à être présentée comme contradictoire avec une adresse en direction des classes populaires rurales. Or rien ne permet de dire que la volonté de mobiliser les quartiers populaires doive entrer en contradiction avec le fait d’observer, de comprendre et d’offrir un relais politique aux colères qui couvent en ruralité.

6. Faire des classes populaires rurales l’angle mort d’une politique émancipatrice serait désastreux

Au-delà des critiques plus ou moins ouvertement racistes de l’expression de Nouvelle France mise en avant par LFI, nous n’avons ni lu, ni entendu aucune déclaration mentionnant que des ruraux·les invisibilisé·es pourraient être inclus dans ce concept. D’ailleurs, l’un des arguments utilisés par Clémence Guetté, Hadrien Clouet et Jean-Luc Mélenchon pour défendre la pertinence de cette notion est que « plus d’un adulte français sur deux vit dans un département différent de celui où il est né. La France n’est plus la même et ne le sera jamais plus ![9] ». C’est juste, mais qu’est-ce que cela implique pour l’autre moitié – celle qui reste ?

La stratégie de LFI trouve un fondement sur la théorie mélenchoniste de « l’ère du peuple », postulant que la conflictualité politique se concentre au XXIe siècle dans la métropole autour de la question de l’accès aux réseaux[10]. C’est ce qui justifie que Jean-Luc Mélenchon ait récemment pu affirmer que « les ruraux sont des citadins en exil[11] ».

Ce faisant, il rapproche à juste titre les difficultés des quartiers populaires et celles des zones rurales (accès aux services publics, problèmes de transports, distance par rapport aux centres administratifs et culturels, etc.), qui sont effectivement à l’écart voire exclus d’une grande part des « réseaux » des métropoles. Mais cela revient également à négliger les spécificités du monde rural, que ce soit en termes d’attachement à un territoire, de type de sociabilité ou de représentation de soi.

On ne peut s’empêcher de penser que la formule de Mélenchon occulte le sentiment d’exil qui peut être ancré dans le cœur des enfants issus des ruralités, ayant dû quitter le village pour trouver du travail ou faire leurs études à la ville, se retrouver dans des cités U ou des banlieues désertes et aseptisées, affronter l’anonymat et la violence sociale du chaos urbain : pour beaucoup, la métropole est une dystopie, un arrachement nécessaire mais contraint.

Quant à « ceux qui restent » en ruralité, les travaux Benoît Coquard dans le Grand Est nous ont récemment rappelé qu’iels ne se considèrent assurément pas comme des citadin·es en exil mais que leurs subjectivités se construisent positivement, et pas seulement par opposition la ville ou à Paris – rien n’obligeant ces subjectivités à être ontologiquement de droite.

Ces constats ne sont pas anecdotiques : le programme de l’Avenir en commun prend au sérieux la question de « la règle verte[12] » et du rapport métabolique que les hommes entretiennent à leur environnement ; par conséquent LFI devrait également prendre en compte le potentiel politique progressiste que peut avoir la dimension affective de l’attachement à un territoire, voire d’un retour à la terre. 

Plus généralement, lors des élections municipales, nous avons peu entendu LFI, comme les autres forces de gauches inscrites dans le jeu électoral, parler de ruralité. Certes, les partis politique investissent surtout leurs forces dans la conquête des villes, surtout les grandes, et il existe peu de listes de partis dans les villages. 

On peut pourtant supposer que les territoires ruraux constituent, autant que les centres urbains populaires, des « réserves de voix » abstentionnistes dont la mobilisation dans les batailles à venir se révélera cruciale. En effet, la ruralité au sens strict (telle que la définit l’INSEE) représente 33 % des électeurs. Elle a connu une abstention de 43,9 % aux législative de 2024[13]. Si cela est inférieur de 5 % par rapport aux centres urbains, cela fait néanmoins un nombre significatif de votes mobilisables. La droite et l’extrême droite, elles, ne se gênent pas à parler de ruralité : il s’agit donc de ne pas laisser l’ennemi occuper le terrain sans lui contester. 

Dans tous les cas, la politique est largement plus que la prise de parts de marché électoral. LFI a d’ailleurs su rester à l’écoute durant le mouvement des Gilets jaunes, un mouvement qui a révélé le potentiel conflictuel et d’une certaine manière irrécupérable des ruralités (montrant et accentuant les « fissures » du bloc rural), qui faute d’être entendues sont en mesure de perturber le cours des choses politiques au cœur même de la métropole. Avec la politisation croissante du mouvement au fil du temps, nous avons d’ailleurs pu observer, d’une part, le développement de liens des Gilets jaunes avec le mouvement social (y compris les syndicats pourtant conspués lors des premiers actes) et, de l’autre, un ancrage de leurs revendications dans des thématiques clairement de gauche, notamment sur la question de la démocratie.

Il faut également remarquer le caractère singulier des territoires ruraux. Peut-être la théorie de « l’ère du peuple » a-t-elle le même défaut que la métropole elle-même : penser exister indépendamment de son arrière-pays, comme hors sol. Or la métropole, absurdité écologique s’il en est, ne survit que par le travail de la terre, des animaux mais aussi des hommes et femmes qui habitent à la campagne[14], y produisent de la nourriture, de l’énergie, et se retrouvent finalement à gérer les déchets de ces mêmes métropoles. C’est ce que montre le pouvoir de blocage physique des agriculteur·rices, au regard de l’infime minorité qu’iels représentent dans la population active, et ce qui rend en partie compte de leur poids symbolique[15].

Si l’on prétend à la constitution d’une force émancipatrice on peut se rappeler qu’aucune révolution n’a survécu face à une ruralité hostile (pensons à la Commune de Paris), qu’à l’inverse toute tentative de construire une politique révolutionnaire pérenne a historiquement demandé un fort ancrage dans les classes populaires rurales (Russie, Chine, Cuba, Chiapas, etc.)[16].

Aujourd’hui encore, les travailleur·ses de la terre occupent et décident de la gestion de 50 % du territoire hexagonal, iels doivent être des interlocuteur·rices privilégié·es en vue de la construction d’un mouvement émancipateur. Alors que la moitié des agriculteur·rices seront à la retraite en 2030, la construction d’un nouveau mode de production agricole ne devrait pas négliger la question des nouveaux·lles agriculteur·rices qui la construiront et des gens qui cohabiteront avec eux. Étant donné qu’aujourd’hui 60 % des candidats à l’agriculture ne sont pas issus du milieu agricole, l’installation agricole ne peut être une réussite sans une hospitalité professionnelle (non corporatiste) et territoriale.

Les acteur·rices œuvrant à favoriser le renouvellement des générations agricoles et le réempaysannement de la population déploient activement des dispositifs d’hospitalité territoriaux regroupant voisin·nes, pair·es agriculteur·rices et élu·es territoriaux·les[17]. Tout cela ouvre l’espace d’alliances symboliques importantes pour peu que les premiers·ères intéressés·ées soient laissés·ées libres de définir leur voie d’émancipation.

7. La forme organisationnelle actuelle de LFI est un obstacle à une politique antifasciste en ruralité

La verticalité de LFI, le poids décisif de l’avis personnel de son chef de file et le caractère « gazeux » de son mouvement qui a pu être revendiqué constituent des obstacles à une guerre de position en ruralité. Jean-Luc Mélenchon affirmait en 2017 que le mouvement LFI « n’est ni vertical ni horizontal, il est gazeux. C’est-à-dire que les points se connectent de façon transversale : on peut avoir un bout de sommet, un bout de base, un bout de base qui devient un sommet »[18]. Néanmoins, à l’inverse de la diffusion des gaz en chimie, le militantisme politique ne se diffuse pas automatiquement vers les espaces où il est le moins concentré.

Le manque d’implantation locale de LFI a certes été atténué dans la période récente, notamment par une structuration autour du groupe parlementaire. Le fait que de nombreux députés·ées se soient présentés·ées aux élections municipales, et que plusieurs aient été élus dans des villes importantes en atteste. Mais cela n’en reste pas moins une structuration verticale, et les efforts d’implantation ont été concentrés très majoritairement dans les quartiers populaires.

Bien sûr, LFI est un mouvement jeune, doit valoriser ses forces et la tâche de donner une représentation politique digne de ce nom aux quartiers populaires est une urgence. Pour autant, la faible structuration et présence dans les zones rurales ne semble pas être seulement une impossibilité pratique, s’expliquant par de faibles forces militantes et par le peu d’écho voire l’hostilité rencontrés par le discours de LFI, mais également une question de choix stratégiques et de priorité donnée aux zones urbaines.

C’est ce que suggère la comparaison avec une organisation encore plus jeune et avec beaucoup moins de ressources, les Soulèvements de la Terre, qui est pourtant parvenue à construire en trois ans des centaines de groupes locaux, aussi bien en ville qu’à la campagne. Ce choix n’a pas à être univoque et définitif et LFI a la possibilité d’élargir sa focale d’implantation territoriale.

Que ce soit pour préparer la victoire comme pour anticiper la défaite contre le danger fasciste, on ne saurait laisser nos territoires ruraux aux mains des réactionnaires. La stratégie verticale et gazeuse s’est certes avérée payante aux dernières élections nationales. Mais il s’agissait de temps politiques courts. Si la lutte antifasciste relève bien de la guerre de position, a fortiori dans les zones rurales, elle ne peut être menée que par des organisations présentes localement, avec un maillage territorial fin. Le mouvement gazeux doit laisser place à un processus d’organisation moléculaire.

8. Il existe déjà de nombreux points d’appuis à partir desquels lutter contre le danger fasciste en ruralité

Il est impératif de se projeter dans l’après 2027, et de penser une stratégie pour lutter contre l’extrême droite en ruralité, y construire des bases qui puissent résister à la vague réactionnaire ou œuvrer à la réalisation d’un programme progressiste, et dans tous les cas bâtir peu à peu de nouvelles forces hégémoniques. Construire une telle force ne se fera pas ex nihilo. Une multitude de réseaux alternatifs et militants existent déjà dans les mondes ruraux. Il ne faut pas oublier que l’acmé conflictuelle de ces dernières années entre le pouvoir (et ses séides factieux de la police et de la gendarmerie nationale) et l’extrême-gauche a littéralement eu lieu en rase campagne, au milieu des champs, autour d’un trou – à Sainte-Soline.

Il existe un peuple prêt à se battre pour la survie et l’émancipation des territoires ruraux. La force politique puissante et enthousiasmante des Soulèvements de la terre montre que les campagnes ne sont pas vides de désirs révolutionnaires. Une composition entre de tels collectifs et militant·es d’extrême-gauche révolutionnaire, et des forces de gauche radicale électorale (en premier lieu LFI donc) pourrait renforcer les premières comme les secondes, et surtout faire avancer la lutte antifasciste en ruralité, d’autant que certain·es militant·es appartiennent déjà à ces deux sphères. 

Aussi habilement que sincèrement, LFI et son chef ont su accueillir les revendications des secteurs les plus combatifs de la jeunesse ; ils ont infléchi leur ligne programmatique et communicationnelle sur le sujet de l’antiracisme et radicalisé leur critique du patriarcat, signes que ce mouvement a bien une capacité dialectique d’avancer avec son autre – le mouvement social. Il y a fort à parier que tout le monde gagnerait à une telle inflexion vis-à-vis de la question rurale et de ses luttes.

Plus généralement, des organisations du mouvement ouvrier historique conservent dans une certaine mesure une implantation en ruralité. Pensons à certaines sections du PCF, qui parvient ainsi à conserver la direction d’un nombre honorable de petites villes et villages[19]. Pensons également, et peut-être surtout, au pôle combatif du syndicalisme français. Bien souvent, les réseaux syndicaux, notamment de la CGT, sont les derniers à être encore présents pour défendre les valeurs progressistes contre les idées d’extrême droite[20].

C’est le cas dans les lieux de travail bien sûr, mais aussi sur les territoires ruraux et semi-ruraux dans leur ensemble, que ce soit via les unions locales ou via les relations personnelles entre travailleur·ses syndiqué·es et d’autres membres des classes populaires rurales. C’est ce que Julian Mischi a montré dans son étude des syndicalistes ouvriers d’un atelier de maintenance de la SNCF dans un bourg de l’Est de la France, dont la présence et le discours s’opposaient au quotidien à l’extrême droite[21].

Dire cela ne signifie absolument pas que, pour lutter contre l’extrême droite, il faille se cantonner à des revendications syndicales ou aux questions du travail, de l’emploi ou du salaire comme on peut l’entendre parfois. Mais cela signifie que les militant·es syndicaux·ales devront nécessairement jouer un rôle central dans la guerre de position antifasciste – et le font déjà.

Par ailleurs, le syndicalisme agricole de gauche (la Confédération paysanne, et dans certains départements le Modef) continue de faire vivre les idées de gauche dans les campagnes et un mouvement de rapprochement entre la Confédération paysanne et l’association intersyndicale (au sens de syndicats de salariés) VISA est à l’œuvre. D’ailleurs, sociologiquement, environ un cinquième des agriculteur·rices est de gauche[22]. Du reste, de nouvelles branches de syndicats de salariés·ées dans l’agriculture se créent ces dernières années (Syndicat des gardiens de troupeaux à la CGT, et Sud-Pâtre et Sud-Agri dans certains départements)[23].

Par ailleurs, de nombreuses associations contribuent localement, dans le même temps, au maintien des solidarités collectives et à la résistance contre l’extrême droite. C’est le cas par excellence des antennes locales du Planning familial qui défendent les droits des femmes et qui sont autant de digues contre la marée brune[24].

Enfin, outre les organisations politiques, syndicales ou associatives formellement constituées et existant à l’échelle nationale, de multiples initiatives locales constituent des points d’appui pour lutter contre l’extrême droite en ruralité. Il peut s’agir de collectifs explicitement antifascistes[25] mais aussi de collectifs citoyens qui ont notamment pu monter des listes aux dernières municipales et parfois l’emporter[26]. L’association Terres de luttes mène actuellement des actions visant à renforcer et mettre en lien les initiatives locales contre l’extrême droite[27]. Ce travail est complété par une enquête menée auprès de ce que le collectif nomme « territoires en résistance » et qui devrait permettre d’avoir une idée encore plus précise des dynamiques à l’œuvre sur le terrain.

Bref, les forces existent, mais il est impératif et urgent de les faire entrer dans une dynamique unitaire et combative contre le danger fasciste, reliant enjeux locaux et sectoriels avec les enjeux nationaux.

9. Il est nécessaire d’établir une dialectique entre les luttes locales en ruralité et la lutte nationale unitaire contre le danger fasciste

La guerre de position antifasciste en ruralité demande un front unique de toutes les forces progressistes au sens large : partis politiques, organisations syndicales, associations, collectifs, militant·es autonomes, etc. La force du danger fasciste et la faiblesse ou du moins la dispersion de la gauche (en ce sens large) rendent nécessaire une telle unité. L’esquisse en a été donnée durant quelques semaines lors de la campagne du NFP aux législatives 2024.

La prise en compte de la spécificité et de l’urgence de la lutte antifasciste dans les territoires ruraux pourrait donner l’amorce d’une reconstitution d’une unité de la gauche à partir de la lutte contre l’extrême droite. Ce nouveau front populaire en ruralité permettrait d’approfondir en un sens émancipateur les « fissures » qui apparaissent dans le bloc rural.

Ces trois dernières années, des mobilisations des agriculteur·rices, quelles que soient leurs limites et ambivalences, constituent une telle fissure. De telles éruptions sur le champ politico-médiatique ne sont jamais comme des éclairs dans un ciel sans nuages. Ces moments de haute conflictualité ont émergé d’années de colère paysanne accumulée et parfois organisée en un sens émancipateur (la Confédération paysanne), ainsi que de l’enracinement des projets alternatifs ruraux.

Rappelons-nous d’ailleurs que la dernière grande victoire en date de la gauche française, la plus symbolique et la plus réjouissante, est celle de l’abandon du projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, une lutte de plus de vingt ans qui a lentement construit une force composite, offensive, multigénérationnelle. De même, une multiplicité de luttes locales contre des projets imposés ont émergé ces dernières années. Ces luttes sont autant d’expériences de vie et de politisation pour celles et ceux qui y prennent part ; loin des partis politiques, elles sont un laboratoire de formation politique pour de nombreux citoyen-ne-s.

Il s’agit donc à la fois de rendre visible et de reconnaître l’importance de telles luttes locales, mais aussi d’œuvrer à les unifier et de prendre conscience qu’elles n’ont pu se dérouler, et parfois l’emporter, que grâce à ce qui reste de démocratie libérale et d’État de droit dans la France d’aujourd’hui (il suffit de penser à la victoire des Soulèvements de la terre devant le Conseil d’État concernant leur dissolution). Ne serait-ce que pour sauvegarder ce fragile cadre libéral du danger fasciste, les militant·es et collectifs prenant part à ces luttes locales ont un intérêt quasi-existentiel à la victoire électorale à un niveau national ou du moins – mais cela revient à terme au même – à la défaite du fascisme. Nos organisations n’existeraient pas, ou en tout cas pas dans leurs formes visibles et accessibles, en régime fasciste. 

En ruralité comme ailleurs, mouvement social et organisation politique doivent, sans se confondre, se soutenir et se renforcer réciproquement. Il s’agit de déployer cette dialectique dans toute sa puissance pour nous préparer à traverser la tempête à venir.

Notes

[1] Christophe Guilluy, La France périphérique : Comment on a sacrifié les classes populaires, Paris, Flammarion, 2014.

[2] Il suffit de comparer les recherches, pour ne citer que les auteurs les plus diffusés, de Benoît Coquard dans la région désindustrialisée qu’est le Grand Est (Ceux qui restent. Faire sa vie dans les campagnes en déclin, Paris, La Découverte, 2019) et de Félicien Faury dans la région plus attractive qu’est le Sud-Est (région PACA en l’occurrence).

[3] Le nombre important de députés (et donc de collaborateurs parlementaires) obtenus par le RN à partir de 2022, lui a en effet permis de renforcer, en quelque sorte par en haut, son implantation locale.

[4] Selon la logique du « déjà nous » pointée par Benoît Coquard (« “Déjà nous”. Le sens politique des classes populaires rurales » , Contretemps, janvier 2020).

[5] Yohann Douet, « Lutte hégémonique et classes populaires rurales. Le combat antifasciste à la lumière de Gramsci », Contretemps, octobre 2024.

[6] Ce terme est chez lui synonyme de diffus ou capillaire, et qualifie notamment la politique qui se fait au niveau le plus fin, local et particulier.

[7] Il ne s’agit pas de nier ici le travail patient et important que peuvent réaliser localement des personnalités encartées à gauche ailleurs qu’à LFI. Mais il nous semble que LFI incarne le plus cela dans l’imaginaire collectif à l’échelle nationale.

[8] Ruralité : garantir l’égalité républicaine – Le programme.

[9] Introduction : Vers une nouvelle France – Le programme.

[10] Jean-Luc Mélenchon, L’Ère du peuple, Paris, Fayard, 2014 ; Faîtes mieux ! Vers la révolution citoyenne, Paris, Robert Laffont, 2023. 

[11] L’heure du peuple a-t-elle sonné ? — Émission 100% ILB (50 min 45 secondes).

[12] Il s’agit de l’« obligation, à l’échelle de la France, de ne pas prélever sur la nature plus de ressources renouvelables que ce qu’elle peut reconstituer, ni de produire plus de pollutions et de déchets que ce qu’elle peut supporter » (La planification écologique : La règle verte pour rompre avec le productivisme – Le programme). 

[13] Tristan Guerra et al., Paroles de campagne, juin 2025 (paroles-de-campagne-juin-2025_web.pdf).

[14] Même si dans un monde globalisé, cette campagne est aussi en dehors de l’hexagone et souvent dans les limites géographiques de l’ancien Empire colonial français.

[15] Les ruraux·les évaluent elleux-même à 35% la proportion d’agriculteur·rices au sein de la population rurale, alors qu’iels ne représentent que 5,7% des actif·ves, et 2% de la population totale. Tristan Guerra et al., Paroles de campagne, op. cit.

[16] Quelles que soient les immenses différences entre ces processus révolutionnaires, et indépendamment du fait qu’ils aient réellement bénéficié aux ruraux·les à terme.

[17] Par exemple les Coopératives d’installation en agriculture paysanne ou encore Paysans de nature.

[18] On trouve cette citation ici.

[19] Le PCF dirige après les élections de 2026 plus de 400 communes de différentes tailles.

[20] Julian Mischi, « Comment l’extrême droite française prospère au détriment de la gauche »Revue l’Anticapitaliste, n° 158, juillet 2024. 

[21] Julian Mischi, Le bourg et l’atelier : sociologie du combat syndical, Marseille, Agone, 2016.

[22] La Confédération Paysanne et le Modef ont réuni environ 22 % des votes exprimés aux élections professionnelles de 2025 ; et les chercheurs François Purseigle et Henri Bono comptabilisent 17,8 % d’écologistes socio-altermondialistes parmi les agriculteur·rices dans une large enquête de 2024.

[23] Notons que ces derniers peuvent observer avec méfiance le rapprochement des centrales CGT et Solidaires avec la Confédération paysanne, à laquelle adhère certain·es de leurs patron·nes : voir Syndicats de Gardiens de Troupeaux CGT, « Pour défendre ses droits, sortir le prolétariat agricole de l’invisibilité » , Contretemps, mars 2026.

[24] Shawna Gazzolo, « Le Planning familial : l’un des derniers remparts à l’extrême droite en ruralité ? », Contretemps, janvier 2026.

[25] Citons parmi d’autres les collectifs « No pasaran Lormes », dans la Nièvre, « La Sout’ & Cie », basé à La Souterraine, « Pour un Diois ouvert et solidaire » dans la Drôme ou encore le « Collectif antifasciste du bassin minier » créé par des habitants d’Isbergues dans le Pas-de-Calais, ainsi que les activités contre l’extrême droite des militant-e-s de Commercy, également mobilisés contre le nucléaire (Bure) et en soutien aux Gilets jaunes (la ville ayant été le lieu de leur première « assemblée des assemblées »). Ces cinq cas sont décrits par Vanina Delmas, « Dans les campagnes, face à l’extrême droite, mener des luttes fertiles »Politis, 28 avril 2025.

[26] Julian Mischi, « Des contre-pouvoirs progressistes de la société civile peuvent émerger dans des territoires populaires », même à fort vote RN », Le Monde, 25 mars 2026.

[27] Kit de résistance.

9 juin 2026

Briser le bloc rural : neuf thèses sur la lutte contre l’extrême droite dans les ruralités hexagonales

La poussée électorale de l’extrême droite et la diffusion large de ses idées augure du pire en France. Heureusement, le mouvement social, qu’il s’organise hors ou à l’intérieur de partis politiques, résiste tant bien que mal et ravive les braises de l’antifascisme. Cependant, les zones rurales sont rarement mises en avant dans les discours de mobilisation contre l’extrême droite. Les auteurs soutiennent que cet angle mort de la lutte est à investir d’urgence.

Issus d’horizons disciplinaires (philosophie et agronomie) tout aussi différents que nos lieux de vie (ruraux et urbains), nous présentons ici des constats communs que nous souhaitions partager avec les familles politiques avec lesquelles nous avons des affinités (allant de l’autonomie libertaire à la gauche écologiste, en passant par le communisme révolutionnaire). Si nous mettons en avant La France Insoumise comme force centrale de la gauche institutionnelle, aucun de nous n’en est membre, même si nous pouvons en être plus ou moins proches.

Plus généralement, nous sommes convaincus que l’antifascisme impose de renforcer et d’élargir nos alliances à gauche, notamment entres les forces inscrites dans le jeu électoral et celles qui s’en démarquent.

1. Lutter contre la force de l’extrême droite dans les mondes ruraux et périurbains est l’une des tâches politiques les plus urgentes

Dans la tripartition des blocs qui s’est mise en place depuis la présidentielle de 2017, les votes des classes populaires se divisent pour l’essentiel entre le bloc d’extrême droite et le bloc de gauche (lui-même bien évidemment fragmenté). Or, plus la taille de l’agglomération baisse, plus le vote d’extrême droite progresse – la relation étant inverse pour la gauche. Cette dernière réunit un vote plus urbain tandis que l’extrême droite attire plus les voix des classes populaires des villages et des bourgs. Cela ne doit certes pas conduire à absolutiser la différence entre une France des métropoles et une France périphérique, comme le fait par exemple Christophe Guilluy[1].

Expliquer la force du RN dans les zones rurales et périurbaines par le simple fait que la France périphérique aurait été perdante de la mondialisation et aurait été abandonnée par l’État contrairement aux métropoles et aux banlieues crée une opposition caricaturale, que le RN peut en outre reprendre à son compte. Les travaux empiriques sur les ressorts du vote à l’extrême droite en milieu rural mettent du reste en évidence des logiques partiellement hétérogènes selon les territoires[2].

De plus, si des logiques racistes, latentes ou assumées, jouent en général un rôle central, elles ne sont assurément pas limitées aux classes populaires rurales : l’extrême droite a une base sociale interclassiste, et peut tout autant attirer les suffrages de la bourgeoisie urbaine (les votes Knafo à Paris, Allisio à Marseille et Ciotti à Nice, aux dernières municipales, le montrent). D’ailleurs, l’émergence de Reconquête, propre à conquérir un vote bourgeois et urbain, ainsi que le ralliement au RN de la droite de LR entraînée par Eric Ciotti, particulièrement dans le Sud-Est, semble répondre à la difficulté de parler d’une même voix à une base électorale très hétérogène.

Quoi qu’il en soit, reconnaître la force de l’extrême droite dans les classes populaires rurales et tâcher de lutter contre cette situation est indispensable, si l’on veut échapper au danger fasciste, si l’on aspire à unifier les classes populaires et si l’on cherche à mobiliser tous les groupes sociaux dominés et subalternes contre le système capitaliste.

2. La force de l’extrême droite en ruralité repose sur des logiques sociales profondes, formant un bloc rural

L’extrême droite parvient à obtenir des scores électoraux importants en ruralité même là où elle n’a pas d’implantation locale (ou du moins n’en avait pas jusqu’à récemment[3]). Cela montre qu’elle est favorisée par de nombreux facteurs et logiques sociales. Les ravages du capitalisme néolibéral (désindustrialisation, chômage, précarisation, érosion des organisations collectives, destruction des services publics, etc.) ont servi l’extrême droite de deux manières.

D’une part, elles ont produit une société où les membres des classes populaires sont perpétuellement mis en concurrence et où les solidarités collectives se réduisent à des cercles toujours plus restreints[4], ce que l’extrême droite peut retraduire politiquement avec l’idée de préférence nationale. D’autre part, l’exécution fidèle des politiques néolibérales par les différents partis de gouvernement ont servi le discours de l’extrême droite dans la mesure où elle est parvenue à se présenter comme antisystème, sans pour autant remettre en cause les fondamentaux du néolibéralisme.

S’ajoute à cela l’action idéologique des médias dominants et les discours des membres de ces partis de gouvernement qui sont de plus en plus compatibles, voire directement en accord, avec les discours d’extrême droite. Le vote de la loi immigration portée par le gouvernement en 2023, copie presque conforme d’un tract du RN, en est une illustration tragique.

Enfin, il existe de fortes affinités transclasses entre les classes populaires rurales et la petite bourgeoisie locale. Il y a une nette proximité dans les modes de vie, les sociabilités et les visions du monde entre les salariés de l’artisanat et des petites entreprises d’une part, les commerçants, les artisans et les petits patrons (même avec son propre patron, les liens de subordination étant plus incarnés personnellement dans les TPE-PME artisanales et agricoles). Des figures locales (cafetier, président du club de chasse, artisan à son compte qui a réussi, gros agriculteur, etc.), souvent issues de cette petite bourgeoisie, peuvent ainsi jouer le rôle de relais ou de leaders d’opinion qui vont influencer politiquement les classes populaires rurales et les tirer à droite, et souvent à l’extrême droite, laquelle peut devenir la norme localement. 

En raison donc de telles affinités transclasses et influences politiques diffuses, les classes populaires rurales sont liées à l’extrême droite par l’intermédiaire de la petite-bourgeoisie locale. C’est ce que nous appelons le « bloc rural », par analogie avec le « bloc agraire méridional » dont parlait Gramsci[5]. Ce dernier considérait en effet en effet que dans le Sud de l’Italie la masse des paysan·nes pauvres était liée socio-politiquement à la grande propriété foncière par l’intermédiaire de la petite bourgeoisie intellectuelle (prêtres, notaires, médecins, etc.). Cette dernière renforçait par son influence le conformisme social, tout cela maintenant la paysannerie dans la passivité politique et les séparant des autres subalternes comme les ouvrier·es du Nord.

3. La lutte contre l’extrême droite en ruralité demande une action politique de long terme : une guerre de position

En dépit de la force de l’extrême droite en ruralité, il serait désastreux de s’y résigner avec fatalisme : le « bloc rural » n’est en rien homogène et indestructible. Mais briser ce bloc demande de solidifier, voire de (re)construire, une présence militante locale à même de contrecarrer les différentes logiques sociales qui favorisent l’extrême droite.

Ce ne pourra être qu’une lutte longue, acharnée, difficile : ce que Gramsci appelle une « guerre de position ». Quelques années après sa mort, en 1945, ses ancien·nes camarades du Parti communiste italien avaient ainsi lancé le mot d’ordre, visant à lutter contre le poids politique du parti chrétien-démocrate s’appuyant sur l’influence sociale de l’Église : « une cellule du parti pour chaque clocher ».

Cette formule peut sembler aujourd’hui anachronique, voire utopique. Elle n’en indique pas moins la direction à emprunter : celle de la reconstruction d’une force émancipatrice implantée dans les masses, d’une manière moléculaire, aurait encore dit Gramsci[6]. Pour cela, il y a bien sûr du nouveau à créer, mais aussi, et peut-être surtout, de l’existant à mettre en relation et à articuler. Là où l’antifascisme urbain semble s’organiser et se coordonner à l’échelle nationale, les initiatives en milieu rural semblent en effet plus isolées, voire s’ignorer les unes les autres.

Pour briser le bloc rural et que les classes populaires rurales puissent s’engager massivement dans une dynamique émancipatrice, il serait profondément utile que leurs camarades urbain·es, doté·es de ressources propres à leur appartenance aux centres métropolitains, se positionnent en tant qu’allié·es. Cela signifie notamment soutenir les revendications propres des classes populaires rurales (telles qu’elles se sont exprimées notamment lors du mouvement des Gilets jaunes).

Cela impliquerait en outre d’aider à la visibilité et à la mise en avant de militant·es et collectifs militants locaux, ce que l’on pourrait appeler avec Gramsci des « intellectuel·les organiques » (dans le sens le plus large que l’on puisse donner à ce terme, tout·e militant·e pouvant être considéré·e comme un·e intellectuel·le).

Dire que la bataille politique en vue du renforcement des forces antifascistes en ruralité relève d’un processus lent ne doit pas faire oublier que certains moments sont plus décisifs que d’autres. Les élections municipales et leur campagne, marquée par un déferlement médiatique agressif des forces réactionnaires notamment à l’encontre de LFI, mais aussi de toutes les personnalités politiques encartées ou non qui ont su tenir les positions évidentes de la gauche (antifascisme, féminisme, anti-impérialisme, écologie, etc.), ont été de ces moments. La campagne et l’élection de 2027 en seront évidemment un autre, plus important encore.

4. La France insoumise peut être un acteur essentiel de la lutte contre le danger fasciste en ruralité

Dans la grande guerre de position antifasciste déjà en cours, LFI semble bel et bien représenter l’une des forces les plus à même d’offrir un relais institutionnel aux innombrables efforts quotidiens des personnes qui luttent sur le terrain[7].

Au sein des associations, des services publics, des collectifs citoyens ou révolutionnaires, chacun·e tente de protéger un peu d’humanité et d’égalité face à la violence institutionnelle et sociale à l’œuvre. Dans ce contexte, il serait aussi faux de penser qu’un mouvement comme LFI puisse exister sans cette énergie qui en est l’essence même, qu’à l’inverse d’affirmer que ce qui se passe à l’Assemblée nationale et dans les ministères n’impacte pas concrètement et durablement ces formes de luttes. En ce qui concerne les questions rurales, il suffit de penser à la loi dite Duplomb qui facilite l’industrialisation de l’agriculture et partiellement censurée par le Conseil constitutionnel sous la pression de la plus grande pétition jamais signée auprès de l’Assemblée nationale.

Bien qu’il ne traite pas spécifiquement des questions de ruralité en dehors de l’agriculture et de la forêt, le programme de l’Avenir en commun offre une perspective de débouché politique aux habitants des campagnes, par exemple sur la défense des services publics, qui restent une revendication centrale des classes populaires rurales. De plus, le livret « Ruralité »[8]de la campagne des présidentielle 2022 de LFI envisage bien une centralité des territoires ruraux dans la mise en œuvre de la planification écologique, ce qui est cohérent avec le projet communaliste prôné pour les élections municipales de 2026.

Ce sérieux programmatique s’accompagne cependant d’une stratégie de LFI visant – à raison – à mobiliser le « quatrième bloc », c’est-à-dire les secteurs de la population statistiquement les plus abstentionnistes (jeunesse, quartiers populaires, personnes racisées, etc.), mais en laissant de côté les classes populaires rurales.

5. LFI mène avec succès une politique en direction des classes populaires urbaines

Alors que la base sociale de LFI se trouvait initialement surtout dans les classes moyennes culturelles et les parties les plus organisées des classes populaires (mouvement syndical, secteur public, etc.), elle s’adresse dorénavant également aux habitant·es des quartiers populaires et aux classes populaires racisées.

Le tournant peut être daté de 2019 avec la participation à la manifestation contre l’islamophobie, et cette ligne politique s’est depuis traduite dans la lutte contre les violences policières, dans la dénonciation du génocide à Gaza ou encore dans la mise en avant de personnalités politiques racisées et issues des quartiers populaires, comme le sont plusieurs des nouveaux maires LFI (Bally Bagayoko, Ally Diouara, Idir Boumertit, etc.).

Cette politique est bien évidemment salutaire, au vu de l’abandon par le Parti socialiste de ces mêmes secteurs de la population, et de la difficulté des Écologistes à s’y adresser. Cette capacité de LFI à mobiliser des populations souvent à l’écart de la politique électorale est l’une des principales raisons pour lesquelles elle est aujourd’hui l’un des acteurs essentiels de la lutte contre le danger fasciste, dont ces populations seraient précisément les premières victimes.

Le problème est que cette stratégie tend à être présentée comme contradictoire avec une adresse en direction des classes populaires rurales. Or rien ne permet de dire que la volonté de mobiliser les quartiers populaires doive entrer en contradiction avec le fait d’observer, de comprendre et d’offrir un relais politique aux colères qui couvent en ruralité.

6. Faire des classes populaires rurales l’angle mort d’une politique émancipatrice serait désastreux

Au-delà des critiques plus ou moins ouvertement racistes de l’expression de Nouvelle France mise en avant par LFI, nous n’avons ni lu, ni entendu aucune déclaration mentionnant que des ruraux·les invisibilisé·es pourraient être inclus dans ce concept. D’ailleurs, l’un des arguments utilisés par Clémence Guetté, Hadrien Clouet et Jean-Luc Mélenchon pour défendre la pertinence de cette notion est que « plus d’un adulte français sur deux vit dans un département différent de celui où il est né. La France n’est plus la même et ne le sera jamais plus ![9] ». C’est juste, mais qu’est-ce que cela implique pour l’autre moitié – celle qui reste ?

La stratégie de LFI trouve un fondement sur la théorie mélenchoniste de « l’ère du peuple », postulant que la conflictualité politique se concentre au XXIe siècle dans la métropole autour de la question de l’accès aux réseaux[10]. C’est ce qui justifie que Jean-Luc Mélenchon ait récemment pu affirmer que « les ruraux sont des citadins en exil[11] ».

Ce faisant, il rapproche à juste titre les difficultés des quartiers populaires et celles des zones rurales (accès aux services publics, problèmes de transports, distance par rapport aux centres administratifs et culturels, etc.), qui sont effectivement à l’écart voire exclus d’une grande part des « réseaux » des métropoles. Mais cela revient également à négliger les spécificités du monde rural, que ce soit en termes d’attachement à un territoire, de type de sociabilité ou de représentation de soi.

On ne peut s’empêcher de penser que la formule de Mélenchon occulte le sentiment d’exil qui peut être ancré dans le cœur des enfants issus des ruralités, ayant dû quitter le village pour trouver du travail ou faire leurs études à la ville, se retrouver dans des cités U ou des banlieues désertes et aseptisées, affronter l’anonymat et la violence sociale du chaos urbain : pour beaucoup, la métropole est une dystopie, un arrachement nécessaire mais contraint.

Quant à « ceux qui restent » en ruralité, les travaux Benoît Coquard dans le Grand Est nous ont récemment rappelé qu’iels ne se considèrent assurément pas comme des citadin·es en exil mais que leurs subjectivités se construisent positivement, et pas seulement par opposition la ville ou à Paris – rien n’obligeant ces subjectivités à être ontologiquement de droite.

Ces constats ne sont pas anecdotiques : le programme de l’Avenir en commun prend au sérieux la question de « la règle verte[12] » et du rapport métabolique que les hommes entretiennent à leur environnement ; par conséquent LFI devrait également prendre en compte le potentiel politique progressiste que peut avoir la dimension affective de l’attachement à un territoire, voire d’un retour à la terre. 

Plus généralement, lors des élections municipales, nous avons peu entendu LFI, comme les autres forces de gauches inscrites dans le jeu électoral, parler de ruralité. Certes, les partis politique investissent surtout leurs forces dans la conquête des villes, surtout les grandes, et il existe peu de listes de partis dans les villages. 

On peut pourtant supposer que les territoires ruraux constituent, autant que les centres urbains populaires, des « réserves de voix » abstentionnistes dont la mobilisation dans les batailles à venir se révélera cruciale. En effet, la ruralité au sens strict (telle que la définit l’INSEE) représente 33 % des électeurs. Elle a connu une abstention de 43,9 % aux législative de 2024[13]. Si cela est inférieur de 5 % par rapport aux centres urbains, cela fait néanmoins un nombre significatif de votes mobilisables. La droite et l’extrême droite, elles, ne se gênent pas à parler de ruralité : il s’agit donc de ne pas laisser l’ennemi occuper le terrain sans lui contester. 

Dans tous les cas, la politique est largement plus que la prise de parts de marché électoral. LFI a d’ailleurs su rester à l’écoute durant le mouvement des Gilets jaunes, un mouvement qui a révélé le potentiel conflictuel et d’une certaine manière irrécupérable des ruralités (montrant et accentuant les « fissures » du bloc rural), qui faute d’être entendues sont en mesure de perturber le cours des choses politiques au cœur même de la métropole. Avec la politisation croissante du mouvement au fil du temps, nous avons d’ailleurs pu observer, d’une part, le développement de liens des Gilets jaunes avec le mouvement social (y compris les syndicats pourtant conspués lors des premiers actes) et, de l’autre, un ancrage de leurs revendications dans des thématiques clairement de gauche, notamment sur la question de la démocratie.

Il faut également remarquer le caractère singulier des territoires ruraux. Peut-être la théorie de « l’ère du peuple » a-t-elle le même défaut que la métropole elle-même : penser exister indépendamment de son arrière-pays, comme hors sol. Or la métropole, absurdité écologique s’il en est, ne survit que par le travail de la terre, des animaux mais aussi des hommes et femmes qui habitent à la campagne[14], y produisent de la nourriture, de l’énergie, et se retrouvent finalement à gérer les déchets de ces mêmes métropoles. C’est ce que montre le pouvoir de blocage physique des agriculteur·rices, au regard de l’infime minorité qu’iels représentent dans la population active, et ce qui rend en partie compte de leur poids symbolique[15].

Si l’on prétend à la constitution d’une force émancipatrice on peut se rappeler qu’aucune révolution n’a survécu face à une ruralité hostile (pensons à la Commune de Paris), qu’à l’inverse toute tentative de construire une politique révolutionnaire pérenne a historiquement demandé un fort ancrage dans les classes populaires rurales (Russie, Chine, Cuba, Chiapas, etc.)[16].

Aujourd’hui encore, les travailleur·ses de la terre occupent et décident de la gestion de 50 % du territoire hexagonal, iels doivent être des interlocuteur·rices privilégié·es en vue de la construction d’un mouvement émancipateur. Alors que la moitié des agriculteur·rices seront à la retraite en 2030, la construction d’un nouveau mode de production agricole ne devrait pas négliger la question des nouveaux·lles agriculteur·rices qui la construiront et des gens qui cohabiteront avec eux. Étant donné qu’aujourd’hui 60 % des candidats à l’agriculture ne sont pas issus du milieu agricole, l’installation agricole ne peut être une réussite sans une hospitalité professionnelle (non corporatiste) et territoriale.

Les acteur·rices œuvrant à favoriser le renouvellement des générations agricoles et le réempaysannement de la population déploient activement des dispositifs d’hospitalité territoriaux regroupant voisin·nes, pair·es agriculteur·rices et élu·es territoriaux·les[17]. Tout cela ouvre l’espace d’alliances symboliques importantes pour peu que les premiers·ères intéressés·ées soient laissés·ées libres de définir leur voie d’émancipation.

7. La forme organisationnelle actuelle de LFI est un obstacle à une politique antifasciste en ruralité

La verticalité de LFI, le poids décisif de l’avis personnel de son chef de file et le caractère « gazeux » de son mouvement qui a pu être revendiqué constituent des obstacles à une guerre de position en ruralité. Jean-Luc Mélenchon affirmait en 2017 que le mouvement LFI « n’est ni vertical ni horizontal, il est gazeux. C’est-à-dire que les points se connectent de façon transversale : on peut avoir un bout de sommet, un bout de base, un bout de base qui devient un sommet »[18]. Néanmoins, à l’inverse de la diffusion des gaz en chimie, le militantisme politique ne se diffuse pas automatiquement vers les espaces où il est le moins concentré.

Le manque d’implantation locale de LFI a certes été atténué dans la période récente, notamment par une structuration autour du groupe parlementaire. Le fait que de nombreux députés·ées se soient présentés·ées aux élections municipales, et que plusieurs aient été élus dans des villes importantes en atteste. Mais cela n’en reste pas moins une structuration verticale, et les efforts d’implantation ont été concentrés très majoritairement dans les quartiers populaires.

Bien sûr, LFI est un mouvement jeune, doit valoriser ses forces et la tâche de donner une représentation politique digne de ce nom aux quartiers populaires est une urgence. Pour autant, la faible structuration et présence dans les zones rurales ne semble pas être seulement une impossibilité pratique, s’expliquant par de faibles forces militantes et par le peu d’écho voire l’hostilité rencontrés par le discours de LFI, mais également une question de choix stratégiques et de priorité donnée aux zones urbaines.

C’est ce que suggère la comparaison avec une organisation encore plus jeune et avec beaucoup moins de ressources, les Soulèvements de la Terre, qui est pourtant parvenue à construire en trois ans des centaines de groupes locaux, aussi bien en ville qu’à la campagne. Ce choix n’a pas à être univoque et définitif et LFI a la possibilité d’élargir sa focale d’implantation territoriale.

Que ce soit pour préparer la victoire comme pour anticiper la défaite contre le danger fasciste, on ne saurait laisser nos territoires ruraux aux mains des réactionnaires. La stratégie verticale et gazeuse s’est certes avérée payante aux dernières élections nationales. Mais il s’agissait de temps politiques courts. Si la lutte antifasciste relève bien de la guerre de position, a fortiori dans les zones rurales, elle ne peut être menée que par des organisations présentes localement, avec un maillage territorial fin. Le mouvement gazeux doit laisser place à un processus d’organisation moléculaire.

8. Il existe déjà de nombreux points d’appuis à partir desquels lutter contre le danger fasciste en ruralité

Il est impératif de se projeter dans l’après 2027, et de penser une stratégie pour lutter contre l’extrême droite en ruralité, y construire des bases qui puissent résister à la vague réactionnaire ou œuvrer à la réalisation d’un programme progressiste, et dans tous les cas bâtir peu à peu de nouvelles forces hégémoniques. Construire une telle force ne se fera pas ex nihilo. Une multitude de réseaux alternatifs et militants existent déjà dans les mondes ruraux. Il ne faut pas oublier que l’acmé conflictuelle de ces dernières années entre le pouvoir (et ses séides factieux de la police et de la gendarmerie nationale) et l’extrême-gauche a littéralement eu lieu en rase campagne, au milieu des champs, autour d’un trou – à Sainte-Soline.

Il existe un peuple prêt à se battre pour la survie et l’émancipation des territoires ruraux. La force politique puissante et enthousiasmante des Soulèvements de la terre montre que les campagnes ne sont pas vides de désirs révolutionnaires. Une composition entre de tels collectifs et militant·es d’extrême-gauche révolutionnaire, et des forces de gauche radicale électorale (en premier lieu LFI donc) pourrait renforcer les premières comme les secondes, et surtout faire avancer la lutte antifasciste en ruralité, d’autant que certain·es militant·es appartiennent déjà à ces deux sphères. 

Aussi habilement que sincèrement, LFI et son chef ont su accueillir les revendications des secteurs les plus combatifs de la jeunesse ; ils ont infléchi leur ligne programmatique et communicationnelle sur le sujet de l’antiracisme et radicalisé leur critique du patriarcat, signes que ce mouvement a bien une capacité dialectique d’avancer avec son autre – le mouvement social. Il y a fort à parier que tout le monde gagnerait à une telle inflexion vis-à-vis de la question rurale et de ses luttes.

Plus généralement, des organisations du mouvement ouvrier historique conservent dans une certaine mesure une implantation en ruralité. Pensons à certaines sections du PCF, qui parvient ainsi à conserver la direction d’un nombre honorable de petites villes et villages[19]. Pensons également, et peut-être surtout, au pôle combatif du syndicalisme français. Bien souvent, les réseaux syndicaux, notamment de la CGT, sont les derniers à être encore présents pour défendre les valeurs progressistes contre les idées d’extrême droite[20].

C’est le cas dans les lieux de travail bien sûr, mais aussi sur les territoires ruraux et semi-ruraux dans leur ensemble, que ce soit via les unions locales ou via les relations personnelles entre travailleur·ses syndiqué·es et d’autres membres des classes populaires rurales. C’est ce que Julian Mischi a montré dans son étude des syndicalistes ouvriers d’un atelier de maintenance de la SNCF dans un bourg de l’Est de la France, dont la présence et le discours s’opposaient au quotidien à l’extrême droite[21].

Dire cela ne signifie absolument pas que, pour lutter contre l’extrême droite, il faille se cantonner à des revendications syndicales ou aux questions du travail, de l’emploi ou du salaire comme on peut l’entendre parfois. Mais cela signifie que les militant·es syndicaux·ales devront nécessairement jouer un rôle central dans la guerre de position antifasciste – et le font déjà.

Par ailleurs, le syndicalisme agricole de gauche (la Confédération paysanne, et dans certains départements le Modef) continue de faire vivre les idées de gauche dans les campagnes et un mouvement de rapprochement entre la Confédération paysanne et l’association intersyndicale (au sens de syndicats de salariés) VISA est à l’œuvre. D’ailleurs, sociologiquement, environ un cinquième des agriculteur·rices est de gauche[22]. Du reste, de nouvelles branches de syndicats de salariés·ées dans l’agriculture se créent ces dernières années (Syndicat des gardiens de troupeaux à la CGT, et Sud-Pâtre et Sud-Agri dans certains départements)[23].

Par ailleurs, de nombreuses associations contribuent localement, dans le même temps, au maintien des solidarités collectives et à la résistance contre l’extrême droite. C’est le cas par excellence des antennes locales du Planning familial qui défendent les droits des femmes et qui sont autant de digues contre la marée brune[24].

Enfin, outre les organisations politiques, syndicales ou associatives formellement constituées et existant à l’échelle nationale, de multiples initiatives locales constituent des points d’appui pour lutter contre l’extrême droite en ruralité. Il peut s’agir de collectifs explicitement antifascistes[25] mais aussi de collectifs citoyens qui ont notamment pu monter des listes aux dernières municipales et parfois l’emporter[26]. L’association Terres de luttes mène actuellement des actions visant à renforcer et mettre en lien les initiatives locales contre l’extrême droite[27]. Ce travail est complété par une enquête menée auprès de ce que le collectif nomme « territoires en résistance » et qui devrait permettre d’avoir une idée encore plus précise des dynamiques à l’œuvre sur le terrain.

Bref, les forces existent, mais il est impératif et urgent de les faire entrer dans une dynamique unitaire et combative contre le danger fasciste, reliant enjeux locaux et sectoriels avec les enjeux nationaux.

9. Il est nécessaire d’établir une dialectique entre les luttes locales en ruralité et la lutte nationale unitaire contre le danger fasciste

La guerre de position antifasciste en ruralité demande un front unique de toutes les forces progressistes au sens large : partis politiques, organisations syndicales, associations, collectifs, militant·es autonomes, etc. La force du danger fasciste et la faiblesse ou du moins la dispersion de la gauche (en ce sens large) rendent nécessaire une telle unité. L’esquisse en a été donnée durant quelques semaines lors de la campagne du NFP aux législatives 2024.

La prise en compte de la spécificité et de l’urgence de la lutte antifasciste dans les territoires ruraux pourrait donner l’amorce d’une reconstitution d’une unité de la gauche à partir de la lutte contre l’extrême droite. Ce nouveau front populaire en ruralité permettrait d’approfondir en un sens émancipateur les « fissures » qui apparaissent dans le bloc rural.

Ces trois dernières années, des mobilisations des agriculteur·rices, quelles que soient leurs limites et ambivalences, constituent une telle fissure. De telles éruptions sur le champ politico-médiatique ne sont jamais comme des éclairs dans un ciel sans nuages. Ces moments de haute conflictualité ont émergé d’années de colère paysanne accumulée et parfois organisée en un sens émancipateur (la Confédération paysanne), ainsi que de l’enracinement des projets alternatifs ruraux.

Rappelons-nous d’ailleurs que la dernière grande victoire en date de la gauche française, la plus symbolique et la plus réjouissante, est celle de l’abandon du projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, une lutte de plus de vingt ans qui a lentement construit une force composite, offensive, multigénérationnelle. De même, une multiplicité de luttes locales contre des projets imposés ont émergé ces dernières années. Ces luttes sont autant d’expériences de vie et de politisation pour celles et ceux qui y prennent part ; loin des partis politiques, elles sont un laboratoire de formation politique pour de nombreux citoyen-ne-s.

Il s’agit donc à la fois de rendre visible et de reconnaître l’importance de telles luttes locales, mais aussi d’œuvrer à les unifier et de prendre conscience qu’elles n’ont pu se dérouler, et parfois l’emporter, que grâce à ce qui reste de démocratie libérale et d’État de droit dans la France d’aujourd’hui (il suffit de penser à la victoire des Soulèvements de la terre devant le Conseil d’État concernant leur dissolution). Ne serait-ce que pour sauvegarder ce fragile cadre libéral du danger fasciste, les militant·es et collectifs prenant part à ces luttes locales ont un intérêt quasi-existentiel à la victoire électorale à un niveau national ou du moins – mais cela revient à terme au même – à la défaite du fascisme. Nos organisations n’existeraient pas, ou en tout cas pas dans leurs formes visibles et accessibles, en régime fasciste. 

En ruralité comme ailleurs, mouvement social et organisation politique doivent, sans se confondre, se soutenir et se renforcer réciproquement. Il s’agit de déployer cette dialectique dans toute sa puissance pour nous préparer à traverser la tempête à venir.

Notes

[1] Christophe Guilluy, La France périphérique : Comment on a sacrifié les classes populaires, Paris, Flammarion, 2014.

[2] Il suffit de comparer les recherches, pour ne citer que les auteurs les plus diffusés, de Benoît Coquard dans la région désindustrialisée qu’est le Grand Est (Ceux qui restent. Faire sa vie dans les campagnes en déclin, Paris, La Découverte, 2019) et de Félicien Faury dans la région plus attractive qu’est le Sud-Est (région PACA en l’occurrence).

[3] Le nombre important de députés (et donc de collaborateurs parlementaires) obtenus par le RN à partir de 2022, lui a en effet permis de renforcer, en quelque sorte par en haut, son implantation locale.

[4] Selon la logique du « déjà nous » pointée par Benoît Coquard (« “Déjà nous”. Le sens politique des classes populaires rurales » , Contretemps, janvier 2020).

[5] Yohann Douet, « Lutte hégémonique et classes populaires rurales. Le combat antifasciste à la lumière de Gramsci », Contretemps, octobre 2024.

[6] Ce terme est chez lui synonyme de diffus ou capillaire, et qualifie notamment la politique qui se fait au niveau le plus fin, local et particulier.

[7] Il ne s’agit pas de nier ici le travail patient et important que peuvent réaliser localement des personnalités encartées à gauche ailleurs qu’à LFI. Mais il nous semble que LFI incarne le plus cela dans l’imaginaire collectif à l’échelle nationale.

[8] Ruralité : garantir l’égalité républicaine - Le programme.

[9] Introduction : Vers une nouvelle France - Le programme.

[10] Jean-Luc Mélenchon, L'Ère du peuple, Paris, Fayard, 2014 ; Faîtes mieux ! Vers la révolution citoyenne, Paris, Robert Laffont, 2023. 

[11] L'heure du peuple a-t-elle sonné ? — Émission 100% ILB (50 min 45 secondes).

[12] Il s’agit de l’« obligation, à l’échelle de la France, de ne pas prélever sur la nature plus de ressources renouvelables que ce qu’elle peut reconstituer, ni de produire plus de pollutions et de déchets que ce qu’elle peut supporter » (La planification écologique : La règle verte pour rompre avec le productivisme - Le programme). 

[13] Tristan Guerra et al., Paroles de campagne, juin 2025 (paroles-de-campagne-juin-2025_web.pdf).

[14] Même si dans un monde globalisé, cette campagne est aussi en dehors de l’hexagone et souvent dans les limites géographiques de l’ancien Empire colonial français.

[15] Les ruraux·les évaluent elleux-même à 35% la proportion d’agriculteur·rices au sein de la population rurale, alors qu’iels ne représentent que 5,7% des actif·ves, et 2% de la population totale. Tristan Guerra et al., Paroles de campagne, op. cit.

[16] Quelles que soient les immenses différences entre ces processus révolutionnaires, et indépendamment du fait qu’ils aient réellement bénéficié aux ruraux·les à terme.

[17] Par exemple les Coopératives d’installation en agriculture paysanne ou encore Paysans de nature.

[18] On trouve cette citation ici.

[19] Le PCF dirige après les élections de 2026 plus de 400 communes de différentes tailles.

[20] Julian Mischi, « Comment l’extrême droite française prospère au détriment de la gauche »Revue l’Anticapitaliste, n° 158, juillet 2024. 

[21] Julian Mischi, Le bourg et l’atelier : sociologie du combat syndical, Marseille, Agone, 2016.

[22] La Confédération Paysanne et le Modef ont réuni environ 22 % des votes exprimés aux élections professionnelles de 2025 ; et les chercheurs François Purseigle et Henri Bono comptabilisent 17,8 % d’écologistes socio-altermondialistes parmi les agriculteur·rices dans une large enquête de 2024.

[23] Notons que ces derniers peuvent observer avec méfiance le rapprochement des centrales CGT et Solidaires avec la Confédération paysanne, à laquelle adhère certain·es de leurs patron·nes : voir Syndicats de Gardiens de Troupeaux CGT, « Pour défendre ses droits, sortir le prolétariat agricole de l’invisibilité » , Contretemps, mars 2026.

[24] Shawna Gazzolo, « Le Planning familial : l'un des derniers remparts à l'extrême droite en ruralité ? », Contretemps, janvier 2026.

[25] Citons parmi d’autres les collectifs « No pasaran Lormes », dans la Nièvre, « La Sout’ & Cie », basé à La Souterraine, « Pour un Diois ouvert et solidaire » dans la Drôme ou encore le « Collectif antifasciste du bassin minier » créé par des habitants d’Isbergues dans le Pas-de-Calais, ainsi que les activités contre l’extrême droite des militant-e-s de Commercy, également mobilisés contre le nucléaire (Bure) et en soutien aux Gilets jaunes (la ville ayant été le lieu de leur première « assemblée des assemblées »). Ces cinq cas sont décrits par Vanina Delmas, « Dans les campagnes, face à l’extrême droite, mener des luttes fertiles »Politis, 28 avril 2025.

[26] Julian Mischi, « Des contre-pouvoirs progressistes de la société civile peuvent émerger dans des territoires populaires », même à fort vote RN », Le Monde, 25 mars 2026.

[27] Kit de résistance.

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

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